CHAPITRE III
On sait assez que Flaubert fut un romantique et un réaliste, autant l'un que l'autre, comme si, arrivant à la vie littéraire au milieu du xixe siècle, il eût voulu résumer en lui les tendances des quarante années qui le précédaient et des quarante années qui devaient le suivre. Ce qu'il serait peut-être intéressant de rechercher, c'est comment ce tour d'esprit, cet état intellectuel si complexe, s'est formé peu à peu et développé jusqu'à devenir l'esprit même de Flaubert et le fond même de sa vie intellectuelle.
Dès son enfance, nous le voyons curieux de sensations fortes et même violentes. Elevé dans un hôpital, il grimpe le long des murs avec une petite camarade pour regarder les cadavres de l'amphithéâtre. Dès son adolescence il croit remarquer que les fous et les idiots ont du penchant pour lui, et il a répété plusieurs fois cette remarque qui ne prouve rien, sinon que lui-même était attiré du côté du mystère, et du mystère lugubre.
L'Orient, de tous temps, l'a fasciné. Il en rêva, il
le vit, en rêva plus encore et fut toujours tenté d'v retourner et triste de ne pas y vivre : « Ah ! cher vieux! quand irons-nous nous coucher à plat ventre sur le sable d'Alexandrie ou dormir à l'ombre sous les platanes de l'Hellespont? » (1845) « Je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec leurs instincts de migration et leurs dégoûts innés de la vie, qui leur faisait quitter leur pays comme pour se quitter eux-mêmes. Ils ont aimé le soleil, tous les barbares qui sont venus mourir en Italie; ils avaient une aspiration frénétique vers la lumière, vers le ciel bleu, vers quelque existence chaude; ils rêvaient des jours heureux pleins d'amour, juteux pour leurs cœurs comme la treille mûre que l'on presse avec les mains... » (1846) — « Penser que peut-être jamais je ne verrai la Chine, que jamais je ne m'endormirai au pas cadencé des chameaux! que jamais peut-être je ne verrai dans les forêts luire les yeux d'un tigre accroupi dans les bambous, tu peux traiter tout cela comme des appétits de passion qui ne méritent pas de pitié; mais j'en souffre tant quand j'y pense, ce qui malheureusement m'arrive souvent, que tu en serais émue si tu pouvais voir ce qu'il y a là de lamentable et d'irrémédiable. »
Ainsi toujours; et l'ivresse de la couleur rêvée fut aussi forte en lui que l'enivrement avec lequel il la vit et s'en pénétra délicieusement.
Et encore le goût de la tristesse est très fort en lui. Il y trouve des charmes qu'il aime à analyser pour les goûter plus minutieusement : « Je n'ai jamais vu un enfant sans penser qu'il deviendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe.
La contemplation d'une femme me fait rêver à son squelette. C'est ce qui fait que les spectacles joyeux me rendent tristes et que les spectacles tristes m'affectent peu. » Goût du triste, goût du mystérieux, goût du lugubre, goût du macabre, goût de l'exotique, goût de l'Orient et de la lumière éclatante, voilà bien des éléments de l'état d'âme romantique.
Remarquez que c'est même tout le romantisme, à en excepter le fond.
Le fond du romantisme, c'est l'horreur de la réalité et le désir ardent d'y échapper. Le romantisme est essentiellement romanesque. Plus d'observation, puisque l'observation c'est la soumission à l'objet réel; plus de raison, puisque la raison ne fait que partir de la réalité pour en déduire patiemment des idées claires qui ressemblent encore à la réalité en ce qu'elles sont claires et qui ont dans l'enchaînement que la raison leur donne quelque chose de la régularité monotone des choses réelles; plus d'esprit, qui n'est que la raison affinée et rapide et qui n'est souvent que l'observation prompte et ingénieuse; plus de bon sens, qui n'est que la même chose sans finesse et sans promptitude. S'affranchir du réel, grâce à l'imagination, s'en affranchir encore en s'en isolant et en se renfermant dans le sanctuaire de sa sensibilité personnelle : voilà le vrai fond du romantisme de tous les temps, et c'est bien pour cela que, dès que le romantisme perd son influence sur les esprits, la forme de la réaction contre le romantisme est toujours le réalisme.
Or Flaubert a tout le romantisme dans son âme, excepté le fond même du romantisme. Il aime les
jeux de l'imagination, et le mystérieux et l'étrange et le lugubre et la lumière éclatante et les couleurs vives. Il aime la rhétorique, et ses lettres, tant amoureuses qu'amicales, en sont toutes pleines; il aime le rythme, le style périodique harmonieusement balancé, et il s'enivre de la mélodie des phrases de Chateaubriant et de Flaubert lui-même. Seulement il n'a aucunement l'horreur du réel, et au contraire il en a le goût. Il prend des notes, dès l'âge de dixsept ans, sur les bourgeois qui passent. Pins tôt encore il en prend, qu'il consigne dans sa correspondance d'enfant, sur ses professeurs, ses camarades, tout le petit monde qui l'entoure. Il estobservateur-né. Il joue la comédie avec ses petits amis, et ce sont souvent les gens de Rouen qui fournissent de matière à ce théâtre enfantin. Il est une manière de bazochien de quatorze ans. Ses premiers projets littéraires sont romantiques, c'est la Tentation de saint Antoine, un mistère, une Frédégonde; mais son premier livre sera réaliste et d'un réalisme très serré où l'on sent le carnet de notes garni laborieusement pendant des années.
Ses admirations littéraires marquent très nettement cette dualité de tendances, de goût et en quelque sorte de tempérament. Il aime Homère, Eschyle. Plaute, Shakespeare, Byron, Victor Hugo, Chateaubriand, Rabelais, le Faust de Oœthe peut-être pardessus tout. Mais il adore aussi Régnier, La Bruyère Le Sage et Voltaire, dont le Candide est en possession de le ravir toujours. Ce qu'il chérit donc, ce sont d'une part les hommes de grande imagination, et d'autre part les hommes d'observation précise et
incisive. Entre ces deux groupes se placeront les hommes d'imagination réglée, sereine et un peu froide, et d'autre part, les hommes qui ont surtout de l'esprit, et ce sont tous ceux-là qu'il n'aime point. Il ne fait pas de cas de Sophocle, ni d'Horace, ni de Racine, ni de Lamartine, ni de Sainte-Beuve : « Je suis flatté que vous vous unissiez à moi dans la haine de Sainte-Beuve et de toute sa boutique. J'aime pardessus tout la plume nerveuse, substantielle, claire, au muscle saillant, à la peau bistrée ; j'aime les phrases mâles et non les phrases femelles, comme celles de Lamartine fort souvent....»
Surtout il n'aime pas les hommes intelligents, les auteurs dont le mérite est d'avoir des idées. Il est limité de ce côté-là d'une manière incroyable.
« A propos de Proudhon, je vous supplie, cher maître, de lire... une histoire d'amour intitulée, je crois : Marie et Maxime. Il faut connaître ça pour avoir une idée du style des penseurs. C'est à mettre en parallèle avec le Voyage en Bretagne du grand Veuillot, dans Ça et là. »
— « Ne lisez pas la Politique tirée de V Écriture sainte. L'aigle de Meaux me paraît décidément une oie. »
— « ... Rugissons contre Thiers! Peut-on voir un plus triomphant imbécile, un croûton plus abject, un plus..... 1 bourgeois! Non, rien ne peut donner l'idée du vomissement que m'inspire ce vieux melon diplomatique, arrondissant sa bêtise sur le fumier
1. Ici un mot difficile à réimprimer en ce volume. On le trouvera, si l'on y tient, dans la Correspondance.
de la bourgeoisie! Est-il possible de traiter avec un sans-façon plus naïf et plus inepte la philosophie, la religion, les peuples, la liberté, le passé et l'avenir, l'histoire et l'histoire naturelle, tout et le reste! Il me semble éternel comme la médiocrité. »
— « J'ai lu à Jérusalem un livre socialiste, Essai de philosophie positive par Auguste Comte. C'est asommant de bêtise. Il y a là dedans des mines de comique immense, des Californies de grotesque.... »
Le domaine des idées, évidemment, lui est absolument fermé, et un homme intelligent lui paraît un être anormal et quelque chose comme un malfaiteur.
Sa Correspondance, si intéressante à d'autres égards, est sur ce point trop instructive. Il y est sans cesse question de littérature et il n'y a pas une idée générale, sauf celle-ci que la littérature doit être impersonnelle, ce qui chez lui est un sentiment et dérive d'un sentiment, et est affirmé très énergiquement, non exposé et établi en doctrine. Le sens critique manque complètement à Flaubert, et il ne l'aime pas chez ceux qui l'ont et il suffit qu'on le possède pour qu'on lui déplaise.
Il faut en revenir là : les imaginatifs et les observateurs, il n'aime que ceux-ci à gauche et ceux-là à droite. Les intelligents, les raisonneurs, les spirituels, les gracieux aussi et les aimables lui échappent ou le blessent; il s'en détourne ou les injurie.
Il a eu une période de métaphysique et de philosophie mystique sous l'influence de Le Poittevin, vers dix-huit ans, et quand il lut Louis Lambert, de Balzac, il reconnut ses rêveries d'autrefois, et ses idées, et ses projets, et même ses phrases. Il a
écrire « un roman métaphysique et à appari . Mais c'est uniquement l'élément mysté-
rieux « effrayant de l'affaire qui l'intéressait : « Ce diable de livre m'a fait rêver d'Alfred [Le Poittevin] toute la nuit.... Oh! comme on se sent près de la folie quelquefois, moi surtout. Tu sais mon influence sur les fous et comme ils m'aiment! Je t'assure que j'ai peur maintenant — Quel sacré livre ! Il me fait mal. Gomme je le sens !... J'utiliserai tout cela [sa maladie nerveuse] en l'introduisant dans un livre, ce roman métaphysique et à apparitions dont je t'ai parlé; mais comme c'est un sujet qui me fait peur, sanitaireinent parlant, il faut attendre.... »
Ses moments de philosophie n'ont donc été qu'une forme encore particulière de son romantisme, de son goût inquiet et maladif du mystérieux, du fantastique et de l'effroyable. Il aimait voir avec précision, netteté, relief, minutieusement et sûrement ; — et il aimait à imaginer des choses vastes, immenses, colossales, effrayantes et un peu monstrueuses. Son esprit était ainsi partagé entre le besoin de la réalité et le besoin aussi d'une imagination déchaînée et puissamment féconde.
Et c'est ainsi que s'est formé ce singulier réalisteromantique qu'a été Flaubert. Et lequel des deux était le fond même de l'illustre auteur? En vérité je n'en sais rien, et sait-on, dans un homme complexe, où est le fond? Il y a des tendances diverses qui, ou se combattent, ou se neutralisent, ou trouvent le moyen de se combiner harmonieusement, ou cèdent le pas, successivement, l'une à l'autre et celle-ci à celle-là.
Si l'on veut comme mon intuition là-dess* semble que le fond, chez Flaubert, était ] m-
tisme. C'est ce qui domine en lui quand i s abandonne, dans sa correspondance. C'est où il semble revenir avec plaisir et préférence. Des auteurs qu'il aime, c'est encore ceux chez qui l'imagination domine qu'il aime le plus. Quand il écrit un livre réaliste, il exprime le dégoût qu'il en éprouve avec plus d'énergie que quand il écrit un livre romantique; et, en écrivant le livre réaliste il songe au livre romantique qu'il écrira ensuite, avec plus de plaisir, que, quand il écrit un livre romantique, il ne songe au livre réaliste qui viendra après. Oui, le fond est plutôt romantique. C'est de la gloire de Chateaubriand qu'il a rêvé plus que de la gloire de Le Sage, encore que, ne se trompant point sur sa nature, il les aime tous deux; mais les Martyrs lui imposent plus, très évidemment, que le Gil Blas.
En tout cas, les deux penchants, s'ils n'étaient pas aussi forts l'un que l'autre, étaient très impérieux tous deux en lui. Car ils se balancent, pour ainsi dire, au cours de sa vie littéraire. Invariablement une œuvre romantique succède à une œuvre réaliste et ainsi de suite. C'est Salammbô après Madame Bovary ; c'est l'Education sentimentale après Salammbô; c'est la Tentation de Saint Antoine après V Éducation sentimentale, et c'est Bouvard et Pécuchet après la Tentation de Saint Antoine. L'alternance est constante. Et elle n'est pas fortuite. Dans sa correspondance c'est autant du roman qu'il fera que de celui qu'il fait, c'est plus du roman qu'il fera que de celui qu'il fait qu'il aime à parler; et c'est tou-
jours un roman d'un esprit tout différent qu'il se propose d'écrire après que celui qui est en train sera fini. L'accès romantique lui inspire invinciblement le désir d'une crise réaliste et réciproquement. L'imagination satisfaite, et avant même qu'elle le soit, le besoin du réel se fait sentir d'autant et avec recrudescence; le besoin du réel satisfait et avant même qu il le soit, l'imagination réclame sa part et on la lui promet avec ardeur. Il y a là deux tyrannies intérieures en sens contraires.
Cela se voit et dans ce qu'il fait et dans ce qu'il lit. Lisant le Rouge et le Noir, il s'écrie : « Je trouve cela mal écrit et incompréhensible comme caractères et intentions,... c'est ce bon Sainte-Beuve qui a mis ça à la mode. On se pâme d'admiration devant des talents qui ont pour toute recommandation d'être obscurs. Je n'ai rien compris à l'enthousiasme de Balzac pour un pareil écrivain. » Jugement un peu ridicule, sans doute ; mais ce que j'y vois surtout c'est ceci : en présence d'une œuvre réaliste Flaubert est choqué surtout de ce qu'elle ne soit pas écrite. « Mal écrit,... un pareil écrivain.... » Il ne peut pas lire cinq cents pages d'observations morales écrites en style froid et terne. Le romantique s'indigne, exactement, du reste, comme Victor Hugo s'est indigné contre le même livre et pour mêmes raisons. Et cela lui ferme les yeux sur l'étonnante vérité psychologique.
En sens inverse, lisant les Misérables, il s'écrie : « Les Misérables m'exaspèrent et il n'est pas permis d'en dire du mal. On a l'air d'un mouchard.... Moi qui ai passé ma vie à l'adorer je suis présentement indigné. Il faut que j'éclate.... Je ne trouve dans ce
SON TOUR D ESPRIT ET SES IDEES. 3a
livre ni vérité ni grandeur. Quant au style, il me semble volontairement incorrect et bas. C'est une façon de flatter le populaire.... Et des types tout d'une pièce comme dans les tragédies ! Où y a-t-il des prostituées comme Fantine, des forçats comme Valjean et des hommes politiques comme les stupides cocos de l'A. B. G.?... Ce sont des mannequins, des bonshommes en sucre, à commencer par Monseigneur Bienvenu.... »
Il n'a pas tout le tort; mais voyez-vous, surtout, le réaliste en présence d'une œuvre romantique et que le souci du réel, de la vérité empêche de goûter le genre de plaisir que l'œuvre est faite pour donner. Qui va songer à chercher de la vérité psychologique dans Victor Hugo? Mais Flaubert en a besoin et qu'il n'en trouve point cela lui ferme les yeux sur la beauté épique de l'œuvre, à ce point qu'il va jusqu'à la trouver écrite en style incorrect et bas, ce qui décidément est un peu étrange. Le réaliste a empêché le romantique d'admirer ou de se laisser séduire.
Et cela aide à comprendre pourquoi Flaubert a un sens critique si douteux, si confus et, tranchons le mot, si obtus. Il a toujours en lui — sans compter son orgueil quand il s'agit d'un contemporain et personne ne fut plus « auteur » que Flaubert, — il a toujours en lui quelque chose qui l'empêche de se livrer, et c'est son réalisme quand il s'agit d'une œuvre romantique, et c'est son romantisme quand il s'agit d'une œuvre réaliste, et c'est le conflit de ces deux tendances de temps en temps, peutêtre toujours.
Une seule idée littéraire a été très fixe chez lui, et aussi très suffisamment nette, et aussi très forte et énergique, parce que, comme je l'ai dit, c'était un sentiment devenu une idée. Il a affirmé opiniâtrement que la littérature devait être « impersonnelle », c'est-à-dire que l'auteur ne devait jamais apparaître dans son œuvre, jamais y faire confidence de ses sentiments, de ses idées, de ses convictions, jamais y parler comme d'homme à homme, jamais, même indirectement, faire entendre ou soupçonner par elle quels peuvent être ses convictions, idées, sentiments ou états d'âme.
On sait assez que cette idée, il l'a cent fois répétée, retournée sous toutes ses formes, aux dernières années de sa vie, dans sa correspondance avec George Sand; mais il faut remarquer qu'il l'a toujours eue. C'est en i852 qu'il écrit : « Bovary aura été un tour de force inouï, dont moi seul jamais aurai conscience : sujet, personnages, effet, etc., tout est hors de moi.... Je crois, du reste, qu'en cela je suis dans la ligne. Ce que vous faites n'est pas pour vous, mais pour les autres; l'art n'a rien à démêler avec l'artiste. Tant pis s'il n'aime pas le rouge, le vert ou le jaune. Toutes les couleurs sont belles. Il s'agit de les peindre. » — C'est en i85a qu'il écrit encore : « ... tu prendras en pitié l'usage de se chanter soi même. Cela réussit une fois, dans un cri ; mais quelque lyrisme qu'ait Byron par exemple, comme Shakespeare l'écrase à côté avec son impersonnalité surhumaine! Est-ce qu'on sait seulement s'il était triste ou gai? L'artiste doit s'arranger de façon a faire croire à la postérité quil na pas vécu.
Moins je m'en fais une idée et plus il me semble grand. Je ne peux rien me figurer sur la personne d'Homère, de Rabelais, et quand je pense à Michel- Ange je vois de dos seulement un vieillard de stature colossale sculptant la nuit aux flambeaux. » — C'est en i854 qu'il écrit tout de même : a La personnalité sentimentale sera ce qui plus tard fera passer pour puérile et un peu niaise une bonne partie de la littérature contemporaine. Que de sentiments, que de tendresses, que de larmes! Il n'y aura jamais eu de si braves gens. Il faut avoir avant tout du sang dans les phrases et non de la lymphe.... La fable des Deux Pigeons m'a toujours plus ému que tout Lamartine; mais si La Fontaine avait dépensé d'abord sa faculté aimante dans l'exposition de ses sentiments personnels, lui en serait-il resté suffisamment pour peindre l'amitié de deux oiseaux?... »
Cette idée est chère à Flaubert, d'abord parce qu'elle est chez lui un sentiment et tient à son caractère; ensuite parce que c'est une idée de réaliste; enfin parce que rien dans le romantisme de Flaubert, dans la manière dont il entend le romantisme, ne la contrarie.
Cette idée tient à son caractère ; elle est une forme de sa timidité orgueilleuse, de sa susceptibilité ombrageuse. Il n'aime pas qu'on s'occupe de lui, il n'aime pas occuper de lui les autres. Il ne se livre pas; il n'ouvre pas sa porte à tout venant. Noli me ia/igere; et par conséquent n'allons pas au-devant du contact. Il est impersonnel parce qu'il est distant. La littérature personnelle lui paraît une forme particulière de la prostitution.
Et cette idée est une idée de réaliste : le fond de l'art réaliste, c'est un effort pour se dépersonnaliser, pour se « soumettre à l'objet », pour n'être qu'un peintre qui voit bien et qui peint exactement. Pour cela il serait bon de ne pas sentir. Sentir en regardant aboutit avoir les choses, non comme elles sont, mais comme on voudrait les voir. L'impassibilité est une condition du réalisme. Tout au moins, puisqu'on sent toujours, faisons au moins comme si nous ne sentions pas, et, en tout cas, ne montrons point que nous sentons. Ne lâchons point la bride à nos sentiments en peignant ceux des autres. Cette intervention de nous-mêmes à travers la mêlée de nos personnages changerait complètement le caractère de notre peinture. Les plans seraient confondus et la perspective faussée; car il adviendrait que, tantôt il y aurait choses vues de loin, pour que l'ensemble en soit bien saisi, chacune à sa place et dans sa proportion juste; tantôt rapprochement brusque quand, pour ainsi parler, nous nous jetterions au milieu d'elles et nous mêlerions à elles. Un artiste réaliste est donc forcément impersonnel ; il est réaliste parce que sa personnalité ne le domine" et ne le tyrannise point, et son art même l'oblige et l'habitue à faire abstraction de sa personnalité. A lire Le Sage on ne sait rien de Le Sage, sinon que c'est un homme qui voit bien et qui écrit bien.
Et enfin ce que Flaubert avait de romantisme, la manière dont il était romantique ne contrariait nullement cette idée, ne l'empêchait aucunement de l'avoir. J'ai dit qu'il était romantique moins l'horreur du réel, moins le désir d'échapper à la réalité. J'ai
dit qu'il était romantique par l'imagination beaucoup plus que par la sensibilité. Dès lors, ni il ne sent le besoin d'épancher ses sentiments dans ses livres, ni son imagination n'a besoin du rêve, de la rêverie, de la « songerie », où toujours la personnalité se retrouve et même où elle s'étale de tout son cœur. Son imagination n'a besoin que ch- vastes horizons et de lumière, ou de fictions lugubres et violentes, et dans ces cas, sans doute il faut créer et non plus seulement regarder et voir, mais il est absolument inutile d'intervenir de sa personne et de pousser son « moi » au dehors et de le verser dans ses écrits.
Voyez ce livre, dont il a rêvé, ce livre « métaphysique et à apparitions ». Il l'attirait, parce qu'il était puissant et sombre et l'auteur de la Tentation a toujours eu quelque projet d'Apocalypse; mais il y a renoncé parce qu'il eût été trop personnel, et que force eût bien été que ce fût Flaubert lui-même et son être le plus intime que Flaubert mît par le menu dans son livre. Il a reculé, moitié par principe, moitié, comme on l'a vu, par une sorte de répulsion.
La littérature personnelle lui était donc odieuse naturellement, et ce qu'il avait de réaliste le confirmait dans cette aversion et ce qu'il avait de romantique n'était pas de nature à vaincre ni à atténuer ce dégoût. De là est résulté ce phénomène singulieren apparence d'un romantique ennemi déclaré et même furieux de la littérature personnelle, sans cesser d'être romantique, alors que le romantisme semble n'être que la littérature personnelle elle-même et est défini d'ordinaire et se définit lui-même assez souvent par ce mot. C'est que le romantisme est
cela d'abord; mais est aussi autre chose , et que c'est cela que Flaubert en a laissé et cet « autre chose » qu'il en a pris.
Très conforme en cela au mouvement de son temps, d'accord avec le groupe de i85o et marchant du même pas, seulement avec plus de décision. Car la transition entre l'âge romantique et l'âge réaliste consiste précisément en ceci que parmi les derniers venus du romantisme ceux qui n'étaient pas de simples esprits à la suite ont conservé tous les goûts romantiques, sauf le besoin d'échapper au réel et de le fuir. Mais c'était garder tout du romantisme sans en avoir l'âme. Et en effet, les Gautier et les Lecomte de l'Isle n'ont que l'enveloppe, en quelque sorte, du romantisme, l'écorce brillante et lustrée et splendide; et le fond, plus ou moins, leur en échappe. — Et alors vient peu à peu, chez les artistes puissants, le besoin d'avoir un fond à leur tour et une substance ; et ils les trouvent dans la réalité. Et pendant quelque temps, selon leur goût ou leur manque de goût, ou ils revêtent la réalité des couleurs, des splendeurs et des pourpres du style romantique, et cela fait des œuvres hétérogènes ; — ou, plus avisés, ils vont chercher des réalités encore, mais des réalités lointaines, exotiques ou antiques, qui, à cause de leur éloignement, supportent l'enveloppe et le revêtement romantiques, et c'est ce qu'a fait si souvent Lecomte de l'Isle; — ou ils font deux parts : l'une pour le réalisme, pour la réalité proche, en la revêtant de la forme sobre et précise qui lui convient; l'autre pour les réalités lointaines, et, quand ils en sont à celles-ci, ils rentrent dans le
droit d'user de tout l'éclat et de tous les procédés du style romantique; et c'est ce départ qu'a fait Flaubert et d'après ce départ qu'il a comme distribué ses ressources.
Et enfin un temps viendra où, le fond emportant la forme et l'entraînant dans sa chute quand il tombe, l'aversion pour le réel disparaissant fera disparaître le style romantique lui-même, et où il n'y aura plus que des œuvres proprement réalistes avec le style dépouillé nu et nerveux qui leur convient.
Pour en revenir à Flaubert seul, le romantisme qui était en lui devait en faire une manière de Lecomte de l'Isle en prose; le réalisme qui était en lui devait en faire une manière de Le Sage , plus pénétrant, plus vigoureux et plus amer : a II y a en moi deux bonshommes distincts, un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d'aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l'idée ; un autre qui creuse et qui fouille le vrai tant qu'il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu'il reproduit. Celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l'homme. » — Il a obéi à cette double nature, comme un être qui vivait d'une vie intérieure trop forte pour sacrifier ou refouler un seul de ses instincts. Il a suivi avec fermeté ces deux chemins, toujours attiré vers l'un quand il suivait l'autre, toujours ramené au premier quand il avait longtemps marché dans le second, n'entre-croisant pas du reste, ou fort peu, parce que, très artiste, il avait un sentiment très vif de l'unité de ton nécessaire à l'œuvre d'art.