CHEZ L'ABBÉ X
« Toute piété m'attire, et la catholique par-dessus toutes autres... »
(Flaubert, Corresp.).
Le lendemain en se réveillant, Flaubert me dit :
— Pourquoi, diable, tenez- vous tant à me conduire chez cet abbé X... ?
Vous savez que j'ai peu de goût pour m.essieurs les ecclésiastiques...
— Mon cher maître, dis-je, je suis sûr que vous ne le regretterez pas. D'abord cet abbé est un de vos plus chauds et, j'ose le dire, un des plus avertis de vos admirateurs. Il est toujours agréable d'être
admiré à bon escient. Ensuite, il fut l'ami d'un autre de vos admirateurs non moins fervents, Joris-Karl Huysmans, l'auteur des Sœurs Vatard.,, vous vous souvenez ?
— Enfin, si vous m'afiîrmez que c'est un dévot de la sacro-sainte littérature !... Car c'est uniquement à ce titre...
— La littérature, dis-je, ce cher abbé l'adore, si l'on peut employer de semblables expressions, lorsqu'il s'agit d'un homme qui, tout de même, a d'autres adorations... Quant à lui, il se plaît à raconter que, étant au séminaire, il fut repris par son directeur de cette passion un peu trop véhémente pour les lettres. De même que sainte Monique, en sa jeunesse, avait pris un goût immodéré pour le vin, ce jeune séminariste faisait un usage excessif de la poésie. Son confesseur lui dit : « Mon cher enfant, vous êtes en état d'ivresse perpétuelle. Un tel vice ne peut pas se supprimer d'un coup. Jusqu'ici, vous avez bu au tonneau. Dorénavant, vous ne boirez plus qu'à la bouteille... » Je ne sais si l'abbé, docile à
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cette sage admonestation, se contenta, pendant un certain temps, de la bouteille, mais ce que je puis vous certifier, c'est qu'il est revenu au tonneau...
Flaubert soupira mélancoliquement :
— On se grise avec de l'encre, comme d'autres avec de l'alcool. Moi je n'ai fait que cela toute ma vie !...
— Laissez-moi, dis-je, mon cher maître, ajouter un second trait à mon personnage, avant de vous le présenter !... L'abbé est un pèlerin passionné non seulement des grands saints auxquels il a voué un culte, mais aussi des grands écrivains qu'il aime... Tous les ans,, il recommence ses pèlerinages littéraires. Il a une tendresse spéciale pour Chateaubriand...
La première fois qu'il alla faire ses dévotions à la tombe du Grand-Bé, il fut ravi d'un tel enthousiasme, qu'il se laissa surprendre par la marée sur le rocher glorieux où se dresse la croix toute nue
; de l'auteur des Martyrs, ha nuit allait
I tomber. Que faire ? que devenir jusqu'à
l'aube, jusqu'au moment probable du
retrait de la marée ? L'abbé ne songea pas un seul instant à pousser des cris, pour attirer des bateliers ou des pécheurs et se faire ramener à Saint- Malo. Il considéra comme une faveur providentielle ce tête-à-tête forcé avec le cadavre du grand homme. Chrétiennement, il s'assit sur une pierre, tira son chapelet, et, là, pendant toute la nuit, exposé au froid et à l'embrun, il pria pour l'âme orageuse de René... Connaissez-vous beaucoup de gens de lettres capables de cette espèce d'héroïsme ?
— Voilà un homme ! dit Flaubert. Et c'est ce qui s'appelle comprendre la Littérature !... Eh bien, c'est entendu ! Je vais aller lui en faire mon compliment, à votre abbé !
Cependant ce dévot personnage n'est pas d'un accès si facile. Cet évêque des lettres et du monde, — et du plus grand monde, — est constamment en tournée à travers son diocèse. Il dirige une foule de consciences débiles, secourt bien des détresses et des misères morales. Réclamé
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à toute heure du jour et de la nuit par ses pénitents, l'abbé X... est, pour ainsi dire, insaisissable.
Enfin, après un copieux échange de lettres et de pneumatiques, nous finîmes, d'un commun accord, par déterminer un rendez- vous. Il fut convenu que, le lundi suivant, nous nous trouverions chez l'abbé à cinq heures et demie, — « après le salut ». Car, outre ses fonctions de directeur des consciences mondaines et littéraires, il remplit celles, beaucoup plus humbles, mais non moins chères, d'aumônier de couvent.
En cette fin de novembre, le temps commençait à se gâter. Par bonheur, le lundi en question, nous eûmes la chance d'une assez belle après-dînée. Le maître étant toujours très ingambe, nous en profitâmes pour aller à pied chez l'abbé. Il voulut même s'y rendre par le chemin des écoliers, et, comme nous étions en
plein Quartier latin, il se sentit pris tout à coup par la nostalgie des lieux maussades où, disait-il, s'était achevée, pour lui, une jeunesse peu folâtre et très peu studieuse.
La nouvelle Sorbonne le séduisit par le faste de ses bâtiments :
— Entrons un instant, me dit-il, chez maître Janotus de Bragmardo !
Je lui représentai qu'il était tard et que si nous nous laissions détourner ainsi pour tous les agréments du voyage, nous manquerions sûrement le rendez-vous de l'abbé. Néanmoins, quand nous arrivâmes devant le Collège de France, il fut tellement ébloui par les affiches et les savants et pantagruéliques festins qu'elles promettaient à l'appétit des étudiants, qu'il voulut à toute force y entrer :
— Tenez, me dit-il, en me montrant une des affiches, je vois annoncé, ici, un cours sur la métrique de Plante... Vous savez que j'ai toujours raffolé de ce coquin. Mais du diable si je me suis jamais soucié de sa métrique ! Il est
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encore temps de m'en donner une teinture... Moi, voyez-vous, je suis comme le vieux Socrate qui, la veille de sa mort, voulut apprendre à jouer de la lyre. Ses disciples s'en ébahissaient : « Pourquoi, ô Socrate, veux-tu apprendre à jouer de la lyre, puisque tu vas mourir } — Pourquoi .^.. Mais pour le savoir ! répondit ce grand sage ! » Mot admirable !... Mon cher, entrons au cours de métrique ! Je constate, à ma montre, que c'est justement l'heure...
En vain essayai-je d'en dissuader le bon maître : il m'entraîna à travers les salles et les corridors. Nous finîmes par découvrir le local officiellement affecté à l'exposition de la métrique de Plaute. Les bancs étaient vides, la chaire aussi. Toutefois un verre d'eau sucrée et une carafe jetaient posés sur le bord de la table à tapis vert. Nous attendîmes quelque s temps l'apparition du professeur, dans une solitude toujours aussi complète :
— Il faut croire, dis-je, que la métrique ie Plaute est peu demandée !
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Cependant les minutes se passaient, je songeais avec angoisse à notre rendezvous.
— Ah ! ça ! dit Flaubert, ce badini se fiche de nous !
Et, pour s'enquérir de ce que cela signifiait, il se précipita dans le couloir, où il tomba sur l'appariteur, lequel, en nous voyant, tomba de son haut :
— Comme il n'y a jamais d'auditeurs, nous dit cet homme, M. le Professeur n'a pas jugé à propos de descendre de son cabinet... Toutefois M. le Professeur est là, et si ces messieurs réclament le cours...
— Comment ! si nous le réclamons !...
Mais nous l'exigeons, espèce d'idiot !
— En ce cas, dit l'appariteur, je vais prier M. le Professeur...
— N'en faites rien ! suppliai-je : il ne manquerait plus que ça !...
Et, encore une fois, je remontrai au maître que nous avions tout juste le temps d'arriver chez l'abbé pour l'heure: du rendez-vous ; que le professeur, arra*
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ché aux délices du coin du feu, serait furieux d'avoir à faire un cours pour deux inconnus, — qu'il valait mieux enfin remettre cette partie de plaisir à la semaine suivante : le professeur averti ferait son cours uniquement pour Gustave Flaubert, qui méritait bien cet honneur...
Ce dernier argument finit par toucher l'obstiné grand homme. Mais un regret persistait au fond de son acquiescement. Tout en remontant la rue Saint- Jacques, il me dit à mi-voix :
I — Je vais vous révéler toute la noirceur de mon âme. En somme, la métrique de Plante, je m'en bats l'œil ! Ce que je voulais me payer, c'est la binette du bonhomme qui l'enseigne. J'aurais besoin d'un beau type de cuistre pour la dernière )artie de Bouvard et Pécuchet,.. Et, — e vais tout vous dire, — je compte proiter de l'occasion pour bien souligner ^ leçon qui se dégage de ce livre, et que os gens de Sorbonne me paraissent ne >as vouloir comprendre. Ils s'imaginent [ue je me suis moqué là uniquement de
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la fausse science et des primaires qui s'y embourbent. En réalité, mon réquisitoire vaut contre la science elle-même, qui devrait n'être qu'un système de vérités provisoires et qui, constamment l'oublie, qui affirme des vérités définitives, qui établit des dogmes et qui entasse avec sérénité contradictions sur contradictions.. Voyez- vous, il faut affirmer le moins possible et surtout se garder de conclure. Il faut être des sceptiques. Moi, je suis un sceptique^ absolu, un vrai disciple de Montaigne, au rebours de mon ami Renan, qui, lui, était un homme de foi, qui croyait plus ou moins à une foule de postulats philosophico-scientifiques...
Nous entrions, en ce moment, dans la rue où habite l'abbé X..., longue rue triste, bornée par des murs de couvents et d'hôpitaux. Le silence et la solitude quasi monastiques de ces lieux furent troublés tout à coup par le vrombissement d'une demi-douzaine d'automobiles très luxueuses qui, l'une derrière l'autre, démarrèrent à toute allure. C'était les péni-
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tentes de l'abbé qui nous quittaient la place. Ainsi notre visite ne serait gâtée par aucune présence frivole ou importune. Je m'en réjouissais à part moi, tout en entraînant de mon mieux mon compagnon, qui, absorbé dans ses pensées, ralentissait son allure un peu pesante et s'arrêtait à tout coup.
Quand nous fûmes sur le paillasson de l'abbé, devant le cordon de la sonnette encore branlante, Flaubert prononça avec force, comme s'il voulait être entendu de quelqu'un :
Au fond, moi, vous savez, je suis un sceptique !... rien qu'un sceptique!
L'abbé, en personne, était venu nous ouvrir, dans sa joie et son émoi de recevoir la visite du grand homme. A son aspect, ce fut comme l'explosion jubilatoire d'un LaudaiCy pueriy Dominum.,.
— -Monsieur Gustave Flaubert !...
Comment ! c'est lui ! Est-ce possible !
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Le grand Flaubert fait cet honneur à rhumble franciscain que je suis !
Je n'oserais pas affirmer qu'il lui baisa la main, comme à un grand archevêque de la poésie et de la littérature. Dans la pénombre de l'antichambre je distinguais mal. Mais je me rappelle que l'abbé, avec infiniment de précaution et de respect, avait pris cette main illustre et que, redoublant d'exclamations laudatives, il conduisit le visiteur dans un salon bien éclairé, tout rempli de gravures, de photographies d'art et de souvenirs de voyages.
Les deux hommes se tinrent un instant l'un devant l'autre, — Flaubert colossal dans son pantalon à la houzarde et sa redingote à tuyaux, l'abbé presque petit dans sa soutane des grands jours, malgré le pointement rebelle de son toupet qui se dressait au bord du front comme une corne lumineuse. J'observai que, par pompe, il avait attaché à ses épaules un léger manteau romain à petit collet, ce qui achevait de lui donner un air d'abbé xviii^ siècle. Derrière ses lunettes, ses
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prunelles pétillaient. Il rejetait la tête en arrière pour considérer le géant, — et certes, lorsqu'avec son ami Huysmans, il contempla pour la première fois la cathédrale de Strasbourg, Tabbé ne se démancha point le col ni n'écarquilla les yeux de façon plus extasiée et pieusement frénétique qu'il ne fit, en cette minute, devant le grand Flaubert.
Celui-ci, gagné par l'émotion de son hôte, dissimulait mal la sienne :
— Monsieur Tabbé, dit-il, voilà plus d'un mois que je suis ici. J'ai vu déjà bien du monde, des gens riches, des gens en place, des confrères célèbres. Personne ne m'a reçu comme vous, — d'un tel cœur !... Souffrez que je vous en remercie, d'autant plus que je dois être un grand mécréant à vos yeux et que je sens, croyezle bien, tout l'effort d'indulgence...
— Monsieur Flaubert, dit l'abbé, je ne vois qu'une chose : vous avez créé de la beauté, reflet de Dieu !
— Le maître a même accompli quelques œuvres pies, cher monsieur l'abbé !
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m'empressai-je d'ajouter... Il n'est pas si noir qu'il veut bien le dire !
Flaubert s'était assis dans le canapé de velours grenat, sous une photographie de la madone de Filippo Lippi, qui est au Musée du Louvre. L'abbé et moi prîmes place à ses côtés. Malgré les protestations du maître, je poursuivis :
— Oui, des œuvres pies qui confinent à l'héroïsme !... Savez-vous que le cher bon maître a eu le courage de sacrifier, non pas quelques lignes, mais tout un épisode de la Tentation de saint Antoine^ un épisode d'une splendide et tragique horreur, — et cela dans la crainte de froisser les sentiments religieux d'une personne chère... Il s'agit, vous vous en souvenez sans doute, de cette agonie de Jésus dans les rues du Paris moderne, que j'ai publiée à la suite de la version de 1856...
— Il y avait d'autres raisons ! interrompit Flaubert, avec un léger mouvement d'impatience... Et voici la principale : symboliser par cette nouvelle mort du
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Christ la fin du christianisme eût été contraire à tous mes principes : c'est une conclusion. Or, selon moi, l'art ne conclut pas. Et cette conclusion eût pu paraître hasardeuse, puisque non seulement le christianisme n'est pas mort, mais que, après mille vicissitudes, il semble aussi vivant que jamais !... Voilà pourquoi j'ai supprimé ce morceau... Et puis, il y a autre chose aussi, dont j'ai plus ou moins conscience... Au fond, moi, voyez-vous, je suis un mystique !... oh ! bien au fond, je le reconnais... Oui, je suis un mystique et pourtant je ne crois à rien ! Comment arrangez-vous cela ?
— Vous êtes un païen, monsieur Flaubert ! dit l'abbé, dont les yeux lancèrent une petite flèche vive et brûlante à travers la vitre de ses lunettes.
A ces mots Flaubert avait bondi :
— Moi ? un païen !... Moi ! le Révérend Père Cruchard des Barnabites ! Moi, l'auteur de la Tentation de Saint Antoine !...
— Oh ! votre Tentation !... Permettez
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à un prêtre de vous le dire : il le faut !... En somme, malgré tout le talent, tout le génie que vous y avez dépensés, une sorte de cinéma des religions, VOrpheus de Salomon Reinach projeté sur l'écran !... Flaubert ne se possédait plus :
— Monsieur Tabbé, à votre tour, laissez-moi protester avec la dernière énergie... Je suis chrétien, monsieur, beaucoup plus que vous ne le pensez ! Voyez plutôt, dans ma Tentation^ comment j'ai représenté le christianisme, la place à part que je lui ai faite, au milieu des cultes grotesques, absurdes et barbares de certains peuples et de certains pays. Moi, je ne confonds pas les valeurs... J'avoue ma prédilection pour le paganisme. Mais le christianisme vient ensuite dans mes préférences. En maints endroits de mon livre, je crois avoir exprimé la beauté et la vérité chrétiennes avec dignité, avec sympathie, il me semble... Comme je l'écrivais à ma vieille amie, M^^^ Leroyer de Chantepie : « toute piété m'attire, et la catholique par-dessus toutes autres !... »
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L'abbé considérait Flaubert, les yeux fixes et comme en arrêt derrière ses lunettes :
— Non, dit-il, monsieur Flaubert, ne vous faites pas illusion ! Vous êtes un païen !
— C'est absurde ! tempêta le maître.
On n'est plus païen aujourd'hui, mon cher monsieur ! C'est ce que je me tuais à répéter à Leconte de Lisle !... Nous aurons beau faire : l'humanité a marché depuis Anacréon et l'Ode à Chloé : « Le sang du Christ se remue en nous. Rien ne V extirper a y rien ne le tarira.., »
L'abbé joignit les mains, à ces mots :
— Comment ! c'est vous, monsieur Flaubert, qui avez dit cela !... Mais vous êtes un grand prédicateur ! Jamais aucun de nos sermonnaires...
— Vous saisissez ce que je veux dire ? reprit le maître, en s 'adoucissant... Le Christ a introduit dans le monde le culte de la souffrance, la souffrance libératrice, qui fait comprendre et sentir davantage... Comme le disait Pascal, les malades, les
souffrants sont les chrétiens parfaits c'està-dire ceux qui sont le plus près de l'amour et de la vérité... Et c'est ce que je reproche à vos socialistes d'avoir méconnu ! Oui, c'est là leur tare inexpiable. Dans leur bas matérialisme, dans leur culte de la jouissance physique, ils ont nié la douleur...
— Vous me troublez, dit l'abbé. En tous cas, si vous n'êtes pas un païen, cher monsieur Flaubert, il vous reste beaucoup à faire pour devenir un chrétien... Et d'abord aller au catéchisme. Oui ! vous avez besoin de quelques bonnes leçons de catéchisme. Mais, pour l'instant... jusqu'à nouvel ordre !... là n'est point la question. Comme je vous le disais, monsieur Flaubert, vous avez créé de la beauté. En considération de cela, il vous sera beaucoup pardonné !... Et, tenez ! permettez-moi une supposition peut-être un peu inconvenante... Oui ! supposons que vous soyiez mort...
— Cela ne me choque point ! dit le maître intrépidement.
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— Et que moi, cher monsieur Flaubert, je sois le bon Dieu...
— Ne vous gênez, pas, je vous en prie !
— Eh bien, voilà !... Je vous dirais : « Gustave, approchez !... Gustave, seyezvous à ma dextre !... »
Le maître sourit, et avec une onction tout ecclésiastique :
— Alors... comme dans le mystère du Bon Larron :
Gestas, dit le Seigneur, entrez en Paradis !
— Oh ! fis-je... au moins après une petite cure de purgatoire !
— Bien entendu ! dit l'abbé, toujours souriant derrière ses lunettes.
Flaubert s'était levé sur cette fin d'homélie. L'abbé, qui en avait fait autant, se répandait de nouveau en formules ; admiratives et en actions de grâces...
— Cher monsieur Flaubert ! Dire que c'est vous que je vois !... Que puis-je vous rendre en reconnaissance d'un tel honneur ?•.. Prier pour vous est bien peu
de chose ! Je ne suis rien ! N'empêche, je prierai pour vous, cher monsieur Flaubert... comme pour Chateaubriand !...
Et sur cette pieuse promesse, nous prîmes congé.