‹ FlambergeChapitre 21 sur 24 · JI · texte numérisé non relu

JI

FLAMBlillGE

— Non, j'ai ln'S(»iii (1(! hi rciniso aussi. Oijc .larqnos cinpilt' ct-s iiu-iildcs dans mit' (les cliamlut's à coiiclicr, cl (|iril inc jn'ocurr le jiliis d'tMivricrs cliarpciilicrs ou iiit'tiuisiors <ju'il lrouv«;ra h (Ihedi.miy.

— Quel est donc votre projel?

— Je veux, puisque nous devons livrei- hataillf, que nous n'avons pas plus de ciu(i ou six ennemis k comballre, quand je l(;s aurai fait passer par les é]ueuves que je leur ménage.

— Quoi ! vous espérez vous défaire des vinqt-sejit cavaliers qui nous poursuivent?

— Vingt-six, fit observer Flamberge. Comptez avec moi. Trois sont restés en route avant d'arriver à Orléans, dix ont été plus ou moins griiivement blessés dans le fossé que nous avons fait creuser à Beaugency ; un a été atteint par le coup de pistolet que j'ai tiré pour les faire tomber dans le piège, — total quatorze hommes. Otez quatorze de quarante, reste...

— Vous comptez comme un financier, dit Réginald en riant. Je vais donner des ordres pour que vos désirs soient exécutés.

A ces mots, il s'éloigna.

Quand il revint, Flamberge avait achevé de confectionner sa mèche. Il la montra triomphalement au marquis.

— Elle est bien courte! Il no faut pas qu'elle dure plus de dix minutes.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne suppose pas, si courageux que nous soyons, que nous puissions tenir plus de dix minutes contre les vingt-six soldats du baron de Vaudremont.

— En effet, dit Réginald un peu surpris.

— C'est pourtant ce qu'il faudra faire, ajouta le capitaine. Mais rassurezvous : avec une vieille charrette et cinq ou six planches, nous aurons lestement confectionné une barricade qui nous préservera des balles ennemies.

— Mais la maison ? fit observer Réginald.

— J'y arrive, répondit Flamberge.

« Quandlamine sera près d'éclater, nous nous réfugions dans la maison, nous montons dans votre salon, et, parles fenêtres, nous tirons quelques coups de feu sur messieurs les chevau-légers, afin de bien leur indiquer l'endroit où nous nous sommes réfugiés. Ils s'élancent à notre poursuite... Pendant qu'ils démolissent rinoffensive barricade qui les arrête, la mine éclate... Qu'en résultera-t-il? Je l'ignore; mais tous ne périront certainement pas. Les autres ne se tiendront pas pour battus, le comte de Morlay surtout, s'il en réchappe !

« Il ralliera donc ses hommes, qui se précipiteront en masse vers la maison, franchiront l'escalier, et arriveront à la porte du salon qu'ils finiront par enfoncer.

— Et alors... fit Réginald qui écoutait avidement.

— Voulez-vous me permettre de ne pas aller plus loin? dit Flamberge. Amour-propre de tactitien, soit! mais j'aimerais mieux vous laisser la surprise de ce qui en résultera.

— De grand cœur, répondit le marquis. Je vous donne carie blanche, mon cher ami.

Le capitaine se leva et descendit dans le jardin, où il se promena avec impatience, en attendant le retour de Jacques, qui était allé chercher au village les ouvriers dont Flamberge avait besoin.

Il revint bientôt, accompagné de quatre hommes. C'était tout ce qu'il avait pu trouver

— Heureusement que nous avons le temps, fit le capitaine à demi- voix.

Il emmena les quatre ouvriers dans la remise, dont il fit soigneusement fermer les portes, afin que nul ne vît le travail qu'il faisait exécuter.

Si indifférent que voulût paraître Réginald à ce qui se passait, le moment était trop solennel pour qu'il n'éprouvât pas une certaine appréhension. Aussi prêtait-il une oreille attentive. Il n'entendit rien que que le bruit des scies que les ouvriers firent manœuvrer pendant toute la journée.

Ce fut le soir seulement, et à une heure assez avancée, que Flamberge vint retrouver Héginald et s'assura que Jacques avait enlevé les meubles du salon.

Il ouvrit une des fenêtres qui donnaient sur la cour intérieure et se pencha en avant.

— Oui, murmura-t-il, ici nous dresserons une échelle... Dans le chemin de traverse, nos chevaux nous attendront... cela ira tout seul...

Ils soupèrent tous les deux de bon appétit, se couchèrent et dormirent d'un profond sommeil.

Le lendemain 4 décembre, Jacques fut envoyé sur la route d'Amboise avec ordre de revenir en toute hâte, s'il apercevait une troupe de cavaliers.

A trois heures, il n'avait rien vu.

Cela surprit un peu le capitaine.

— Evidemment, se dit-il, M. de Vaudremont ne veut plus laisser un homme en route et s'avance lentement vers La Gouldraye, où il se flatte de nous surprendre.

Alors, se tournant vers Réginald :

— Venez, lui dit-il, nous allons pousser jusqu'à Amboise, car il faut savoir à quoi nous en tenir.

Ils montèrent à cheval et parcoururent la distance qui les séparait de cette ville, sans apercevoir le moindre ennemi ; mais au moment où ils venaient de traverser le faubourg qui longe les bords de la Loire, ils aperçurent un groupe de cinq ou six soldats qui se promenaient sur les rives du fleuve.

Il faisait nuit, c'est vrai, mais l'œil de Flamberge était trop exercé pour ne pas reconnaître l'uniforme des chevau-légers.

— Ils siinl à Aml)()i.s(i aiijmird'hui, cliL-il; domain, à m;ul liiuires, ils .srronl ù (',lH'tlii;iiy. C/csl tout co ^\\]o jo voulais savoir.

Il iDunia hridc aiissilAI cl icviul avec Ruf^iuald à (lliedigny, aussi Irancpiillo on aii[)aroiiC(^ (jut^ s'il avait lait uuiî promiMiad*; insij^'-iiifianlo. Eu cflct, plus il a])]U'ocliait du mouicnt décisif, plus il semblait calme et résolu.

Ils étaient assis au coin d'un bon feu, dont leurs membres glacés avaient f;raiul besoin; Flainljcn'j^o cliarf^cait les jiisloUjls de Héginald et les siens, ainsi que deux arcpiebuses (|u'il avait trouvées dans la maison.

Le lendemain matin, à sept heures, il entrait dans la chambre de Réginald, (jui venait d'achever sa toilette.

Il faisait jour à peine, un brouillard épais s'étendait sur la rivière et sur les prairies qui la bordaient, et enveloppait même la maisonnette. Le capitaine observait le temps à travers les carreaux avec inquiétude.

— Le soleil ne dissipera-t-il pas cet horrible brouillard? murmura-l-il. Comme pour répondre à cette invocation, une large tache rouge se montra

à l'horizon, d'abord terne et indécise, puis finit par projeter quelques pâles rayons sur la campagne attristée.

— Enfin ! s'écria Flamberge.

Il descendit, envoya Jacques sur la route, muni des mêmes instructions que la veille, puis il sella les chevaux, les conduisit dans le petit chemin de traverse qui se trouvait derrière la maison, et les attacha à un énorme pommier, dont les branches retombaient presque jusqu'à terre.

Cela fait, il vint rejoindre Réginald.

Le jeune gentilhomme était résolu, lui aussi, mais non point aussi calme que Flainberge. Tenir tête à vingt-six chevau-Iégers commandés par un officier du roi ! c'était de quoi donner le frisson aux plus vieilles moustaches.

Vers huit heures et demie, Jacques arriva tout essoufflé. Sur la route, il venait d'apercevoir une troupe de cavaliers dont le soleil, après avoir dissipé le brouillard, faisait reluire les armes étincelantes.

— Allons ! dit Flamberge en se levant.

Il regarda Réginald avec attendrissement, comme s'il avait pris en pitié l'extrême jeunesse de son compagnon d'armes.

— Quoi qu'il arrive, faisons bravement notre besogne, lui dit-il, et, s'il plaît à Dieu que nous succombions l'un ou l'autre, que sa volonté soit faite I

— Amen ! fit Réginald en s'inclinant.

— Et maintenant, embrassons-nous une bonne fois, reprit Flamberge, car dans quelques instants nous n'aurons guère le temps de nous attendrir.

Le marquis se jeta dans les bras du capitaine avec un élan qui ne laissait aucun doute sur la sincérité de l'affection que ce grand caractère lui avait inspirée.

Ils se dirigèrent alors vers la grand'route

Sur la petite hauteur qui domine Chedigny, les chevau-légers venaient d'apparaître.

Flamberge et Rég-inald s'embusquèrent derrière la barricade qu'ils avaient improvisée.

Deux éclaireurs marchaient en avant des soldats. Au moment oii ils arrivaient à quelques pas de l'obstacle qui leur barrait le passage, Flamberge et Réginald firent feu, les deux hommes tombèrent.

— Et de seize ! lit le capitaine.

C'était le 5 décembre au matin. Et si nous avons donné jour par jour la date des divers événements qui remplissent ces dernières pages, c'est que ce détail a une importance énorme au point de vue du dénouement vers lequel nous nous acheminons à grands pas.

Au moment oii le combat vouait de s'engager, Flamberge aperçut Jacques debout derrière lui, et qui semblait attendre ses ordres.

. — Mon ami, lui dit-il doucement, monsieur le marquis n'entend pas qu'à cause de nous il t'arrive aucun mal. Tu as une femme et des enfants, retourne près d'eux et garde-toi de bouger jusqu'à ce que tu aies reçu de nouveaux ordres.

Jacques hésitait.

— Tu as entendu? lui dit Réginald, Va! Et il le congédia d'un geste impérieux.

Le brave homme s'éloigna, et certainement fort à regret, car il se retourna à plusieurs reprises, espérant sans doute que son maître se raviserait.

Enfin, il disparut et regagna le pavillon qu'il habitait à droite du pont, en face de la maison du marquis.

Pendant ce temps, le capitaine rechargeait les armes et observait l'ennemi.

La résistance inattendue que rencontraient tout à coup les chevau-légers pa" rut les faire hésiter un moment, car ils s'arrêtèrent. Le comte de Morlay et l'officier se consultèrent durant deux ou trois minutes, et enfin M. de Yaudremont donna l'ordre de marcher en avant.

Les cavaliers s'élancèrent hardiment sur le pont, ce que voyant, Flamberge mit le feu à la mèche qu'il avait préparée et attendit de pied ferme l'assaut qu'il allait soutanir.

Le premier rang des chevau-légers vint se heurter contre la barricade et fut accueilli par quatre coups de feu qui blessèrent trois hommes. Un des chevaux fut atteint par la quatrième balle.

Il poussa un hennissement de douleur, se cabra, désarçonna son cavalier et recula, en soufflant bruyamment, semant ainsi le désordre parmi les autres chevaux. Enfin, ne trouvant aucun passage pour fuir le danger que son instinct lui signalait, il fit un bond prodigieux, franchit le parapet et sanla dans la rivière.

FLAMUEUGE

L'eiulroiL choisi par FIumlxTgc était on no peut mioux disposé pour la défense, conlre dos cavaliers surtout.

Le l»oiit dii Ghedigny n'avait, en oiïet, que la largeur nécessaire au passage d'uiit' voiture. Aussi, <piand le premier rang de soldats fut tombé, il fallut <jue 1(î second ramassât les blessés et fit évacuer les chevaux pour se présenter à son tour devant la barricade.

Pendant qu'ils exécutaient cotte manœuvre, dans un espace si restreint qu'ils pouvaient cl peine se retourner, les chevaulégers avaient bien tiré force coups de pistolet, mais Réginald et Flamberge, abrités derrière leur retranchement, n'avaient pas été atteints, et avaient eu le temps de recharger leurs armes.

Ils accueillirent donc le second rang comme ils avaient reçu le premier. Les trois hommes dont il se composait tombèrent encore, et le même désordre se produisit parmi les assaillants.

Bien certainement, si nos deux héros avaient eu des armes à discrétion, ils auraient pu anéantir rang par rang tout le détachement.

Placés au milieu delà colonne, le comte et M. de Yaudremont étaient furieux de leur impuissance.

— En avant ! on avant ! criaient-ils avec une sorte de rage. Malheureusement, l'espace dans lequel ils étaient enfermés ne permettait

pas aux soldats de répondre aux encouragements qu'ils recevaient.

La troisième tentative d'attaque qu'ils firent contre la barricade ne fut pas plus heureuse que les précédentes. Seulement, rendusplus prudents par l'exemple de leurs camarades, les chevau-légers eurent soin de s'abriter derrière leurs montures, de sorte que, si les trois chevaux qui formaient le front d'attaque tombèrent, un seul des cavaliers fut atteint.

Le désarroi qui s'ensuivit cette fois démontra enfin à M. de Morlay et à l'officier l'inutilité de leurs eft'orls, car Flamberge entendit distinctement la voix de M. de Yaudremont qui criait :

— Halte !

Le capitaine devina le projet du baron.

Evidemment il voulait rallier ses soldats et regagner la rive droite de l'Indret pour le passer à la nage.

La rivière était si étroite, en effet, que les cavaliers ne pouvaient pas essuyer plus d'une ou deux décharges en la traversant.

Mais Flamberge avait l'œil à tout et surveillait avec soin la mèche qu'il avait allumée. Elle touchait à sa fin. Dans une minute la mine allait éclater!

Ne voulant pas que les chevau-légers échappassent à ce moyen de destruction, sur lequel il avait bien plus compté que sur le retranchement inoffensif derrière lequel il s'abritait, il saisit le bras de Réginald et l'entraîna en courant vers la maison.

Si nos deux héros avaient eu des armes à discrétion, ils auraient pu anéantir tout le détachemeut. (Page 416),

Cette ruse obtint immédiatement le résultat que le capitaine avait prévu

Les cavaliers, voyant l'ennemi s'enfuir, le poursuivirent à coups de pistolets et se ruèrent sur la barricade abandonnée.

Dix hommes environ avaient mis pied à terre et commençaient à enlever les planches qui la composaient, afin de livrer passage au reste de la troupe, quand l'air fut ébranlé par une détonation formidable.

Un nuage de fumée et de poussière s'éleva, si épais d'abord qu'il fut impossible do rien distinguer. Lorsqu'il se dissipa enfin, un horrible spectacle frappa les regards.

LiV. 63. F. ROY,

éditeur.

rLAMIlKlUiK

Homiuus ol chovuux s'élaionl ahiinùs pôlo-mùlo uv«!c, la moilin du ponl (]ui vtn.iil (le s't'iîioulor.

(Jiicl(|uo8 blessés élaiutil lombes dans bi ri\i(-i(t où ils su déballaioiil vm poussant des cris désespûrés. Forl beureusemenl, U^s bubilaitls dit (ibedilly, que le 1)1 iiil des premiers coups de feu avaient attirés, se trouvaient là au moment de l'explosion. Ils 8'emi)ressèrent de porter secours aux soldats, les recueillirent et les transportèrent dans leurs chaumières jiour leurd(jnniîr les premiers soins.

A l'autre extrémité du pont, le comte de Morlay et le baron s'étaient arrêtés épouvantés. Le comte surtout était terrilié.

Quant à M. do Yaudremont, il comptait avec ell'roi le nombre de soldats qui lui restaient, Dix seulement étaient sains et saufs!

Ainsi seize hommes avaient péri ou avaient été mis hors de combat sur ce seul point, en moins d'un quart d'heure. Neuf avaient été tués on blessés par les balles du marquis et du capitaine, les sept autres avaient été victimes de l'explosion. Si le pont avait été plus large, il ne serait probablement pas resté un homme debout.

Loin d'abattre le courage de l'officier, ce désastre lui inspira une colère terrible.

IMle et frémissant, il se tourna vers M. de Morlay :

— Eh bien! luidemanda-t-il, avais-je raison? Ce Flamberge n'est-il pas le démon incarné? Rirez-vous encore de mes hésitations et de mes paroles?

Oh, non ! le comte n'avait pas envie de rire ! Il était livide, ses dents claquaient. Il se retournait pour chercher des yeux Bergeret, son confident, son ami, son conseil; mais Bergerot ne se souciait pas de livrer bataille à Flambergc. 11 savait ce que pesait le bras du capitaine. Il se tenait prudemment à l'écart, assistait de loin au combat, et en calculait froidement les chances.

N'y était-il pas aussi directement intéressé que ceux qui y prenaient part? La mort de Flamberge le vengeait, celle de Réginald lui assurait une fortune, celle de son maître lui permettait d'épouser sans difficulté Herminie.

Il se gitrda donc bien de répondre au regard désespéré que lui adressait M. de Morlay.

D'ailleurs M. de Yaudremont ne laissa pas au comte le temps de la réflexion.

— Allons, monsieur, lui dit il, puisque vous l'avez voulu, en avant !

A ces mots il piqua des deux, saisit la bride du cheval de M. de Morlay et s'élança dans la rivière.

Le comte était déjà dans l'eau avaiit d'avoir pu résister. Derrière lui se précipitèrent dans rindrel les dix cavaliers que M. de Yaudremont avait réunis à grand'peine, et dont quelques-uns même étaient atteints de blessures légères.

Au moment où ils étaient en plein miUeu de la rivière, deux coups de feure-

loîilirent. Le cheval de M. de Morlay fut alLcint, perdit pied et disparut aussitôt.

Le comte, qui ne savait pas nager, poussa un cri déchirant. Il allait être entraîné par le courant, quand M. de Vaudremont lui tendit la main.

— En avant! cria-t-il à ses hommes. Ils sont dans cette maison, nous les tenons.

En effet, Réginald et Flamberge avaient regagné la maison et étaient montés dans le salon, dont ils avaient ouvert les fenêtres.

De ce poste élevé ils avaient assisté à la catastrophe qu'ils avaient préparée, et avaient pu compter le petit nombre d'hommes que l'officier avait ralliés autour de lui.

— Allons, courage! avait dit Flamberge. Le ciel est avec nous. Jamais je n'aurais espéré un si magnifique résultat !

11 n'était pas besoin d'encourager Réginald. L'odeur de la poudre, l'animation du combat, le succès éclatant qu'il venait de remporter, l'avaient grisé. La vue du capitaine surtout lui inspirait toutes les audaces.

Cet homme, ce géant, qui se multipliait, voyait tout, était partout, dont l'inaltérable sang-froid ne se démentait jamais, dont le courage ne connaissait pas d'obstacle, semblait être, aux yeux de Réginald, le héros de quelque légende oubliée du moyen âge.

Quand il avait vu M. de Morlay se précipiter dans l'Indret, le cœur du jeune marquis avait bondi. Songeant que ce misérable avait tué sonpëre, il avait senti gronder en lui une colère farouche et s'était élancé sur une arquebuse. Mais il tremblait si fort que sa main, mal assurée, manqua le but, et que la balle ne frappa que le cheval du comte.

Flamberge avait fait feu, mais au hasard, et seulement afin de bien indiquer à M. de Vaudremont l'endroit où il s'était retiré.

C'était, en effet, dans cette pièce qu'il avait résolu d'attirer les soldats.

Quelle terrible surprise leur ménageait-il encore? Réginald lui-même n'en savait rien.

Le capitaine avait voulu garder son secret jusqu'au dernier moment.

Le marquis allait, du reste, le connaître bientôt, carleschevau-légers avaient gagné le bord du fleuve et s'étaient espacés dans la prairie en une ligne courbe qui allait se rétrécissant à chaque pas dans la direction de la maison.

Au moment où ils en approchaient, Réginald et Flamberge les saluèrent de deux coups de pistolets. Un seul homme fut blessé, encore ne vida-t il pas les arçons.

Quant à M. de Morlay, qui marchait à côté de M. de Vaudremont, il vit toute grande ouverte la porte de la maison, sous laquelle il se réfugia en courant.

M. de Vaudremont, lui, s'étonna de trouver celte porte ouverte. Cependant il no pouvait pas laisser ses hommes exposés au feu meurtrier de l'ennemi.

flamdeugl:

— Par ici! jinr ici! rriail M. rie Morlay.

I/(tf(iii('i- lit iiu'llic jiicd ;\ Irini h ses hommes, cl Inn' moiilia du doif^t ranlicli;iinl)i('.

Ils s'y «MJL,'-ouiïn'nMit comme» l'ourapan, puis voyant un osralicr so dn'sscu' (Ml face d'eux, ils s'élanriM't'nt l'I f^ravircut le j)remier éla^c.

A droite se trouvaient les chambres, à^-^auchele salon, daiislcijiK;! Kéginald et Flamberge s'élaieiil réfugiés.

Le comte et le baron passaient pendant ce t(împs une miniitieuse inspection de la maison. Après l'avoir visitée pièce à pièce, sans y rifîii trouver de suspect» ils arrivèrent enfin à la porte du salon, devant laquelle les chevau-légers s'étaient arrêtés et attendaient de nouveaux ordres.

Le baron essaya d'ouvrir et s'aperçut que les verroux étaient fermés. Il regarda par le trou de la serrure, et vitRéginald ol FlamberiiC debout au milieu de la pièce, tenant leurs pistolets à la main.

— J'aime mieux cela, murmura-t-il.

Alors s'adressant à ses soldats :

— Enfoncez cette porte! ordonna-t-il.

Chacun sait combien de temps peut résister une porte d'appartement aux efforts réunis de dix hommes altérés de vengeance. Au bout d'une minute elle craquait de toutes parts, cédait, et les soldats faisaient irruption dans le salon.

En les voyant pénétrer dans l'immense pièce, Réginald et Flamberge se dirigèrent en toute hâte vers la fenêtre qui donnait sur la cour.

Les dix hommes, le comte de Morlay et M. de Yaudremont lui-même, se précipitèrent à la fois pour leur couper la retraite ; mais à peine avaient-ils fait cinq ou six pas qu'un craquement sinistre se fit entendre, le plancher s'écroula avec un épouvantable fracas de charpentes qui se brisent, et les douze hommes disparurent à la fois dans le gouffre qui venait de s'ouvrir sur leurs pas...

C'était la surprise que Flamberge réservait aux chevau-légers et à Réginald lui-même.

Il avait fait scier au ras du mur les poutres qui soutenaient le plancher du salon, de façon que le moindre poids l'effondrât de tous les côtés à la fois.

Pendant ce temps, il avait gagné avec le marquis la fenêtre au pied de laquelle il avait dressé une échelle, et tous les deux ils descendaient dans la cour, pour atteindre la petite porte basse qui donnait sur le chemin de traverse. Là, leurs chevaux étaient attachés : ils n'avaient qu'à sauter en selle et à rejoindre la grand'route pour être à l'abri de toute autre tentative.

Mais, pour gagner cette petite porte, il fallait passer devant la remise. Ils y jetèrent un coup d'œil et ne virent qu'un horrible mélange de poutres, de plâtras et de membres humains, terriblement enchevêtrés les uns dans les autres. De ce chaos informe s'échappaient des cris de douleur et de malédiction.

FLAMBERGB 421

La surprise était sublime d'horreur. Réginald était terrifié et sentait ses cheveux se dresser sur sa tête.

— Fuyons, dit-il à Flamberge en se détournant avec horreur.

— Ah! je ne demande pas mieux! fit le capitaine, que ce lugubre spectacle avait fort ému lui-même.

Ils allaient donc franchir la porte, lorsqu'ils entendirent sortir de ces décombres une voix mourante.

— Réginald! capitaine! à mon secours! J'étouffe! disait cette voix.

Ils s'arrêtèrent, saisis de pitié, et leurs regards découvrirent le corps d'un homme, sur lequel deux poutres énormes, chargées de plâtras, pesaient de tout leur poids. Ils s'approchèrent et reconnurent le comte de Morlay.

— Toi! misérable! s'écria Rég-inald en le voyant, je me ferais plutôt couper la main que de te venir en aide. Meurs, fratricide! Le ciel est juste enfin!

Et il s'éloigna, essayant d'entraîner Flamberge. Le capitaine résista.

— Écoutez, Réginald, dit-il, je vous ai rendu, je crois, de g'rands services jusqu'à ce jour et je me suis souvent dévoué pour vous. Eh bien! en échange de tout ce que j'ai fait, je ne vous demande qu'une chose : accordez-moi la vie de cet homme !

— La vie de ce monstre! Jamais! Puisse- t-il crever comme un chien, sans secours, sans pardon, maudit de tous, comme je le maudis moi-même!

— Je vous en conjure, mon ami! Songez qu'il est le père d'Herminic, d'Herminie que j'aime et qui ne me pardonnerait pas de l'avoir laissé mourir ainsi.

— Non, non, fit le jeune gentilhomme avec une joie féroce, qu'il meure, l'assassin!

— Ainsi, dit tristement le capitaine, vous voulez que la responsabilité des crimes que cet homme a commis retombe sur moi !

— Sur vous! Gomment?

— Eh! ne comprenez-vous pas qu'auprès d'Herminie seulement un malheureux tel que moi peut espérer le bonheur? Et ne savez-vous pas qu'elle no donnera jamais sa main au meurtrier de son père? Je vous en supplie, Réginald ! fermez les yeux, fuyez! laissez-moi délivrer ce misérable! Si Dieu l'a condamné, il mourra, soyez tranquille. Ni vous ni moi nous ne changerons rien aux décrets de la Providence. Mais qu'il me reste au moins une chance de devenir un homme comme les autres, d'avoirune femme, des enfants, de me créer une famille... Réginald ! venez, faites-moi cette g-râce, mon ami.

Tout en disant ces mots, il avait pris le bras du jeune gentilhomme, le poussait doucement vers la porte, et le marquis se laissait faire. Son visage se contractait, ses mains se crispaient, une lutte violente se livrait en lui entre la haine que lui inspirait le comte et l'amitié qu'il avait vouée au capitaine... Mais

nouvail-il rt-l'iiscr (jiiel(|iui clioso à l'hoiniUM (|iii lui avait sacrilié tour à loiir <<>'\ t«'iiips, son Jirgoiit, sa liberté, ot qui avait dix ff)is risqué sa vin pour lui? Ré^inalil était déjà sur 1<> seuil de la iiorle.

— Fiivez, lui dil l'^lauiheit-e an lui serraul la inaiu, gagnoz In château dr f,a (^iOuldraye, dans (|uel(|ues miuules je serai près de; vous...

FjC mar(|uis s'éloij;ua, vaiuru.

— Oui, dit-il d'une voix rau(|ue, jf vous laisse, car je no jiourrais pas voir ce misérable debout devant moi sans lui (Mifoneer mon poignard dans la

gorge.

Sans regarder en arrière, il sauta eu selle et disparut.

Le capitaine revint précipitamment sur ses pas, et s'approcha du comlc, dont les gémissomonis devenaient de plus en plus faibles.

Il aurait i>u attendre qne les secours arrivassent, car cela ne pouvait i.arder.

Les habitants de Chedigny, tout étonnés qu'une bataille de ce genre troublât leurs paisibles solitudes, avaient tous quitté leurs chaumières et assistaient de loin h ce combat sanglant. De même qu'ils étaient venus en aide aux soldats que la mine avait blessés, de même ils se disposaient à secourir ceux que l'écroulement avait ensevelis sous ses décombres.

Seulement le pont était détruit, il fallait réunir, pour passer l'Indret, les quatre ou cinq bateaux de pêcheurs épars dans le voisinage et cela demandait un peu de temps.

Flamberge n'hésita pas.

Grâce à sa force herculéenne, il put écarter une des deux poutres qui pesaient sur la poitrine du comte et qui l'étouffaient.

M. de Morlay le remercia jiar un regard intraduisible et respira bruyamment, pendant que le capitaine, tout à son œuvre de dévouement, soulevait à grand'p(ine la seconde poutre et la maintenait en l'air pour permettre au gentilhomme de se dégager.

Le comte y parvint, en elfet, et Flamberge laissa retomber l'énorme pièce de bois qui lui avait coûté tant d'efforts ; mais, au moment où il venait de se retourner, un coup de feu se faisait entendre, et le capitaine tombait en avant, atteint d'une balle à la poitrine.

— Ah! misérable ! (lit-il.

Et il demeura sans mouvement, étendu près des victimes qu'il venait de faire.

Profitant de l'instant où Flamberge soutenait encore la poutre qu'il avait soulevée, le comte avait tiré un pistolet de sa ceinture et avait fait feu à bout portant sur celui qui venait de lui sauver la vie!

Quand il vit Flamberge immobile à ses pieds, il fit entendre un ricanement féroce.

— Lf! voilà, donc, dit-il, cfit homme qui nous a coûté tant de peine et tant de sang ! Le voilà, semblable à ces chênes audacieux qui pendant des siècles ont délié les orages et que la cognée du bûcheron suffit à renverser. Allons! j'ai vengé déjà mes compagnons de route. Maintenant au tour de lléginald!

Il voulut faire quelques pas au-devant des paysans qui s'avançaient, après avoir enlin traversé la rivière, mais il se sentit pris tout à coup de faiblesse; un filet de sang monta à ses lèvres, et il fut obligé de s'asseoir sur un des bancs qui se trouvaient à l'entrée de la maison.

Pendant ce temps les cris des blessés n'avaient pas cessé de se faire entendre Sans s'occuper de lui, les paysans coururent vers la remise et procédèrent au sauvetage. Quant h Bergeret, qui les avait suivis, il s'approcha de M. de Morlay :

— Que s'est-il donc passé? demanda-t-il.

Le comte lit un geste de la main comme pour lui dire : — Patience! tu sauras cela plus tard; puis il étendit le bras et lui montra avec un hideux sourire le corps inerte deFlamberge.

— Bravo! s'écria Bergeret. Qui donc a fait ce beau coup-là?

— Moi, lit le comte avec son même sourire de haine satisfaite.

Mais à peine pouvait-il parler. Le sang affluait à ses lèvres, le mouchoir avec lequel il l'étanchait en était déjà tout imprégné. Evidemment de graves désordres intérieurs s'étaient produits à la suite de l'épouvantable accident dont il avait été victime.

— Conduis-moi à La Bouillerie, murmura-t-il d'une voix éteinte, je n'en puis plus!

Bergeret le prit par le bras, lui aida à monter à cheval, et, s'élançant luimême sur sa monture, il chemina à son côté. Quelques instants après, ils dispa. raissaient tous les deux sous les arbres qui couvraient la rive gauche de la rivière...

Jacques^ le valet de ferme de Réginald, était accouru, lui aussi^ des premiers sur le théâtre de l'accident.

Le premier objet qui frappa sa vue fut le corps inerte du capitaine. 11 se pencha sur lui, l'appela : Flamberge ne répondit pas. Cependant il ouvrit les yeux et reconnut Jacques. Il essaya même de parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche.

Que faire? Jacques était très embarrassé. Qui donnerait à ce malheureux les soins que réclamait sou état?

Qui? Celle qui était connue dans tout le pays par son inépuisable charité, celle qui était la fée des pauvres, la providence des malheureux, la Dame au collier!

Lorsque Réginald avait quitté le capitaine, il était dans un état voisin de la folie.

L'enivrement du combat, la frayeur que ces catastrophes, savamment ame-

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iKM's [iiir h* ca|>itaiii(', lui ;i\iiinil caiisrc, la rolèro terrible (|ii('. lui ii\ail l.iil. éprouver l;i vikî de M. de iMorlay, tout cela avait fermenté dans son cerveau de convalescent vi avait légèrement troublé sa raison.

Quand il s'élança en selle, il n"avait plus bien conscience de ce qu'il faisait. Il avait épargné l'assassin de son pérc! Lui! la faiblesse qu'il avait montrée en cédant aux prières do Flamberge lui pesait comme un remords.

Comme pour se venger de ce qu'il souffrait, il enfonça furieusement ses ép(>rons dans les flancs de son cheval. Le pauvre animal partit comme une flèche, et, ne se sentant pas guidé par la main de son cavalier, suivit d'instinct le chemin qui se présenta, le même qu'il avait parcouru la veille.

Réginald no s'en aperçut même pas. Tout entier aux sombres pensées qui l'assiégeaient, n'éprouvant qu'un besoin : celui d'aspirer l'air à pleins poumons, pour calmer la lièvre qui s'était emparée de lui, il suivait l'impulsion qu'il avait donnée à sa monture.

Pendant vingt minutes que dura cette course folle, Réginald ne vit rien, sinon qu'il fuyait le spectacle horrible auquel il avait assisté avant son départ. Cependant, quand il entendit son cheval souffler bruyamment, il réprima instinctivement son allure et jeta autour de lui un regard étonné.

Combien de chemin avait-il parcouru? Il l'ignorait. Où était-il? Il ne le savait pas davantage. Il se souvenait bien d'avoir plusieurs fois traversé ce pays, soit en chassant, soit en se promenant; il voyait bien qu'il n'était pas très loin de Loches, mais il lui aurait été impossible de dire à qui appartenaient les châteaux qu'il rencontrait.

Pourtant cette course vertigineuse lui avait fait du bien. S'il n'était pas beaucoup plus calme, il souffrait moins. Il s'arrêta et chercha à s'orienter.

Devant lui, s'étendait un parc magnifique, entouré de murs, dont la ligne blanchâtre se perdait au milieu des bois. A ses pieds, une magnifique vaUée, bornée par une colline abrupte, qui avait certainement servi de carrière autrefois et le long de laquelle était juchée une bourgade entière, dont les maisons étaient littéralement incrustées dans le roc.

Il était à Genillé, et cette bourgade s'appelait Les Roches. Il connaissait le pays, mais par un hasard inexplicable, il en avait oublié le nom. Tout ce qu'il se rappelait, c'est qu'il était environ à deux lieues de Ghedigny.

Assurément il n'était pas dans son état normal, car jamais la beauté de ce paysage, qu'il avait vu vingt fois, ne l'avait frappé comme aujourd'hui.

Prenant en pitié sa monture, qu'il avait surmenée sans le vouloir, il fit halte le long d'une verte prairie, au milieu de laquelle l'Indre coulait paisiblement à l'ombre des saules noueux qui la bordaient.

Là, il s'assit, accablé. Il était las de lutter, il était las de vivre! Un dégoût insurmontable s'emparait de lui. Quoi! lui! un La Couldraye! il s'était fait assassin! Il avait tué ou fait tuer quarante pauvres diables de soldats, dont le seul

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Le comte avait l'ait feu à bout portant sur celui qui vouait de lui sauver la vie. (Paf,M; 422).

tort était d'obéir aux ordres qu'ils avaient reçus ! Et dans quel but? Pour satisfaire des rancunes personnelles, pour disputer à M. de Morlay un argent dont il ne faisait aucun cas, pour se rapprocher d'une femme qui ne pouvait pas lui appartenir!

Et il n'avait même pas vengé les mânes de son père! Et lorsqu'il avait eu à sa merci la vie du misérable qui l'avait fait orphelin, lorsqu'il pouvait tuer cette fois avec une apparence déraison et de justice, il avait épargné celui-là même qui était le plus coupable !

Qu'allait-il faire désormais? S'enfuir à l'étranger, mener une vie errante et

LrV, S4 F. KOI éditeur.

K l.AM ItKlKlK

misriahl»', rciioiirtM" à sni\ aiiKnii' .' A (]iiui hun? Aiilanl valait iffomlicr dans les serres du vautour, (lai- le cardinal iTelail |ias hoiiune à IAcIut sa proie. Si (piaraiile lionimes ne siiilisaient pas à lui lamenei' le marquis mort ou vil", il eu rwverrail reni, deux cents, un lé^inuMil (uilier s'il le fallait. Qu'est-ce (|ue cela lui coûtait? La France entière m; tenait-elle pas dans sa main?

Tout en so livrant h ces sombres rélloxioiis il interrogeait machinalemenl la l'ouln.

— El Flamber};o (jui n'arrivo pas? murnnura-t-il avec di'u'ouraiifiru'nl.

11 se souvint alors seulement que le capitaine lui avait cons(;ill6 de su rendre au chAtcau de La Couldraye, où il avait promis de lo rejoindre.

Il se leva et s'approcha de son cheval. Le (i<'r animal était couvert d'écume.

— Je ne peux cependant pas repartir sur-le-champ, fit llé^^inald. Il faut nue je laisse à cette pauvre hète le temps de reprendn» haleine. D'ailleurs, rien ne presse. Les chevau-légers sont morts ou blessés, Flamberge arrivera avant moi au chAteau et préparera Grimai à me recevoir.

Il promena alors devant lui ses regards étonnés.

— A qui appartient ce chAteau? se demanda-t-il.

En même temps il examinait le paysage et à mesure que son attention se concentrait sur les divers points qui l'attiraient, il retrouvailles chers souvenirs de son insouciante jeunesse. Tout son passé ressuscitait à la fois devant lui, comme pour lui faire regretter plus amèrement les naïves jouissances qu'il lui avait données.

Soudain un bruit inquiétant frappa son oreille. Il s'arracha brusquement à sa rêverie et jota les yeux sur le chemin.

Trois cavaliers apparaissaient comme des points noirs sur la roule poudreuse. Quels étaient ces hommes?

Ils avançaient au triple galop de leurs chevaux essoufflés. Déjà on commençait à les apercevoir plus distinctement. L'un d'eux avait sur les autres une avance de deux cents pas au moins. De temps à autre, il se retournait vers les deux cavaliers qui le suivaient, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, tant elle semblait altérée par la colère, leur criait : En avant! en avant!

Bientôt Réginald crut distinguer un uniforme. Était-ce possible? N'était-il pas le jouet d'une illusion? Gomment! des chevau-légers ! Encore! Il y en avait donc toujours !

Mais oui. Le marquis ne se trompait pas. G'étail le baron de Yaudremont qui s'approchait, escorté de deux soldats. Voilà donc tout ce qui restait des quarante-deux hommes que le cardinal avait lancés à sa poursuite!

Dans la disposition d'esprit où il se trouvait, cette apparition, loin d'encourager Réginald à la résistance, lui causa un inexplicable malaise. Il crut voir des morts sortir de leurs tombeaux.

Gertes, trois hommes ne lui faisaient pas peur : Flamberge l'avait habitué à de

bien autres combats! Pourtant^ il n'eut pas l'idée de résister. Saisi d'une terreur superstitieuse, il sauta à cheval et s'enfuit.

Gomme il longeait les murs du parc qu'il venait d'examiner, il vit une grille ouverte, et, au bout de la vaste pelouse qui le précédait, un château de belle apparence.

Mu par l'instinct de la conservation, il entra, abandonna son cheval dans un taillis, et se précipita comme un fou vers le perron, qu'il franchit à grands pas.

Devant lui se troilvait un grand vestibule, au bout duquel montait un large escalier.

Réginald en escalada rapidement les degrés et s'engagea au hasard dans un long corridor qui s'étendait à sa gauche. Plusieurs portes donnaient sur le corridor. Il en ouvrit une, sans savoir pourquoi ni comment, et en poussa le verrou derrière lui.

Au bruit qu'il fit, une femme, qui était étendue dans un fauteuil au coin du feu, se leva et poussa un grand cri.

— Réginald! Vous ici! dit-elle en reculant effrayée.

Le gentilhomme s'arrêta brusquement. Au son de la voix céleste qu'il venait d'entendre, la mémoire, la raison, le sentiment du danger, l'étrangeté de sa situation, tout lui revint à la fois.

— Marguerite! fit-il en posant un genou à terre.

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda la jeune femme. Comment avezvous pénétré dans le château?

— Ne me le demandez pas, je n'en sais rien, répondit le marquis. Je suis harcelé depuis Paris par les soldats du cardinal; je croyais leur avoir échappé, je me suis trompé. Ils me poursuivent encore, mais qu'importe! Au bout de deux mois je vous retrouve, Marguerite ! Tout le reste ne m'est rien auprès du bonheur inespéré que je savoure...

— Mais vous êtes fou, mon ami! Si les soldats du roi sont sur vos traces, ils vont venir ici, ils visiteront la maison de fond en comble.

A ces mots elle se dirigea vers la fenêtre, dont elle souleva les rideaux.

— Ciell les voici! s'écria-t-elle.

— Eh bien! cachez-moi! Sauvez-moi, Marguerite! Mais laissez-moi rester auprès de vous. Deux fois déjà je vous ai retrouvée, deux fois je vous ai perdue. Si pareil malheur m'arrivait encore, j'en mourrais, je le sens! Vous ne voulez pas que je meure, Marguerite ! Ah! tenez, ne me repoussez pas! Je suis fou en ce moment, je suis capable de tout, même de vous tuer pour vous disputer à l'infâme qui m'a volé votre amour.

— De grâce! calmez-vous, Réginald, fit Marguerite épouvantée de la surexcitation qu'elle remarquait en lui. Songez que M. de Villaine va venir, que ma mère elle-même, forte de mon innocence, guidera jusqu'ici les soldats qui vous poursuivent.

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