‹ Flaubert à ParisChapitre 7 sur 8 · LA RONDE DES STATUES OU LA SOMBRE CHEVAUCHÉE · texte numérisé non relu

LA RONDE DES STATUES OU LA SOMBRE CHEVAUCHÉE

Donc, il se dressait noir dans l'ombre grandiose 1 Tout ce que le néant contient d'apothéose, Tout ce qu'un front royal peut garder de serein Dans la captivité tragique de l'airain, L'horreur du monument, tout ce qu'une prunelle Peut conserver d'éclairs., quand elle est éternelle...

S'ajoutaient au colosse et de son altitude Augmentaient la sauvage et morne solitude.

(Victor Hugo, Les Quatre Vents de V Esprit )é

Décidément, le temps se gâtait : il pleuvait, il faisait froid» Notre petit cinquième de la place du Panthéon devenait de plus en plus inconfortable pour un vieillard qui aime ses aises et qui a des

habitudes et même des manies quasiment séculaires. Je voyais qu'il regrettait son cabinet de Croisset, sa table ronde, son bon fauteuil en peau humaine bien rembourrée, son ours blanc, son boudha, — et le coin de son feu, les pantouffles bien chaudes et les tisanes apportées à deux mains par la vieille Julie. A de certains moments, il se montrait inquiet, plein de pressentiments et même de terreurs étranges. Tantôt, c'était Narcisse, le valet de chambre, homme à ne rien respecter et fort porté à la boisson, qui avait dû profiter de l'absence du maître pour piller la cave et vider les dernières têtes de bourgogne achetées en 1830 par le vieux père Flaubert. D'autres fois, c'était l'Horloger, personnage hoffmannesque, qui, sûrement, s'amusait à détraquer toutes les * pendules de la maison, ou qui les forçait à marquer « l'heure perdue »... « L'heure perdue ! comprenez-vous ?... »

Et il me disait cela avec des yeux hagards et un air de l'autre monde.

Le surlendemain de notre visite à Paul

ou LE MORT VIVANT 211

Bourget, il me déclara assez brusquement :

— J'en ai assez ! Je retourne à Croisset. Je n'attendrai pas mon centenaire.

A quoi bon ?... J'ai vu ce que je voulais voir. La vie est courte : je me remets au travail !

Je n'osai pas trop contrarier les intentions du vieil homme, sachant que mes prévisions sinistres touchant la cérémonie du centenaire allaient se réaliser, hélas ! de la façon la plus lamentable. Malgré toute la bonne volonté et le zèle des organisateurs, ce serait mesquin, indigne de la gloire mondiale qu'est Flaubert. Un anniversaire comme celui-là devrait être célébré par une manifestation nationale.

Or le Gouvernement s'est borné à donner une somme de 5.000 francs et le Sénat un petit morceau de terrain, dans un recoin du Luxembourg, pour l'érection d'un buste de Flaubert, — lequel ne serait qu'une copie du plâtre déjà ancien de Cléisinger. Tout cela promettait d'être funèbre, triste à pleurer...

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