‹ Flamen par l'auteur du Péché de MadeléineChapitre 8 sur 10 · FLAMEN A WALTER · texte numérisé non relu

FLAMEN A WALTER

Ce n’est .pas une guérison, mais c’est une

trêve dans le mal : la tête de la malade se dér

case, la connaissance est revenue, et son affec-

tueux visage a repris sa sérénité. La paralysie s’est un peu retirée ; mais elle semble s’alour-

dir davantage sur les membres • inférieurs.

Peut-être la conserverons-nous ainsi, infirme.

Si triste qu’il soit, je m’attache a cet espoir; il

me rend une liberté d’esprit que je n’avais

plus depuis longtemps.

FLAMEN

Je t'ai dit, je croîs, que madame de Kéran-

goat vient chaque jour, vers deux heures, a la

Haie-au-Loup, pour prendre des nouvelles de mademoiselle d’Elleven ; c'est presque le seul moment de la journée où M. de Landisac quitte sa tante : encore semble-t-il s'éloigner à regret. Ordinairement je fais une courte promenade dans la matinée, afin de reprendre ma place près de mademoiselle d'Elleven au moment où M. de Landisac la quitte. 11 y a quelques jours, je m'étais écartée un peu plus que d'habitude, et je rentrais d'un bon pas, craignant d'etre en retard. En passant près du salon, j'entendis qu’on parlait :

— Qui donc est la? demandai-je à Pierre, que je rencontrai dans l'antichambre.

— Madame de Kérangoat, mademoiselle.

— Comment cela se fait-il? Je suis rentrée par l’avenue, et je n’ai pas vu sa voiture.

F LAME N

— C’est qu’elle est venue à pied par le petit bois ; la voiture est restée au carrefour en bas, prés du ruisseau.

Je ne sais ce que cette réponse avait de difficile pour. Pierre , mais les mots semblaient

littéralement l’étrangler, et sa ligure expri-

mait des sensations si compliquées, si inexplicables, que je le regardai quelques instants avec stupeur. Il clignait les yeux, remuait la

bouche, hochait la tête, jetait des regards malicieux du côté du petit bois, puis les ramenait vers le salon, où se trouvaient madame de Ké-

rangoatetM. deLandisac; mais, comme Pierre

ne parle guère qu’à la façon des oracles, je n’attachai à toute cette pantomime qu’une im-

' portance médiocre, et je montai près de mode-

moiselle d’Elleven. Peu d’instants après, j’entendis partir madame de Kérangoat/M. de Landisac lui proposa de l’accompagner jusqu’à

FLAMEN

sa voiture, mais elle refusa, et, comme il insis tait, elle mit dans son refus une vivacité qui me frappa.

Le lendemain madame de Kérangoat arriva

par l’avenue. Pendant qu’elle était là, mademoiselle d’Elleven m’ayant demandé de lui faire une lecture, je descendis pour chercher un livre qui se trouvait dans la bibliothèque du salon; mais, après réflexion, je préférai le faire

prendre par l’un des domestiques, de peur de troubler par ma présence l’entrevue des deux fiancés. J’ouvris donc la porte de l’antichambre qui mène aux cuisines, et je me trouvai juste- -

ment en face de Pierre, qui rentrait en courant,

rouge, et la bouché ouverte jusqu’aux oreilles* 11 y est !... Il monte la garde là-bas.... pen-

dant que... — II s’arrêta en me voyant, et sa

figure recommença l’étrange pantomime de la veille. ' ' • ' '•

FLAMEN

— Qu’y a-t-il donc? dis-je impatientée ea me tournant vers Marie-Josèphe.

— Oh! mademoiselle, répondit-elle, avec l’inimitable accent du pays, il y a qu’elle n’aime pas à se promener seule, cette dameî... Elle

va avec ses connaissances ... ça vaut mieux.

Je donnai mes ordres à Pierre sans répondre, car, malgré l’apparente bonhomie des paroles, je ne pouvais me méprendre à la malignité de l’intention.

Maintenant écoute ceci, Walter, et conseillemoi.

J’étais sortie ce matin pour ma promenade accoutumée, et j’avais pris le sentier qui descend à gauche vers le ruisseau ; le soleil était si

ardent sur cette roche exposée au midi, que le granit brûlait mes pieds : aussi je me suis vite enfoncée dans le bois qui termine de ce côté la propriété de M. de Landisae. Le si-

FLAMEN

lence était profond, l'ombre épaisse, et je me suis assise sur un rocher couvert de mousse, au bord du ruisseau. Tout autour, les herbes froissées, les menues branches écartées, prouvaient qu’il était venu là récemment quelqu’un. Cela n’avait rien qui pût m’inquiéter ou me surprendre, et je jouissais sans arrière-pensée de la fraîcheur délicieuse qui s’exhalait du ruisseau, quand mes regards sont tombés par hasard sur un petit objet mince et blanc, à demi caché sous la gerbe d’un genêt ; c’était un papier plié en quatre, froissé, défraîchi, un peu humide à l’intérieur, comme si la rosée l’avait pénétré et eût fait adhérer les feuillets. Je l’ai ouvert et retourné en tous sens : il n’y avait ni adresse ni signature, mais quelques lignes seulement d’une Leriture que je n’ai pas reconnue

tout d’abord. Voici ce que contenait ce billet : r ' « Vos jalousies me rendront folle ; si vous

F LA ME N ' 207

doutez de moi, c’est que vous ne m’aimez plus. Ayez donc la franchise d’en convenir. Je pré-

fère tout a cette humiliante surveillance que vous faites peser sur moi. Je suis lasse de vos menaces. »

Ceci était écrit d’une main fiévreuse, irrégulière, comme emportée par un premier mouvement d’indignation. Un peu plus bas , la même main, plus calme, peut-être repentante, avait ajouté quelques mots :

« Pourquoi nous rendre malheureux? Je

vous aime comme par le passé, et mes visites

là-bas, dont vous vous inquiétez si fort, sont toutes de convenance et de bon voisinage. »

De qui était cette lettre? Je l’ai vite deviné. Je reconnaissais d’ailleurs, malgré rémotion qui la 'défigurait, l’écriture un peu grosse et

maladroite qu’on est si surpris de rencontrer chez une femme élégante ; mais à qui la lettre

208 FL AMEN

était-elle adressée? Voilà ce que j'ignorais.

Quel était ce mystérieux interlocuteur dont la

jalousie est si tyrannique, qu'on aime comme

par le passe et que les visites de chaque jour à . * »

la Haie-au-Loup rendent si malheureux?

Ah ! si je voulais la perdre, comme il me serait aisé de mettre ce billet accusateur sous les yeux de M. de Landisac ! Je me demande quelquefois si, par égard pour lui, je ne devrais pas l'avertir ?... Mais je serais trop heureuse, et je me défie d’un devoir si bien d’accord avec mes secrets désirs.

GUILLAUME A ALBERT

La Hate-au-Loup, septembre.

Il y a quelques jours, je vis Flaruen qui frois-

sait vivement à mon approche une lettre dans

sa main. Elle était assise près de la fenêtre, appuyée sur une petite table, et h travers les stores baissés le soleil jetait une poussière sur ses cheveux. — Encore un mystère ! dis-je en souriant; puis, la voyant rougir : — Rassinez-

vous, je ne suis plus curieux, vous m’avez , corrigé.

FLAMEN

Cependant je ne pouvais détacher les yeux de ses doigts, qui roulaient machinalement la lettre.

— Il y a longtemps que vous connaissez * madame de Kérangoat, n’est-ce pas? demanda-

t-elle pour distraire mon attention sans doute.

— Un peu moins d’un an ; je connaissais son mari, mais des circonstances insignifiantes en elles-mêmes m’avaient empêché de la rencontrer avant l’automne dernier. Pourquoi cette question?

— C’est que pour se marier, il me semble

qu’il faut être bien sûr de se connaître. La vie est si longue !

Je la regardai avec étonnement, car c’était la première fois qu’elle faisait allusion à mon mariage et qu’elle prononçait sans y être forcée le nom de Lucie.

— Vous avez raison de penser ainsi, vous

qui êtes jeune, qui commencez à vivre, qui pouvez exiger beaucoup de l’avenir; mais moi, je suis vieux, mademoiselle : j’ai des cheveux blancs, bien que vous en puissiez douter. J’ai passé ma jeunesse à courir après le bonheur. ;, sans beaucoup de scrupule... J’ai perdu à cette poursuite mes belles années, ces années dont la beauté ne nous frappe qu’au déclin et don! l’inutilité est le remords de nos derniers jours.' Me voila rentré au logis seul, triste, sans beaucoup d’estime pour mes semblables, mécontent de moi, n’espérant pas ' grande joie en ce monde, bien convaincu au contraire que je ne serai pas heureux et qu’après tout je n’ai pas mérité de l’être.

— Et dans ce désenchantement de toutes choses, qu’attendez-vous donc de la femme que vous avez choisie?

— Un peu d’amitié et beaucoupd’indulgence.

FLAMEN

— Voilà tout? Vous êtes un sage, monsieur.

— Dites un malheureux, Flamen... AhI si j’avai» rencontré, quand il était temps encore, la femme que j'avais rêvée!... mais se fait-on aimer des anges? Si parfois il s’en trouve un égaré près de nous, il détourne la tête et ne veut pas nous comprendre. . . Que regardez-vous là-bas, Flamen? vous ne m’écoutez plus.

— Je pense à votre prochain mariage...

Vous demandez si peu qu’en vérité on ne pourra vous donner moins... Me voici rassurée. ,

— Étiez- vous donc inquiète pour moi?

— Oh! curieuse, voilà tout.

Si elle m’aimait, Albert, aucun obstacle ne m’arrêterait, ni le passé, ni l’avenir, ni ma parole donnée, ni la colère ou les pleurs de Lucie... Quand je pense qu'elle aimera un jour,

que ses yeux se baisseront sous un regard

moins épris que le mien, je souhaite d’être

FLAMMN

mort; mais la mort môme ne m’apaiserait pas.

Je me suis avancé ce soir jusqu’au seuil de sa chambre, qui communique, je te l’ai dit, avec celle de ma tante. La porte était ouverte, et comme je tenais a la main un livre qu’elle m’avait demandé, elle m’a fait signe d’entrer en me recommandant du geste le silence de peur de troubler l’assoupissement de la malade. Elle était à son bureau et terminait une

lettre; je me suis assis près d’elle, tout près aussi de son petit lit d’enfant ; en me penchant un peu, mes cheveux effleuraient la mousseline des rideaux. Sauf Flamen, que la lumière de la lampe éclairait en plein, toute la chambre était enveloppée d’un demi-jour pâle et recueilli. Elle donne aux lieux qu’elle habite une . ^ .

élégance, un charme qui ne tiennent pas a la beauté des objets, mais à l’harmonie générale qu’elle crée autour d’elle. Je la regardais, et

FLAMEN

j’étais heureux. Aucun bruit dans la chambre voisine, sauf le froissement des grains du chapelet que la garde-malade roulait entre ses doigts. Mes pensées peu à peu ont glissé de pente en pente jusqu’aux rêves les plus audacieux. Elle ne se doutait pas de l’espèce d’ivresse où me plongeaient sa présence et 1 atmosphère troublante de cette chambre virginale. Quand sa lettre a été achevée, elle s’est levée, et j’ai saisi sa main ; je l’ai attirée vers moi, en sorte qu’elle s’est involontairement penchée. — Que voulez-vous? a-t-elle dit tout bas : — Flamen, vous n’auriez pas dû me laisser entrer ici. — Elle s’est redressée, et ses yeux semblaient dire: Quel mal faisons-nous? — Vous avez eu tort,ai-je repris toujours à voix basse... Vous êtes si jeune, si belle!... Moi, je ne suis

pas encore un vieillard, songez-y. Vous ne

pensez donc a rien, cruelle et froide enfant! Lé

FL AM EN m

cœur d’un homme n’est pas de marbre pourtant. comme le vôtre. 11 se trouble, il s'égare...

— Si vous savez cela, pourquoi donc êtesvous entré? Pourquoi me tendre des pièges?

Je vis sans arrière-pensée, sans défiance. Je n’ai d’autre souci que d’aimer et de soigner jusqu’à la fin cette pauvre femme qui nous est chère à tous deux : notre commun dévouement devrait il me semble, créer entre nous une estime trop haute pour s’abaisser à des précautions ou à des embûches. Et cependant vous .cherchez à me surprendre, vous me reprochez jusqu’à ma sécurité sous votre toit, jusqu’à la

confiance que je vous témoigne. Pourquoi? que

vous ai-je fait?

— Ne me le demandez pas... ai-je dit en approchant sa main de mes lèvres. J’étais presque à ses genoux.

Elle a retiré sa main et s’est enfuio.

216 FLAMEN

WALTHR A FLAMEIf

Paris, octobre.

On a beau être savant, distrait, inhabile à

vivre, on a un cœur pourtant, et ce cœur

aide à comprendre celui des autres. J'ai fait, ma chère enfant, une belle découverte, sans le secours d’aucun dictionnaire ou manuel.

Cette découverte triomphante, devant laquelle je m’incline et où m’a conduit le simple raisonnement, c/est que le comte Guillaume de Landisac est éperdument amoureux de ma chère

Flamen, que celle-ci n’en est pas fâchée, —

tout au contraire, — et que. Tunique obsla-

cle au bonheur de ces deux intéressantes personnes étant madame X..., dont l’indignité

me semble évidente, il arrivera fatalement,

nécessairement, selon la loi des probabilités et

de la logique, que la dame en question se tra-

. hira elle-même et que ma petite amie épousera ' l’homme de son choix. Oh! je ne te dirai pas que c’est celui-la même que j’avais rêvé; mais

, on ne choisit pas son voleur, on le subit, et

après* tout, si le trésor se trouve en bonnes mains,, de quoi pourrait se plaindre le vieil

avare?... , * • ,

Allons, mademoiselle, si vous aimez Guil-

. laume, dites-le, et, ma foi, mariez-vous... Ne crains pas de m’affliger, va, mon enfant. Je me suis imposé, comme pénitence de mes folies in extremis , d’avoir toujours devant mio

2lfi .

FLAMEN

un miroir où je contemple à loisir le beau Cü- » -

picîon que je fais ; c’est un vœu dont je ne me relèverai que le jour de ton mariage* Rendsmoi donc le service de te hâter, car ce miroir m’inspire des réflexions bien désobligeantes...

Aussitôt que vous serez heureux, je partirai

pour l’Asie-Mineure, où plusieurs de mes confrères et amis m’attendent déjà : ce sera une sorte de conclave laïque d’une importance prodigieuse; je n’y puis manquer, A mon retour, je me fixerai près de vous, et j’élèverai paisiblement vos enfants, — pourvu toutefois que ce ne soient pas des filles, — car décidément je ne veux plus élever que des garçons.

FLAMBN

FLAMBN A WALTER

La Haie-au-Lonp, octobre.

Je reçois a l’ instant ta lettre. Walter; elle

est sur les blessures de mon âme comine un fer

rouge sur une plaie; ta joie, ta confiance, chaque mot de cette lettre m’arrachent un cri de douleur!... Hélas! oui, j’aime Guillaume, et je ne voulais pas le croire. 11 a fallu la main d’une ennemie pour déchirer le voile que j’épaississais

sur mes yeux. Maintenant je sais... et je jrteurei Mon malheur est sans remède, va, je

ÎÏO ' FLAMEN

ne m’exagère rien. C’est madame de Kéran-

goat qui m’a frappée, et elle a la main sûre.

Quand elle est arrivée tantôt, notre chère

malade reposait dans une de ces longues somnolences qui seules font trêve à ses souffrances;

elle s’était assoupie en serrant dans sa main

celle de son neveu, et celui-ci, n’osant remuer,

m’a priée de descendre près de madame de

* Kérangoat afin de lui faire prendre patience.

Quoique je mette depuis longtemps tous mes

soins h éviter cette jeune femme hautaine, je

n’ai pu cependant refuser le service qui m’était

Page 1