‹ FlambergeChapitre 6 sur 24 · CE QUE RÉGLVALD AVAIT SIGNE · texte numérisé non relu

CE QUE RÉGLVALD AVAIT SIGNE

Louis l'accueillit froidement.

— Monsieur, lui dit-il, le marquis Réginald de La Couldraye, ici présent, vous accuse de détenir injustement la fortune de son père, dont l'administration ne vous avait été que provisoirement confiée. Qu'avez-vous à répondre?

*^ — Je croyais, sire, lit le comte, que je n'avais pas besoin de répondre à une prétention semblable, après l'arrêt que le parlement de Touraine avait rendu.

— Vous avez toujours à répondre quand c'est moi qui vous interroge, monsieur, dit l'irascible Louis. Au-dessus de tous les parlements, il y a le roi, monsieur, ne l'oubliez pas!...

— Votre Majesté ne m'a pas donné le temps d'achever ma phrase, fit humblement M. de Morlay. Je suis tellement prêt à m'incliner devant la moindre de vos volontés, sire, que, fort déjà de l'arrêt auquel j'ai fait allusion, je me charge do fournir devant Votre Majesté une nouvelle preuve de la mauvaise foi du marquis de La Couldraye.

Sous cette injurieuse imputation Réginald se redressa. Louis le calma d'un geste.

— Et celte preuve, quelle est-elle? demanda-t-il.

— C'est une renonciation eu bonne et due forme de M. le marquis à la fortune qu'il revendique.

— Vous avez cette preuve?

— Oui, sire.

— Sur vous?

— Non, Votre Majesté. Je ne m'attendais pas, en venant ici, à tomber sous le coup d'une accusation si audacieuse.

— Mais vous êtes prêt à la fournir.

— Dès qu'il plaira à Votre Majesté.

— Bien. Demain, à pareille heure, ne manquez pas de l'apporter, Réginald était demeuré un instant atterré devant l'impassibilité du comte,

— J'espère, sire, dit-il enfin, qu'il me sera permis également de voir ce document, car je certifie à Votre Majesté que c'est un faux et que je n'ai jamais consenti à aucun acte de ce genre.

— Bien entendu, vous serez là, marquis, fit le roi. — A demain, messieurs, ajouta-t-il en les congédiant.

Le comte sortit avec le même calme imperturbable qu'il avait montré.

Quant à Réginald il était agité et dévoré d'une inquiétude qu'il s'elforçait en vain de surmonter.

Tl raconta mot pour mot à Flamberge l'entretien qu'il avait eu avec le roi et la façon dont il s'était terminé.

— Plus de doute! s'écria le capitaine. La prétendue femme de l'officier de marine est une coquine dont le comte de Morlay a fait sa complice; le papier que vous avez sig^né, c'est la renonciation qu'il vu produire demain devant Sa Majesté.

— Ah ! misérable ! s'écria Réginald avec une sourde colère. Gomment ne me suis-jepas coupé le poignet avant de commettre une lâcheté semblable?

— Ne la regrettez pas trop, mon cher ami ; si vous n'aviez pas signé, vous seriez mort.

lOi ri.A.MHi:ii(iK

Misrr.iltli'! mis(''r;il)lf'! no c<!ssail cl(i rt'péltu- H(\^iii,'il<l <'n .s'arcacli.iril l(»s

cheveux.

FlamlxTgo ont pitié ilf lui.

— Voyons, ne vous drsolez pas, Ini dit-il. Vous êtes on vie, c'est le principal. Tùchons ilcrolrouver ce ])apiei* maudit... Si encore vous vous rappeliez...

— AlltMidcz donc! lit tout àcoup le malhouroux gentilliominr... Oui... je me souviens, à présent...

lis étaient sortis du Louvre et se promenaient sur les quais en attendant l'heure du dîner, — car en ce lemps-là on dînait entre midi et une heure.

— Oui, coiilinua Uégiuald en s'arrètanl, comme pour mieux rassembler ses idées, je me souviens que cette femme no buvait que de l'eau et me versait toujours à boire. Je venais de finir la première bouteille, elle en entama une seconde et m'en versa une large rasade.

« Je voulais m'en défendre. Je sentais ma tête s'alourdir. Elle insista et me pria de vider mon verre à sa santé en échange d'un baiser qu'elle me permit de prendre.

« Je bus jusqu'à la dernière goutte.

« Mes yeux se fermaient presque malgré moi. J'essayai de me lever, elle m'entoura de ses bras et me retint auprès d'elle.

« A dater de ce moment, mes idées sont plus confuses, mais il me semble que je revois la fin de cette scène que je ne me rappelais pas hier.

« Elle se pencha amoureusement vers moi et plongea dans les miens ses beaux grands yeux noirs.

(( — M'aimerez-vous bien? demanda-t-elle.

„ — Oui, répondis-je sans trop savoir où elle voulait en venir.

;< — Et vous me promettez d'être discret, de ne vous vanter à personne de votre bonne fortune?

« — Je vous le promets!

« — Vous me dites cela bien froidement,, dit-elle en minaudant, mais en m'attirant de plus en plus près d'elle.

« — Je vous le jure ! m'écriai-je.

« Mais je sentais ma langue s'embarrasser et tout mon être s'affaisser, tandis que mes paupières alourdies retombaient en dépit de tous mes efforts.

(( — Tous les amants font le même serment, reprit-elle, et pas un n'y est fidèle.

« — Madame, vous ne connaissez pas les marquis de La Gouldraye, fis-je observer niaisement, sans cela vous sauriez qu'ils n'ont jamais manqué à leur parole.

« — Eh bien! je vous crois, marquis, — ou plutôt, corrigea- t-elle, je vous croirai si vous vous conformez à ce que j'exigerai de vous.

« — Qu'est-ce? Parlez... balbutiai-je avec difficulté.

« — C'est que vous en prendrez l'engagement par écrit.

L'inconnue tira de son sein un pli cacheté. Flamberge tendit la main. (Page 109.)

« — Etre fidèle et discret par écrit! répliquai-je avec un rire épais. Le cas est original, sur mon âme! Mais, pour peu que cela vous soit agréable...

<' Elle se retourna vivement. Du tiroir d'une table voisine, elle tira un papier, un encrier et une plume qu'elle me tendit.

«Je n'y voyais plus. A peine mes doigts inertes avaient-ils la force de tenir la plume.

« — Là, dit-elle en me prenant la main. Signez là.

LrV. 14. F- Roy. éditeur.

loi; II. AMiii;it(iK

<> ( '.in\ .iiil rccllriiicnl lit- |ii('iiilif (|n iiii i'ii;^;if;ciin'iil s;iiis valeur, j(! sip^iiui. (îomiiK'iil ? .Il- sciais Inil ciiilianassô de le diiM!, car, a jiciiic axais-ji? Irac6 sur le |ia]iici' (iiicl(|iics caiacli-ics, ijuc je me icii\cisai dans iiioii raiilciiil cl (|iic je ureiidonnis d un snniiiieil lourd el luli^anl.

K .Miiiiilenant, est-ce bien ainsi (ju(^ les choses s(î sont passées? r]sl-c(! iinrèvo (] uc je \(tus raciiiilc? .le ne saurais nous rallii lucr. Sur les souvenirs (|u<! je; viens de rcli'onvcr, il y a une espèc»' de hrouiliard (juc toiiLc ma vohjiilé ne parvient pas à dissiper.

— .Non, dit Flanil)ei;;(' qui avait écouté avec la plus grande attention. Ce n"esl pas un rèvi", c'iist bien ainsi que les choses ont dû se passer

— 11 y a un mo}en hien sinq)le de s'en assurcir, dit llégiiiald. Allons chez cette femme.

— Où.'' rue Galande?

— Sans doute.

— Vous croyez donc qu'elle y est encore?

— Et vous? Vous croyez donc qu'elle n'y est plus?

— Je parierais ma tèl(î contre un petit écu, répondit Flamberge.

— N'importe. Essayons toujours... nous en sommes à deux pas.

— Essayons, dit le capitaine avec une docilité merveilleuse.

Mais au sourire railleur qui errait sur ses lèvres, il était aisé de voir qu'il n'avait pas grande conliance dans le résultat de cette démarche.

Ils arrivèrent au numéro o de la rue Galande, et frappèrent inutilement à la porte. La maison était fermée.

Au bruit qu'ils faisaient, un boulanger du voisinage accourut.

— N'y a-t-il personne dans cette maison? lui demanda Flamberge.

— Depuis la mort de l'apothicaire qui l'avait louée, elle est inhabitée, monseigneur.

— Y a-t-il longtemps qu'il est mort?

— Un peu plus de trois mois, monseigneur.

— Mais la maison ne lui appartenait pas?

— Non, monseigneur, elle appartient à un g-ros mercier de la rue de la Cité.

— Son nom, s'il vous i)laît?

— M. Verdure t.

— Merci, répondit Flamberge.

Il })rit le bras de Kéginald et l'eutraîna chez le gros mercier.

— Monsieur, lui dit le capitaine, vous avez loué hier votre maison de la rue (ialande. Soyez assez bon pour me dire à qui.

— Plaît-il? lit Verduret en se dressant sur ses ergots. Suis-je libre ou non de louer ma maison sans rendre t'.es comptes au premier venu?

— Ah! c'est ainsi que vous le prenez? Eh bien! vous répondrez au lieutenant de police, si vous l'aimez mieux.

— Vous dites? fit Verduret à qui ce mot de police enleva tout son aplomb.

— Je dis (ju'un crime a été commis hier soir dans votre maison, et que, si vous refusez de me donner le nom de la personne à qui vous l'avez louée, je vais de ce pas chez M. le lieutenant de police.

— Au fait, avoua Verduret, vous m'avez l'air d'un brave seigneur, je vais tout vous dire.

« Un homme est venu chez moi avant-hier, et m'a proposé de me louer cette maison pour vingt-quatre heures.

« Comme je lui faisais observer que ce n'était pas l'usage :

« — Je vous la loue une double pistole par heure, me répondit-il, à la condition que vous m'en remettrez la clef sur-le-champ.

« — Mais qui êtes-vous? lui demandai-je.

« — Gela ne vous regarde pas, répliqua-t-il. Est-ce oui? est-ce non ? Ilàtez-vous, je n'ai pas le temps d'attendre.

« Vingt-quatre pistoles en un jour! soupira Verduret. C'était séduisant! J'acceptai.

— Ainsi vous avez bien vu cet homme? Vous pouvez me donner son signalement?

— Oh! rien n'est plus facile, monseigneur. Il est grand, osseux, imberbe, avec des yeux gris, des lèvres minces et un menton pointu. Il sourit toujours.

Réginald tressaillit et se pencha à l'oreille de Flamberge.

— Vous l'aviez deviné, mon cher, lui dit-il. C'est Bergeret. Nous sommes perdus !

Là se bornaient les renseignements que le mercier Verduret pouvait fournir.

Dans la matinée, un homme plus petit que le premier, sans livrée, était venu lui rapporter la clef de sa maison.

Réginald et Flamberg-e regagnèrent tristement leur hôtellerie.

Le jeune marquis se reprochait amèrement la légèreté avec laquelle il avait agi, et se promettait bien, le cas échéant, de s'adresser à l'expérience de Flamberge.

C'était pour lui une leçon sévère — leçon qui allait vraisemblablement lui coûter sa fortune.

Il admirait la présence d'esprit et l'ingéniosité du capitaine, dont les soupçons ne s'étaient pas égarés un seul instant, et qui avait découvert en si peu de temps le nom véritable de l'ennemi.

En efi'et, toute erreur était impossible.

Bergeret était Tâme damnée de M. de Morlay. C'était du comte que venait le coup sous lequel Réginald allait succomber.

Ce fut alors seulement que lui revinrent en mémoire les sages conseils de Grimai et du capitaine.

1(8 ri-AMIiKIlGlC

— Di'lit'/.-voMs (In coinlc, lui avairnl-ils dil, à |mii pii-s diiiis les mi'-im'S termes ; il est capiihie de hiiil .

Ainsi c'élail uiio gin^rn^ de ruses cl (rrinbùches, une mierrcî d'Indien jciwny, de sauvage, «juo Réi^inald alhiil soutenir contre M. de iMorlay, — guerre d'aulanl plus dang^ereuse que le marquis, n'ayant pas recours aux mêmes ressources déloyales, était presque certain d'avance d'être vaincu.

— Non, disait-il avec une 6ncr{';ie farouche, quand j(; devrais à mon lonr m'cmparer du comte, je le forcerai bien, le poignard sur la gorge, à me rendre la fortune qu'il m'a volée !

Comme délerminalion extrême, ce parli iTtHait pas plus mauvais «ju'iin antre , mais il fallait saisir une occasion favorable.

Or ([uand se présenterait celle occasion?

11 ii'élait pas possible de prendre d'assaut riiôlcl du comte.

Si imparfaitement organisée que fût la police, si peu de respect (ju'on eût pour le guet, la police n'en faisait pas moins de temps en ttîmps de bonnes captures, et le guet n'était pas toujours rossé.

Si quelques gentilshommes, à la suite d'un trop copieux souper, étaient allés se joindre-sur le Pont-Neuf à messieurs les tire-laine pour dépouiller de leurs manteaux les bourgeois attardés, quelques-uns avaient payé de leur vie CL'tle folle équipée.

Tonte violence eût donc été momentanément téméraire. D'ailleurs le comte £0 tenait nécessairement sur ses gardes.

Flamberge, lui-même, l'homme d'expédients par excellence, se voyait acculé.

Provoquer M. de Morlay, c'était ce qu'il y avait de plus simple, car Flamberge l'aurait certainement tué ; mais il s'agissait d'abord de le rencontrer. Ensuite, le comte acceplerait-il le combat ? Certainement non !

Le dîner do nos deux amis fut le plus triste de tous ceux qu'ils avaient faits ensemble depuis dix jours.

Après le repas, ils serclirèrent chacun dans leur chambre.

Ils avaient encore vingt heures devant eux pour conjurer le danger qui les menaçait.

Mais le conjurer... comment?

Sans doute ils espéraient trouver chacun de leur côté dans la solitude le moven qui leur échappait...

La nuit les surprit pourtant l'un et l'autre, sans leur avoir apporté l'inspiration qu'ils cherchaient.

— C'est inutile, murmura Flamberge. Il faut que Réginald avoue au roi toute la vérité. Sa Majesté est calme, réfléchie, elle a du bon sens et de l'esprit, quoi qu'on en dise, elle saura distinguer l'innocent du coupable.

Il se préparait donc à descendre pour aller s'attabler encore devant un souper

aussi terne que le diner l'avait été, lorsqu'il entendit dans le corridor la voix bien connue de son aubergiste.

— Par ici, mesdames, disait-il, par ici !

Flamberg-e, persuadé que cette visite de femmes était destinée à Réginald, et soupçonnant un nouveau piège, ouvrit brusquement la porte de sa chambre qui, l'on s'en souvient, était, juste en face de celle occupée par le g-entilhomme.

11 aperçut son hôte, qui tenait une cire à la main et éclairait deux femmes, la maîtresse et la suivante, enveloppées de mantes épaisses et masquées toutes deux.

La maîtresse montait l'escalieravec une certaine difficulté et s'appuyait sur le bras de sa suivante.

— Justement, voici le capitaine ! s'écria l'aubergiste en voyant Flamberge. 11 introduisit les deux femmes dans la chambre et les fit asseoir, tandis que

Flamberge, confondu, lui demandait :

— C'est à moi que ces dames désirent parler?

— Oui, capitaine.

11 ferma la porte et se retira.

Flamberge regardait les deux femmes à la dérobée d'un air qui voulait dire :

— Oh ! vous n'aurez pas si facilement raison de moi que de Réginald.

— C'est bien vous, monsieur, qui êtes le capitaine Flamberge ? demanda l'inconnue d'une voix jeune et bien timbrée.

— J'ai cet honneur, madame.

— Vous êtes intimement lié avec le marquis de La Couldraye ?

— Nous avons fait ensemble un pacte de vie et de mort.

— Ainsi vous lui portez beaucoup d'intérêt ?

— Absolument comme s'il était mon fils^ madame.

— 11 est jeune et un peu étourdi, je crois.

— 11 est surtout loyal et courageux, madame.

— Oh! je le sais bien, s'écria-t-elle vivement. Mais vous êtes un homme mùr, plus raisonnable, par conséquent ; c'est pour cela que j'ai préféré m'adresser à vous.

— De quoi s'agit-il, madame?

— 11 s'agit d'un petit paquet destiné au marquis, mais qu'on m'a chargée de vous remettre pour lui, monsieur.

A ces mots l'inconnue lira de son sein un pli cacheté. Flamberge tendit la main.

— Pardon, dit-elle en le retirant vivement. Je ne vous le remettrai qu'à deux conditions...

— Parlez, madame, je verrai bien si elles sont acceptables.

— Vous allez demain matin au Louvre, je crois...

— En etfet, madame.

tlO ri.A.MIîKIMiK

— Mil liii'ii ! ciiiihiiiic, ]>r()inrllr/-mni d'altonl (im- suiis m- |)ai'lcr"'/, jias avaiif (Irmain au iiiari|iiis de la Nisilc i|ii(' vous avt'/, it(;ih!, oL ciisiiiLt' (|iji! \nii.s ii'ouviiit'/. pas ccll»' Icllrc avant de rtaiicliir la |ii)il(' du liOiivn;.

— S((iil-c«i là les di'U\ coiuliliiMis (jiio vous luimpuscz?

— Oui, iiuiiisiciir.

— Kl |ias daiilii!?

— l\is d'aiilri'.

— Alors je vous h; promcls, inadaine.

— Sur votre honneur ! insista rinconuuo.

— Sur mon lumncnr ! jural''liiniberge en étendant la main.

Elle lui donna aussilùL le pli (ju'elle tenait à la main, s'inclina i^racie,usemcnt et se diri;;ea vers la porto.

— Mais vous boitez, madame! s'écria le capitaine qui voulut lui oflrii' son bras.

— Oui, dit-elle avec ciïort. En montant votre escalier, tout à l'heure, j'ai fait un faux pas, je suis tombée sur le genou, et je m'aperçois que la douleur est plus vive que je ne me l'étais imaginé ; mais cela ne sera rien, je l'espère, — et je vous remercie, capitaine.

A ces mots elleprit le bras de sa compagne et sortit. Flambcrge l'éclaira et l'accompagna jusqu'au seuil de i'hôtcdierie.

Il remonta dans sa chambre en toute hâte et jeta les yeux sur le cachet de cire qui fermait l'enveloppe. Le cachet ne portait ni lettres ni armoiries, mais seulement l'empreinte en creux d'un ducat d'Espagne.

Il fut un peu déconcerté.

Cela ne pouvait lui fournir aucun renseignement sur la visite qu'il venait de recevoir.

Pourtant, il en était certain, l'inconnue était de haute naissance. Son langage, son ton, ses manières, ses habits, le parfum qui s'exhalait de sa personne, tout révélait une femme habituée au luxe et au grand monde.

Flamberge eut un mouvement de dépit et fut sur le point de briser le cachet.

— Diable ! fit-il aussitôt en se grattant l'oreille, j'ai juré sur l'honneur !... Il ne toucha pas au cachet.

— Et moi qui me moquais deRéginald, murmura-t-il, parce que l'on s'était adressé à son honneur, à sa discrétion, et qu'il en avait tenu compte... Me voilà tout aussi niais que lui.

Il était furieux contre lui-même, car, tout en respectant la parole qu'il avait donnée, il croyait commettre une sottise.

Il eut beau faire, il demeura fidèle à son serment.

Pour ne pas succomber cà la tentation, il posa la lettre dans son armoire, qu'il ferma à clef, mit la clef dans sa poche et descendit.

En vain il s'efl'orça d'oublier cette singulière visite. Sans cesse il pensait à

FLAMBEilGE m

celte pauvre jeune femme qui n'availpas craint de franchir une porte d'auberge, qui s'était même blessée dans l'escalier pour lui apporter une lettre. Il fallait vraiment qu'elle eût une grande importance, cette lettre. Il entra tout pensif dans la petite salle qui leur était réservée, et fut tout étonné d'y trouver Réginald, le visage rayonnant.

- — Ah ! mon ami ! dit-il à Flamberge en l'apercevant, je l'ai vue...

— Qui? fit le capitaine.

— Marguerite?

— Ah! c'est juste. Bon! vous voilà pour quelque temps la cervelle à l'envers. De grâce mon cher Réginald, un peu de calme! Songez que demain va se jouer pour vous une partie d'où dépend tout votre avenir.

Le jeune marquis baissa les yeux. Du calme, c'était facile à dire ! Mais tout son sang bouillonnait et son cœur tressaillait de joie à la pensée que Marguerite était auprès de lui !

Cependant il sut se contenir assez, pendant la soirée, pour ne pas trop insulter aux préoccupations de Flamberge.

Le lendemain matin, il étaiten apparence assez tranquille, quand il franchit avec lui la porte du Louvre.

En ce moment, il vit le capitaine s'arrêter et tirer de sa poche une lettre qu'il ouvrit.

Réginald s'arrêta également et regarda Flamberge, comme pour lui demander l'explication de sa conduite.

Le capitaine avait déchiré l'enveloppe et tenait à la main le papier qu'elle renfermait.

— Ceci, mon ami, dit-il au gentilhomme, vous est destiné; mais comme on se défie de votre étourderie, je vous demande pardon, — mais c'est le mot dont on s'est servi, — on m'a chargé de ne l'ouvrir et de ne vous le remettre qu'au moment oii nous franchirions la porte du Louvre.

— Qu'est-ce que cela signifie?

— Je n'en sais rien. Je vous dirai plus tard commentée papier m'est parvenu. Pour le moment, veuillez en prendre connaissance, car je me figure qu'il doit avoir une certaine importance.

A ces mots, il le tendit à Réginald, qui le prit et l'ouvrit précipitamment. Voici ce qu'il contenait :

« Je soussigné, marquis Réginald de La Couidraye, déclare par les présentes renoncer pour jamais à toute prétention sur les terres et châteaux provenant de la succession de feu mon père, reconnaissant en toute sincérité que le comte Edouard de Morlay en a été régulièrement investi.

» Paris, ce vingt-deux septembre, mil six cent quaranlo-deux. »

Signé : Ré(;l\ald de la Couldraye.

.Mais il lallail (jnc (•<; lût Hr^iiiald cii pcrsiuiiic (jiii r(i[ Ir papier dans les mains cl (jiii »'ii lil la li'clmc, pour (juil jn'il tlùcliiirr(!r la .si^Miaturo apposée au lias (lo co (locumonl.

Vax olTot, ainsi (pTil le lit remarquer au capilairie, l'écrilur»! était irrégulièro et tremlilée, et le nom n'avail mèmcî pas été tracé jusqu'au bout. Les trois dernii'res lelli'es étaient à peines visihN^s.

Flamberf^c, devant qui lléginald avait lu à demi- voix ces quelques lignes, no pouvait en croire ses oreilles.

Il arracha pour ainsi dire des mains du gentilhomme! le précieux j)apier el voulut s'assurer de visu qu'il n'était pas le jouet d'un songe.

— Je vous le disais bien, s'écria-t-il alors, que vous aviez signé quelque chose !

Iléginald n'en revenait pas.

— Mais qui vous a donné... halbutia-t-il.

— Bah! cela vous importe peu pour le moment, fit observer le capitaine. Allons voir la triste ligure que va faire le comte en présence de Sa Majesté, car aujourd'hui, ajouta-t-il en riant, je ne vous quitterais pas pour tout l'or du monde.

Ils franchirent lestement l'escalier et pénétrèrent dans l'antichambre du roi.

Le comte de Morlay s'y trouvait aussi, beaucoup moins arrogant que la veille, mais essayant de faire bonne contenance.

Quelques minutes après, ils furent introduits auprès du roi.

Réginald et le comte s'avancèrent; Flamberge resta à l'écart, près de la porte d'entrée...

— Ah! vous voilà, messieurs, dit le roi, en les saluant de la main. Puis s'adressant à M. de Morlay :

— Eh bien! comte, demanda-t-il, m'apportez-vous la preuve que vous devez fournir?

— Non, sire. M. le marquis, abusant de ma loyauté et sachant que je devais produire cette pièce devant Votre Majesté, ou me l'a volée ou fait voler hier soir.

Réginald allait s'emporter. Flamberge le calma d'un signe.

— Votre Majesté sera juge, répondit-il d'une voix que la colère faisait tremhier. Veut-elle m'accorder dix minutes et me permettre de lui raconter une histoire ?

— Une histoire ? fit Louis XIII. Oui, si elle est amusante.

— Elle est du moins instructive, sire.

— Eh bien ! je vous écoute, marquis.

Réginald lui raconta alors en entier la scène de la rue Galande, et lui apprit de quelle façon il avait su que la maison avait été louée par Bergeret, l'intendant du comte.

Régiuald avait suivi sa chaise pour savoir où elle demeurait. (Pogo 115.)

Le roi fronça sévèrement les sourcils.

— Est-il vrai, monsieur de Morlay? dcmanda-t-il.

— Sire, si Votre Majesté prête l'oreille à toutes les calomnies que Im débitera le marquis...

— C'est donc une calomnie, selon vous ? -— Oui, sire.

— L'afiirrnerlez-vous sur l'honneur?

LiV. 15. F. ROY, éditeu».

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