‹ FlambergeChapitre 7 sur 24 · IS · texte numérisé non relu

IS

Au iiioiiiciil i>ii le coiiiti- ;ill,iil lever la main. l'Iaiiihcf^c s'avança.

— Je crois hirii, siic, dil il, en s'adrcssaiit an mi, (|nr M. i]i' Muila\' sci-ail, lioMiino il se i>aijiiirr, mais j»; veux lui ('ijai'^iicr («îttc lionU-. Tout ce qur le marquis de La (louidraye a dil à Voire Majcslé esl scrujuiieiisiîmi'nl vrai. Je ne l'ai «luitlù que le (em])s nécessaire pour qu'il alli\l à ce rendez-vous ; mais je l'ai re- Jitinl nue denii-lienre après.

— Ciel homme en a menti hurla le comlc. Flamherge haussa les épaules.

— Qui èles-vous? lui demanda h^ roi.

— Le capitaine Flamberge, sire. M. di; Tréville vous donm-ia sur moi tous les renseignements...

— N'cst-co pas vous, fil le roi, qui commandiez dans la dernière guerre une compagnie d'aventuriers? — de vrais diables, par saint Louis !

— Moi-même, sire,

— Alors, je vous connais à merveille, ca])itainc. Continuez.

— C'esl moi sire, qui ai ramassé le cadavre du marquis, moi qui ai entendu les paroles qu'ont prononcées les coquins apostés par M. de Morlay. J"]iilin, sire, c'est à moi que, hier soir à sept heures, une personne que je n'ai jamais vue a remis le jiapicr qu'on avait obtenu par la ruse de la faiblesse de M. de La Couldraye.

— Ce papier, le voici, sire, fit impétueusement Réginald, en le tendant au roi. Votre Majesté verra dans quelles conditions il m'a été arraché.

Et comme Louis l'examinait attentivement :

— Voyez, sire, reprit-il, non seulement cet acte de renonciation n'est pas écrit de ma main, mais on jurerait que c'est celle d'un vieillard quia apposé son nom au bas de cette imposture.

Le roi se taisait et réfléchissait.

— Qu'avez-vous à répondre, monsieur de Morlay? interrogea-t-il.

— Que toute cette histoire est un mensonge, répondit le comte, et que ces deux hommes s'entendent pour duper Votre Majesté.

Louis hésitait.

— Approchez, marquis, dit-il enfin, et signez votre nom sur ce papier tel que vous le faites d'ordinaire.

Réginald s'approcha de la table que lui désignait le roi, prit une plume et signa.

— Plusieurs fois, insista Louis,

Réginald sig-na son nom cinq ou six fois de suite.

— Il suffit, dit le roi, Bonnez-moi cela.

Il prit la feuille de papier et compara les signatures avec celle qui figurait au bas de l'acte de renonciation.

— Il est évident, déclara-t-il enfin, que ce n'est pas la môme main qui, dans des conditions normales, a signé ces deux papiers.

11 se leva, un peu pâle.

— Tenez, dit-il au comte en lui montrant les deux feuilles, voyez vousmême, monsieur.

M. de Morlay s'inclina.

— Je vois, dit-il, que la bonne foi de Votre Majesté est définitivement surprise et que mes ennemis l'emportent.

— C'est bien heureux! fit le roi.

Et, d'un geste hautain, il montra la porte au comte.

— Allez, monsieur? ordonna-t-il.

M. de Morlay s'éloig'ua la rage au cœur.

— Quant à vous, marquis, continua le roi, soyez sans crainte. Je vais de ce pas chez le cardinal, je lui raconterai moi-même ce qui s'est passé, je lui remettrai ces pièces, et je le prierai de faire prompte justice.

A ces mots il le congédia, en lui faisant de la main un petit signe d'adieu. Réginald était fou de joie.

— Maintenant, dit-il à Flamberge en sortant, ne pensons qu'à Marg-uerite.

— Oh ! un instant, fit observer Flamberge ; vous ne la tenez pas encore votre fortune, mon pauvre ami !

— Comment! après ce que Sa Majesté vient de me promettre...

— Le roi est comme l'enfer, mon cher Réginald, répliqua le capitaine, il est pavé de bonnes intentions, mais...

Au lieu de continuer, il promena autour de lui un regard inquisiteur, afin de s'assurer que personne ne l'écoutait.

— Mais quoi? interrogea le marquis.

— Mais il n'est pas le roi, dit Flamberge si bas que Réginald l'entendit à peine.

— Et qui donc ?

Le capitaine saisit le bras du gentilhomme qu'il regarda bien en face, comme s'il ne pouvait se figurer que la question fût sérieuse.

Cependant le visage de Réginald trahissait un élonnement si sincère, que Flamberge prit en pitié tant de naïveté.

— Le véritable roi, mon cher, c'est le cardinal, lui dit-il, et n'oubliez pas, — c'est de vous-même que je le tiens, — que le comte de Morlay est un de ses amis, tandis que votre père était son ennemi acharné.

Réginald ne l'épliqua pas,

— Jouons serré, croyez-moi, fit le capitaine; ce n'est plus une audience du roi qu'il nous faut, c'est une audience du cardinal, et dès demain...

— C'est cela, approuva Réginald, demain nous nous en occuperons. Aujourd'hui je veux être tout à mon amour.

IIG rLAMIUCUGli

l'^lamluM'i;!' Ht' piil s'('ii)|(r(li(M' il<' soiiriiT. ('/('-tail liirii ainsi (pi'il av;iil Htr, insouciaiil. frivole, k''f;('r, saciiliaiil tout a une Unir, a un iim-ikI (h; niitans, u nu sourirt' tlo ft'inmo.

— AlU'Z donc ! dil-il au marquis, mais pas (rimpriidciu'c !

Uéginald \e qui lia eu lui proiucllanl unn sa^^tisso do. vieillard.

La veille, eu ciïet, il élait sorti vers quatre heures et avait rcnronlré la diichcsso de Villainc.

Elle était admirablement belle et richement parée. Assise dans un(! chaise élégante dont les porteurs étaient revêtus d'une livrée éclatantf;, elle lui lit l'eiïet do ces madones, que le cleri^é promène dans hîs cérémonies religieuses, (!l dont les magnificences du culte relèvent encore le prestigieux éclat.

Sur-le-champ, il avait suivi sa chaise pour savoir ou elle demeurait et l'en avait vue descendre sur le quai Saint-Paul.

Ce fut donc de ce côté qu'il se dirigea ajnès avoir serré la main (!•• l'Ianiberge.

HERMIMF. I)F. MOULAY

Pendant ce temps, le comte de Morlay, fou de rage et de désespoir, avait regagné son hôtel, car il avait maintenant un hôtel à Paris et menait grand train.

Cet hôtel était situé rue des Petit-Lions-Saint-Paul, c'est-à-dire derrière les maisons qui bordaient le quai sur lequel nous avons laissé Réginald.

Cette situation topographique est assez importante au point de vue des événements que nous allons raconter, pour que nous la signalions à l'attention du lecteur.

Nous insisterons également sur ce fait : que Réginald ignorait oii était situé l'hôtel de son oncle, qu'il n'y avait jamais mis les pieds, par conséquent, et qu'il n'avait pas la moindre envie de le connaître.

M. de Morlay l'avait acheté au commencement de l'année 1633, à l'époque où la mort de son frère lui permettait de disposer de plus amples ressources, il s'était décidé à quitter Tours.

Dans les relations que son frère avait formées jadis, il n'eut pas de peine à nouer de belles connaissances. Il se fit présenter à la cour, y mena grand train, et, ayant à opter entre deux partis qui étaient constamment en lutte, — celui du roi et

des reines ou celui du cardinal, — il se décida pour ce qu'on appelle « le côté du manche ».

En efTet, le cardinal avait déjà donné à plusieurs reprises l'exemple de sanglantes représailles envers ceux qui se révoltaient contre son autorité souveraine, et le comte n'était pas de ceux parmi lesquels se recrutent les martyrs.

Ce fut donc à Richelieu qu'il offrit ses services.

Le premier ministre n'eut garde de les refuser. Toujours en quêté d'hommes nouveaux et dévoués à ses intérêts, sachant du premier coup d'œil les apprécier h leur juste valeur, il comprit aisément de quelle utilité pouvait lui être le comte, s'il voulait être renseigné exactement sur l'état des esprits en province.

Là, comme partout, il y avait des mécontents, c'est vrai; mais la masse des petits gentilshommes, des gros bourgeois et du peuple lui-même, ne tenait pas à s'insurger contre le premier ministre, ni à s'engager dans une mauvaise cause dont ils étaient sûrs de payer les frais.

Quant au paysan, il était en ce temps-là le même qu'il est aujourd'hui : peu lui importait qui fût à la tête du gouvernement, puisqu'il était toujours forcé de payer ses impôts.

Malgré cette situation rassurante d'une contrée pacifique par excellence, le comte sut se rendre utile.

Il habitait Paris pendant l'hiver et la Touraine pendant l'été, ce qui lui permit de signaler à Richelieu ses principaux ennemis. Pour faire du zèle, il désigna même à la sévérité du cardinal certains gentilshommes qui ne songeaient guère à troubler la paix du royaume, mais qui, imbus de l'esprit caustique du pays, avaient risqué peut-être quelques plaisanteries imprudentes.

Le rôle qu'il jouait en Touraine n'était ignoré de personne. Réginald avait dit la vérité à Flamberge quand il lui avait affirmé que le comte était craint de tout le monde, mais qu'il n'était estimé de personne.

Qu'importait à M. de Morlay? il aimait mieux être craint qu'être aimé, puisque cela lui rapportait davantage.

De toutes ces bassesses il n'avait cependant pas retiré grand'chose. Richelieu n'était pas généreux envers les hommes qu'il méprisait. Seulement il avait permis au comte de venir lui faire sa cour à toute heure. De temps en temps, il avait réchauffé son zèle par quelques paroles bienveillantes. C'était tout.

Cela suffisait à M. de Morlay qui se croyait un personnage.

ir aurait donc été le plus heureux des hommes, si son cœur avait éprouvé les mêmes satisfactions que son ambition.

Mais il n'en était pas ainsi.

A l'âge de vingt et un ans, alors qu'il n'était qu'un simple cadet de famille, entièrement soumis aux volontés de son frère aîné et qui ne rêvait pas de devenir un homme politique, il avait épousé la fille d'un gentilhomme pauvre et obscur dont il s'était subitement épris.

A |HMii(' la possession ciil-t;!!»', salislail «•.i; raprioc j).'issa^cr, (juo In coinlr rcyrclla aiiit»n'm«'nt l«» inariaf^tî (pi'il avait conclu, f.l son fn-ic avait iiiutilnmrnt essayé de lui di-moiilrcr Irs iiicuiivéniiuils.

Il n'eut jias à frémir longtemps sur la laiili' (pi'il avait coitiiniso, car sa femme Miourut au bout de dix mois.

Mais elle laissa une fille, qu'on avait I)a[>lis6e du nom d'IIerminio, et pour laquelle M. de Morlay se sentit })ris d'une; insurmontable aversion.

Il habitait alors, à quatre lieues de Loches, \v. petit ch;\leau de la Bouillerie.

Dès qu'il eut enterré sa femme, il confia sa iilie à la fermière, se hâta de quitter le chAteau, et vint se fixer à Tours.

Plusieurs années s'écoulèrent. Malgré l'abandon dans lequel elle vivait, Ilerminie grandissait en âge et en beauté. Elle promettait même de devenir une très jolie personne.

Sur le rapport que lui avait fait sa f(;rmière, le comte alla voir cette enfant et fut émerveillé de sa gentillesse. Peut-être se serait-il décidé à la prendre chez lui, et à la faire élever plus convenablement, si un terrible accident n'était venu refroidir subitement les dispositons paternelles dans lesquelles il se trouvait.

Mal enseignée, mal surveillée, Ilerminie fit à l'âge de huit ans une chute terrible de cheval. On la rapporta au château avec une jambe cassée et un œil en sang-.

Au lieu de faire venir un bon chirurgien, la fermière, connaissant les dispositions du comte à l'égard de sa fille, appela un rebouteux.

Trois mois après Herminie était guérie, mais elle boitait et avait perdu l'œil droite.

Pour le coup, M. de Morlay ne voulut plus entendre parler d'elle.

Il menait à Tours une vie légèrement dissipée, lorsque son frère Henri le présenta chez M. de Laubremont.

C'était un conseiller au Parlement fort riche, d'une bonne noblesse de robe, et qui n'avait qu'une fille unique.

Le comte chercha aussitôt à tirer parti de cette situation.

Georgetle, la fille de M. de Laubremont avait dix-huit ans, était brune, fort jolie, et devait apporter en dot quatre cent mille livres, provenant du chef de sa mère, sans compter ce que son père lui laisserait plus tard.

M. de Morlay, qui n'avait d'abord songé qu'à faire une bonne affaire, devint bientôt vivement épris de Georgette.

Il avait alors trente-deux ans. Sa position s'était sensiblement améliorée par suite des largesses qu'il tenait de son frère aîné. Il demanda à M. de Laubremont la main de sa fille.

Le conseiller n'avait qu'un désir : c'était de faire entrer sa fille dans la noblesse d'épée. Il accuillit favorablement la demande du comte, mais ne voulut

FLAMBEIIGE H9

pas engager sa parole avant d'avoir consulLé sa fille. Il n'avait qu'elle au monde, disait-il, et voulait la laisser maîtresse absolue de se choisir un mari.

Georgette aimait Henri de La Couldraye, qui n'avait que deux ans de plus que sou frère; elle refusa.

On a vu dans les premières pages de ce récit comment M. de Morlay, irrité de ce refus, découvrit le nom de son rival préféré.

Il ne désespéra pourtant pas de triompher des répugnances de Georg-ette.

Le jour où Bergeret vint lui annoncer la mort du marquis de la Couldraye, le comte ne voulut laisser à aucun autre le soin d'apporter cette douloureuse nouvelle à la jeune fille.

Habillé de noir, les yeux encore gonflés de larmes hypocrites, le visage contrit, mais intérieurement enchanté d'enfoncer ce poignard dans le cœur de celle qui l'avait dédaigné. Il lui apprit la mort de Henri avec si peu de ménagements, que la jeune fille, éperdue de douleur, tomba foudroyée à ses pieds.

Le cri déchirant que poussa Georgette fut toute une révélation pour M. de Laubrcmont.

Il comprit que si sa fille avait refusé la main du comte, c'est qu'elle aimait Henri et attendait son retour pour lui donner sa main.

— Vous avez été cruel, monsieur, dit-il simplement à M. de Morlay.

A ces mots, l'infortuné père prit dans ses bras le corps de Georgette et le transporta dans sa chambre, laissant le comte livré aux réflexions les plus amères.

— J'ai peut-être été un peu vite... murmura-t-il en se retirant.

Sous prétexte dj s'informer de la santé de Georgette, il revint deux jours après.

M. de Laubremont lui fit dire qu'il était trop soufl"rant lui-même pour le recevoir.

Le comte s'informa près des laquais et apprit qu'en effet, depuis soixante heures, M. de Laubremont n'avait pas quitté le chevet de sa fille.

Quant à Georgette, elle était atteinte d'une fièvre cérébrale tellement violente que le médecin l'avait condamnée.

— -'Si elle ne perd pas la vie," avait-il dit, eJle perdra la raison.

M. de Morlay ne croyait guère aux oracles de la Faculté.

— Bah! cela se passera, pensait-il, et j'épouserai Georgette.

Il profita de la maladie de la pauvre enfant pour aller visiter les uns après les autres, les principaux tenanciers du marquis et pour leur rappeler le serment qu'ils avaient prôté.

Quand il se fut assuré de leur obéissance, il procéda peu à peu au système d'éliminination qu'il avait adopté, et remplaça par des gens à lui les serviteurs «iout il connaissait de longue date le dévouement aux intérêts du marquis.

Bergeret lui fut en cette circonstance d'une grande utilité. Ce fut lui qui prit

en sous-ortln! radiuini.strali(jn de. hi l'oiliiiie tien La (lijiildniyc, lui ()iii drossii les listes (lo proscription.

L()rs(iu'onrm M. tlo Morlay rcviiil ;i Tours, il se présenta de nouvean eliez iM. do lianhreniont.

— Voilà votre anivre, inonsienr, dil le conseiller en hii mf)nlrant sa fille. Le comte recula époiivanlé.

fieorgelle, à pcino convalescente, était devant lui, pale, amaigrie, l'ombre de ce qu'elle avait été.

Elle promenait autour d'elle un œil hagard, duquel la vie semblait s'être retirée. Ses traits altérés n'avaient plus la moindre expression.

Elle était folle !

M. de Laubremont avait espéré d'abord que cette folie ne serait que passagère, et que; le corps, en reprenant des forces, rendrait à l'esprit son ancienne vivacité.

Sa déception fut cruelle quand il vit s'affermir la santé de sa fille, mais l'esprit et le cœur rester dans le môme anéantissement.

Georgclle ne reconnaissait personne, à l'exception de son père, qui, durant cette longue maladie, l'avait soignée avec une sollicitude maternelle.

Parfois la pauvre enfant paraissait recouvrer une lueur de raison. Elle se rendait dans le jardin de M. de Laubremont, au fond de celte chambre de verdure qu'elle affectionnait jadis, et restait là des heures entières, méditative et absorbée.

Elle ne disait pas un mot, mais elle avait l'air de penser réellement à quelque chose.

La première fois que son père la surprit ainsi, il crut que le calme allait renaître au fond de cette âme troublée.

Il s'approcha d'elle et, doucement, lui prit la main.

— A quoi penses-tu? lui demanda-t-il de ce ton câlin qu'on emploie pour parler aux malades.

— Henri va venir, répondit-elle en souriant, je l'attends.

Telle était la seule phrase qu'elle prononçait régulièrement quand M. de Laubremont l'interrogeait.

Il y renonça.

Lorsqu'elle se trouva en présence du comte, au sortir de cette crise douloureuse qui avait mis sa vie en danger, elle se pelotonna comme un enfant pris de peur.

Cependant elle ne le reconnut pas.

M. de Laubremont, qui avait remarqué chez sa fille ce mouvement absolument instinctif, puisque la réflexion n'y était pour rien, s'imagina que les visites du comte étaient appelées à opérer une diversion salutaire.

Il fit donc à M. de Morlay un accueil dos plus avenants.

— Caïn, qu'astu fait de ton frère? lui dit-elle. (Page 122.)

Mais, quand revint le comte, Georgette, dont il voulut prendre la main, la retira avec vivacité. La troisième fois, ce fut avec un geste de terreur qu'elle lo vit entrer.

A mesure qu'il multipliait ses visites, et qu'elle reprenait des forces, l'aversion qu'elle éprouvait pour lui se trahissait d'une manière de plus en plus manifeste. M. de Laubremont se demandait s'il était dans la bonne voie. Il ne s'expliquait pas pourquoi sa fille avait le comte en horreur.

LiV. 10. F. Roy, éditeur.

IM FLAMKKHGB

('l'hii-ci SI» llallail loujoiii's dn la rainonci' à la raison.

Isllcavail hcaii rlrt^ folle, rllc élail loiijoiirs riclic. Si M. de Lanhirnioiil avait voulu la lui douiuT, il l'aui-ail ju'isc eu (Irpil (le sa IcriihN' maladie

Poursuivant son hul avi^c cotte opinlAlrolé <|ui <ous(ituail le loud de sou caractère, il S(> nionlrail plus assirlu (|ue jamais cliez le consf'illec.

In jour, quand il se ])résenta, un des lacpiai.s de iM. de l^auhremont lui v(tpondit (juc (ieorgelte était dans le jardin a.\o.c son père, et lui indiqua l'endroit où la malheureuse enfant se tenait habituellement.

— Oui, je sais, dit le comte d'un ton déf^aç^é, je vais les rejoindre.

Certes, il la connaissait cette chambre de verdure! C'était là que, dix mois plus tôt, il avait surpris certain soir son frère Henri, échangeant avecGeorgettc des serments d'amour éternel.

Il se dirigea de ce côté et pénétra dans le bosquet sans avoir été entendu.

Soit que la jeune fille fût surprise de cette brusque aj)parition, soit que la présence de M. de Morlay dans cet endroit l'irritûl, elle se dressa comme un ressort, courut à lui, le saisit par le bras, puis, le repoussant avec une extrême violence :

— Gain, qu'as-tu fait de ton frère? lui dit-elle. M. de Morlay devint blanc comme un linge.

M. de Laubremont s'était empressé de se lever, avait pris Georgette par la taille et s'efforçait de la ramènera sa place. Jamais il ne l'avait vue si agitée depuis sa convalescence.

Quant au comte, il demeurait là, le visage bouleversé, l'attitude embarrassée, laissant errer sur ses lèvres un sourire aussi pâle qu'un soleil de pluie, ne sachant s'il devait avancer ou reculer.

Cependant M. de Laubremont avait réussi à ramener Georgette et à la faire asseoir.

Mais il ne l'avait pas calmée.

Quand elle vit M. de Morlay toujours debout à l'entrée du bosquet, elle se leva une seconde fois.

— Tu l'as tué ! dit-elle en étendant le bras avec un geste de sibylle. Assassin ! assassin! répéta-t-elle par deux fois, en faisant par deux fois aussi un mouvement du bras comme pour lui jeter sa malédiction.

En même temps elle était en proie à une surexcitation qui fit craindre à M. de Laubremont une crise violente.

— Je vous en prie, comte, fit-il en l'entraînant presque de force, ne restez pas une seconde de plus ici.

— Comment! se récria M. de Morlay, est-ce que vous croyez à l'horrible accusation que votre fille...

— Si j'y croyais, répliqua le conseiller, ce n'est pas moi qui vous recondui-

rais à la porte de cotte maison maudite, je chargerais de ce soin mes laquais armés de bâtons.

— Monsieur! fit le comte, vous oubliez à qui vous parlez !

— J'oublie! dit M. de Laubremont avec un sourire empreint de douleur et d'amertume. Il est fort heureux que j'oublie que le malheur est entré avec vous dans cette demeure. Je ne vous accuse pas, moi, c'est tout ce que je peux faire; mais vous comprendrez, monsieur, que j'aime mieux renoncer pour l'avenir à l'honneur de vos visites que d'exposer de nouveau ma fille à des crises du genre de celle que vous avez provoquée.

— Ainsi, vous me chassez ! s'écria M. de Morlay, qui voyait s'effondrer tout à coup les espérances qu'il avait conçues.

— Je ne vous chasse pas, comte. Je vous supplie, au nom de l'amitié que j'avais pour votre frère, de celle que je vous ai toujours témoig'née jusqu'à ce jour, et dans l'intérêt de ma chère malade, de suspendre momentanément vos visites.

— Il suffit, monsieur, fit M. de Morlay avec raideur.

Il salua à peine et se retira, s'efforçant de grandir sa petite taille à la hauteur de la dignité qu'il affectait.

Depuis cette époque, il ne mit jamais les pieds chez M. Laubremont, et partit pour Paris quelque jours après.

Quant à M. de Laubremont, soit qu'il craignît réellement pour Georgette, soit qu'il partageât dans une certaine mesure l'horreur qu'elle éprouvait pour le comte, il n'essaya jamais de renouer des relations si tristement rompues.

Tel fut le dénouement du second amour de M. de Morlay.

Il ne songea plus qu'à satisfaire son ambition.

Pendant les premières années qui suivirent son arrivée à la cour, cette ambition trouva ample carrière, et pourtant, quand il rentrait, le soir, après une journée insipide passée en grande partie dans l'antichambre du cardinal, il trouvait sa maison bien vide !

Il n'avait pas un ami ; seul, Bergeret restait là, fidèle au poste, et arrondissant probablement chaque jour le mag'ot qu'il économisait pour ses vieux jours. Mais, aux yeux de M. de Morlay, Berg-eret n'était pas un ami.

Il lui avait donné les trente mille livres que celui-ci avait réclamées le jour où il avait annoncé à son maître la mort du marquis de La Couldraye, mais il n'avait jamais interrogé son intendant sur les circonstances qui avaient accompagné cette mort.

Bergeret était donc pour le comte quelque chose comme un remords.

Aussi finit-il par se lasser d'être constamment en semblable compagnie. Mais quelle autre compagnie pouvait-il avoir? n'était-il pas seul au monde?

Seul? pas tout à fait ! Il se souvint qu'il avait une fille.

Lors (lu Noya-c (ju'il luisail tous les uns cii ruiirruinu, il se rciidil au chAli'au (le la Uonillciit'.

La fonuicn' lui lil (rilcrnuiiio un si poin])oux élo^M', lui vanla si rlialourrusemiMil Icsrxquiscs (|nalilt''s du cd'ur de la pauvre cufaul, que h; comte se décida ù la piendie avec lui, sans trop savoir encore quel rôle il lui ferait remplir dans sa maison.

La pauvrt! llorminic était laide; assurément dans le sens vulgaire du mot; mais, on la considérant avec attention, on voyait (jn'cllt; était déliyurée plutôt que laide.

Elle avail surtout un sourire charmant un peu mélancoliquo peut-être, mais qui Y0U8 allait à l'àmo, tant il était empreint de douceur et de résignation.

On devinait qu'elle ne se faisait pas illusion sur les imperfections que son accident lui avait causées. Elle se savait laide et n'ii^norait pas que lavenir, qui pour les jeunes iilles se pare ordinairement de couleur si riantes, ne lui réservait que des déboires.

Elle avait quinze ans lorsque son père l'installa définitivement dans sa maison.

On lui avail dit qu'elle ;ivait nn cousin, Héi^inald. On lui avait raconté comment le feu marquis de La Couldraye avait laissé à son frère l'administration de sa fortune.

Elle était donc persuadée que tôt ou tard cette fortune reviendrait à Réginald, quelle connaissait à peine. Elle l'avait vu pour la première fois un jour que, surpris par l'orage, il était venu demander asile au château de la Bouillerie. Depuis cette époque, elle ne l'avait aperçu que deux ou trois fois et n'avait fait qu'échanger avec lui nn salut cérémonieux.

Aussi fut-elle très étonnée d'apprendre que son père soutenait contre son cousin un procès devant le parlement. Loin de cacher sa façon de penser au comte, elle lui dit combien elle trouvait injuste qu'il ne restituât pas à Réginald l'héritage dos La Couldraye... M. de Morlay coupa court à ces observations, en la priant brutalement de se mêler de ce qui la regardait.

llerminie ne répondit pas et devint plus triste encore. Elle n'était pas au bout l

Elle fut bien plus surprise encore quand elle apprit que le Parlement avait rejeté la demande de Réginald, et quand elle vit que le comte gardait par devers lui la fortune qu'il avait usurpée.

Sans avoir reçu une éducation bien soignée, elle tenait du moins de sa mère adoptive des principes solides de morale et de religion. Elle savait distinguer le juste de l'injuste et avait la conscience trop droite pour qu'il lui fût possible de s'égarer.

Le résultat de ce procès fut donc pour elle un premier déboire. Elle perdit le respect de son père !

Elle avait trop le sentiment de ses devoirs pour eu laisser rien paraître.

Aussi le comte trouva en elle une enfant soumise, à défaut d'un instrument docile. Elle prit soin de la maison avec un zèle et une intelligence auxquels M. de Morlay n'était pas habitué et dont il constata bientôt les résultats bienfaisants.

Chacun sait quelle transformation amène la présence d'une femme dans un ménage de garçon.

Le comte assista à cette métamorphose avec une satisfaction qui lui était inconnue, et commença à savourer positivement les joies de la paternité.

S'il no parla pas à Herminie de ses affaires personnelles, il lui laissa le soin d'administrer son intérieur en toute liberté, lui remit les clefs de la maison,, et força même Bergeret qui, dans le principe, s'était montré un peu rebelle, à s'incliner devant cette autorité.

De son côté, sachant que Bergeret avait depuis long'temps toute la confiance de son maître, Herminie s'attacha à conquérir les bonnes grâces de l'intendant. Elle sut si bien l'envelopper dans le réseau de ses grâces enfantines et de ses petites ruses innocentes, qu'elle finit par faire de lui ce qu'elle voulut.

Par Bergeret elle savait tout ce que son père ne lui disait pas. Et elle lui arrachait ces confidences avec une telle habileté, qu'il ne s'apercevait pas luimôme des indiscrétions qu'il commettait.

Bergeret avait fini par se considérer comme faisant partie de la maison. En parlant de son maîlre, il disait nous, et il le disait avec d'autant plus de raison, que, loin d'avoir perdu de son ascendant sur l'esprit du comte, il avait acquis au contraire une plus grande influence depuis la mort du marquis.

S'agissait-il de demander un conseil, de combiner un plan, de surmonter une difficulté? Vite M. de Morlay faisait appeler Bergeret, dont l'esprit méchant, mais inventif, n'était jamais en défaut.

Lorsqu'aprèsle jugement rendu par le Parlement, le comte vit que Réginald ne se tenait pas pour battu, et manifestait devant tout le monde la résolution d'eu appeler au roi, il chercha un moyen de détourner ce malheur et consulta son intendant.

Ce fut Bergeret qui songea à marier Herminie avec Réginald et qui se chargea d'obtenir le consentement de la jeune fille.

Après avoir célébré bien haut le courage et la beauté de Réginald, et remarquant qu'elle écoutait volontier."? ce pompeux éloge, il lui communiqua le projet qu'il avait formé.

Le visage d'Herminie s'éclaira tout d'abord d'une joie céleste; mais, songeant au piteux effet que produirait sa laideur à côté de ce beau cavalier, elle retomba dans la mélancolie qui lui était habituelle.

— Non, dit-elle^ mauvais moyen; mon cousin ne voudra pas d'une femme telle que moi.

— Qu'en savez-vo^us? fit Bergeret- Permettez-moi toujours de l'essayer.

— S'il no s'ai^issiiil i[uv Ai' moi, J(; vuiisli! dcrciuliais loniiclluincMl, rfjMjiidilclli' avec énoi'f^itj; mais si vous (îulrcvoy»'/, la possiliililn do moltn», nu Icnin; anx dissensions i|ni i\ons divisent cl dr, rcndii! ù Kéf^inaid la foiliinr (|iii lui a|ijiarlicnl, jf vous y autorise.

iNourrissail-elK' le socreL espoir que ceLLu déniarcluî avait une clianco sur cent de réussir? V.e n'est pas probable.

Kl ptiuilani c'est h cet endroit [irécis do sa vie (jucî se j)Iaco le l'ait sif,'^ni(icalif ({U(> nous allons raconter.

Le hruit s'était répandu (ju'un certain do(;teur allemand, du n(nn de Mcjseï'. était arrivé à l*aris, et (ju'il se flattait do remplacer par des yeux d'émail ceux qu'un accident vous avait fait perdre.

La chose était ttdlenuMit nouvelhî (ju'olle semblait miraculeuse.

Les médecins do Paris la déclarèrent absurde, irréalisable, et prétendirent qu'une telle opération amènerait infailliblement chez les patients une cécité conij)lète.

Tous ceux qui étaient atteints de cette infirmité aimèrent mieux rester borgnes que devenir aveugles, et le savant docteur en fut pour ses frais de voyage.

Il avait pourtant d(;s yeux de toutes les nuances. Quelques curieux étaient allés les voir et n'avaient pas tari sur leur transparence et sur leur éclat.

Herminie n'ignorait rien de tout cela.

Bravant le danger qu'on lui avait signalé, elle se rendit chez le docteur qui fermait sa valise et se préparait au départ.

Il lui demanda brusquement ce qu'elle voulait.

Elle lui montra son œil terne et mort avec un geste de désespoir.

— Si vous étiez un homme, lui dit-il d'un ton bourru, je vous mettrais à la porte; mais vous êtes une femme, asseyez-vous.

A ces mots il prit sa trousse et s'approcha d'IIerminie.

— Au contraire, reprit-il. Quand ce ne serait que pour faire enrager tous ces imbéciles, je ne suis pas fâché de leur laisser un échantillon de mon savoir faire.

11 procéda en effet à l'opération avec une habileté extraordinaire, prescrivit à la malade certains soins indispensables, etlui donna quatre yeux si absolument semblables à celui (jui lui restait, qu'elle en fut émerveillée.

Elle avait apporté avec elle une grosse somme d'argent qu'elle voulut remettre au docteur, mais il la repoussa avec colère.

— Non, dit-il. Quand vous serez guérie, montrez seulement ce dont je suis capable à tous vos ânes de chirurgiens et je serai suffisamment payé.

— Il fit comme il l'avait dit. Après être resté huit jours encore pour suivre l'opération qu'il avait faite, il s'éloigna.

La première fois qu'Herminie se présenta devant son père avec l'œil que lui avait posé le docteur Moser, le comte poussa un long cri de surprise.

Positivement sa fille n'était plus la môme. Son visage avait une toute autre expression.

Ce fut une véritable joie pour le cœur d'Herminie. Elle produisit sur Berg-eret le même effet surprenant lorsqu'il arriva.

Malheureusement il apportait une mauvaise nouvelle.

Réginaldavait refusé sa main, — non pas, avait-il dit, parce qu'elle est borgne et boiteuse, — mais parce q.u'elle est la fille du comte de Morlay.

Il faut rendre justice à Bergeret : il répéta mot pour mot les expressions que Réginald avait employées.

Tout espoir était donc perdu de terminer à l'amiable le différend qui s'était élevé entre l'oncle et le neveu. Mais Herminie ne renonça pas pour cela au désir de suivre pas à pas les phases diverses que cette affaire allait subir.

Par Bergeret elle se fit expliquer tout ce que le comte allait tenter pour triompher. Ce fut ainsi qu'elle apprit l'arrivée de Réginald à Paris en compagnie d'un aventurier nommé Flamberge, et qu'elle fut instruite du séduisant guet-apens qu'on préparait à son cousin dans la maison delà rue Galande.

Elle ne fit pas la moindre observation sur l'indélicatesse d'un pareil procédé. Elle se montra même plus curieuse encore de savoir ce qui en résulterait et il fallut que Bergeret lui mît sous les yeux l'acte de renonciation que Réginald avait signé.

Le lendemain, sachant que son père devait produire cette pièce accablante elle demanda à Bergeret comment l'audience royale s'était terminée.

— Ah! mademoiselle! nous sommes perdus ! s'écria Bergeret. 11 y a un traître dans la maison. Cette pièce, on nous l'a volée.

— Que dites-vous?

— Oui, mademoiselle. Quand M. le comte a voulu la prendre ce matin avant de partir dans le tiroir de la table où il l'avait enfermée, elle avait disparu!

— Qu'est-elle devenue?

— Elle est entre les mains du marquis, qui n'a pas craint de la montrer au roi, après lui avoir raconté l'histoire de la rue Galande.

— Et qu'a dit Sa Majesté?

— Elle a congédié votre père assez durement et a promis au marquis que le cardinal ferait prompte justice.

— Ainsi mon cousin va rentrer incessamment en possession de cette fortune?

— Peste ! comme vous y allez, mademoiselle! Vous vous imaginez donc que M. de Morlay se tient pour battu? Pas encore!

— A la bonne heure ! fit Herminie. Quel nouveau projet a-t-il formé?

— Nous n'en avons pas encore parlé, mademoiselle. A peine le comte vient-il de quitter le Louvre.

— Oh ! vous n'êtes pas embarrassé pour si peu, vous, Bergeret, et je suis

128 IJ.AiMUKHGfcî

ct'ilaiiit' (|ii(' \(Mis aiiiT/, jiioiii|ilriii('iil Iioiim' ([ii('|i|iic unliT comliiiiaisoii jiliis sùic (|iu' la |iiriMi(T('.

— .l'y songerai, madomoistilU», soyez lraM(|iiill»!, dil-il fii s'en ailaiil. I']l loiil i^oiillé d'ormicil à la suilc des coiiipliirKMils (|iril avait l'iirus :

— DrcidiMuciit ('ll(! (^sLcliannaiilc, iiuiriniiiait-il, si je ne lu'apjxdai.s j)as lîcrgcii'l litiit rourl...

Il iiai'hcva |)as sa pciisc'O, mais un f^ros sonjiir s'('!cha])pa dn sa i)oitrinc. (Juciijiics luimilcs a})r».>s, le ronilc viiil clKircher sa lillc pour la (•(jiidiiiir à lal)l(\

Il clail grave et soucieux.

— Vous me paraissez bien triste, mon père, lui dit-elle.

— Je suis plus que triste, mon en}"aiil,je suisafllifié!

— De (juoi ?

— On m'a volé hier un papier de la plus haut(i imi>orlance.

— Vraiment? qui donc?

— Ah ! si je le savais, je le tuerais... Ilerminie ne put réprimer un signe de terreur.

— Eh hien! qu'as-lu donc? lui dit le comte.

— Ecoutez donc, j'ai peur, répondit-ello en som-iant. Vous parlez de tuer quelqu'un comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.

Elle était dans une fort triste situation, cette pauvre Ilerminie.

Sachant que son père avait éprouvé pendant longtemps pour elle une insurmontable aversion, elle ne pouvait pas l'aimer de cet amour filial, profond, ardent, irréfléchi, qui engendre les sacrifices. C'était par devoir et parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement, qu'elle était venue habiter avec le comte.

Elevée par une brave et honnête femme, qui n'était à vrai dire qu'une paysanne et font la franchise brutale ne lui avait rien caché, elle avait été nourrie pendant quinze ans dans cette idée qu'elle ne quitterait jamais le château de la liouillerie, qu'elle y vivrait et qu'elle y mourrait seule, sans famille et sans amis.

Si son père avait été plus affectueux, si elle l'avait jugé surtout digne de son respect, bien certainement elle aurait oublié ces quinze années d'abandon ; elle se serait livrée avec joie aux caresses dont elle avait été sevrée jusqu'alors et dont son âme aimante avait tant besoin.

Mais le comte était un cœur sec, peu familier avec les tendresses paternelles. 11 eut beau vouloir jouer ce rôle de père auquel il ne s'était jamais essayé, il ne sut pas retrouver les paroles nécessaires pour cautériser les blessures qu'il avait faites, ni pour capter l'amour et la confiance de sa fille. Ses baisers effleuraient froidement la joue sans aller jusqu'au cœur de son enfant.

Ce qu'il voyait en elle avant tout, c'était une femme de tête et d'ordre qui entretenait parfaitement sa maison et qui le débarrassait des mille et un soucis que les questions de détail entraînent toujours avec elles.

PLAMBERGE

— Ahl mademoiselle, nous sommes perdus! Il y a un traître dans la maison I (Page 127.)

Herminie le sentait bien. Elle était la première domestique de son père, pas autre chose.

Ce n'était pas auprès d'elle que le comte s'épanchait, c'était auprès de Bergeret, son confident, on pourrait dire presque son complice.

D'ailleurs les deux natures du père et de la fille étaient diamétralement opposées. L'un et l'autre s'en apercevaient tous les jours. < Pour faire d'IIerminie un second lui-môme, il aurait fallu qu'il ne laissât à

LiV. 17. F.ROY, éditew.

perstnmc {iiitrc le soin de rélmcr, (|ii'il lui inonilAl di'S l'nifaïK'c srs insliiicls

pervers, cfilculaUMirs, ôtioislcs. El, rdiii il m; l'avail jias l'ail, il rnicoiilni en

elle, sillon un (Uincnii, du moins nn contiadiclrur, le j^iii inrnu- ou t-||r mira dans sa maison.

VA\v ne connaissait }»as son [iîm'c à ('(dlc ûpoijni'. I^llu s'imaginait lronv»'r en Ini un homme loyal et bon, comme les autres. Le procès (ju'il soutint conli'e Uég-inald lui dessilla les yeux, J'ille eut la naixcté de montrer son étonnement et do donner tort à M. de Morluy. Ce fut une faute, mais comment pouvait-elle se liguror que c'en était une?

Elle s'en apcr(j.ut k la colère que ses observations avaient provoquée, mais il était trop tard! Dès ce; jour-là, le comte avait compris qu'entre sa lille et lui il n'y avait pas la moindre communauté d'idées.

Il fut sur le point de la renvoyer au cluYteau de la Jionillerie. Cependant, comme elle avait déjà donné des preuves de ses aptitudes et de son économie, il la garda près de lui.

Bien lui en prit. Jamais, à dater de ce moment, une seule parole de blâme ne tomba des lèvres de la pauvre enfant, l'allé n'essaya pas plus de provoquer les confidences de son père que celui-ci n'eut l'idée de l'entretenir de ses allaires ni de lui communiquer ses projets.

Une seule fois elle avait été consultée, c'était à propos du mariage auquel on avait songé pour elle avec Réi^inald. Encore son père n'avait-il pas voulu se charger auprès d'elle de cett(^ mission délicate.

En somme, on le voit, llerminie était une nature honnête, franche, bonne et douce. Une mère aurait fait d'elle un ange de vertu et de charité.

M. de Morlay, lui, la contraignit à refouler ces précieuses qualités, et jeta dans cette àme candide un trouble profond, en y semant le doute et la perversité de ses doctrines.

Sans le terrible accident qui l'avait défigurée, la pauvre enfant eût été presque une perfection.

Sans insister sur la finesse de ses traits, sur la transparence de son teint, sur la délicatesse do ses attaches, sur la petitesse de ses pieds et de ses mains, il suffisait d'examiner sa taille souple et bien cambrée, sa gorge ferme et arrondie, ses épaules bien effacées, ses hanches nettement accusées, et surtout la grâce de ses moindres mouvements, pour deviner que ses formes n'avaient rien à envier aux plus purs modèles de la statuaire antique.

M. de Morlay n'avait fait attention à aucun de ces charmants détails que, le premier, il aurait du remarquer. Il était tellement dévoré d'ambition que cette fièvre ne laissait aucun repos à son corps ni à sa pensée.

Fort du crédit qu'il avait trouvé auprès du cardinal de Richelieu, enorgueilli par l'importance qu'il s'attribuait, il avait passé dix années à se venger de ceux qui l'avaient humilié jadis.

Croyant ne devoir qu'à son propre mérite la petite infliionce dont il jouissait, il en avait conçu une vanité insupportable, do sorte que non seulement il était craint, mais il était détesté.

On s'était étonné souvent que le comte fût devenu un des agents les plus actifs du premier ministre. C'était cependant bien simple.

Richelieu n'était pas généreux. Avoir un serviteur à lui, bien soumis, bien dévoué, bien zélé, et ne pas le payer, c'était à ses yeux le comble d'une sage administration.

Or M. de Morlay, qui était riche, n'avait besoin de rien. Il avait rendu de véritables services au cardinal, lui avait adressé des rapports plus détaillés que ne l'auraient fait les agents les mieux appointés. Que fallait-il de plus au premier ministre? L'économie n'était-elle pas indiscutable?

Qu'importait à Richelieu de faire l'aumône d'un regard à cet assoiffé de faveur, ou de laisser tomber à point un mot bienveillant? Aurait-il trouvé beaucoup d'hommes, et surtout de gentilshommes, qui se seraient contentés de si peu? Assurément non. Voilà pourquoi il s'était servi du comte de Morlay.

Avait-il pour cela épousé les querelles mesquines du vindicatif ambitieux? Avait-il ajouté une foi aveugle aux rapports qu'il avait reçus? Non. Il s'était contenté d'en prendre ce qui lui importait et avait oublié le reste.

Deux noms seulement lui étaient restés dans la mémoire : ceux du marquis de La Couldraye et de M. de Laubremont, parce que, dans les rapports de M. de Morlay, dans tous les entretiens qu'il avait eus avec lui, ces deux noms s'étaient représentés avec une opiniâtreté infatigable.

Richelieu avait deviné sans peine pourquoi le comte se montrait si acharné. Évidemment ces deux hommes étaient les ennemis personnels de M. de Morlay.

Par curiosité, il avait fait demander sur eux des renseignements par un autre agent, absolument désintéressé dans la question.

Il avait appris que M. de Laubremont était conseiller au Parlement de Touraine, fort riche, très considéré, très intéressant môme depuis que sa fille unique était folle, et qu'il n'était devenu l'ennemi du comte que du jour oii il avait refusé de lui donner Georgette.

Quant au marquis de La Couldraye, c'était autre chose.

On avait bien dit à Richelieu que Réginald vivait seul au fond de sa province et ne s'occupait pas du tout de politique ; on lui avait dit aussi que, s'il était l'ennemi personnel du comte, c'est que celui-ci détenait injustement la fortune des La Couldraye et ne voulait pas s'en dessaisir; mais le cardinal ne pouvait pas oublier que le feu marquis avait fait cause commune avec M. de Montmorency, qu'il était mort en rebelle et les armes à la main.

Du vivant du feu marquis, tout le monde savait combien il était aveuglément dévoué au roi, à la reine mère, à Anne d'Autriche et même à Gaston d'Orléans, qui le méritait si peu! Ne s'était-il pas ligué vingt fois avec les Vendôme, les

Condr, It's ('oiili, les Soissoiis, les (!'( )rMai»(), Ifs Piiylaiirt'us? N'avîiil-il pas mérilù dix fois de parltiucr la mort saii^'Iaiilo de (llialais à NaiiU^s, dn (!al)aslaii à I.yon, d»^ rKslan^<» au l*onl-Saint,-Msj»ril., de Conucnin à Wh.'n'r^, de Moulmoroncy à 'roiilousc?

Lo prie d«' lléj^iiiald avait donc été notoirement en hostilité constante avec le cardinal.

Son lils n'avait pas suivi la mArno voie, c'est vrai, mais il ('■tait si jounn ! Pouvait-on lépondro de l'avenir? S(;rail-il hostile ou favoralde au minisire qui avait livré ;\ la hache du bourreau \o.s plus intimes amis de sou père? Il y avait plus à craindre qu'à espérer de lui.

Aussi, si le cardinal avait rayé le nom de M. de Laubremont des listes de proscrijilion que le comte avait dressées, il y avait celui du jeune marquis de La Couidraye.

M. de Morlay avait bien remarqué l'éclair de haine dont s'allumait Tu'il du premier ministre, toutes les fois que ce nom abhorré résonnait à son oreille. Il avait soin de le prononcer souvent, afin d'attiser à son profit cette haine salutaire.

Se doutant bien que tôt ou tard Réginald réclamerait son patrimoine, il s'était préparé de longue main à la lutte, en s'assurant l'alliance toute-puissante de Richelieu.

On voit que Grimai et Flamberg-e, tout en mettant le jeune marquis en i^arde contre les perfidies de M. de Morlay, étaient bien loin de soupçonner la trame que cet oncle dénaturé avait ourdie déjà contre son neveu.

Réginald s'en doutait encore bitm moins. Il était jeune, confiant, loyal; il avait pour lui le bon droit, il se croyait sur du succès, surtout depuis qu'il avait la parole du roi.

Aussi, lorsqu'il avait quitté Flamberge, s'était-il élancé radieux vers l'hôtel de la duchesse de Yillaine.

Toute la journée il erra sur les quais, se tenant prudemment à distance, les yeux fixés de loin sur ce paradis qui renfermait son idole, espérant voir sortir Marguerite, et, comme la veille, échanger avec elle un regard de flamme.

Malheureusement la nuit vint sans que ce rêve se réalisât.

Alors, n'y tenant plus, il se rapprocha de l'hôtel et l'examina d'un œil jaloux.

Tout à coup la porte s'ouvrit et un laquais à la livrée du duc de Villaine sortit en courant.

Réginald remarqua que la porte était restée entr'ouverte. Il la poussa légèrement et pénétra dans la cour de l'hôtel.

Le cabinet de l'hôtel de villaine

Il n'était guère plus de sept heures, mais le temps était sombre et couvert de nuages menaçants.

L'hôtel était plongé dans une obscurité presque complète. Sur la gauche, pourtant, on distinguait les cuisines qu'une lampe de cuivre, jointe à la flamme des fourneaux, éclairait sufiisamment pour qu'on vît s'agiter le cuisinier, flanqué de ses deux gas-de-sauce.

A travers les carreaux fermés filtrait dans la cour une lueur incertaine, au milieu de laquelle Réginald hésitait à passer, de peur d'être aperçu par les gens de la maison.

Il avait déjà réussi à se glisser devant la loge du suisse sans attirer son attention, et ne voulait pas perdre le bénéfice de ce premier succès.

En s'orientant, il distingua sur la droite une autre lumière provenant d'une lampe à plusieurs bec à la clarté de laquelle il vit une vaste antichambre et les premiers degrés d'une large escalier.

Ce fut de ce côté qu'il se dirigea, marchant avec précaution, se dissimulant le long des murs.

11 allait atteindre son but, lorsqu'il entendit se refermer la porte cochère.

C'était le même laquais qui l'avait ouverte et qui rentrait après avoir fait la commission dont on l'avait chargé.

— Madame la duchesse ne m'a pas fait demander pendant mon absence ? ditil au suisse en passant devant sa loge.

— Che n'ai bas endentu une muche foler, répondit le placide habitant de l'Helvétie.

Le laquais traversa la cour à grands pas et s'élança dans l'escalier.

Réginald n'eut que le temps de se ranger pour le laisser passer.

La demande et la réponse qu'il venait d'entendre contenaient un renseignement utile.

Evidemment le laquais était allé faire une course pour le compte de Marguerite et se rendait auprès d'elle pour l'informer de ce qu'il avait fait.

Donc l'escalier qu'il avait monté conduisait aux appartements de Marguerite.

Après avoir attentivement prêté l'oreille, Réginald s'y engagea.

Arrivé sans encombre sur l'immense palier du premier étage, qui formait une seconde antichambre, le long de laquelle étaient rangées les banquettes de ve-

{iii ri.AMiii'.iniK

loiirs (l«'>^liii<'»'s aux l.uiuais, !•• ,:;<'iililli(>imm'. s'anvia, iii(l(!'cis siii- c- f|ii'i| allait

l'ai 10.

Ct'lji'iulanl, rfumnc il n'i-iHii-ail pas <|mi' dans prosfiiic tous les liùlds l.'S piiH'es tlu pifiniri- da,:;!' ôlaii'iil ciilit'rt'iiK'Ml roiisacivcs aux apiiarlt'iiwiils <lo réception, il s'élan(;a sur les (l('i:r(''s du st^roud.

La plus ('démenlaiic piiidniciî h- lui conseillait.

Kn elloL riit'urc ilu souper appiocluiit, vX comme la salle à manp^cr se trouvait au prciniiT, il était certain (juc d'un monienl à l'autre un f:;rand mouvement allait se produire à l'entréo di^ cc^s aj)[)artements.

Héninald grimpa donc lestement le second étage, sur le palier duquel s'ouvraient ipiatre portes différentes.

Là il hésita. Il ne doutait pas qu'il fût arrivé enfin au terme A<) sa périlleuse asc(Mision ; mais laquelle de ces quatre; portes allait-il ouvrir?

iN'osanl pas se risquer à l'aventure, il monta cinq ou six marches de l'étauc supérieur, et s'accroupit derrière les pilastres do chêne massif dont la rampe; était formée.

11 n'eut qu'à se louer de cette décision.

Une des quatre portes s'ouvrit, et le même laquais qu'il avait déjà vu se montra pour la troisième fois.

— Que madame la duchesse soit tranquille! disait-il, je n'y manquerai pas. Le cœur de Réginald battit avec force. Le laquais était redescendu après

avoir fermé la porte, mais il avait indiqué au gentilhomme l'endroit précis où étaient les appartements de Marguerite.

Il allait se hasarder quand il en fut empêché par un nouveau bruit provenant de l'escalier.

C'était un second laquais qui montait précipitamment et se croisait avec celui qui descendait.

— Est-ce que madame la duchesse est chez elle ? demanda-t-il.

— Oui, je la quitte à l'instant.

— Bien. M. le duc la prie de vouloir bien descendre, je cours l'en prévenir. Ce laquais, qui tenait une cire à la main, alla frapper aussitôt à la porte que

son camarade venait de fermer.

Une soubrette de vingt-deux ans, brune, à l'œil espiègle, au sourire provocant, vint lui ouvrir.

— Que voulez-vous? interrogea-t-elle.

— Je viens de la part de mon maître prier madame la duchesse de descendre le plus tôt possible.

— Descendre! fit la soubrette en ricanant. Bah! nous avons bien le temps de nous trouver en face d'une momie pareille.

Le laquais laissa échapper un gros rire.

— Est-elle méchante cette Mariette ! dit-il en la contemplant avec admiration.

Puis, reprenant aussitôt son sérieux :

— J'attends la réponse, continua-t-il. J'ai l'ordre d'éclairer madame là duchesse.

— Ce qui veut dire qu'il faut qu'elle descende à l'instant, fit Mariette d'un ton railleur. Eh bien ! mon ami, va-t'en dire h ton duc que ma maîtresse n'est pas prête encore^ et que je l'éclairerai tout aussi bien que toi quand il lui plaira de se rendre aux ordres de ce vieux tyran.

A ces mots, elle ferma la porte au nez du laquais, qui se retira en maugréant.

— Quel joli ménage ! murmurait-il. Une colombe et un hibou ! Quelle diable d'idée aussi mon maître a-t-il eue d'épouser une fille de dix-huit ans !

Réginald n'entendit pas le reste du monologue, qui se perdit dans les profondeurs de l'escalier.

Il ne se contenait pas de joie. Décidément le ciel le favorisait. En moins d'un quart d'heure, il avait appris où était l'appartement de Marguerite et avec quelle fidélité elle tenait son serment.

Qu'allait-il faire ? La présence de Mariette le gênait horriblement. Non pas qu'il la crût capable d'une trahison, mais il ne voulait pas compromettre celle qu'il aimait aux yeux do ses domestiques.

Pendant qu'il cherchait un moyen de concilier son amour avec cette prudence que lui avait conseillée Flamberge et qu'il s'efforçait d'observer, Marguerite parut, précédée de sa femme de chambre qui tenait un flambeau allumé.

Réginald fut sur le point de se jeter à ses genoux, mais il eut le courage de rester dans l'ombre.

A travers les pilastres qui l'abritaient, il distinguait nettement le visage de Marguerite. Elle lui sembla plus belle, mais aussi plus triste que jamais.

Au moment de poser sur la première marche son pied mignon, elle leva les yeux au ciel et poussa un long soupir. Elle avait l'air d'une martyre qui marche au supplice.

Bientôt tlégînald la vit descendre lentement l'escalier. Il entendit une porte s'ouvrir et se refermer au-dessous de lui, puis tout rentra dans le silence.

Le gentilhomme sortit de sa retraite et pénétra résolument dans l'appartement de la jeune femme.

Deux candélabres brûlaient au fond de la dernière pièce, comme pour mieux lui indiquer le chemin qu'il devait suivre.

11 arriva ainsi dans une chambre spacieuse entièrement tendue de damas bleu de ciel à grands ramages, relevée de nœuds de satin blanc frangés d'argent.

Cette chambre était si fraÎQhe et exhalait un parfum si enivrant que Réginald s'arrêta sur le seuil, n'osant pas faire un pas de plus dans ce sanctuaire qu'il allait profaner. ^

Il promenait autour de lui un regard craintif. Sur les meiibles étaient jetés

186 l'LAMllKKGE

<;a cl 1,1 (1rs \rl(>inriils (le IrmiiK!, ('iicort- lii'di's de 1.1 cluilfur du corjts (ju'ils avîiiiMil t'iiVflojijM' cl doiil ils conscrvaiciil h-s luniifs divines.

Il so j«»la H genoux cl coiin ril de baisers ces rcli(|iics sacrées.

Sur une tahlc de loilclle, que suiinoulail nu(; <f2,\nco. de Venise encadrée d'un d un Ilot de dcnlellcs, se trouvait un nuMid dt; tall'etas bleu, ct.'itainenienL destiné au c(>rsaf;(! ou à la coillure de la duchesse.

lléginald s'en empara, comme un voleur ferait d'un trésor, et le glissa dans son ])ouri»oint. Pcul-clre aurait-il commis d'autres larcins du même genre, s'il n avait été tiré de sa contemplation par un nouveau bruit.

C'était Marguerite qui rentrait, accompagnée de Mariette.

Uéginaid se trouvait précisément à côté d'une petite porte basse perdue dans la tenture. A j)eine eut-il le temps de l'ouvrir et de la refermer, sans savoir où elle le conduirait,

Marguerite se dirigea vers sa table de toilette.

— Tiens ! s'écria-t-elle, où donc est-il ? Est-ce que tu l'as rangé, Mariette?

— Ouoi donc, madame ?

— Mon nœud de ruban.

— Xon, madame.

— Je suis pourtant bien sùro de l'avoir posé là môi-mème il n'y a qu'un instant...

— Madame doit se tromper.

— Je me trompe si peu que je suis remontée tout exprès pour le chercher. Tiens ! regarde, dit la duchesse en montrant son corsage, lu vois bien que ce nœud manque à ma toilette et que je l'ai oublié ici. j'.z ■:..■.

— C'est vrai, fit Mariette, qui se mit aussitôt à le chercher de tous côtés. Marguerite cherchait également.

— Bien sur, ne cessait-elle de répéter, il était là, sur cette table. Elle promena dans la chambre un regard défiant,

— Personne n'est entré ici cependant.,, reprit-elle.

Enfin, après avoir minutieusement visité les moindres recoins de la chambre, la maîtresse et sa suivante renoncèrent à une plus longue perquisition.

— Donne m'en un autre, dit Marguerite.

Après avoir réparé ce léger désordre, elle fit signe à Mariette de l'éclairer et sortit.

— Mais, se disait-elle, qui donc a pu s'introduire chez moi? Ce n'est pas lui...

Elle alla rejoindre le duc qui l'attendait dans le salon.

Nous l'avons dit, M. de Yillaine était d'une jalousie à laquelle la cause la plus futile donnait prétexte de se montrer.

Marguerite s'était aperçue que ce nœud de ruban manquait à son corsage au moment où elle venait d'entrer au salon.

Elle avait demandé à son mari la permission d'aller le chercher.

FLAMSERG15

C'était Marguerite qui rentrait, accoiupagaée de Mariette. (Page 136.)

En voyant revenir sa femme, le duc jeta immédiatement les yeux sur son corsage.

— Vous m'aviez dit que c'était un nœud bleu, fit-il observer.

— C'est vrai, monsieur.

— Mais celui que vous portez est rose.

— Oui, je n'ai pas trouvé celui que je cherchais.

— N'était-il pas sur votre table de toilette, ainsi que vous me l'aviez dit?

LiV. 18. F. Roy, éditeur.

138 FLA.MHKIUiK

Il y était, uioiisiciir, rrpoiidil iMarf^iirrild, ou jilntiU jo croyais (pTil y

était; mais, «juaiul je suis riMiionléo dans ma cluimhiv, .)<• ik; lai pas vu.

— On vous l'a donc pris?

Pouniuoi me l'aurait-ou pris? Iit-(3ll(; avec un jx'û dimitationco. C(! luiMid

a t-il la moimlre vaUuii?

— lV)ur un voleur, non, mais pour...

M. d(î Viliainc s'arnHa. Il allait rommtittrc uun maladresse.

l>our (jui? demanda J\lar-u<'ril(>, en le r('<j;ardanl on face.

Pour une femme,... balbutia M. de Villaine, pour une de vos suivantes

par exemple...

— Mariette est la seul qui entre dans ma chambre.

— Eh bien! Mariette...

Mariette sait bien ([ue, si elle avait envie d'un nœud semblable, je le lui

donnerais.

— Alors qui donc... Voulez-vous que j'aille le chercher? proposa le duc.

— A quoi bon? dit Marguerite, que gagnait la colère. Ce nœud rose ne me sied-il pas aussi bien qu'un nœud bleu? et si je l'ai serré par mégardc dans une armoire, le trouverez-vous mieux que moi?

Je n'ai pas cette prétention, madame. Cependant, pour peu que vous le

désiriez...

Eh ! allez le chercher si bon vous semble ! fit Marguerite à bout de patience .

Vous êtes le maître ici. Vous me l'avez assez souvent répété pour que je ne l'aie pas oublié. Faites ce qu'il vous plaira.

Elle s'assit et tourna le dos à son mari.

Le duc hésita quelques instants s'il irait ou s'il n'irait pas dans la chambre de sa femme. Il l'examinait d'un œil oblique pour s'assurer que son visage ne trahirait pas la moindre inquiétude; mais il la vil si tranquille, ou plutôt si franchement en colère, qu'il ne bougea pas.

— D'ailleurs Mariette était avec elle... se dit-il à voix basse.

— Eh bien! non, madame, calmez-vous, reprit-il, je n'irai pas; mais c'est éoal... il est bien étrange...

— Encore ! fit Marguerite dont le petit pied froissait convulsivement les fleurs

du tapis.

>s'on, madame, non, je ne parle plus de cette misère, mais il me sera bien

permis, je pense, de vous demander pourquoi vous n'avez pas voulu sortir aujourd'hui, quand hier...

Je ne suis pas sortie aujourd'hui, parce que vous vouliez m'accompagner,

répondit nettement la jeune femme, tandis qu'hier j'étais seule dans ma chaise et que votre jalousie ne pouvait pas m'y poursuivre.

Trouvez-vous donc étonnant, madame, que j'aie désiré vous accompagner?

dit M. de Villaine. Est-il convenable, ])ar le temps de galanterie qui conrt, qu'une femme aussi jeune que vous se hasarde seule dans les rues de Paris ?

' — Seule! se récria Marguerite. Celte nuée de laquais, qui me précède et qui me suit, ne suffit donc pas à vous tranquilliser?

— Elle ne suffirait pas à vous protéger si efficacement que moi contre des entreprises...

— Qui sont un pur effet de votre imagination, interrompit Marguerite. Si je dois rester prisonnière en cet hôtel, dites-le, car je vous le déclare très franchement, monsieur, je ne veux plus faire avec vous la moindre promenade. Vos perpétuelles défiances m'en gâtent tout le plaisir.

— Quoi! madame, c'est ainsi que vous remplissez vos devoirs d'épouse!

• — Je ne suis pas votre épouse et je ne le serai jamais, vous le savez bien. Je vous en ai prévenu avant que notre mariage s'accomplisse; vous avez accepté cette situation.

.— Jamais, madame ! se défendit le duc avec vivacité.

' — Pardon, monsieur, vous Tavez acceptée, puisque vous avez passé outre à la célébration d'un hymen auquel je me suis opposée de toutes mes forces.

*— J'espérais alors que votre résolution ne serait pas inébranlable.

— Elle l'est comme l'a été la vôtre, monsieur. Si vous avez fait un enfer de votre vie et de la mienne, c'est à vous seul qu'il faut vous en prendre. Vous avez circonvenu ma mère qui, jusque-là, avait été douce et bonne pour moi. Vous avez abusé de sa situation précaire et de votre immense fortune pour la contraindre à m'imposer ce mariage. Soit! mais je vous prends à témoin que jusqu'au moment où nous avons franchi le seuil de votre chapelle j'ai lutté et protesté contre la violence qui m'était faite. Tout cela est-il vrai ?

— Que trop vrai, madame !

— Et remarquez, poursuivit la jeune femme, que pour vous tenir rigueur, je n'arguë même pas de l'infernale jalousie qui vous dévore. Je ne vous ai pas laissé espérer que si vous vous montriez plus tendre, plus empressé, plus soumis, vous arriveriez à toucher mon cœur. Non, monsieur le duc. Quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez à l'avenir, je ne yous pardonnerai jamais d'avoir fait de moi votre femme, et d'avoir rivé ma jeunesse et ma liberté au boulet de votre entêtement et de votre sénilité.

Ces paroles étaient si catégoriques qu'elles ne pouvaient, en effet, laisser au duc aucun espoir.

— ■ Fort bien, madame, dit-il avec amertume, mais je me plais à croire du moins que vous avez souci de mon honneur et que...

— De votre honneur! interrompit Marguerite, je n'en fais pas plus de cas que d'une croquignole, monsieur le duc. C'est du mien que j'ai souci, et c'est le seul dont je puisse répondre sans qu'il soit besoin de personne pour le garder.

lio rL.\Mi!i:ii(iK

iN'iil-rlrt' 11' (lue allail-il rfi>li(|iii'r, iiiiaiid un la(|iiais viiil uiuioik rr (juc le souj)er ùUiil servi.

M. (1(^ Villaiiic olïril la iiuiiii à sa femme et riiiliodiiisit dans une niaf^iiirupiM salle à maiif^er, lambrissé(î do cliène el tendue di; cuir curdouan, dont les meubles ot les bahuts étaient couverts de faïences, d'émaux et do pot(;ries admirables.

Deux candélabres charj'és de cires éclairaient cdh' imm(;nse pièce, dans la vaste cheminée do la(juelle llambait un grand feu de buis.

Triste ménage! ainsi qu'avait dit le laquais du duc de Villaijie.

Marguerite de Champfort avait perdu son père de fort bonne heure, ot était restée seule avec sa mère dans riiùtcl que le baron leui' avait laissé.

Quoique jeune encore, sa mère n'avait pas voulu se remarier. Elle demeurait veuve, à la tête d'une fortune honorable ; elle possédait en outre aux environs d'Amboise des biens assez considérables.

Elle avait donc largement de quoi soutenir son rang. Aussi se montra-t-elle dans le principe excellente mère de famille, tant dans l'économie avec laquelle elle administra sa maison que dans les soins dont elle entoura sa fille.

Malheureusement, soit que l'ennui finît par la gagner, soit que la passion du jeu se fût tout à coup développée chez elle au sein do la solitude, elle s'adonna à ce plaisir funeste avec une ardeur insatiable.

Sans avoir atteint les proportions terribles qu'il prit plus tard sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV, où l'on vit les femmes des plus grands noms de France tenir chez elles de véritables tripots, le goût du jeu commençait à se répandre d'une façon inquiétante à la cour de Louis XI IL

L'histoire d'un joueur est toujours à peu près la même. Au bout de dix ans, la baronne de Champfort avait perdu tout ce qu'elle possédait et était couverte de dettes.

Il lui restait tout juste aux environs d'Amboise un petit domaine dont le revenu s'élevait au plus à quatre mille livres.

Ce fut là qu'elle alla se retirer avec sa fille, qui venait d'atteindre sa dix-septième année. Elle était à bout d'expédients de toute sorte. Non seulement elle s'était ruinée elle-même, mais encore elle avait ruiné Marguerite.

Cependant elle avait conservé dans le voisinage d'assez belles relations, parmi lesquelles figurait le duc de Villaine.

C'était un homme de soixante-cinq ans, vert encore, courageux, qui avait passé sa vie à se battre et qui n'avait jamais trouvé le temps de se marier.

Les charmes de Marguerite produisirent sur lui la plus vive impression.

La pauvre enfant ne s'en doutait guère. Depuis six mois qu'elle habitait les environs d'Amboise, elle passait sa vie à faire la charité. Ce qu'elle avait soulagé de misères en peu de temps est incalculable.

Elle avait été puissamment aidée dans ses aumônes par une vieille dame de cinquante-deux ou trois ans, nommé la baronne de Mérande^ qui habitait, à mi-

chemin de Loches et d'Amboise, une mcagnifique propriété et qui jouissait dans le pays d'une réputation parfaitement méritée d'inépuisable charité.

11 n'était pas un paysan qui ne la connût à dix lieues à la rondo. Partout elle allait, risquant sa santé, sa vie môme, distribuant ses secours, le jour, la nuit, à toute heure, sans que la neige, le soleil, la pluie ou le vent pussent l'arrêter.

Seulement personne ne lui donnait son nom véritable. La dame au collier, c'est ainsi qu'ils l'appelaient tous, et c'est sur ce sobriquet bizarre qu'ils faisaient pleuvoir leurs bénédictions.

Marguerite ne s'expliquait pas cette étrangeté. Quelquefois elle poussait jusqu'au château de Mérande et venait vider sa petite bourse dans celle de la dame au collier.

Ce fut pendant une de ces visites qu'elle rencontra pour la première fois Réginald.

Confuse tout d'abord de l'attention avec laquelle le jeune homme l'avait examinée, mais intérieurement flattée de l'admiration qu'elle avait provoquée, elle s'était informée de lui auprès de la baronne, après le départ de lléginald, et avait appris qu'il se nommait le marquis de La Couldraye.

Aussitôt son imagination de jeune fille avait pris le mors aux dents.

Toute jeune fille est persuadée qu'elle doit inspirer et ressentir une grande passion.

Marguerite crut que Réginald allait la poursuivre de son amour et qu'elle entrait dans cette période critique de la vie, dont sa mère lui avait signalé les dangers. Elle revint chez elle, tremblante et heureuse à la fois.

Elle ne se trompait pas. Elle était aimée et elle aimait. Malheureusement Réginald, retenu à Tours par son procès, ne put faire immédiatement aucune démarche.

Mais le duc de Yillaine n'avait pas perdu de temps, lui.

Entre le moment où Marguerite lui plut et celui où il demanda sa main, il ne laissa guère s'écouler plus de vingt-quatre heures.

Il savait que madame de Champfort était ruinée et perdue de dettes. 11 n'eut pas de peine à obtenir le consentement qu'elle lui marchanda.

Elle n'y mit que deux conditions : c'est que le duc payerait toutes ses dettes et lui donnerait, sa vie durant, l'usufruit d'une propriété qu'elle désigna.

Le duc trouva bien que c'était un peu cher, mais il finit par souscrire à cet arrangement.

Tout était donc prévu et réglé d'avance, quand la baronne prévint sa fille qu'elle allait devenir duchesse et plus riche que son père et sa mère ne l'avaient jamais été.

Marguerite essaya de résister. L'image de Réginald était toujours restée présente à sa pensée. Ce n'était pas M. de Villaine qui pouvait l'en elFacer.

iia FLAMIlIClUiK

l'^n vain la haioiiiir lil-cllf ressorlir à ses yciix li-s av.uila'^fs (riiin' li-llt! alliiiiKM', MaifAiii'rilc rfliisail loujoiirs. Il fallut t\iu'. sa uùtvv. lui ('XposiU sa dt''lr«'sst' dans loiilf son clVrayanlo nudilé cl (lu'cllt' iisàl de son aiilorilt'' jionr inijiost'i' siloiictM'i sa lillf.

Encore MargiUM'i If ne se rciidil jtas sur-Ir cli.nni» cl sollicila nn di'-lai dun mois, « pour s'lial)iUior, disail-olle, ù colli; idù(5. »

On lui accorda ce délai, au delà dnijutd ou ne lui IVrail pas ^r;\c(' d'une minute.

Marg-uorite résolut d(! le niellreà [irolil.

La baronne de (îlianiplorl avait un Irére, le comte de Lorgerio, auquel un amour malheureux, dont le dénoucmenl dramatiqu(MHait rcst6 pour tout le monde un mystère impénétrable, avait fait quitter la l'rauce depuis longues années.

Il habitait l'Espagne, et ne venait à Paris ({u'à de très rares intervalles.

Marguerite pensa qu'un cœur si douloureusement éprouvé compatirait à ses soull'rances et lui viendrait en aide. Elle lui écrivit donc une lettre déchirante, que madame de Mérande, à qui elle avait confié ses chagrins, se chargea de lui faire parvenir.

Madame de Mérande avait pris un grand intérêt au sort de cette bonne et douce enfant. Elle avait manifesté un grand élonnement, bien mieux, un trouble profond, en apprenant que le comte de Lorgerio était l'oncle de Marguerite. Elle avait fini môme par avouer à la jeune fille, aux yeux de qui ce trouble n'avait pas échappé, qu'elle avait connu jadis ce gentilhomme et que des événements terribles l'en avaient séparée.

La baronne de Champfort, qui surveillait de près Marguerite, apprit par la femme de chambre que sa fille avait écrit une longue lettre. — Elle l'avait vue et tenue dans ses mains, disait-elle. Elle ne se rappelait pas au juste le nom de celui à qui elle était adressée, mais elle savait qu'il était comte et qu'il habitait l'Espagne.

La baronne devina la vérité. Elle écrivit immédiatement à son frère : « Vous n'ignorez pas quelles calamités m'ont atteinte et à quelle extrémité j'en suis réduite. Ma fille a dû vous en toucher quelques mots, en vous annonçant le mariage que je suis positivement contrainte de lui imposer. Daccord avec elle pour détourner ce malheur, dans le cas où vous seriez également disposé àrompècher, je viens vous prier de vous rendre immédiatement à Paris, oii nous serons certainement revenues quand cette lettre vous parviendra. »

Le comte avait reçu ces deux lettres, et, s'imaginant que la mère et la fille étaient réellement d'accord, il se dirigea directement vers Paris, oii il croyait les trouver.

Quanta la baronne, elle avait tout calculé : le temps qu'il faudrait aux deux lettres pour arriver en Espagne, le temps que mettrait lui-même le comte à se rendre de Madrid à Paris^ et enfin le temps qu'il perdrait à les chercher.

Aussi, quand expira le délai que sa fille avait demandé sans que le comle eût donné signe do vie, madame de Champfort se montra inexorable.

Ce fut ainsi que Marguerite devint duchesse de Villaine.

Elle fut le prix d'un marché conclu entre un vieillard puissamment riche et une femme que la passion du jeu avait perdue et réduite à la misère.

Mais, en enchaînant pour jamais sa liberté, elle ne voulut pas pousser jusqu'/iu bout le sacrifice qu'on avait exigé d'elle. Le souvenir de Réginald était profondément g-ravé dans son cœur, elle résolut de lui rester fidèle. Un secret pressentiment lui disait qu'elle le reverrait tôt ou tard.

Elle ne s'attendait pas à ce que ce fût sitôt. Trois jours après son mariage elle s'était retrouvée en face de lui!

Cette rencontre n'était pas faite pour ébranler la résolution qu'elle avait formée, car elle avait acquis à Blois la preuve que le jeune marquis était éperdument amoureux d'elle.

La vue de AL de Villaine lui devint un spectacle odieux, son intérieur lui pesa comme les murs d'une prison.

Evidemment, pendant quelque temps encore, elle aurait la force de lutter^ mais cette lutte finirait certainement aussi par la briser.

Quand le souper fut terminé, elle demanda donc au duc la permission do remonter dans sa chambre.

Elle était très fatiguée et avait besoin de repos, disait-elle.

Ce n'était malheureusement que trop vrai : depuis quinze jours que cet horrible mariage s'était accompli, elle avait perdu sa fraîcheur; ses yeux rougis gardaient la trace des insomnies qu'elle avait éprouvées et des larmes qu'elle avait versées.

M. de Villaine ne s'en apercevait que trop, hélas! Non seulement il accorda à la jeune femme la permission qu'elle demandait, mais il voulut l'accompagner jusqu'au seuil de ses appartements.

Marguerite s'enferma dans sa chambre, qu'elle parcourut d'un regard défiant.

La disparition de ce nœud de ruban la préoccupait encore. Assise devant une table, elle avait ouvert un livre, quand il lui sembla voir s'entre-bâiller la porte du cabinet qui se trouvait à côté de son lit.

Elle eut peur, mais elle ne cria pas, et demeura immobile, les yeux fixés sur la porte qui continuait à s'entr'ouvrir, poussée par une main invisible.

C'était Réginald qui l'avait entendue rentrer et qui voulait s'assurer qu'elle était bien seule.

Il ne pouvait pas choisir un moment plus favorable. Mariette était à la cuisine, où elle soupaitavec les autres domestiques, et le duc avait certainement regagné ses appartements.

lléginald sortit donc de sa retraite et vint tomber aux pieds de Marguerite.

144 FLAMMKIlGIi

— Vous! s'('cri.i-l-t'lli' (Ml «'loiilVaiil s;i soix. N'oiis ici! mais roiiiincnl...

Il lui i>\|ili<jiia (II' i|iii'lli- r.'K'oii il s'ùliiil iiitiiHliiil. «laiis l'iiùlcl el par ijui-lli; si'i'ic (If lioiiliciirs siuccssils il avait péïKîlrù jusciik; dans sa c.liumjjrc.

— J'ai Icjiit »'m(('11(1ii, (•{»iiliiiiia-l-il. (le- luriid do nii)an rjiio vous cherchiez, c'est moi (lui vous l'ai (h'-rohi;. Le voici, ajouta-t-il eu le tirant de sa [loilriuc. Il est là, surmon (d'ur, couunc lui lalisuiau, et je ne m'en séparerai qu'avec la vie.

— Aiusi, vous avez oublie* le sei'iucnl ([ue vous aviez fait d(î ne jdus chercher à me voir! .Mais vousvoulez donc mo perdre?

— Vous perdre, Marguerite? Au conh'aire, j(! veux vous retrouver et ne plus vous quiller. Je ne vous parlerai pas des tourments que j'endure, je ne vous dirai rien des souIVrances atroces auxqmdles je suis en proie, ni de l'aflrcusc jalousie qui me ronge quand je pense que vous appartenez pour jamais à un autre. >'on, je ne vous parlerai que de; vous.

A ces mots il lui prit la main et la conduisit d(!vant le miroir de Venise qui surmontait sa table de toilette.

— Uegardez-vous, lui dit-il, et osez me répondre que vous ne souiïroz pas également. Qu'est-il devenu ce teint rosé qui colorait vos joues d'un si tendre incarnat? Où sont-ils ces yeux purs et doux dans lesquels votre âme divine se rellétait tout entière? Qu'avez-vous fait de ce sourire angélique qui errait sur vos lèvres pourprées? Croyez-vous donc que j'ignore pourquoi l'éclat de vos ioues s'est terni, pourquoi votre regard s'est éteint, pourquoi votre sourire s'est envolé? Non, Marguerite. Je sens que vous m'aimez et que vous endurez auprès de ce vieillard un supplice qui est au-dessus de vos forces, un supplice qui finira par vous tuer. Kh bien! c'est ce que je ne tolérerai pas plus longtemps.

Grand Dieu! lit la jeune femme tout effrayée, que voulez-vous donc

faire?

Je veux vous arracher à ces angoisses, dit Réginald avec force, je veux

que vous fuyiez avec moi, que vous me sacrifiiez votre avenir comme je vous sacrifierai le mien, que nous allions nous réfugier tous les deux dans quelque coin ignoré du monde où nous jouissions en toute liberté du droit de nousaimor; je veux...

En ce moment on frappa violemment à la i)orle de la chambre.

Ouvrez, madame! ouvrez sur-le-champ! cria la voix irritée du duc de

Villaine.

— Ah! cette fois, je suis bien perdue ! gémit la pauvre enfant.

— Pas encore! dit Réginald; allez ouvrir, Marguerite, et ne craignez rien. A ces mots, avant qu'elle pût s'en défendre, tant elle était dominée par la

fraveur, il l'attira sur sa poitrine et déposa sur ses lèvres un baiser ardent. .^ A bient(jt. lui dit-il, ma bien-aimée ! Et il disparut dans le cabinet, qu'il referma.

Le duc entra, luuaul à la muiu uu pistolet. (Page 145.)

Pendant ce temps le duc ébranlait la porte avec une fureur sauvage. Plus morte que vive, Marguerite alla l'ouvrir.

Le duc entra, tenant à la main un pistolet. Il prit une cire et marcha droit vers la porte du cabinet, dans lequel il entra.

Soudain il revint tout effaré dans la chambre. Le cabinet était vide!

Après avoir quitté sa femme au seuil de son appartement, le duc s'était dirigé vers le sien, qui était situé à l'autre extrémité du paUer.

LiV. 19. F. ROY, éditeui-.

1115 l'LAMIlKlKili

ll.lllails l'iiti'cr. t|iK(ii(l il s'iurrl;) lii'iisr|iifiiii'iil .

— C/rst t'iraii^c! iminmn;i-l-il. (le iktihI dr niliuii dispaiii... la ducliussi! (]ui iriilif cil»'/ elle plus lôL (|iir d li;il)il mic. . .

Son incorrif^il)l(; jalousie si; léveillail.

Il (il un ollorl })our chasser ces doulrs iiijuriru.v, (Mini il i.i jiorle de sou apjiartemonl, mais il ne put jtas aller plus loin.

I ne invincil)le curiosité s'élail emparé(! de lui

— A[ir(s (oui, qu'est-ce que je risque? i(!j)iil-il. Personne ne me verra. Marielle (îsl en has, la duchesse est dans sa cli.imlifc, je suis donc l)ien sûr de nèlre pas surpris...

II revint sur ses j)as, lra\ersa Tanlichambre et le houdoir <iui précédaicnl la chambre do Marguerite, dont il atteignit la porte.

Le lapis avait amorti \e bruit de ses pas. Il avait pris de si excessives précau. lions qu'un Indien mrme ne l'aurait pas entendu.

A peine avait-il prêté l'oreille qu'il tressaillit et de\ inl blrme.

Un bruit de voix étouifées était arrivé jusqu'à lui; mais il ne distinguait rien. Les sons ne lui parvenaient que comme un bourdonnement confus.

Cependant, il n'y avait pas à s'y méprendre, on parlait haut dans la chambre de la duchesse.

Oui pouvait être là, si ce n'est un amant? Et quel autre amant que le marquis de La Couldraye aurait eu cette audace ?

Celte seule pensée ht bouillonner l'irascible et jalou.v vieillard, Vn nuage de sang s'étendit sur ses yeux, lui monta au cerveau et lui fit perdre toute prudence.

Il courut à son appartement, ysaisit un pistolet et revint en loute hâte.

Là il essaya de nouveau d'entendre, mais il n'avait plus sa raison. La rage et la colère l'avaient rendu fou. Il voulut ouvrir la porte, mais Marguerite avait poussé le verrou ; elle résista à ses efforts.

Il se mit à frapper et à crier, d'autant plus furieux qu'il se heurtait à un obstacle.

Il fut un peu étonné de voir que Margui-rile venait lui ouvrir presque immédiatement. Mais il n'était pas homme à se laisser duper par des semblants de candeur.

Il pénétra dans la chambre comme un boulet et courut droit au cabinet qui en dépendait, le seul qui communiquât avec cette pièce. Sa stupéfaction fut extrême de n'y trouver personne.

Au désapointemenl profond qui se peignit sur la figure de son mari, Marguerite devina tout.

Evidemment Reginald s'était échappé. Par où? Gomment? Peu lui imporiait ])Our l'instant. Elle était sauvée, c'était tout ce qu'elle demandait.

Avec cette inconcervable mobihté qui caractérise la femme, elle composa

sur-le-champ son maintien, son visage, et revint s'asseoir devant le livre quelle avait ouverl, aussi tranquille en^apparonce que si rien ne s'était passé.

— Eh bien ! demanda-t-elle au duc, m'expliquerez-vous, monsieur, quelle est celte nouvelle lubie?

— Une lubie! madame, s'écria M. de Villaine exaspéré. Comment! vous oserez me soutenir... Nierez-vous que tout à l'heure j'ai entendu parler dans votre chambre ?

— Parler... fit Marguerite, cela dépend de quelle façon vous l'entendez. M'est-il donc interdit de hre à haute voix?

— Quoi, madame! vous prétendez...

— Voyez vous-même, monsieur. Le livre qui est là, sous mes yeux, est celui que vous m'avez donné, que vous m'avez même recommandé. A quel endroit est-il ouvert ! Regardez-le bien, monsieur.

Et elle lut :

(< Le Cid^ tragédie en cinq actes de Pierre Corneille. »

— C'est un auteur nouveau et plein de talent, quoi que soutienne le cardinal, m'avez-vous dit. Lisez-le, madame. Il ne vous inspirera que de nobles pensées...

Le duc, qui avait suivi mot pour mot les indications que lui donnait sa femme et qui s'était assuré de leur véracité, ne savait plus que penser.

— Pourtant, reprit-il, ne pouvant entièrement chasser les soupçons qui l'avaient envahi, je suis bien sur d'avoir entendu deux voix!...

— Deux voix, monsieur, c'est impossible! répondit Marguerite. Deux intonations différentes... je ne dis pas non. Il est évident que lorsqu'on lit une scène comme celle qui se passe entre le Cid et son père, on ne peut pas le faire sur le même ton.

M. de Villaine ne pouvait pas nier. Il n'avait rien vu, il n'avait entendu qu'à travers une porte bien fermée. Sa jalousie l'avait probablement ég'aré... Il courba la tète.

— Et, continua Marguerite, c'est parce que je me permets d'interpréter ces beautés, d'exprimer peut-être un peu trop haut l'admiration qu'elles m'inspirent, que vous entrez chez moi, le pistolet au poing-, après avoir presque enfoncé ma porte ! ceci passe toute mesure, convenez-en, monsieur le duc.

Il se garda bien de répliquer. Qu'il eût raison ou non, il était dans son tort du moment qu'il ne pouvait fournir aucune preuve.

— Croyez-moi, monsieur, poursuivit la jeune femme, de tels procédés ne sont pas faits pour apporter dans nos relations quotidiennes la bonne harmonie à laquelle j'avais au moins le droit de prétendre. La vie commune dans des conditions pareilles n'est pas tenable. Si vous ne me permettez pas de retourner chez ma mère, il est certain que vous me ferez mourir à petit feu. Peut-être est-ce là ce que vous voulez... En ce cas, laissez-moi mourir tranquille.

118 rLAMHi:il(iK

— r,'»'.sl voUc l'aiilt' ri non lu niinnir, nmdanu-, rrpondil trisU'iiiL'iil .M. de, VillaiiH'. Si V(Mis élicz it'rllt'nii'iil niti femme...

— Je ne la sonii jamais, mmisiem-, lit .Marj^uerili^ avec un gfisie (riiorniir, et fola est bien votre faute, je pense, jiiiis(|ne malf^ru mes supjilications et mes menaces, vous m'avez contrainte [)ar la force à vous épouser.

— Soit, madame, mais il ne fallait pas au moins monlr<r onvc i lemenl vos préférences en faveur d'un gentillAire sans fortune...

— Je ])()urrais vous répondre qnt^ j'ignore de (pii vous j»arl(!Z, monsieur, si vous n'aviez i)ris soin vous-même de désigner le marquis d(; La Couldraye à mon allention. Dans le cas où il s'agirait de lui, je vous ferai remarquer, monsieur, (|ue vous usez encore d'un moyen vraiment pitoyable pour le rabaisser à mes yeux, car vous savez aussi bien que moi que le marquis est d'aussi bonne maison (juc la vôtre, et que, s'il n'a plus de fortune, c'est qu'on la lui a volée.

Le duc allait répliquer. Elle l'arrêta d'un geste.

— Du reste, reprit-elle, restons-en là. Tout ce que nous pourrions ajouter ne lerail qu'aigrir davantag-e le peu de rapports que nous avons ensemble. Si vous navez pas terminé votre inspection, achevez-la; si vous voulez visiter mes armoires, prenez les clefs. Mais finissons-en.

Le duc se leva et sortit à pas lents, la tête courbée, l'oreille basse. Il n'était pas convaincu, mais il était désarmé.

Marguerite se hâta d'aller repousser le verrou, et écouta.

Elle entendit son mari refermer la porte de ses appartements.

Alors, donnant libre carrière à son émotion trop longtemps contenue, elle se laissa tomber à genoux.

— Mon Dieu ! vous m'avez donc condamnée ! dit-elle en versant un torrent de larmes.

Elle les essuya bientôt par un mouvement convulsif, se releva, et, comme l'avait tait M. deVillaine, courut au cabinet par lequel Réginald avaitdisparu.

C'était une petite pièce carrée, qui pouvait mesurer trois ou quatre pieds sur chacun de ses côtés, et qui n'avait absolument pas d'autre issue apparente que la porte par laquelle était entrée Marguerite.

Elle ne servait absolument à rien, si ce n'est à débarrasser l'appartement de choses encombrantes, telles que cartons, chaussures et objets de toilette à l'usage de chaque jour.

La jeune femme y entra, en visita les moindres recoins, sonda les murs... Rien! Nulle part elle ne découvrit trace apparente d'une issue quelconque.

Elle revint pensive et inquiète dans sa chambre; puis, prudemment, elle ferma à double tour la porte du cabinet.

— Qu'est-il devenu? se demanda-t-elle.

Au moment où la duchesse, accompagnée de Mariette, était revenue dans sa

chambre pour y chercher le nœud qu'elle avait oublié, nous avons dit que Réginald s'était réfugié dans ce cabinet. •

Après le départ de Marguerite, il sortit de sa retraite, parcourut la chambre, y constata avec une sorte d'effroi que la fuite était impossible par tout autre chemin que celui qu'il avait suivi, ou par les deux fenêtres de la chambre. Encore donnaient-elles sur la cour de l'hôtel.

Il était donc prisonnier. Prisonnier! Et non seulement il n'avait pas soupe, mais il se demandait avec effroi quand et comment ilpourrait s'échapper.

Fort heureusement les candélabres étaient restés allumés,

Réginald en prit un et revint dans le cabinet. Ce fut en vain qu'il souleva les robes, qu'il bouleversa les carions, il ne trouva pas l'issue qu'il cherchait.

R frappa du pied avec colère sur le parquet. Etait-ce une illusion ? R lui sembla que le parquet avait cédé sous son talon !

R se pencha avidement. Le parquet en chêne était fait de petites feuilles entrecroisées, disposées en losanges, et figurant un dessin au milieu duquel se trouvai *^ un autre losange beaucoup plus petit, qui n'avait pas plus de deux ou trois pouces de diamètre.

Ce fut sur ces petites pièces de bois que se concentra l'attention de Réginald.

R appuya fortement avec son talon à l'endroit qui avait cédé une première fois et sentit que positivement il cédait encore. Il redoubla d'efforts, se doutant que ce losange mettait en œuvre un ressort qui n'avait pas joué depuis longtemps, et ne fut pas médiocrement surpris de voir que le mur du fond s'ouvrait en grand avec cette lenteur automatique mais immuable d'une machine.

Maintenant, où aboutissait cette ouverture?

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