‹ Flamen par l'auteur du Péché de MadeléineChapitre 5 sur 10 · FL AME N A WALTER · texte numérisé non relu

FL AME N A WALTER

La Haie au-Loup, avril.

Ne me dis plus avec cette conviction qui me désespère que je ne t’aime pas, que je n’ai pas d’amour. Qu’est-ce donc que l’amour, sinon cette tendresse profonde, unique, constante, qui a commencé avec ma vie et qui ne saurait finir. ? Qu’est-ce donc si ce n’est ce mélange inexprimable de reconnaissance et d’admiration, cette vive sympathie, cette douce chaîne de souvenirs qui me lie à toi? Est-il vrai qu’il

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y ait un sentiment plus puissant, et qu’un étranger, un inconnu d’hier, puisse jamais prendre dans mon cœur la place qui t’appartient, ou seulement la partager avec toi? Ah! Walter, tu ne le crois pas, j’en suis sûre.

Je n’ai pu m’empêcher de rire en lisant le passage que tu consacres a M. de Landisac, et en voyant la peine que tu te donnes pour me mettre en garde contre lui. Crains-tu donc que je n’aille l’aimer? Rassure-toi, il est trop différent de ce que je souhaiterais qu’il fût, si je m’intéressais à lui. C’est un homme du monde, un aimable inutile , comme tu le dis fort bien ; ses journées se succèdent sans qu’il y ait place dans aucune d’elles pour une heure vraiment sérieuse. J’avais pourtant d’abord espéré mieux : son front large, ses yeux où je ne sais quelle mélancolie se cache avec peine sousl’orgueil du

regard, une sorte de grâce hautaine dans les

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manières, tout cela m’avait fait illusion; mais

ce n’est qu’apparences, et je vois mieux maintenant. Des romans, des journaux, des livres d’histoire contemporaine, voilà le fond de ses lectures ; le cheval, la chasse, les visites, voilà le fond de sa vie. D’ailleurs ne va-t-il pas se marier? Cela doit couper court à tes inquiétudes.

Ma vie est fort douce ; tout le monde est plein d’égards, et mademoiselle d’Elleven me témoigne plus assurément qu’une bienveillance ordinaire. Aussi je l’aime déjàbeaucoup ; elle est admirablement bonne et pieuse, et je l’admire en lui portant envie. Si son intelligence a un peu perdu en largeur, elle s’est en revanche élevée par l’habitude de penser au-dessus de la terre et de tendre toujours en haut. Elle a une foi profonde et rayonnante, sans ombres ni défaillances, qui impose le respect. Je lui fais la lecture à voix haute, et bien que ce soit

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une fatigue parce qu’elle est très-sourde, je ne lis pas sans plaisir et sans émotion ces livres de piété, si souvent parcourus, médités, baignés de larmes peut-être , car bien des pages sont presque effacées soit parle frottement des doigts, soit autrement. Quand mademoiselle d’Elleven est la, près de moi, m’écoutant recueillie, quand je vois ses mains qui se joignent par un mouvement habituel de ferveur et ses yeux qui s’élèvent lentement vers le ciel avec une inexprimable expression, je suis prête à me jeter a genoux et à dire : Moi aussi, je voudrais aimer, prier et croire... Pourquoi, nous qui cherchons, n’avons-nous pas trouvé cette paix, cette foi, ce point stable dans l’immensité mou-

vante? Pourquoi ne pouvons-nous, ainsi que d’autres, nous tenir là d’une prise assurée, sans souci de ce qui passe et disparait, renaît et meurt dans le monde des choses comme dans

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] e mondede l’esprit ? Réponds, Walter ; donnemoi quelque bonne parole. Maître aimé, abandonnes-tu ton élève ? Mon exaltation t’a effrayé peut-être; mais je suis calme maintenant... Le changement d’existence, la distraction, le repos d’esprit, ont tué l’hallucination de la fièvre. Il y a longtemps que je n’ai respiré aussi légèrement. Si tu étais là, près de moi, si je voyais •.on bon sourire distrait, si étonné de lui-même, mon bonheur serait complet. Il m’est si doux de n’avoir plus de secrets pour toi, d’être assurée que, bonne ou mauvaise, tu me connais telle que je suis. Depuis ta dernière lettre, il me semble que je t’ai retrouvé après un long péril, et dans ma joie j’adresse d’involontaires sourires à ma chambrette, au ciel gris que j Aperçois par la fenêtre, aux arbres mouillés de pluie qui se secouent tristement dans l’avenue.

Walter, je suis heureuse, et je t’aime.

GUILLAUME A ALBERT

La Haie-au-Loup, avril.

Il est bien vrai, mon ami, que notre destinée entière est le jouet souvent du plus futile hasard. Certes, déchirer son gant ou en arracher les boutons quand on est prêt à sortir, cela ne semble pas, à première vue, un événement qui soit de nature a modifier l’existence; vois cependant ce qui peut en résulter ! J’allais à la Prée tantôt, lorsqu’au moment de partir je me suis aperçu qu’entre le pouce et l’index

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il se faisait à mon gant une étroite ouverture ; le fil de soie avait cédé, et la blessure s'agrandissait à vue d’œil. Il y a, je crois, peu de caractères dont la philosophie résiste h ces petites taquineries du sort ; aussi j’ai arraché avec humeur ce gant malencontreux, et j’allais le jeter de côté lorsque l’esprit d’ordre de ma tante est intervenu. — Nous ne sommes point au boulevard des Italiens pour remplacer ce que vous mettez au rebut, mon cher Guy, et deux points suffisent.., Flamen, mon enfant, donnez à monsieur mon neveu une leçon d’économie en réparant le mal. Si j’avais de meilleurs yeux, je vous épargnerais cette peine.

— Mais, chère tante, mademoiselle Flamen ne travaille jamais, et je suis sûr qu’elle ne sait pas même enfiler une aiguille, ai-je dit en riant.

Flamen a rougi et s’est résolûment emparée de mon gant.

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— Cela ne doit pas être difficile ; je ferai de mon mieux.

Elle s’est mise à l’œuvre avec un grand zèle et une plus grande inexpérience : je crois que je n’aurais pas été plus embarrassé qu’elle de cette besogne ; seulement je m’en serais tiré avec moins de grâce. Elle mettait évidemment beaucoup d’amour-propre a réussir, et ses petits doigts fins et transparents, qui tremblaient légèrement, témoignaient de son application. Je regardais avec complaisance cette charmante fille travaillant pour moi; il me plaisait de voir son attention et sa pensée reliées à moi par ce fil léger qu’elle tirait lentement avec des précautions infinies. Elle a relevé la tète. —

Sera-ce bien ainsi?

J’ai pris le gant où ses doigts se trouvaient engagés : ma main touchait la sienne ; mais elle était trop absorbée par l’importance de son

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œuvre pour le remarquer, et j’ai sournoisement prolongé l’examen.

— Ce sera trop bien: un peu plus de largeur et de laisser-aller dans le coup d’aiguille.

— Essayons d’un peu de laisser-aller, a-telle dit en riant.

Quand elle eut achevé son travail, sous prétexte de l’examiner, j’enveloppai sa petite main dans la mienne, et je la serrai doucement. Cette fois elle la retira, non point, il est vrai, avec confusion ou vivacité, mais tranquillement, négligemment, comme on écarterait sans y prendre garde un objet qui gêne. Elle est trop Gère ou trop pure pour penser que cette tendre familiarité ait été volontaire. C’est une âme froide malgré cette adorable beauté dont elle s’enve-

loppe, et qui semble faite pour inspirer et res- ''sentir l’amour: elle attend encore, comme la

belle endormie des contes de fées, le prince

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in

qui la doit éveiller; mais je crains que prince au monde ne puisse triompher d’un sommeil aussi profond.

Je suis parti mécontent d’elle et de moi ; je lui en voulais de son indifférence, je m’en voulais de m’être exposé à la troubler. Le trajet de la Haie*au-Loup à la Prée n’a pas réussi à me mettre d’accord avec moi-même. Il y a dans le premier éveil du printemps quelque chose

qui me rend triste: dette forte et éternelle jeunesse de la nature me donne, avec un désir insatiable de bonheur, la conviction de mon impuissance ; ce matin de 1 année ressemble pour moi au matin de chaque jour ; je l’accueille avec défiance, et il m’inspire plus de malaise que d’espoir.

J’étais do*c mal disposé en arrivant à la Prée, et le vieux Firmin, qui venait à ma rencontre, a failli mettre le comble à mon humeur.

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— Que monsieur ne se donne pas la peine de descendre, me cria-t-il; madame ne recevra pas.

— Est-elle donc malade?

— Ohl non... mais elle n’a pas reçu M. de Lorgis; ainsi...

Cet ainsi impertinent m’a mis hors de moi.

— Annoneez-moi, je vous prie, ai-je dit en mettant pied à terre.

— Ce sera comme monsieur voudra...; mais je crois que monsieur prend une peine inutile. . . Je vois déjà monsieur sur la route, eh ! eh ! avec M. de Lorgis...

Bien lui en a pris d’être vieux et d’avoir la

tête toute branlante sous ses cheveux blancs.

Au bout de quelques instants, il est revenu penaud : madame de Kérangoat était prête à me recevoir. Je l’ai bien vite consolé en l’envoyant boire à ma santé.

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Lucie, négligemment parée, est accourue au-devant de moi; elle semblait tout imprégnée des molles clartés d’avril : ses cheveux aux reflets cuivrés se déroulaient sur son cou en boucles savamment indisciplinées. Elle m’a entraîné avec une vivacité joyeuse, qui succède parfois à sa langueur habituelle, dans ce petit salon du rez-de-chaussée, dont j’oublie, quand elle est là, l’élégance fanée et l’impardonnable désordre. Elle s’est jetée sur la causeuse en m’encourageant d’un sourire; j’ai écarté du pied les jouets épars et brisés qui gisaient sur le tapis, et je me suis assis tout près d’elle. Son peignoir habilement coupé laissait voir, à travers une ruche de rubans et de dentelles, la naissance des épaules et les fines attaches du cou; la vie semblait bondir dans les veines déliées et bleuâtres. Elle a bientôt appelé son fils, qu’elle tient ordinairement éloigné d’elle ;

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elle Ta pris sur ses genoux et accablé de caresses. L’enfant, étonné, sauvage, lui rendait ses baisers d’un air distrait et faisait des efforts pour courir à ses jeux. — J’aurais mieux aimé une fille, a-t-elle dit en le laissant se sauver; les hommes ne savent pas aimer, et cet enfant a déjà un cœur d’homme : il commande, il menace; s’il caresse, c’est pour obtenir. Il ne comprend pas qu’on aime pour aimer et parce qu’il est doux d’aimer.

La conversation, commencée par un soupir, s’égara bientôt en de tendres épanchements; Lucie était émue, presque attendrie, et nos yeux s’oubliaient en se regardant. Pourquoi le nierais-je? j’étais bien près de l’aimer, je l’aimais peut-être... Ce n’était pas la première fois pourtant que de beaux yeux me tentaient ainsi, qu’une jolie bouche murmurait ces coquets mensonges qui engagent imprudemment

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l’avenir sans tromper personne. Ce n’était pas la première fois qu’une femme oisive jouait devant moi l’invariable comédie de l’amour; mais l’ombre même de l’amour est chose si belle encore qu’elle vaut bien qu’on risque sans regret sa vie entière.

J'avais sur les lèvres le mot qu’elle attendait, que ses yeux cherchaient dans les miens, et si je le rètenais encore, c’est qu’elle fuit trop tôt, la minute divine où ce mot s’échappe d’un cœur plein de trouble et tombe dans un cœur aussi troublé que lui-mème. Je tenais sa main, je la portai à mes lèvres...

Je ne sais quelle fatalité arrêta en cet instant mes yeux sur la trace légère laissée à mon gant par l’aiguille de Flamen ; je revis aussitôt ses doigts délicats, si gracieusement inhabiles, sa petite main pâle d’oisiveté, et par une involontaire curiosité je comparai dans ma pensée

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le charmant fantôme avec la main étroite, longue, blanche, mais un peu sèche, que je tenais alors.

Mon ami, malheur à la femme qui laisse se glisser dans l’esprit de son amant une comparaison à son préjudice 1 Une infidélité véritable serait moins à redouter peut-être que ce petit travail de destruction involontaire, presque innocent , qui s’établit alors dans le cœur le plus droit et corrompt à son insu l’àme la plus ingénue. Il peut arriver que l’on voie cent fois deux personnes sans avoir l’idée de les comparer l’une à l’autre : celle qu’on aime d’ailleurs, qu’elle soit belle ou laide, est placée à part, dans une région qui doit rester inaccessible. C’est l’art souverain de la femme aimée de se maintenir ainsi au-dessus des nuages ; mais si quelque méchant hasard , quelque imprudente curiosité l’obligent à se mesurer avec

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une belle rivale, malheur à la pauvre femme ! Le cœur est impitoyable, il consent à être dupe, mais il ne pardonne pas à ceux qui l’ont trompé. Si jamais je me marie, ma femme n’aura pas d’ami intime, non point par un injurieux souci de ipon honneur, comme on dit brutalement, mais de peur qu’en ouvrant les yeux un beau jour, ma femme ne s’aperçoive que son ami est plus aimable, plus jeune ou simplement mieux habillé que moi.

Il se peut que ces importantes pensées m’aient absorbé et rendu distrait, car Lucie m’a proposé avec un peu d’humeur une promenade dans la charmille ; hélas ! ni le gai soleil d’avril, ni la mine coquette de Lucie, ni les reproches que je m’adressais tout bas, n’ont pu faire renaître l’inspiration perdue, la douce ivresse à laquelle j’avais failli succomber. Nous nous sommes promenés assez languissamment dans

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les allées. Je me souviens pourtant que madame de Kérangoat a essayé de m’intéresser par des souvenirs de sa jeunesse et d’une vie qui ne lui a pas épargné les déceptions ; mais je ne sais trop ce que je répondais, quand, arrivée devant la petite grille qui regarde vers l’étang, elle l’a ouverte, et je l’ai suivie sans défiance. Tout à coup, retirant brusquement la main qui s’appuyait sur mon bras, elle a fait un pas en arrière et m’a fermé la grille au nez : je me suis trouvé bel et bien mis à la porte. — Que faitesvous? Quoi! vous me quittez?

— J’ai à écrire: on a congédié tantôt maladroitement M. de Lorgis; je veux lui envoyer mes excuses.

— Mais c’est impossible !... Vous ne pouvez pas me quitter ainsi, madame.

— En vérité! Qui donc m’en empêchera?

— Votre amitié, votre cœur peut-être...

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* — Mon cœur, cher monsieur, n’a rien a voir dans nos petites affaires.

— Songez que c’est presque me mettre à la porte...

— Vous en doutez?

— Je me vengerai.

— J’en vaux bien la peine ; mais, en attendant que la foudre m’écrase, permettez-moi de vous tirer ma révérence. Bonsoir, monsieur; dormez bien.

— Ah ! coquette î . . . — J’ai essayé encore de la toucher, mais le ridicule de ma situation gênait mon éloquence; me vois-tu faisant du pathétique derrière cette grille comme l’ours Martin dans sa cage ! Elle m’a ri au nez, et, parbleu! ce n’était pas difficile; à sa place, j’en aurais bien fait autant;

Je me suis lancé dans un furieux temps de galop du côté de la forêt, à l’aventure et sans

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parti pris; le hasard, qui se mêle de bien des choses, m’a jeté sur les pas de M. de Lorgis, qui regagnait tristement les Forges. — Je viens de la Prée, ai-je dit en l’abordant.

— Vous n’avez pas été reçu?

— Au contraire, très-bien reçu.

— Je vous félicite, monsieur, vous êtes bien heureux.

— Mais, par exemple, on m’a congédié, je l’avoue, un peu brusquement, et c’est vous qui en êtes cause.

— Comment cela, s’il vous plaît?

— 11 paraît qu’un ordre mal compris a privé madame de Kérangoat de votre visite, et elle m’a quitté pour vous écrire ses regrets.

— C’est une plaisanterie... J’ai attendu dix minutes à la grille, espérant qu’on me rappellerait.

— Je ne sais que vous dire... Ce qui est sûr.

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c’est que vous recevrez demain au plus lard une lettre d’excuses : on me l’a formellement annoncé.

— Et, si je retournais ce soir, me recevrai t-on ?

— J’en suis certain.

— Merci, je vais tenter.

Il a tourné bride et n’a pas tardé à disparaître.

J’ai regagné la Ilaie-au-Loup, satisfait de ma vengeance.

— Elle verra, me disais-je, le cas que je fais de ce rival dont elle veut m’effrayer. — Mais après réflexion, mon ami, je ne me sens plus si fier de mon invention., Lucie était furieuse : sa colère aura valu un bon accueil au jeune

capitaine, et il n’est pas homme h laisser fuir

l’occasion. Le beau chef-d’œuvre que j’aurai fait là, si mon dépit n’a réussi qu’à les rendre

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heureux! Ah ! mon ami, j’ai vraiment peur de l’aimer.

Tantôt, comme je rentrais d’une longue promenade, j’ai trouvé M. de Lorgis installé dans le salon, entre ma tante et Flamen. Je lui avais donné rendez-vous pour examiner quelques armes curieuses que je possède, puis je n’y avais plus songé. Il ne semblait pas disposé, du reste, à me garder rancune de mon retard, car j’ai dû lui rappeler plusieurs fois que j’étais à ses ordres avant de le décider à prendre congé de ces dames. Encore a-t-il trouvé moyen 'de se

faire accorder la permission de revenir.

— Ce jeune homme est de vos amis? m’a demandé ma tante après son départ.

— Je le rencontre souvent: pourtant je ne puis dire qu’il soit de mes amis.

— C’est un très-beau cavalier.

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— Il est bien élevé sans doute ; mais je n’ai pas remarqué qu’il fût si beau.

— Je vous assure, Guy, que j’ai rarement vu d’aussi jolis traits et une taille aussi élégante ; n’est-ce pas, Flamen ?

— Je Fai trouvé fort bien...

— Oh ! repris-je, il n’aura pas manqué l’occasion d’un madrigal sur vos cheveux blancs, chère tante, ou sur les yeux noirs de mademoiselle Flamen.

— 11 n’a parlé que de vous, Guy, et il l’a fait en termes qu’il nous plaisait d’entendre. '

— Est-ce pour cela que mademoiselle Flamen l’a trouvé si charmant?

— Oui, monsieur, c’est précisément pour cela.

Elle a ri en me regardant bien en face.

Ce soir, j’ai proposé à ma tante de faire sa partie de piquet : il y avait longtemps que je

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n’avais eu cette complaisance, et elle m’en a

témoigné tant de gratitude queFlamena voulu apprendre ce jeu, afin de la distraire pendant mes absences. J’ai donc passé ma soirée près d’elle, penché sur son épaule et lui donnant des conseils qu’elle saisissait avec une rare vivacité : je n’ai pu m empêcher de lui en faire compliment.

— Je suis moins maladroite ainsi que l’aiguille à la main, n’est-ce pas? a-t-elle dit en souriant. Eh ! mon Dieu, monsieur, soyez indulgent pour ma gaucherie : personne ne m’a jamais avertie de ce qu’une femme doit savoir. Mon excellent et biencher ami Walter Marsham avait pour moi d’autres soucis, d’autres ambitions.

Je ne me trompais pas, mon ami, quand je croyais voir en elle un rayon de l’Orient :

Walter Marsham, Je philosophe anglais, dont

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tu connais, je crois, les œuvres, a recueilli cette enfant, orpheline et abandonnée en Afrique, et il. 1 a depuis élevéede son mieux, — à sa maniéré. On esteffrayé quand on songe a la (Quantité de choses abstraites et indigestes que cet honnête pédant a entassées dans celte jeune tète ; peu d hommes ont, je crois, des connaissances aussi variées que cette jeune fille. Il n’a pas réussi pourtant à gâter son adorable simplicité : intelligence cultivée h 1 exces et cœur ingénu, voilà Flamen telle que je la conçois. Ce que je ne puis comprendre, c’est qu’elle ait quitté M. Marsham, quelle semble aimer tendrement; il y a là quelque chose d’inexplicable. Quand ce problème s’offre à mon esprit, je me perds dans des conjectures et des combi- . naisons étranges. C’est ce qui m’est arrivé ce soir.

— Vous dormez? a-t-elle dit en me tou-

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chant le bras du bout des cartes qu’elle battait machinalement.

— Je ne dors pas... Vous me voyez, mademoiselle, aux prises avec une grosse tentation.

— Une tentation? Je devine, vous voulez une seconde tasse de thé.

— Ne riez pas, c’est sérieux, il s’agit de vous. Me permettez-vous de dire à quoi je pensais?

— Je le permets.

— Je me demandais comment il peut se faire que vous ayez quitté un ami aussi parfait que M. Marsham, et comment il a pu se résoudre h se séparer d’une amie telle que vous.

Elle a hésité quelque peu à répondre. — Soyez sûr, monsieur, a-t-elle dit en relevant la tète, que si je ne raconte pas cette partie

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de mon histoire, c’est qu’elle ne me fait pas honneur.

— Je l’avais déjà pensé.

— Vraiment ! Qu’avez-vous supposé?

— Ohîrien;... j’aurais craint de vous manquer de respect.

— Voila qui est bien dur! — Son regard s’est animé, et elle m’a regardé avec émotion. — J’ai tenté, il est vrai, une action hardie, un coup de tête désespéré; mais je n’ai fait aucun mal, vous pouvez le croire.

— Vous ne m’avez pas compris; j’ai voulu dire que toute supposition, si innocente qu’elle fût, me semblait encore injurieuse quand il s’agit de vous.

Elle est restée préoccupée, et plusieurs fois j’ai suroris dans la soirée ses yeux arrêtés sur moi.

GUILLAUME A A L !» E H T

La Haie-an-Loup, 1" mai.

La colère de Lucie me semblait si certaine et si légitime que je me suis prudemment abstenu de paraître à la Prée pendant quelques

jours. Je commençais pourtant à regretter les

griffes élégantes de ma charmante ennemie, et je méditais quelque diplomatique rentrée en grâce, quand un petit billet parfumé m’est arrivé hier et a prévenu mes bonnes résolutions.

« Ne pensez-vous pas que les giboulées

FL AMEN

d'avril n’ont aujourd’hui plus d’excuse? Venez vite me consoler de ce beau soleil qui éclaire si cruellement ma solitude. » Telle est la petite prose quintessenciée qui m’a fait courir d’un bond à la Prée. Je suis arrivé aussi rayonnant que le soleil, et j’ai été mieux accueilli que lui. Lucie s’est montrée gracieuse, enjouée, tendre, soumise; elle a ri, elle a.

pleuré, — non pas assez cependant pour rougir ses beaux yeux. Elle m’a même avoué qu’elle s’était ennuyée a mourir ces derniers jours, et, comme je nommais M. de Lorgis, elle a eu un sourire indéfinissable. — C’est un gentil garçon, meilleur que vous, Guillaume (elle m’a appelé Guillaume). Je crois, Dieu me pardonne, que le pauvre garçon m’aime véritablement. — Ses yeux et son sourire immolaient à mes pieds l’amour de M. de Lorgis et M. de Lorgis lui-même.

FL AMEN

Qu’aurais-tu fait? je te le demande; mais toi, tu es un musée de vertus surnaturelles : tu aurais boutonné ta rédingote jusqu’au menton, et tu te serais mis en garde, les yeux fermés et les poings aussi. Je suis moins farouche, et si je ne me suis pas livré pieds , et poings liés à l’enchanteresse, ce n’est qu’à grand’peine et non sans quelque dommage :

nous sommes sur la limite 'indécise qui sépare la chasse en plein champ de la chasse réservée. Lucie m’attire, elle me plaît, et je l’aime sans doute, puisqu’à chaque instant je suis sur le point de le lui dire. Si parfois je la juge sévèrement, je ne puis cependant me passer d’elle : ses défauts m’amusent, sa gentillesse me charme. Ne serait-il pas temps d’ailleurs d’en finir avec ce vagabondage du cœur ♦

qui n’a plus à mon âge ni grâce ni excuse?

FLAMEN 137

Mémo jour.

Je viens de rentrer par une pluie battante :

les giboulées n’ont pas dit leur dernier mot. On me remet ta lettre: tu te maries! tu aimes, tu es aimé!... Heureux Albert, ne demande plus rien à la vie, ta vertu a reçu sa récompense. Crains de désirer maintenant; que les beaux yeux de ta Louise ferment à jamais ton horizon ! C’est dans une soirée comme celle-ci, quand la pluie et la grêle battent les murailles, quand le vent secoue impatiemment les volets, c’est alors qu’il fait bon être deux près de la flamme joyeuse, dans un petit salon bien

chaud et bien clair. C’est ainsi que vous êtes

FL A, ME N

tous les deux peut-être, penchés l’un vers l'autre, les mains dans les mains : nulle inquiétude, nul remords entre vous. Vous pouvez sans trembler voir venir le lendemain.

L’avenir est à vous, heureux amis, heureux Albert!

Comme le bonheur doit te rendre grave, toi qui n’as jamais su rire! Il me semble te voir... Et ta jeune femme?... Grande, élancée, fine et robuste h la fois, avec d’épaisses ondes de

cheveux noirs et des yeux rêveurs qui pénè-

trent comme une molle flamme jusqu’au cœur.,. Mais qu’est-ce que je dis là? Tu m’as Mi le portrait de ta Louise : elle est blonde et fraîche comme l’épine fleurie. Je rêve vraiment, ou plutôt, sans y prendre garde, je peins Flamen, qui est là devant moi...

Ah î mon ami, si cette charmante fille n’était pas si étrangement enveloppée de mystère, si

FLAMEN

elle avait un passé limpide comme la fontaine de Baranton, un état-civil régulier, un brave homme de père qui, au lieu de lui donner une éducation de libre penseur, lui aurait appris avant toute chose à croire en Dieu et à aimer son mari, c’est à elle qu’il serait doux de confier son bonheur!,.. Hélas! pourquoi ne peuton cueillir les étoiles comme les fleurs de nos jardins?

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