LE ROMANTIQUE : SALAMMBO
Salammbô, la Tentation de Saint Antoine sont comme l'aboutissement de ce rêve d'Orient qui obséda Gustave Flaubert toute sa vie. Ils sont tout le romantisme de Flaubert et ils le caractérisent. Le romantisme de Flaubert consistait à évoquer de grands paysages où la documentation avait une part, les souvenirs une autre et le rêve une autre encore et la principale. Il y a des paysages d'Orient antique dans sa correspondance, de très bonne heure, dès i85i :
« J'ai passé trois fois par Eleusis. Au bord du golfe de Gorinthe, j'ai songé avec mélancolie aux créatures antiques qui ont baigné dans ces flots bleus leurs corps et leurs chevelures. Le port de Phalère a la forme d'un cirque. C'est bien là qu'arrivaient les galères à proue chargées de choses merveilleuses, vases et courtisanes. La nature avait tout fait pour ces gens-là, langue, paysage, anatomies et soleils; jusqu'à la forme des montagnes qui est comme sculptée et a des lignes architecturales plus que partout ailleurs Avoir choisi Delphes pour y
mettre la Pythie est un coup de génie. C'est un paysage à terreurs religieuses, vallée étroite entre deux montagnes presque à pic, le fond plein d'oliviers noirs, les montagnes rouges et vertes, le tout garni de précipices, avec la mer au fond et un horizon de montagnes couvertes de neige.... La route de Mégare à Corinthe est incomparable : le sentier taillé à même la montagne, à peine assez large pour que votre cheval y tienne à pic sur la mer, serpente, monte, descend, grimpe et se tord aux flancs de la roche couverte de sapins et de lentisques. D'en bas vous monte aux narines l'odeur de la mer ; elle est sous vous, elle berce ses varechs et bruit à peine; il y a sur elle, de place en place, de grandes plaques livides comme des morceaux allongés de marbre vert, et derrière le golfe s'en vont à l'infini mille découpures des montagnes oblongues à tournures nonchalantes. En passant devant les roches scirroniennes où se tenait Scirron, brigand tué par Thésée, je me suis rappelé le vers du doux Racine :
Reste impur des brigands dont j'ai purgé la terre.
Etait-ce couenne, l'antiquité de tous ces braves gens-là! Il n'y a qu'à voir au Parthénon, pourtant, les restes de ce qu'on appelle le type du beau. S'il y a jamais eu au monde quelque chose de plus vigoureux et déplus « nature », que je sois pendu! Dans les tablettes de Phidias les veines des chevaux sont indiquées jusqu'au sabot et saillantes comme des cordes. Quant aux ornements étrangers, peintures, colliers en métal, pierres précieuses, etc., c'était prodigué. Ça pouvait être simple, mais en tous cas c'était riche. »
Toute l'inspiration première de Salammbô et même de la Tentation est dans cette page : goût de l'Orient et de l'Orient antique, besoin de l'évoquer et de le faire revivre, sentiment profond de la couleur, du relief et des senteurs, goût des splendeurs et du faste descriptif, goût du mystérieux et de l'horreur sacrée des religions antiques, souci du détail matériel très précis et très accusé et très exact au milieu même de l'éclat et des reluisances, mépris de ceux qui ont simplifié et adouci tout cela, au lieu de le surcharger de couleurs, de « richesses » et d'ornements. L'imagination de Flaubert à la fois comprend l'Orient antique et le refait plus somptueux, plus ruisselant de lumières, plus aveuglant, plus encombré d'un « luxe barbare », comme dit Virgile, que sans doute il n'a été. C'est l'antiquité vue par Lecomte de l'Isle, qui, après tout, peut-être la voit bien; mais enfin c'est tout à fait l'antiquité des romantiques; c'est Salammbô. — Salammbô vivait dans le cerveau de Flaubert dès i85i.
Voyez encore comme il parle du romantisme comme étant son fond même et sa « nature ». Il est vrai que c'est au moment où il écrit Madame Bovary et il n'a jamais de démangeaison romantique plus vive que quand il écrit un livre réaliste; mais enfin voyez ce qu'il en dit : « Ce qui m'est naturel à moi, c'est le non naturel pour les autres, l'extraordinaire, le fantastique, la hurlade philosophique, mythologique. Saint Antoine 1 ne m'a pas demandé le quart de la tension d'esprit que Bovary me cause; c'était
1. Il avait écrit, non publié, une première rédaction de Saint Antoine avant Madame Bovary, vers 1846 (voir supra, 1).
un déversoir; je n'ai eu que plaisir à écrire et les dix-huit mois que j'ai passés à en écrire les cinq cents pages ont été les plus profondément voluptueux de ma vie. »
Et il redouble et renchérit en ce sens : « De l'air, de l'air, les grandes tournures, les larges et pleines périodes se déroulant comme des fleuves, la multiplicité des métaphores, les grands éclats du style, tout ce que j'aime enfin!.. »
Oui, le romantisme descriptif; le romantisme non sentimental et élégiaque ; le romantisme non médiéval et néo-chrétien, mais le romantisme de la couleur et des rythmes; le romantisme pictural, . sculptural et musical; le romantisme qui, par ces tendances-ci, fut toujours attiré soit vers l'Orient, soit vers l'antiquité comprise à la manière d'Homère ou des Alexandrins et ayant encore ainsi quelque chose d'oriental; le romantisme qui commence aux Orientales de Victor Hugo et qui se continue par une bonne partie de Théophile Gautier, par une partie considérable de Gérard de Nerval, par la partie essentielle de Lecomte de l'Isle; le romantisme des « vers spacieux et marmoréens »* et des périodes spacieuses et marmoréennes, c'est le romantisme de Flaubert; et c'est de lui que sont nées Salammbô et la Tentation de Saint Antoine.
« Je suis las des choses laides et des vilains milieux.... Je vais pendant quelques années peut-être vivre dans un sujet splendide et loin du monde moderne, dont j'ai plein le dos. Ce que j'entreprends est insensé et n'aura aucun succès dans le public.