‹ Flamen par l'auteur du Péché de MadeléineChapitre 7 sur 10 · FLAA1EX · texte numérisé non relu

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comme une auréole autour de letre qu’on aime.

Je parlais avec conviction, avec certitude.

Je sentais par une sorte d’intuition que ce que je disais était la vérité même. Il me semblait que quelqu’un dictait mes paroles* ou que j avais éprouvé dans un autre ce que je décrivais. À mesure que je parlais, M. de Landisac me regardait plus tristement.

— Vous avez raison, m’a-t-il dit. C’est ainsi

qu’on doit aimer.

Mademoiselle d’Elleven s’est éveillée...

FLAMEN

ALBERT D ESTRIE3 A GUILLAUME DE LANDISAC

Paris, juin.

Le bonheur, l'amour de ma femme, les premiers enchantements d’une vie à deux, les débuts parfois plaisants d’un jeune ménage inexpérimenté, ne réussissent pas à te faire ou-

blier, mon vieux Guillaume. Il me manque

quelque chose d’essentiel quand tu ne m’écris

pas ; je suis inquiet, et mon inquiétude a ses

raisons. Je te vois embarqué dans une double intrigue qui ne peut avoir aucun dénouement

satisfaisant: deux femmes séduisantes, jeunes, libres, — trop libres même, — et dont aucune ne peut te convenir; d’autre part, l’ennui, la solitude, le vide d’un cœur livré trop tôt au plaisir, et qui méritait mieux. Je comprends que tu sois tenté de Axer enfin ta vie par une affection sérieuse, par des devoirs, des obligations réciproques, qui sont la dignité de l’amour. Je t’approuve : hors du mariage, — puisqu’il faut l’appeler par son nom, — il n’y a, vois-tu, que débauche pure, portant avec soi son châtiment, ou bien quelque grotesque et ennuyeuse liaison qui n’écluippe à aucun des inconvénients du mariage. Ne me parle pas d’union pure des âmes, de libre sentiment; je n’entends rien à ces quintessences romantiques : je suis un homme réel, vivant de réalités, moi!

Je. trouve donc qu’il est temps sd’établir ta

vie sur des bases moins mobiles; mais, pour

Dieu! sors do ce dilemme où tu t'obstines, et dont je connais mieux que toi les termes : ou bien épouser madame Lucie Lemouton de Ké-

rangoat et passer ta vie à t'en repentir, ou bien essayer contre mademoiselle Flamen l'art fatal que tu possèdes de corrompre les cœurs ; mais où cela te mènera-t-il?... Tu ne peux songer à l’épouser. Il n’y a pas dans cette belle personne, si charmante qu'elle soit, si pure qu'elle paraisse, l'étoffe d’une comtesse de Landisac. Que diable! il faut voir clair dans le passé de sa femme, et cette destinée singulière, errante, cet ami que l’on ne voit jamais,

. cette indépendance sans exemple et sans mesure, tout ce mystère ne me dit rien qui vaille. Ce serait bon tout au plus dans un roman; mais je n’insiste pas : l’objection t’a frapp< déjà.

Aie ie courage de rompre une nonne fnè;

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avec deux enchanteresses presque aussi redoutables l’une que l’autre, et choisis bravement une forte et honnête fille qui te donnera, sansse faire prier, une demi-douzaine de beaux enfants. C’est la le vrai point de vue, mon li e: -cher. A quoi servent en ménage les caprices, lesjœillades, les vapeurs d’une femme co-

quelle et jolie, sinon à faire enrager un honnête homme de tnari?Encore n’aurais-tu pas la consolation de faire le paon devant les badauds, puisque tu habites, comme saint Antoine, dans un désert. Imite au moins la vaillance de ce grand saint contre les assaqts de la tentation. Un bon mouvement, un peu de courage, et tout est sauvé.

FLAMfiN

GUILLAUME À ALBERT

La Haie-an -Loup, juillet.

Tes conseils arrivant trop tard, mon ami, voilà trois semaines que mon mariage avec Lucie est définitivement arrêté. Je ne m’abuse certes pas sur ses défauts, je te les ai plus dune fois signalés ; mais je crains que l’austérité un peu tranchante de ton esprit ne te rende trop sévère pour elle ; au fond, elle est bonne, et elle m’aime véritablement. Que cette résolution ne

m’ait causé ni regrets de ma liberté perdue, ni

FLAMEN

appréhension pour l’avenir, je ne "puis le dire. Ma vocation pour le mariage a toujours été

douteuse, et l’on ne fait pas si brusquement violence à ses instincts sans qu’il en coûte un peu; mais j’ai obéi à la voix de la raison, car, mon ami, quoi que tu puisses penser, c’est surtout un mariage déraison que je vais faire. Quand Lucie, dans une heure d’abandon, a laissé tomber de ses lèvres l’aveu vainqueur qui m’a livré à elle, j’ai cédé, je l’avoue, à l’un de ces entraînements auxquels je ne résiste guère; mais ma défaite, crois-le bien, était méditée, résolue d’avance. Ce que je voulais a tout prix c’était fuir un péril, — le plus grand de tous et le plus inconnu, — une passion ! Ce n’est pas un amour ordinaire, — encore moins un caprice, que peut inspirer une créature comme Flamen,qui ne ressemble à rien ni h personne; c’est un sentiment exceptionnel comme cette

FLAMEN

étrange jeune fille, tout-puissant, infini î — Libre encore, je pressens son empire et ma faiblesse; si elle m’aimait, vois-tu!... Mais grâce au ciel elle n’y songe guère, et la folle et ridicule jalousie que j’ai déjà senti s’éveiller en moi m’a plus d’une fois averti qu’il était temps d’en finir. Je ne pouvais, comme tu le dis avec ton impitoyable bon sens, songer à couvrir de mon nom ce passé mystérieux, que tu calomnies, j’en suis sûr, mais dont la seule pensée m’eût rongé le cœur. J’ai'* donc pris mon parti. Lucie me rendra heureux, je l’espère... Et puis la vie est si courte; vaut-elle qu’on s’inquiète et qu’on prenne tant de soins I

Allons! félicite-moi, Albert, ma femme est jolie : elle me ferait honneur à Paris si j’étais

riche encore. Que puis-je demander de plus?

J’ai tout ce que je mérite, et au delà? '

FLAMEN

GUILLAUME A ALBERT

Août.

Je ne puis rien *te répondre encore sur la date de notre mariage, mon ami : les deux années du deuil de Lucie ne finissent que dans trois mois, elle ne veut rien fixer avant cette époque. Elle m’a prié même de tenir notre résolution secrète et de n’en instruire personne, pas même ma chère tante, dont la joie pourrait être indiscrète. Je respecte ce désir de Lucie, tout en trouvant qu’elle exagère un peu la

FLAMEN *67 '

réserve imposée par les circonstances. Tout le monde ignore donc notre projet, ma tante et Flamen comme les autres.

Il m’est arrivé, il y a quelques jours, avec celle-ci, une aventure dont je veux te parler, car elle tient une grande place dans ma pensée.

Nous allions, ma tante et moi, dîner à la Prée ; mais Flamen n’était pas invitée. Lucie ne l’aime pas; sans se l’avouer, elle est un peu jalouse. Ma tante était toute triste de l’oubli prémédité dont sa chère Flamen était l’objet ; celle-ci au contraire semblait enchantée de « ne pas nous accompagner.

— Qu’allez-vous faire pendant notre absence? lui demandai-je.

— Oh ! je ne suis pas embarrassée de mon temps : j’ai des visites en retard que je vais mettre en règle. — Elle voulait parler des visites de charité qu’elle fait aux plus pauvres

ICS

FL AM EN

des environs, avec ma tante quelquefois, le

plus souvent seule ou avec un domestique. —

J'irai chez Jacqueline Dréo, qui est retombée avec la fièvre, chez les Allan, et ensuite chez Jeaa Lefoulon, à la Butte-aux-Oies, qui m’a fait écrire d’aller le \ àr pour sa jambe malade.

— Vous n’irez pas seule jusque-là, j’espère?

Je ne sais si j’ai mis dans cette phrase un

accent qui l’a blessée ; mais elle m’a regardé

avec un éc! jir dans les yeux.

La Butte-aux-Oies est une petite métairie assez misérable, sur la lisière de la forêt, à mi-chemin à peu près des Forges. Or je venais

de me rappeler tout à coup que M. de Lorgis,

invité comme nous à la Prée, s’était excusé de

ne pouvoir s’y 1 jndre sur je ne sais quel pré-

texte. La gaieté de Flamen, le refus de M. de Lorgis, cette visite à la Butte-aux-Oies, m’ont

FLAMEN

causé une sou^nne jalousie, — je ne puis donner un autre nom à l’espèce d’irritation qui s’est emparée de moi, à la lucidité soupçonneuse avec laquelle j’ai groupé aussitôt une foule de petites circonstances jusqu’alors inaperçues. Il est trop certain que M. de Lorgis aime éperdument Flamen : elle seule feint de l’ignorer ; mais je ne suis pas dupe de sa naï-

veté.

— Pourquoi donc n’irais-je point seule à la Butte-aux-Oies? a-t-elle repris.

— Parce qu’il me semble peu convenable de courir ainsi la campagne sans protection.

— C’est la première fois, monsieur, , que vous m’exprimez ce scrupule., Je suis allée seule déjà cependant chez Jean Lefoulon sans que cela ait semblé vous déplaire.

— Le garde-chasse, repris-je avec un peu

d’hésitation, vient de m’avertir qu’il y a tout

FLÀMEN

près de là, installée sur la lande, une famille de bohémiens dont la rencontre pourrait être dangereuse.

— Oh ! moi, je ne crains pas les bohémiens î s’est-elle écriée avec un sourire un peu amer, par un retour secret peut-être sur son origine inconnue.

— Mademoiselle Flamen, je vous prie instamment de ne point aller là ce soir.

— Est-ce un ordre, monsieur?

— C’est une prière, mademoiselle, et cela doit suffire, je pense.

Elle a eu un indéfinissable sourire, et a relevé par un geste hautain son front intelligent et pur. Elle est restée dans cette attitude, sans répondre, jusqu’à notre départ. J’ai eu un instant la pensée de faire intervenir ma tante;

mais j’ai craint de l’irriter en l’humiliant.

Je suis arrivé à la Prce triste et mécontent,

FLAMEN

et la présence de M. Renaud d’Alons, dont j’ignorais le retour, ne m’a pas rendu plus gai. Je t’ ai déjà parlé de ce personnage, ancien ami deM. de Kérangoat et parrain du pelit Reynold, qui porte son nom un peu défiguré. C’est un homme de quarante-huit ans, grand, fort, le teint coloré, avec des cheveux grisonnants

et de belles dents blanches, qu’il étale avec ostentation. 11 a été préfet et a donné sa démission par suite de démêlés avec le ministère. Il

affecte dans ses manières la plus parfaite politesse, mais on sent que cette courtoisie est une conquête de sa volonté sur une nature emportée, capable, s’d était excité, d’une véritable brutalité. Lucie le redoute beaucoup et le ménage ; aussi a-t-il pris dans la maison une influence que je compte écarter - promptement quand je serai le maître. Il y a entre M. Renaud d’Alons et moi une antipathie préventive.

FLAMEtf

Le dîner a été triste et froid ; j'ai proposé de bonne heure à mademoiselle d’Elleven de regagner la Haie-au-Loup. La teinte plombée du ciel, les nuages qui s'entassaient à l’horizon, tout présageait un orage ; il me semblait prudent pour mademoiselle d’Elleven de rentrer au plus tôt. Sur mon ordre, le cocher a pressé les chevaux, et en peu de temps nous arrivions au logis. Comme je le pressentais, Flamen n’était pas de retour. — Où donc peut-elle être? a demandé ma tante.

— A la Butte-aux-Oies, répondis-je d’une voix si altérée qu’elle le remarqua.

— .Vous êtes inquiet?... Il faut envoyer au- » .

devant d’elle.

— J’y vais moi-même, dis-je en prenant un fusil.

Je partis d’un pas rapide, cherchant à calmer par de sages raisons la colère qui grondait en

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moi. — Elle a voulu me braver ; mais, pour

l’avoir osé si imprudemment, il faut qu’elle ait eu de bien graves motifs. — La pensée de M. de Lorgis ne me quittait pas. — S’ils s’aiment, pourquoi ne pas l’avouer? Quelle nécessité de cacher leurs rendez-vous ? — Tout ce qu’il y avait de singulier dans l’existence de Flamen se présentait à mon esprit avec une vivacité poignante et ajoutait à ma défiance. fl y avait longtemps que je marchais, et la nuit était proche. Je profitais des dernières lueurs du crépuscule pour jeter de longs regards inquiets dans toutes les directions ; mais je ne voyais que des arbres immobiles, qui par instants frissonnaient sous un souille brûlant, et ,

les pointes grises du roc perçant le sol de la

lande. J’avais dépassé déjà le Jardin-au-Moine, ce lieu de sinistre renom où je l’avais pour la

première fois rencontrée, et je longeais d’un,

FLAMEN

pas de plus en plus rapide le ravin sinueux, quand un aboiement et l’apparition subite de Rack rue firent involontairement tressaillir. Une bourrasque s’élevait en ce moment ; des craquements sortaient de la foret, brusquement prosternée dans un même gémissement. Un nuage do poussière et de feuilles dispersées s’élevait autour de moi, c’est au milieu de ce nuage que j’aperçus Flamen marchant à ma rencontre. Elle s’avançait d’un pas si léger

qu’elle semblait, comme les feuilles, soulevée

par le vent. — Eh bien ! on n’en meurt pas,

vous voyez! dit-elle avec un sourire de défi triomphant.

Je lui offris le bras sans répondre; elle l’accepta, étonnée de mon silence. Nous marchâmes quelque temps ainsi, muets tous les deux. Cependant je cherchais des yeux un alu*:, car

déjà la ni nie tombait à goût: es larg -s eî pesum

FLAMEN

tes, et les nuages s’épaississaient de plus en

plus. — Vous plaît-il de vous réfugier un instant clans cette masure? demandai-je en lui

montrant dans. une clairière voisine une hutte

de sabotier à moitié effondrée. Nous nous dirigeâmes aussitôt de ce côté. Une partie des murs de terre glaise était écroulée; mais il restait sur deux pans démantelés un débris de toiture sous lequel elle put se mettre h l'abri. Avec quelques pierres et une planche, je lui façonnai un siège ; mais je restai au dehors, m’obstinant dans mon silence. Cependant l’orage déployait sa fureur; j’apercevais à chaque éclair le pale visage de Flamen rayonnant tout à coup dans l’obscurité d-e la cabane. — Pourquoi restez-vous ainsi, dit-elle, volontairement exposé au vent et a la pluie? — Et comme je feignais, de ne pas l’entendre : — Venez près de moi, ou bien, je vous le jure, j’irai, moi, me

FLAMEN

placer auprès de vous. — Elle se levait déjà : je lui obéis sans répondre, et m’adossai au fond de la hutte. — Vous êtes irrité, je le vois, reprit-elle doucement ; je sens que vous avez sujet de l’être; mais si je reconnais mes torts,

si je les avoue, ne voudrez-vous pas me par-

donner?

Sa voix tremblait. — Vous pardonner! disje en m’asseyant près d’elle; mais à quel titre? Ne m’avez-vous pas prouvé aujourd’hui même combien vous méprisez mes avis? Ne m’avezvous pas fait sentir que je n’ai aucun droit de vous blâmer et de vous reprendre?

Elle baissa la tête. — Cette autorité, que je

ne puis souffrir lorsqu’elle s’impose, croyez que je la subirais avec joie, si c’était celle d’un

ami. '

— Pourquoi donc ne croyez-vous pas que je sois un ami ?

FLAMEN

— Oh! a-t-elle repris avec animation, un

ami craindrait de m’offenser par un soupçon.

Si par malheur il lui venait quelque mauvaise pensée, quelques doutes contre moi, il me le dirait en face, sans détour ; il me prouverait son estime par sa sincérité au lieu de me blesser dans la juste dignité de ma conscience par je ne sais quelle défiance qui ne s’explique pas et qui me brise le cœur. Vous vous défiez de moi, monsieur ; je sens des réserves dans votre pensée. Voilà pourquoi je ne puis voir en vous un ami ; voilà pourquoi vos conseils m’offensent, votre autorité me pèse; voilà pourquoi aujourd’hui j’ai bravé votre défense, quand mon devoir, je le sais, eût été d’obéir.

— Et si l’involontaire méfiance qu’enseigne la vie lutte parfois, malgré moi-même, contre le respect que vous m’inspirez, esf-cc ma faute? Suis-je coupable du mystère dont

vous vous entourez? Je ne satà rien de vous.

— Je ne me trompais donc pas! Vous me rendez responsable des singularités d’une destinée que je n’ai pas choisie! Cela est-il juste, je vous le demande?

— 11 vous serait si facile d’atténuer ce que cette destinée a d’exceptionnel en témoignant un peu plus de confiance à ceux qui vous aiment... . .

— De la confiance? a-t-elle dit amèrement.

Que me reste-t-il donc h leur apprendre?...

Voulez- vous dire que j’aurais dû tout d’abord vous livrer le dernier fond de ma conscience, sans savoir si, même h ce prix, j’obtiendrais ce respect que vous placez si haut?... Aurais-je

dû vous raconter humblement l’histoire de

mon propre cœur, sans savoir si vous n’y trouveriez pas matière a rire.;, si seulement vous

daigneriez me croire?

Ce n’est pas ainsi

que j'en ai jugé... Après tout, il me convient

mieux de mépriser vos soupçons que de me justifier devant vous.

— Qui parle de vous justifier?*.. Personne

ne vous accuse et moi moins que tout autre...

Ce que je regrette, ce qui m’attriste, c’est la

froide réserve où vous vous renfermez vis-à-

vis de ceux qui vous sont le plus dévoués...

Un mot de vous...

— Eh ! croyez-moi donc quand je vous jure * qu’il n’y a pas une pensée de mon ame que je ne puisse dévoiler a la face du soleil, ni une heure de ma vie que je voulusse effacer, excepté peut-être celle où...

— Celle où vous m’avez rencontré!... N'estce pas la votre pensée?...

Elle a un moment appuyé son front sur ses mains. — Au moins me croyez-vous? a-t-elle repris avec douceur... Qu’est-ce qu’un récit.

FLAMEN

! des détails ajouteraient de plus à ma parole?

Que faut-il vous dire?

— Rien ... Je vous crois.

Le tonnerre grondait toujours, et les éclairs, glissant d'un nuage à l'autre, jetaient de vives lueurs sur le ciel uniformément noir;

le vent avait d'étranges soupirs en passant à travers les bouleaux et les buissons, et le clapotis de l'eau autour de la cabane ressemblait

parfois à des pas furtifs. Il me parut que FJamen écoutait ces bruits, et je crus qu'elle en était effrayée,

— Vous avez peur? dis-je. '

— Non certes. .

— Vous êtes brave?

— Oh ! ne faire aucun mal et ne rien crain-

dre, c’est un précepte de la sagesse. .

Et s’il nous fallait passer ici la nuit entière? ,

FLAMEN

— J’aurais bien froid, dit-elle en souriant.

— Quoi! c’est là tout ce que vous craindriez? Le froid? dans ce lieu désert... seule avec moi?

— Vous êtes armé. De quoi donc aurais-je' peur?

— Et moi! moi, Flamen, ne me craignezvous pas? N’avez-vous pas peur de la solitude et de la nuit? Êtes- vous de granit comme ce sol inflexible que nous foulons aux pieds ? Ne savez- vous pas que vous êtes belle?...

Je me suis arrêté, effrayé de moi-même.

Elle s’était levée et se tenait toute droite, immobile contre la muraille. La lueur des éclairs

me la montrait si touchante dans sa grâce fa-

rouehe que ma tête se perdait.

— A quoi pensez-vous, Flamen? dis-je tout bas.

FLAMEN

— Partons, répondit-elle d’une voix un peu altérée, mais ferme pourtant.

— Pas encore, restezim peu. Attendez que l’orage s’apaise. Flamen, venez là... près de moi...

J’essayai de prendre sa main et de l’attirer doucement. Elle recula d’un pas. — Pourquoi me fuyez-vous? repris-je d’une voix suppliante. C’est la seule fois peut-être qu’il me sera donné de vous parler sans témoin, cœur à cœur...

Ëcoutez-moi...

Je voulus la retenir, mais elle se dégagea, et comme je m’avançais vers elle, elle me repoussa avec un geste d’effroi.

— Ah! vous tremblez enfin! m’écriai-je, humilié de la crainte que j’avais réussi à lui inspirer.

— Eh bien ! oui, j’ai peur, dit-elle ; vous m’avez effra ée, monsieur, et peut-être ai-je

FLAMEN

mérité cette leçon; mais, je vous le jure, je ne resterai pas une minute de plus. Libre h vous de ne pas me suivre.

Elle sortit, et nous regagnâmes péniblement la Haie-au-Loup sans échanger une parole.

Flamen était accablée de fatigue et de froid

sous ses vêtements mouillés; elle s’est mise au lit avec la fièvre, elle est restée deux jours malade. Je viens de la revoir tout à l'heure, bien pâle encore, mais avec un regard si paisible, une simplicité si souriante, que j’en ai été confondu. Il me semblait que la scène de la cabane aurait dû la laisser troublée, irritée peut-être; si candide qu'elle soit, une femme ne se trompe pas à l’accent de certaines passions. J'espérais saisir sur son front la trace d’une émotion dont je serais l'objet. Que ce fût de colère ou d'amour, je me flattais d’avoir agité son cœur; mais elle a souri, plaisanté. On dirait qu’il ne

FLAMEN

s'est rien passé entre nous. Tantôt cependant,

ma tante l’ayant interrogée gaiement sur ce

qu’elle appelait sa triste équipée : — N’en par-

Ions plus, a dit Flamen; il faut oublier tout cela... n’est-ce pas, monsieur de Landisac?

Je n’ai su que répondre. En vérité je crois que je la hais.

FLAMEN

WALTER A FLAMEN

Heidelberg, août.

Pourquoi ne rn’écris-tu pas? M’as-tu donc oublié? Es-tu devenue indifférente à ce qui me

toüche? Ou plutôt, crains-tu de me parler de toi, des agitations renaissantes de ton âme?

Ah ! mon enfant, la crise que tu traverses sera longue, vois-tu, car c’est la fièvre de la jeunesse, le besoin d’aimer, l’instinct tout-puissaut et vraiment créateur de la nature qui parle en loi. Ton cœur cherche où se prendre, et, ne

FLAMEff

trouvant rien à sa mesure, comme tu le dis toimême, il s’égare au delà des choses créées à la . poursuite d’un idéal qui le dédommage des vulgarités de la terre. Delà ce désir de l’infini, ce goût du surnaturel et de la superstition : c’est là ton mal, c’est celui des belles âmes; les autres ne cherchent pas si haut et se contentent à meilleur compte...

Parle-moi sans crainte. J’aime à sentir la

vie frémir en toi et faire vibrer toutes les cordes de ton âme; j’aime à sentir palpiter ta jeunesse avec ses ardeurs naïves qui s’ignorent et dépassent le but sans le connaître. Tout s’éveille à la fois, — l’âme, le cœur, la raison, — et de ce concert tumultueux va sortir, j’espère, une femme exquise et forte qui sera maFlamen.

FLAMEN

GUILLAUME A ALBHAT

La Haie-an-Loup, août.

Mon récit de la soirée de l’oi'age t’a effrayé

pour Lucie, dis-tu ! Tu as raison de trembler pour elle et pour moi : j’ai perdu tout empire sur mon cœur. Je ne m’appartiens plus, j’ap-

partiens à celle que je n’ose nommer; mon âme incertaine, ravie, effrayée, flotte docile au souffle de ses lèvres d’enfant. J’aime d’un amour que je croyais impossible; ce n’est plus . la vanité implacable; ce n’est plus la fougue

FLAMEN

des sens qui me gouvernent, ce n’est plus

une coupable oisiveté qui cherche a se dis*

* traire : c’est un amour qu’on ne peut décrire, qui fait que l’on adore, .que l’on respecte, que

Ton maudit, qu’on se prosterne à ses pieds, anéanti dans la poussière.

Hier je me promenais près d’elle Mademoiselle d’EUeven m&ichaii a nos côtés. Nous longions une haie de chênes qui nous abritait contre l’ardeur du soleil de midi. Nous nous sommes assis, accablés, au pied d’une meule

de foin fraîchement coupé. N.ous avons pris

des livres ; Flamen a déplié son ouvrage, mais elle était rêveuse, et sa petite main nonchalante restait oisive sur ses genoux. Moi, je la

regardais; un de mes bras était étendu der-

rière elle : je ne la touchais pas, mais chacun de ses mouvements imprimait une faible secousse h la gerbe parfumée où reposait mon

FL AMEN

bras ; il me semblait ainsi que je participais en quelque sorte k sa vie, aux légères sensations qui l'agitaient. Je contemplais avec enivrement son beau profil se détachant sur lé fond lumineux de l'air, les lignes pures des épaules et du cou un peu affaissées dans un mol abandon. Je l'enveloppais d'amour, et je pensais

qu'elle entendrait enfin cette muette adoration : il me semblait impossible qu’elle ne ressentît pas l’atteinte de cette atmosphère embrasée où je me sentais défaillir ; mais elle demeurait.paisible, pure dans sa divine beauté, comme les saintes que le moyen-âge nous dépeint radieuses au milieu de la fournaise ar- »

dente... • *

.Mon ami, je vais partir; dans deux jours,

je serai près de toi. Qui peut répondre do

son délire? Il m’est arrivé d’errer seul la nuit * *

dans les longs corridors, de m'arrêter a sa

FLAMEN

porte, d’écouter le bruit insensible de sa res-

piration, et alors je songeais... Mais à quoi bon raconter des songes ?

Mon départ n'étonnera personne ; j’ai confié à ma tante et a Flamen elle-même mon pro-

chain mariage... Flamen a souri; il m'a sem-

blé que la terre s’entr’ouvrait sous mes pieds. — Elle le savait, a-t-elle dit. J'ai fait mes

adieux à Lucie en prétextant les nécessités de la corbeille ; elle n’a pas cherché à me retenir; elle aime la parure, et vraiment je lui dois

bien quelques chiffons en échange de ce que

je ne pourrai lui donner.

Quand je serai à Paris, près de toi, cher Albert, j’écrirai à ma tante d’éloigner à tout prix Flamen. Ce sera un sacrifice, mais elle s’y résignera quand elle saura que mon repos en dépend.

FLAMEN

HAMIN A WALTER

La Haie- an-Loup, septembre.

Tu m’aimes, n’est-ce pas, Walter? Si je t’appelais, tu viendrais; si j’avais besoin de toi, tu ne me refuserais pas ton secours. Tu

me rendrais près de toi la place que j’ai si fol-

lement quittée. Il se peut, mon ami, que le

retour de ton enfant prodigue ne tarde guère. * •

M. de Landisac a enfin annoncé son mariage ii mademoiselle ’d’Elleven et à moi, et dès le

m \ FLAMËN

lendemain il est parti pour Paris. Il s’agit de

bijoux et de dentelles : grave affaire!

Tu devines que je n’ai nul désir de vivre sous la dépendance de madame de Kérangoat.

Mademoiselle d’Elleven d’ailleurs n’aura plus , besoin de moi, et je n’attendrai pas qu’on m’avertisse. "

Je vais donc quitter la Haie-au-Loup, et je dis adieu déjà dans ma pensée à l’aimable fetnme chez laquelle j’ai trouvé une si grande délicatesse d’âme et une affection si prompte.

Je dis adieu à ce pays sauvage, à cette forêt,

au sombre vallon qui s’étend la-bas, le Val sans-Retour. « Sans retour » en effet- : pourquoi reviendrais-jo ? Qui me rappellera? qui pourra songer h moi quand je ,ne serai plus là? Je ne croyais pas être déjà si fortement attachée 'atout ce qui mentoure, et je m’étonne do me sentir navrée à la pensée du départ.

FLÀMEN

-Pourtant je vais te revoir; nous allons reprendre notre vie d’autrefois, interrompue par ce long rêve d’où je sors; près de toi, je ne regretterai rien, j’en suis sûre. Nous parlerons à loisir de cette pauvre âme, qui t’intéresse si fort, bien que pourtant tu la nies. Comment fais-tu, docteur, pour exiler le surnaturel de ta métaphysique? Est-ce que l’éme, l’intelligence ne sont pas en quelque sorte du surna-

turel? S’il est vrai que je sois esclave de lois

que j’ignore, si je ne puis penser, agir, choisir , librement, quel intérêt peut t’inspirer celle

triste condition d’un être révolté contre la loi

et follement convaincu qu’il peut fléchir ce qui ,

est immuable? Cette insensée mérite-t-elle que tu t'arrêtes pour la voir se débattre sous la fa* talité? Et Dieu , n’est-ce pas le surnaturel même? Et si le surnaturel existe, pourquoi

prétends-tu lui assigner des limites? Ah! Wal*

FLAMEN

ter, Dieu, l’âme immortelle, la vie au delà de ce monde, voilà ce que je veux croire. J’irai

jusque-là. S’il y a des abîmes, tant mieux! je

les franchirai 3’un coup d’aile...

Mon ami, reviens en France ; va m’attendre à la Saudraie, où bientôt j’irai te rejoindre. Je te reviendrai forte et guérie. Encore quelques jours, et au revoir I

FLAMEN

FLAMEN A WALTEB

La Haie-an-Loup, septembre.

' Ne quitte pas l'Allemagne* ne reviens pas, ou du moins ne m'attends- plus. Je ne sais quand je reverrai la Saudraie. Le malheur a frappé ceux qui m'entourent, ce n’est pas l'heure de les quitter.

Je venais de me mettre au lit hier soir,

quand je fus tirée de mon premier assoupissement par un bruit sourd dans la pièce voisine ou couche mademoiselle d’Elleven. Je me le-

FLAMEN

vai en toute hâte et j’entrai chez elle. A la

lueur de la veilleuse, je l’aperçus, étendue sur le tapis, au pied de son lit. Elle était inanimée, le visage contracté, les membres raides.

Je sonnai les domestiques : on m’aida à la relever, à lui donner quelques soins. Pierre partit en toute hâte pour Ploërmel, afin de ra-

mener le médecin ; mais il y a trois lieues, et

je passai, en attendant son retour, une nuit

dont je me souviendrai toujours, près de cette

mourante, ne sachant que faire pour retenir la

vie près de s’enfuir, épouvantée de la rcspon-

sabilité que laissait peser sur moi l’absence de

AI. de Landisac. . < .

Vers le matin, le médecin arriva et parvint

à ramener un peu de connaissance; mais le

côté gauche reste entièrement paralysé, et le

danger est grand. .

Le médecin s’est chargé d’envoyer une dé* .

Fl- A MB N

pêche à M. de Landisac, et je l’attends ce soir. Je ne vais pas vivre jusque-la. Si quelque malheur allait arriver avant son retour!...

Walter, c’est horrible, ce départ, qui ne laisse . pas même le temps des adieux, ni la liberté d’esprit nécessaire [pour abdiquer dignement la vie ! Et cette voie obscure qui s’ouvre tout

' à coup, où vous pousse une main impitoya

ble ! Ah ! comme on a besoin d’une lumière divine pour éclairer ces ténèbres !

FLAMEN

GUILLAUME A ALBERT

{ I* Haie-au-Loup, septembre.

J’ai trouvé ma pauvre chère tante encore vivante, mais dans quel état ! Elle m’a reconnu pourtant et a essayé de sourire ; ce sourire contracté, cette face en partie immobile, et sur laquelle le souvenir cherche en vain la physionomie disparue, l’expression vénérée qu’on ne retrouve pas, ce demi-cadavre qui voit, qui pense, qui se juge, c’est un spectacle poignant. La pauvre femme se prépare résolu-

FLAMEN

ment à mourir, et s’entoure de tous les se-

cours que son âme pieuse peut trouver dans la religion.

Voila donc ce qui m’attendait dans ce petit logis que j’avais laissé riant, paisible, orné de fleurs dans tous les coins ! Il semble maintenant abandonné. Nous ne quittons pas la chambre de la malade, et le reste devient ce qu’il peut. Tu devines les sentiments qui m’agitent près de ce lit silencieux où s’éteint ma dernière parente, et autour duquel se dressent les ombres de ceux que j’ai déjà perdus. Plains-moi, cher Albert.

Mais non, loin de moi cette douleur hypocrite I Ne me plains pas, je suis heureux,., oui, heureux, et j’en rougis. Tu sais, n’est-ce pas, d’où me vient ce bonheur égoïste, cruel, agité de remords... Je m’enivre de la douceur d’aimer, de voir celle que j’aime, d’entendre

FLAMEN

sa voix, de vivre près d’elie dans cette intimité que les circonstances rendent plus étroite, inévitable. Elle est là, tout le jour, près de

moi; nous nous comprenons par un signe,

nous réunissons nos efforts, nous avons des sentiments en commun ; je devine sa pensée avant qu’elle l’ait traduite. Dis-moi, n’est-ce

pas là le bonheur? C’est elle maintenant qui

dirige tout à la Haie-au-Loup ; ma joie est de

lui obéir, de la consulter, de trouver bon ce qu’elle a décidé... Je ne pense pas à l’avenir : tout est pour moi dans v heure présente ; hors de là, je ne songe à rien, je n’aime rien, je

ne désire rien. Je la vois, cela seul me suüit.

FLA.MÊN

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