LA DAME AU COLLIER
En quittant Chedigny, et pendant que Flamberge se rendait à la Bouillerie, Réginald s'était dirigé vers le château de Mérande, qui était situé à une lieue et demie de là, non loin de Bléré, où se trouvaient les propriétés du comte de Lorgerie.
Bléré est un chef-lieu d'arrondissement, qui se trouve à peu près à moitié chemin d'Amboise et de Loches, sur la rive gauche du Cher.
En moins de trente-cinq minutes, Réginald avait franchi la distance qui le séparait du château et se présentait chez la baronne.
C'était une femme de cinquante-six ans, dont les cheveux, jadis noirs comme l'aile du corbeau, étaient maintenant irréprochablement blancs. Elle avait de
grands yeux noirs, ombragés par de longs cils, un nez correct, une bouche moyenne, un menton arrondi, et un cou très souple et très gracieux encore, dont aucune ride n'avait altéré la blancheur marmoréenne.
Comme traits, cette femme n'avait donc rien qui la désignât particulièremen: à l'attention, si ce n'est l'air de profonde tristesse que gardait toujours son visage et le silence presque continuel qu'elle observait.
Elle n'avait rien de dur dans l'expression de la physionomie. Au contraire, ses grands yeux noirs avaient eu certainement beaucoup d'éclat; mais ses regards étaient devenus mornes, sa bouche ne souriait plus, et son corps, en dépit de l'élégance que ses formes conservaient encore, semblait ployer sous le faix d'une pensée opiniâtre.
On devinait, en la voyant, que cette femme avait été cruellement éprouvée, et qu'à la suite d'une immense douleur, elle était morte à toutes les joies mondaines. Pour elle, la vie paraissait n'être depuis longtemps qu'un pesant fardeau.
Quant à son cou, il était d'autant plus difficile de n'en pas remarquer la blancheur et la pureté, qu'il était toujours orné d'un large collier d'or. Non pas d'un de ces magnifiques colliers enrichis de pierres précieuses, ou ciselés avec un art merveilleux, tels que les gentilshommes et les grandes dames en faisaient venir alors de Venise, mais une simple bande d'or large d'un pouce et épaisse de deux lignes environ. Elle était semblable en tous points à ces lourds anneaux de fer, dans lesquels on enfermait le cou des larrons ou des malfaiteurs qu'on exposait en ce temps-là sur les places publiques de nos grandes villes, pour leur faire subir la peine du carcan.
Ce collier n'était attaché par aucun fermoir, mais littéralement rivé au cou de la baronne de Mérande. Le marteau et le ciseau d'un orfèvre auraient pu seuls le briser.
C'est à cette parure étrange qu'elle devait le surnom sous lequel elle était connue dans tout le pays, principalement par tous les pauvres dont elle était la Providence. La Dame au collier^ c'est sous ce nom qu'elle était désignée dans toutes les campagnes, à dix lieues à la ronde, de ceux-là même qui ignoraient son véritable nom.
La génération actuelle, c'est-à-dire les hommes et les femmes qui ne comptaient pas plus de quarante ans, et dont quelques-uns déjà avaient vu naître leurs petits-enfants, se rappelaient avoir vu la dame au collier visiter leurs chaumières alors qu'ils étaient en bas âge, et se souvenaient fort bien qu'à cette époque elle portait déjà le collier massif qui l'avait signalée à leur précoce curiosité.
Seuls les vieillards prétendaient avoir connu la baronne au moment oti elle était jeune fille, c'est-à dire au commencement du siècle, et certifiaient qu'en ce temps-là elle ne portait pas encore ce singulier ornement.
Du reste, personne parmi ceux dont elle était l'infatigable protectrice ne sa-
vail an jiislo depuis (jiiatul ni |)oiir(iii()i clli* jiDilail ci' (collier. L<'s inifMix reiisci i;iics atlirniaicnl que celait, dejuiis l'année; 1 (>()() ou 1(107, mais aueun ne |»unv;'i1 indiiinei- une date préciser
l'ille vivait dans une reliaitt^ absolue, ua recevait i\me (]ui vive, n'acceptait aucune invitation. Sa porte, toujours close, ne s'ouvrait (puî pour ceux qui venaient lui ajiporter leur oi)ol(;.
Sa réputation d'inépuisable charité était, en (!iï(;t, tellement répanduo, que beaucoup des gentilshommes ou des grandes dames d'alentour, et même certains riches bourgeois, s'en rapportaient à cihidu soin de distribuer hiurs aumùues, et versaient entre ses mains, une ou deux fois par an, la somme qu'ils consacraient à ce pieux usage.
Pour ceux-là, — et la dame a.u collier les connaissait presque tous parleur nom, — sa porte n'était jamais fermée, et ses lèvres avares de sourires se déridaient un moment.
(Juand on parlait d'elle en haut lieu, on se racontait à voix basse les histoires les plus bizarres : mais pas un de ces colporteurs de nouvelles ne pouvait prouver l'authenticité de la version qu'il avait adoptée.
Ainsi entourée de mystère, et le front ceint d'une sorte d'auréole charitable, la Dame au collier inspirait à la fois un peu de crainte, une assez vive curiosité et beaucoup de respect.
Nul n'avait donc osé l'interroger sur l'origine véritable de l'inséparable ornement auquel elle devait sa popularité.
Son mari, le baron de Mérande, était mort subitement, à la fin du mois d'août, d'une congestion pulmonaire, disait-on.
Il est vrai qu'à cet égard les bruits les plus contradictoires avaient couru dans le pays. Les uns disaient tout bas que le baron avait été tué à la chasse par un de ses valets dans la forêt d'Amboise; les autres prétendaient qu'il avait été assassiné sur la grand'route. Ici on racontait qu'il avait été attaqué et dépouillé par des bandits : là on affirmait, au contraire, que c'était lui qui avait préparé l'embuscade dans laquelle il avait péri.
Deux ou trois paysans soutenaient que dans la soirée du 23 août, ils avaient vu les laquais du baron rapporter au château de Mérande, à travers la forêt, le cadavre d'un homme enveloppé dans un manteau.
— Or, disaient-ils, c'est le lendemain 24 août, que s'est répandu le bruit de sa mort; donc ce cadavre était celui du baron.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au milieu de toutes ces invraisemblances, pas une voix ne s'était élevée pour accuser la baronne, quoiqu'il fût bien avéré pour tout le monde qu'elle n'avait jamais vécu en bonne intelligence avec son mari.
Elle lui prépara d'ailleurs de magnifiques funérailles et, sans se laisser aller à des démonstrations exagérées, elle fit preuve d'un recueillement et d'une piété qui furent pour les assistants le sujet d'édification profonde.
Depuis cet événement, rien, n'avait été changé dans sa manière de vivre, si ce n'est qu'elle avait pris le deuil et qu'elle le portait avec une excessive sévérité, sur laquelle tranchait davantage encore le collier qu'elle continuait à garder.
Bans la chapelle du château, elle avait fait dresser un catafalque, recouvert d'un drap noir frangé d'argent et surmonté d'une croix blanche, autour duquel brûlaient constamment dans des flambeaux d'argent dix cires allumées. Tous les matins, pendant une heure, elle allait s'agenouiller et prier devant ce monument funéraire, à l'entretien duquel elle veillait avec une sollicitude sans égale.
Quand on lui annonça la visite du marquis de La Gouldraye,elle crut que celui-ci venait, selon sa coutume, verser entre ses mains le peu d'argent qu'il prélevait d'ordinaire sur ses modiques revenus.
— Donnez-vous la peine de vous asseoir, monsieur le marquis, lui dit-elle. Voici l'hiver qui approche, vous avez pensé aux infortunes que ses rigueurs allaient amener. Au nom de ceux que vous avez voulu secourir, soyez le bienvenu.
Réginald n'avait songé à rien de pareil. Il ne pensait qu'à Marguerite.
Certes, rien ne lui aurait été plus facile pour colorer d'un prétexte cette visite intéressée, que de prendre deux ou trois pistoles sur la somme que Flamberge tenait en réserve : mais il n'en avait pas eu l'idée.
Il fut bien forcé d'avouer qu'il ne venait pas cette fois dans un but purement charitable. Afin de s'excuser, il fut obligé de parler un peu longuement de ses propres affaires, de son voyage à Paris et du peu de succès que son activité avait obtenu.
Elle l'écouta avec une grande bienveillance sans l'interrompre d'un mot ni d'un geste.
— Alors à quel motif dois-je l'honneur de votre visite? demanda-t-elle quand il eut fini. Est-ce que je puis vous être utille en quelque chose?
— Oui, madame, répondit Réginald. S'il vous en souvient, le jour où je vins vous annoncer mon départ pour Paris et vider ma maigre bourse dans vos mains, je me rencontrai avec une charmante fille, dont j'ignorai alors le nom, mais qui, je l'ai su depuis, n'était autre que Mlle Marguerite de Champfort.
— En effet, monsieur, je m'en souviens.
— Avez-vous revu cette jeune fille, madame?
— Non, monsieur.
— Pourtant vous aviez daigné, je crois, lui témoigner quelque intérêt..,
— Il est vrai^ monsieur. Cette enfant était douce et bonne. Sa mère, ruinée par le jeu et réduite à un état voisin de la gêne, voulait lui faire épouser un gentilhomme qu'elle n'aimait pao. Marguerite avait un oncle qui habitait l'Espagne, et auquel elle était fort embarrassée de faire parvenir une lettre sur laquelle elle comptait beaucoup pour empêcher cet hymen de s'accomphr. Précisément je sa-
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vais où h.'il)ilait C(î {^(Milillioimno, J'oiïris de lui envoyer la lellre de; sa nifîCfi ; mais il iiaraiL que rien d(î l)on n'en val résulté \unir (îlle,, puisque j'ai appris peu (le Icnips après son m.iriaye av(;c le duc de Villaine.
— Je puis, madame, compléter les renseignements qui vous manquent, dit Héj^inald. l\Ime de Champfort, ayant découv(!rtqnesa fille avait écrit à son frère, lui adressa de son côté une lettre, dans la(|U(îIle elle fcMgriit d'èlrc; d'accord avec Marguerite pour se soustraire à cette union. En conséquence elle donna rendezvous à Paris ;\ ce gentilhomme, qui y accourut aussitôt. Malheureusement, par une supercherie calculée, tandis que l'oncle de celte jeune, fille l'attiMidait et la cluM'cliait à Paris, sa mère activait ici les préparatifs de mariage et la jetait sans pitié dans les bras du duc de Villaine.
— Je vois que vous connaissez, en effet, mieux que moi l'issue de cette vilaine alTaire, dit la baronne. Me sera-t-il permis de m'en étonner, monsieur? Ne me semble-t-il pas que vous avez vu Marguerite chez moi pour la j)remière fois?
— Vous avez raison, madame, mais j'ai eu l'honneur de la rencontrer depuis, et c'est d'elle, aussi bien que de son oncle, que je tiens les détails que je vous ai fournis.
— Ah ! fit la baronne en pâlissant légèrement, vous connaissez son oncle?
— Oui, madame. Le comte de Lorgerie a été à Paris l'un de mes plus zélés protecteurs.
— Ainsi vous l'avez vu fréquemment, dans l'intimité? demanda Mme de Mérande avec agitation.
— Oui, madame, j'ai eu souvent cet honneur.
— Vous a-t-il entretenu quelquefois de lui, de son passé? dit la baronne dont les traits se contractaient de plus en plus.
Réginald, qui connaissait de longue date le motif de cette anxiété, s'empressa de la rassurer.
— Non, madame, dit-il. Le comte ne m'a entretenu de rien de semblable. Sans doute il ne m'a pas jugé d'âge à recevoir de pareilles confidences. Peut-être même ne m'aurait-il pas parlé du guet-apens dont il a failli être victime il y a un peu plus de trois mois, si, à part le nom de celui qui le lui avait tendu, je n'avais pas connu dans ses moindres détails l'histoire de cette étrange agression.
— Quel guet-apens? Quelle agression? demanda avidement madame de Mérande.
— Celle dans laquelle il aurait certainement perdu la vie le 23 août dernier, sans l'intervention de mon ami Flamberge.
— Ah ! fit vivement la baronne, c'est un de vos amis qui a sauvé la vie du comte ? A quel endroit ce combat a-t-il donc eu lieu ?
—En plein jour, au milieu de la forêt, à une demi-lieue d'Amboise, madame .
— En vérité ! dit la Dame au collier. Est-ce donc votre ami Flamberge qui vous a fourni tous ces détails?
FLAMBEUGE
£sl-ce donc votre ami Flamberge, qui vous a fourni tous ces détails. (Page 392.)
— Lui-même, madame.
— Et serais-je indiscrète en vous priant de me les communiquer? *
— Aucunement, madame.
A ces mots, Réginald lui raconta très explicitement par quel hasard le capitaine avait sauvé le comte de Lorgerie, — toutes choses que madame de Mérande écouta avec le plus vif intérêt.
Elle était visiblement très agitée quand Réginald eut achevé son récit.
LrV. 50. F. IVO"i éditeur.
Fi.AMitrjtr.r:
— Ainsi, (lil-rllr cil icsjiiraiil plus librciiioiit., vous i^iiurt'/, le iioiii ilii gciililhoiiiiMi' roiiliv (jiii 1«» comt»^ di'îdai^nait de se dc'^fcndro, ?
— Oui, madaini'.
— .Mais romint'ut M. de TiOi-f^cric vous a-t-il cxplifjué cctlf l)i/,aiTrri«; ?
— D'une laruii très .simple, madame. 11 nous a dit (|u'il avait solennellement juré jadis de respocler la vie de co misérable, <în quehpic circonstance que ce lïil.
fie regard de la haroime s'alluma d'un éclair de joie. Klle joif^nit les mains el leva les yeux vers le ciel, comme pour lui adresser un remciroienuinl; mais cet éclair s'éteignit aussitôt, et son visage reprit à l'instant le calme austère, ([u'ou y lisait ordinairement.
— Je vous demande pardon, marquis, d'avoir si longuement abusé de votif patience, reprit-elle, mais n'(îst-ilpas tout naturel que je m'intéressf^ k un attentat qui a été commis dans notre pays, en plein jour, et pour ainsi dire, à la porte de mon château?
— Assurément, madame, dit lléginald avec com])laisanoe. C'est par les mêmes raisons que j'en ai si minutieusement retenu les moindres péripéties.
— Et maintenant, continua madame de Mérande, revenons, si vous le voulez bien, à cette chère Marguerite, dont ce barbare épisode nous a si fort éloignés. Coniment se fait-il qu'après l'avoir retrouvée, vous ignoriez ce qu'elle est d('V(^nue ?
— Il y a pour cela toutes sortes de raisons déplorables, madame. La première c'est que j'ai été enfermé pendant sept semaines à la Bastille, oii j'ai failli mourir d'une fièvre cérébrale; la seconde, c'est que la duchesse avait déjà disparu quand on m'a jeté en prison, et qu'il m'a été par conséquent impossible de me mettre à sa recherche.
— En prison, vous ! Et pourquoi?
— Parce que M. de Morlay n'a pas trouvé de meilleur moyen pour se débarrasser de moi.
— Mais comment en êtes- vous sorti ?
— C'est mon ami Flamberge qui m'en a fait évader, madame.
— Flamberge 1 Encore Flamberge ! Quel homme est-ce donc que ce Flamberge ?
— C'est l'homme le plus courageux, le plus loyal, le plus dévoué qui existe, madame.
— Où l'avez vous connu ? Je ne vous avais jamais entendu parler de lui jusqu'à ce jour I
— Il est vrai, madame. C'est à Amboise que je l'ai rencontré, le jour où je venais de quitter le château de La Couldraye. Il y était retenu depuis trois semaines par la blessure qu'il avait reçue en sauvant le comte de Lorgerie. 11 était souffrant et sans ressources ; maître Lourdot voulaitle chasser de chez lui quand
je suis arrivé. J'ai deviné son embarras, j'ai répondu de ses dépenses et je l'ai invité à souper. C'est ainsi que j'ai conquis, à peu de frais, celte amitié qui ne s'est pas démentie un seul instant, et qui a fait pour moi de véritables prodiges.
— Mais lui, quel homme est-il? interrogea curieusement la baronne.
— C'est un enfant du hasard, madamo. Il a été ramassé, eu 1690, sur la route de Fontainebleau par un Italien du nom de Mancardi, lequel l'a emmené à Piscina, où il l'a fait élever.
— En 1608, dites-vous? lit vivement madame de Môrande. Quel âge avaitil à cette époque?
— Un an au plus, madame.
— Il y a donc trente-cinq ans aujourd'hui ! dit-elle en poussant un long soupir.
Elle demeurait silencieuse et absorbée, au grand étonnement de Réginald, quand, tout à coup, la porte s'ouvrit et un laquais annonça :
— Madame de Champfort et sa fille !
Réginald bondit de son siège, croyant avoir mal entendu.
— J'espère que vous êtes servi à souhait, marquis, dit là baronne en s'arrac'hant à sa rêverie ; voici la personne dont vous désiriez avoir des nouvelles, qui vient vous en apporter elle-même.
En effet, deux dames entrèrent sur les pas du valet qui les avait annoncées.
La baronne fit quelques pas au-devant de la jeune femme, dont elle prit la main, tandis qu'elle s'inclinait cérémonieusement devant madame de Champfort.
Quant à Réginald, il s'était levé et s'appuyait sur le dos de son fauteuil pour se soutenir. 11 lui semblait que son cœur allait éclater, tant il battait avec force.
De son côté, Marguerite demeura paralysée de joie et de surprise en l'apercevant.
Madame de Champfort n'y comprenait rien. Elle n'avait jamais vu Réginald et le regardait avec un étonnement mêlé de défiance qui frappa la baronne de Mérande.
— M. le marquis de La Coudraye, dit-elle en le présentant à la mère de Marguerite.
Madame de Champfort l'examina alors avec une curiosité qui dépassait peutêtre les bornes de la politesse, mais qui était fort excusable de sa part.
— Ah ! fit-elle en se tournant vers sa fille. C'est un gentilhomme dont M. le duc croit avoir si fort à se plaindre?
— A se plaindre? dit la baronne. Qu'est-ce que cela signifie?
— Cela signifie, madame, que mon gendre est d'une jalousie féroce, et qu'un gentilhomme ne peut pas adresser la parole à sa femme, sans que ses soupçons
s'i'îvcillt'iil cl rciidiiîiKMil ;i des vioItMircs indignes (\'u\\ liomiiKs (1(! (jii.'ililé. Pour so soiislrairo à cos violcMiccs, MargiicriU^ no s'6(ail-(!lIo pas iin.i^^itié (1<; se, sauver à La Hoiiillciic avec mademoisollo de Morlay, s;ims ](n''v<'iiir son iiuul, sans m'en avt'rlir moi-nirme !
— I']sl-il possible ! s'écria la baronne.
— C'est l;\ qu(^ mon frère et M. le duc l'ont retrouvée, il y a trois jojirs ; ils l'oul aussitôt raniciuM' clic/, moi, où clic rcsicra désormais avec son mari. Do cette façon jo serai à même de mieux surveiller les naïves terreurs de ma fille et les emportements réellement scandaleux de mon g(mdre.
— Kl M. de, Villaine y a consenti ?
— Il le fallait bien, madame. Sans cela M. de Lorgerie nous menaçait de garder Marguerite chez lui, et ne nous permettait même plus de lavoir.
Réginald écoutait, en proie aux plus terribles angoisses.
Si la protection que le comte avait accordée enfin à sa nièce le rassurait un peu sur le sort de la jeune femme, celle de madame de Champfort ne lui paraissait pas une garantie suffisante. N'est-ce pas elle qui avait contraint sa fille à cet odieux mariage ! N'était-il pas à craindre qu'elle usât de son influence pour opérer un rapprochement entre les deux époux !
Fort heureusement, madame de Champfort no demandait qu'à fournir des explications alors même qu'on ne les lui demandait pas.
— Et mon frère a eu raison, poursuivit-elle, car si, depuis trois jours qu'elle est chez moi, ma fille a été la plus raisonnable des femmes, M. de Villaine est toujours dans un état d'exaspération véritablement inquiétant. Il crie, il menace, il roule des yeux injectés de sang, il me fait peur ! je ne le vous cache pas.
— Il est donc fou ! demanda la baronne.
— Fou furieux, madame, je crains bien que vous ne disiez vrai ! Aussi n'aije pas voulu permettre à M. de Lorgerie de s'éloigner avant que ces accès ne soient définitivement passés. C'est même afia d'arracher Marguerite à ce spectacle douloureux que je l'ai amenée chez vous, madame. Je sais qu'elle vous a en grande vénération et que vous lui avez toujours témoigné beaucoup d'amitié; je sais aussi que votre charité est infatigable. Voilà pourquoi j'ai désiré joindre mon offrande à la sienne, et venir en aide aux malheureux que vous protégez.
— Que Dieu vous récompense de cette bonne pensée, madame! fit la baronne.
Madame de Champfort tira de sa poche une bourse, qu'elle vida entre les mains de la Dame au collier.
Pendant ce temps Ilégiuald s'approcha de Marguerite, qu'il n'avait pas quittée des yeux.
— Enfin, je vous revois ! lui dit-il. Hélas! pourquoi faut-il que la destinée se fasse un jeu de nous séparer sans cesse au moment même où elle se plaît à nous rapprocher 1
— Que voulez-vous dire? fit la jeune femme.
— Priez pour moi, Marguerite, répondit Réginald, car tous les dangers que j'ai courus ne sont rien à côté de celui qui me menace aujourd'hui. Pour ma part, je bénis le ciel qui m'a permis de vous dire un dernier adieu. Si je succombe, j'aurai du moins la consolation de savoir que vous êtes à l'abri des persécutions dont vous étiez l'objet, et ma pensée s'envolera vers vous, plus calme, plus recueillie, tout entière à l'ardent amour que vous m'avez inspiré !
A ces mots, laissant la pauvre jeune femme en proie aux plus mortelles angoisses, Réginald se dirigea vers la porte et s'inclina respectueusement devant la baronne et devant madame de Ghampfort, confondues toutes les deux de ce départ précipité.
Un instant après, il avait disparu.
Si tristes que fussent les circonstances dans lesquelles il avait retrouvé Marguerite et surtout dans lesquelles il l'avaic quittée, le visage de Réginald respirait la joie la plus pure quand il revint à Chedigny.
Flamberge était trop heureux lui-même pour ne pas comprendre un tel bonheur. R fallut que Réginald lui racontât minutieusement la longue entrevue qu'il avait eue avec la baronne, et lui répétât les courtes paroles d'adieu qu'il avait adressées à la duchesse.
Alors, pris d'une insurmontable curiosité, le capitaine s'écria :
— Mais enfin qu'est-ce donc que cette mystérieuse dame au coHier dont vous me parlez aujourd'hui pour la vingtième fois.
— En effet, répondit Réginald, voilà plusieurs fois que ce nom revient sur mes lèvres et que je garde une discrétion à laquelle je ne ne suis pas rigoureusement tenu, puisque je n'ai prêté aucun serment et que ma parole même n'est pas engagée.
« Assurément, je ne raconterais pas au premier venu ce que m'a appris Grimai; mais vous êtes de ceux qui savent garder un secret, je n'ai pas de raison pour me taire plus longtemps.
« D'ailleurs cette histoire vous expliquera une foule de choses que vous ne pouviez pas comprendre jusqu'alors. J'hésite d'autant moins à vous la confier qu'elle n'est pas positivement un mystère, qu'elle a couru le pays, il y a trente-cinq ans, et que vous auriez pu l'entendre raconter par un autre que moi. Quelque soin qu'on ait prit de l'étouiïer jadis, vous verrez vous-même combien il était difficile qu'elle demeurât pour tout le monde un fait ignoré.
« Mademoiselle Glaire d'Orillon, qui était au commencement de ce siècle une fort belle personne, appartenait à une excellente famille, et possédait des biens assez considérables dans la contrée. Beaucoup de soupirants lui faisaient la cour, mais deux seulement avaient quelques chances de succès. L'un se nommait le comte de Lorgerie...
— Comment! le comte ! s'écria Flamberge.
:\\)H FLA.MIIKIHIH
— I/;nili(' le haioii de Mt'raiulc, coiilimia Mr-L'inaM av<;c un ^tsIc (rassciiliini'til.
.. hc ("cs (liMix ri\aii\, lurmc, un soiil jtaiaissail. devoir rfiiiiM)ilri\ car M"" d'Orilloii lui avait lt''muiL;ii('' à |»liisicins r»'i)ris('.s une iirt-fr-rriicc ijiii n'asail échappé à personne. Celait le comité de Lorgerio.
(( Le bruit de leiu- union procliaiiH- s'était déjà r«''pandu, quand le haron, furieux de l'échee (ju'il avait éprouvé, attira M"" d'Orillon dans un pièfie inf;\ine, et usa de violences envers elle pour la contraindre à l'épouser.
« L'infortunée victime s'y refusait; mais, pressée par ses parents de réparer la brèche faite à l'honneur de la famille, elle se résigna et accepta la main que lui oll'rait M. de Mérande.
« Pendant un an, rien n'avait troublé le calme apparcMit de cet hymen étrange, lorsque le baron reçut au commencement de l'année 1606 Tordre de rejoindre le régiment dont il faisait partie.
(c S'il vous en souvient, le duc de Bouillon s'était réfugié en Allemagne à cette époque, parcourait les cours des souverains dont se compose le corps germanique et y jouait un rôle de persécuté « tant à cause de sa religion, disait-il, qu'à cause de sa principauté de Sedan dont le roi avait résolu de le dépouiller.
« Sous ce prétexte menteur il s'était mis en relations avec tous les mécontents, les exhortait à la résistance et commençait à prendre une importance inquiétante,
«Le roi lui avait inutilement donné l'ordre de venir se justifier, et lui avait même envoyé tous les passeports et sûretés nécessaires, mais le duc n'avait pas répondu.
« Henri IV prit donc le parti de châtier ce rebelle, se mit en campagne et marcha sur Sedan, dont il entreprit le siège.
« Dès les premiers coups de canon qui furent échangés, le baron de Mérande fut atteint par un éclat de mitraille. Le bruit de sa mort se répandit aussitôt dans le camp, et même la baronne reçut de la main de Sully une lettre qui, en lui apprenant cette horrible nouvelle, assurait la jeune veuve des sympathies que Sa Majesté ressentait pour son malheur.
« Tout le pays connut bientôt la mort du baron et s'en réjouit publiquement. La brutalité avec laquelle il avait agi envers M"* d'Orillon n'était, en effet, un secret pour personne, et chacun vintla féliciter d'échapper enfin au supplice qu'elle subissait depuis dix-huit mois.
« Le comte de Lorgerie se représenta, plus éperdument épris que jamais, et demanda hautement la main de Claire, qui lui fut accordée sans difficulté.
« Elle-même accepta cet hymen avec joie, mais, par un sentiment de convenances dont on ne saurait la blâmer, elle voulut qu'une année s'écoulât avant de donner délinitiveineiit sa main à celui qu'elle aimait.
« En alleiidant, les deux fiancés se virent tous les jours, si bien qu'emportés par l'ardeur de leur passion, ils anticipèrent sur les fécilités que leur réservait l'avenir.
« A la fin de l'année 1606, il fut donc convenu, pour cacher la faute qu'ils avaient commise, que le mariage serait célébré au printemps de l'année suivante.
« Tout était prêt. La cérémonie des fiançailles avait eu lieu, le contrat était signé, les invitations venaient d'être lancées, les violons étaient commandés. Trois jours seulement séparaient les jeunes époux de la cérémonie solennelle qui se préparait, lorsqu'un soir, oii les umis des deux familles étaient réunis, la porte du salon s'ouvrit tout à coup et le baron de Mérande parut!
« Je n'ai pas besoin de vous dire quel véritable coup de foudre produisit cette apparition! Ce fut parmi tous les invités un désarroi général.
« La baronne se trouva mal et, tandis qu'on l'emportait évanouie pour lui donner les soins que réclamait son état, le baron raconta comment il avait été laissé pour mort sur le terrain, ramassé par ses soldats et conduit à l'ambulance.
« Sa blessure était si dangereuse qu'il fut pendant plus de huit mois dans l'impossibilité de faire un mouvement. Enfin sonna pour lui l'heure delà convalescence, mais elle se fit avec telle lenteur que, pendant trois mois encore, il fut obligé de garder la chambre.
« Lorsqu'on lui permit enfin de humer les premiers rayons du soleil, il résolut de gagner à petites journées le château de Mérande et mit près d'un mois à accomplir le trajet.
« Il n'y avait pas moyen de mettre en doute ses assertions. Il était si pâle, si défait, si amaigri, qu'il ressemblait positivement à un ressuscité.
« En moins de dix minutes la foule élégante qui remplissait le salon se dispersa et le baron resta seul, fort intrigué du bruit et du mouvement inusités qu'il avait remarqués à son arrivée.
« Il sonna enfin un domestique, se rendit dans sa chambre et fit prier la baronne de se rendre auprès de lui, dès que se serait dissipé l'évanouissement que la surprise et la joie lui avaient causé.
« Quand son valet de chambre l'eut mis au lit, le baron l'interrogea. Force fut bien au pauvre diable d'avouer la vérité.
« Ces révélations mirent le convalescent dans une fureur telle, que sa blessure se rouvrit. Il fallut aussitôt aller chercher un chirurgien, qui le condamna de nouveau à garder la chambre pendant un mois.
(( Mais le baron supportait difficilement cette réclusion forcée. Il lasuj)portait avec d'autant plus d impatience que sa femme, dont il avait plusieurs fois réclamé les soins, ne venait que très rarement dans sa chambre. Encore, lorsqu'elle se rendait auprès de lui, n'y venait-elle qu'en déshabillé, enveloppée de mousse-
FLAMBEllUE
liiio t'I clt' «IrnliîlUvs, sous préU'xlc (iirclltî oUiil suullranle vXiw. ponviiit |)îis (juillcr son apparlcnuMit.
« Lo baron s'en l'ioiiiiail hcaiicoiij). Il lui s(mil)lait (ju'au contrairo sa femrno ne s'rlail jamais inioux porlri-, luiil sou corps cl sou visa,L;c avaient los apparences (le la vif^ueur cl de la saule.
(( ('crtaiuc nuit (pril vonail de fermer les yeux, après avoir iuulilement fait appeler la haronuiî à deux ou trois reprises jiendaul la soirée, il euteudil un cri ai"U, mal étouIVé par l'éloii^nement, et crut reeouuaîlre la voix de sa femme.
« Il se leva, s'enveloppa dans une chaude houppelande et se dirigea vers la chambre de la baronne. Au moment où il allait atteindre la porte, un nouveau cri frappa sou oreille.
« Il écouta attentivement. II n'entendait plus rien, sinon les pas de deux ou trois personnes qui marchaient avec agitation oX échang-eaient à voix basse des paroles rapides dont aucune ne parvint jusqu'à lui.
« Quelques instants après, la porte s'ouvrit et livra passage à une paysanne, qui emportait dans ses bras un objet volumineux,
« Le baron était si préoccupé de ce qui se passait dans la chambre qu'il n'eut pas même l'idée d'arrêter cette femme et de lui demander ce qu'elle tenait dans
ses bras.
« Il poussa vivement la porte et entra. Au moment oii il la refermait, un faible cri semblable à un vagissement d'enfant, s'éleva de l'escalier au bas duquel la paysanne venait de disparaître.
« Ce fut toute une révélation pour le baron. Il jeta dans la chambre de sa femme un regard inquisiteur et acquit la certitude qu'un accouchement venait
d'avoir lieu.
« Comme pour dissiper tous ses doutes à cet égard, le médecin, en le voyant entrer, lui dit confidentiellement en se frottant les mains:
« — C'est un garçon!
« Le baron fut sur le point d'éclater, mais on lui avait conseillé de tels ménagements qu'il eut la sagesse de n'en rien faire.
« Il s'approcha du lit sur lequel sa femme gisait étendue. Elle ne donnait pas
signe de vie.
(( — Est-ce qu'elle est morte? demanda-t-il.
(( Non, répondit le médecin. C'est une syncope qui lui a pris au moment
cil la nourrice a emporté l'enfant ; mais je vais la ranimer à l'instant.
« Le baron l'arrêta d'un geste.
« — J'aime mieux ne rien voir, lui dit-il. Je souffre moi-même d'une blessure mal fermée et je craindrais que l'émotion...
« — Vous avez raison. Rassurez-vous, du reste. Cela ne sera rien, je vous le promets.
« — Bien je m'en rapporte à vous. Et même je préfère que vous ne disiez
Il s'approcha du lit sur lequel sa femme gisait étendue ; elle ne donnait pas signe de vie. (Page 400.)
pas à ma femme que je suis venu. Je veux lui laisser le plaisir de la surprise qu'elle me ménageait.
« — Comme il vous plaira, monseigneur!
« — Ainsi je puis compter sur vous?
« — Aveuglément.
« — Tenez, fît le baron en lui donnant sa bourse, voici pour payer votre discrétion.
Liv. 51. F.
UOY, éditeur.