AU PALAIS MAZARIN
Un lieu sinistre, Hermann, un endroit redouté.
(V. Hugo : Les Burgraves).
Vers Taube, j'avais fini par m'assoupir. Quand je me réveillai, je trouvai l'illustre écrivain attablé et plongé dans des paperasses, sans doute extraites de ses nombreuses malles. Il me semblait complètement calmé. O vertu apaisante de l'étude ! me disais-je. Trompé par cette sérénité apparente, j'osai l'en féliciter :
— Cher bon maître, lui dis-je, vous voilà tout à fait remis de vos émotions !... Quand je songe que, hier soir, vous vou-
liez faire « bailler cent coups » à M. Frédéric Masson !...
— Et j'y pense plus que jamais ! grommela le colosse, en me montrant des liasses de coupures, qu'il avait passé sa nuit à feuilleter, à classer, à pointer et à souligner au crayon rouge... Figurezvous que tous ces cancans des journaux m'avaient échappé, cet été dernier !
J'étais dans le feu de la composition, j'écrivais la fin de la Spirale ! je ne lisais plus, moi qui lis tout... Mais je viens de coUationner mes coupures et j'en ai extrait un dossier formidable contre ce monsieur Masson...
— Je vous assure, mon cher maître, protestai-je, que monsieur Masson...
— Je suis documenté ! vous dis-je, fit le maître, en assénant un violent coup de poing sur la table.
— Tout cela, dis-je, est pure calomnie. M. Frédéric Masson est un cœur d'or, peut-être un peu bourru ! Je crois même qu'il met une certaine coquetterie à paraître tel... En tout cas, un bourru bien-
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faisant, affirment ses meilleurs amis... et qui n'a pas peur de dire leurs vérités à certains individus !...
— Pour le coup, dit Flaubert, vous allez me le rendre presque sympathique!... Ah ! ça, mon cher, auriez-vous juré de nous réconcilier ?...
— Qui sait .^.. M. Masson est un si bon homme !
Mais Flaubert avait réempoigné ses liasses de coupures. A leur contact, un revif de colère sembla s'emparer de lui.
— N'empêche, dit-il, que j'ai un compte à régler avec ce monsieur-là !... Il faut, entendez- vous ? il faut que, dès ce soir, j'aie avec lui une petite explication !...
Je m'employai de mon mieux à dissiper cette nouvelle lubie, dont je redoutais les plus effroyables conséquences, étant donné le mauvais caractère des deux antagonistes. Mais rien n'y fit.
Après un déjeuner copieux chez Lapérouse, un déjeuner arrosé de café, de pousse-café et de gloria, pour « se donner du cœur », prétendait mon vieux compa-
gnon, il se leva de table, la face congestionnée, en clamant, d'une belle voix à la Frédéric Lemaître :
— Et maintenant à la Tour de Nesle !...
— A la Tour de quoi ? fis-je, ahuri.
— Eh bien oui, chez le père Masson !... Nous allons l'enfumer dans sa tannière !
Déjà sa canne sonnait belliqueusement sur le trottoir.
Il marchait sur l'Institut avec une fougue juvénile, qui était réellement belle à voir, et toute la célérité que pouvaient lui donner des jambes de cent ans.
Nous entrâmes dans la cour de la Bibliothèque, et, tout de suite, malgré lai lumière riante et la tiédeur d'un bel après-midi d'automne, nous fûmes saisis par la noirceur et l'humidité pluvieuse; du lieu. Une tristesse morne s'exhale de; ces vieilles pierres encrassées de suie et tout imbibées d'une déprimante éloquence. Je sentis que, sous son carrick à
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triple collet, le bon Flaubert en était transi jusqu'aux os. Sitôt qu'il eut franchi le seuil redoutable, sous le drapeau tricolore et renseigne en lettres dédorées, on eût dit que tout son entrain était tombé et qu'il cédait à on ne savait quel accablement.
La cour, déserte, paraissait plus vide par la présence, d'abord inaperçue, de deux personnages, dont l'un gesticulait avec pétulance, tandis que l'autre, immobile dans un paletot verdâtre, le museau enfoncé dans une espèce de cache- nez, avait l'air désespéré et furieux d'un homme qui tend l'échiné sous l'averse.
Je ne tardai pas à reconnaître celui qui gesticulait : c'était M. le Procureur général de la Cour d'appel de Bergerac, candidat bien connu, — et depuis longtemps classé, — à un fauteuil académique, comme représentant de l'éloquence judiciaire.
Complètement rasé, la taille svelte et bien prise dans une jaquette de grand tailleur, ce magistrat périgourdin avait du chic, — un chic de Bergerac, si l'on
veut, mais enfin du chic. Il formait un contraste assez plaisant avec le vieil académicien, son interlocuteur. Celui-ci est un personnage sans gloire, appartenant à la catégorie des petdeloups, non par sa profession, il est vrai, mais par la qualité de son génie. N'y ayant rien d'autre qui le caractérise, nous l'appellerons le Vieux Membre, si vous voulez bien.
Flaubert, subitement très amusé, s'était arrêté pour contempler le groupe. Il devinait comme moi que le Périgourdin était en train de pousser sa candidature au Vieux Membre... Tout à coup, celui-ci lui faussa compagnie, assez impoliment, et lui tourna le dos en touchant le bord de sa coiffure. D'un pied gourd et chancelant, il s'enfonça sous le deuxième portique, celui qui conduit à l'arrière-cour et au secrétariat. Mais le Périgourdin, qui ne voulait pas lâcher sa proie, le poursuivit, à travers le portique, jusqu'au seuil du secrétariat. Le Vieux Membre, sans se retourner, faisait de la main des gestes dégoûtés, en filant toujours. Le I
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Périgourdin le talonnait avec une ferveur croissante. Redoublant de vitesse, le Vieux Membre s'engouffra dans le vestibule, entre le buste narquois de Sainte- Beuve et le buste grognon de Monsieur Ingres. Le Périgourdin, obstiné, était sur ses traces...
Alors, aft'olé, le Vieux Membre se précipita dans l'ascenseur, et, pour mettre, entre lui et l'importun, comme un rideau de fer, il lui claqua au nez les deux portes vitrées de l'appareil. Par malheur, ledit appareil fonctionnait mal et le bonhomme avait beau se pendre à la corde, la cage de verre ne bougeait pas. Cependant, le Périgourdin, derrière les vitres, humblement plié et le chapeau à la main, continuait à pousser sa candidature, énumérant, avec une persévérance inlassable, les titres de ses ouvrages... Sous des efforts frénétiques, la corde grinça, et, en un mouvement ascensionnel, d'une lenteur auguste, le Vieux Membre s'éleva dans les airs. En bas, la mine extatique, le Périgourdin le regardait monter, et il
avait Tair de componction et de ravisscr ment qu'ont, dans les tableaux de dévotion, les apôtres regardant Notre-Seigneur monter au ciel. La machine allait lentement, lentement. Le Périgourdin était toujours là, le nez en Tair : on ne vayait plus que le bas de la culotte du Vieux Membre, puis la semelle de ses souliers... Enfin, il disparut, majestueusement, dans Tempyrée du premier étage... Alors, seulement, le Périgourdin remit son chapeau et s'en alla.
Je me pâmais d'aise devant cette petite scène. Flaubert, je ne sais pourquoi, en paraissait exaspéré. Il avait repris son air hindigné des mauvais jours. Il me bouscula assez rudement :
— De grâce, mon cher, dépêchons !...
Fichtre ! nous ne sommes pas ici pour plumer des canards !
Et, comme l'ascenseur était redescendu, il s'avança, d'un air décidé, vers la cage de verre. Mais le concierge, la main tendue, l'empêcha d'en franchir les portes sacro-saintes ;
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— L'ascenseur, dit-il, est réservé à messieurs les Membres de l'Institut...
Et, comme monsieur n'est pas membre, à ce que je vois...
— Je n'ai pas cet honneur ! fit sèchement le maître, mais je vais rendre visite à un membre, le célèbre M. Masson...
— Impossible, monsieur ! dit le concierge, en s'incKnant avec un geste de refus, d'ailleurs des plus courtois.
Furieux, Flaubert tourna les talons et se mit à escalader les miarches du grand escalier, en vociférant des injures contre le concierge, contre l'ascenseur, contre M. Masson lui-même :
— Où est-il, le monstre .\.. Où estil ?...
Et il semblait vouloir tout casser et tout réduire en poudre dans ce magasin de vieilles porcelaines.
Nous nous étions engagés dans le sombre corridor qui conduit au secrétariat
perpétuel et nous n'avions pas encore atteint la porte, lorsque, tout à coup, cette porte s'ouvrit violemment, et...
M. Frédéric Masson, en personne, apparut sur le seuil, attiré sans doute par les éclats de voix, le vacarme que le bon Flaubert faisait avec sa canne, et soucieux, comme toujours, de rétablir l'ordre. Du plus loin qu'il m'aperçut, il me foudroya du. regard. Des deux côtés l'atmosphère était surchargée d'électricité.
Je fis ce que je pus pour conjurer le choc des éléments :
— Mon cher maître, dis-je, en m'inclinant devant M. le Secrétaire perpétuel, toute mon admiration !...
Et, me retournant vers le bon Flaubert, je présentai :
— Monsieur Frédéric Masson, l'éminent historien !... Monsieur Gustave Flaubert, l'écrivain bien connu...
A ces derniers mots, M. Masson fit un haut-le-corps, 'Ct, — à quoi bon le dissimuler ? — je constatai qu'il était, comme on dit, « très embêté », — ah !
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très embêté !... Néanmoins il tint tête à Torage, et, d'un ton austère :
-— La présentation était inutile ! Je connais monsieur !... J'ai eu... autrefois... Tavantage... l'honneur de lui être présenté !
— Je n'en ai point souvenance, monsieur ! dit Flaubert... Cependant, si vous m'offriez une chaise ?,..
La voix était sifflante et grosse de menaces. M. Frédéric Masson, qui tout de • même nous avait fait entrer, crut devoir s'adoucir :
— Très honoré, monsieur, dit-il, de recevoir la visite d'un écrivain... qui... que... dont... enfin, dont l'éloge n'est pas à faire...
A part moi, j'admirai la façon subtile dont M. Masson avait esquivé ce mauvais pas et l'habileté avec laquelle il mettait d'accord la politesse et ses convictions intimes.
Le maître grommela, tout en se démenant sur sa chaise :
— Très honoré, très honoré ! C'est
bientôt dit !... N'empêche, monsieur, que vous avez refusé d'assister officiellement à mon centenaire !
— C'était dans un sentiment de haute convenance ! protesta M. Masson... Car enfin, monsieur, s'il y a deux corps constitués qui, décemment, ne peuvent pas prendre part à une semblable manifestation, c'est l'Académie française, qui vous a fermé ses portes, et la magistrature qui vous a ouvert les siennes...
Cette allusion badine au sieur Pinard, procureur impérial, et à ses poursuites contre Madame Bovary ^ dérida le maître débonnaire. Il déclara, avec un bon sourire :
— Cela n'a d'ailleurs aucune importance, cher monsieur Masson !
— Toutefois, croyez bien, monsieur,...
reprit M. Masson, avec une onction soudaine...
Mais Flaubert ne l'écoutait plus. L'idée fixe l'avait repris. Ses joues s'empourprèrent. Il rugit :
— Mossieu !... Mossieu, vous m'avez
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publiquement traité d'anarchiste. Par ce temps de soviets, de bombes et de grenades, savez-vous que c'est très grave !...
— Bah ! dit M. Masson, en feignant un air détaché, ça n'a pas d'importance non plus !... Anarchistes, nous le sommes tous ! Napoléon l'était bien... Comme tous les grands hommes d'ailleurs !
— Soit ! dit Flaubert... Mais vous avez eu l'audace de me traiter de bourgeois !
— Moi ? fit M. Masson, d'un air candide.
— Vous-même, mossieu !... Vous avez dit que j'avais la mentalité d'un petit médecin de Rouen... Alors, de nous deux, mossieu, c'est vous qui êtes le penseur, c'est vous qui êtes l'artiste ! Tous mes compliments !
Cet argument direct me parut toucher M. Frédéric Masson qui, jusque-là, avait tant bien que mal, gardé une assez bonne contenance. Il balbutia, tout désemparé :
— Mais non, monsieur... mon cher confrère... mais non! l'artiste, c'est vous! l'écrivain 1... un écrivain, dont on peut
penser ce que Ton voudra, mais qui, après tout, ne serait pas indigne... oui, certainement, j'applaudirais, je veux dire je ne m'opposerais pas... si un jour... plus tard... oh ! plus tard... mes confrères daignaient vous convier...
— Vous verrez, dis-je à Flaubert, que M. Masson va pousser l'amabilité jusqu'à vous offrir son propre fauteuil !
A ces mots, le géant s'esclaffa bruyamment. Par prudence, M. Masson crut devoir s'associer à cette gaîté. Mais il riait d'un rire jaunâtre et crépusculaire.
Bien vite, je profitai de ce moment de détente pour rompre les chiens. Je me précipitai vers Flaubert, qui s'agitait, comme pour l'aider à se lever de sa chaise et à prendre congé. Cependant il était encore tout grondant de fureur.
M. Masson aussi s'était empressé de se lever, et, craignant sans doute une nouvelle sortie, il accablait le vieux maître des formules les plus cérémonieuses et même les plus déférentes :
— Mon cher maître... mon cher con-
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frère... je veux dire, cher monsieur !... très honoré...
Et, fort civilement, il nous raccompagna jusqu'au bout du corridor.
Quand nous fûmes dans l'escalier, je me retournai vers le bon maître :
— Eh bien ! lui dis-je, vous avais-je menti h,. Comment trouvez-vous M. Masson ?...
— Charmant, nom de Dieu ! charmant ! bougonna Flaubert,
Mais, visiblement, il étouffait de colère rentrée.
Pour souffler, disait-il, et se décongestionner un peu, le maître s'assit sur un banc, proche le Pont des Arts. Nous avions devant nous le parapet du quai et les boîtes des bouquinistes, et, de l'autre côté de la rivière, la masse imposante du Vieux Louvre, des palais impériaux et royaux. Respectueusement, je pris place
à côté de mon illustre compagnon. Heureux, en somme, que les choses n'eussent pas plus mal tourné, je poussai, en m'asseyant, un grand soupir de soulagement.
Le soleil automnal, qui commençait à s'abaisser derrière les arbres des Tuileries, dorait de reflets obliques le fronton de la maison des Rois. Tout en humant l'odeur acre des vieux papiers et des vieilles reliures, Flaubert contemplait la splendeur du couchant. Une sérénité lui venait avec la douceur de ce beau soir. Cependant un reste de colère grondait encore sous ses moustaches. Tout à coup, il me dit, en tendant le poing dans la direction du Louvre :
— Tenez ! c'était là qu'/7^ logeaient autrefois...
Ils }.,, Je n'y étais plus. Mais je ne tardai pas à comprendre qu'il s'agissait des hôtes actuels du Palais Mazarin.
— Oui, me dit-il, le Roi les avait mis dans son Louvre. Je ne suis pas suspect de partialité en faveur des têtes couronnées, n'est-ce pas ?.,. Eh bien ! je trouve
ça chic ! C'était, convenéz-en, un bel hommage à rintelligence !... La RépubUque, elle, les a relégués dans un vieux collège, le nid à cuistres que nous venons de quitter. O progrès des lumières ! O sacro-sainte voyoucratie !...
— Allons, allons ! dis-je, mon cher maître, ne dénigrez pas trop ce vieux nid ! Vous voyez qu'on ne demande qu'à vous y accueillir ! Le terrible monsieur Masson lui-même...
A ces mots, Flaubert poussa un étrange et formidable éclat de rire, si formidable et si étrange, en vérité, que les passants et les acheteurs, éberlués, se retournèrent devant les étalages des bouquinistes.
C'était le célèbre « rire du garçon », un de ses créations, dont le maître était le plus fier. Sous les platanes du quai Voltaire, on n'avait jamais entendu le rire du garçon. D'où l'émoi du public...
— Trêve de plaisanterie ! dis-je, quand le bon maître se fût apaisé... Sans doute, je reconnais qu'à votre âge il serait parfaitement scandaleux de vous mettre sur
les rangs pour briguej* un fauteuil académique. Pourtant, il y a quarante ou cinquante ans, peut-être auriez- vous dû ne point rebuter les avances de ces messieurs, afin qu'aujourd'hui ils ne puissent pas dire que, si vous n'en êtes pas, c'est que vous n'avez pas voulu en être...
— Mais, mon bon, si j'avais écouté certains d'entre eux, les autres se seraient fait une joie de me donner du balai et de me claquer la porte au nez !. Notez que, de mon temps, il n'y avait pas, dans cette ménagerie, que des Camille Rousset, des Camille Doucet, des Champagny, des Mézières des Mazade, des Broglie, des je ne sais quoi : il y avait aussi des Victor Hugo, des Renan, des Taine. Je pouvais avoir la prétention de m'asseoir parmi des gens de mon monde et de m.on bord... Enfin, chez la Princesse et ailleurs, je rencontrais fréquemment quelques vieux messieurs qui me montaient ce que j'appelais « la scie académique )). Parmi eux, le plus doucement obstiné, était l'antique Sylvestre de Sacy, bonhomme propret, coiffé
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d'une calotte de concierge, qui se vantait de n'avoir jamais lu un vers de Lucrèce: ( Parfaitement, cher monsieur ! me disaitil : Virgile me suffit ! » Là- dessus, cet immortel se bourrait le nez d'une forte prise de tabac. Il poussait même l'amabilité, car il était poli, jusqu'à m'offrir sa tabatière... Eh bien! ses sollicitations académiques avaient juste la même signifi- [:ation que l'offre de sa tabatière. Si j'avais fait mine d'avancer deux doigts, il eût fermé le couvercle d'un coup sec, et il m'aurait tourné les talons en fredonnant, d'un petit air content de soi :
J'ai du bon tabac dans ma tabatière J'ai du bon tabac, ' Tu n'en auras pas !...
Vous riez !... Mais Victor Hugo luimême, mon bon, Victor Hugo qui criait si fort au scandale de ce que je n'en fusse pas, Victor Hugo m'aurait joué le même tour que le père de Sacy. Si je m'étais présenté, il eût voté pour Auguste Vacquerie, à moins que ce ne fût pour
M. Henri de Lapommeraye ou M.Anatole de La Forge !... Que voulez-vous ? Les plus grands eux-mêmes sont ainsi, surtout quand ils manquent de caractère, — et cela arrive très souvent : comme les médiocres, ils ont peur de la force, — d'une autre force. Enfin, il y a les camaraderies, les compromissions de la politique et de l'intérêt, un tas de tripotages plus ou moins dégoûtants...
Flaubert se tut un instant, la bouche serrée, comme si un flot d'amertumes lui remontait aux lèvres. Une colère soudaine secoua ses larges épaules :
— Et puis, non ! mille fois non !...
Voyez-vous, mon cher, le véritable écrivain est essentiellement un solitaire, parce qu'il est essentiellement un homme libre... Comment voulez-vous être libre si vous faites partie d'une bande, d'une « compagnie » comme ils disent, si vous entrez; dans une cage officielle },,,
— Pourtant, mon cher maître, l'Académie représente une respectable tradition de discipline, discipline nécessaire,
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VOUS en conviendrez, vous qui, au fond, êtes un homme d'ordre !...
— Allons donc ! Malgré sa réputation de conservatisme, — à mon sens, inexplicable,— l'Académie a toujours été dans l'opposition, comme toutes les assemblées, quelles qu'elles soient. Sous Louis XIV, elle appelait des jansénistes, ou des libertins, pour faire enrager le pouvoir. Sous Louis XV, elle nommait des encyclopédistes, pour la même raison. Plus tard, sous la Restauration, elle raccolait des libéraux ; sous la République, des catholiques et des monarchistes...
— Et aujourd'hui, dis-je, elle tend à devenir de plus en plus une pétaudière radicale-socialiste, un club de politiquards. De plus en plus, elle se met à gauche, ne fût-ce que pour sauver ses rentes : car elle est riche, elle a des écus, des maisons, des châteaux...
— C'est une plaisanterie, reprit Flaubert, que de nous représenter ces gens-là comme des traditionnalistes !... Tous anarchistes, vous dis-je ! N'avez- vous pas
entendu tout à l'heure M. Frédéric Masson : « Nous le sommes tous, cher monsieur !... »
— Bourget, dis-je, ne serait pas de son avis. Il nous affirmait un jour que l'excuse de l'Académie, c'est d'empêcher les écrivains de devenir trop anarchistes...
— Par exemple Anatole France ! et quelques autres î... Non, non, voyez- vous, l'Académie ne représente aucune tradition, si ce n'est celle d'une opposition mesquine : coups d'épingles, épigrammes aigres -douces, opposition à tout ce qui s'est fait de grand dans le pays, soit dans Tordre politique, soit dans l'ordre littéraire ! — Ce qui ne les empêche pas d'en avoir plein la bouche avec leurs (( fauteuils » !... Entre nous, j'en voudrai toujours à mon ami Zola d'avoir posé si souvent sa candidature à cette ridicule escarpo-. lette... Faut-il se mépriser pour se croire honoré par les honneurs !
— En cela, dis-je, mon cher maître, je crois que vous vous trompez un peuJ Zola raisonnait ainsi : « Si, comme on le
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répète, cet endroit est honorable, je dois y avoir ma place. )) Il s'est borné à affirmer cela avec Tentêtement et racharnement que vous lui connaissez. Une fois suffisait bien. Mais, ce point admis, je crois fort qu'il n'a fait aucune bassesse...
— Après tout, c'est bien possible !
grommela farouchement Flaubert.
Il se tut, comme absorbé brusquement dans des souvenirs très lointains.
— A propos de Zola, repris-je, vous savez, mon cher maître, que j'ai reçu pour vous une invitation à une cérémonie commémorative qu'on prépare à Médan, en l'honneur de votre ami !
— Eh bien, j'y assisterai ! déclara Flaubert impétueusement. J'ai toujours admiré Zola pour sa puissante imagination, sa largeur de composition. C'est un mâle... Sans doute, je vous abandonne sa politique, son idéologie, son anticléricalisme. Tout cela est à faire vomir. Tout cela est de la plus basse qualité et à jamais exécrable. Ce sont des , divagations de primaire, échauffé par des lectures sans
critique. Mais, tout de même, c'est quelqu'un devant qui j'ôte mon chapeau...
— Moi, catholique, dis-je, je ferais sans doute encore plus de réserves que vous, mon cher maître ! Mais, comme vous, je m'empresse de reconnaître que
^ Zola a des parties de très grand artiste. |
— Alors, s'exclama joyeusement Flaubert, nous irons tous les deux à Médan !... Je tiens à profiter de ma permission, pour aller dire un petit bonjour au bon Zola !
Et il se leva, tout guilleret, du banc où nous avions fait une assez longue station. Ses jambes de centenaire étaient bien un peu enkylosées, mais la volonté de rester jeune le soutenait et l'entraînait.
La nuit allait tomber. Les marchandes de bouquins recadenassaient leurs boîtes. Néanmoins le maître eut encore le temps de faire l'emplette d'un Montaigne, édition de 1595, — un joli petit volume, imprimé très serré et recouvert en peau de truie, qu'il mit sous son aisselle, avant de repartir, d'un pied léger, pour V Hôtel des grands hommes.