‹ FlambergeChapitre 8 sur 24 · COMMENT RÉGINALD PARVINT A RENTRER CHEZ LUI · texte numérisé non relu

COMMENT RÉGINALD PARVINT A RENTRER CHEZ LUI

Réginald s'avança avec précaution.

Il était sous le manteau d'une vaste cheminée, dans laquelle fort heureusement il n'y avait pas de feu.

Avant d'aller plus loin, il voulut s'assurer que le ressort jouait également bien de ce côté.

A l'angle supérieur droit de la haute plaque de fonte qui garnissait l'intérieur de la cheminée et qui s'ouvrait avec le mur du fond, formant également celui du cabinet de la duchesse, il aperçut un dessin en saillie, représentant une fleur

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ass(v. i;r(»ssii'r('iiii'iil imilcr, cl r(ui<'s|tnii(l;ml ;i\t'c Ii- it-ssoil donl il f\,iiiiiii;iil l<j

lUt'CMIliMllC.

Il ;i|»|m\a sur crllc lli'iir, l'Ilc vrdu à s(mi loiir. A )iliisit'iiis icinisrs il iiii\iil l'I rrlVriiia relie issiif, admirant la |)uis.saii('(> dr cclli' (-oiiihiiiaisoii (|iii inellail eu moiiMMuciil un mur rnlier, lar^c de ([iLilrr |ii<'ds cl ,i\aiil |»rest|iit' une épaissrtii' éj^ale.

Sur désormais de n'rlrc |»ri.s au dépourvu ni d'un côlt'' ni df l'aulr'»', il s'avanra.

La |)i('i'f dans hnincllc il se trouvail élail un(î cliamliri' sjiaciiMisn, désrrh' pour II' momcnl, mais cerlaincmcnl liabiléc, — cl li,d)it(''<' par imh- Imimc, (jiii plus t'sl, ainsi (jn'il (.'lait facile A*' s'en assurer par les menus objets de toilette dont elle était garnie.

Celte chambre n'était [)as à beaucoup près aussi élégante que celle de Marguerite, et n'avait certainement pas été destinée dans le principe à une fc'mme.

Klhî était tendue de tapisseries à i)ersonnages représentant des scènes de la mythologie, où figuraient des dieux et des déesses très sommairement habillés.

Malgré la iinesse du dessin et les couleurs vives dont elle était parsemée, cette pièce avait un aspect sombre et triste qui frappa le gentilhomme.

Quoique rangée avec un ordre parfait, elle n'était pas entretenue avec ce soin méticuleux qui prouve chez son propriétaire une sollicitude constante de ce (jui lui appartient.

On aurait juré qu'on était dans une chambre qui avait été décorée d'abord avec un grand luxe, et que l'on avait abandonnée depuis à une personne de condition plus humble, ou tout au moins du bien-être de laquelle on ne prenait pas grand souci.

A travers les fenêtres qui l'éclairaient, Réginald aperçut la cour d'un hôtel assez beau, quoiqu'un peu moins grand que celui de M. de Yillaine. Au bout de cette cour on distinguait un mur percé d'une large porte cochère, laquelle ouvrait sur une rue étroite.

A qui était cet hôtel? Sur quelle rue donnait-il? Réginald l'ignorait et, comme il ne connaissait pas Paris, il lui était impossible de s'orienter.

Pourtant il jugea que cette rue était parallèle au quai Saint-Paul...

Peu lui importait après tout. Pourvu qu'il vit Marguerite et qu'il pût sortir de chez elle sans être vu, c'était tout ce qu'il lui fallait...

Il fit donc jouer à nouveau la fleur qui se trouvait à l'angle de la plaque, le mur tourna sur les gonds puissants qui le soutenaient, et Réginald revint dans la chambre de Marguerite.

Il remarqua que le losange sur lequel il fallait appuyer était le dernier de la rangée et formait presque l'angle gauche du cabinet. On ne pouvait donc marcher dessus que par hasard; encore n'était-ce pas le simple poids d'un corps humain qui aurait mis le ressort en mouvement.

FLAMHEUGE 151

Maintenant pourquoi cette issue secrète? l'^tait-ello connue du duc et de la duchesse? Ce n'était guère probable. La peine que Réginald avait eue à faire fonctionner ce mécanisme prouvait qu'il n'avait pas servi depuis des années.

Ce fut dans ce cabinet que le jeune marquis attendit le retour de celle qu'il aimait.

ïl était décidé à recourir aux moyens extrêmes et à enlever Marguerite, si elle consentait à le suivre.

Une s'attendait pas, quand il lui lit cette proposition aventureuse et qui était si éloignée de la prudence que lui avait conseillée Flamberge, ci ce que le duc de Villaine vînt l'interrompre en si beau chemin.

Pourtant il n'y avait pas à hésiter. Avant tout il fallait sauver Marguerite et confondre le duc, dont la scène de Blois avait déjà mis la jalousie en éveil.

Réginald prit la fuite, fit jouer le ressort et se trouva dans la chambre qu'il avait explorée deux heures plus tôt.

Elle était plongée dans une obscurité complète, et, cette fois, il n'avait pas de candélabre pour l'éclairer. Néanmoins il avait assez bien examiné les êtres pour se diriger à tâtons vers la porte.

Mais, au bruit que fit le mur en se fermant, une voix fraîche et jeune, appartenant à une femme, demanda bruscpiement :

— Qui est là?

Réginald était pris. La chambre était habitée. La personne qui s'y trouvait venait vraisemblablement de se coucher et d'éteindre sa lumière.

— De grâce, madame ou mademoiselle, fit Réginald, ayez j)itié de moi ! C'est le hasard, le pur hasard, je vous le jure, qui m'a conduit ici.

— Mais qui êtes-vous, monsieur?

— Je suis un malheureux gentilhomme que menace un grand danger, et (jui, pour sauver l'honneur d'une grande et noble dame, ai dû me réfugier dans cet hôtel, sans que je sache même à qui il appartient.

Tout en disant ces mots, il entendait la jeune femme qu'il avait surprise sauter en bas de son lit et s'habiller à la hâte.

— Mais votre nom, monsieur, votre nom? répéta-t-elle à deux reprises d'une voix mal assurée.

— Mon nom ne vous apprendra rien, madame, je vous en conjure, ayez pitié...

— Votre nom, ou j'appelle ii mon secours, dit résolument l'inconnue.

— Eh bien! madame, répondit Réginald qui craignait par-dessus tout un scandale, je suis le marquis de La Couldraye.

— Vous ici! s'écria la jeune femme. En ell'et, ajouta-t-elle avec une grande agitation, on voit biiMi que vous ne savez pas chez qui vous êtes.

— De quel ton vous me dites cela, madame! On croirait, à vous entendre, que je cours quelque danger.

loi I I.AMIlKlKiK

— I 11 |tliis i;raii(l jiciit-rlic (|in' celui ;ni(|iii'l nous vt'iicz (l'écimppor.

— Mais rlitv, (|ni suis-jf donc? interrogea lli''L;inal(l.

— ()in'. vous impolie? |ioiii\ Il (|ii(; je vous sauve! répondit I inconnue avec une luianco d'amertume.

— Ah! qiKî vous (Hi's honne el ([iie je vous remercie! s'écria le gentilhomme. 11 s'était avancé peu à peu dans la direction de la voix (|ui lui parlait. Il

marchait légèrement courbé, les bras tendus eu avant.

l'ont à coup sa main rencontra une autre main. 11 s'en empara et remaicpia iiu'elle était petite, douce et parfumée. l*ourmi(;ux accentuer ses remerciements, il la porta à ses lèvres el l'emljrassa.

Il sentit que la jeune femme frémissait à ce contact et quelle s'ellorçait de dégager sa main.

— Eh quoi! (il-il en la retenant doucement, vous voulez mc' retirer Nolie main! Mais alors comment voulez-vous que je me guide à travers l'obscurité qui nous environne? Nallumerez-vous pas une cire? N'aurai-jepas le plaisir de contempler votre charmant visage?

— Oh non! dit-elle avi^c effroi.

— Tout en lui parlant, Réginald caressait cette main fine et potelée dont il s'était emparé. Il attira plus près de lui l'inconnue qu'il essaya d'enlacer de ses deux bras.

— De grâce, laissez-moi! suppliait-elle.

Mais, sourd à cette prière faite d'une voix défaillante, il réussit à saisir la jeune femme et à lui prendre un baiser sur l'épaule.

Dans le désordre oii elle se trouvait, il n'eut pas de peine k remarquer que ce corps était jeune et ferme, que la peau satinée sur laquelle ses lèvres s'étaient posées était fraîche comme une fleur.

Quant à l'inconnue^ elle réussit à lui échapper par un brusque mouvement.

— Sur mon honneur, monsieur, dit-elle, si vous recommencez, j'appelle! Elle était évidemment fort émue. Elle avait peur sans doute, car le marquis

entendait distinctement dans le silence de la nuit le bruit de sa respiration oppressée.

— N'est-ce pas assez, reprit-elle, que, par une complaisance coupable, je consente à favoriser votre fuite au risque de perdre ma réputation? Voulez-vous me faire regretter ce que je fais pour vous?

— Non, madame, vous êtes un ange, répondit Réginald avec chaleur, et je vous bénis pour ce que vous daignez faire en faveur de votre indigne serviteur.

— A la bonne heure! Vous voilà plus raisonnable, fit-elle d'un ton radouci. Elle saisit sur une table un trousseau de clefs.

— Maintenant donnez-moi la main, et plus uii mot! recommanda-t-elle. Réginald obéit. Décidément il n'y comprenait rien. Il sentait cette main trcm-

Sûr désormais de n'être pris au dépourvu ai d'ua côLé ui de l'autre, il s'uvauça. (Page 150.)

hier dans la sienne, tandis que sous ses doigts le pouls battait avec une violence inouïe. Ce n'était plus la frayeur qui agitait ainsi cette pauvre enfant. Qu'était-ce donc? Quelle était cette femme qui le connaissait et qui savait qu'il courait un grand danger dans cet hôtel?

Tandis qu'il s'adressait inutilement ces questions auxquelles il ne trouvait pas de réponse, son guide s'avançait à pas comptés et lui faisait descendre un escalier fort étroit, — un escalier de service, bien certainement.

LiV. 20. F"- Roy. éditeur.

\r^^ FLAMUiiiiriE

An liDiil (le (|iii'l(|iii"^ miiiiih'-^, ils ;illriL: niii'iil ciifiii les dcniiiT.'s iii/iirlirs cl tra\rrs('i'(Mil iiiir s;illc nhsriirc, an ImmiI ilr lai|ii('l|(' la jrniir ii'nnnr diim il nnr |iilil(' jioric basse.

— hit'ii soil IniM'! ilil-rllc. l'crsoiiin' iif nous a viist. INiis. lui miuilranl la |>(irl<' (|n"clli' Nt'iiail d'onvi'ir :

— N'oici la inc. it'|iiil-cll<'. An lionl, à i^anrhc, vons rclronvfic/. les (jiiais.

— Mais, au nom du ciel, dilos-moi (jui vonsiMos! sni>])lia Kéf^inald.

— .lamais. lY'pondil-ollc. .!(? vous dôlcnds mnmn de cluTchorsi 1«! savoir. Vous ne seriez jias un La (ionjdraye si je ne pouvais dès k présent compter sur volic élernelje disrrélion.

Pondant que llé^inaid, malgré les sa^-es recommandations de l-'iamberq^e et les promesses qu'il lui avait faites, commellait cette série d'imprudences dans lesquelles il risf|uail sa vie, le capitaine, tout entier aux alTaircs, ne songeait qu'à obtenir du cardinal l'audience qu'il avait résolu de solliciter.

Il y avait d'autant moins de temps à perdn» que le roi avait très proliablenienl plaidé le jour même la cause du marquis auprès de Son Eminence. Si peu d'inlhience qu'eût Sa Majesté sur l'esprit de son premier ministre, il fallait se bâter de la mettre à jirolil.

Le comte de Lorg-erie avait servi déjà d'introducteur au marquis dans les appartements de Louis XIIL Peut-être pourrait-il lui i-endre le même service auprès du cardinal.

Flamberge se rendit donc chez le comte, par qui il fut accueilli avec la plus affable courtoisie.

— C'est encore moi, monsieur le comte, lui dit-il en entrant.

— Serais-je assez heureux pour vous être de nouveau utile à quelque chose? demanda M. de Lorgerie.

— Vous allez me le dire, monsieur, répondit Flamberge, avec cette franchise qui lui était particulière. Je voudrais maintenant avoir une audience du cardinal.

M. de Lorgerie hocha la tête.

— Ceci me sera plus difficile, et je vais vous expliquer pourquoi, dit-il. Il y a environ trente-cinq ans que j'ai quitté la cour, Paris, la France même, et, par conséquent, il y a trente-cinq ans que je suis étranger à tout ce qui s'y passe.

Vous, monsieur! s'écria Flamberge étonné. Etiez-vous donc tombé en

disgrâce.

— Non, mon ami. C'est à la suite d'événements terribles et pour essayer de rendre la paix du cœur à une femme adorée dont j'avais troublé le repos que je me suis exilé. Si je suis revenu quelquefois à Paris, et pour ainsi dire à la dérobée, si j'ai visité de temps en temps mes anciens amis, je n'ai pas pu m'en créer de nouveaux.

«Or, pour moi. le cardinal est un astre nouveau. Tous les satellites qui gra-

FLAMUEIIGE 155

viteiit autour de lui mo sont incounus. Jo uo compte pas un ami parmi eux, car tous mes amis appartenaient à cette vaillante phalange qui s'était f^roupée autour du roi et des reines, et dont plusieurs ont payé de leur tête leur dévouement à la royauté.

« Remarquez que je ne vous fournis pas ces explications à titre de défaite, poursuivit le comte. Je ne m'en emploierai pas moins de toutes mes forces à obtenir ce que vous me demandez; seulement, si j'échoue, il ne faudra pas en accuser mon bon vouloir, mais mon impuissance.

— Croyez que je n'en doute pas, dit Flamberge. Vous vous êtes trop empressé de me rendre le premier service que je vous ai demandé...

— Vous plaisantez, lit M. de Lorgerie. Ne m'avez-vous pas sauvé la vie, vous qui ne me connaissiez pas?

— Eh ! monsieur, si vous saviez quel mince mérite cela est pour un homme tel que moi ! N'ai-je pas risqué ma vie cent fois pour eux?

- — C'est précisément parce que je vous ai jugé bon et courageux, parce que je vous vois si empressé de rendre service, que je m'étonne — pardonnez-moi mon indiscrétion — que vous n'ayez pas d'amis à la cour. Avouez-le, capitaine, si tous ceux que vous avez obligés vous témoignaient la moindre reconnaissance, vous n'en seriez pas réduit à solliciter mon humble concours.

— Des amis! de la reconnaissance! dit Flamberge en haussant les épaules. Et pourquoi aurais-je des amis? Pourquoi me seraient-ils reconnaissants? Qu'ont-ils à gagner avec moi? Je suis pauvre et je n'ai pas de nom, monsieur.

— Soit, mais vous avez la force, le courage, la noblesse des traits et celle de l'âme...

— Toutes choses dont on ne tire pas un maravédis, monsieur le comte, répliqua le capitaine avec amertume.

— Savez- vous que vous êtes un homme singulier? dit M. de Lorgerie qui l'examinait attentivement.

— Moi ! et pourquoi?

— Parce que vous offrez un mélange bizarre de sentiments généreux et de scepticisme. Je vois bien que vous êtes un désenchanté de la vie, mais je ne conçois pas qu'avec cette énergie dont vous donnez tant de preuves vous n'ayez pas la force de lutter contre l'injustice d'un sort qui semble vous condamner à l'oubli et à l'isolement.

— Croyez-vous donc que je ne l'aie pas essayé? dit Flamberge en souriant. Vous vous trompez, comte. Je me suis imaginé longtemps qu'avec un grand cœur et une brave épée on pouvait arriver à quelque chose. J'ai accompli dans ce but des prouesses presque surhumaines, je vous le jure! Savez-vous ce que j'y ai gagné? Dès qu'on n'a plus eu besoin de moi, on m'a retiré le brevet de capitaine que j'avais conquis, et je suis plus pauvro encore que je ne l'étais il y a quinze ans.

456 FLAMliKllGU:

« Je Ml' suis jKis (Ircoui'a^r, je suis rrsi^m''. Je n'en vrrix pas à rimiiiaiiiir; (I<! ce (|ii'cllf ne voit en nioi (m'iiu iivoiilurier ; je ii rti veux mr-mi' pas à mes jwirculs (le in'avoir ahaiuloiiiu'', car jo suis pcrsuailé (juc cctlc! srjiaialiou aciù leur briser le cœur.

— Vous avez donc été abandonné par vos j)areiils? demanda vivement M. do Loryerie.

— Sur une grand'roule, oui, monsieur.

— Sur laquelle?

— Sur celle de Paris à Fontainebleau.

— Combien y a-t-il de temps?

— Trente-quatre ans.

— Quel Age avez-vous donc?

— Trente-cinq ans environ, puisque j'avais un an, paraît-il, quand on me recueillit.

— Pauvre enfanti soupira le comte, dont le visage s'élait subitement attristé.

— Je vous demande pardon, fit le capitaine, mais je m'aperçois que j'éveille en vous de tristes souvenirs, monsieur. Je vous en prie, ne parlons plus de moi.

— Au contraire, répliqua JVJ. de Lorgerie. Parlons-en, mon ami, si vous le voulez bien. Il est vrai que vous avez fait saigner la plaie la plus sanglante de mon cœur, mais il se mêle à mes regrets tant d'iueflablcs jouissances, et cela me reporte si loin aux jours efTacés de ma jeunesse, que je suis presque heureux de me les rappeler ! . . .

Le comte se tut et parut s'abîmer dans ses souvenirs.

— Oui, vous l'avez deviné, capitaine, reprit-il en relevant subitement la tète, j'aimais, j'étais aimé à cette époque, j'avais un fils, un fils qui aurait votre âge... Mais j'étais officier de Sa Majesté et le devoir m'enchaînait à mon drapeau. Pendant une absence que je fis, un affreux malheur vint me frapper. La ferme dans laquelle j'avais mis mon enfant en nourrice fut dévorée pendant la nuit par un incendie, et ceux qui l'habitaient périrent ensevelis sous les décombres.

« Ouandje revins, je ne vis plus qu'un monceau de ruines! Les braves gens à qui j'avais confié mon enfant étaient morts avec lui dans cet horrible brasier!

« Je ne vous dirai pas quelle main coupable avait allumé cet incendie, car je ne suis pas le seul à qui ce secret appartienne ; mais vous n'avez certainement pas oublié cet homme que vous avez tué aux portes d'Amboise, et dont vous m'avez inutilement demandé le nom...

*— Qui ? ce misérable qui allait vous assassiner, dont vous vouliez épargner la vie?...

— Celui-là même, oui, capitaine. Eh bien! c'est lui qui, me poursuivant de sa haine pendant trente-cinq ans, a tué mon pauvre petit Raoul!

— Ouoi ! cet incendie...

— C'est lui qui Ta allumé, j"en suis sûr.

— Et vous l'avez laissé vivre?

— Que voulez-vous... Je l'avais juré...

— Ah bien! s'écria Flamberge, c'est pour le coup que je me sens la conscience tranquille !

— Voilà pourquoi je me suis attendri, fit le comte en essuyant une larme. C'est qu'en vous écoutant et en admirant votre grand cœur, je me disais : Raoul aurait le même âge, il serait aussi noble et aussi beau... Hélas!

Flamberge le regardait avec compassion. Il s'expliquait presque en ce moment l'élan spontané auquel il avait obéi en lui portant secours. C'était la sympathie du malheur qui lui avait mis l'épée à la main.

M. de Lorgerie secoua cette faiblesse passagère.

— Si encore, reprit-il, j'avais trouvé dans le soin de ma famille quelques consolations âmes souffrances... Mais non! J'avais une sœur, plus jeune que moi de quelques années et que j'avais mariée au baron de Champfort. Elle avait une fortune honorable. Son mari, qui avait lui-même un peu de bien, occupait à la cour une charge importante et était appelé à un brillant avenir...

« Malheureusement, il mourut jeune; il laissa, sinon sans ressource, du moins sans appui, sa femme et sa fille.

« J'étais en Espagne à cette époque, etje m'efforçai d'oublier. J'écrivis à ma sœur et lui proposai de venir habiter auprès de moi avec sa fille ; mais elle ne put pas se résoudre à quitter Paris. Ce fut en vain que je fis le voyage dans l'espoir de la décider; sa résolution résista à mes prières. Elle ne voulait pas s'expatrier, disait-elle.

« Je lui conseillai du moins de se fixer en Touraine, où je lui avais donné deux domaines dont l'un avait une certaine importance. Elle me répondit qu'elle était trop jeune encore pour aller s'ensevelir au fond de la province.

(( Voyant qu'elle était sourde à mes instances, je m'éloignai.

<( Ce fut alors que, cédant à des entraînements pernicieux, elle se mit à jouer avec une telle fureur qu'elle fut réduite à la dernière misère et dut se réfugier dans le plus petit des domaines dont je l'avais dotée. C'était tout ce qui lui restait.

« Là, circonvenue par le duc de Villaine et pressée par le besoin, elle trafiqua de sa fille et la vendit à ce vieillard, sans que je pusse arriver assez à temps pour empêcher ce mariage.

(( Vous le voyez, je ne suis guère plus heureux sous ce rapport que je ne l'ai été moi-même. »

A ces mots, M. de Lorgerie se tourna vers le capitaine.

— Mais vous, reprit-il, dans quelles circonstances avez-vous été recueilli? Est-il indiscret de vous le demander?

158 1 L.\M|{i;it(iK

— Du liiiil, cniiilc. iii.tis iiinii liisltiirc irulliT lien (If l)i(!ii iiilriTssaiil ii iiti Imiiiiiiii- <|iii ;i soiilirri aiilaiil i|iir miiis.

— \niis NOUS InuiijHV,, ('a|iilaiiii', lit le (•(iiiilf. Tous les uiallinirs sont fivrt's. l'aile/,, jo nous ('•coiilr.

l-'lamberpo u'aiiuail ])as nailcr de lui.

M. (le Loi',";('ri(' a\ail hicu lroii\('; Ir mol (|iiaii(l il avail dit dr lui (|U(; c'rljiit un désencliaiilé de la Nie

l'Iainhcii^i! lie st; cachait jdus aujourd'hui (]u'il n'aifi\('rail jamais à liuu, et il eu avail pris sou parti.

Pendant les longueurs du Irajel cpii sépare lilois de J*aris, il avail loiit récemment raconté fort longuement son histoire à Réginald, qui y avail piis un urand intérêt, et ne se souciait guère de la recommencer; mais pour plaire au comte, pour lequel il éprouvait décidément une grande sympathie, il s'exécuta d'assez bonne grâce.

— Je ne vous parlerai de mes premières années que par ouï-dire, car elles ne m'ont laissé que des souvenirs bien indécis.

« D'après ce que m'a dit mon père adoplif, je n'avais guère qu'un an quand il me recueillit sur la route, à une petite lieue de Fontainebleau.

« Je mourais presque de faim, paraît-il, et je criais comme un possédé.

« Peut-être avez-vous autrefois connu à Paris un Italien qui était venu s'y lixer à la suite des Concini, et qui professait l'escrime.

— Qui? Mancardi ? demanda le comte.

— Lui-même, monsieur.

— Je le crois bien! ht M. de Lorgerie. C'est chez lui que je me suis perfeclionué dans cet art difiicile qu'il enseignait avec une habileté inconnue jusqu'alors.

— Alors, reprit Flamberge, vous savez peut-être qu'en 1608 Mancardi avait une cinquantaine d'années, mais qu'il était grand et robuste comme un chêne et qu'il avait une souplesse de jarret capable de tenir tète au montagnard le plus agile de la Suisse ou des Pyrénées.

« A la date que je viens de vous signaler,, Mancardi. qui avait fait à Paris une jolie petite fortune et qui pouvait l'arrondir encore puisque ses salles étaient constamment encombrées de gentilshommes, se sentit pris de cette maladie incurable qui se nomme le « mal du pays ».

(( Après avoir lutté quelque temps, il finit par se décider, et partit un beau matin pour l'Italie, qu'il avait quittée depuis trente-deux ans. Seulement, pour mieux aspirer le grand air et savourer la liberté dont il avait été sevré pendant si longtemps, il résolut de faire la roule à pied.

« Ce fut ainsi qu'il me rencontra sur le bord du fossé, presque nu, enveloppé dans un lambeau de couverture, et à demi mort de faim

« Il me prit dans ses bras et me fit avaler quelques gouttes d'une gourde qu'il portait. Mes cris se calmèrent comme par enchantement.

« Cependant il étaitfort embarrassé. Qu'allait-il faire de sa trouvaille? Pour un homme qui a entrepris de faire à pied le voyage de Paris en Ttalie, un enfant n'est pas chose facile à emporter.

« Il fut sur le point de me laisser là.

« Au moment où il interrogeait du regard la campagne environnante, il lui si'ml)la voir un jeune paysan, caché à trois cents pas de là dans une haie vive et qui prit aussitôt la fuite.

« Mancardi pensa que c'était ce garçon qui m'avait déposé sur la route et qui, avant de m'abandonner tout à fait, avait voulu s'assurer qu'une âme charitable se chargerait de moi.

« Il n'eut pas le courage de passer outre. Après m'avoirpris dans ses bras, il gagna Fontainebleau et me fit donner les premiers soins.

(( Pendant le repos de quatorze heures qu'il prit dans cotte ville, il fit confectionner pir un bourrelier un système de courroies, et m'emporta le lendemain, sur ses épaules, dans un sac de cuir un peu plus grand que celui dont les soldats se servent en campagne.

« Pendant les premiers jours, il me l'a avoué depuis, il fut dix fois sur le point de renoncer au projet qu'il avait formé ; mais, comme il était seul, sans parents, sans famille, il finit par s'attacher à moi en raison même des embarras que je lui donnais, et eut le courage de mener à bonne fin l'œuvre qu'il avait entreprise.

« Un mois après nous arrivions dans les Abruzzes et nous nous arrêtions enfin à Piscina.

;< C'était là qu'était né Mancardi, c'était là qu'il voulait mourir.

« îl y acheta une maison, s'installa et eut promptement renoué connaissance avec les habitants de cette petite ville. Auprès de moi il plaça une servante et je devins définitivement son fils d'adoption.

« Je grandis vite. A dix ans j'étais si fort et si développé qu'on m'en donnait quinze. Dans tous les jeux auxquels se livrent les enfants, c'était moi qui étais le plus adroit et qui avais la haute main.

(( (^ette agilité étonnante, c'est à Mancardi que je la devais. Il s'était mis en tête de faire de moi un autre lui-même et m'avait rompu de bonne heure à l'escrime.

« Sa réputation l'avait suivi. Tous les gentilshommes d'alentour étaient venus le supplier de leur donner des leçons. Il s'y était refusé d'abord, disant ([u'il n'était revenu dans son pays que pour s'y reposer; mais, débordé par les instances auxquelles il était en butte, il avait fini par céder.

« Il prenait soin de moi, je vous l'ai dit, avec un amour-propre jaloux, et il faut bien croire que j'étais doué de dispositions étonnantes puisqu'à quinze ans,

m sou abstMicc, c/élail moi (lui faisais la lii'oii à des innics lumis dont f|iicli|iirs- UMS comptaient le double de mon Age.

« Souvent aussi, sons les yeux de mou [ù'vo adoptif lui-nièmo, dont le visage raj'ounait d'orgueil, j»' {irofessais avec nu ajdomh ri une ciAncrie dont je ne me serais jamais cru capable.

« Un an plus tard, il me déclara (ju'il u'avail pins rien à in'aj»|inMi(lre et que j'étais même de force h lui en remontrer.

(( Il avait raison. Soit que la vieillesse lui eût enlevé la soujdesse et la i-apidilé du coup d'œil, — car il n'avait pas moins de soixante-six ans, quoiqu'il parût aussi alerte que par le passé, — soit qu'en edot mon instinct de cette science fût allé au delà des leçons que j'avais reçues, j'étais devenu en escrime d'une force dans laquelle ]o. n'ai jamais rencontré de rival.

« — Vois-tu, mon petit Tonio, me disait-il en admirant son œuvre et en se flottant les mains, je ne te laisserai pas grand'chose, mais avec ce que je t'ai enseigné tu pourras toujours te tirer d'affaire.

« Maintenant, continua-t-il, je n'aurais fait qu'à moitié de toi un maître en cet art difficile, si tu ne le pratiquais que sous ma direction. Tu vas donc partir dans quelques jours, tu iras à Milan, à Florence, à Bologne, à Rome, à Naples, à Venise, tu y visiteras toutes les académies d'escrime qui s'y trouvent, et, si tu y trouves un maître, demeure auprès de lui jusqu'à ce que tu aies surpris ses secrets. »

;( Huit jours après, je m'éloignai. Mon voyage dura deux ans. Je ne dirai pas que je n'appris rien pendant mon excursion, je conviens même qu'elle m'aida puissamment à atteindre la perfection, mais pas un des maîtres que ie provoquai à plusieurs reprises ne fut de taille à se mesurer avec moi.

(( Ils étaient tellement étonnés de mon habileté et de ma jeunesse, qu'ils

disaient :

u — Ce n'est pas un homme, c'est une véritable flamberge ! »

« Flamberge, le nom me resta. Je devins presque populaire. De toutes parts, les «gentilshommes accoururent pour assister aux assauts que je soutenais.

« Il n'était plus question de Tonio, on ne parlait plus que de Flamberge.

« Tonio, vous le devinez bien, monsieur le comte, c'est le nom sous lequel Mancardi m'avait fait baptiser en arrivant à Piscina.

« Il est possible que tu aies été déjà baptisé et que tu portes un autre

nom, me disait-il ; mais cela ne fait de tort à personne d'être baptisé deux fois. »

« En effet, ne me connaissant pas d'autre nom, c'est Tonio qu'il m'appelait.

« Quand je revins auprès de lui, après ces deux années de voyage, j'avais près de dix-neuf ans, mais ma réputation et mon surnom m'avaient précédé. Je n'étais plus le petit Tonio, j'étais Flamberge.

{( J'avoue que cette excursion à travers un admirable pays ne m'avait pas

Mancardi me rencontra sur le bord du fossé presque nu et à demi mort de faim, (Page 158.)

inspire des goûts très sédentaires. Je ne me sentais pas capable de me résigner, ma vie durant, à enseigner l'escrime. J'avais des aspirations plus hautes, et il me semblait que ma science pouvait me servir à quelque chose.

« Parmi les jeunes gens avec lesquels je m'étais lié à Piscina, se trouvait un garçon plus âg-é que moi de cinq ou six années, fort beau, très élégant, doué d'un esprit fin et rusé, qui avait pris des leçons chez Mancardi et auquel j'en avais donné moi-môme. Il se nommait Giulio Mazarini.

Liv. 21.

F. KOY, éditeur.

i63 flamuehgl;

« Il sci'vait en (jualilé tic capilaiiK' au niomi'iil ou je revins à IM.scina ; mais il a\ail (Ifjà hraiicoiip \(tyag6.

« Il était lilsd'un iiuhlo sicilien, qui l'avait fait allarlicr tout jiMine nncorc à l'ainhassuJe du cardinal Coloniia, vn Ksjia^ni?. Il avait suivi los cours d«îs universités d'Alcala et de Salaniamiuo, ot y avait conquis le f^iade de docteur.

« A son retour, il s'était arrêté à Home, où son esprit vif et pénétrant l'avait fait remarquer i)ar les jésuites. Ils essayèrent de se l'attacher, mais il lui tardait do revoir ses parents et de m'embrasser, il demeura insensible aux hiillantes propositions (jui lui étaient faites.

« Bref, il était capitaine dans la Valtclinc quand je le retrouvai. Quoiqu'il portiU assez galamment l'uniforme et qu'il sût assez bien manier une épée, je m'étonnai de cette transformation. 11 avait vécu jusque-là parmi les hommes d'église, j'étais persuadé qu'il Unirait par le devenir.

« Je m'ouvris à lui des projets que je nourrissais, il les approuva et m'olTrit de partir avec lui.

« Malheureusement il partait dans trois jours. Or, j'arrivais à peine. Pendant deux ans et demi j'étais resté éloigné de mon bienfaiteur, je ne pouvais pas le quitter du jour au lendemain, sous peine d'encourir le reproche très mérité d'ingratitude.

« Je remerciai Mazarini, je lui fis mes adieux et je lui promis de le rejoindre dos que cela me serait possible.

« Mancardi était le plus heureux des hommes.

'( Je vous ai raconté avec quelle patience, avec quelle tendresse, je pourrais dire presque avec quel amour il m'avait formé. Le succès avait couronné ses efforts. A ses yeux l'œuvre sortie de ses mains avait atteint la perfection.

«Partout on faisait l'éloge de Flamberge... élève de Mancardi, avait-on soin d'ajouter.

« Rien ne pouvait chatouiller plus délicieusement l'amour-propre de mon bienfaiteur que ce membre de phrase par lequel se terminait invariablement le panégyrique de son fils adoptif.

« Je vous demande pardon, fit le capitaine, do m'appesantir autant sur cette phase de ma vie. Ce n'est pas pour me faire valoir, croyez-le bien, que j'insiste sur ces détails, c'est pour vous faire mieux comprendre la joie dont rayonnait le cœur de cet excellent vieillard.

« Mon succès était pour lui le couronnement de son édifice.

« De tous les coins de l'Italie m'arrivaient, en elTet, les plus brillantes propositions. Je les refusai.

« Pourquoi? Parce que je me souvenais que j'étais Français.

« J'étais un peu infatué à cette époque de la précoce réputation que j'avais conquise. C'est bien excusable, n'est-ce pas. chez un jeune homme de dix-neuf ans? Aussi je m'en accuse on toute humilité.

« Mais j'étais surtout plein d'illusions.

« La France est mon pays, me disais-jo, c'est h son service que je veux consacrer les talents que j'ai acquis.

« Mancardi m'approuvait et me conseillait de partir sur-le-champ.

« — Plus tôt on commence, plus tôt on arrive, me disait-il.

« J'aurais bien voulu suivre ses conseils. Je mourais d'envie de voir la France, que je ne connaissais pas.

— Peut-être espériez-vous retrouver aussi vos parents... dit M de Lorgerie.

— Non, monsieur. Jamais, je vous le jure, je no me suis fait illusion à cet égard. Je savais à merveille dans quelles conditions Mancardi m'avait recueilli. Nulle circonstance dramatique n'avait accompagné mon abandon. C'était un simple paysan qui m'avait déposé sur la route. Encore était-ce bien lui qui m'y avait laissé?

(( Je ne pouvais donc pas nourrir l'espoir de retrouver jamais ma famille. Aucun indice ne m'aurait guidé dans celte laborieuse et inutile recherche.

« Seulement j'espérais qu'une épée comme la mienne aurait quelque valeur aux yeux de ceux qui savent ce que c'est qu'une épée.

« Je serais donc parti sur-le-champ si je n'avais pas vu mon père adoptif dépérir chaque jour. Il m'avait ramassé faible et mourant. Il était faible et mourant lui-même, je ne pouvais pas le quitter en pareil état.

« Son agonie ne fut pas longue, du reste. A dater du jour oii il lui devint impossible de tenir un fleuret, Mancardi s'éteignit à petit feu.

(( Il n'y avait pas six mois que j'étais de retour quand il expira dans me > bras.

« — Le peu que j'ai est à toi, mon cher Flamberge, me dit-il, car il ne m'appelait plus son petit Tonio, lui non plus. Ce n'est pas grand'chose, mais lu auras de quoi vivre à ta guise et tu ne seras pas obligé de te vendre à personne,

« Malheureusement il avait compté sans des collatéraux avides.

« A peine avait-il rendu l'âme qu'ils réclamaient à grands cris l'héritage du défunt. J'essayai de le leur disputer, moins parce que je tenais à ce petit patrimoine que pour me conformer à la dernière volonté d'un mourant; mais ceux-ci n'eurent pas de peine à vaincre ma résistance. Ils firent remarquer que non seulement je ne tenais à Mancardi par aucun lien du sang, mais encore que j'étais étranger et qu'à ce titre je n'avais aucun droit à recueillir sa succession,

« On leur donna gain de cause. J'allai faire à la tombe de mon bienfaiteur mes derniers adieux et je partis.

« Ce fut à Paris que je me rendis aussitôt.

« Je voulais y débuter par un coup d'éclat. Je provoquai tous les professeurs d'escrime à un assaut général.

« Ils y répondirent tous. Le nom de Mancardi, sous le j)atronage duquel je

164 flamukikîk

lu'rl.iis |i1;h('', iTt'Iail |t;is ciuor»' uiil)ln'. l'iic luiili' coiiiiiachMii' ^(Mililslioiiiiiirs assislail i\ ir di'-li.

u On ;ivail rôf;l6 iï trois coups d<' hmitou 1»ïs f-n'^afimiciils (jiic jf dcva's soiilciiir conln? (•Ikiciim do iiu^s adversairos, i;! je los avais loiidirs Ions, Itj iu)inl)it* de fois voulu, sans avoir ét6 IoucIk'; nioi-mr-uH! j>ar aucun d'eux.

« Il ne m'en restait plus (ju'uu à conihallrc.

« — Messieurs, dit-il en se tournant vers les f^enlilshonimes (|ui nous entouraient, jo ne prétends pas nier l'excessive habileté d(; J"'la:nher^'e ; mais je crois deviner d'où elle provient surtout. C'est de la certitude (|u'il a de ne courir aucun dani^or. Autre chose est de tenir une éjiée ou un lleiirel. I^h hii-n ! nous avons chacun notre épée, jetons nos fleurets et prenons-la. C'est à celte condition ([ne j'accepte le combat.

« II n'avait pas achevé sa j)hrase que j'avais jeté mon (hiuret |)our sauter sur mon épée.

« — Messieurs, dis-je à mon tour en m'adressant à noire entourai;e, j'accepte le déli qui m'est porté, et je vous prie de vouloir bien m'indiquer vous-mêmes les trois endroits que je devrai toucher.

« J'avais été déjà couvert d'applaudissements. Ce fut une nuée formidable de cris et d'éclats de rire qui me répondit.

« — Au mollet, dit l'un. A l'épaule gauche, dit l'autre. A la fesse, cria un troisième.

« — Bien, messieurs, fis-je en m'inclinant, ce sera dans l'ordre que le hasard vous a fait désigner que mon adversaire sera touché.

« 11 se nommait Gourtebolte, — un nom prédestiné, vous le voyez.

« Ma provocation et les éclats de rire qui l'avaient accueillie l'avaient mis dans une fureur inconcevable.

« Saus lui donner le temps de se calmer, j'engageai le fer.

« Je ne vous fatiguerai pas des détails de ce duel, car c'était bien un duel qui se préparait. Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer non plus que les trois endroits qu'on m'avait désig-nés étaient les plus difficiles à atteindre. Malgré cela, trois fois Courtebotte sentit la pointe de mon épée, et trois fois au but indiqué.

(c Pour le mollet et l'épaule gauche, il lit assez bonne contenance. Du reste je l'avais piqué si légèrement que la blessure était insignifiante; mais, quand je lui enfonçai un pouce dé fer à l'endroit qui m'avait été désigné en dernier lieu, il devint fou.

« L'hilarité des assistans ne connaissait plus de bornes.

« La colère de Courtebotte était telle qu'il se jeta sur moi comme un furieux.

(1 Je parai de mon mieux, et sans riposter, les assauts de cet enragé. Ses amis avaient voulu s'interposer,

« — Non, messieurs, dis-je en les arrêtant du geste. Du Irain qu'il va, Courtebotte n'en a pas pour longtemps.

« Eu effet le malheureux soufllait et suait sang- et eau. Au l)out <le cinq minutes il tomba à mes pieds hors d'haleine, exténué. Do rage il brisa son épée.

« Mou triomphe fut tel que jamais je n'en avais rêvé de scmb1al)le. Le lendemain, si j'avais voulu ouvrir à Paris une académie, je n'aurais pas eu assez de place pour contenir la foule qui s'empressait autour de moi à la suite de cet assaut.

« Mais j'avais de bien autres ambitions que celle de jouer ce rôle obscur. Dès le lendemain j'aurais pu, du reste, faire partie des mousquetaires de M. de Tréville, qui avait témoigné un véritable enthousiasme. •

« De son côté le cardinal m'avait envoyé Laffeymas, son âme damnée, qui me proposa cyniquement de m'enrôler dans la bande de spadassins qu'il commandait.

« J'avais repoussé l'offre de M. de Tréville, ce n'était pas pour accepter celle de ce vulgaire coquin.

« Je voulais avoir une existence indépendante, voir du pays, sortir enfin de cette position infime dans laquelle j'étouft'ais. Je sentais germer en moi des aspirations plus élevées, qu'il me serait impossible de définir, mais qui étaient bien au-dessus de la sphère dans laquelle le hasard m'avait jeté.

« J'avais tort, j'en conviens, car ce même hasard aurait pu me laisser entre les mains de ce paysan qui m'avait abandonné, et ne faire de moi qu'un paysan. Mais que voulez-vous?... Etait-ce le sang- qui coulait dans mes veines? Était-ce une ambition démesurée qui me possédait? Le fait est que je me croyais appelé à de grandes choses.

« J'ai consumé dix ans de ma vie à accomplir des actions souvent héroïques. Sans me vanter, comte, je vous assure que j'ai fait des prodiges.

« Savez-vous ce que j'en ai retiré?

<( J'ai une réputation, paraît-il, mais laquelle? Celle d'un cerveau brûlé, qui, n'ayant à risquer que sa peau, est capable de tout pour faire parler de lui.

« A quoi m'a servi cette renommée? Vous allez le voir.

« Dans la dernière g-uerre, le roi, à bout de ressources et d'argent et conseillé par M. de Tréville, consentit àm'accorder le grade de capitaine, si je lui recrutais une compagnie de trois cents hommes. J'acceptai et je fixai moi-même l'uniforme que porterait ma compagnie.

« Grâce à ma maudite réputation d'aventurier, tous ceux qui, comme moi, vivaient au jour le jour, sans souci du lendemain, sans famille, sans amis, sans profession avouée, vinrent s'enrôler suus ma bannière. J'établis parmi eux une discipline de fer; je leur déclarai que je ferais sauter la cervelle au piemirr qui manquerait à l'obéissance passive que j'exigeais d'eux. Ils acceptèrent.

« J'avais une horde de vauriens, j'en fis une cohorte de héros telle qu'il n'y avait pas la pareille parmi les troupes de Sa Majesté.

«On m'aurait laissé ce conimandemeat que j'aurais été satisfait. Peu à peu

j'aurais (''piin'» los rftiips. Mnlliciirouscmi'iit la |iai\ siirvinl. OiTavail-on hcsoin (le mes scrvict's drsonuais? On limiria mes lroii(|t'8, et on iihî rachola dix millo liNif-^ le lifi'M'l tin'oii m'avait accoi'dt''.

«Je (lishilniai aux inallicun'ux qiio lour confiariro en moi avait égarés la jdiis Claude jiaiiii' de ce qiio j'avais r(M,ni, dn sorte qun jo me trouvais i-édiiil 'i la derninro exlrrinil»' hî jour où je vous r((ncoiitrai aux poilcts d'Ainhoise.

— Et vous ur nie l'avez pas dit ! s'éciia It; ronilc aver, vivacité.

— Ce fui alors que je lis la connaissauco du manjuis de La Couldrayo.

(( Il est }dus (|U(> reilaiu qu'à l'éjjoquo où vous habitiez la Franco vous avez roniiu eellc famille, continua Flamber^e, mais, à coup sûr, vous ne connaissez pas le jeune marquis, car il a vingt-quatre ans à peine.

— C'est vrai, dit M. de Lorgerie. J'ai été fort lié avec son p^re autrefois, alors que je demeurais à liléré, mais je n'avais jamais vu Rég-inald avant que vous me l'ayez présenté. Y a-t-il longtemps que vous êtes en commeice d'amitié?

Le capitaine raconta au comte de quelle façon il avait rencontré le marquis à Amboise, et lui apprit en même temps que Réginald était éperdument épris de la duchesse de Villaine, qui, elle-même, aimait certainement le gentilhomme.

— Quel dommage que je n'aie pas pu empêcher ce mariage ! fit M. de Lorgerie subitement attristé. Le malheur me poursuivra donc sans cesse?...

— Oui, c'est dommage, dit Flamberge, car je me demande comment finira cet amour fatal. Réginald est très exalté, Marguerite est femme... elle est faible... Mais ne prévoyons pas les malheurs de si loin et revenons au jeune marquis.

« Il avait agi si noblement envers moi qu'il m'avait captivé du moment oh je l'avais vu paraître. Ce fut bien pis encore quand il m'eut confié ses chagrins et ses espérances.

« Je me figurai ce pauvre jeune homme, beau, brave et loyal, mais arrivant à Paris, seul, sans expérience, fort seulement de son bon droit, et luttant contre un ennemi tel que M. de Morlay !

« J'étais désœuvré et découragé, j'entrepris de l'aider de mes conseils et de mon épée.

-^ Un tel dévouement ne m'étonne pas de votre part, dit le comte. Je vous ai vu à l'œuvre, moi qui n'avais aucun titre qui me recommandât à votre sollicitude, et je sais de quel poids pèse votre bras. Aussi je ne doute pas que vous réussissiez dans l'œuvre que vous avez entreprise.

— Je n'en désespère pas non plus, monsieur, puisque vous daig^nez me donner votre appui.

— Eh bien ! venez demain matin chez le cardinal, fit M. de Lorgerie. Je me charge tout au moins de vous faire parvenir jusqu'à ses appartements. Là, peutêtre recontrerai-je un ami, qui, comme l'a fait M. de Trévillc hier, nous servira d'introducteur auprès de Son Eminence.

— Nous n'y manquerons pas, comte, dit le capitaine. Il se relira et revint à l'auberge du Cygne noir.

Il y attendit Réginald jusqu'à une heure avancée de la soirée. Vers dix heures il ressentit un peu d'inquiétude.

— Pourvu qu'il n'ait pas commis quelque grosse imprudence,... murmu ra-t-ii.

Ce fut bien pis encore quand il entendit sonner onze heures et minuit sans que Réginald fût revenu.

— Serait-il retombé entre les mains de M. de Morlay? se demanda-t-il. Enfin, vers une heure, il entendit que l'on montait l'escalier ; comme il avait

laissé sa porte ouverte, il s'avança sur le seuil et reconnut Réginald.

Mais dans quel état, grand Dieu! Le costume frais et élégant qu'il avait endossé le matin pour aller au Louvre élait dans un désordre épouvantable et tout déchiqueté. Sa chemise de batiste était tachée de quelques gouttes de sang".

— Vous vous êtes battu? demanda Flamberge.

— Oui, répondit Réginald, qui se laissa tomber sur une chaise.

— Contre qui ?

— Je vais vous le dire, mais laissez-moi souffler, répondit le jeune marquis eu respirant bruyamment.

— Ah! prenez garde, mon ami! dit Flamberge d'une voix grave. Si vous n'êtes venu à Paris que pour vous y faire tuer, si vous ne voulez ni écouter mes conseils, ni souffrir que je vous accompagne, je renonce à vous prêter mon concours.

— Plaignez-vous, je vous le conseille, dit Réginald, c'est pour un de vos amis que je me suis battu.

— Pour un de mes amis? fit le capitaine étonné. Je n'en ai pas. =- Oh! pardon. Ne m'avess-vous pas parlé d'un certain Mazarini?

— Vous l'avez vu? interrompit Flamberge.

— Je l'ai même tiré d'un fort mauvais pas.

— Aujourd'hui ?

— [l n'y a qu'un instant.

— Contez-moi donc cela.

~ Volontiers. Mais vous ne me laissez pas le temps de reprendre haleine. Un moment, de grâce ! Non pas que je sois précisément fatigué, mais les émotions successives de cette longue journée m'ont fortement impressionné, je ne vous le cache pas.

— Quelles émotions? demanda le capitaine.

— Patience, mon cher ami! Chaque chose aura son tour. Commençons d'abord par votre ami Mazarin.

A ces mots, Réginald poussa un profond soupir et se renversa dans son fauteuil.

im FLAMiti<:iuji<:

— .If I r\i'ii;iis ici, il \ a iim- (Inni-liriiii', (•(miint'tirn-l il. I(iis(|irrii jiassatil |iil's (lu Pniil-.Ni'iiF j tMilnulis imc voix dr irminr ipii a|i|M'lail an srcniirs. .le nra|i|iro("liai cl j'a|i('n;iis un gculilliomini'. tout de velours imii' haltillf''. (jiii Iciiail li'lc à ciiu) on six soldais ivres (]iii le eiiariicaieiil avec furie.

.< Dei'i-ii're ce yciililliomiue se cachait iiiio toute jeune lilleLte de quinze ans, alVolée (le |»(Mir et ll'eiulilant de tons ses nKMllhi'es.

« (yélait la nièce de co f^enlillionime.

(( Il renli'ait chez lui avec (die, m'a-l-il racontai, (|uand C(;s soldais les rencontrèrent et voulurent s'emparer de, la pauvre enl'anl. Après avoii' inutilement essayé de leiii' ('chapiier, il se plaça résolument de\ant <dle et lira son épée.

« (le fui alors (jne la jeune lille poussa ces cris dé(diiraiils qui avai(;nt attiré mon attention.

(( ,1e ne savais l'ien di; ce qui s'était passé au momc^nt où j accouiiis sur le théâtre d(> la lutte. Tout ce que je vis, c'est qu(! l'honneni- et la vi(; d'un gentilhomme et dune jolie femme étaient menacés. Je me précipitai à leur secours. Auriez- vous fait autrement que moi, capitaine grondeur?

— Assurément non, l'épondit franchemcmt Flamberge.

— Malheureusement, ainsi qu'il arrive presque toujours dans les rixes de ce genre, poursuivit Réginald, ce fut sur moi que se tourna subitement la fureur de ces six coquins.

« Fuyez ! criai-je à l'inconnu. Emmenez cette pauvre petite.

« 11 ne le voulut pas. Voyant que ces misérables s'acharnaient après moi. il revint courageusement à la charge, et, je dois lui rendre cette justice, il maniait assez bien l'épéc pour que j'en ressentisse immédiatement un soulagement salutaire.

« Quelques coups de pointe que je n'avais pu parer à temps avaient déjà endommagé mon pourpoint, l'un d'eux même m'avait effleuré la poitrine. J'avais cependant mis en œuvre toute ma science, fit Réginald, mais six épéesàla fois...

— Oui, dit Flamberge, quand on n'en a pas l'habitude, cela surprend toujours un peu.

— Je finis pourtant par atteindre un, puis deux de mes adversaires qui tombèrent à mes pieds en poussant des jurons formidables. Au même instant, le gentilhomme réussit à mettre un troisième assaillant hors de combat.

« Tout allait au mieux, mais la pauvre enfant, qui avait été la cause innocente de cette bataille sanglante, était à bout de forces et perdait connaissance. Force fut au cavalier de voler à son secours, de sorte que je restai seul en face des trois soudards que la défaite de leurs camarades avait exaspérés.

« Cette fois je me sentais plus à l'aise. Je fis appel à ce sang-froid que vous m'avez si souvent recommandé, aux leçons que vous m'aviez données, et je parvins d'autant mieux à leur tenir tète que, dans l'état d'ivresse oîi ils se trouvaient, ils se fatiguaient plus vite que moi...

FLAMBEKGE

Le costume frais et élé^aut qu'il avait endossé le matiu était dans un désordre épouvantable. (Page 1G7).

« Je commençais, en effet, à sentir plus mollement la résistance de leur rapière. Profitant adroitement de mon avantage, j'attendis le moment favorable, je ripostai deux fois avec la rapidité de l'éclair, et j'eus la satisfaction de voir tomber deux ennemis.

« Un seul restait debout. J'allais lui faire subir le même sort, quand, découragé sans doute par l'insuccès de sa tentative, il prit la fuite à toutes jambes.

« Je ne jugeai pas à propos de le poursuivre. Je m'approchai du cavalier qui

Liv. 2:2. F"- Riy, <^<iitoii!

170 TLAMlililUn:

soiiliMiail «lans ses l»ras lo corps iiicrlc (l<! la jriim' lillr cl (|ui M'cllorcail de la ra|i|)i'lt'r à la vie.

« .!(! coiiiiis à la SciiH', j'}' Irriiipai mon luoiichoir <'tj<' li/iiuiiai d'i'aii froid*; les leinpes cl les mains do la chinv. poUlc. Enfin «dlo ouvril les ycuix.

« Lorsqn'ollo se vil scmlc avoc son oncle cl moi, (dlo parnl loiilc snrpriso.

— ConmuMil! hulbuLia-l-clle. Les soldais... Oîi sonl-ils?

Son regard tomba snr les coquins (|iie j'avais Messes cl dont (|iiclques-nns cssavaiiMil de se relever.

— Ah! c'est vous qui nous av(^z sauvés, monsieur, s'ccria-l-cllc. Que le ri(d vous récompense du même c(i;ur que je vous remercie!

Puis, saisie d'un frisson de lerrtuir :

— Partons, dit-elle en saisissant la main du g-cnlilhomme et la mienne. Nous nous dinf;ei\mes vers le Louvre où votre ami voulait demander du

secours. Ce fut alors qu'il m'appril sou nom, cl, après m'avoir accablé de remerciements, me pria de lui donner lo micu. Il me fit promeltro que j'irais le voir et nous nous séparâmes.

Tout d'abord ce nom de Mazarin qu'il m'avait donné n'éveilla on moi aucun souvenir, acheva Uéi^inald. Ce n'est qu'en regagnant mon hùU'Uerie que je me rappelai vous avoir entendu parler d'un certain Giulio Mazarini, aveclequel vous aviez été pour ainsi dire élevé. Comme vous m'aviez dit qu'il habitait actuellement Paris, j'ai pensé qu'il avait francisé son nom et que c'élail de lui qu'il s'agissait.

— C'est lui, vous ne vous êtes pas trompé, fit le capitaine. Aussi je vous prie d'excuser le mouvement d'humeur auquel j'ai cédé lorsque je vous ai vu reparaître en cet état. Il ne faut en accuser que mon amitié, mon cherRéginald !

— C'est bien ainsi que je l'ai compris, lit le marquis en lui serrant chaleureusement la main. A présent, je puis bien vous l'avouer, je meurs de faim. Veuillez dire à Babylas de me faire servir à souper.

— Comment! vous n'avez pas mangé depuis ce matin?

— i\on, mon ami. Aussi, ne serais-je pas fâché de me refaire un peu. Et, si vous n'êtes pas trop fatig^ué, je vous raconterai entre deux bouchées les événements singuliers qui ont précédé celte rencontre.

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