‹ FlambergeChapitre 5 sur 24 · SUR LA ROUTE IJE PARIS · texte numérisé non relu

SUR LA ROUTE IJE PARIS

Tout le monde sait ce que sont les chambres d'auberg-e. Destinées souvent à communiquer ensemble, elles ne sont guère isolées l'une de l'autre que par un verrou, que l'on pousse de chaque côté de la porte ;|ui les sépare. Si ces portes fermaient bien il n'y aurait encore que demi-mal ; mais, en général, elles présentent de telles solutions de continuité qu'il est facile de tout entendre d'une pièce à l'autre, ce qui ne laisse pas d'avoir des inconvénients sur lesquels il est inutile de trop insister.

Maître Lourdot n'ignorait rien de tout cela. Lorsqu'il avait acheté la maison, il avait même été sur le point défaire quelques sacrifices pour y porter remède; mais sa femme lui avait fait très judicieusement observer que son prédécesseur s'était enrichi malgré cela, et qu'il avait de grandes chances pour s'enrichir à son tour dans les mêmes conditions.

Lourdot s'était rendu bien vite à la sagesse de ce raisonnement, de sorte que Tauberge du Lion d'or n'était pas plus exempte que les autres des inconvénients que je viens de signaler.

Aussi Réginald et Flamberge avaient-ils entendu, mot pour mot, les paroles que le cavalier inconnu venait de prononcer.

Le premier mouvement du jeune gentilhomme avait été de s'élancer et ^eutêtre de courir sus aux coquins ; mais FJamberge, plus expérimenté, voulut d'abord savoir à quoi s'en tenir, tant sur la moralité de ces inconnus que sur le plan d'attaque qu'ils allaient combiner.

Rien n'était plus facile. Il ne s'agissait que d'écouter.

Il fit asseoir Réginald et alla poser près de la porte de communication une chaise, sur laquelle il prit place avec toutes les précautions imaginables.

Réginald comprit combien cette manœuvre si simple était adroite. Il demeura immobile.

Cependant, au momeuL où il entendit revenir maître Lourdot chargé de verres et de bouteilles qui s'eiitie-choquaient à chaque pas, il se dirigea sur la pointe du pied vers la porte qui donnait sur le corridor, l'ouvrit tout doucement, et, arrêtant l'aubergiste au passage :

— Pas un mot de notre présence dans celle chambre, si tu tiens à la vie ! recommanda-t-il à voix basse.

Lourdot cligna de l'œil d'un petit air intelligent et continua son chemin.

UrLiiiiald ii-rcrnia la poilr, ri revint itrciidic s;i plarc.

Au inrinc iiislaiil, la chaïuhrc voisiiio s'oiiviit, cl iiiailic lifjiiidnl (Ii'-jtosa sur la laltlt' les mmtcs cl les hoiilcillcs (jiril avait apjioitcs.

— V a-l-il (lu lUDiulc dans la l)ico<|uc,? lui dcMTiainla riiironnu.

Ce mol « hit'oquc, » l)lcssa l'aiiiour-jjropro do I^ourdol. II se redressa liërenieut :

— l'crsunnc, répoudit-il d'un Ion sec.

— Pourlanl nous avons vu trois chevaux dans l'écurie.

— (Vest juste, lit Lourdot avec un peu plus d'iiumilité. Ce sont les chevaux de deux ^gentilshommes et de leur laquais.

— Où sont-ils?

— Ils sont en train de souper dans leur chambre.

— l-'A leur chambre est-elle près de la nôtre ?

— Ah bien oui ! répondit Lourdot. Elle est à l'autre extrémité des bâtiments.

— Bien, tu peux faire préparer nos chambres, dit le cavalier ; mais que dans une heure elles soient prêtes, ou je mets ton auberge à feu et à sang!

Lourdot se retira en grognant. Evidemment de pareils hôtes n'étaient pas de son goût.

Un grand silence se fit d'abord dès qu'il fut parti. Les quatre cavaliers attendaient sans doute que l'aubergiste eût regagné la salle basse.

Réginald et Flambergc les entendirent bientôt déboucher les bouteilles, remplir les verres et les choquer les uns contre les autres.

— A la santé de Pointillac ! cria une voix.

— Attends donc pour boire à sa santé qu'il se soit expliqué, fit une troisième voix rude et grave.

— Je ne demande pas mieux, dit Pointillac. C'était lui qui avait donné ses ordres à l'aubergiste.

— Je vous ai déjà touché deux mots, reprit-il, de la magnifique affaire que j'avais à vous proposer; vous m'avez cru, vous m'avez suivi, je vous remercie de cette confiance. Maintenant je vais vous apprendre de quoi il s'agit.

« Je vous dirai d'abord que je suis au mieux avec la femme, fort jolie et fort coquette, ma foi ! d'un mien parent qui est au service du duc de Yillaine. J'étais allé lui faire visite aujourd'hui, car il n'y a qu'une petite lieue d'Amboise au château, lorsque le mari m'aperçut, vint h ma rencontre et se mit à causer avec moi.

« Je fis bonne contenance. J'avais remarqué déjà parmi les laquais un grand mouvement.

« On avait amené devant le château une lourde chaise, garnie de rideaux de cuir, dont les portières béantes et les coffres ouverts annonçaient des préparatifs de voyage.

Poiiilillac Rounilùraido de son camarade, si bien que Réi^iiiald se trouva en face de doux

ennemis. (Page 68.)

« .le m'informai près de mon parent, et j'appris que le duc partait pour Paris aujourd'hui même.

<( Tout en causant, je voyais les laquais et les filles de service apporter dill'é • rents objets qu'ils plaçaient dans les colïres de la voiture.

« Bientôt parut le duc en personne. Il tenait à la main une cassette garnie de ferrures admirablement travaillées. Il posa lui-même cette cassette dans le coffre de derrière, le ferma à clef, et mit la clef dans sa poche.

LlV. S F". Hny, érfitoiir.

FLAMUKIKil':

(',,. sdiil les liijoux (11- la faiiiilli', inr dil iiidii |iarriil a \ni\ ha^sc.

hiahli' ! il laiil ([u'ils aifiil un»' cfilaiiit' \al<'iir |iimii' ([iir .M. de NillaiiK!

n'ose pas les conruT à son valt'l df chamlirc.

.),. 1,, crois lti»Mi ! On jirtHcnd qu'ils vulfiiL jilns de cimi (('iit mille livrtis.

Rt'f'inald ri l'Maniheryc, <|iii ik! juTdaicMit pas un mol de celte eonversalion, ontcndinMil le IVémissement d»; ( onvoilise ijut; ce chilln' mauifiiie jii()Vo(iiia cin-z les amis de Poinlillac.

Celui-ci reprit aussilftl :

Vous savez ou vous ne savcîz pas (jue le cliAleau du duc de Villaim^ esl

situé sur une hauteur el domine la Loire. Aussi la roiihî (]ui y conduil, et (jui aboutit au f^rand chemin, est longue, sinueuse et d'une i»entc t<'llemeiil rapide, qu'il est impossible de la descendre autrement qu'au pas, — ce qui exiucî une bonne heure. — Afin do gagner du temps, le duc a donc résolu de quitter le ch.lleau ce soir même et de venir coucher à Amboise, d'oii il partira demain matin pour Blois.

u Muni de ces renseignements, poursuivit Poinlillac, je me mis en quête da vous, mes chers amis, et je vous proposai de me donner un coup de main. Kb bien ! que vous en semble? Ne trouvez-vous pas que ces cinq cent mille livres feraient aussi bien dans notre poche que dans celle du duc de Villaine?

Assurément, répondirent à la fois les trois coquins qui l'écoulaienl.

Alors rien n'est plus simple, contiima Poinlillac. Vous connaissez le pelil bois qui se trouve au fond de la Gorge aux Loups, à deux lieues d'Auiboise ? — Parfaitement.

Il s'aoit tout bonnement de s'embusquer dans ce bois, à deux cents pas

de l'endroit où commence la côte. Là, comme le carrosse du duc sera forcé de prendre le pas, rien ne nous sera plus facile que de nous emparer de la fameuse

cassette.

]VIais le duc n'est pas seul, objecta l'un des bandits. Il sera évidemment

accompagné de valets bien armés.

Il n'emmène avec lui que deux laquais et une fille de chambre. Or, quand

même ces laquais seraient armés, ils ne s'attendent guère à la surprise que nous leur ménageons en plein jour.

« D'ailleurs vous n'avez qu'à ne pas leur laisser le temps de faire usage de leurs armes.

— Oui, oui, ce n'est pas embarrassant, mais le duc...

, Eh bien! répondit Poinlillac, si le duc n'est pas raisonnable, on fera de lui

ce qu'on aura fait des valets. Puis, dès que la précieuse cassette sera en notre pouvoir, nous louons des chevaux, nous gagnons Orléans d'une seule traite, nous partageons notre butin, et nous vivons en gentilshommes. Que pensez-vous de ma proposition'*

— Nous l'acceptons avec enthousiame, répondit la même voix rude et grave que Réginald et Flamberge avaient entendue.

— Alors commençons par nous assurer que le duc est bien arrivé à Amboise, et demain matin, au petit jour, en roule pour la Gorge aux Loups ! dit Pointillac.

A ces mots, les quatre cavaliers se levèrent et sortirent de la chambre.

Réginald et Flamberge entendirent le bruit de leurs pas se perdre dans les profondeurs de l'escalier.

Au même instant, il se fit un grand fracas dans la cour de l'auberge du Lion d'or.

Un lourd carrosse venait d'y entrer, et maître Lourdot criait d'une voix de tonnerre :

— Allons, Jérôme ! allons, André ! Voilà monsieur le duc qui arrive ! Dépèchez-vous !

— Le duc! fit Réginald en pâlissant légèrement. Qu'allons-nous faire? Flamberge n'essaya pas de réprimer un geste de contrariété.

— \\ est évident, dit-il, que nous ne pouvons pas permettre que ce gentilhomme tombe dans le traquenard qui lui est tendu ; mais j'aurais mieux aimé qu'il restât chez lui.

— Pourquoi? demanda Réginald.

— Parce que, s'il nous survient beaucoup d'aventures comme celle-là, nous ne serons pas à Paris avant un mois. Encore risquons-nous fort de n'y arriver qu'en assez mauvais état, ou de n'y pas arriver du tout.

— Par exemple ! fit le jeune marquis.

— Ma foi ! voyez ce qu'il m'en a coûté pour avoir voulu sauver le comte de Lorgerie. Une balle dans l'épaule et un mois de chambre...

— C'est vrai, mais d'un autre côté...

— Oui, je sais ce que vous allez me dire, interrompit Flamberge. Aussi nous n'avons qu'une chose à faire.

— C'est de nous embusquer de notre côté et de nous jeter sur ces quatre misérables... dit Réginald.

— Du tout, répondit Flamberge. C'est d'aller de ce pas prévenir le duc de ce qui se passe.

— En effet, cela concilie tout.

— Eh bien, allons! dit Flamberge en se levant. Réginald le suivit et ils descendirent dans la salle basse.

Elle était absolument vide. Aubergiste, filles de chambre, valets, toute la maison était allée recevoir le duc de Villaine.

— Attendons, dit Flamberge.

Réginald n'eut pas cette patience. Il se précipita, lui aussi, vers la porte d"entré(!.

A peine 1 avait-il atteinte, qu'il recula, fasciné.

l'ii i;.'nlilli()inm(', aux rlicvciix ciiliiTciiu'iit l)laiir,s, s'aviiiu;ail, dotiiiant la main ;i iiiic ji'iinc |il|t> (\t' dix-liiiil ans an pins, blonde cl jolit; comme les amours.

Le vieillaitl devait aNoir de soixanle à soi\ante-cin(j ans, mais il 6lail robuste encore cl se tenait droit comme un |teujdi(!r.

La jeune (ille était fraîche et hidie; mais, (!ii l'examinant avec altenlion, ou s'ajiercevait (|u'(dle avait les traits fatif;u(''s; ses paupitTCîs roupies gaidaiunt encore la liace des larmes (]u'(di(! a\ait versées.

Envoyant IU'i;inaId, elle s'arrêta é^-^abîment et tressaillit.

Le duc, (|ui la surveillait d'un d'il jaloux, remarqua la sur|tiise mutuelle qui se peijjiiait sur le visage d(îs deux jeunes gens.

Ses sourcils se froncèrent aussitôt d'un air menaçant.

— Eh bien! voyons, fit-il en frappant du pied avec impatience, n'y a-.t-il personne ici pour nous conduire aux chambres qui nous sont destinées?

Quant à lléginaid, sans quitter des yeux cette ravissante jeune lille, il s'était rapproché de Flamberge et lui avait pris la main.

— Ah! grand Dieu! c'est elle, mon ami! murmura-t-il d'une jvoix défaillante.

— Qui, elle? l'apparition dont vous me parliez tout à l'heure?

— l^ile-mème, mon ami.

— Eh bien! est-ce une raison pour tomber en pâmoison devant elle? Allons, du courage, morbleu! Je ne vois rien dans les regards qu'elle jette sur vous qui puisse vous faire trembler.

Le fait est que la pauvre enfant n'était guère moins troublée que Réginald. Incapable de cacher la surprise et l'émotion que la rencontre du jeune marquis lui avait causées, elle le regardait avec une sorte d'expression douloureuse qui serra le C(uur de Réginald. Tout entière à cette contemplation muette, elle ne voyait pas le coup d'oeil furieux que le duc dardait sur elle.

Il lui serra fortement la main.

— Qu'avez-vous donc? demanda-t-il brusquement.

Elle leva les yeux sur lui, et surprit le regard chargé de menaces qu'il adressait à Réginald.

Ali même instant, maître Lourdot, tenant un flambeau à la main, se précipita dans l'escalier.

— Si monsieur le duc veutbien me suivre, dit-il, j'aurai l'honneur de le conduire à ses appartements,

M. de Yillaine entraîna rapidement la jeune fille et la fit passer devant lui.

— Montez, dit-il sèchement.

Elle obéit sans résistance et, pour gravir les marches de l'escalier, releva gracieusement les plis de sa longue robe, — ce qui permit à Réginald de découvrir un pied mignon, chaussé de souliers blancs en peau de daim, et un bas de jambe adorable, dont on distinguait la peau rosée à travers le bas de soie qui la recouvrait.

Cette scène n'avait pas duré une minute, mais elle avait clairement démontré deux choses à Flamberge, qui la suivait des yeux avec attention : La première, c'est que Réginald et la jeune fille s'aimaient; La seconde, c'est que le duc haïssait le jeune marquis.

— Allons, allons! cela se corse, murmura Flamberge.

Réginald ne l'entendit pas. Il ne pouvait détacher ses regards de l'escalier par lequel la jeune fille avait depuis longtemps disparu.

— Elle ici! soupira-t-il eniin.

— Elle est donc la fille du duc de Yillaine? demanda Flamberge.

— Probablement, répondit Réginald.

— Alors je vous conseille de faire la cour à son père si vous voulez qu'elle soit votre femme, car il ne paraît pas avoir pour vous une grande aiïection.

— Vous croyez ?

— J'en réponds! Est-ce que vous n'avez pas vu le regard de haine qu'il vous a Lancé ?

— De haine? C'est impossible, mon ami, vous vous êtes trompé.

— On ne se méprend pas à ces choses-là, dit Flamberge d'un ton grave.

— Mais je ne le connais pas! se récria Réginald.

— Alors, je n'y comprends rien.

— Ni moi non plus. Fort heureusement le service que nous allons lui rendre est de ceux qui ne s'oublient pas, et je suis bien certain que, dans dix minutes, cette prétendue haine se fondra dans un déluge de remerciements.

— Je l'espère pour vous.

— Et tenez, voici justement maître Lourdot qui descend, je vais l'envoyer prévenir le duc que nous avons à lui parler.

— Faites, dit Flamberge.

Réginald se rapprocha de l'aubergiste.

— Allez trouver le duc de Villaine, ordonna-t-il, et dites-lui que le marquis de La Couldraye et le capitaine Flamberge désirent l'entretenir d'une affaire de la plus haute importance.

Lourdot s'inclina et s'élança dans l'escalier. Cinq minutes après il était de retour.

— Eh bien? lui demanda Réginald.

• — Eh bien! monseigneur, voici très exactement ce qui s'est passé, répondit l'aubergiste.

« J'ai frappé à la porte de M. le duc, auprès de qui un de ses laquais m'a introduit et je lui ai répété ce que vous m'aviez dit.

« — Quels sont ces messieurs? a-t-il demandé. Ceux qui se trouvaient dans la salle basse quand je suis entré?

« — Oui, monseigneur.

« Aussitôt son front s'est rembruni.

<'^ FLAMHKIKiK

« — Miles iï ci's int'ssiciirs, m a l.-il r»''|K)inlii srcliciiH-iil, «iiicjn u";ii à rec«5Voir d'eux ;iiiciiMe cumimmic.ilioii.

— la i'ilo élail l;i? lit llé-iii;il(l.

— Oui, elle?

— Salille! V.iw c'est sa lille. ii"esl-re jias?

— Ah! m()iiseii;iieiir veut parler de la jiMiiie jiersoniie (]iii doimiiil la main à M. le duc? Oui, oui, (die était là. .Mais je; ne sais pus si (die (;st sa lille.

— Uieii, achovoz.

— C'est tout, mouseigiieur ; M. le duc m'a tourné le dos, (ît je suis venu vous a]>[>oiler sa r(^ponse.

U(3i:iuald frap])a du pied avec colère...

— Donnez-moi une plume, de l'encre et du papier, ordonna-t-il. L'aubergiste lui apporta ce qu'il demandait et il écrivit :

« Monsieur le duc, « l'ar suite de circonstances qu'il serait trop long- de vous raconter, j'ai surpris un secret de la plus haut(; importance. Daig-nez m'écouter, je vous en conjure! (( Il y va de votre fortune. >»

El il signa.

— Allez porter ce billet à M. de Villaine, dit-il à Lourdot.

En dépit du nom qu'il portait, l'aubergiste avait des ailes quand il s'agissait de

satisfaire un client comme le marquis.

Cette fois Réginald souriait avec confiance. Il était sûr du succès

Deux minutes après, Lourdot revint d'un air piteux, tenant à la main la lettre

que Réginald lui avait remise.

— Monsieur le duc a voulu savoir de qui était cette lettre, dit-il. Je le lui ai appris. Il s'est mis en colère et m'a menacé de me jeter par la fenêtre si j'osais me représenter de la part de gens qu'il ne connaissait pas, — et qu'il ne vou- Liil pas connaître, a-t-il ajouté.

Réginald avait n^pris machinalement le billet que lui tendait l'aubergiste. Il ne liouvait pas s'expliquer un entêtement semblable. Flamberge le prit doucement par le bras.

— Venez, monseigneur, dit-il. Il est temps de se reposer.

— El le duc? fit Réginald.

— \']\\l qu'il aille au diable! répondit Flamberge avec humeur. Ce mouvement de dépit du capitaine fit bondir Réginald.

— Mon cher monsieur, dit-il d'une voix tremblante, libre à vous de ne pas me prêter votre concours en cette circonstance. Quant à moi, je ne souffrirai pas que le père de... do...

Flamberge partit d'un grand éclat de rire.

— Allons, ne vous fâchez pas, monseigneur, dit-il; vous savez bien, après les engagements que j'ai pris envers vous, que je ne vous abandonnerai pas dès

votre première étape. Seulement vous me permettrez bien de rire un peu de cctliî singularité, que vous ne connaissiez même pas le nom de la jeune fille que vous aimez.

— Le fait est, avoua Réginald, désarme par cette franche gaieté, que le cas est original.

— De même, poursuivit Flambq.rg'e, que vous me permettrez d'envoyer à tous les diables un homme que nous voulons sauver, et qui persiste, en dépil de nos efforts, à se jeter dans le guet-apcns qui lui est tendu.

— Vous avez raison, capitaine, une telle conduite est inqualifiable. Pourtant il faut bien prendre un parti, fit observer le jeune marquis.

— Nous n'avons pas le choix, monseigneur.

« Le duc veut se perdre malgré nous, nous le sauverons malgré lui, non pus pour lui, le vieux hibou, mais pour cette jolie enfant qui l'accompagne,

— N'est-ce pas qu'elle est jolie? fit Réginald dont le visag-e rayonna.

— Si jolie, répondit le capitaine, que je me demande comment une beaulé si accomplie peut être la fille d'un ours pareil.

— A la bonne heure ! s'écria le jeune marquis en lui prenant les mains, vous voilà devenu tout à fait raisonnable.

La naïveté de cet amoureux, qui trouvait qu'on devenait raisonnable du moment où l'on faisait l'éloge de celle qu'il aimait, fit sourire de nouveau Flamberge.

— Eh bien ! comment nous y prendrons-nous? dit Réginald avec hésitation.

— Oh! ce ne sont pas les moyens qui nous manquent, dit l'aventurier. D'abord, nous pouvons dès à présent tomber sur ces quatre coquins et les mettre à la porte du Lion d'or. . .

Réginald fit une petite moue qui prouva que cette proposition n'était pas de son goût.

Flamberge s'en aperçut

— Nous pouvons encore tout bonnement les livrer à la justice. Réginald avança dédaigneusement la lèvre inférieure.

— Aimez-vous mieux, demanda le capitaine, que nous escortions jusqu'à Rlois, pistolet au poing, la chaise du duc de Villaine?

— J'aimerais mieux autre chose encore, répondit Réginald.

— Pourtant, vous ne supposez pas que ces misérables oseraient attaquer le duc, s'ils le voyaient escorté de deux gentilshommes armés...

— Je ne dis pas non... balbutia le jeune gentilhomme. Le moyen paraît excellent, mais je crains qu'il ne soit pas aussi bon que vous le pensez.

— En (|uoi?

— En ce ([u'il peut forcer le duc, qui certainement a résolu de nous éviter, à reljrousser chemin plutôt que de voyager en notre compagnie.

— Allons, soyez franc, monseigneur. Vous trouvez trop simples les moyens

64 FLAMBEIIGE

(jii(> je vous ai jiioposcs, paicf (|ii(' vous \(Milf/. (|u"il y ail halaillc. \']\\ liicri! il y aura Italailli-.

I/d'il (lo Ut'f;inal(l brilla d'uM rclair diî joio et sos narines s«; dilalènuil.

— Oh ! je vous devine, rejiril, I'Maml)er^'"e, vous ne série/, ])as fAeJir de joueivis-à-vis de relie eufaut le rôle de l'archaui^e saiul iMieliel.

— (Vesl vrai, avoua lléi^iuald. V'À puis,, voyez-vous, eajiilaine, j'ai vécu jusqu'ici si jiaisihie dans mon chAleau de I.a (louldraye que je serais euchaulé de me dcMiner un peu de mouvenienl.

— Vous vous en donnerez, je vous !(> promols, dil Flamb(U'ge.

— Ainsi nous partons toujours demain matin?

— Toujours. Seulement soyez prêt au petit .j^onr. Il ne faut pas que nous donnions h ces bandits le temps d'arriver avant nous h la Gorr/r ni/.r Lo)/ps.

— C'est juste !

— Donc, je les surveillerai, et une demi-heure après leur départ nous nous mettrons en route. Maintenant, bonne nuit ! Renouvelez avant de vous coucher l'amorce de vos pistolets : dites à Babylas d'en faire autant, et à demain !

A ces mots, Flamberge se dirigea vers l'escalier et regagna sa chambre.

Quant à Réginald, il demeura encore plus d'une heure dans la salle basse, espérant sans doute que sa belle inconnue allait de nouveau paraître.

Il essaya de faire causer maître Lourdot, mais il n'en tira rien.

Tout ce que savait l'aubergiste, c'est que le duc de Villaine habitait ordinairement Paris et que, depuis quinze mois seulement, il était revenu dans son château. Ëtait-il veuf ou marié? Avait-il ou non des enfants? Maître Lourdot rii>norait.

Enfin, vers dix heures, Réginald fut obligé de gagner la chambre qu'on lui avait préparée.

Par malheur, cette chambre était dans un autre corps de logis que celles qu'occupaient le duc et sa fille.

Il se conforma strictement aux prescriptions du capitaine, visita ses pistolets, s'assura que son épée jouait bien dans le fourreau et se mit au lit.

Son sommeil fut peuplé de songes d'or. Toutes les beautés de la création défilèrent devant lui avec leurs plus gracieux sourires. Il va sans dire que celle qu'il aimait occupait dans ces visions la plus large place.

Le lendemain, il était déjà prêt, quand Babylas vint l'avertir de la part du capitaine qu'il était temps de se mettre en route.

Il descendit dans la cour de l'auberge et trouva Flamberge debout, surveillant le garçon d'écurie qui sellait et bridait les trois chevaux.

— Eh bien! monseigneur? demanda le capitaine, comment avez- vous passé la nuit ?

— On ne peut mieux, mon ami, je n'ai fait que des rêves charmants.

— Alors, en selle ! dit Flamberge en prêchant d'exemple.

Réglnald atteignit sans difficulté la fenêtre de la chambre occupée par Margiicrîto. (Pngc 77.)

Réginald fit comme lui et ils s'éloignèrent.

— Mais nous partons de bien bonne heure! fit observer Réginald. Il n'est pas probable que le duc, surtout accompagné de sa fille, se mette en chemin avant deux heures.

— C'est probable, en effet; mais vous oubliez, monseigneur, que nos quatre coquins sont à pied et qu'ils ont deux lieues à faire avant d'arriver à la Gorge aux Loups. Aussi y a-t-il plus d'une demi-heure qu'ils sont partis.

LiV. 9. F. ROY, éditeur-

66 ILAMIiKIlGE

— I> ili I nous It's ani'tuis hirnlôl rcjoinls.

— Ct'hi iir fait pus l'omhn; (riiii iloiilc. Mais à jnojios, savt'Z-voiis où si; lioiivi^ la (liir///- fiit.r Lmi/is'.*

— Pairailcmciil !

— lîicii, car c'csl là (|iii' inms nKîUioiis pied à Icnc, puis nous altachcroiis nos clu'vaiix dans \o. laillis, el nons allciuirons. C/csl, je vous m prt'!\icns, uik; prli((i l'atiion di* (rois licurcs (juc nous allons nionlci', sans prononcti' un mol, sans faire un inouveiuout.

— Qu'imporlo? (URùg-inald.

— Kh hicn! en avant! dit Flambcrge.

Ils l'iMulironl la main à lours moulures, ([ui pailii'enl au ^land Irot. Au bout de vingt minutes, ils avaient rejoint Poinlillac et ses amis, qui no rangèrent pour les laisser passer.

— (bordions! fit l'ointillac, qui était (lascon, voilà des gentilshommes qui seront avant nous à IMois!

Flamberge et Réginald marchèrent du même train jusqu'à ce qu'ils eussent perdu de vue les quatre aventuriers.

Certains désormais d'avoir sur eux une avance suffisante, ils ralentirent l'allure de leurs chevaux et arrivèrent bientôt à la Gorge aux Loups.

C'était un ravin boisé, assez profond, au fond duquel coulait un polit ruisseau et que traversait le grand chemin. Sans doute c'était dans ce ruisseau que les loups allaient se désaltérer en ce temps-là, et c'est à cette particularité que le ravin devait son effrayante dénomination.

La route suivait naturellement la sinuosité du vallon, de sorte que, de quelque endroit que l'on arrivai, il fallait toujours descendre d'un côté, monter de l'autre.

Or, c'était à deux cents pas do la côte, en se dirigeant sur Blois, que les quatre misérables devaient dresser leur embuscade.

Réginald et Flamberge firent deux cents pas de plus, attachèrent leurs montures, et envoyèrent Babylas en observation sur la lisière du bois.

Trois quarts d'heure après, Babylas vint les avertir que les quatre hommes qu'ils attendaient étaient au sommet do la Gorge aux Loups.

Au bout de dix minutes ils arrivèrent si près des deux gentilshommes que ceux-ci craignirent un instant d'être découverts.

Poiutillac, qui était décidément le chef de l'expédition, distribua à chacun de ses hommes son poste de combat.

Depuis une bonne heure ils devisaient bruyamment, quand un grand silence se ht tout à coup.

Le carrosse du. duc de Viilaine venait d'apparaître et descendait au fond du ravin.

FLAMBEHGE 67

Rég-inald entendait distinctement le bruit dos lourdes roues et le piétinement des chevaux qui s'eft'orçaient de retenir la pesante machine.

En songeant que celle qu'il aimait se trouvait dans ce carrosse, qu'un combat allait avoir Heu, qu'une balle égarée pouvait l'atteindre, il se sentit frissonner de la tête aux pieds.

Il regrettait d'avoir choisi ce moyen dangereux de la revoir une troisième fois.

S'il avait été temps encore, il aurait eu recours à l'un des expédients beaucoup plus pacifiques que lui avait proposés Flamberge.

Mais il n'y fallait plus penser.

Le carrosse du duc approchait. Un petit bruit sec frappa l'oreille de Réginald. C'était la batterie des pistolets que les bandits venaient d'armer.

Sur un geste de Flamberge, ils tirèrent les leurs de la ceinture, prêts à s'élancer à leur tour.

L'attente ne fut pas de longue durée. Au moment où la chaise, qui commençait à gravir la côte, arriva en face de la bande, Pointillac et ses amis se ruèrent sur elle.

L'un d'eux se précipita à la tète des chevaux, dont il saisit la bride, et deux autres tinrent en respect les deux laquais qui étaient sur le siège.

Quant à Pointillac, il s'approcha de la portière et se découvrit poliment.

— Que monsieur le duc ne s'eiïraye pas, dit-il. Il ne court aucun danger s'il veut bien nous remettre tout bonnement certaine cassette garnie de ferrures qui se trouve dans sa voiture.

— Ah ! fort bien, fit le duc sans se déconcerter.

— îl prit dans une des poches du carrosse les pistolets qu'il y avait placés, et sauta à terre parla portière opposée à celle que g-ardait Pointillac.

— Monsieur le duc ! je vous en prie ! Ne vous exposez pas ! fit la voix suppliante de la jeune fille.

Au lieu de l'écouter, celui-ci marcha droit à celui des coquins qui tenait son cocher en joue, et fit feu.

L'aventurier tomba.

— Ah ! c'est ainsi? dit Pointillac. A mort, mes amis, à mort! cria-t-il.

Les drôles ne se firent pas prier. Un des laquais du duc paya de la vie l'audace de son maître, le cocher fut blessé, et le duc resta seul en présence des trois misérables qui le menaçaient.

La jeune fille avait mis aussi pied à terre, sans se rendre bien compte de ce qu'elle faisait.

— Au secours ! criait-ell<> d'une voix éplorée. Au secours!

Elle n'espérait cependant pas que ce cri de détresse serait entendu, car la route était déserte aussi loin que ses regards pouvaient Fembrasser.

08 KLAMUKIUiK

Tout h coup SCS cris ccssiTciil. Ses ynx se Icvi-i-cul vers li- cirl [ifiiir le rtMiicrcicr, cl son visaf,''^ s'i'claira triiiH- joie siihilf.

Mlle \«Miail (II' rn'oiiiiaîlic lli\i;inal(l, ([iii suflail du taillis, suivi de I•'laIlll)(•I•^(!. Li' jcuiu' niai(iuis chassait de race.

Sans s'iii<[iiit''t('r s'il était soiittMiu ou non par son conipa^iioti, ii s(î jeta sur les trois bandits (|ni miMiaçaicnt M. de Viliaine, en abaltil un de son premier coup lie pislolcl et manqua li' second.

Il aurait dû les tuer tous les deux, mais, dans son empressement, il avait visé trop haut.

Tointillac, surpris d'abord, mais ne voyant que; Uéginald, essaya de faire bonne contenance ; il fit feu sur le marquis, qui se baissa à temps poiu' éviter le coup et lira son épée.

Il avait nécessairement reculé de quelques pas pour exécuter ce mouvemiMit, mais il revint bientôt à la charge.

Pointillac l'ajusta do son second coup, et l'atteignit légèrement au bras gauche.

lléginald aurait pu dès à présent le traverser de part en part. Il ne le voulut pas.

— Allons ! défends-toi, misérable ! lui dit-il. Pointillac mitl'épéeau vent et attendit.

Pendant ce temps, le duc de Viliaine et son adversaire avaient inutilement échangé trois balles. Lui aussi, il avait mis l'épéc à la main et soutenait vaillamment l'assaut de son ennemi.

Flamberge s'était rapproché de la jeune fille et lui faisait un rempart de son corps, mais il n'avait pas daigné se mêler au combat.

Cependant le duc faiblissait visiblement devant les attaques multipliés de son adversaire.

Réginald, qui s'en aperçut, rompit brusquement, lit un bond de côté, et se mita charger l'aventurier.

Il était temps ! M. de Viliaine avait heurté du talon contre une pierre, et venait de tomber à la renverse.

Ouant à Pointillac, il avait d'abord été dupe du mouvement de retraite du jeune marquis; mais quand il le vit attaquer sans reprendre haleine l'adversaire du vieux gentilhomme, il courut à l'aide de son camarade, si bien que Réginald se trouva en face de deux ennemis.

En voyant tomber le vieillard, la jeune fille s'était précipitée à son secours. Elle le croyait blessé, mort peut-être...

— Ce n'est rien, s'empressa de lui dire le duc en se relevant. Cependant il était tout meurtri de sa chute, il boitait même légèrement.

— Elle l'accompagna jusqu'au carrosse dans lequel elle le fit monter. Puis elle se retourna pour voir ce ([ui se passait.

Réginald était toujours aux prises avec ses deux adversaires, et Flambergo n'avait pas bougé.

— Eh bien I monsieur, lui dit la jeune fille indignée, — allez-vous laisser égorger ce courageux jeune homme.

— Ne craignez rien, mademoiselle, je ne le quitte pas des yeux et je vous réponds qu'il viendra à bout sans moi de ces deux drôles.

Assis dans le carrosse, le duc assistait avec une impatience mêlée de colère aux péripéties de la bataille.

— Marguerite I cria-t-il, venez ici, je vous l'ordonne !

La jeune fille n'entendait pas. Tout entière au combat qui se livrait sous ses yeux, elle pâlissait de terreur en présence des dang-ers auxquels était exposé Réginald. Son cœur battait à lui rompre la poitrine. On distinguait nettement le bruit de sa respiration haletante.

Elle était tentée de pousser en avant l'impassible Flamberge.

Soit que celui-ci se fût aperçu que son jeune ami faiblissait, soit qu'il eût pitié des angoisses delà pauvre enfant, il tira son épée, du plat de laquelle il se mit à frapper à tour de bras sur le dos des aventuriers.

— Allons ! coquins, tirez au large ! leur disait-il, si vous ne voulez pas faire connaissance avec la rapière du capitaine Flamberge.

— En entendant prononcer ce nom, Pointillac se retourna.

— Lui ! s'écria-t-il.

Aussitôt il enfonça son chapeau sur sa tête et prit la fuite à travers le bois, mouvement que son camarade s'empressa d'imiter.

En moins d'une seconde ils avaient disparu.

Le capitaine les regardait fuir en riant et se tenait les côtes.

Marguerite n'en revenait pas ! Quoi! la seule présence de cet homme avait suffi pour mettre fin à la bataille !

Réginald s'avança vers elle et lui tendit la main. La manche gauche de son pourpoint était imprégnée de sang.

— Mais monsieur, vous êtes blessé ! dit-elle tout émue.

— Ce n'est rien, mademoiselle, fit le marquis. La blessure que j'ai gagnée au service d'une personne telle que vous sera pour moi un éternel souvenir.

Le duc n'entendait pas les paroles qu'ils échangeaient, mais il voyait rayonner ces deux jeunes visages, et surprenait la flamme qui brillait dans leurs yeux.

— Marguerite ! criait-il d'une voix rauque, — voulez-vous venir ici î Réginald avait pris sa main et l'entraînait vers la chaise. >

— Ne craignez rien, monsieur le duc, dit-il au vieux gentilhomme. Mademoiselle n'a rien à redouter en notre compagnie. Vous auriez pu même lui épargner les émotions d'une pareille rencontre, si vous aviez daigné nous recevoir hier soir, quand nous avons sollicité cet honneur.

— ('.nmiin'iil 1 lil If (lue, viMis sa\i('/, donc...

— Le li.isHid nous avail lail siii'iirciidir le sccirl t\i' ers iiiist'M'îihli's un jicii avant (iin' \<)us i\i\.v\\\\r/. ;\i\ L/O/i (l'()/\ ri nous Noiilions vous le coninniniiiucr.

— Ainsi, demanda .Marf^ncritc, c'rsl jioiir nous airaclier à ce dan;.;L'r (juc vons nvoz riscjné voire vie !

Mais rerlainement. ma(l()moisell^^ et je suis tout jiièl encore.,.

— (i'esl bien, je vons remercit», monsieur, inleirompit sèchement M. de Villaine.

Pendant ce IcMiips, Flambergo avait parconru le champ d»; hatailh;. Un seul deslaqnaisdn dnc était moit. Quant an cocher, il avait eu plus de pour que de mal. il élait en étal de reprendre les rênes, puisqu'aucun de ses chevau.x n'avait été atteint.

Deux des aventuriers avaient été tués.

riamher;.;e vint rendre compte au duc de ce qui s'était passé.

— Tant mieux! dit-il, nous allons pouvoir partir sur-le-champ. — IJaptiste? cria-t-il, en route!

— Monsieur le duc veut-il nous permettre de Taccompauncr? demanda Uég;uald. Nous allons précisément à Blois...

— Je vous remercie, monsieur ; je n'ai que faire de votre compagnie, répondit M. de Yillaine avec humeur. — En route ! ordonna-t-il de nouveau.

Et la lourde machine se mit en mouvement.

— Oh ! tu as beau faire, murmura Réginald. Je la reverrai, vieil entêté !

D UXE CROISEE MAL EEUMKE

Malgré la volonté que M. de Villaine avait si formellement, et l'on pourrait ajouter, si brutalement exprimée, Réginald et Flamberge, après avoir fait sort r du taillis leurs chevaux, qu'ils avaient confiés à Babylas, reprirent la route de Blois et ne tardèrent pas à rejoindre le carrosse du vieux gentilhomme.

S'ils no l'accompagnèrent pas, ils le suivirent du moins à une distance t'c cinquante pas, prêts à lui porter secours une seconde fois s'il était nécessaire.

Réginald était heureux au delà de toute expression.

11 avait fait ses premières armes sous les yeux de Flamberge et s'était assez bien tiré d'affaire.

— Trop de vivacité, monseigneur, lui disait le capitaine. C'est un défaut de jeunesse, dont il faudra vous corriger le plus tôt possible. Je ne vous ai pas

perdu (le vue pcudaut le combat, et j'ai remarqué que vous aviez d'excellents principes ! mais vous vous donniez trois fois plus de mouvement qu'il n'en fallait pour mettre à la raison les deux maladroits qui vous attaquaient. C'est un tort, monseigneur, car, à ce jeu-là, on perd vite son haleine et les jarrets ne conservent plus l'élasticité nécessaire. C'est pourquoi je ne cesserai de vous répéter qu'en matière d'escrime ce qu'il faut avant tout, c'est du sang-froid, encore du sang-froid et toujours du sang-froid. Cependant je suis obligé de convenir que vous avez été élevé abonne école. Cela m'a d'autant plus surpris que, vous me le disiez du moins hier, c'est Grimai qui vous a enseigné le peu d'escrime et d'équitation que vous possédez...

— C'est la vérité, capitaine.

— Eh bien! vous ferez mes compliments à Grimai, monseigneur. Mais, oii diable a-t-il appris lui-même...

— Mon grand-père, qui a habité Paris avec son fils, de 1576 à 1607, répondit Réginald, avait fait suivre à Grimai les leçons d'un célèbre Italien, qui jouissait en ce temps-là d'une réputation européenne.

— Serait-ce par hasard de Moncardi que vous voulez parler? demanda vivement Flamberge.

— Lui-même, capitaine. Vous le connaissez?

— Si je le connais ! s'écria Flamberge d'une voix émue. Cher et digne liomme ! Non seulement c'est lui qui a fait de moi son meilleur élève, mais c'est lui qui m'a servi de père, après m'avoir recueilli mourant sur la grand'route.

— Mais il a quitté Paris au commencement de 1608, d'après ce que m'a dit Grimai.

— Grimai vous a dit vrai, monseigneur. C'est précisément en se rendant de France en Italie que Moncardi m'a trouvé sur son chemin.

— Bah ! fit Réginald. Contez-moi donc cela.

— Pour peu que vous le désiriez, je le ferai volontiers, répondit le capitaine ; mais cela n'a pour le moment aucun intérêt, monseigneur. Nous aurons de longues stations à faire et d'interminables soirées à passer avant d'arriver à Paris. Ce sera, si vous le voulez bien, un moyen de les occuper. Causons plutôt un peu de vous, de votre amour.

— De Marguerite! dit Réginald avec feu. Ah ! je ne demande pas mieux,

— C'est juste, vous savez son nom maintenant, fit le capitaine en souriant. Kh bien! répondez-moi franchement : Qu'avez-vous fait au duc de Villaine?

— Rien, je vous le jure !

— Allons donc ! c'est impossible !

— Je vous en donne ma parole. Je l'ai vu hier soir poui' la première fois.

— Alors c'est incompréhensible. A moins que le duc ne soit pas le père do cette enfant-là.

73 FLAMnEllGE

— Oiioi ! vons siipposciit'/....

— Si co que vous m'aflirmiiz est vrai, cl je n'en ddiilr pas, il csl rvidt'iit [toni- moi qjie cet homrno (!sl jaloux do vous.

— Jaloux 1 lui !

— Cela crh\e les youx. Qiiolio aulro raison pourrait jnsl,ili(!r ou niAmo oxpli- (\\icv son inqualiliahhî couduihi ? ('oinmcul ! voilà un homnit; à (|ui nous sauvons cinq cent mille livres d'ahord, la vie onsuilc, sans comjder p(uil-èlr<; Thonnour de la ravissante créature (jni l'accompa^^ne, et c'est ainsi qu'il nous accueille, (ju'il nous remercie !

— Le fait est qu'il a été d'une impolitesse...

— Dites d'une grossièreté sans exemple.

— Pourtant quel prétexte ai-jc fourni à sa jalousie? demanda naïvement Réi;inald.

— Le prétexte ! Ah ! il aurait fallu vraiment qne M. de Villaine fût aveugle pour ne pas voir le trouble et la joie qui ont éclaté hier dans vos yeux et dans ceux de Marguerite, lorsque vous vous êtes rencontrés et reconnus dans la salle du fJo7i d'Or.

— Ah ! vous croyez qu'il s'est aperçu...

— Et comment le saurais-je moi-même, si cela ne m'avait pas frappé? demanda Flambergc.

Réginald ne répondit pas. Il demeura quelques instants atterré, les yeux soucieusemcnt fixés sur ce carrosse qui fuyait devant lui, comme pour lui demander la clef de cette nouvelle énigme.

— Mais alors, reprit-il, à quel titre le duc voyagerait-il seul avec elle ?

— Il est peuL-èlrc son parent... son tuteur, hasarda Flamberge, en voyant l'anxiété qui s'était peinte sur le visage du g-entilhomme.

Réginald poussa un soupir de satisfaction.

— Yous m'y faites penser! s'écria-t-il. Oui, cela est, cela doit être... — Mais pourquoi serait-il jaloux d'elle ? fit-il aussitôt.

— Peut-être a-t-il l'intention de l'épouser.

— A son âge ?

— Eh! mon ami, l'amour n'a pas d'âge. Or, si le duc est jaloux, c'est qu'il aime Marguerite, n'en douiez pas.

— Mais c'est monstrueux ! fit Réginald hors de lui.

— C'est monstreux, mais cela se voit tous les jours, dit Flambergc avec le plus grand calme.

— Ah ! morbleu ! je saurai bien empêcher que celte horrible union ail lieu. Le (Capitaine hocha silencieusement la tète.

— Est-ce que vous me donnez tort? interrogea Réginald, qui s'en aperçut.

— Du tout, monseigneur. Seulement je vous ferai observer que nous nous écartons singulièrement du but de votre voyage.

FLAMBERGB

~ Me (îirez-voup, madame, ce que signifie cette échelle de corde? (Page 8?2.)

— Eh ! que m'importe ! dit le gentilhomme. Croyez-vous que je ne sacrifierais pas ma fortune à mon amour ?

— C'est bien parce que j'en suis convaincu que cela m'inquiète, répliqua Flamberge.

Réginald n'insista pas. Il garda le silence. Il était mécontent du capitaine qui avait fait naître en lui ces angoisses terribles.

Il ne quittait pas du regard la chaise du duc de Yillaine, espérant que le vent

LiV. 10 P- R"yi éditeur,

7* FLAMHKIir.E

soiilrvi'i'.'ill lin (li's riilr.'uix de niir on (|iriiii iiiiidi-iil i]iii'|('(iiii|ii<- lui |)<-rincllruil (rculn'voir les Irails divins do MargiKM'iU*.

Ilrlas ! SCS csiirrancrs ruiciit drcMirs.

Lo carrosse disparut au l)Out d<î <jii('|(ju«'s licurcs dans le faulionrf^ de; Jllois.

Hrgiiiald allait j)rcssrr l'allnrfi de son cheval, (piaiid Flami)crg(î l'arnHa.

— I*as dimpalicnrc, inonsoii^tuMir, dil-il. .le vous n\ deviné, car, ci force de, vous observer, je coinin(înc(î à vous connaître comme si j • vous avais fait. Voirs voulez vous élancer sur les traces de Marf^uerite, n'est-ce pas?

— Sans doute.

— (iC serait une faute énorme, mon ami. Le duc, qui nous verrait entrer derrière lui dans l'hùtel, ne maïujuerait pas d'aller chercluir f^îte ailleurs. Laissons-le arriver, dételer sa chaise, commander ses logements et son souper, puis quand il sera bien installé...

— Vous avez toujours raison, capitaine. Excusez-moi.

— Je vous excuse si hien, monseigneur, qiuî je serais désolé de vous voir autrement. Exubérance de vie et de passion est un défaut qui passe toujours troj) tôt.

Après avoir fait halte pendant une bonne heure aux portes de Blois, les deux cavaliers se remirent en selle et se dirigèrent vers l'hôtellerie du Cheval- Itlanc, qui avait en ce temps-là une grande renommée.

Le premier objet qu'ils reconnurent en entrant dans la cour fut le carrosse du duc de Villaine.

Pendant que Flamherge, selon son habitude, surveillait en personne le pansage de leurs montures, Réginald pénétrait dans l'intérieur de l'auberge.

A peine avait-il mis le pied sur le seuil de la porte, qu'un homme se précipita à ses genoux.

— Ah ! monseigneur, quel bonheur! s'écria-t-il. Enfm, je puis donc vous remercier; c'est vrai, j'avr-is comme un remords de vous avoir quitté si brusquement... car c'est à vous que nous devons la vie...

— Mais qui êtes-vous ? demanda Réginald qui ne comprenait rien à ces bruyantes démonstrations.

— Comment! dit l'homme en se relevant. Monseigneur ne me reconnaît pas? Je suis Baptiste, le cocher du duc et de la duchesse de Villaine.

— De la duchesse? fit le gentilhomme interdit. Oue veux-tu dire? Cette jeune femme qui accompagne ton maître est donc...

— Sa femme depuis trois jours, oui, monseigneur. Réginald crut que son cœur allait éclater.

Baptiste se méprit à la douleur qu'exprima le visage du g-entilhomme.

— C'est la blessure de monseigneur qui le fait souIVrir? dit-il. Monseigneur veut-il que j'aille chercher un chirurgien? Ah! dame! c'est que monseigneur y allait d'un train !,..

FLAMBEIIGE 75

— Oui, s'empressa de répondre réginald qui, en elFot, souiïraiL atrocement, c'est ma blessure... Mais cela se passe, tu le vois. Je n'ai besoin de rien, merci...

— Ah! c'est que je ne suis pas comoie M. le duc, moi, monseigneur. Et quand je vois des braves gens comme vous risquer leur vie pour sauver celle des autres, je voudrais à mon tour...

— Vrai? lit Réginald, tu m'as quelque obligation de ce que j'ai fait pour toi?

— C'est-à-dire que je me jetterais au feu pour vous, monseigneur.

— Oh! je ne t'en demande pas tant, mon ami. Cependant, si lu consens k me suivre, je vais mettre la reconnaissance à l'épreuve.

A ces mots, il entraîna Baptiste sous la grande porte de l'auberge.

— Voyons, reprit-il, tes maîtres sont ici?

— Oui, monseigneur...

— Quelles chambres occupent-ils?

— Les trois plus belles pièces du premier étage. Si monseigneur désire que je les lui montre...

— C'est inutile, je les connais. Elles donnent sur la rue, n'est-ce pas?

— Oui, monseigneur.

— Et quelle est celle des trois qu'habite la duchesse?

— Celle qui est à l'angle gauche de l'hôtellerie, juste au-dessous de la mienne.

— Ah! ta chambre est au-dessus de celle de ta maîtresse?

— Oui, monseigneur.

— Bien, mais le duc entre comme il veut dans la chambre de sa femme?

— Jamais, monseigneur.

— Tu en es sûr?

— Comme je le suis de parler au plus courageux gentilhomme qui existe.

— Cependant, puisque la duchesse est sa femme...

— Oh ! elle ne l'est que de nom, monseig^neur. Ce n'est un mystère pour aucun de nous.

Réginakl se sentit soulagé d'un poids énorme.

— Eh bien! mon garçon, dit-il, voici le moment de me prouver que tu m'es reconnaissant du service que je t'ai rendu.

— Monseigneur n'a qu'à parler. Je suis tout à lui.

— Il est probable, puisque ton camarade a été tué, <|ue lu vas remplir auprès de ton maître les fonctions de valet de chambre.

— Jusqu'à Paris, M. le duc vient de me l'annoncer.

— Alors c'est toi qui l'aideras à se mettre au lit?

— Certainement.

— Eh bien ! dès qu'il sera couché tu viendras m'en avertir.

— C'est tout? demanda Baptiste, étonné que le gentilhomme n'exigeât pas autre chose.

— Pour le moment, oui, répondit Réginald. Ah ! j'oubliais, reprit-il vive-

luciil. Je voudiîiis aussi (jun lu rarraiigcassos pcnir (^iie la Iciiùln; de la cliuinliie (le II (liiclicssc ut' fût j)as Iri's bien fermer.

— Ail 1 c'est Mariette que c«îla re^^^arch*, inon8eif,^nour.

— La lille lie chambre de» la maîtresse ?

— Oui, mouseigtieur. (Vest même par elle (jiir je sais tout ci' (jui se ])asse. Ce soir encore elle couche dans la chambre (jui sépare celle du duc di' celle de la duchesse.

— Ah ! diabh; ! grommela lléginald.

— Mais je suis du dernier bien avec elle, ajouta Hajjtisle avec faluité. Nous (hîvoiis nous mariiu' à Paris, et je réponds d'elle commi; de moi-même.

— I*]h bien! fit Ré^inald en glissant deu.x pistoles dans la main du cocher, fais (Ml sorte que Mariette laisse cette fenêtre entr'ouverte.

— Monseigneur peut être tranquille.

— Et toi, à ce soir! recommanda le gentilhomme. A ces mots, il le quitta et alla rejoindre Flamberge.

Ils soupèrent de bon appétit. Uéginald était radituix. Il lit part à Flamberge de ce que Baptiste lui avait appris.

— Mais si Marguerite est la femme du duc, qu'espérez-vous? demanda le capitaine,

— Oh ! elle l'est si peu !

— Soit! mais elle est de bonne famille, avant tout. En acceptant la main de M. de Villaine elle s'est engagée à remplir envers lui ses devoirs d'épouse. Or ce serait trahir ses serments et forfaire à l'honneur que de vous écouter.

— Hélas ! je ne le sais que trop !

— Eh bien ! Que comptez-vous faire?

— Je vous répondrai demain, promit évasivement Réginald. 11 ne communiqua pas au capitaine le projet qu'il avait conçu.

Après souper, il s'en alla par la ville et rentra, porteur d'un paquet volumineux, que Flamberge examinait curieusement.

Pour se soustraire à ce regard investigateur, Réginald prétexta d'une grande fa ligue et monta dans sa chambre.

Versdix heures et demie, il entendit gratter à sa porto.

Lui-même alla l'ouvrir. C'était Baptiste ({ui arrivait.

— Ah ! c'est toi ? lit le gentilhomme. Eh bien?

— Eh bien ! M. le duc est couché et j'ai obtenu de Mariette ce que j'ai voulu.

— M. de Villaine ne t'a parlé ni de moi ni de mon compagnon de route?

— Non, monseigneur. II s'est informé seulement s'il n'y avait personne dans l;i rue. A phisieurs rejtrises même, il est allé s'en assurer.

— Alors tu vas t'afllubler de mon chapeau, de mon manteau et de mon épée ; lu descendras et tu te promèneras de long en large pendant une heure de l'autre côté de la rue. De temps en temps, tu lèveras les yeux vers la fenêtre de la

FLAMBERGE l?

chambre occupée par ta maîtresse, en ayant soin de t'envelopper si bien qu'il soit impossible à l'œil le plus exercé de te reconnaître...

— Parfaitement, monseigneur.

— Et surtout, reprit Réginald, quoi que ce soit qui se passe sous tes yeux, tu ne verras rien, tu n'entendras rien et tu continueras ta promenade.

— Je n'y manquerai pas, monseigneur.

— Si tu t'acquittes convenablement de ta mission, il y a cinq pistoles pour toi ; si tu me trahis, je te tue. Maintenant, endosse promptement mes habits et conduis-moi dans ta chambre.

Sans bien comprendre ce qu'on réclamait de sa complaisance, Baptiste devinait bien que le gentilhomme était amoureux de la duchesse. Mais ce gentilhomme était si beau, si brave, si généreux, et Baptiste était si reconnaissant !

Après avoir mené Réginald dans sa chambre, il alla jouer dans la rue le rôle d'amoureux transi qui lui avait été dévolu.

Quant au jeune marquis, il déroula lestement le paquet qu'il avait apporté. C'était une corde à nœuds, longue de quinze pieds au plus.

Après l'avoir fixée solidement i- l'appui de la croisée,, Réginald s'élança dans le vide et atteignit sans difficultê^^k fenêtre de la chambre occupée par Marguerite.

Bien que les grands rideaux eussent été fermés intérieurement, ils laissaient filtrer un peu de lumière. Donc la jeune femme n'était pas endormie. Elle devait èlrc seule cependant.

Uéginal n'hésita pas.

Il poussa doucement la croisée, qui céda sans efforts, se blottit sous Ica rideaux, et plongea dans la chambre un regard avide.

Marguerite n'était pas couchée.

Enveloppée d'un élégant déshabillé de satin blanc^, garni de dentelles, et rehaussé par des nœuds de salin cerise, ornés d'aiguillettes d'argent, elle était assise, mélancolique et rêveuse, sur un immense fauteuil de damas à grands ramages.

Ployant sous le faix de ses pensées, elle était pour ainsi dire courbée en deux, les coudes appuyés sur les genoux, le menton appuyé sur les mains.

Son regard fixe ne quittait pas le dessin de la tenture dont les murs étaient couverts, mais il était facile de deviner que les arabesques capricieuses de l'étoire n'étaient pour rien dans son immobile contemplation.

Sescheveuxbionds, soyeux et abondants, retombaient sur ses épaules en boucles épaisses, que la lumière faisait chatoyer de refiets d'or, et encadrai( nt comme d'un nuage impalpable son charmant visage.

Ses grands yeux bleus, dont la demi-obscurité au sein de laquelle elle était plongée augmentait l'éclat, étaient frangés de longs cils noirs. Elle ne pleurait pas, et cependant ses yeux étaient humides de larmes toutes prêtes à déborder.

Sou IVoiil, liliiiic t'I uni roninir rivnirr, (''l;iil I<''l;(!I<'um'IiI iilissr [mr un iui|H!r- ('i'|ilil»lt! fi()U(tMUt!iil dos sourcils. Sou pclil urz, dont irs narines élaicul dilalécs, s.i l)(>u(lu\ roso comme nue cerise, mais ciisj)ée par uïï ri(îlus mcnac.'aul, aiinoucaienL (jne la jeune l'iMnuie avait éprouvé réceninieut une vivo contrariété.

Son [»eii;noir, iinliscivlement eulr'ouvert, jicrnn'llait dadmirer son cou llexihle et la naissauciî d'une f^orf^o admiraMe, tandis que ses larges manches, rt'lond)anl auloin- divs hras, montraient dans toute leur aristocratique élégance sa main fuselée et son poignet délical, perdu dans un Ilot de valenciennos.

Après avoir conttmiplé pendant (juchpies instants co délicieux tabloau, llégiuald écarta doucement les rideaux sous les(ju(ds il était caché.

A ce bruit, Marguerite se retourna et ne tut pas maîtresse d'un [tetit cri de frayeur.

Uéginald mit un genou eu terre et posa son doigt sur ses lèvres.

En reconnaissant le marquis de La Couldraye, la jeune femme ramena vivement son peignoir sur sa poitrine et se leva.

— Vous, monsieur, vous ici ! s'écria-t-elle, plus surprise que courroucée.

— De grâce, madame, écoutez-moi! supplia le gentilhomme ; je n'ai que peu de mots à vous dire.

— A pareille heure ! Mais, monsieur, vous voulez donc me perdre?

— Rassurez-vous, madame, toutes mes précautions sont prises. Je sens si bien moi-même combien la situation est délicate, que je ne vous demande qu'un instant.

Elle promena dans la ciiambre un regard ellVayé, puis, rassurée sans doute par le silence qui l'entourait, elle fit signe à Réginald qu'il pouvait parler.

— Dieu m'est témoin, madame^ que depuis le jour où vous m'êtes apparue chez la baronne de Mérandc, votre image m'a poursuivi partout. Je n'avais plus qu'un désir, vous revoir ; qu'un but, me faire présenter à vous.

« Malheureusement j'étais engagé alors dans un procès d'où dépendait l'héritage de mes pères, et qui nécessitait ma présence à Tours. Depuis quatre jours seulement ce procès est terminé ; je l'ai perdu. Hier je suis parti du château de La Couldraye pour en appeler au roi de l'injustice du parlement.

« Malgré mes plus ardents désirs, tout semblait donc nous séparer l'un de l'autre. Je l'avouerai même, je m'efforçais de vous oublier.

« J'étais à Amboise. J'évoquais votre souvenir devant mon compagnon de vovage, croyant m'éloigner de vous pour jamais, lorsque je me retrouvai tout à coup en votre présence.

« Cette fois, loin de songer à vous fuir, je ne cherchai plus qu'à vous revoir. Dans ce hasard étrange qui me rapprochait de vous, à l'instant même où je venais de raconter comme an rêve l'histoire de notre première rencontre, je crus que la Providence elle-même daignait exaucer mes vœux.

« Eu vous voyant paraître au bras de ce vieillard, je m'imaginais que vous

étiez sa iillc. Comme pour me fortifier dans mes espérances, un autre hasard, non moins étrange, m'avait fait surprendre un secret qui intéressait au plus haut point la fortune et la vie de M. de Villaine.

« Afin de vous revoir une fois encore, de me faire hien venir de cchii que je croyais votre père, je lui fis demander un entretien qu'il me refusa. Hélas! Pouvais-je supposer que ce vieillard était un rival? Je n'avais pas cette expérience qui lui avait fait deviner tout d'ahord que je vous aimais.

« Je ne vous dis rien de ce qui s'est passé ce matin à la Gorge aux Loups. A moins de vous laisser dépouiller et massacrer, je ne pouvais pas faire autrement que de sauver le duc du danger qui le menaçait. D'ailleurs, vous étiez auprès de lui : cela m'aurait donné le courage et la force de lutter contre une armée.

'< Vous n'ignorez pas de quelle façon M. de Villaine nous accueillit après la bataille. Gela m'étonnait un peu. Cependant j'étais tellement absorbé par le rayonnement de votre beauté, que je ne voyais que vous, que je ne pensais qu'à vous, que j'étais heureux!

« Ce fut le capitaine qui entreprit de m'ouvrir les yeux et me fit apercevoir que le duc était jaloux de moi. Pourtant, si loin que nos suppositions nous entraînassent, nous nous figurions qu'il était votre parent, votre tuteur, et que, peutêtre, en effet, il songeait à vous épouser.

« Ce que je résolus aussitôt d'empêcher.

« Vous le voyez, madame : pour vous j'oubliais tout, mes intérêts même. Je vous avais retrouvée, je n'essayais plus de lutter contre l'invincible amour qui s'était emparé de moi.

« Ce n'(vst qu'il y a deux h(mres, en arrivant dans cette auberge, que j'appris l'horrible vérité ! Vous étiez mariée ta ce vieillard, vous ! Non, je ne saurais vous exprimer la douleur atroce qui m'étreignit le cœur. Je crus qu'il allait se briser et que ma dernière heure avait sonné...

— Permettez-moi, monsieur, interrompit Marguerite, d'être de plus en plus étonnée de vous voir ici, puisque vous êtes si bien au courant de ce qui me concerne. Il est vrai que madame de Champfort, ma mère, m'a mariée malgré moi au duc de Villaine ; il est vrai que j'ai appelé iiuitilemeut à mon secours le comte de Lorgerie, mon oncle, qui se trouvait alors en Espagne ; mais tout cela ne modifie en rien notre situation réciproque. C'est déjà de ma part une faiblesse coupable que de vous avoir écouté et de vous avoir donné ces inutiles explications ; car à quel titre êtes-vous venu les chercher?

Pendant qu'elle [u'ononçait ces paroles avec uniî amertume profonde, lléginald s'était apjiroché d'elle et lui avait pris la main.

— Ah! si vous saviez combien je vous aime, madame! s'écria (-il, vous excuseriez ma folie. D'ailleurs ces explications ne sont peut-êln' pns aussi inu-

80 FLAMBFJIGE

lilcs i|iii' vous lt> ri'oycz. Il ii'v a (jiir lidis jiuiis (jik' vous ('-hîs niari<M', et il y a iiri'S (iiiii mois (|ii(' le comlc de Lor^crie osl rcvrim (^l']sjla^;l^(î !

— Vous l'avez VII ?

— Non i»a.s moi, madame, mais le (:a[)ilain(i l''lainl)(;rf;<) rjiii, à colli! époque, a l'U'! assez heureux pour lui sauver la vio aux portes d'Ambois*!.

— I']l où allait-il ? Le savoz-voiis?

— A l*aiis, où il se rendait en loule liALe, a-l-il dit, pour s'opposer au mariage de sa nièce.

— A Paris! lit Marguerite. Poiufiuoi à Paris? Oh! il y a là-dessous qu(d- (|iie perfide machination... N'importe, reprit-elh; avec fierté. Oiioi qu'on ail osé contre moi, je n'en suis pas moins résolue à me faire respecter et à me respecter moi-même. Je suis duchesse de Villaine, monsieur. Dut mon cœur se briser, je ne loiiblierai pas.

Par un geste saccadé elle dégagea sa main, dont lléginald s'était emparé et qu'elle lui avait laissée distraitement.

— C'est assez vous dire, continua-t-clle, que je ne saurais vous retenir plus longtemps. C'est déjà trop que, pour me disculper à vos yeux, j'aie exposé mon repos et ma réputation.

Aces mots, elle lui montra d'un geste impérieux la fenêtre par laquelle il était entré.

— Quoi ! fit Héginald. Sans un mot d'espoir?

— Vous permettre l'espoir serait un crime, monsieur. Le meilleur moyen de me prouver que vous m'estimez, que vous m'aimez, ajouta-t-elle avec plus de douceur, — c'est de vous retirer à l'instant.

— Oui, dit Réginald, vous avez raison, Marguerite. J'ai été impruden', coupable ; mais il ne faut en accuser que mon amour. Si vous saviez ce que je souffre à l'idée de vous quitter... vous auriez pitié de moi ! Ah ! si seulement l'avais, dans un avenir lointain, l'espoir d'être aimé de vous à mon tour... Je vous en conjure, Marguerite ! Un mot, je ne vous demande qu'un mol !

Il se traînait à ses g(Mioux, les mains jointes, les regards suppliants, la poitrine oppressée.

— Dieu seul peut vous répondre, monsieur, dit-elle d'une voix attristée. Quant à moi, je ne saurais accepter votre amour qu'à une condition...

— Parlez, Marguerite. D'avance, je me soumets à tout ce que vous exigerez.

— C'est que vous ne chercherez par aucun moyen à me revoir, continurt-elle, car ce serait m'exposer de nouveau aux tortures que j'ai subies aujourd'hui.

— Quoi ! le duc aurait osé...

— Le duc m'aime et saii qu'il ne sera jamais aimé, répondit-elle.

Réginald reconnut la même vieille femme qui l'avait accosté la veille près de Saint-Germain-

l'Auxerrois. (Page 92.)

— Eh bien ! j'y consens, fit brusquement Réginald, je m'éloignerai ; mais, vous allez me jurer que vous resterez inflexible envers lui comme vous l'êtes envers mo*.

— Ah ! dit-elle en se détournant avec un geste d'horreur, ne craignez rien. Le serment que vous me demandez, je mêle suis fait à moi-même, et je le tiendrai, fût-ce au prix de ma vie ! Mais fuyez, je vous en conjure ! Chaque minute, chaque seconde qui s'écoule augmente mes angoisses...

LiV. 11. F. ROY, éditeur

H2 II-AMIIKIICK

l*;\i- un clVurt .siirlinin;iiii, l{<''j;in;ild si; leva, saisil s.-i main, sur la(|in'll(! il (Irnosa un l)aisti lirùl.inl avant iiu'cllr ir<'ùl !»• temps de la retirer, «il se (JirifJt(;a on couranl vers la fenêtre.

— Marguerite ! à loi pour la vi»^ ! dit-il en se relournant une; dernière f(»i8. Va il disparut.

La jeune femmo retomba sans force sur son fauteuil, prètanl avidement l'oreille et tremblant au moindre; bruit.

Soudain elle entendit dans la rue le son d'une voix irritée qu'elle reconnut aussitôt. C'était celle du duc de Villaino.

Elle devint livide.

Bienlùt on frappa violemment à la porte de sa chambre.

— Ouvrez, madame! Ouvrez, je vous l'ordonne! criait le duc.

— Perdue ! murmura-t-elle en étouffant un sanglot. Je suis pcrdne ! Victime résignée jusqu'au bout, elle se dirigea d'un pas ferme vers la porl(5

qu'elle ouvrit.

Le duc s'avança furieux, les traits décomposés par la colère, et lui montra du doigt la fenêtre toute grande ouverte.

— Me direz-vous, madame, ce que signifie cette échelle de corde? demandat-il en la saisissant brutalement par le bras.

Marguerite était atterrée.

— R.épondrez-vous ? lit le duc en la secouant avec force. Nierez-vous que tout à l'heure j'aie vu un homme sortir de votre chambre et fuir par une échelle ?

Elle se redressa résolument et dégagea son bras par un énergique effort de volonté.

Elle allait répondre, quand Baptiste, qui venait d'entrer par la porte que le duc avait laissée ouverte, se précipita aux genoux de son maître

— Pardon, monseigneur! s'écria-t-il en se prosternant à ses pieds. Qu'est moi seul qui suis coupable, je vais tout vous dire.

La jeune femme, interdite, regardait Baptiste avec un étonnement profond, ne sachant pas si c'était le déshonneur ou le salut qu'il lui apportait.

— J'ai eu le tort, monseigneur, de me mêler de choses qui ne me regardaient pas, reprit Baptiste d'un ton lamentable. Je m'en accuse humblement, mais je vous promets de ne plus recommencer! Pourtant c'était par dévouement pour monseigneur que j'agissais...

— Pur dévouement pour moi? fit le duc surpris.

— Oui, monseigneur, cette échelle de corde c'est moi qui l'ai attachée; cet homme que vous avez vu fuir, c'était moi !

— Toi? dit M. de Vilaine dont la colère se calma subitemenL Mais comment...

— Voici la vérité, monseigneur, toute la vérité. J'espère qu'elle me méri-

FLAMBE RGE 83

tera l'indulgence de monseigneur et surtout celle de madame la duchesse, que j'ai gravement offensée.

Le visage de Marguerite s'éclaira d'un rayon d'espoir. Elle eut une vague intuition que Baptiste était d'accord avec Réginald pour la sauver.

Quant à M. de Yillaine, plus curieux qu'impatient en présence des aveux de son cocher, il prit la main de la jeune femme encore tout émue, la fit asseoir et se plaça à côté d'elle.

— Allons, drôle! ordonna-t-il, relève-toi et explique-nous ce que signifie cette algarade.

Sans quitter le ton humble et piteux qu'il avait pris, les yeux baissés, l'attitude contrite, Baptiste se releva :

— J'avais cru remarquer, commença-t-il, que deux gentilshommes inconnus nous suivaient de très près depuis Amboise, — un surtout, le plus jeune, celui qui nous a sauvés tous ce matin à la Gorge aux Loups. Je sais bien qu'il est beau et brave, qu'il s'est battu comme un enragé, mais ce n'est pas une raison pour ne pas s'en défier. Au contraire, me disais-je, ce n'est ni pour monsieur le duc, ni pour moi qu'il ne connaît pas, qu'il a risqué sa vie. Alors cette pensée coupable m'est venue : c'est peut-être pour madame. Je supplie madame la duchesse de ne pas se fâcher, ajouta Baptiste, car j'ai à lui faire des aveux bien plus injurieux encore pour sa vertu.

— Va toujours, fît le duc, madame la duchesse 'est bonne, elle te pardonnera.

— Donc, poursuivit lamentablement Baptiste, je résolus de surveiller ce gentilhomme. Précisément, à son arrivée dans cette auberge, il m'avait questionné, tourné et retourné dans tous les sens... Je ne lui avais rien répondu, sinon que M. le duc et madame la duchesse étaient dans leurs appartements et ne recevaient personne.

«Il ignorait, je pense, que madame la duchesse fût mariée, car il parut tout bouleversé quand je lui appris que le mariage remontait à trois jours.

« Cependant il me quitta

;< Mais son émotion et sa curiosité avaient augmenté mes soupçons.

« — Est-ce qu'on en voudrait à l'honneur de mon maître? me demandai-je.

« Et je redoublai de vigilance.

«Une question que monseigneur m'adressa ce soir me mit l'esprit àl'envors. M. le duc m'avait demandé si je n'avais vu personne se promener dans la rue.

<( Je remontai dans ma chambre, qui était située précisémcnl au-dessus de celle de madame la du...

— Quoi ! c'était de ta chambre que pendait cette corde ! demanda le duc.

— Oui, monseigneur.

— Mais comment s'y trouvait-elle?

— Monseigneur va le savoir, fit Baptiste en s'inchnant.

84 FLAMHICUGIi:

« Une fois <l;uis ma cli.iinl)!"»', conliima-l-il. jOlisrivai dans la ni»! ce (jiii s'y ])assail. .1 apt rcMis un f;(Mililh()Mmn' coiiYtil. d'un IV nln* ^ris, cl (Mivt'lojii»»' d'un loni; inanlcau, t\\w- rcli^vail la pointe do son t'[)éo cl je crus rcconnaîlre 1»,* jeuno manjuis de La (loiildrayc.

« .l'allais nie couclier, (juand nm- idrc inlriTiale me vinl à la jn-nsée.

(( — Toul de même, me disais-je, s'il avait ad'ublé (|nt'l(jM'nn de son feutre et de sou manteau, et si, pendant ce temps, il essayait de pénétrer chez madame...

«Je ne fis ni une ni deux. Je déroulai une corde à n(euds (]U(! j'avais achetée aprl's souper à cette intention, en allant command«'r une messe pour l'àme du pauvre Jean; j'attachai la corde à l'appui de ma fenêtre, cl je me laissai glisser tout doucement jusqu'à la croisée de madame la duchesse, pour observer ce (jui se jtassait dans sa chambre et pour en informer monseigneur en cas de besoin.

« J'avais pris tant de précautions que le promeneur solitaire ne m'avait pas aperçu et continuait sa faction.

« En m'approchant des vitres de la fenêtre, je crus voir qu'elle n'était pas bien fermée : je la poussai, elle céda. J'entrai et me blottis sous les grands rideaux. C'était indiscret, je le confesse, mais je restai là une bonne demiheure.

« Enfin, ne voyant rien de suspect, je remontai dans machambrepar le même chemin que je l'avais quittée.

«Pendant que j'accomplissais mou dangereux trajet, il me sembla voir sortir de l'auberge M. le duc en personne, qui se dirigeait vers le promeneur obstiné comme pour chercher querelle.

« Sans doute monseigneur voulait s'assurer avant tout que madame la duchesse n'était pas à sa fenêtre, car il leva les yeux, m'aperçut, remontant péniblement le long de ma corde, et poussa un cri de fureu?.

« Me suis-je trompé? Je l'ignore ; mais je rentrai chez moi plus mort que vif, jurant bien qu'on ne m'y reprendrait plus.

« Enfin j'ai cru entendre chez madame la duchesse la voix irritée de monseigneur. Or, comme, par excès de zèle, j'étais la cause involontaire de ce tapage, j'ai mieux aimé venir m'en accuser que de laisser planer sur ma digne maîtresse ou sur ce brave gentilhomme des doutes blessants pour l'un et pour l'autre.

«J'espère, dit en finissant Baptiste qui se jeta aux pieds de Marguerite, que madame la duchesse ne m'en voudra pas et daignera me pardonner.

— Ce n'est pas à moi qu'il faut vous adresser^ répondit la jeune femme en rougissant. C'est à monseigneur le duc. Lui seul sait ce qu'il y a de vrai dans cette fable de promeneur nocturne et d'escalade.

— Baptiste a dit la vérité, madame, fit M. de Villaine, que cette exphcation avait à peu près calmé. Il n'est que trop vrai que le marquis a erré pendant

plus d'une demi-heure sous vos fenêtres. Je l'avais remarqué et j'en étais si fort irrité que j'étais sorti pour lui demander raison de cette impertinence.

« Au moment oti j'allais le provoquer, mes regards se portèrent sur votre fenêtre; je vis un homme sortir de votre chambre et remonter à l'étage supérieur.

« Croyant que j'étais indignement joué, je poussai un cri de fureur et je me précipitai dans l'auberge pour obtenir de vous l'explication de ce scandale.

« Je ne regrette pas, madame, qu'un incident né sous de terribles auspices se termine comme une comédie. Je dirai môme que j'en suis heureux, puisqu'il me fournit en même temps que la preuve de votre innocence, celle du dévouement avec lequel Baptiste a cru me servir.

« Je devrais frotter d'importance les épaules de ce faquin, pour lui apprendre à soupçonner une femme telle que vous, et pour avoir osé s'introduire dans votre appartement à pareille heure et dans un but indigne; mais j'avoue que son repentir et sa sincérité m'ont touché. J'espère donc que vous ferez comme moi, et que vous ne tiendrez pas rigueur à ce pauvre garçon.

— Je le veux bien, monsieur, dit Marguerite, mais je tiens à ce que l'on sache bien ceci : Quoi qu'il soit arrivé, ou quoi qu'il arrive de semblable à cotte sotte histoire, — et je compte bien que cela ne se représentera plus, — je me sens assez vaillante pour défendre moi-môme mon honneur, sans avoir souci de vos brutalités et de vos colères, monseigneur, non plus que du zèle compromettant de vos serviteurs, auxquels je n'ai jamais donné le droit de manquer au respect qui m'est dû. C'est pourquoi dans aucun cas je ne serai complice ni de l'un ni de Fautre. Donc passe pour cette fois, mais n'y revenons plus !

En disant ces paroles, elle adressa à Baptiste un regard sévère, devant lequel il courba la tête.

— Cest cela, fit le duc enchanté de ce dénouement, que tout soit oublié. Il salua la jeune femme et fit signe à Baptiste de le suivre.

— Tiens, dit-il à voix basse, en lui glissant cinq pistoles dans la main, voici pour toi; mais, une autrefois, tâche d'être plus adroit.

— Je promets à monseigneur d'y employer tous mes efforts, fit Baptiste, qui enfouit joyeusement les cinq pistoles au fond de ses chausses.

Au lieu de rentrer directement dans sa chambre, il se dirigea vers celle du marquis,

— Eh bien? interrogea Réginald, en proie à la plus vive anxiété.

— Tout est arrangé, monseigneur, répondit Baptiste.

Aussitôt il raconta au jeune gentilhomme la fable qu'il avait imaginée.

— Bien trouvé, mon drôle ! fit Réginald. Parbleu ! tu n'as pas volé les cinq pistoles que je t'ai promises.

Et il les lui donna sur-le-champ. Cette fois, Baptiste regagna sa chambre.

— Cinp et cinq font dix, et deux font douze, murmurait-il en chemin. J'ai idée que cela m'en rapportera bien d'autres...

HC) l'LAMIlKlKil':

LE UlLLliT DOUX

A cette exception pros (ju'il avait interverti les rôles, Baptiste ne sV'tait pas écarté do la vérité.

Certain d'être surveillé de près par M. de Villaine et voulant à tout prix voir Marguerite, lléj^inald avait pensé avec juste raison qu'on se délie plutôt de ce qui se passe à terre que do ce qui passe en l'air.

En conséquence, il avait affublé Baptiste de ses habits et l'avait envoyé dans la rue, afin d'attirer sur ce point l'attention du duc, pendant qu'il mettrait à exécution le périlleux projet qu'il avait formé.

Seulement il n'avait pas prévu les conséquences qui pouvaient résulter de cet expédient. Il ne s'imaginait pas que l'impatience et la colère de M. de Villaine irait jusqu'à provoquer son rival à pareille heure, au milieu de la rue.

Fort heureusement Baptiste, en reconnaissant son maître, s'était esquivé et était remonté dans sa chambre où il avait rejoint le gentilhomme.

— Fuyez, avait-il dit, je me charge de tout arranger.

Réginald avait fui. La présence d'esprit de Baptiste avait fait le reste.

Tant qu'il ne sut pas à quoi s'en tenir sur l'issue de son escapade, Réginald fut en proie à des transes mortelles, — non pour lui, car il aurait été enchanté que le duc lui cherchât querelle, — mais pour Marguerite.

Sans lui révéler la vérité toute entière, elle lui avait fait comprendre que la jalousie de M. de Villaine était pour elle une source perpétuelle de souffrances. Au prix de son sang- il aurait désiré lui épargner cet intolérable supplice.

Aussi quand Baptiste vint l'informer du succès de sa ruse, Réginald se livra sans réserve au bonheur dont son cœur était inondé.

Marguerite l'aimait. Il n'en pouvait plus douter.

Elle l'avait accueilli froidement, c'est vrai, mais elle l'avait écouté. Elle s'était retranchée derrière ses sentiments d'honneur et de dignité; mais, par la même raison, elle avait doublé d'estime l'amour que le marquis avait pour elle. Bien plus, Réginald aurait été désolé de ne pas rencontrer chez son idole cette pudeur et cette fierté dont elle avait fait preuve. Et le serment qu'elle lui avait prêté, ce serment qu'elle avait juré de tenir au péril de sa vie, n'était-ce donc rien?

Si elle ne l'avait pas aimé aurait-elle toléré même qu'il entrât dans sa chambre? Lui aurait-elle abandonné, ne fùt-cc qu'un instant, cette main parfumée sur laquelle il avait posé ses lèvres brûlantes? Se serait-elle donné la peine de

FLAMBEllGE 87

lui expliquer par suite de quelles fatales circonstances elle en avait été réduite à conclure d'hymen odieux qu'on lui imposait?

Réginald eût été le plus heureux des hommes s'il lui avait été permis de revoir Marguerite, mais il avait promis de s'éloigner.

S'éloigner... c'était dur! Ce qui consolait un peu Réginald, c'est qu'il savait que la duchesse allait à Paris, — à Paris oii il se rendait lui-môme, où il ne manquerait pas de la rencontrer.

Maintenant qu'il avait accepté, non sans effort, la condition que lui avait dictée Marguerite, il lui tardait presque de la mettre à exécution.

Il se regardait dans la glace et promenait un œil dédaigneux sur son pourpoint sanglant, usé, démodé, presque ridicule.

— A Paris, se disait-il, je me mettrai au goût du jour, je porterai de beaux habits. De tous les gentilshommes sur lesquels s'arrêtera son regard, je veux être le plus noble, le plus beau, le plus riche...

En prononçant ce dernier mot, il se laissa tomber avec découragement sur sa chaise.

— Le plus riche,... répéla-t-il en hochant soucieusement la tête, hélas! Mais il se redressa soudain.

— Oui, le plus riche ! reprit-il avec force. Cette fortune à laquelle j'aurais renoncé pour elle, il me la faut à présent. — Et je l'aurai, ajouta-t-il éncrgiqucment.

Il se coucha sur cette résolution héroïque, et dormit d'un sommeil de plomb.

Le lendemain matin, au petit jour, il était debout. Aussi lorsque Flamberge vint lui demander à quelle heure il comptait partir :

— Le plus tôt possible, répondit-il. Et s'il vous plaît de doubler les étapes, capitaine, je suis votre homme.

Flamberge ne dissimula pas la satisfaction que cette réponse lui causait,

— Eh bien! monseigneur, en route! dit-il. Babylas tient les chevaux en main et les nobles bêtes s'impatientent.

Réginald saisit le bras du capitaine et l'entraîna.

Ils sautèrent en selle et s'éloignèrent.

Au moment oh Réginald sortait de l'hôtellerie, il setourna pour jeter un dernier regard sur cette bienheureuse fenêtre qui éclairait la chambre de la jeune femme. Peut-être espérait-il entrevoir son gracieux visage. Hélas! Une l'aperçut pas, tant Marguerite s'était habilement dissimulée derrière les rideaux; mais, h la fenêtre voisine il reconnut M. de Villaine dont l'œil jaloux ne le quittait pas.

Oh! combien il le haïssait, cet homme !

De rage, Réginald, donna à son cheval un si violent coup d'éperon, que le pauvre animal hennit de douleur et fit un bond prodigieux.

88 FLAMIiKIUil-:

— Allons, (lit inamhergtî qui If nijoiyiiil aiissilôl. Du courago, monseigneur! C»'Ia se passera.

Le rapilaine ne savait rien, mais il S(; doulail bien que le marquis avait tenté riniuossiblf pour ohlcnir il(^ iMarj^iierite un entretien. Témoin dii la précipitation avec laquelle KéginaUl s'éloiynait de Jiluis, il s'imayina que le pauvre amoureux avait échoué.

*?l la première halt(5, le jeune marquis qui, comme tous les amants heureux, éprouvait le besoin de raconter son bonheur, lui apprit ce qui s'était passé.

Flamberge ne put s'empêcher de rire du moyen réellement comique imaginé par Baptiste pour donner lo change à son maître.

Ainsi, dit-il alors, il s'agit pour vous d'être riche maintenant? Eh bien!

nous le deviendrons.

Cinq jours après, ils arrivaient à Paris.

Si nous glissons sur les épisodes insignifiants du voyage, c'est afin de suivre de plus près notre héros pendant les premiers jours de son arrivée.

Flamberge l'avait conduit à l'auberge du Cygiie-Noir, dans laquelle il avait logé jadis. Par bonheur, l'hôte n'avait pas changé depuis dix ans et tenait le capitaine en grande considération.

11 donna au marquis de La Couldrayc sa plus belle chambre, à laquelle attenait un cabinet où Babylas élut aussitôt domicile. Quand à Flamberge, il se contenta d'une chambre plus modeste, qu'il avait occupée déjà, et qu'il retrouva avec un véritable plaisir. Elle n'était séparée de celle de Réginald que par un corridor auquel aboutissait l'escalier.

Le capitaine avait été très content de son jeune ami. Il ne se serait pas attendu à le trouver si bon cavalier, ni si rompu à la fatigue.

A peine Réginald avait-il pris possession de son appartement que Flamberge vint l'y rejoindre.

— Maintenant, capitaine, dit-il, vous allez me conduire à l'instant chez un drapier de la bonne école. Il est temps que je renouvelle l'horrible défroque dont je suis affublé.

« Demain nous nous mettrons en campagne pour obtenir du roi l'audience que je suis venu chercher. »

Précisément l'hôtellerie du Cygtie-Noir était située rue Saint-Honoré à deux pas des Halles, sous les pihers desquelles se trouvaient en ce temps les boutiques des principaux drapiers.

Flamberge conduisitlejeune marquis chezleplus célèbre d'entreeux. Réginald y choisit les plus belles étoffes et commanda trois habillements complets, puis il se rendit chez un armurier, et y prit une épée moins lourde que celle qu'il portait.

Deux jours après, il était transformé. Le drapier s'était multiplié pour satisfaire son nouveau client.

PLAMBERGE

Flamberge crut alors distinguer deux hommes, qui sortaient de la maison chargés d'un pesant

fardeau. (Page 96.)

Sous ces habits élégants, qui, du reste lui allaient à merveille, Réginald ne put résister au désir de se montrer. Il avait appris que le roi était à Saint-Germain pour quelques jours et qu'il n'y donnait pas d'audience.

En attendant le retour de Sa Majesté, le jeune marquis visita Paris au bras de Flamberge, qui lui en fit admirer les splendeurs.

Au bout de trois jours il avait à peu près tout vu, car le Paris d'alors ne ressemblait guère à celui d'aujourd'hui.

LlY. 12. F- R«y, éditeur.

90' M.AMKliiK.K

Lr qiiatrii'iuf jour, l{('?f;iiial(i voulut sortir seul, .-ifiii,, disait-il, «l'a|»|trcndri(: h se lroiiN( I ilaiis \v dédale d« rues qu'il uvail traversées.

11 se diriga vers le (}uais.

Après avoir contemplé louf-temps la maf^iiilicfuice du tahleau qui se déroulait à ses yeux, il revenait parie Louvre et jtassait devant léglisr Saint-(îermainl'Auxerrois, lorsqu'il fut accosté par une vieille femme, emmitoulllée d'une mante (le laine hrune.

— i'.tes-vous le mar(|uis de La (louidraye? lui demanda-t-elle en lui posant sur le bras sa main sèche et ridée.

— Oui, madame, répondit Réginald, flairant déjà quelque g^alantc aventure. Sur sa réponse affirmative, elle tira de sa poche une lettre qu'elle lui glissa

dans la main.

— Cachez-la vite, dit-elle en posant un doigt sur ses lèvres, et ne la lisez que quand vous serez rentré.

A ces mots, elle disparut.

Réginald n'eut rien de plus pressé que de revenir à l'auberge et de s'enfermer dans sa chambre.

Aussitôt il décacheta le billet qu'on lui avait remis, et lut :

« Si vous êtes gentilhomme et discret, trouvez-vous seul demain soir, à huit heures, devant la maison qui porte le n" 5 de la rue Galande, et suivez la personne qui prononcera ce mot : Espoir! »

— Je n'y manquerai pas, dit Réginald.

La lettre était certainement d'une femme.

Si peu expert que l'on fût encore en matière d'écriture, le temps n'était plus oii les grands seigneurs signaient du pommeau de leur épée.

Réginald reconnut donc sans peine que le billet émanait d'une main fine, déliée, et habituée à tenir la plume, car les caractères étaient courants et bien formés.

Le papier exhalait, en outre, un parfum auquel il était impossible de se méprendre.

Pendant le souper, le jeune marquis fut sur le point de tout raconter à Flamberge. Cette réflexion l'en empêcha : on s'était adressé à son honneur et à sa loyauté.

« Si vous êtes gentilhomme et discret,... «disait le billet.

Réginald garda le silence, mais il alTectait un petit air libre et dégagé, tellement en dehors de ses allures, que le capitaine l'examina à plusieurs reprises.

— Qu'a-t-il donc ? se demandait-il.

Réginald, il faut bien l'avouer, était tout à la joie de ce premier succès. Cependant, lorsque, après avoir regagné sa chambre, il songea à Marguerite,

FLAMBEllGE 91

il fut sur le point de déchirer la lettre qu'il avait reçue, et hésita s'il irait ou non à ce rendez-vous".

La vanité l'emporta, — vanité bien excusable chez un jeune homme de vingtquatre ans, qui n'a jamais quitté sa province et que les enivrements de la capitale grisent toujours un peu.

Le lendemain, après avoir revêtu le plus élégant de ses habits de ville, il ceignit la nouvelle épée qu'il avait achetée, se coiffa d'un feutre neuf et sortit.

Babylas avait assisté d'un œil inquiet h ces préparatifs.

L'heure à laquelle son maître faisait ces frais de toilette insensés lui donnait fort à penser.

Il proposa au marquis de l'accompagner.

Réginald refusa et s'élança dans la rue. 11 était sept heures, et c'était à la fin de septembre. Donc, depuis plus d'une heure déjà, il faisait nuit.

Il ignorait où était la rue Galande. S'il l'avait su, peut-être aurait-il reculé.

La rue Galande était située, en effet, dans la cité. Elle faisait partie de l'inextricable réseau de ruelles sombres, étroites et obscures, qui sillonnaient, sans souci des lois de l'alignement, le Paris du moyen âge. Elle donnait d'un côté rue de la Calandre, et de l'autre rue des Chandeliers.

Il va sans dire qu'elle n'existe plus depuis que ce coin pittoresque a été transformé en casernes, et Fon essayerait vainement d'en retrouver la trace.

Pour aller de l'auberge du Cygne-Noir^ qui se trouvait rue Saint-Honoré, près de la rue de l'Arbre-Sec, à la rue Galande, Réginald fut donc obligé de demander dix fois son chemin.

Enfin il arriva.

Quand il fut à l'entrée de ce boyau noir, plongé dans des ténèbres épaisses, au-dessus duquel le ciel, tout resplendissant d'étoiles, ne paraissait guère plus large qu'un ruban, il fut sur le point de revenir sur ses pas.

L'amour-propre l'emporta encore sur la crainte. Il pénétra dans ces profondeurs presque souterraines.

Fort heureusement, il trouva une boutique ouverte et s'informa.

On lui répondit que le n° 5 était la troisième porte à gauche, en partant de la rue de la Calandre.

Cette fois, il n'y avait plus moyen de se tromper.

Réginald poursuivit son chemin, rasant les maisons, évitant avec soin le ruisseau boueux qui croupissait au milieu de la rue.

Par prudence, il avait relevé son manteau sur l'épaule droite et tenait la main sur la garde de son épée.

Il atteignit sans encombre la porte qui lui avait été désignée, et leva les yeux sur la maison.

03 FLAMUEllGE

Mile claiL (•(tmjtosrc snilcmiMiL ilr deux (Haf^cs 6I(;vés sur rez-de-chaussée. Les vnicis jilriiis rlaiciil si lu rinéli(|ueni('iil rcnnrs (ju'ils ne laissaient pas filtrer au (Icliois le inoiiidic rayon (1«! liimirn'.

H('\i;iriald alloiidil. (Quoiqu'il eùl jx'idii (jiiclijutis iiisLants à se renseigner, il élail anivé encore près do vingt minutes avant l'heure que le billet lui avait fixée.

Tonrlanl ;\ peine avail-il terminé la rapide inspection d«î la maison, que la porte s'ouvrit et qu'une; voi.\ prononça le mot convenu « Espoir! »

lléginald s'avança hardiment.

— Me voici, répondit-il.

La personne (jui était venue au-devant de lui démasqua alors une lanterne qu'elle avait cachée derrière la porte, et lo gentilhomme reconnut la même vieille femme qui l'avait accosté la veille près de Saint-Germain l'Auxcrrois.

Elle prit sa lanterne, éclaira le marquis et lui fit monter un escalier de bois très étroit, presque aussi raide qu'une échelle de meunier.

Sur le palier du premier étage, elle ouvrit une porte et introduisit lléginald dans une grande pièce brillamment éclairée et meublée avec un grand luxe.

Comme il était resté longtemps dans une obscurité presque complète, il fut ébloui par la clarté des cires et la magnificence des étoffes.

S'il avait mieux connu son Paris, il n'aurait pas manqué de remarquer que le tapis recouvrait mal le carreau du plancher, que la peinture des portes et du plafond n'était pas fraîche, et qu'enfin, çà et là, par des interstices invisibles pour un œil inexpérimenté, on apercevait les murs nus de l'appartement, — toutes choses démontrant clairement que cette pièce avait été meublée à la hâte, et qu'on avait dissimulé sa pauvreté sous un luxe de tentures qu'elle n'avait jamais connu.

Il ne vit rien de tout cela.

Un bon feu dans la cheminée, un grand lit à colonnes et à baldaquin, une table bien servie, sur laquelle deux couverts étaient dressés et une grande profusion de lumière, voilà ce qui frappa surtout les regards de Réginald.

Gomme si on n'avait pas voulu lui laisser le loisir d'un examen trop minutieux, la porte d'une chambre s'ouvrit, et une femme jeune et belle s'avança audevant de lui.

Le gentilhomme s'inclina et déposa galamment un baiser sur les doigts roses qu'on lui tendait.

— Vous êtes bien le marquis Réginald de La Gouldraye? demanda la jeune femme d'une voix enchanteresse.

— Oui, madame, tout à votre discrétion.

— Vous habitez la Touraine et vous êtes arrivé à Paris depuis cinq jours seulement?

FLAMBEUGE 93

— On vous a dit vrai, madame, répondit Réginald un peu étonné. Elle le remarqua.

— Ah! ne soyez pas étonné pour si peu, lui dit-elle avec bienveillance. A Paris on sait tout ce que l'on veut avec de l'argent. Les valets d'hôtellerie ne sont pas des puits de discrétion, vous le sentez bien.

A ces mots, elle le conduisit vers la table qui avait été dressée, et lui fit signe de prendre place.

— Si vous le voulez bien dit-elle, nous allons souper. Ce sera un excellent moyen de faire connaissance.

Réginald ne se fit pas prier.

Il jeta sur une chaise son manteau, son feutre, son épée, et se mit à table.

La jeune femme se plaça à côté de lui, ce qui permit au gentilhomme de la considérer avec attention.

Elle paraissait avoir vingt-cinq ans. Elle était brune avec des cheveux noirs luisants comme l'aile du corbeau, des yeux bordés de longs cils recourbés et remplis d'ardentes promesses, un nez fin et une bouche voluptueuse. Avec cela, une carnation admirable, et une peau mate qui empruntait au reflet des lumières un éclat extraordinaire.

Elle lui demanda ce qu'il venait faire à Paris, combien de temps il comptait y rester, qu'elles étaient ses occupations, s'il avait une maîtresse, des amis...

A toutes ces questions Réginald répondit très franchement. Néanmoins il ne parut pas devoir confesser dans quel but il avait entrepris son voyage.

Elle lui avoua alors qu'elle l'avait remarqué ; lui raconta que son mari était officier dans la marine de Sa Majesté, qu'elle restait seule pendant des mois et même des années, — ce qui n'était ni de son âge, ni do son goût, ajoutât-elle.

Réginald se garda bien de la dissuader et se permit quelques privautés qui furent assez mollement repoussées.

Il trouvait bien que la jeune femme avait l'air un peu emprunté, que son regard jurait avec la modestie qu'elle affectait, qu'il y avait dans ses gestes et dans sa pose quelque chose de légèrement libre ; mais que lui importait? La femme était jeune et belle, elle ne se montrait pas trop cruelle, c'était tout ce qu'il pouvait lui demander.

Touchant à peine aux mets qu'elle lui servait, ne buvant que de l'eau, elle couvrait à profusion l'assiette de Réginald et lui versait fréquemment à boire.

Il acceptait le tout avec l'appétit et la gaieté de son âge, si bien qu'il se sentit un peu étourdi.

Lorsque de nouveau elle voulut remplir son verre, il essaya de le retirer.

— Oh ! dit-elle avec un adorable sourire, est-ce que vous refuseriez de boire à ma santé ?

Ce n'était pas possible. Réginald avala jusqu'au bout sa dernière rasade, à

«4 FLAMUlillOK

l;i ((MidilioM i|ir(iii lui |»t'nn('tlrait d«! proiidn- un l);us»;r, un seul... On le lui accoiila.

(lepriulaiil lo jeune; mai(|uis scnlail l(!S iumôos «hî j'ivrcssi; lui mouU-r insonsiMonicut au cerveau. Cela l'élonna : il n'avait f,'uJire bu plus d'une bouteille.

Il voulut se lever de table, la jeune feinmo l'enlaça de ses deux bras elle retint doucenu'ut.

Il tenta de résister, il n'en eut pas la force.

Un phénomène étrange se passait en lui. Sans avoir perdu connaissance, il ne destinguait plus les objets qui l'entouraient. 11 sentait ses paupières alourdies se fermer malgré lui.

Pendant ce tera])s, Flamberge, étonné de ne pas voir Réf^inald à l'heure du souper, avait fait appeler Babylas et lui avait demandé où était son maître.

Babylas ne savait rien, sinon que le marquis avait fait toilette et était parti vers sept heures,

— Et il n'a dit ni où il allait ni quand il reviendrait?

— Non capitaine.

— Mais toi, interrogea Flamberge, n'as-tu rien remarqué qui te fasse supposer que ton maître soit ici plutôt qu'ailleurs?

— Non, capitaine, répondit Babylas. C'est-à-dire si... reprit-il aussitôt. Je lui ai vu lire à deux où trois reprises un petit morceau de papier qui sentait très bon.

— Un billet doux?

— C'est bien possible..

— Ce n'est pas douteux, si, comme tu me l'as affirmé, ton maître a fait des frais de toilette, dit Flamberge.

Il lui parut étrange que le marquis, arrivé depuis si peu de temps à Paris, et en compagnie de qui il était constamment resté, eût déjà trouvé le moyen de nouer une intrigue de ce genre.

— Mais ce morceau de papier, demanda-t-il encore, sais-tu où ton maître l'a mis?

— Non, monseigneur.

— D'où l'avait-il tiré quand tu le lui as vu lire?

— De la poche droite de ses chausses, celle dans laquelle il met sa bourse.

— Et il l'y a remis?

— Oui, capitaine.

— Devant toi et dans le vêtement qu'il portait quand il est sorti ?

— Non, capitaine, dans celui qu'il a quitté.

— Bien dit Flamberge, conduis-moi dans la chambre de ton maître.

— Mais capitaine... fit timidement Babylas, je ne sais si je dois...

— Allons ! grand niais ! Crois-tu que ce soit pour nuire à ton maître? Aimerais-tu mieux qu'il tombât dans quelque piège à notre insu et par notre faute?

— Un piège ! Comment, capitaine, vous supposez...

— Va donc ! dit Flamberge qui le poussa en avant. Babylas obéit.

Le capitaine marcha droit à l'habit que le marquis avait laissé, plongea sa main dans la poche que lui avait désignée Babylas et y trouva le billet en question.

Jl l'ouvrit sans façon et le lut avec attention.

— Rue Galande... murmura-t-il en faisant une grimace significative. Vilain quartier...

Et on lui recommande la discrétion... On se défie de moi probablement.. Il se prit à réfléchir pendant quelques instants.

— C'est possible, après tout... poursuivit-il. Cependant j'ai bonne envie d'aller prendre l'air de ce côté-là. Au fait, pourquoi pas? Si tout se passe convenablement, je ne me montre pas ; s'il arrive quelque chose... Oui, décidément, j'y vais.

Il soupa à la hâte.

A huit heures et demie, il appela Babylas.

— Tu viens avec moi, lui dit-il.

— Mais, capitaine, si monseigneur revenait.

— Monseigneur ne reviendra pas avant nous, puisque nous allons à sa rencontre.

— C'est différent, capitaine, je vous suis.

— N'oublie pas tes pistolets, surtout.

Babylas tressaillit légèrement.

— Oui, continua Flamberge. On ne saurait prendre trop de précautions la nuit.

Babylas alla chercher ses armes et le capitaine l'entraîna.

Sûr d'avance que le marquis ne connaissait pas la rue Galande et en avait forcément demandé le chemin, il se renseigna près de trois ou quatre boutiquiers qui fermaient leur magasin.

L'un d'eux lui affirma qu'en effet un gentilhomme répondant au signalement qu'on lui donnait était entré pour s'informer où était la rue Galande.

Famberge se dirigea rapidement vers la cité. En un quart d'heure il franchit la distance qui l'en séparait. Là encore il interrogea...

— Oui, monseigneur, lui répondit-on, j'ai vu ce gentilhomme. C'est même moi qui lui ai indiqué le numéro qu'il cherchait ; la troisième porte à gauche, en partant de la rue de la Calandre.

— Merci, dit Flamberge, certain à présent que Réginald était allé à ce rendez-vous. .

11 se retourna vers Babylas :

Attention! lui recommanda- t-il. Rase les murs, fais-toi plat comme une as-

sit'll(\ ;urrl('-l()i ;iii inoiiulro bruit, et lu; bronclu^ pas avant (jik; je t'en aie domu'i

ordi'f

A cos mois, il s'enyayou daus Ja ruo sombre, avec dos précantions infinies, so dissimulant dans l'ombro et plongeant dans Tobscurité un n!gard inquiet.

Arrivé h quelques pas do la maison qui portait le numéro ?), il s'arrêta, se blottit dans l'épaisseur d'une porte cochiire, lit sig-ne h Babylas de l'imiter et observa.

Aucun bruit n'avait frappé son oreille. Il n'avait remarqué rien do suspect.

Il leva les yeux sur la maison. Les volets en étaient hermétiquement clos. On n'apercevait pas le plus petit rayon de lumibre.

Neuf heures sonnaient en ce moment à l'horloge du palais de justice.

Flamberge no savait que faire. Devait-il attendre ou pénétrer dans la maison?... Y pénétrer!... De quel droit? Le marquis ne serait-il pas fondé à se formaliser de cette surveillance importune?

Le capitaine résolut d'attendre. Il y avait déjà plus d'une heure que Réginald était là. Il était donc probable que l'attente ne serait pas de longue durée.

Pourtant dix heures venaient de sonner et rien n'avait bougé dans la maison.

Flamberge commençait à s'impatienter.

Déjà il faisait un pas en avant, lorsque la porte s'ouvrit, et une vieille femme, tenant à la main une lanterne, s'avança dans la rue, dont elle sonda longuement les ténèbres.

Le capitaine n'avait eu que le temps de se rejeter vivement en arrière, et de se blottir dans l'angle du piher qui l'abritait.

— Personne ! dit la vieille femme à demi-voix. En même temps, elle cacha sa lanterne.

Flamberge crut alors distinguer deux hommes, qui sortaient de la maison, lentement, avec difficulté, comme s'ils étaient chargés d'un pesant fardeau

Il lui sembla qu'ils tenaient un objet volumineux et de couleur sombre, qu'ils déposaient le long d'un mur à l'angle d'une borne.

Derrière eux venait une femme, jeune autant que l'on en pouvait juger à ses allures, et certainement effrayée, car elle tournait la tête de tous côtés avec une inquiétude visible.

L'un des deux hommes, le plus grand, ferma à clef la porte de la maison.

— Partons ! dit-il.

Le plus petit s'adressa à lui.

— Ainsi, demanda-t-il, vous ne voulez pas que...

— Non, c'est inutile, répondit le premier, il a signé. Flamberge avait vu distinctement briller la lame d'un poignard.

Je n'y voyais plus. A peine mes doigts inertes avaient-ils la force de tenir la plume. (Page 105.)

Suivies (les deux hommes qui les accompagnaient, la vieille et la jeune femme s'éloignèrent en toute hâte et disparurent hientôt à l'angle de la rue de la Calandre.

— Ou'est-ce que cela signifie? se demanda Flamberge. La maison est fermée à clef et je n'ai pas vu sortir le marquis. Est-ce qu'il l'aurait quittée avant noire arrivée? Ce n'est guère probable.

Il se dirigea vers l'angle de la borne, au coin de laquelle il lui avait semblé

LiV. 13. F. ROY, cditetw.

voir (Imposer iiii fardeau. Il ili.sliiiL;iia va^iicmcnl une roniif soiiibn;, sur laijiH'llc il posa la iiuiiii.

— Mais (''«'sl tiii luMiiiuc ! s'rcria-l-il Imil à coiij)... Il cul une sccMndt' (riiùsilalioii.

— Si'rail-cc ll(''^iual(l? dil-il avec, un frisson do Icrrcui'.

11 ajipida lUiliylas pour lui aider à soulever le manleau doul \o, corps élail couvert.

Si iioiic (|uc fût la Muil. liahylas reconnut les babils (jiie son maUrc avail endossés dans la soirée.

— Est-ce qu'ils l'auraient tué.' lit le capitaine, llé^inald? Uéyinald? appelal-il par deux fois.

Le inar(juis ne répondit pas.

Flaniberge essaya de le relever. 11 ne sentit entre ses bras qu'un corps incrie, obéissant comme un cadavre encore cliaud aux impulsions qu'il recevait.

Par un eflort vigoureux, il saisit le corps de lléginald et l'emporta en courant vers les quais.

l>abylas le suivait, en proie à une terreur insurmontable.

Arrivé au coin du pont au Cbange, Flamberge déposa le marquis à terre et l'examina avec une anxieuse perplexité.

Il faisait nuit, mais le ciel était resplendissant d'étoiles et l'on y voyait relativement assez bien.

Ce fut en vain que le capitaine cherclia sur le corps une trace apparente de blessure. Il ne découvrit rien.

— Grâce à Dieu ! ils ne l'ont pas tué, dit-il; mais que signifie cette immobilité? Pourquoi ces yeux fermés, ce silence? Est-ce qu'il serait ivre?

Sans tarder davantage, il chargea le marquis sur ses épaules et le porta à l'auberge du Cygne noir.

— Toi, ordonna-t-il à Babylas,va chercher un cbirurgien pendant que je coucherai ton maître.

Il s'acquitta de cette tâche avec un soin d'autant plus minutieux qu'il voulut s'assurer encore que le gentilhomme n'était pas blessé.

Babylas revint bientôt avec un médecin qui déclara que le marquis avait été endormi à l'aide d'une décoction opiacée.

Il lui prodig-ua ses soins avec un grand empressement et parvint, au bout de quelques minutes, à lui faire ouvrir les yeux.

Réeinald passa la main sur son front, et jeta dans la chambre un regard mal assuré.

— Dieu! que j'ai mal à la tète! murmura-t-il d'une voix éteinte. Le chirurgien se retira prescrivant certains soins. Flamberge se tourna alors vers Réginald.

— Que s'est-il donc passé? demanda-t-il.

INiis, se rappelant les paroles que les deux inconnus avaient prononcées :

— Vous avez donc signé quelque chose? ajouta-t-il.

Réginald fut pendant près d'une heure dans l'impossibilité absolue de répondre nettement aux questions que lui adressait le capitaine.

Les pesanteurs qu'il ressentait encore finirent pourtant par se dissiper, et il raconta très exactement toute la scène delà rucGalande, jusqu'au moment où il avait éprouvé les premiers symtômes d'intoxication,

A dater de là, il ne se rappelait plus rien, et se demandait même dans quel but on lui avait tendu ce piège.

— Car enfin, disait-il à Flamberge, si l'on m'avait voulu du mal, rien n'était plus facile que de me tuer, puisque j'étais sans défense. "

— Oh! pardon, protesta le capitaine. Il y a plusieurs moyens de faire du mal à quelqu'un avant d'en être réduit à l'assassiner. Or il n'est plus douteux qu'on en voulait à votre bourse ou à votre honneur. Sans cela comment expliqueriez-vous votre empoisonnement?

— Vous avez peut-être raison, mais j'ai beau chercher...

— Voyons, rappelez-vous bien, reprit Flamberge. La vieille et la jeune femme, vous les avez vues...

— Je les vois encore. Je les reconnaîtrais entre mille.

— Et vous êtes bien convaincu qu'elles n'étaient point venues là pour un rendez-vous galant.

— J'en ai bien peur.

— Donc elles étaient complices de quelque grosse infamie, car il y avait deux hommes dans la maison, deux hommes qui vous ont transporté dans la rue, où je vous ai ramassé. Les avez-vous vus ces deux hommes?

— Non.

— Vous en êtes sur?

— J'en jurerais.

— Eh bien! écoutez ceci : quand le plus petit de ces deux hommes a demandé au plus grand s'il fallait vous tuer, et je no pouvais me méprendre au sens de ses paroles puisqu'il tenait un poignard à la main, le plus grand a répondu : « Ce n'est pas la peine, il a signé. » Aussi, c'est là que j'en reviens toujours. Vous avez dû signer quelque chose.

— Je ne crois pas... Je ne m'en souviens pas...

Telles furent les seules réponses que Flamberge put obtenir de Réginald.

— N'en parlons plus, dit-il enfin, mais je crains bien que tôt ou lard celte maudite signature ne se dresse entre le bonheur et vous.

— Comment? fit vivement le gentilhomme.

— C'est évident, répondit Flamberge. Je ne vous connais que deux ennemis : le comte de Morlay et le duc de Villaine. Eux seuls ont intérêt à obtenir de vous un papier qui vous compromette...

— Alors vous ('fo\f/ (|iii' c'csl I un on 1 .nilir de ces deux Mn-ssinns...

— Hiii vous oui Iciiilii Ir pii'i;»' dans lr(|ii('| vous (''les IoiuIh';, j'(Mi suis |i<'rsu,i(lf.

lli'Lîinald Ut' rt''|ili(|ua pas, il l'-lail rhraulr cl liuissail par jiarla,i;<'r les sonpcous du capitaiiu'.

(lidui-ci If \il si Irisic cl si décourage, (juil ne nouIuI p.is le (|uitlcr sur celle fAcheusc impression.

— (^)ue cela ne nous empêche ])as de nous occnjier de nos allaires, l'cpril-il.

— Qu(dle.s allaires? dil Uéi;iiiald.

— Avoz-vous donc oublié aussi (jue vous voulez oblenir uuo audience du loi ?

— Oh! non pas.

— Comme vous m'aviez manifesté le désir do sorlir seul aujourd'hui, j'ai profilé do l'occasion pour aller faire visilo au comte de Lorgfu-ie.

— Ah! dil vivement Réi^inald, vous l'avez rencontré?

— .l'ai passé plus d'une heure avec lui.

— Kl vous lui avez appris le mariape de sa nièce avec le duc?

— 11 le savait déjà.

— Oue vous a-l-il dit à cet égard?

— Pou do chose. 11 ne peutpas s'expliquer comment mademoiselle de Champfort lui a écrit de l'attendre à Paris, alors qu'elle était en Touraine.

— C'est précisément ce que ÎMarguorite ne peut pas comprendre non plus.

— Nous aurons peut-être plus tard l'explication de celte obscurité, ditFlamberge,mais revenons, je vous en pric,à ce qui vous intéresse plus directement... votre audience.

— Vous avez raison, capitaine, je vous demande pardon.

— Vous êtes pardonné d'avance, monseigneur.

— Monseigneur! encore monseigneur! se récria Réginald. Allez-vous donc toujours me donner du monseigneur?

— jilais comment voulez-vous que je vous apjtelle?

— Réginald, tout court.

— Vous le voulez?

— Certes. No sommes-nous pas liés désormais de la plus étroite amitié? Nedois-jo pas m'eslimer très heureux de vous avoir auprès de moi? N'est-ce pas vou» qui vous occupez de rétablir mes affaires quand je ne commets que des so^tîises?

— Et bien! je ne demande pas mieux, dit joyeusement Flamberge. Apprenez donc, mon cher Réginald, que le roi est revenu ce soir de Saint-Germain, où il a chassé pendant trois jours.

— Alors je vais écrire immédiatement à Sa Majesté.

— C'est inutile, mon cher ami. Le comte, pour me remercier du service que je lui ai rendu, s'est chargé de nous faire obtenir celte audience.

— Quand?

— Dès demain. 11 esl camarado d'enfance du capitaine des mousquetaires du roi, qui, vous le savez, font seuls le service intérieur des appartements de Sa Majesté.

— Je le sais.

— Demain, à dix heures, nous irons donc au Louvre, où nous trouverons le comte. Il nous présentera à M. de Tréville, lequel nous présentera au roi.

— Enfin! s'écria Réginald radieux. Ah! capitaine, que de reconnaissance!

— Cette nouvelle vous fait plaisir? Tant mieux! dit Fiambergc. En ce cas dormez tranquille, et à demain.

11 était plus de minuit. Le capitaine se retira en recommandant à Babylas de ne fermer qu'un œil et de venir l'avertir en toute hâte, s'il se présentait quelque complication dans l'état du malade.

Fort heureusement la nuit fut très calme

A. neuf heures et demie, Flambergc vint chercher Réginald qui achevait sa toilette.

Ils se dirigèrent vers le Louvre, dont ils étaient très rapprochés.

En y arrivant, ils aperçurent le comte de Lorg'erie, qui les attendait.

— Venez, dit-il, j'ai prévenu M. de Tréville, qui m'a donné sa parole. L'épéc entre les jambes, le capitaine des mousquetaires était assis tranquillement à la porte des appartements du roi, dont l'antichambre était encombrée.

. Depuis quelque temps, en effet, Louis XIII était un peu moins délaissé de ses gentilshommes. Le cardinal était malade, si malade, qu'une crise pouvait l'emporter d'un jour à l'autre. Aussi les courtisans, ignorant d'oii soufflerait le vent de la faveur, en cas d'accident, commençaient à se rallier autour du roi...

En reconnaissant le comte, M. de Tréville se leva et vint au-devant de lui.

Celui-ci lui présenta le marquis et le capitaine.

— Tudieu! fit M. de Tréville en se découvrant, vous avez des amis qui se recommandent eux-mêmes. Il fut un temps oii j'avais la joie de serrer la main du feu marquis de La Couldraye. J'ose espérer que son fils voudra bien me faire le même honneur.

En disant ces mots, il tendit la main à Réginald, tout rayonnant de cette faveur inespérée.

— Et quant au capitaine Flamberge, poursuivit M. de Tréville, en lui posant famihèrement la main sur l'épaule, il y a longtemps que nous le connaissons et que nous l'avons vu à l'œuvre. S'il était un peu plus courtisan, je suis bien certain qu'il aurait recouvré déjà le brevet de capitaine que la paix lui à enlevé. Mais nous savons qu'il est là, et, au besoin, nous ne l'oublierons pas.

— Si l'on n'avait à courtiser que des cœurs comme les vôtres, capitaine, répondit Flamberge, on ne verrait que moi dans votre antichambre.

— Attendez-moi, fit M. de Tréville, je suis à vous dans un instant.

102 II, \Mi;i;ii(ii:

Il s'floiiiiia l'I <li^|l••l^lll (Iriiirrc lii porlc de 1,1 cli.imhrt' royali'.

l(<Sg°inal(l (Mail latliciix. ('.(ïL accui'il, si llalh'iii- |)i)iii- lui cl pour son (-(»iii|i;ii;iioii, l'aNail IhiicIk''.

Il (Ml rlail (laiilaiil jilus liciiiMuix (jirciijriaiil les yeux atiloui" de lui. il vetiail (raiiiTccvoir le cumli* de .Morlay, jx'rdii d.nis la niiue des {^fiililsliniiiiiii's ijiii assirgoaiciil raiilicliamlu't' d(î Sa IMajosl6.

Or, IriuMijdicr sons les yeux du cmnltMi litait pas nue luiiirc! .salislaclioii pour ramoiir-piopi'r de Iléi^iiiald. Il n'avait plus (pi'imc rrainlc : c'csl (pic h* roi rcliisàt do lo recevoir, car s'il était admis dciuhlctî à riioiiiieur d'iiiu! audience, (jinllc humilialion ce serait pour M. de Morlay de voir s'ouvrir devant son plus moi tel ennemi cette porte infranchissable, tandis (pi'il reslait conlondH dans la foiih; des solliciteurs !

lléyiiiald vit exaucer son voni le jiliis ard(îiit.

Au bout de quelques instants, M. de Tréville reparut et fit sif^uc au marquis de s'avancer.

Lui-m(MTie il l'introduisit auprès du roi.

lîci;inald mit un genou en terre et se releva sur un signe bienveillant d;; Louis XIII.

Il lui exposa en peu de mots la requête qu'il venait lui présenter.

— Je ne doute pas de votre bon droit, répondit Sa Majesté, mais il faudrait aussi que j'entendisse le comte de Morlay.

— Qu'à cela ne tienne, sire. Le comte est là dans l'antichambre de Votre Majesté...

Le roi frappa sur un timbre. Un laquais [tarut.

— Appelez le comte de Morlay, ordonna-t-il.

Une minute après, le comte parut, calme, souriant, et jeta sur Rég-inald un reg"ard de mépris écrasant.

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