‹ FlaubertChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Flaubert était né timide et orgueilleux , et Ton peut, sans trop forcer les choses, ramener tout son caractère à ces deux traits essentiels, et, tout au moins, il n'est rien dans son caractère qui n'ait quelque mélange de ces deux éléments.

L'orgueilleux qui est timide est deux fois orgueilleux, et le timide qui est orgueilleux est deux lois timide. Flaubert (Hait l'un et l'autre jusqu'à un degré où ils sont quelque peu maladifs. Devant les ruines des Tuileries, en 1871 il lui échappait de dire : « Et cela ne serait pas arrivé si l'on avait compris V Education sentimentale ». — Il n'admettait dans la discussion aucune contradiction , et l'on évitait de lui en faire tant on savait que ses colères étaient inquiétantes pour lui quand on oubliait de n'être pas de son opinion. Il avait le mépris extrêmement facile pour tout ce qui était différent de lui. Personne n'a jugé de plus liant toute la littérature du xixe siècle, en estimant du reste que tout ce qui n'est pas Littérature est au-dessous

même du mépris et ne vaut pas qu'on prenne la peine de le dédaigner. Il était de ceux qui prennent pour une conviction raisonnée le goût naturel qu'ils ont pour ce qu'ils sont capables de faire et qui méprisent tranquillement tout ce qu'ils sont incapables d'atteindre, s'appuyant inconsciemment sur cet axiome intime : « Gela ne m'intéresse pas, donc c'est misérable ». Il y eut rarement un moi plus exclusif et plus intransigeant que celui de Flaubert.

Avec cela, il était timide, presque défiant, craignant de se laisser aller aux expansions que son amour de soi lui conseillait. Il aimait peu l'abandon ni même la confidence, ni même l'interrogation, quoique naturellement bavard et toujours enclin à pérorer. « J'ai été plus de vingt ans, écrit-il à une amie, où je rougissais comme une carotte quand on me disait : « N'écrivez-vous pas? » Tu peux juger de

ma pudeur vis-à-vis des autres sentiments Je

n'aime pas à ce que mes sentiments soient connus du public et qu'on me jette ainsi à la tête, dans les visites, mes passions en manière de conversation — Je sens que je t'aimerais d'une façon plus ardente si personne ne savait que je t'aimasse — :> — En d'autres termes, il était amoureux et rougissait de cette faiblesse comme un enfant pris en faute et était gêné, dans son amour même, de savoir que son amour était connu. Benjamin Constant avait quelque chose de cela, quand, à Paris, revenant de Goppet, il baissait les stores de sa voiture.

Par ce mélange de timidité et d'orgueil, il était de ceux qui ont toujours envie de parler d'eux et

désir qu'on leur en parle et qui en parlent avec un malaise et qui en entendent parler avec délices, gêne et inquiétude.

Ils en arrivent très vite à être ombrageux et extrêmement susceptibles, et ce fut le cas de Flaubert. J'ai marqué que l'on croit voir entre les lignes de sa correspondance qu'il a vécu amoureux, passionné et chaste jusqu'à l'âge de vingt-deux ans. Frédéric Moreau de V Éducation sentimentale est lui-même, un peu arrangé, un peu adouci, sans les éclats de colère et les coups de boutoir.

Son irritabilité quand on prétendait le diriger, en toute bienveillance, était extrême et même étrange. Parce que Du Camp lui écrit qu'il y a une place à prendre et qu'il faut se hâter de terminer sa première œuvre, on est un peu étonné qu'il réponde : « Tu me parais avoir à mon endroit un tic ou vice rédhibitoire. Il ne m'embête pas; n'aie aucune crainte; mon parti est pris là-dessus depuis longtemps. Je te dirai seulement que tous ces mots : se dépêcher, cest le moment, place prise, se poser, . . . sont pour moi un vocabulaire vide de sens... »; et. on est un peu stupéfait de ce que, Du Camp ayant trouvé cela un peu désobligeant, Flaubert redouble en répliquant : «... Mais pourquoi aussi recommencestu ta rengaine? Je trouve ton affliction à mon endroit comique, et voilà tout. Est-ce que je te blâme, moi, de vivre à Paris et d'avoir publié? Si ta conscirn. ■•• t'a ordonné de me donner ces conseils, tu as bien fait, je te remercie de l'intention. Mais je crois que tu l'étends aux autres, ta conscience, et que si ce brave Louis ainsi que ce bon Théo, que tu associes

à ton désir de me façonner une petite perruque pour cacher ma calvitie, se f... complètement de ma pratique.... Tâche de faire comme eux Nous ne suivons plus la même route, nous ne naviguons plus dans la même nacelle. Que Dieu nous conduise donc où chacun demande ! Moi je ne cherche pas le port, mais la haute mer. Si j'y fais naufrage, je te dispense du deuil. »

Ce n'est pas poli; mais si c'est blessant, c'est que Flaubert a été blessé. On l'a traité comme un homme de lettres ordinaire; on n'a pas respecté son caractère d'être exceptionnel. Et sa colère en est profonde; car elle dure; car il écrit à celle qui était à ce moment sa confidente ordinaire : « Du Camp m'a répondu une lettre bonhomme et affligée; je lui en ai envoyé une autre du même tonneau de vinaigre [que la première]. Je crois qu'il sentira longtemps l'étourdissement d'un tel coup de poing et qu'il se le tiendra pour dit. Je suis très bon enfant, jusqu'à un certain degré, jusqu'à une frontière, celle de ma liberté, qu'on ne passe pas. Or, comme il a voulu empiéter sur mon territoire le plus personnel, je l'ai recalé dans son coin et à distance. Gomme il me disait qu'on se devait aux autres, qu'il fallait s'aider, et autres phrases, après lui avoir exprimé fort net que je me f... de tout et de tous, j'ajoutais : « Les autres se passeront de mes lumières et je demande en revanche qu'ils ne m'empoisonnent pas de leurs chandelles », et de même pendant quatre pages. Je suis un barbare, j'en ai l'apathie musculaire, les langueurs nerveuses, les yeux verts et la haute taille. Mais j'en ai aussi l'élan, l'entêtement, l'irascibilité.... »

SON CARACTÈRE. 2 i

Que d'emportement pour un procédé obligeant, peut-être insuffisamment respectueux!

Il est en amour comme en amitié. Ses amours sont d'un timide brutal. Il ne faut rien lui demander. Il faut l'accepter quand il s'offre et l'accueillir quand il se présente, ou la révolte est brusque, soudaine, d'une violence étourdissante. Il ne faut pas trop croire celle qu'il a aimée quand elle parle, en Ariane délaissée, de sa « monstrueuse personnalité s'accroissant sans cesse dans la solitude » ; mais il y a quelque chose d'assez bien trouvé dans ce mot : « l'être qui, par sa dureté altière, exerçait sur moi un ascendant irrésistible ».

D'après tout cela on peut juger s'il était sensible, comme auteur, aux critiques qu'on faisait de ses écrits. Elles l'exaspéraient. Du fameux article de Sainte-Beuve sur Madame Bovary il écrit : « L'article de Sainte-Beuve a été bien bon pour les bourgeois. Il a fait à Rouen, m'a-t-on dit, grand effet. » Et notez que l'article de Sainte-Beuve est très élogieux. Quant aux autres : «... celui de la Chronique, je le trouve innocent; mais celui du Courrier francoitalien est foncièrement malveillant, ce dont je me f. .. complètement. Je ne comprends pas comment un article de journal peut vous choquer. C'est sans doute un excès d'orgueil de ma part; mais je vous assure que je ne me sens contre le sieur Claveau aucune haine. Le malheureux qui croit que je ne m'occupe nullement du style ! »

Cet orgueil, cette timidité, cette susceptibilité, firent de Flaubert un ombrageux, un solitaire, un renfrogné <i un misanthrope. Il se confinait dan- ia

petite solitude de Groisset en professant pour l'humanité un mépris qui n'était pas assez du dédain et qui était très loin d'être de l'indifférence. Il s'y rencoignait avec un chagrin boudeur, ne permettant qu'à de très rares amis de venir l'y distraire, et ne permettant jamais à une femme, quelques vives instances qu'on fît dans ce dessein et en raison même de l'indiscrétion de ces instances, de l'y venir troubler. Toute son attitude disait net : « Noli me tangere ». Sa parole ou sa plume le disait quelquefois : « J'ai des recoquillements si profonds que j'y disparais et tout ce qui essaie de m'en faire sortir me fait souffrir. En allant à la Roche-Guyon [avec l'amie à qui il écrit] j'étais ainsi, et ta voix qui m'appelait à chaque minute et surtout tes attouchements sur l'épaule pour solliciter mon attention me causaient une douleur réelle. Comme je me suis retenu pour ne pas t'envoyer promener de la façon la plus brutale ! . . . »

Il était ainsi dès la première jeunesse ou plutôt, marque très précise du caractère, il prévoyait dès la première jeunesse qu'il serait ainsi toute sa vie. C'est à dix-huit ans qu'il écrivait : « Ne crois pas que je sois irrésolu sur le choix d'un état; je suis bien décidé à n'en faire aucun; car je méprise trop les hommes pour leur faire du bien ou du mal ». — Et c'est à vingt-cinq ans qu'il disait encore : « Le temps est gris, la Seine est jaune, le gazon est vert; les arbres ont à peine des feuilles ; elles commencent; c'est le printemps, l'époque de la joie et des amours. Mais il n'y a pas plus de printemps dans mon cœur que sur la grande route où le hâle fatigue

les yeux. — Te rappelles-tu où cela est? C'est clans Novembre. J'avais dix-neuf ans quand j'ai écrit cela. Il y a six ans bientôt. C'est étrange comme je suis né avec peu de foi au bonheur. J'ai eu tout jeune un pressentiment complet de la vie. C'était comme une odeur de cuisine nauséabonde qui s'échappe par un soupirail. On n'a pas besoin d'en avoir mangé pour savoir qu'elle est à faire vomir.... » — Et c'est à trente-deux ans qu'il répète : « De jour en jo.ur je sens s'opérer dans mon cœur un écartement de mes semblables qui va s'élargissant et j'en suis" content— » Et encore : « Pourquoi la découverte d'un méfait quelconque excite-t-il toujours ma gaîté? » Et encore : « J'aime à voir l'humanité et tout ce qu'elle respecte, ravalé, bafoué, honni, sifflé, et c'est pour cela que j'ai quelque respect pour les ascétiques... ».

On voit la suite et succession des sentiments. La susceptibilité devient humeur , l'humeur chagrin, le chagrin misanthropie et la misanthropie un commencement de méchanceté. De là le dernier irait, qui est devenu chez lui une monomanie : l'amour à la fois et la haine de la bêtise, l'amour à la fois et la haine du « bourgeois ». La haine de la bêtise se transformant en un soin passionné de la rechercher pour la haïr et en une diligence amoureuse à la contempler pour l'exécrer davantage. La haine du bourgeois se transformant en une jouissance infinie à le considérer, à le scruter, à le percer jusqu'au fond, pour mieux savourer le mauvais plaisir de le trouver stupide. Dès l'âge de dix-sept ans aux Pyrénées, au lac de Gaube, à l'auberge, il note dans son carnet

de voyage les réflexions les plus ineptes écrites par des voyageurs. « La bêtise, disait-il à ses familiers, la bêtise entre dans mes pores. » — « Le grotesque triste, écrit-il, a pour moi un charme inouï; il correspond aux besoins intimes de ma nature, bouifonnement amère. Il ne me fait pas rire, mais rêver longuement Je le saisis bien partout où il se trouve, et en moi-même. Voilà pourquoi j'aime à analyser. C'est une étude qui m'amuse.... » — Personne n'a mieux compris le mot de Gresset : « Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs ». Mais on voit qu'il l'aurait modifié. Il aurait dit : « Les sots sont ici-bas pour nos plaisirs les plus profonds et les plus âpres. Ils sont vénérables et dignes d'une éternelle gratitude pour donner si complaisamment si ample matière à les mépriser royalement. Ils sont les bouffons spontanés et candides des rois de l'esprit et des philosophes misanthropes. Ils sont ici-bas pour les sombres plaisirs des cœurs mélancoliques. »

Et c'est ainsi que Flaubert — avez-vous remarqué plus haut son mot sur les ascètes? — devenait une espèce de moine de la littérature, renfermé, solitaire, morose, voyant l'humanité avec horreur, avec dégoût, avec ironie, avec sarcasme, avec un mauvais rire plus triste que les pleurs, et jetant sur elle ce qu'on appelle des regards de pitié, c'est-à-dire des regards impitoyables.

En cela, et en tout son caractère, il ressemblait beaucoup à Stendhal. Il n'y a même aucune différence, si ce n'est que Stendhal était plus léger. Mais, sans parler de la même absence de sens critique

chez l'un et chez l'autre, ce qui ne rentre pas dans ce dont nous nous occupons pour le moment, même timidité, même orgueil, même mépris, et affecté, du genre humain; même mépris, et affecté, de la littérature contemporaine; même habitude sarcastique; même horreur du bourgeois, c'est-à-dire de « l'être qui a une façon basse de sentir », c'est-à-dire de l'homme qui ne sent pas et ne pense pas d'une façon excentrique; même affectation de goût pour le libertinage, plus forte et plus constante chez le plus âgé que chez le plus jeune; même humeur chagrine et contredisante. — Seulement Stendhal, plus léger, était plus sociable. Chez lui n'était que boutades, à la vérité répétées sans cesse, ce qui chez l'autre était sentiments profonds qu'il remâchait et qu'il recuisait dans la solitude et qui devenaient une partie même, et essentielle, de son être. Très longtemps Stendhal, très misanthrope, aima à porter sa misanthropie dans le monde et à l'y exercer avec une verve quelquefois spirituelle. Assez vite Flaubert, plus misanthrope, s'assit seul à seul et tète à tête avec sa misanthropie et se complut à avoir avec elle d'interminables entretiens.

Moine littéraire, reclus et un peu farouche, comme un religieux passe une vie de contemplations et méditations à se dire que Dieu est grand el que les hommes sont petits, il passa une assez longue vie, presque tout entière, à se répéter que les hommes sont petits et l'art grand et à mépriser les uns et servir l'autre avec une ('gale ferveur et une égale fougue de dévotion intraitable.

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