‹ FlambergeChapitre 9 sur 24 · LA PROVOCATION · texte numérisé non relu

LA PROVOCATION

Babylas était sur pied et attendait les ordres de son maître. Il descendit à l'office, en rapporta un panier amplement garni et dressa le couvert dans la chambre du marquis.

FLAMliERGE 171

Quoiqu'il n'eût pas le moindre appétit, le capitaine s'assit en face de Réginald et écouta de ses deux oreilles le récit que lui fit le gentilhomme des événements de cette mémorable soirée.

Flamberge ne savait que penser.

— Voyons, dit-il enfin, comme pour résumer les souvenirs que ce récit lui avait laissés, vous dites que le cabinet de la duchesse correspond avec un hôtel qui est situé derrière le sien et qui donne sur une rue?

— C'est bien cela.

— Eh bien! il n'y a pas de doute possible à l'égard du nom de la rue, c'est celle du Petit-Lion-Saint-Paul. Maintenant pouvez-vous me dire où est situé exactement l'hôtel de la duchesse? Vous l'avez examiné bien attentivement, n'est-ce pas?

— Oh ! je vous en réponds.

— Ne porte-t-il pas le numéro 18 ?

— Précisément.

— Alors c'est de l'hôtel du baron de Largillière qu'il s'agit, et celui par lequel vous vous êtes échappé est la Niche à Fidèle.

— La Niche à Fidèle ! répéta Réginald que la bizarrerie de cette dénomination intriguait fort.

— Oh ! c'est une vieille histoire, dit Flamberge en souriant. Elle date du dernier règne, mais elle a couru tout Paris.

— Peut-on la connaître?

— Rien n'est plus facile, quoiqu'elle ne soit pas très intéressante. Fort heureusement elle n'est pas long-ue. Seulement elle vous expliquera comment la chambre de Marguerite correspond avec l'hôtel voisin.

« Sous le règne d'Henri IV, le baron de Largillière, qui était dans la diplomatie, avait fini par être élevé à la dignité d'ambassadeur de France en Allemagne.

« Il avait épousé une très jeune et très jolie femme dont la beauté avait obtenu à la cour un éclatant succès, et qui ne consentit jamais à suivre son mari dans les divers postes qu'il occupa successivement à l'étranger, sous prétexte qu'elle ne s'était pas mariée pour s'expatrier.

« Ne pouvant pas vaincre cette résolution, le baron la laissa à Paris et s'éloigna. Il en résulta que sa femme fut, pour ainsi dire, veuve trois semaines après son mariage.

« Vous savez aussi bien que moi combien était galante la cour du roi Henri. Aussi la baronne ne tardu-t-elle pas à trouver un consolateur dans la personne du marquis de Bellaire, qui finit par triompher de sa résistance au bout de six mois d'une cour assidue.

« Leur liaison ne resta bientôt plus un mystère pour personne, On la devina

472 1 LA Ml; i: H (il-:

«ranlaiil pliis mIi- qm- la hraiilé de inadiiiiic dr Kai i-'illit'ii! avait allirû tous les it'i^ards.

« Or It's jaloux n'avaient |ias manqiit; (1»î n'marfjucr (\\n\ M. de I5r|laii<' avait aclu'li'' riiùtrl qui t'iail silini iinmôdiatcniciil dcnièn' celui de la Ij.iioiim'. On supposa di'S lors (|uo les deux hôtels (•oniniuni(juaienl par uu(! porU; seci'Cle et que les deux amants se voyaient tous les jours.

« On s"inKi!j;ina d'abord qno, cotttî liaison serait d(! courte duriM- ; mais comme au l)out de ciiKj ans (die continuait toujours, on haplisa l'Iiotid du mar- <]uis do c(ï nom conii(|U(! : Ja iNicho à l^'idèle. J^ui-mênie on ne lajqtela plus que Fidide.

« Quand on voyait arriver la baronne, l'usage était di; dire :

« — Ah! Fidcde ne doit }>as être loin. »

« En eiïet. quelques instants a])rès, Fidide, ou plutôt le marquis de lîellaire, ne lardait })as d'arriver à son tour.

« 11 n'avait pas volé son surnom de Fidèle, le cher marquis, car, pendant trente ans que vécut encore la baronne de Lari;illière, il se montra aussi empressé que le premier jour. C'était un ménage modèle, dont le Laron ne troubla jamais la tranquille paix.

« Lorsque par hasard il passait quelques jours à Paris, il habitait un appartement que sa femme avait fait décorer pour lui avec une richesse et un goût extraordinaires.

« Enfin quand mourut madame de Largillière, son mari était à l'étranger. Ce fut le marquis qui prit soin de la faire enterrer, qui reçut publiquement les parents et les amis de la baronne et qui conduisit le deuil.

« J'étais à Paris à cette époque, et c'est ainsi que je suis au courant de cette histoire, dont je n'ai oublié aucun détail. C'est ce qui me permet de vous renseigner relativement à cette porte de communication. Tout le monde était convaincu qu'elle existait, mais personne n'aurait pu l'affirmer, car personne ne l'avait vue. La baronne et le marquis avaient emporté leur secret dans la tombe.

« Depuis cette époque, les hôtels ont été vendus, l'histoire de Fidèle est tombée dans l'oubli, et, bien certainement, les nouveaux propriétaires ignorent les détails que je viens de vous communiquer, car, pour ne parler que du duc de Yillaine, son infernale jalousie ne s'accommoderait guère d'un semblable état de choses.

« Sur cette donnée, vous comprenez combien il nous sera facile de savoir à qui appartient aujourd'hui la Niche à Fidèle.

— Si je voulais le savoir, sans doute, répondit Réginald, mais je ne le veux pas.

— Vraiment? fit le capitaine interdit.

— Mon cher, dit le marquis, toutes les fois qu'une personne quelconque, une femme surtout, s'adressera à l'honneur des La Couldraye, je me ferai un

devoir do tenir fidèlement l'engTigoment que j'ai pris envers elle. Je n'ai rien juré, je n'ai môme rien promis, c'est vrai, mais j'entends encore cette voix douce que l'émotion faisait trembler,

« — Je vous défends de cherchera savoir qui je suis, m'a-t-elle dit. Vous ne seriez pas un La Couldraye si je ne pouvais, dès' à présent, compter sur votre éternelle discrétion. »

« Eh bien! poursuivit Réi^inald, je ne trahirai pas sa confiance. Ne trouvezvous pas qu'il y a dans cette aventure mystérieuse un charme tout particulier? Qu'éprouvait-elle pour moi, cette jeune inconnue? Etait-ce de la crainte ou de l'amour? Je l'ignore, mais je vous assure que je l'ai sentie frissonner de la tête aux pieds, quand je l'ai saisie dans mes bras. Et, croyez-le, mon cher, dans cette discrétion à laquelle je me condamne il entre une grande abnégation. Je ne sais si elle est jolie, cette femme, mais je suis certain qu'elle est jeune, faite au moule et que sa peau est un satin. Admettez avec moi que je sois aimé. N'est-ce pas une jouissance véritable que de savoir que, partout où vous êtes, à toute heure, un jeune cœur bat à l'unisson du vôtre? N'y a-t-il pas dans cette protection occul'e quelque chose de doux et de consolant?

« Et, tenez, voulez-vous que je vous dise quelle pensée m'est venue lorsque j'ai quitté cette jeune femme? Je me suis souvenu de celle qui est venue jusque dans cette auberge vous apporter le papier que j'avais imprudemment signé.

« Si c'étaitja même?... me suis-je dit.

« Etj'irais, par une curiosité déplacée, m'aliéner les bonnes g-râces de cet ange gardien? Non, sur mon âme, capitaine! Je lui ferai voir que je suis bien véritablement un La Couldraye.

— Comme il vous plaira, dit Elamberge; mais, si j'étais à votre place...

— Et Marguerite? objecta Réginald.

— Qui vous parle de trahir la duchesse? fit le capitaine. Assurément ce n'est pas moi; je dis seulement que, si j'étais à votre place, je chercherais à connaître le nom de votre ange gardien. S'il est bon de savoir qui vous hait, il est bon aussi de savoir qui vous aime.

— Ah! ne me tentez pas, mon ami, dit le marquis. Ne voyez-vous pas que je suis sous le charme?

— Raison de plus, insista Flamberg-e; bien qu'il soit étrange, avouez-le, que ce soit moi, votre Mentor, qui cherche à vous pousser vers cette nouvelle aventure. Mais en quoi suis-je déraisonnable, après tout? Qu'attendoz-vous de Marguerite? N'est-elle pas mariée? Est-ce l'aimer, à votre sens, que de vouloir l'enlever, ainsi que vous le lui avez proposé ce soir? Non, c'est la perdre. Vous le savez bien, vous qui vous vantez d'être un La Couldraye. Il n'y a pas deux manières d'être loyal, mon cher, il n'y en a qu'une : c'est de marcher droit son chemin, sans transiger avec ses passions, sans essayer d'échapper à sa conscience par des faux-fuyants indignes.

néi^iiiald ii'avail nrn h (ilijcrlcr. Il se laisail.

— I']l non sciilcnicnl c'csl la pridif, )i()iirsiiivil l'Ianihi-riic, mais c'rsl vous pcnlio voiis-inrinr. .lusqu'à (jiicl point croyez-vous uvoir le droil di; icnoncer à votre l'orhiiie? Ksl-ro vous qui l'avez juaguée? Non. Vojis lu tenez (h; votre père, vous (levez la IransuKîttre à vos enfants. Vous èt(!S esclave du nom que vous porlez etcjue nous faisiez, avec just(! raison, sonner si liant tout à riu-m'e.

(( Donc, si vous êtes décidé k ne commettre aucune faiblesse, et je ne puis quo vous apj)rouver, n'en commettez ni dans un sens ni dans l'autre. Respectez le secret de voire inconnue, j'y consens, mais respectez celle que vous dites aimer et respectez-vous vous-nu^^me. »

La voix franche et vibrante de Flamberge allait droit au coiur du j^enlilhomme. 11 était forcé de convenir que h; capitaine avait raison.

— Allons, lui dit doucement Flamberge, assez de morale pour aujonrd bui. Couchez-vous et dormez. Souvenez-vous que demain nous allons chez le cardinal.

A ces mots il lui serra la main et le quitta.

Réginald élail accablé de fatigue. Dès que Dabylas eut fait disparaître les reste du repas, il s'endormit.

Il était neuf heures quand il se réveilla le lendemain matin.

Il n'eut que le temps de s'habiller et de rejoindre Flamberge, qui l'attendait sur le seuil de rhùtelleric.

Un quart d'heure après, ils avaient atteint le Louvre, où le comte de Lorgerie les introduisit dans les appartements du cardinal.

11 aurait été difficile de compter le nombre de gentilshommes qui assiégeaient l'antichambre de l'Eminence. Celle du roi, que Réginald avait vue deux fois, était un désert à côté de celle du premier ministre.

An milieu d'un groupe compact, il reconnut le duc de Villaine, qui le toisait insolemment du regard.

M. de Villaine avait soixante-cinq ans, et ses cheveux étaient presque blancs ; mais l'Age était venu sans lui apporter aucune des infirmités que la vieillesse traiue ordinairement à sa suite.

Robuste encore, il se tenait d'autant plus droit qu'il avait été soldat pendant plus de trente-cinq ans, et que depuis peu de temps seulement il s'étaitrésigné au repos.

Il passait pour un bon gentilhomme et pour un brave officier, quoiqu'on ne lui reconnût aucune intelligence et qu'il ne possédât pas la moindre instruction.

De ces trente-cinq années de service, il n'avait rien retiré que le grade de mestre de camp. En revanche, il avait pris une telle habitude du commandement, qu'il ne pouvait pas dire deux mots sans qu'ils ressemblassent à un ordre. 11 avait la parole brève et le ton cassant de l'homme qui ne s'est jamais heurté à la plus petite désobéissance.

Avant qu'il no prît femme, on ne lui connaissait pas d'autre défaut. Il n'était ni libertin ni joueur, il était soldat. On le citait comme un modèle aux jeunes officiers.

Son mariage fit tout à coup de lui un autre homme. La résistance qu'il rencontra chez Marguerite l'exaspéra; la certitude qu'il acquit bientôt après que sa femme le haïssait et en aimait un autre, le rendit d'une jalousie féroce.

Tout lui était prétexte à tyranniser sa jeune femme, qui pourtant n'avait pas été complice des deux tentatives faites par Réginald pour se rapprocher d'elle.

Comment put-il entrer dans la cervelle de cet Othello d'avoir pour la duchesse un tabouret à la cour? Ce serait à peine compréhensible, si, avant tout M. de Villaine n'avait été de son époque.

. Or, se rapprocher du roi et de la reine, avoir ses entrées au palais, pouvoir assister au grand et au petit lever de Leurs Majestés, avoir un tabouret auprès d'EUes : tout cela constituait autant de faveurs et nécessitait autant de pas et de démarches que la plus importante des nég'ociations diplomatiques. Pour la duchesse avoir un tabouret, c'était avoir le droit de s'asseoir auprès de la reine d'assister à toutes les réceptions, sans être confondue dans la cohue qui se morfondait à la porte.

Il est vrai que pour une femme aussi jeune et aussi jolie qu'elle c'était éo-alement se mettre plus en vue et attirer davantage les regards ; mais M. de Villaine n'avait pas reculé devant cet inconvénient.

Le mari ayant toujours en pareil cas le droit d'accompagner sa femme, il se flattait sans doute de pouvoir la surveiller d'assez près pour conjurer tous les dangers.

Donc il s'était mis en tête d'obtenir un tabouret, et commençait à son â"e le pénible métier de solliciteur.

C'était dansée but qu'il se trouvait dans l'antichambre du cardinal.

Si fatigué, si malade que fût, en effet, Richelieu, c'était toujours lui qui restait le dispensateur souverain de toutes les faveurs. Bien plus, depuis qu'il était obligé de garder la chambre et ne pouvait plus se rendre auprès du roi, Sa Majesté venait le voir à toute heure.

Ce n'était plus dans les appartements royaux que se tenait la cour, c'était dans ceux de Son Eminence et souvent jusque dans sa chambre.

Le soir, on y jouait. Les plus jolies femmes et les plus grands seigneurs se disputaient l'honneur de tenir ses cartes, pendant que le vieillard amaigri, paresseusement étendu sur un amas d'oreillers, surveillait le jeu d'un œil inquiet et désignait quelquefois de sa main décharnée la carte qu'il fallait risquer.

Louis XIII en personne avait fait cet honneur à l'illustre malade. Jusqu'alors il avait subi le joug de Richelieu avec une impatience dont l'histoire a fourni des preuves irréfutables. Aujourd'hui il se montrait empressé, presque affable

ciivrrs son MiTMiirr iiiinislir. Il rciilourail de imi'Mmi.iiiccs cl. de soins Ids (ju'il niMi avail jaiiiiiis |»rodif;iié de sciiildaldes lï la n-inr ni à aucun nicMiluf df sa rauiill.'.

l'AidiMunuMil il jircssciilail <\\u' laniorl allait le, dcharrasscr bionlAt du inaîln! (ui'il s'élait diMim'', <'l il voulait suivre d(! plus pri'S les phases do la maladif qui le cousiiinail.

De même, lui ipii s'élail montré jusqu'alors si jaloux de son autorité, il semi)lail avoir rem)neé complètement à l'exercer, pour laisser au moribond la satisfaction d'eu jouir librement jusqu'à son dernier soupir.

Aussi jamais rantichambre de rÉmiiience u'avait été plus remplie que dans CCS derniers temps.

.Vu moment où Rég^inald y entra, le dnc do Yillaiiie se trouvait au milieu d'un urouiie de gentilshommes avec lesquels il devisait bruyamment.

Sous le regard méprisant que hii jeta le dur, Héginald sentit le rongée de la honte lui monter au front. Bien certainement .M. de Villaine venait de le désigner à ralleulion de ses auditeurs, car le marquis vit d'un seul coup tous les regards se concentrer sur lui...

Il s'approcha résolument.

Oh 1 ne cherchez pas, disait le dur assez haut pour que Réginald Tentendît,

vous ne le connaissez pas. C'est le fils d'un gentilhomme ruiné qui se nommait le marcuiis de La Couldraye. Il vient mendier à Paris un lambeau de faveur et ne serait pas fâché de vivre à nos dépens si nous le laissions faire.

l\é«inald et Flamberg-e n'avaient pas perdu un mot de ces quelques phrases. Évidemment elles avaient été prononcées haut à dessein et renfermaient une insulte volontaire.

S'il avait été possible d'en douter, le coup d'ci'il méprisant et le sourire railleur que le duc adressa au jeune marquis ne pouvaient pas laisser la moindre incertitude à cet égard.

Réginald s'avança, indigné plutôt que furieux. Flamberge lui prit la main et l'arrêta.

Monsieur, dit-il au duc, on prétend que vous êtes bon gentilhomme et je

sais personnellement que vous avez été un brave officier. Aussi permettez -moi de m'étonner qu'un homme tel que vous daigne s'abaisser à la calomnie et au mensonge dans un but que je ne saurais m'expliquer. — Monsieur ! fit le duc d'un ton menaçant.

Vous n'ignorez pas, poursuivit Flambergc, que le marquis de La Coul-

drave, loin d'être ruiné quand il mourut, possédait au contraire une immense fortune; vous n'ignorez pas que cette fortune existe encore, et qu'elle est entre les mains de M. de Morlay, qui la délient contre toutes les lois de l'honneur et de la justice.

Je ripostai deux fois avec la r;ii)idilé de l'éclair et j'eus la satisfaction de voir tomber deu;^

ennemis. (Page 169.)

— Eh! monsieur, que m'importe? fit M. deVillaine. Le jeune marquis est-il ruiné, oui ou non ?

— Enfin, continua Flamberge, vous devriez savoir mieux qu'un autre que le jeune marquis ne vit aux dépens de personne, vous qui, sans lui, no seriez plus en état de le calomnier.

— Ah çà ! qui êtes-vous et que me voulez-vous? fit le duc avec hauteur.

— Je me nomme le capitaine Flamberge. J'ai été comme vous officier de

LiV. 23. F. ROY, éditeuf.

178 rhAMHKIKil-:

Sa ÎMnji'sli', iiiniisicin', cl ji- vous (Irlriiils, \(iiis cnd'inlt'/. liii-ii? j<' vous drl'ciids (le iirDiiitiiCcr (li'\;iiil iiKM lliic seule paiiile olli'nsjiiile ciiiilre le iii;ir(liii.s de L.i C.oiildraye, mon ami.

— l'in vérilé ! lit le i]u{' i\m s'elVi)r(;a de soiirii'e pour caciier sa coUto. \'A si jcî u'ohéis pas, (|uo l'eroz-voiis ?

Flambei'go s'approcha, se croisa les mains sur h; dos, et le re^^ardaiil bien en face.

— Je vous tirerai les oreilles, comme on l'ail aux eufanls g^rossicrs et mal élevés, monsieur le iluc, répoiidil-il i'roidemeiit.

M. de Villaine devint blême.

— Il est fort heureux pour le marquis, mais il est en même temps forl [)iloyable qu'il en soit réduit à faire ])laider sa causi; par un aventurier tel que vous, monsieur,

— L'épéo du marquis vaut la mienne, ripostaFlambcrge. Vous le savez bien, puisqu'il vous a sauvé la vie au péril de la sienne, il y a quinze jours.

— Assez, de grâce! fit Iléginald d'une voix: que la colère faisait trembler. Où veut en venir monsieur le duc? Kst-ce une provocation qu'il m'adresse?

— Vous avez l'intelligence bien paresseuse si vous ne l'avez pas compris, répondit M. de Villaine.

— Qu'à cela ne tienne, monsieur, fitRéginald, vous ne pouviez pas commettre une maladresse qui me fût plus agréable.

Puis se penchant à son oreille de façon à n'être entendu que de lui :

— De cette façon, dit-il, Marguerite sera veuve un peu plus lot. Personne ne soupçonna ce que Réginald venait d'ajouter ; mais on vit les

traits de M. de Villaine se décomposer de telle sorte qu'on ne douta pas qu'il n'eût reçu le plus sanglant des affronts.

— C'est bien, monsieur, dit-il d'une voix altérée. Ce soir à quatre heures vous me trouverez au Pré-aux-Clercs.

— Et vous voudrez bien vous faire accompagner d'un de vos amis, dit Flamberge, si vous en trouvez toutefois qui veuillent soutenir une si mauvaise cause.

— J'en trouverai dix s'il le faut, répliqua aigrement le duc.

— Amenez-en tant qu'il vous plaira, monsieur, répondit Flamberge. Le marquis de laCouldraye et moi nous nous chargeons de faire leur partie.

Quoique excessivement montée, cette conversation s'était faite à voix basse. Nul n'aurait osé provoquer ouvertement son ennemi dans l'antichambre même du cardinal, qui avait promulgué contre le duel des édits excessivement sévères.

La scène était donc terminée, quand survint le comte de Lorgerie.

— Je n'ai trouvé personne pour nous introduire^ dit-il; mais alors même que j'aurais eu ce bonheur, vous n'auriez pu obtenir votre audience. Le

cardinal est fort mal co matin. Venez. Peut-être .serons-nous plus heureux demain...

Le comte n'avait pas entendu un mot de l'altercatiou survenue entre le duc de Yillaine et ses amis.

Ni Flamberge, ni Uéginald ne lui en parlèrent, ne voulant pas engager dans une affaire d'honneur un homme qui se multipliait pour leur être utile,

M. de Lorgerie les entraîna.

Comme ils sortaient du Louvre, ils se croisèrent avec le comte de Morlay qui y entrait. Cela n'avait rien d'étonnant, puisque le comte était le courtisan le plus assidu de la puissante Eminence.

Envoyant sortir Réginald, il parut légèrement inquiet. Peut-être se figurait-il que le marquis avait obtenu une audience, et tremhlait-i[ déjà que le résultat de cet entretien ne lui fût défavorable.

Cependant il ne perdit rien de son assurance et soutint sans pâlir le regard de défi que lui adressa Réginald.

M. de Lorgerie, avant de quitter ses amis, leur fit promettre de revenir le lendemain matin.

— Peut-être d'ici là vous aurai-je trouvé un protecteur, leur dit-il. Ne vous découragez pas. A la cour, lorsqu'on veut obtenir quelque chose, il ne faut pas se lasser.

— C'est votre complaisance que nous avons peur de lasser, répondit Réginald.

— Ne le craig-nez pas, fit vivement le comte. Au contraire usez-en et abusezen, vous me ferez plaisir. Cela me distrait, cela m'occupe, et je vous assure que j'en ai grand besoin depuis que j'ai pris le parti de rester à Paris

— Vous ne comptez donc plus retourner en Espagne? demanda Flamberge,

— Non, capitaine. Les raisons qui m'avaient forcé jadis à m'exiler n'e.xisfciit plus, grâce à vous,

— Grâce à moi! répéta Flamberge étonné. Et comment?

— J'avais ici un ennemi acharné, qui voulait ma mort et contre lequel j'avais solennellement juré de ne pas me défendre. Cet ennemi, que j'étais obligé de fuir pour rester fidèle à mon serment, vous l'avez tué.

— Qui? ce misérable qui voulait vous assassiner aux portes d'Amboise ?

— Celui-là même, capitaine.

— Ah! je m'explique à présentpourquoi vous vouliez lui faire grâce de la vie quand je le tenais cloué au sol sous la pointe de mon épée. Eh bien! décidément, je suis de plus en plus satisfait de ne pas vous avoir écouté, comte, car la France compte un bon gentilhomme de plus et un coquin de moins.

— Certes, fit imprudemment Réginald, qui, l'on s'en souvient, connaissait le m.ot de cette énigme, mais n'avait pas voulu le donner à Flamberge.

— Vous savez donc de qui je veux parler? demanda le comte dont le Croni se reiul)riinit.

180 ri,A.Min:iiGR

— .N'oii, iiiiiiis('i;;n,Mir, l'i-pHiidil II' m.ir(|iiis sans lirsiliT ; mais le rajiilaim' m a coule crlh' hisloir'r, ri cela nie siillil jmmii- .illiiiiiiM a\t'C lui (|iir cil lioiiiinc étail un ('o<|ihii.

— ('/('sl juste, lil il. (le [joriioi-ie f|ui i-espira plus lilueiuenl.. . Doue à (hîinaiii, messieurs, el à l;i nièn\,; Iumiiuî.

— Nous u) uiaïujuiM'ous pas, [U'omil Uôj^iiiald. Ils se supiirèioiit et regagiiiiront chacun leur loi^is.

Quant au duc de Villaino, après avoir atttMulu pfMidant deux longues heures dans ranlicliaiuhre du cardiuid, il rentra chez lui dans un état d'exaspération facile à comprendre.

Les duretés que hii avait attirées sa conduite lui pesaient sur le cœur. C'était pour ainsi dire la première fois qu'il rencontrait quelqu'un qui lui tînt tète. Ce vieil oflicier, habitué jusiju'alors à voir tout ployer devant son autorité, ne pouvait se faire à l'idée qu'un jeune homme de l'Age de Réginald osât lui résister cl se poser en rival. En l'apercevant chez le cardinal il avait éclaté.

Autour de lui tout le monde devait se ressentir de la colère à laquelle il était en proie.

Marguerite s'en aperçut et lui en demanda la cause.

— Parbleu ! madame, fit le duc, je vous engage à faire l'ignorante; si vous n'aviez pas encouragé les insolentes prétentions de ce faquin...

— Plaît-il? dit la jeune femme. De qui est-il question?

— Eh! vous le savez mieux que moi, madame, il s'agit du marquis de La Couldraye.

— Qu'a-t-il donc fait?

— Par ses bravades et son impertinence il m'a forcé de le provoquer.

— Où? quand?

— Ce matin, chez son Eminence.

— Et qu'en est-il résulté?

— Que nous nous battons aujourd'hui à quatre heures.

Marguerite se sentit frissonner. Cependant l'injustice et la brutalité de M. de Yillaine la révoltèrent.

— Puisque vous m'avez honorée d'une confidence semblable, répondit-elle, confidence que tout autre que vous m'eût épargnée, j'ai le droit de savoir ce qui s'est passé, monsieur, et d'exiger une explication.

« Et d'abord, quand avez-vous vu que j'aie encouragé, en quoi que ce soit, ic ne sais quelles prétentions de M. de La Couldraye?

— Vous avez la mémoire bien courte, madame, si vous ne vous souvenez plus de la sotte figure que vous fîtes lorsque vous le rencontrâ.tes à Amboise. C'est votre embarras, c'est votre rougeur qui, ce jour-là, m'ont donné l'éveil, car j'ignorais que vous connussiez ce gentil bàtre.

— Bien, dit froidement Marguerite. A cela je vous répondrai toutàl'heure, — car c'est bien le seul grief que vous ayez à me reprocher, n'est-ce pas?

— Je l'espère, madame !

— A la bonne heure! Maintenant, veuillez m'apprendre à la suite de quelles bravades et de quelles impertinences vous avez été contraint de provoquer le marquis. Que vous a-t-il dit? Que vous a-t-il fait?

— Il m'a poussé à bout par son attitude railleuse et insultante. Il sait que je suis votre mari, il croit que vous avez du goût pour lui, c'en est assez pour qu'il se croie le droit de me tourner en ridicule. Mais je ne le souffrirai pas, madame. Moi vivant, on ne touchera jamais à mon honneur, je vous en donne ma parole !

— Toutes ces protestations et toutes ces menaces sont inutiles, monsieur, fit Marguerite que la colère commençait à gagner. Dans tout ce que je viens d'entendre, vous n'avez pas articulé à la charge de M. de La Gouldraye un seul fait qui justifie votre provocation.

— Comment, madame ?

— Oh! vous me laisserez parler à mon tour, interrompit la jeune femme toute frémissante. Puisque votre infernale jalousie n'a pas craint de dépasser les bornes de la décence; puisque vous voulez absolument un éclat, vous serez servi à souhait, monsieur.

« Il est vrai qu'avant de rencontrer à Amboise le jeune marquis de La Gouldraye, je m'élais trouvée une fois avec lui chez la baronne de Mérande, et qu'il avait produit sur mon cœur de jeune fille une très vive impression. Mais jamais, je vous l'affirme, nous n'avions échangé un mot, un regard, une pensée. J'ignorerais peut-être encore qu'il m'aîmàt^ si vous n'aviez pris soin de me le faire remarquer.

« Voilà, jusqu'à ce jour, toute la vérité, monsieur! Je vous la dirais tout entière, si les odieux soupçons dont vous n'avez cessé de me poursuivre depuis cette époque ne m'avaient dégagée envers vous de toute condescendance. Du jour oii vous m'avez donné votre nom, dont je ne voulais pas, vous avez fait de ma vie un supplice; ilest trop juste qu'à mon tour je fasse de la vôtre un enfer. »

En prononçant ces dernières paroles, Marguerite s'était levée, on proie à une grande exaltation.

— Ah! vous êtes jaloux, monsieur le duc ! reprit-elle d'une voix qu'altérait l'indignation. Eh bien! réjouissez-vous. Vous ne le serez pas pour rien. Oui, vous l'avez deviné, ce jeune homme, que je connaissais à peine et qu'il vous aurait été si facile de me faire oublier, je l'aime et c'est vous qui me l'avez fait aimer !

« Quand j'ai comparé ses traits si réguliers et si beaux avec votre visage sillonné de rides et votre front toujours ridé par le soupçon, quand je vous ai vu si brutalement ingrat envers ce gentilhomme, qui venait de risquer sa vie pour

Page 1