‹ Flaubert à ParisChapitre 6 sur 8 · CHEZ PAUL BOURGET · texte numérisé non relu

CHEZ PAUL BOURGET

Nous aurons cette consolation d*avoir fait du chemin et d'avoir navigué dans le grand.

(Flaxjbert, Corresp.).

En rentrant à V Hôtel des grands hommes y nous trouvâmes la carte de Paul Bourget, lequel s'excusait de sa visite un peu tardive : plongé depuis six semaines dans la composition d'un roman, que devait publier la Revue des Deux Mondes^ et talonné journellement par l'insatiable René Doumic, il avait rompu toutes relations avec le monde extérieur et il ignorait, la veilla encore, la présence

du maître à Paris. Il priait celui-ci de vouloir bien lui fixer un rendez- vous... — Nous rirons voir dès demain ! s'exclama Flaubert. J'avais réservé pour la fin ma visite à Bourget. Dans ma pensée, c'était comme le couronnement de mon voyage. Bourget est un esprit méthodique : au terme de mon enquête, il m'eût aidé à débrouiller mes impressions et à les réduire en idées générales. Mais, puisqu'il prend les devants, je suis ravi d'aller tout de suite serrer la main d'un confrère, d'un vrai et grand romancier, qui a encore contribué à élever ce bel art du roman. Enfin il a écrit sur moi, dans ses Essais de Psychologie contemporaine ^ des pages que je considère comme définitives. Il sied de l'en remercier... et aussi un autre Paul... oui ! Paul Adam qui, dans la Préface de son Mystère des foules ^ 2l présenté, pour la première fois, la synthèse de mon œuvre...

— Hélas ! dis-je, mon cher maître, Paul Adam n'est plus là pour vous accueillir et vous comprendre...

ou LE MORT VIVANT 195

— Je le sais ! dit Flaubert, d'un ton grave. Sa mort prématurée a été un vrai deuil pour moi. Il était un de mes auditeurs idéaux. J'écrivais pour lui et quelques autres. Combien j'eusse aimé discuter avec ce vigoureux esprit les idées qui nous sont chères et, en particulier, sa conception du roman : personne n'était mieux désigné pour narrer l'épopée future des guerres mondiales et décrire les Babels ethniques de l'avenir !...

En guise de dédommagement pour le maître, et en manière d'hommage au mort, j'allai acheter chez le bouquiniste du coin un exemplaire dépareillé an Mystère des foules^ et nous passâmes une partie de la nuit à lire ensemble ces pages de critique magistrale .

Le lendemain, vers dix heures et demie,

nous nous trouvions, Flaubert et moi, rue

j,-Barbet-de- Jouy, devant la maison de Paul

Bourget. Le logis est hermétiquement clos,

comme un couvent, et la sonnette, quelque peu rétive.

Enfin, le cordon de la porte joua et nous subîmes, devant une concierge soupçonneuse, un premier examen. Sans doute que des ordres étaient donnés. Nous franchîmes sans encombre ce cap périlleux.

En haut de l'escalier, après avoir sonné une seconde fois, nous fûmes reçus par Frontin, le valet de chambre, qui se pique d'avoir l'œil, et qui, d'abord un peu alarmé par le vieux carrick de Flaubert, nous admit sans hésitation sur le vu de nos cartes et nous fit entrer directement dans le cabinet de travail du célèbre écrivain.

L'instant d'après, celui-ci parut, — en veston irréprochable, la guêtre aux pieds, le monocle à l'œil, — et, s'avançant vers Flaubert, avec une inquiétude jouée :

— Mon cher maître, dit-il, je dois vous avertir que d'Holbach est ici...

Et, en disant cela, il fit un pas vers la porte, comme pour s'assurer qu'elle était

ou LE MORT VIVANT 197

— Oui, nous ourdissons contre vous, et contre Bertrand, les plus affreux complots !...

C'était la plaisanterie coutumière, dont Paul Bourget, qui me reproche la manie de la persécution, ne manque jamais de saluer mon entrée chez lui. Mais Flaubert, lui, ne l'entendit point de cette oreille :

— Vous avez tort de vous moquer, mon cher confrère, dit-il à Bourget :

il faut croire à toutes les conspirations holbachiques : c'est le commencement de la sagesse littéraire...

— Admettez, mon cher maître, que je sois un mauvais plaisant, répondit Bourget, — et laissez-moi tout de suite me féliciter d'une visite telle que la vôtre. Je vous dirai comme Talleyrand à Napojléon : « C'est le plus grand honneur qu'ait reçu ma maison !»

— Si vous le prenez ainsi, dit Flaubert, je vous répondrai comme ce même Napoléon à Gœthe : « Vous êtes un homme, monsieur Bourget ! »

Avec une modestie charmante, celui-ci se défendait contre les éloges de son illustre aîné.

— Par exemple, ajouta Flaubert, il y a une chose que je ne vous pardonne pas : c'est l'influence que vous attribuez au bromure de potassium sur la diminution de mon génie.

— Je n'ai jamais dit cela, mon cher maître ! protesta Bourget.

— Enfin... cela revient au même... J'avoue que, dans mon Education sentimentale ^ les notations visuelles se succèdent un peu à la façon de certaines hallucinations fragmentaires et incohérentes, provoquées par la drogue que vous dites. Mais pourquoi, vous spiritualiste, attribuez-vous à une substance chimique ce qui peut être l'effet d'un libre; choix de ma volonté ? Cette vision frag-] mentaire et incohérente, c'est tout sim-l plement l'image symbolique d'une âme médiocre, étriquée et sans volonté, comme celle d'un Frédéric Moreau et, en même temps, d'une époque saîis grandeur, ni

ou LE MORT VIVANT 199

énergie, livrée à toutes les contradictions et à toutes les fluctuations d'une basse sentimentalité !

— Mon cher maître, dit Paul Bourget, je ne prétends point vous imposer, ni à vous ni à personne, mon interprétation d'un fait, d'ailleurs bien établi... Car vous usiez du bromure, n'est-ce pas ?

— Je ne le nie point, dit Flaubert...

Cependant, mon cher confrère, laissezmoi vous confier humblement que je ne suis point venu vous voir pour parler pharmacie, mais littérature... Et justement, en franchissant votre seuil, je me suis grandement réjoui, lorsque j'ai aperçu, pendu à votre mur, ce portrait

; de Taine qui, comme vous, fut un philo- I sophe, et un philosophe aimant passionjnément les lettres...

I [Flaubert s'était approché de la muraille I et il avait appliqué son lorgnon sur ses gros yeux pour mieux voir le portrait :

— Oui, dit-il, c'est bien lui ! Je le reconnais... ces lunettes, cette lippe, cette barbiche de vieille chèvre, c'est tout à

fait cela !... Mais dites-moi, vous qui Tavez connu... est-ce que cet ancien professeur n'était pas sujet, de temps en temps, à des accès de pédantisme aigu },,,

A cette brusque apostrophe, le maître Bourget laissa choir son monocle, un peu éberlué.

— Eh bien oui ! reprit Flaubert. Il a écrit sur moi, dans ses carnets, certaines notes que quelqu'un vient d'exhumer, encore une fois, ces derniers temps... Si j'ai bonne mémoire, c'est notre jeune et distingué confrère Jacques Boulenger, dans La Revue de la semaine.,. Taine soutient qu'il est absurde de vouloir « peindre avec des mots ». Et, là-dessus, il nous vante les romanciers anglais, Fielding, George EUiot, et je ne sais quels insulaires effroyablement prolixes et distillateurs d'un morne ennui... C'est ce que j'appelle du pédantisme tout pur : vouloir démontrer aux gens qu'ils ne doivent pas éprouver de plaisir à telle ou telle lecture. Le fat est, pourtant, qu'ils en éprouvent un très vif. Après Château-

ou LE MORT VIVANT 201

briand, Hugo, Balzac lui-même, Gautier, Leconte de Lisle, moi, Fromentin, Loti, le procès est jugé. On ne discute plus la question de savoir si Ton peut peindre avec des mots : cela crève les yeux... Quant à ma langue, — car il en est question aussi dans cet article, — je reconnais volontiers qu'on ne parlait pas un français très pur dans la bourgeoisie de mon temps. Que voulez-vous ? Je suis né trop tôt. Mon ami Renan prétendait que l'unique service rendu aux générations par l'Université, c'est d'avoir aidé à ce qu'il appelait « le castoiement » de la langue. Eh bien ! voilà : je suis né avant le castoiement, je n'ai pas été suffisamment castoyé ! Je le regrette... En revanche, pour ce qui est de mon style, ou, — comme vous dites aujourd'hui, — (( des rythmes » de ma prose, je proteste contre cette prétention de vouloir les réduire à un type unique et monotone destiné à soutenir les sonorités de mon « gueuloir ». Mais je n'en ai pas qu'u^ï? des rythmes ! J'en ai de rechange^ chers

messieurs !... Lisez seulement le début de ma Tentation : vous y trouverez toutes « les musiques », que d'autres ont reprises depuis moi... à commencer par le subtil Anatole France qui, d'ailleurs, sans mon Saint Antoine^ n'eût jamais écrit sa Thaïs... Mais je vous demande pardon, mon cher confrère, de vous parler ainsi de ma prose : c'est l'occasion, la rencontre... Je voulais, avant toutes choses, vous remercier des admirables pages que vous m'avez consacrées dans vos Essais de psychologie... Vous avez vu surtout en moi un nihiliste moral...

— J'y étais obligé, dit Bourget, étant donné le but que je me proposais dans cette enquête psychologique.

— Sans doute ! dit Flaubert : c'était votre droit. Mais permettez-moi de me justifier, si, comme je le crains, un blâme tacite est sous-entendu dans votre critique... Prêcher, célébrer l'action, cela me paraît impossible dans notre monde civilisé d'aujourd'hui. Tous des abouliques, ou des intelligences trop aiguës,

sans volonté, sans grande passion, sans grande énergie, sinon peut-être pour se résigner et pour souffrir ce qu'ils n'ont plus le courage d'empêcher. Je crois que notre époque et notre monde peuvent encore donner des martyrs. Mais des héros de l'action ? Il faut les chercher dans les pays barbares, où l'aventure est encore possible, ou bien remonter dans le passé, comme j'ai fait pour Salammbô.,.

— La critique, interrompit Bourget, est toujours plus ou moins unilatérale.

Elle ne veut voir dans un écrivain que les qualités qui lui plaisent ou qui l'exaspèrent, un ou deux aspects de son œuvre.

— Et puis on meurt trop tôt ! dit Flaubert. On n'a pas le temps de se révéler tout entier, de manifester toute l'œuvre que l'on portait en soi... Ainsi moi, les manuels de littérature s'obstinent à me représenter comme un réaliste !... Oui sans doute, si l'on veut dire par là que j'ai eu l'ambition d'exprimer tout le réel, y compris le surnaturel et même le fantastique et l'imaginaire. En tout cas,

je ne me suis pas enfermé dans la réalité contemporaine. J'ai envahi les vastes champs de l'histoire... A mon avis, l'histoire est la grande Muse des temps modernes, histoire politique et morale, histoire naturelle aussi. Mon œuvre historique est, je crois, considérable. Après cela, songez à l'essor que j'ai donné, même dans des œuvres toutes contemporaines, à la fantaisie et à l'imagination... Vous verrez, quand vous lirez La Spirale^ ou l'ébauche de mon Kœnigsmarck...

— ;Mon cher maître, insinua doucement Bourget, on vous a jugé sur des théories littéraires formulées par vousmême, peut-être avec un peu trop de rigueur, ou qui dépassaient votre pensée, — des théories que, pour ma part, j'ai, sur quelques points, contredites : ainsi l'amoralité de l'art, l'impersonnalité de l'œuvre littéraire...

— Là-dessus, dit Flaubert, je serais moins intransigeant, moins tranchant, aujourd'hui qu'autrefois. Les années modifient nos points de vue... Oui, peut-être

ou LE MORT VIVANT 205

sur ces divers points, m'avez-vous moins contredit que complété... En tout cas, ce sur quoi je ne transige point, c'est sur mon principe fondamental : l'œuvre d'art ne doit point conclure...

— Mais, cher bon maître, daignez considérer que mon Disciple ne conclut pas, non plus que votre Bovary, J'expose deux thèses contradictoires : c'est au lecteur avisé de choisir. Vous me direz qu'on voit assez dans quel sens je pousse nos gens à prendre parti... mais vous-même, mon cher maître, ne voit-on pas très clairement que vous êtes, au fond, avec Emma contre Homais ?...

— Permettez ! dit Flaubert : tout dépend du point de vue ! Oui, sans doute, vous ne concluez pas, non plus que moi. Mais, pour vous, l'idée, la thèse est tout, ou, si elle n'est pas tout, elle est du moins au premier plan. Chez moi, ce qui domine, c'est la représentation. Mes livres ne sont que des représentations y — tableaux de mœurs, tableaux de genre, grands paysages d'histoire. Pour vous, ce que j'ad-

2o6 FLAUBERT A PARIS

mire dans votre conception du roman, c'est la hauteur où vous vous situez d'emblée. Les vastes questions, les idées élevées vous attirent. Vous naviguez dans le grand : j'aime cela ! Et, malgré cette prédominance de l'idée, il y a, chez vous, à côté du drame, — du drame d'idées ou de sentiments, — un côté Comédie humaine^ à la Balzac, que j'ai peutêtre un peu trop négligé : je veux dire l'éphémère et le charmant des mœurs contemporaines, les nuances de sensibilité les plus fugitives, enfin tout ce qui s'apparente aux passions, aux préoccupations, aux plaisirs, aux modes, et jusqu'au mobilier du jour. Dans ce domaine, comme dans l'ordre des idées, votre curiosité est inlassable. Elle se promène partout, elle embrasse tout, elle s'aventure même dans le passé, elle est vraiment gœthéenne, — laissez-moi vous le redire, cher monsieur Bourget !...

En prononçant ces derniers mots, Flaubert s'était levé du divan où il avait pris place, sous le portrait de monsieur Taiae.

ou LE MORT VIVANT 207

Il ajouta, en serrant la main de l'auteur du Disciple :

— Nous avons, mon cher confrère, quelques curiosités communes : ainsi, par exemple, la médecine... Il y a des moments où je regrette de ne m'être pas fait médecin comme mon père et mon frère Achille...

— A ce propos, dit Bourget, je serais heureux d'avoir votre avis sur...

Mais Flaubert, tourmenté par une soudaine lancée de rhumatisme, avait tiré sa montre :

— Excusez-moi, mon cher confrère, dit-il : il se fait tard. Cette question des rapports de la médecine et de la littérature nécessiterait, à elle seule, toute une série d'entretiens : ce sera, si vous le voulez bien, pour mon prochain centenaire !

Page 1