‹ Flamen par l'auteur du Péché de MadeléineChapitre 6 sur 10 · FLAMEN A WALTER · texte numérisé non relu

FLAMEN A WALTER

La Ihie-au-Loup, juin*

J’ai vu enfin madame de Kérangoat, que j’avais une grande curiosité de connaître. Nous avions plusieurs personnes à dîner, et elle était à coup sûr le plus intéressant de tous les invités. Elle est jolie, mais plus séduisante encore que jolie; aussitôt qu’elle parait, il devient impossible de ne pas s’occuper d’elle ; elle est du premier coup d’œil, et par je ne sais quel charme souverain, le centre des regards et dp

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la conversation, Tunique intérêt du salon. On voit d’ailleurs qu’elle a conscience de son empire : son sourire, chacun de ses mouvements,

chaque parole, ont une intention, une visée qui leur donnent du prix, même quand on ne les saisit pas. Tout en elle est aisé, naturel, et rien pourtant ne semble livré au hasard.

Je me serais beaucoup amusée à l’étudier, si les empressements de M. de Lorgis, qui était mon voisin de table, n’avaient pas un peu distrait mon attention : je lui savais presque mauvais gré d’être aimable. Observer, écouter et me taire, voila quelle eût été mon ambition.

Ah! mon pauvre Walter, je me suis vite aperçue ce soir que ton élève n’est qu’une vraie sauvage, qui n’entend rien au bel esprit et aux grâces du monde; j’étais étourdie du fracas joyeux de la conversation, je me sentais aussi dépaysée dans ce cliquetis sonore de rires.

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de plaisanteries, de piquantes répliques, que si Ton eût parié une langue étrangère : il me fallait un effort d’attention pour suivre sans perdre pied cette vive allure.

Ce que je n’ai pas tardé à remarquer aussi, c’est que je déplaisais fort à madame de Kérangoat. Après m’avoir tout d’abord longtemps et à plusieurs reprises examinée, derrière son lorgnon, comme un objet dont un juge difficile veut apprécier la valeur, elle a fait une petite moue inimitable qui voulait dire clairement : Cela ne me plaît guère et ne mérite pas qu’on s’en occupe... Et à partir de ce moment il n’a pas dépendu d’elle que je ne cessasse d’exister. Elle a fait avec une aisance parfaite passer et repasser au-dessus de ma tête le flot joyeux de ses vives saillies, et quand une circonstance fortuite m’obligeait à prendre la parole, elle semblait écouter ce bruit importun et

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insignifiant avec la même indifférence que le tintement de la pendule.

Cependant elle avait plus d’une fois attaqué assez vivement M. de Lorgis à mots couverts dont je ne saisissais pas d’abord le sens ; je finis par comprendre pourtant qu’elle se moquait de ses attentions pour moi. — Un homme d’esprit, monsieur, disait-elle, proportionne toujours l’effort au but qu’il se propose... Je ne vous croyais pas si naif. . .

Elle est de ces femmes qui ne souffrent ni partage ni mesure dans l’admiration qu’elles inspirent; l’ombre seule d’une rivalité les irrite.

I Après le dîner, elle s’est retirée dans l’embrasure d’une fenêtre comme dans une forteresse, appelant près d’elle M. de Landisac et M. de Lorgis. Dans un instant où je me trouvais assez rapprochée de ce petit groupe, j’entendis madame de Kérangoat qui prononçait mou nom.

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— Vous ne m’aviez pas dit qu’elle fût si jolie! disait-elle.

— Faites-lui en le reproche h elle-même, a répondu M. de Landisac en m’appelant.

Elle a rougi, et forcée pour la première fois de m’adresser directement la parole, elle m’a demandé froidement si je me plaisais ici.

— Oui, certes ai-je répondu gaiement,il n’est pas difficile de s’y plaire.

— Saluez, cher comte, a-t-elle repris avec un peu de raillerie : voilà un compliment à votre adresse.

— Je ne suis pas si fat ; le compliment est pour mademoiselle d’Elleven qui le mérite assurément.

.. — Oh ! prenez-en votre part sans scrupule, monsieur, ai-je dit. Pourquoi voulez-vous laisser crofre que vous n’êtes pas bon, ou que je suis ingrate?

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Madame de Kérangoat m’a demandé si ma famille était de ce pays, si j’avais été élevée en France, et comme, avertie par un regard inquiet de M. de Landisac, je répondais d’une façon brève et un peu énigmatique ;

— Eh! mais, mademoiselle, seriez-vous donc un beau soir tombée du ciel, par grâce spéciale, sur la Haie-au-Loup?

— Si ce n’était pas un peu ambitieux, cette origine ne me déplairait pas.

■ — Prenez garde, messieurs, je vous avertis que les étoiles sont sujettes à fder.

— Bah 1 il y a des étoiles fixes, a dit M. de Lorgis : pour une qui file, on en trouve mille qui demeurent.

— Oui, mais ce sont toujours les autres qu’on aime.

— Alors, a dit à son tour Guillaume, à quoi bon lutter contre sa destinée ?

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— Vraiment je ne vous le conseille pas, a-telle repris en riant; pour vous tout particulièrement, ce serait peine inutile. Vous êtes, j’en suis sûre, de ceux qu’on mène où l’on veut, sans, qu’ils s’en doutent, et de préférence là précisément où ils ne voudraient pas aller.

— Est-ce une menace, madame ?

— Moi?... je vous trouve fort bien où vous êtes, et je ne vois pas ce que je pourrais gagner à vous mener ailleurs!... Je n’ai rien d’un astre, au surplus, je vous en avertis; pas le ' moindre rayon.

— N’en a pas qui veut, ai-je dit impatientée de ses coups d’épingle.

Elle m’a regardée avec un peu de dédain sans répondre, et, s’adressant à M. de Lorgis:

— Faisons quelques pasdehors, voulez-vous?

Elle l’a entraîné aussitôt comme pour cou-

per court à une conversation importune.

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— Vous l’avez piquée, a dit M. de Landisac.

— Me blâmez-vous?

— Non assurément.

11 m’a offert le bras, et nous sommes sortis à

notre tour. J’ai remarqué qu’il prenait, sans y songer peut-être, le même chemin que madame de Kérangoat, dont la voix rieuse éclatait de temps en temps au milieu des bosquets et semblait nous guider dans les détours des allées. Je me suis imaginé qu’il désirait la rejoindre, que ma présence le gênait sans doute, et, saisissant un prétexte, je l’ai quitté sans

qu’il ait cherché a me retenir.

Ce soir, au moment du départ, il s’est trouvé que la voiture de madame de Kérangoat avait subi quelque légère avarie, elle a consenti à recevoir pour la nuit l’hospitalité a la Haic-au- Loup. Mademoiselle d’Elleven s’est retirée de

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bonne heure, et comme après son départ ma-

dame de Kérangoat causait sotto voce avec monsieur de Landisac, j’ai pris le parti de m’éclipser sans bruit.

La nuit était très-noire, mais chaude; je me suis accoudée sur le balcon qui surmonte la verandah. Au-dessous de moi, les fenêtres éclairées du salon, toutes grandes ouvertes, projetaient de longs sillons lumineux jusqu’aux massifs les moins éloignés et dessinaient sur le sol de grands carrés de lumière qui tranchaient avec l’obscurité profonde. Le parfum capiteux des lilas en fleur, la molle tiédeur de la nuit me jetaient au cœur je ne sais quelle sourde excitation, des désirs, des effrois singuliers, inexplicables. J’étais inquiète, presque triste; je frémissais d’attente, comme si

quelque chose d’inconnu, d’effrayant et de doux à la fois allait sortir de ces ténèbres où

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je plongeais des regards anxieux. De temps en temps, un brusque éclat de rire me faisait prêter involontairement l’oreille, et j’entendais alors le murmure de deux voix qui semblaient causer avec vivacité ; mais aucune parole distincte n’arrivait jusqu’à moi : deux fois cependant il m’a semblé entendre mon nom. Tout à coup, dans un des grands carrés lumineux, je vis apparaître deux ombres nettement dessinées sur le sable ; elles disparurent bientôt, reparurent sur le second carré de lumière, puis disparurent de nouveau. Madame de Kérangoat et M. de Landisac se promenaient le long de l’étroite verandah, qui protège comme une

allée couverte les fenêtres du rez-de-chaussée. Au bout de quelques instants, ils revinrent sur leurs pas, et je pris plaisir a les voir passer et repasser régulièrement dans les intervalles éclairés, à calculer le temps qu’ils mettraient

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à franchir l'espace obscur pour reparaître ensuite clans la lumière. Ces deux longues silhouettes aux ondulations tour à tour vives et lentes, qui marquaient le rhythme de leurs pensées, retenaient machinalement mon attention. A la tin pourtant, lassées sans doute, les deux ombres se sont arrêtées sur le seuil d'une des fenêtres, en sorte qu'elles se dessinaient nettement sur le sol éclairé. La moins grande des deux s'appuyait avec une grâce nonchalante sur le bras de l'autre, qui se penchait vers elle et lui parlait tout bas. Le murmure

de leurs voix se mêlait au souffle léger de la

nuit sans en troubler le silence ; leurs têtes,

inclinées l'une vers l’autre, se touchaient

presque, et leurs âmefc semblaient se confondre.. Cet abandon plein de mollesse, cet intime recueillement, ces paroles qu'on échange et qu'on o'a pas besoin d'entendre, c'est l'amour, n'est-

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ce pas, Walter? J’ai compris cela en un instant. Oui, c’est ainsi qu’on s’aime quand l’étincelle divine a touché deux cœurs 1...

Ils viennent de rentrer. Madame de Kéran-

goat lui a dit : — A demain I — Demain , c’est un beau jour, c'est toujours fête pour ceux qui s’aiment.

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La Ilaie-au-Loup, jnilte?.

J’ai passé toute la matinée seule avec mademoiselle d’Eileven. Madame de Kérangoat est partie de bonne heure sans que je l’aie revue, et M. de Landisac Fa accompagnée à cheval.

J’ai béni cette solitude; je ne sais pourquoi il

m’eut semblé pénible de revoir cette heureuse

tomme. Nous avons fait une longue prome- «

nade, mademoiselle d’Elleven et moi, et nous sommes revenues lentement par une allée bor-

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dée d’iris bleus, — mes fleurs favorites, — qui gravit avec de longs détours la pente du coteau. Mademoiselle d’Elleven s’est assise sous la verandah , et je lui ai proposé une lecture. Tu sais les livres qu’elle aime : ce sont des ouvrages de piété mystique auxquels je trouve moi-même un charme très-doux. Aujourd’hui pourtant d’autres pensées m’occupaient ; entre les minces colonnettes, il me semblait revoir les deux ombres de la nuit dans cette attitude recueillie où elles s’étaient arrêtées.

Je ne sais pourquoi il m’arrivait de rougir tout à coup, et malgré la chaleur il y avait des instants où un frisson passait dans mes veines. Mademoiselle d’Elleven s’est bientôt endormie ;

' c’était l’heure de sa sieste, et j’allais fermer le livre quand un mot m’a frappée : L’amour

est né' de Dieu et ne peut trouver le repos qu’en Dieu. » Est-il donc vrai qu’il soit le prin-

nu

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cipo et le dernier terme de l’amour, ce Dieu caché? Père commun des êtres, est-il vrai qu’il veuille être aimé? Connait-il ses entants ? Toute créature peut-elle puiser dans son sein la divine passion que la terre lui refuse ? En pensant à cela, je ne sais pourquoi je pleurais doucement, sans peine ni regret, trouvant un apaisement et presque du plaisir à mes

larmes.

— Pourquoi pleurez-vous?

C'est M. de Landisac qui m’adressait cette question* Il se tenait debout devant moi.

— C'est de joie peut-être. Qui sait?

— Je ne croyais pas que le bonheur eut de si grosses larmes... Vous est-il arrivé quelque

chagrin?

— Rien absolument ; mais ne parlons pas de moi, je vous prie.

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— Vous craignez donc bien de trahir vos secrets?

— Mes secrets! Je vous assure que je n'en suis guère embarrassée,- ai-je répondu en souriant.

Il a caressé machinalement les longs poils de Back, qui s'était couché à nos pieds.

— Vous ne m'avez pas parlé de madame de Kérangoat... Comment la trouvez-vous?

— Très-jolie assurément.

— Est-ce tout?

— Je l’ai vue si peu de temps... Que vous importe mon opinion d'ailleurs? Elle ne chan-

gémit r:en à ce qui est.

— Que voulez-vous dire?

— Que mon sentiment, quel qu’il soit, ne saurait modifier le vôtre.

— Vous êtes donc bien sûre que nous ne la

jugeons pas de même ' 7

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— J’en suis très-sûre.

- — C’est qu’alors vous ne l’aimez pas.

— Et vous, au contraire, vous l’aimez beaucoup ?

— Aimer beaucoup! a-t-il dit en riant; savez-vous seulement ce que cela veut dire? Tenez, par exemple, voici ma chère tante, mademoiselle d’Elleven, que j’aime de tout mon cœur, et voici, — là, — dans vos cheveux, une fleur d’un bleu sombre que j’aime aussi beaucoup... Lequel de ces deux sentiments pensez-vous que je ressente pour madame de Kérangoat? Est-ce un tendre respect ou de l’admiration pour sa grâce et sa beauté? L’a-' mour survit-il à la sensation qui l’a fait naître? Y a-t-il dans cette fleur quelque chose qui me touche, sauf sa beauté, et dont le souvenir demeure après que je ne la verrai plus?

— Voilà des subtilités un peu puériles, il

me semble, pour éluder une réponse que vous êtes bien libre de ne pas faire... Je ne puis croire qu il n’y ait pour madame de Kérangoat que ces deux alternatives : ou une déférence à laquelle elle ne prétend pas, ou une admiration aussi périssable que sa beauté.

— Vous méprisez beaucoup la beauté f...

Quelles sont donc, selon vous, les grandes qualités qui justifient lamour?

— Je n’en sais rien, et, à vrai dire, je me soucie peu de le savoir. Le cœur n’a pas besoin de raisons; il aime parce qu’il aime, voilà tout, et c’est assez. Je me défie de la logique en matière de sentiment et de ceux qui

analysent à loisir les battements de leur cœur.

Quand on aime, on oublie tout, jusqu’à soimême : c’est le ciel qui s’ouvre. La terre, le monde entier, disparaissent, ou plutôt tout resplendit dans un rayonnement' confus.

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