‹ Flaubert, sa vie, son caractère, et ses idées avant 1857Chapitre 11 sur 28 · FLAUBERT. — NOVEMBRE · texte numérisé non relu

FLAUBERT. — NOVEMBRE

Il y a quelques raisons pour faire commencer notre seconde partie (1) en janvier 1840; car cette date, en tant qu'elle coïncide avec sa sortie du collège, marque vraiment une étape dans la vie de Flaubert.

Émancipé désormais d'une contrainte péniblement supportée, n'ayant plus à compter avec ceux qu'il nommait des « tyrans » et qu'il se figurait sans cesse occupés à combattre, au moral et au physique, son indépendance naturelle, il éprouva d'abord un grand soulagement (2). Une existence nouvelle semblait s'ouvrir à lui. A la monotonie des études classiques, régulièrement distribuées par classes et programmes fixés d'avance, succédait l'imprévu d'un avenir dont les péripéties ne lui étaient jamais apparues qu'entourées de mystère, mais où il entrevoyait en tout cas une liberté plus complète. En fait, cet avenir lui réservait, nous le verrons, des tristesses et des souffrances moins imaginaires que celles dont il avait auparavant ressenti les atteintes. On peut expliquer par là que son pessimisme se soit prolongé au delà de sa vingtième année et que cette disposition d'esprit, commune à tant de jeunes gens de son âge, soit devenue chez lui caractéristique en raison

(1) La Tentation de saint Antoine, commencée vers 1845, fut achevée en 1849. Elle rentre ainsi dans les limites de la période qui nous occupe et peut servir à la caractériser. Toutefois, je n'étudierai cette œuvre que dans la troisième partie, les faits qui s'y rapportent étant liés directement à une évolution ultérieure des théories littéraires de Flaubert.

(2) « Comme on respire, s'écrit-il : ouf! » {Lettre inédite, 14 mars 1840).

même de sa persistance. Tel nous avons dépeint Télève de rhétorique ou de philosophie, tel à peu près nous retrouverons rétudiant en droit : la seule difïérence est que celui-ci, pour se plaindre, invoquera des motifs plus graves que Fautre. On était tenté de sourire à son scepticisme, de voir quelque verbiage dans ses tirades morales ou métaphysiques. L'aventure de Trouville, la seule vraie désillusion qu'il eût encore subie, pouvait à la longue s'atténuer : quelle importance aurions-nous accordée aux chagrins d'amour d'un enfant, si les faits ne nous avaient appris que le souvenir en restait vivant dans la mémoire de l'homme? Au contraire, une suite de circonstances douloureuses, et cette fois parfaitement réelles, vinrent l'accabler entre 1840 et 1848, oftrant par là même à sa mélancolie la justification dont elle manquait. On comprend dès lors que jugeant de plus loin et par comparaison, et reconnaissant à sa désolation une valeur exacte, il ait pu très sincèrement écrire en 1857 à M^^^ Leroyer de Chantepie : « Gomment s'est passée votre jeunesse? La mienne a été fort belle intérieurement'^ j'avais des enthousiasmes que je ne retrouve plus, hélas, des amis qui sont morts ou métamorphosés; une grande confiance en moi, des bonds d'âme superbes, quelque chose d'impétueux dans toute la personne; je rêvais l'amour, la gloire, le beau. J'avais le cœur large comme le monde et j'aspirais tous les vents du ciel. Et puis, peu à peu, je me suis racorni, usé, flétri » (1).

En effet, malgré bien des heures de désespoir et de lassitude, cette jeunesse, il devait l'avouer, s'était écoulée tout entière dans « une serre idéale » où, comme il dit, « la poésie lui chauffait l'embêtement de l'existence au soixante-dixième degré Réaumur » (2). Sa verve et son entrain, les fictions dont il peuplait si facilement ses rêveries, l'affection de ses amis, le bonheur calme et pénétrant de la maison paternelle, sa santé enfin, tout cela, sans qu'il s'en rendît compte, aurait dû faire

(1) Corresp., III, 108 (4 novembre tSS't).

(2) Corresp., II, 73 (1" février 1852)*

contrepoids aux crises desa « maladie noire » (i). Il le comprit trop tard, et c'est seulement quand ces causes de félicité disparurent qu'il en apprécia les bienfaits. Se reportant en arrière, il vit bien alors que le découragement des Mémoires d'un fou avait été un contresens : <( Étions-nous gais autrefois, écrivaitil à Chevalier, et nous croyions-nous tristes ! » (2) Mais au moment même où il parlait de la sorte le contresens devenait, par suite des événements, une amère vérité. Entre la tristesse irréelle de ses dix-huit ans, et la tristesse fondée qui finit par l'envahir, il y eut juste place pour le regret de n'avoir pas mieux joui de la vie, quand elle se présentait facile et heureuse. Accoutumé à croire l'existence mauvaise avant de la connaître, il n'eut pas le temps de réagir contre ce préjugé : déjà des faits positifs venaient lui prêter un nouvel appui ; il fut donc la première victime de la comédie qu'il s'était jouée à lui-même, et du mensonge dans lequel il avait volontairement vécu. Des contrariétés, des malheurs palpables le frappèrent, mais ne le surprirent pas. L'habitude de prévoir, sans motifs, les larmes après le rire, l'avait préparé à tout. Il n'y vit que la confirmation de son pessimisme et, dès longtemps résigné à celui-ci, l'ayant d'avance accepté comme une attitude conforme aux conditions de la destinée humaine, il fut seulement entraîné à s'y abandonner davantage. Se donnant tort pour le passé il se trouva, sans transition, avoir raison pour le présent; aussi nul changement fondamental n'apparaît-il dans son caractère ; à très peu de choses près, sa façon de comprendre et de juger la réalité extérieure restera celle que nous avons décrite dans notre première partie. Ses tendances, ses goûts s^af Armeront, sans varier dans leur nature véritable. Il adoptera seulement une conduite légèrement différente et mieux faite pour lui éviter à l'avenir d'autres désillusions.

Mais par cela même que ses maux imaginaires se doublaient alors de maux réels et que sa souffrance provenait d'une bles-

(1) Corresp.^ III, 153 (1859) : « .lai eu la maladie noire au plus fort de ma jeunesse, pendant dix-huit mois, et j'ai failli en crever ».

(2) Corresp.^ I, 192 (avril 1847).

sure moins superficielle il fallait que la croyance consolatrice dont il avait fait très tôt son soutien moral prît désormais une consistance plus hoinogène et reposât sur des fondements plus solides. Nous pouvons donc nous attendre à voir ses idées d'art exprimées avec une conviction plus ardente, et sous une forme aussi plus réfléchie. Des liens si étroits rattachent son esthétique à sa psychologie que Tune se précise et se développe parallèlement aux transformations occasionnelles de la seconde. Partant, il est nécessaire d'examiner en premier lieu par suite de quelles circonstances biographiques son pessimisme s'est maintenu, mais en se renforçant ; et la contre-partie de cette étude sera l'analyse des principes et théories littéraires qui figurent dans la Correspondance à la même époque comme étant l'aboutissement, et je dirais volontiers « le produit de réaction », de ce pessimisme.

Flaubert n'était pas encore bachelier et, quittant officiellement le collège le 31 décembre 1839(1), il lui restait à obtenir son diplôme. Il demeura jusqu'au mois d'août 1840 à l'Hôtel-Dieu de Rouen.

L'examen l'inquiétait beaucoup. Un peu jaloux de ses camarades qui l'avaient passé avec succès, il pensait naïvement : « Quand j'en serai là, je me regarderai comme un Dieu! ))(2) Chevalier lui prêta ses cahiers de philosophie, de mathématiques et de physique; ils lui furent d'une grande utilité puisqu'il ne suivait plus les cours (3). Plein d'une belle ardeur, il se mit résolument à la besogne : « Tu ne te figures pas une vie comme la mienne, écrit-il à son ami; je me lève tous les jours à 3 heures et je me couche à 8 heures 1/2, je travaille toute la journée. Encore un mois comme ça, c'est gentil ! Je passerai le plus tôt possible, vers le 5 août à peu près. Il m'a fallu apprendre à lire le grec, apprendre par cœur Démosthène et deux chants de r//zWe, la philosophie oii je reluirai, la physique,

(1) Sur cette date, voir plus haut, l'^ partie, page 26.

(2) Lettre inédite à Chevalier, 20 octobre 1839.

(3) Lettre inédite, 14 mars 1840.

l'arithmétique et quantité assez anodine de géométrie; tout cela est rude pour un homme comme moi, qui suis plutôt fait pcir lire le Marquis de Sade que des imbécillités pareilles. Je compte être reçu, puis après...? » (1)

Il le fut en eflet; de sorte que dès le mois d'août 18401a question se posa nettement du choix d'une carrière. Une carrière : autant dire une ligne de conduite fixe, un chemin tout tracé, sans surprises, une nécessité à laquelle on accepte de se plier une fois pour toutes sans possibilité raisonnable de s'y soustraire ensuite; une carrière, c'est encore la vie considérée sous son aspect pratique, inévitable; tout le monde suit une carrière; raisons plus que suffisantes pour le détourner d'en adopter une ! N'oublions pas qu'il avait longtemps rêvé une existence entièrement conforme à ses goûts, capable de répondre à la fantaisie de ses aspirations, et qu'avec deux ou trois camarades il se croyait sincèrement digne d'une destinée différente de la destinée commune : « Il y a une chose, lui écrivait Alfred Le Poittevin, qui me fait une indicible impression, c'est quand on me demande à ton propos : A quelle carrière se destine votre ami? ^) (2) Leur opinion sur ce point était identique : c'est à Flaubert que LePoittevin dédiait ces vers, écrits sur lui-même :

J*ai connu quelque part un jeune homme, un poète, Qu'à vivre comme un autre on voulut façonner. Il disait : j'en mourai » (3) etc..

Nul doute que l'exemple d'un ami plus âgé, poussé par sa famille à étudier le droit qu'il abhorrait, voyant déjà le moment venu d'entrer comme avocat au barreau de Rouen, et se révoltant d'avance à cette déplaisante perspective, n'ait beaucoup contribué à développer chez lui le mépris de tout ce qui ressemblait à une profession définie et classée dans l'opinion publique. Il ne se sentait de vocation que pour la littérature : et

H) Lettre inédite : « A la deuxième heure du jour, le neuvième jour des calendes de juillet, mardi, jour de Mars, 1840 ».

(2) Lettre inédite de Le Poittevin à Flaubert (mai 1845).

(3) Inédits, sans date. J'ai reproduit ailleurs, dans mon étude sor Le Poittevin, cette poésie tout entière.

le fanatisme qu'il témoignait déjà se rehaussait probablement de cette idée que la littérature, aux yeux de beaucoup de gens, passe pour incapable de donner une position (1). LeD'^Flau-' bert, raconte M. Du Camp, avait sur ce point des théories très arrêtées. Est-ce seulement plus tard (2) que son fils lui avoua sa ferme résolution de n'être jamais qu'écrivain? Nous ne le savons pas au juste ; mais il est certain que la question de son avenir avait été agitée même avant le baccalauréat. On avait décidé de l'envoyer, comme Le Poittevin et Chevalier, à Paris, pour y faire son droit. Depuis plus d'un an il y songeait (3). Cette fois l'événement était tout proche : contrairement à ce qu'on pouvait attendre il céda, sans rien déclarer nettement de ses projets.

Ce silence est d'ailleurs assez explicable. Profondément découragé, nous avons vu qu'il doutait parfois de lui-même et se demandait anxieusement, malgré son amour-propre, s'il portait en lui l'étoffe d'un artiste. Sa soumission était le résultat inévitable d'une jeunesse presqu'exclusivement vécue par l'imagination. Très clairvoyant et déjà très fin psychologue, il ne se dissimulait pas qu'il venait de dépenser le plus clair de son énergie à l'édification de châteaux en Espagne, toujours ruinés par les circonstances. Au début, il avait cru de très bonne foi échafauder sur des bases solides son rêve de la vie : puis, l'expérience aidant, une sorte de dédoublement s'était fait en lui : tout en continuant à bâtir des palais pour y loger ses chi-

(1) Louis Bouilhet, dans Le poète aux étoiles (Festons et Astragales, édit Lemerre, p. 111) et surtout dans sa comédie, L'oncle Million, a repris et développé ce préjugé courant. 11 n'est pas invraisemblable de supposer que le souveûir des contrariétés auxquelles la vocation de son ami Flaubert avait été soumise l'ait inspiré. La tirade de M. Rousset {Oncle Million^ acte I, scène ix) rappelle les paroles du D"" Flaubert rapportées par Du Camp, Souv. Litt., I, 219.

(2) En 1845, d'après Du Camp, ibid., I, 220. Il est certain en tous cas que Flaubert dissimula longtemps sa vocation : « Pendant dix ans, écrivait-il, je me suis caché d'écrire pour m'épargner une raillerie possible. » {Corresp., I, 166; 1846).

(3) • Mon existence que j'avais rêvée si belle si poétique, si large, si amoureuse, sera comme les autres monotone, sensée et bête. Je ferai mon droit, je me ferai recevoir, et puis j'irai pour finir dignement vivre dans une petite ville de province, comme Yvetot ou Dieppe, avec une place de substitut ou de procureur du Roi. » {Corresp., I, 25 ; février 1839.)

mères, il savait se donner à lui-même la comédie ; conscient de construire sur le sable, il n'apportait plus à ce jeu favori qu'une ardeur de commande, n'en attendant rien d'autre que l'effondrement. Mais ses forces s'y étaient épuisées autant que sa confiance. Pour entreprendre maintenant une œuvre sérieuse et durable, pour entrer en lutte avec la réalité, il n'avait plus ni volonté ni courage. (( Ma vie est vide, écrivait-il à Chevalier (1), mon cœur ne l'est pas moins... Je n'ai plus ni convictions, ni enthousiasme, ni croyance ; j'aurais pu, si j'avais été bien dirigé, faire un excellent acteur ; j'en sentais la force intime ; et maintenant je déclame plus pitoyablement que le dernier gnaffe, parce que j'ai tué à plaisir la chaleur ; je me suis ravagé le cœur (2) avec un tas de choses factices et de bouffonneries infinies ; il ne poussera dessus aucune moisson ».

Faible et irrésolu, lorsqu'en 1840 il fallut pour tout de bon prendre un parti, s'il accepta d'être dirigé vers les carrières juridiques, ce fut beaucoup par indifïérence et par apathie. Son père le lui conseillait, le voulait pour lui, car lui-même ne savait pas très bien où se fixer ; il prit, dit un critique (3), le droit comme autre chose, n'y ayant pas plus de goût que pour la médecine ou la pharmacie. Mais céder n'implique pas toujours se résigner. Il suffit de lire ce fragment d'une autre lettre inédite à Chevalier (4) pour juger de ses révoltes intérieures :

Me voilà, écrit-il, presque sorti des bancs, me voilà sur le point de choisir un état; car il faut être un homme utile, et prendre sa part au gâteau des rois en faisant du bien à l'humanité ! C'est une triste position que celle où toutes les routes sont ouvertes devant vous, toutes aussi poudreuses, aussi stériles, aussi encombrées et qu'on est là douteux et embarrassé sur leur choix. J'ai rêvé la gloire quand j'étais tout enfant et maintenant je n'ai même plus

{{) Lettre inédite, sans date; elle paraît être de 1839. Flaubert est encore aa collège ; il écrit à Chevalier pendant la durée d'une composition en vers latins,

et il ajoute : « heureux le jour où je f le collège au diable ! Encore un an,

et après, en route ! »

(2) Comparez Corresp., II, 59 (septembre 1851), à Louise Coiet : « Vous avez raison de dire que je n'ai pas de cœur : je me le sais dévoré à moi-même ».

(3) Faguet, Flaubert, p. 8.

(4) Fin 1839 ou commencement 1840.

l'orgueil de ma médiocrité...; quant à écrire, j'y ai totalement renoncé et je suis sûr que jamais on ne verra mon nom imprimé. Je n'en ai plus la force, je ne suis plus capable, cela est malheureusement ou heureusement vrai. Je me serais rendu malheureux,j'aurais chagriné tous ceux qui m'entourent en voulant monter si haut que je me serais déchiré les pieds aux cailloux de la route; il me reste encore les grands chemins, les voies toutes faites, les habits à vendre, les places, les mille trous qu'on bouche avec des imbéciles. Je serai un bouche-trou dans la Société, j'y remplirai ma place, je serai un homme honnête, rangé et tout le reste si tu veux, je serai comme un autre, comme il faut, comme tous, un avocat, un médecin, un sous-préfel, un notaire, un avoué, un juge, une stupidité comme toutes les stupidités, un homme du monde ou de cabinet, ce qui est encore plus bête; car il faudra bien être quelque chose de tout cela et il n'y a pas de milieu. Eh bien! j'ai choisi, je suis décidé, j'irai faire mon droit, ce qui au lieu de conduire à tout ne conduit à rien. Je resterai 3 ou 6 ans à Paris, à gagner des véroles, et ensuite ? Je ne désire plus qu'une chose, c'est d'aller passer toute ma vie dans un vieux château en ruines, au bord de la mer.

Au ton de cette page, on devine que, jusqu'au dernier moment, il avait espéré de Favenir une autre solution. Or par sa nature même et par les circonstances qui la provoquaient, la désillusion qu'il en éprouva dut l'afïecter beaucoup ; c'était en somme la première fois qu'il avait vraiment à considérer l'existence sous son aspect positif et en raison d'un intérêt direct et immédiat ; je suis donc tenté de croire que c'est aussi la première occasion sérieuse oii, toute affectation, tout parti pris mis à part, il constata le désaccord manifeste de ses rêves avec l'impérieuse nécessité des événements.

Par bonheur, l'examen terminé sans encombres, vinrent les distractions des vacances.

Ses parents lui avaient promis un voyage, et un ami du D^ Flaubert, le D^' Jules Cloquet, s'offrit à l'emmener dans les Pyrénées et en Corse.

« Je suis dans le plus grand embarras si je dois faire ce voyage, écrit Gustave à Chevalier ; la raison et mon intérêt m'y engagent ; mais mon instinct à qui j'ai coutume d'obéir, l'instinct des brutes (quoique j'aie une âme immortelle, une liberté morale, et

présentement un paletot et un bonnet de coton), l'instinct donc me dit que le voyage me plaît sans doute, mais le compagnon guère ; après tout, j'ai peut-être tort, grand tort ; pour ce qui est de son caractère et de son humeur il est excellent ; mais le reste?... (1) ».

Le reste, c'étaient sans doute l'entrain, l'enthousiasme, la facile exubérance d'une âme toujours vibrante comme la sienne, toutes dispositions qu'il pouvait à bon droit craindre de ne rencontrer pas chez un homme d'âge et chez un savant. Il hésitait à entreprendre un voyage dans des conditions telles que, ses impressions demeurant sans échos, il risquait de n'en pas jouir à son aise. Le départ eut lieu néanmoins au mois de septembre : ils visitèrent les Pyrénées, la Provence et la Corse où, dans un petit village, ils aperçurent la véritable Colomba (( qui n'était pas devenue une grande dame comme dans la nouvelle de Mérimée, mais une vieille femme grossie et raccourcie » (2). Ses appréhensions n'étaient pas justifiées; ses goûts et ses admirations cadraient à merveille avec ceux du D^ Cloquet; il n'eut au retour qu'à remercier son père et son frère de lui avoir procuré un pareil compagnon (3). La nature méridionale, la végétation, la lumière éclatante, tout cela était nouveau pour lui ; et nous comprenons sans peine l'étonnement et l'exaltation dont témoignent une ou deux lettres écrites alors à sa sœur (4) .

(1) Lettre inédite, juillet 1840.

(2) Corresp., I, 37 (Ajaccio, 6 octobre 1840).

(3) Corresp., I, 35 (Marseille, 29 septembre 1840). Le D' Cloquet avait, en 1835, entraîné Achille Flaubert dans un voyage en Ecosse {Lettre inédile à Chevalier^ 24 août 1835). M. Dumesnil {op. cit., pp. 48-49, 62, etc.), croit que le D' Cloquet, en sa qualité de médecin, a dû exercer une grande influence sur l'esprit de Flaubert, notamment pendant ce voyage de 1840. Mais j'ai étudié de près tous les documents qui le concernent et nulle part je n'ai trouvé trace de cette influence. L'induction de M. Dumesnil paraît un peu téméraire : il a tiré pour les besoins de sa thèse grand argument dune simple coïncidence : mais le fait que J. Cloquet était un médecin ne paraît pas avoir eu sa répercussion dans lesprit de son compagnon, ni dans les impressions qu'il put rapporter de Corse ou des Pyrénées. Faisant lui-même allusion à ce voyage, Flaubert écrivait cinq ans plus tard: « Voilà deux fois que je vois la Méditerranée ev épicier » {Corresp., I, 77 ; 1845). Le mot n'indique pas qu'il ait trouvé dans la compagnie du D^ Cloquet la satisfaction complète de ses goûts.

(4) Cf. Corresp.^ I, 37 (Ajaccio, 9 octobre).

Sa vocation littéraire fut d'ailleurs vivement stimulée par ce voyage. Rentré à Rouen vers le 1'^'" novembre, il se mit à en écrire, d'après des notesv prises ^n cours de route (1), la relation; celle-ci est malheureusement perdue (2), il n'en reste qu'un souvenir, le récit de son arrivée à Marseille ; encore a-t-il été modifié en 1850 (3), et l'on ne peut dire jusqu'à quel point il rappelle la rédaction primitive. Remarquons-le en passant, pour la première fois il s'exerçait dans une œuvre de pure description : il est par suite d'autant plus regrettable qu'on ne puisse comparer cet essai avec les autres fragments de la même époque. La question de savoir quel rôle y jouait son imagination, si sa personnalité y apparaissait mêlée à la vision objective de la nature ou si au contraire on y voyait déjà l'application timide de principes littéraires exposés seulement beaucoup plus tard, demeure, faute de documents, sans réponse.

Il est bien probable qu'il prit dès le mois de novembre 1840 sa première inscription de droit (4). Mais il continua comme par le passé d'habiter rHôtel-Dieu(5). Il écrit alors à Chevalier (6) : « Tu me dis de te dire quels sont mes rêves? aucun. Mes projets d'avenir? point. Ce que je veux être? Rien, suivant en cela la maxime du philosophe qui disait : « Cache ta vie et meurs. Je suis fatigué de rêves, embêté de projets, saturé de penser à l'avenir, et quant à être quelque, chose, je serai le moins possible. Mais, comme l'âne le plus pelé, le plus écorché, a encore quelques poils sur le cuir, comme la barrique la plus vide a encore quelques gouttes de vin au fond, je te dirai donc,

(1) Cf. A bord de la Gange, § 1 {Mélanges posthumes, p. 320).

(2) Ses notes de voyage seules ont été conservées.

(3) C'est le § VII de A bord de la Gange {Mélange posthumes, p. 330-331).

(4) Grâce à l'obligeance de M. le Secrétaire de la Faculté de droit de Paris, j'ai pu rechercher dans les archives de l'École la trace du passage de Flaubert. Son nom y est inconnu : sa fiche a été perdue ou détruite, de sorte qae je n'ai sur la date de ses inscriptions et de ses examens aucuns renseignements précis ; les lettres ne fournissent que des données assez vagues à cet égard.

(5) Il écrit de Rouen à Chevalier le 14 novembre 1840, les 14 janvier, 29 mars, 6 avril, 8 avril 1841 {Lettres inédites). La première lettre datée de Paris est du 16 mai (à Caroline Flaubert, Gorresp., I, 38).

(6) Lettre inédite, 14 janvier 1841.

mon bel ami, que cette année j'étudierai le noble métier que tu vas bientôt professer; je ferai mon droit, en y ajoutant une quatrième année pour reluire du titre de docteur : ut gradu doctoris illumhiatiis siml après quoi, il se pourra bien faire; que j'aille me faire Turc en Turquie, ou muletier en Espagne, ou conducteur de cbameaux en Egypte. Je me suis toujours senti de la propension vers ce genre d'être (1) ».

C'est toujours la preuve du même état d'esprit tourmenté et insatisfait. Il est évident que sa soumission aux volontés paternelles n'est qu'apparente; il s'est tout simplement réservé le temps de réfléchir, de mûrir ses projets, d'assurer son courage avant de déclarer nettement qu'il entend délaisser le droit pour la littérature.

Bien que nous ne songions pas à étudier sa vie jour par jour, il faut encore, avant d'arriver au moment de son départ définitif pour Paris, nous arrêter un instant. Le hasard voulut précisément que sur le point de changer d'existence, il pût revivre, de l'ancienne, résumés en quelques semaines, les meilleurs souvenirs qu'il en devait ensuite conserver. Chevalier allait revenir aux Andelys pour les vacances de Pâques; il invita Flaubert à l'y rejoindre. Rien d'extraordinaire à cela. Pourtant, l'idée de cette rencontre lui causa longtemps d'avance une émotion sincère. Depuis deux ans que Chevalier avait commencé son droit, ils s'étaient en effet à peine revus, en quelques rares occasions toujours trop rapides. Se retrouver aux Andelys, où tant d'heures joyeuses s'étaient écoulées pour eux en bouffonneries interminables, c'était, comme il l'écrivait, « se renouer à tout leur passé » (2). Un passé de la veille cependant; mais il semblait deviner que jamais plus dans la suite ils n'éprouveraient l'un et l'autre rien de comparable au bonheur qu'il leur avait

(1) Comparez ce passage tiré de A bord de la Cange, § l : « C'était fini, je sortais du collège; qu'ailais-je faire?j'avais beaucoup de plans, beaucoup de projets, cent espérances, mille dégoûts déjà; j'avais envie d'apprendre le grec; je regrettais de n'être pas corsaire. J'éprouvais des tentations de me faire renégat, muletier ou camaldule », etc.

(2) Lettre inédile, 29 mars 1841.

procuré. Aussi le voyons-nous, quelques jours avant le départ, recommander à Chevalier de se « retremper plus que jamais dans la blague » (1), faisant appel à leur exaltation juvénile, à leur assurance décidée, à ce mépris superbe de la vie pratique qui les avait autrefois rapprochés.

« Tu travailles, lui disait-il (2), tu as raison, car la science est encore la moins ennuyeuse des bêtises... Mais tu assaisonnes ensuite ta lettre de doléances que tu voudrais te persuader (sic), ce qui me fait craindre que dans peu de temps tu deviennes un homme sensé, admiré des pères de famille, raisonnable, moral, huître, très bien, fort sot. Nous ne pourrions plus sympathiser, et tu me regarderais comme un gamin trop décolleté, comme un pot à moutarde trop baveux ; quand tu me parles de la vie comme d'un temps d'épreuves, qu'il est doux de rêver un but, etc., j'aime à croire que tu as dit tout cela pour te f... de moi )). Pourtant, au moment même où il écrivait ces lignes, il songeait aussi à la nécessité de fixer un but à son existence ; et s'il ne faisait rien apparemment pour éviter de s'engager dans une voie contraire à sa vocation véritable, du moins cette préoccupation s'imposait à lui et ne cessait de le tourmenter. Le ton de sa lettre est un peu forcé (3) ; elle dénote une insouciance voulue en cette occasion, et montre bien son désir de goûter aux Andelys une joie sans mélange. Elle dut s'épancher librement, au cours de leurs dernières promenades en canot ou de leurs rêveries sur les vieilles ruines du Château-Gaillard ; mais quand à la fin d'avril il quitta son ami, il eut nettement

(1) Ibid.

(2) Ibid,

(3) Forcés aussi les plaisanteries et les calembours dont est remplie une autre lettre inédile du 6 avril 1841,écriteqiielques jours avant son départ : « Je composerai d'ici là quelques vers à ta louange que je te réciterai de loin comme dans les tragédies ; ça pourra bien être des vers sots, heureux si malgré toute ma peine et le zèle que j'y mettrai, j'arrive à faire des vers mi sel; tu trouves que c'est déjà assez vers durs comme cela (etc.. le jeu de mots se prolonge pendant deux pages). Voilà déjà que tu es ébahi; il faut t'attendra à bien d'autres. Tu vas en avoir, un hôte. Nous nous gaudysserons, pantagrueliserons à mort, buvant d'autant, tambourinant... Tu peux commander un feu d'artifice et 800.000.000 de kilos de pain pour les inondés du Midi, distribution qui sera faite par moi en signe de réjouissance. » etc.

conscience que quelque chose de son bonheur s'envolait avec la poussière de la route qui le ramenait à Rouen (1).

Dans les premiers jours de juillet seulement il se rendit à Paris (2), sans doute afin d'y préparer l'examen plus sérieusement qu'il ne pouvait le faire en travaillant seul loin de la Faculté (3).

(1) Corresp., I, 32 (22 avril 1841). C'est sans doute par suite d'une erreur typographique que cette lettre est datée de 1840. Chevalier n'est pas revenu aux Audelys cette année-là. J'ai sous les yeux une lettre inédite de juillet 1840 où Flaubert lui écrit: « C'est stupide de ne pas nous être vus depuis le mois de janvier,

06 trouves-tu pas? » Au contraire par la date (22 avril) la lettre publiée Corresp., (, 32, concorde parfaitement avec d'autres lettres de 1841. Je crois donc pouvoir faire sans hésiter la rectification.

Toute la lettre est à lire à propos de ces vacances passées aux Andelys. J'y relève encore cette autre phrase : « Je me rappellerai toute ma vie le délicieux voyage que je viens de faire».

(2) Lettre inédite, 26 juin 1841 : «Je te dirai que je pars jeudi de Rouen pour Paris où je resterai jusqu'à la fin du mois d'août ». Il descendit à l'hôtel de l'Europe, rue Le Pelletier, n" 5 (ibid.). D'après une autre lettre [Corresp., 1, 38), il y aurait fait déjà un premier séjour quelques semaines auparavant (16 mai 1841).

(3) Pendant ses études de droit, Flaubert n'a jamais habité Paris d'une façon complète : il y passait seulement quelques jours ou quelques mois, mais une jurande partie du temps restait encore à Rouen. Nous ne tiendrons pas compte de cette alternative. Voici, d'après les dates de ses lettres et des lettres à lui adressées par Le Poittevin,la suite à peu près complète de ses déplacements successifs :

/54/. Juillet et août : à Paris [Corresp. ^ I, 39, 41.— Lettre inédite à Chevalier,

7 juillet 1841).

Fin août, septembre : à Nogent, puis à Trouville [Lettre inédile à Chevalier, Trouville, 21 septembre).

Octobre, novembre et décembre : à Rouen {Lettres inédites à Chevalier

25 novembre-31 décembre 1841).

1842. Janvier, entre le l»»" et le 22 : à Paris {Lettres inédites à Chevalie?'). Dans une autre lettre inédite du 24 février 1842 il écrit : « Je passerai au mois d'avril 15 jours à Paris ». En effet, il retourne à Paris entre le 19 mars (cf. Corresp., 1,46) et le 10 avril, date à laquelle il écrit une lettre [inédite) à Chevalier; également pendant le séjour à Paris, une lettre à sa sœur, Corresp., 1, 43. Il revient quelques jours à Rouen, repart vers le 20 avril [ibid.), et passe à Paris mai (Corresp., l, 49; Il mai) et les premiers jours de juin [ibid. p. 51 et 53). Mais il est rentré à Rouen le 21 juin [Lettre inédite à cette date, écrite de Rouen à Chevalier). Il est encore à Paris dès le 3 juillet [Corresp., l, 54) jusqu'au milieu d'août environ [Lettre inédite de Le Poiltevin, adressée à Flaubert à Paris le 15 juillet. — De même Corresp., I, 56, Paris, 22 juillet; — ibid., 55, Paris,

26 juillet; — Lettre inédite à Chevalier, Paris, l»"- août; — Corresp., I, 58, Paris, 5 août; — Lettre inédite de Le Poittevin, adressée à Paris le 6 août).

Septembre et commencement d'octobre : Flaubert est à Trouville [Lettre inédite.

Peut-être avait-il entrevu la vie d'étudiant à travers les préjugés qu'il a critiqués plus tard chez M. Homais? En tous cas, il fut bientôt lassé d'en faire l'expérience. « Paris, écrit-il en juillet 1841, n'est pas un pays de Cocagne pour tout le monde et j'y mène une vie assez juridiquement sombre. La capitale pour les bons provinciaux est quelque chose de très amusant, rempli de cafés, de restaurants, de glaces, de spectacles et de becs de gaz qui éclairent beaucoup. On est vite fatigué de semblables merveilles; pour moi, j'en suis tanné » (1).

Ce dégoût ne fit que s'accentuer dans la suite. Et la caractéristique de ces deux ou trois années consacrées aux études juridiques est, dans l'ensemble, un état constant de tristesse et d'ennui. Comment l'expliquer, puisqu'au contraire son besoin tant de fois exprimé d'indépendance semblait devoir être satisfait dès l'instant qu'il se trouvait abandonné à lui-même, et débarrassé de la surveillance, toujours un peu gênante, de sa famille?

C'est que précisément, grâce à son imagination toujours prête à établir entre le présent et le passé des comparaisons fâcheuses, il ne tarda pas à regretter cette famille dont il était pour la première fois séparé. Sa mère, sa sœur surtout, le paisible foyer de l'Hôtel-Dieu, les plaisanteries dont il égayait « le public^)) du théâtre du billard, les jeux de son enfance, les mille petits riens dont son existence quotidienne était faite autrefois, tout son entourage lui manqua rapidement. Il est ainsi de ces impressions fugitives, de ces êtres familiers auxquels, sans le savoir, on s'habitue si bien qu'ils arrivent à faire partie intégrante de nous-mêmes et que leur absence, un jour, laisse au cœur un grand vide et une solitude douloureuse.

Trouville, 6 octobre), puis à Roueu (autre Lettre inédite à Chevalier, Rouen, 21 octobre). A partir du 12 novembre 1842 il paraît habiter Paris d'une façon continue jusqu'en août 1843 (voir les lettres publiées Corresp., I, pp. 59 à 68 ; j'ai aussi sous les yeux une série de Lettres inédites de Le Poittevin qui lui sont toutes adressées à Paris, rue de l'Est, les 15 et 26 novembre; 8, 15 et 30 décembre 1842; 18, 23 et 30 mars; 15 mai; 7 juin; 25 juillet; 18 août 1843; — et xxn^ Lettre inédite à Chevalier datée Paris, 11 mai 1843). En septembre 1843, nous trouvons enfin Flaubert à Nogent.

(1) Corresp., h *0 (juillet 1841).

— il5 —

Il avait retrouvé à Paris Chevalier et ï.e Poittevin, qui terminaient leur droit. La maison du docteur Jules Cloquet lui était ouverte. Au rond-point des Champs-Elysées hahitait la famille Collier, et il allait souvent revoir sa petite amie Gertrude, lui faire la lecture à voix haute, rappeler les souvenirs et les jeux d'antan (i) . 11 devait bientôt se lier avec Maxime Du Camp et Louis de Cornienin. 11 avait été enfin présenté au sculpteur Pradier, et fréquentait volontiers son atelier de PAbbatiale; il y rencontrait des hommes célèbres et se plaisait à discuter avec eux ou à les écouter, tandis que le maître, maniant la masse, le ciseau ou la râpe, faisait jaillir du marbre ses Psychés et ses Atalantes (2). Mais en dépit de ces nombreuses distractions, bien propres à combattre sa mélancolie, il continuait à se sentir très isolé. De la chambre où il étudiait, son rêve l'emportait à tout propos vers Rouen ou vers Trouville, et les visages aimés, les objets connus tourbillonnaient devant ses yeux entre les lignes du (^ode :

(( Que fais-tu, ma chère Carolo? Peinturelures-tu bien, pia-

(1) Cf. Corresp., I, pp. 41 43, 51. 60-61, 64, 69, etc. C'est très probablement à Gertrude Collier est qu'il fait allusion encore dans une lettre de 1846 à Louise Colet {Corresp. y I, 161). L'émotion de Flaubert en rapportant cette anecdote ferait penser qu'un moment la simple camaraderie qu'il témoignait à l'amie de sa sœur fut sur le point de se transformer en un sentiment plus profond. Voir à ce propos la lettre qu'il lui écrit en 1846 {Corresp., I, 183).

(2) « C'est une maison que j'aime beaucoup, écrit-il, où l'on n'est pas gêné et qui est tout à fait dans mon genre » {Corresp., I, 65; janvier 1843). Il y aperçut un jour Victor Hugo, ce Dieu de son enfance romantique, et le contempla d'abord avec étonnement, « comme une cassette dans laquelle il y aurait des millions et des diamants royaux ». Mais la première surprise une fois passée, il ne vit plus dans le poète « qu'un homme comme un autre, d'une figure assez laide et d'un extérieur assez commun; très poli et un peu guindé » {même lettre).

Dans une lettre inédite que lui écrivait Le Poittevin, le 6 août 1842, on lit encore : « As-tu été voir Gautier, avec qui tu devais lier connaissance? As-tu été le complimenter de son exaspération croissante contre les progrès de Tespèce humaine? Je parie bien que non, et qu'un sot amour-propre t'aura empêché de passer sa porte... » — Il est donc possible que les relations de Flaubert avec Gautier datent de cette époque. Mais aucun autre document ne permet de confirmer ce point. Les Souvenirs Littéraii'es ne rapprochent ces deux noms qu'un peu plus tard, vers 1847 où 1848. Notons enfin que c'est chez Pradier qu'il fit connais^ sance de Louise Colet. Le début de leurs relations est toutefois postérieur à l'époque que nous étudions ici.

notes-tu raide ! Vas-tu dans le bosquet avec Néo (son chien), Miss Jane et Maman, un livre et de Fouvrage dans ton tablier, t'asseoir sur le banc? Quel beau soleil il fait, comme je voudrais être avec vous (1). — Quand je pense à vous autres, au moins, quelque chose de bon et de doux me rafraîchit et me ranime ; mille tendresses gaies me reviennent au cœur et je vais de Tune à l'autre, vous regardant tous d'ici aller, venir, parler avec le son de votre voix, vous lever et vous asseoir dans vos habits que je connais. Ici par exemple, mon bon raton, j'ai dans les oreilles ton rire sonore et doux, ce rire pour lequel je me ferais crever en bouffonneries, pour lequel je donnerais ma dernière facétie, jusqu'à ma dernière goutte de salive. Si bien que seul parfois, dans ma chambre, je fais des grimaces dans la glace comme si tu étais là pour me voir et m'admirer, car je m'ennuie bien » (2).

Faisait-il beau? il songeait aux flots, aux rochers, à sa sœur qui était au bord de la mer et « savourait les délices du cottage » (3). S'il commençait à pleuvoir, il se figurait aussitôt être lui-même à Déville (4), installé sous la charetterie avec son terre-neuve, regardant l'averse tomber et fumant sa pipe (5). Et quand enfin le moment du retour approchait, c'était plusieurs jours à l'avance une grande joie : « Ah rat, mon bon rat, mon vieux rat, écrivait-il à Caroline, ayez soin d'avoir de bonnes joues pour l'autre semaine, car j'ai faim de vous les embrasser... (6). Je suis joyeux, facétieux, je grille de monter dans la

(1) Corresp., 1, 51 (H mai 1842).

(2) Ibid., I, 53 (juin 1842).

(3) Ibid., 1, 54 (3 juillet 1843).

(4) Propriété du D' Flaubert près de Rouen.

(5) Corresp., I, 42 (juillet ou août 1841). Voir encore ibid., 1, 58 (5 août 1842) et 50 (10 novembre 1842) :« Dors-tu bien à cette heure, mon bon rat? 11 me semble que je te vois couchée dans ton petit lit, les rideaux fermés, le poêle brûlant et toi ronflant avec ta bonne mine sous ton bonnet ». Ailleurs encore : « Je suis maintenant tout seul à penser à vous et à me figurer ce que vous faites. Vous êtes là tous rangés au coin du feu où moi seul je manque. On joue aux dominos, on rit, on est tous ensemble, tandis que je suis ici comme un imbécile », etc. {Corresp , 1, 67; 44 avril 1843).

(6) Corresp., 1, 45 (mars 1842j.

diligence, je me vois arrivant à Rouen le mardi matin, montant Tescalier en courant, gueulant et vous embrassant » (1).

En un mot, il s'ingéniait sans cesse à renouveler sa tristesse en évoquant des images disparues, en s'attachant à des impossibilités, d'une façon plus générale en opposant toujours les sensations qu'il n'avait pas à celles qu'il éprouvait au moment même. C'était bien la conséquence de cette déplorable habitude qui, nous l'avons dit, le poussait à ne jamais se satisfaire des événements actuels, à désirer toujours des impressions différentes, et le rendait incapable de saisir, à portée de sa main, le bonheur relatif de la minute présente.

Il en souffrit beaucoup pendant ses années de Paris. Pour imeraison analogue, jamais peut-être il ne désira plus ardemment qu'alors vivre dans les lointains pays. A lire les lettres de cette époque on croirait qu'il étouffe véritablement. Chez lui, dans la rue, au milieu des maisons hautes et noires entre lesquelles on aperçoit à peine un coin du ciel, « ce géant », pour parler comme Du Camp (2), se sentait écrasé et emprisonné ; la lumière et l'espace faisaient défaut à ses grands gestes expansifs, à sa poitrine large. Voici, entre plusieurs, un fragment d'une lettre écrite en 1842 :

(( Il y a sur la terre des mers énormes et des forêts vierges, des déserts à lasser le pied des chevaux, des horizons sans fin, des vallées profondes, des plaines qui n'en finissent pas. On peut aller partout là, eh bien non ! Il existe aussi sur la terre un petit point restreint qu'on appelle Paris, et dans ce point une autre imperceptibilité qui est l'École de Droit. C'est juste-

(1) Corresp., I, 40 (juillet 1841).

(2) Souv. littér., I, 161 : « A cette époque (1843) Gustave était ud géant. Avec sa peau blanche légèrement rosée sur les joues, ses longs cheveux fins et flottants, sa haute stature, large des épaules, sa barbe abondante et d'un blond doré, ses yeux énormes, couleur vert de mer, abrités sous des sourcils noirs; avec sa voix retentissante comme un son de trompette, ses gestes excessifs et son rire éclatant, il ressemblait aux jeunes chefs gaulois qui luttèrent contre les armées romaines... il avait dans les veines, par un de ses ascendants qui avait vécu au Canada, quelques gouttes de sang iroquois dont il se montrait fier. »

ment là qu^il me faut vivre, c'est là que je suis à me durcir les fesses sur les bancs de bois et à endurer un professeur qui fait tomber sur vos épaules sa parole de plomb ou d'airain, comme on voudra » (1).

D'ailleurs, il fallait bien encore qu'à ce point de vue il comparât sa situation actuelle à autre chose : et le voyage qu'il avait fait deux ans plus tôt dans le Midi lui revenait tout naturellement à la mémoire (2). Son impatience augmentait d'autant; il lui suffisait alors d'un très petit effort d'imagination pour franchir les continents, « comme une feuille poussée par la brise », et se donner la vision des climats les plus merveilleux. « Oh ! si j'avais, s'écriait-il, une tente faite de joncs et de bambous au bord du Gange, comme j'écouterais toute la nuit le bruit du courant dans les roseaux, le roucoulement des oiseaux qui perchent sur les arbres jaunes » (3).

Sans aller aussi loin, il songeait très sérieusement à disposer bientôt sa vie de façon à réaliser cet impérieux besoin de liberté et de soleil :

(( Je ne suis pas encore reçu avocat, confiait-il à son ami, je n'ai point la soutane ni la barette. Nous méditons mieux que

cela pour quand nous aurons Tâge, c'est de f le camp et

d'aller vivre tout bonnement avec quatre mille livres de rente

(1) Corresp., I, 52 (juin 1842).

(2) « Où est mon rivage de Fontarabie où le sable est d'or, où la mer est bleue ; les maisons sont noires, les oiseaux chantent dans les ruines. Je connais encore les chemins dans la neige; Tair est vif, le vent souffle dans les trous des montagnes. Le pâtre y siffle seul ses chiens vagabonds, sa poitrine ouverte y respire à l'aise, et l'air est embaumé de l'odeur du mélèze. Qui me rendra les brises de la Méditerranée?.. Quelquefois, quand le soleil se couche, je songe que j'arrive tout à coup à Arles ; le crépuscule illumine le cirque et dore les tombeaux de marbre des Alyscamps et je recommence mon voyage, je vais plus loin, plus loin!! » {Corresp., I, 48, 49; 19 mars 1842).

(3) Ibid. Ajoute^ encore ce passage de la môme lettre t « Est-ce que jamais je ne marcherai avec mes pieds sur le sable de Syrie, quand l'horizon rouge éblouit, quand la terre s'enlève en spirales ardentes et que les aigles planent dans le ciel en feu? Ne verrai-je jamais les nécropoles embaumées où les hyènes glapissent, nichées sous les momies des rois, quand le soir arrive, à l'heure où les cha^ mcaax s'assoient près des citernes » ?

en Sicile où à Naples, où je vivrai comme à Paris avec vingt mille. Bon voyage, monsieur du Mollet! (1) ))

On fait aisément de ces projets quand on a vingt ans et qu'on croit l'avenir assuré; il devait bientôt en rabattre. Mais on comprend combien l'existence à Paris lui fut pénible, ainsi tourmentée de regrets et de convoitises, puisque la réalité ambiante semblait offrir un contraste perpétuel entre le décor où se déroulait sa vie et celui où il aurait voulu la passer tout entière. Cette opposition, il Tavait constatée déjà bien avant de venir étudier le droit. Mais sa désillusion se compliquait maintenant de circonstances positives si pressantes et immédiates, que même les ressources de sa féconde imagination ne lui permettaient pas de les négliger tout à fait. Le désaccord n'en était que plus accusé, et sa souffrance plus grande y trouvait au moins l'excuse de reposer sur un certain fond de vérité.

Des soucis matériels, jusqu'alors ignorés, Tinquiétèrent dès qu'il se trouva seul à Paris. A plusieurs reprises dans ses lettres il laisse entendre que le manque d'argent, l'absence de confortable, lui imposaient de menues privations (2). On n'est guère

(1) Lettre inédite (22 janvier 1842).

(2) Après être descendu rue Le Pelletier, n» 5, Flaubert alla loger successivement rue de l'Odéon, 35 {Corresp., 1, 55 ; 2 juillet 1842) : « Je quitte le quartier bon ton pour loger 35, rue de TOdéon » (une lettre inédite de Le Poittevin à Flaubert, du 6 août 1842, porte cette adresse); puis chez son ami Hamard, rue Sainte- Hyacinthe-Saint-Michel, n» 29 (adresse d'une lettre de Le Poittevin, 15 novembre 1842), et enfin rue de l'Est, d'abord au n» 3, à l'hôtel, puis au n° 19 où il prit un appartement au prix de 300 fr. par an [Corresp.^ I, 59; 42 novembre 1842). A partir du 8 décembre 1842 toutes les lettres de Le Poittevin à Flaubert portent cette adresse.

C'est dans cet appartement que Du Camp Ta connu ; il y est demeuré jusqu'en 1844. Des fenêtres, on découvrait toute la pépinière du Luxem])ourg. H fait à sa sœur une amusante description de son intérieur et de son mobilier {Corresp., I, 62; 16 décembre 1842). Il faut lire cette lettre tout entière; elle se termine par une demande d'argent au D' Flaubert. Et en effet, il semble bien, à lire la Correspondance y que Flaubert se soit trouvé souvent alors sinon à court d'argent du moins forcé de mener une vie économe et modeste qui lui plaisait médiocrement. On peut voir ce qu'il dit dans la même lettre de ses arrangements avec un gargotier du quartier. Une ou deux fois il se plaint de la façon dont il est nourri {Corresp., l, 63 ; décembre 1842). Dans une lettre à E. Chevalier {Corresp., I, 65; 10 février 1843> il établit non sans amertume une comparaison entre la vie qu'il mène et l'existence de ceux qu'il appelle « une jeunesse

tenté de le plaindre cependant, quand on lit en regard de sa Corref^pondance celle de Balzac par exemple, oii celle de Baudelaire, ou lorsqu'on compare sa situation avec celle de Louis Bouilhet. Le fait est là néanmoins, et il faut en tenir compte. N'était-ce pas le côté tangible par où le monde extérieur à chaque instant lui rappelait sa nécessité, les mille pointes d'aiguille où ses rêves, pareils aux bulles de savon dont parle le poète, venaient sans relâche crever leur mince enveloppe?

Mais son ennui avait des motifs plus sérieux : il provenait en grande partie du genre d'études dont il était alors forcé de s'occuper.

Dès sa première année de droit, et avant même d'avoir quitté Rouen, il avait été pris d'une antipathie profonde pour cette science. « Tu me demandes de longues lettres, écrivait-il en 1841 : j'en suis incapable; le droit me tue, m'abrutit, me disloque. Quand je suis resté trois heures le nez sur le Gode, pendant lesquelles je n'y ai rien compris, je me suiciderais » (1).

Il n'en était cependant qu'au Titre Préliminaire. Mais le dégoût

à trente mille francs par an ». 11 déplore d'être forcé d'aller à pied quand il pleut, de ne pouvoir profiter souvent des théâtres ; de ne point dîner au Rocher de Gancale, de n'avoir pas de beaux vêtements, et de ne pouvoir aimer que « des demoiselles de boutique qui ont des engelures aux mains » et non pas des marquises. « Le pauvre diable d'étudiant a des sens comme un autre, conclut-il, mais pas trop souvent, comme moi par exemple, parce que ça coûte de l'argent et que, quand il a payé son traiteur, son bottier, son propriétaire, son libraire, l'École de Droit, son portier, son cafetier, son restaurant, il faut qu'il s'achète des bottes, une redingote, des livres, qu'il paye une inscription, qu'il paye un terme, qu'il achète du tabac et il ne lui reste plus rien, il a l'esprit tracassé. N'importe, c'est amusant comme tout de faire son droit à Paris » [Corresp., I, 66; 10 février 1843).

Ajoutons d'ailleurs que c'est le seul moment de sa vie, jusqu'en 1878 environ, o£i Flaubert n'ait point manifesté un mépris très sincère et très hautain de l'argent. On verra comment il estimait ceux qui se font écrivains dans l'espoir d'en gagner. Il était assez riche lui-même, étant donné surtout qu'il passait à Croisset une bonne partie de son temps : son dédain est par là facilement explicable. Mais en 1879 il se priva par affection pour sa nièce d'une grande partie de ses revenus : ce n'est pas le moindre trait par où cet homme, qu'on a fait si farouche et insociable, a révélé sa grande bonté d'âme. Il comprit alors que son mépris cachait une profonde ignorance des chiffres et de l'économie domestique (Cf. Lettres à sa nièce, p. 452 et suivantes) et que sa fortune avait été dans son existence une cause de bonheur très réel, quoiqu'une s'en fût jamais douté.

(l) Lettre inédite à Chevalier^ 26 juin 1841.

l'envahissait déjà et il ne fit que s'accroître avec le temps. Pour en comprciulre l'origine, il faut se rappeler qu'il avait abordé les études juridiques à son corps défendant, par une sorte de déférence passive à la volonté paternelle, et parce qu'à dire vrai, n'osant encore se consacrer ouvertement à la littérature, il lui importait peu de travailler le droit où autre chose ; mais sa vocation y était contraire. Il débuta donc avec des idées préconçues, qui certes ne le disposèrent aucunement à y trouver intérêt. La perspective de passer un examen sur les matières du programme contribua bientôt à l'en éloigner davantage. Timide, quoique orgueilleux, ou plutôt d'autant plus timide qu'il était plus orgueilleux (1), conscient aussi d'apprendre à coups de mémoire et de retenir difficilement des formules peu séduisantes, il éprouvait longtemps d'avance ce sentiment bien connu que ks candidats nomment « le trac ». « Je crois que je ferais bien de renoncer à passer mon examen au mois d'août, disait-il en juin, car je ne sais presque rien, ou pour mieux dire, rien. Il me faut encore bien une quinzaine de jours pour le droit romain et quant au droit français j'en suis à l'article 100, mais je serais joliment collé si on m'en demandait un seul de ces 100 là ; quand je pense que j'ai encore trois ans d'un aussi joli métier, c'est à crever de rage )) (2). Cette appréhension devenait plus obsédante à mesure que se rapprochait la date fatale. Il était nerveux, impatient, irritable, et pour se savoir fixé, admis ou non, il en arrivait à désirer que l'examen eût lieu de suite, malgré son incapacité de répondre aux interrogations. Il déclarait à sa sœur : « Je prends jour définivement mardi prochain, je veux en finir le plus tôt possible parce que ça ne peut pas durer comme cela : je finirais par tomber dans un état d'idiotisme ou de fureur (3). — Ah ! qu'il est temps que tout cela finisse; je

(1) Cf. Faguet, Flaubert, p. 17.

(2) Lettre inédite, 26 juin 1841. Il se gardait bien d'ailleurs d'avouer ses craintes à sa famille, et il écrivait bravement à sa sœur un mois plus tard : « Si je ne suis pas reçu, personne ne peut se vanter de l'être, car je crois savoir ma première année de droit aussi bien que qui ce soit » {Corresp., 1, 41 ; juillet 1841).

(3) Corresp., I, 41 (juillet ou août 1841).

crois que quand même je serais refusé j'en serais content, car au moins j'en serais débarrassé (1) ». Il était en effet presque invariablement ajourné (2) ; les jurys les plus bienveillants ne pouvaient lui accorder que des boules noires : il travaillait cependant avec acharnement, mais par « coups de collier », non d'une façon régulière. Due bonne partie de Fannée se passait à faire autre chose, du latin, du grec (3), de la littérature, et il perdait ses journées « baillant, rêvant, niaisant et fantastiquant » (4). Puis, deux mois avant Texamen, la crainte le saisissait; se cou-

(1) Corresp., I, 53 (juin 1842).

(2) L'absence de tout document relatif à Flaubert dans les archives de la Faculté de Droit empêche de dire avec certitude à quels examens il se présenta et quel en fut le résultat. En tous cas il est certain qu'il !a tenté l'épreuve plusieurs fois : d'abord en août 1841 {Corresp., 1, 41 et 42); puis août 1842 {Corresp., I, 58; Lettres inédites à Chevalier, 21 juin et lef août : « Pour achever, j'en serai quitte dans vingt jours, c'est vers le 20 que je passe mon examen. Reste à savoir si les examinateurs seront doux ») ; en décembre 1842 {Lettre inédite de Le Poittevin, 15 décembre 1842 : « Écris-moi le jour de ton examen, et crois que s'il ne faut que des vœux pour ta réussite il en sera fait ici pour toi ») ; et en août 1843 {Lettre inédite de Le Poittevin, 18 août : « Je te souhaite bonne chance pour ton examen et te recommande de m'en dire le succès. Je ne doute {)as au reste de la réussite et que ta famille à l'arrivée ne te trouve la tête ceinte de lauriers, sur les feuilles desquels on aura gravé des versets de procédure ». La lettre Corresp., I, 68, datée juin 1843, doit donc être du mois d'août, s'il est vrai que Flaubert ait, comme il le dit, passé son examen dans la semaine). On sait par Du Camp {Souv. litt., I, 175) qu'il fut refusé au moins une fois. C'est à tort qu'on a prétendu {Intermédiaire des chercheurs et curieux, XXI, 79} que Flaubert n'avait fait qu'une année de droit et passé qu'un seul examen.

(3) Lettre inédite à Chevalier, 29 mars 184t.

(4) Lettre inédite, 11 mars 1843. On peut remarquer que les deux derniers mots de cette phrase, qui sont de Montaigne, servent d'épigraphe à. son roman Novembre écrit à la même époque (cf. les fragments publiés dans l'édition définitive de ses œuvres complètes, chez Quantin 1885, tome VI, page 355). « A propos d'examen, je n'ai point encore ouvert mes livres de droit, ça viendra vers le mois d'avril ou de mai. Alors je travaillerai quinze heures, je serai refusé et je traiterai ensuite mon examinateur de canaille, de ganache, de pair de France; ou bien je serai reçu et je dirai que j'ai considérablement travaillé; les bourgeois me regarderont comme un homme fort et destiné à illustrer le barreau de Rouen, à devoir défendre les murs mitoyens, les gens qui secouent leurs tapis par les fenêtres, assassinent le roi, ou hachent leurs jparents en morceaux, toutes choses que se permettent les Français » [Lettre inédite à Chevalier, 22 janvier 1842). — « Dans quelques jours peut-être une fureur me reviendra et je me mettrai à l'ouvrage dès trois heures du matin. En attendant je fume ma pipe et espère le printemps » {ibid., 24 février 1842. Voir aussi Corresp., I, 41 ; juillet 1841).

chant alors h 3 heures du matin, se levant à 8 h. 1/2(1 ), il ouvrait ses livres et se perdait bientotdans les détails (i). Sous prétexte de prendre des notes, il copiait les manuels et les copiait machinalement, en pensant à autre chose (3). Le résultat était une fatigue physique, une accumulation de paperasses inutiles et une perte de temps. Si bien qu'il n'avait même pas le loisir de se « retremper le moral » par des lectures ou des occupations intellectuelles plus conformes à ses préférences. Le terme approchait; il abandonnait les commentaires, se rejetait sur les mémentos, et arrivait le dernier jour les oreilles bourdonnantes de sonorités juridiques confuses et mal digérées, abattu d'avance par la prévision d'un échec trop vraisemblable.

Tout cela n'était point fait pour lui inspirer l'amour du droit. Ajoutons que l'examen se présentant à lui comme un buta atteindre, un échelon qu'il fallait gravir après l'année scolaire, cette obligation aurait suffi à elle seule à lui faire prendre en haine le travail nécessaire à son accomplissement. Il trouvait enfin d'autres motifs de dégoût dans le caractère même des matières enseignées.

Avant tout, il reprochait au droit de n'être point une science littéraire. Entendez par là qu'il n'y voyait rien pour prêter aux élans de son imagination, pour satisfaire ce besoin' d'Art et d'idéale Beauté dont nous le savons possédé. Le style juridique lui semblait au plus haut point rébarbatif : « Les Institutes sont écrites en latin et le Code civil est écrit en quelque chose d'encore moins français. Les messieurs qui l'ont rédigé n'ont pas beaucoup sacrifié aux Grâces. Ils ont fait quelque chose d'aussi sec, d'aussi dur, d'aussi puant et platement bourgeois, que les bancs de bois de l'École où on va se durcir les fesses à en enten-

(1) Corresp., I, 69 (juin 1843).

(2) Souv. lit ter., h n4.

(3) « Dire que depuis trois mois je n'ai pas lu un vers, écouté une note, rêvé trois heures tranquille, vécu une minute. Enfin, mon pauvre vieux, figure-toi que j'en suis vexé à ce point que l'autre nuit j'ai rêvé du droit; j'en ai été humilié pour 1 honneur des rêves » {Corresp.y 1, 57; 22 juillet 1842). La conséquence c'est que sa haine s'étendait par contre-coup à ceux qui lui enseignaient le droit (cf. Corresp., I, 52; juin 1842).

(Ire Texplication (1) ». Un peu plus loin il ajoutait : « Jolie science que le droit ! ah c'est beau, c'est littéraire surtout î Gré coquin ! les beaux styles que* ceux de MM. Oudot et Ducoudray, la belle tête d'artiste que celle de M. Duranton ! Ah! joli physique, c'est tout à fait grec » (2). Voilà bien cette fois une cause d'antipathie plus précise et qui de sa part se comprend mieux. Car (on peut l'avouer sans médire des études juridiques) il n'avait pas tout à fait tort, et s'il s'attendait à rencontrer dans le Digeste ou le Gode de procédure de quoi lui rappeler la poésie de Byron ou les métaphores de Hugo, il devait se trouver singulièrement déçu. Le langage du droit, incolore et inélégant, ne pouvait manquer de contrarier son goût pour les phrases musicales, éclatantes et harmonieuses. Mais le fond même ne lui paraissait pas racheter la forme ; « le cerveau plein des choses de l'Art il n'avait pu, malgré ses efïorts, s'assimiler des maximes arbitraires » (3); car il les estimait telles, et, d'accord sur ce point avec lui-même, convaincu de l'incertitude des jugements humains, il déniait à la science juridique le droit de formuler des règles générales ayant une valeur positive solidement établie. Sur son code, il avait écrit en épigraphe la phrase de Montaigne : (( Il n'est rien si plainement et si largement faultier que les loys, et cuyde que l'homme y a assez montré sa bêtise par leur inconstance, mutations et diversités » (3). Ses lettres contiennent nombre de réflexions prouvant quel mépris il professait à l'égard de la justice, et quelle idée superficielle il s'en faisait : (( La justice des hommes, disait-il, m'a toujours paru plus bouffonne que leur méchanceté n'est hideuse ; l'idée d'un juge me paraît la conception la plus cocasse qu'il soit possible d'avoir (4). — La justice humaine est pour moi ce qu'il y a de plus bouffon au monde ; un homme en jugeant un autre est un spectacle qui me ferait pitié, si je n'étais forcé d'étudier mainte-

(1) Corresp., J, 42 (juillet ou août 1841).

(2) Corresp., 1, 57 (22 juillet 1842).

(3) Lettre inédile à Chevalier, 6 octobre 1842; cf. aussi Corresp., 1, 43 (août 1841).

(4) Lettre inédite à Chevalier, 25 novembre 1841.

nant la série d'absurdités on vertu de quoi il juge » (1). Ces opinions étaient la conséquence logique du scepticisme des Mémoires a' un fou, et il restait trop attaché à celui-ci pour discuter les autres. Mais pouvaient-elles Tencourager à s'intéresser à des études qu'il estimait a bêtes » et incomplètes dans leur principe même?

Et ce n'est pas tout encore : il aurait pardonné sans doute à la science juridique son caractère antipoétique, relatif; il aurait fait bon marché des difficultés qu'il y rencontrait, si le droit n'avait été, par le but auquel il vise, contraire à sa manière de voir. Flaubert ne s'est jamais montré ennemi de la Science. Il se contentait de demander qu'on ne confondît pas la Science avec l'Art, ce qui est une prétention fort acceptable. 11 voulait pour l'x^rt un domaine propre, et l'on se souvient qu'un des traits essentiels de sa théorie à ce sujet était de définir l'Art comme l'antithèse du pratique, tout ce qui tend à un résultat utile et plus ou moins immédiat demeurant, à son avis, antiartistique. Mais encore existe-t-il des nuances. Ainsi la philologie a sans doute une haute valeur scientifique: mais on se passe aisément de ses résultats dans la vre courante. Elle ne touche que de fort loin au côté pratique de l'existence et peut être considérée comme une science désintéressée. Au contraire le Droit, c'est par excellence la science utile ; ses services sont de ceux qu'on apprécie chaque jour dans les relations sociales les plus ordinaires et parfois les plus triviales ; beaucoup ne l'étudient à l'École que dans l'intention de devenir fonctionnaires ou avocats, de se faire une situation, d'avoir un métier. Quoi de plus opposé à la conception de Flaubert ? Son esprit rêveur pouvait-il comprendre la portée de discussions aussi peu conformes à son goût exclusif de l'Art pour l'Art? Son mépris de toute action dirigée vers un but nécessaire et satisfaisant des ambitions ou des besoins matériels directement appréciables pouvait-il s'en accommoder? Voilà donc surtout pourquoi il détestait cette branche de la science : et il écrivait à Chevalier :

(1) Corresp., l, 47 (19 mars 1842).

Je me f... pas mal du droit, pourvu que j'aie celui de fumer ma pipe, et de regarder les nuages rouler au ciel, couché sur le dos, et fermant à demi les yeux. Cest tout ce que je veux. Est-ce que j'ai envie de devenir fort, moi, d'être un grand homme, un homme connu dans un arrondissement, dans un département, dans trois provinces, un homme maigre, un homme qui digère mal; est-ce que j'ai de l'ambition, comme les décrotteurs qui aspirent à être bottiers, les cochers à devenir palefreniers, les valets à faire les maîtres, l'ambition d'être député ou ministre, décoré et conseiller municipal? Tout cela me semble fort triste et m'allèche aussi peu qu'un dîner à 40 sous ou un discours humanitaire. Mais c'est la manie de tout le monde, et ne fût-ce que par distinction et non par goût, par bon ton et non par penchant, il est bien maintenant de rester dans la foule et de laisser tout cela à la canaille qui se pousse toujours en avant et court dans les rues. Nous, demeurons chez nous ; du haut de notre balcon regardons passer le public et si parfois nous nous ennuyons trop fort, eh bien! crachons-lui sur la tête, et puis continuons à causer tranquillement et à contempler le soleil couchant à l'horizon » (1).

Remarquez-le, il aurait sans doute parlé de même s'il se fût agi de la médecine ou de la pharmacie. Son antipathie n'était plus ici spéciale à telle science prise en particulier. Elle provenait de son horreur profonde pour la réalité et tout ce qui, de près ou de loin, s'en rapproche et la concerne. Personne ne songerait à prétendre que l'intelligence lui ait fait défaut pour approfondir le droit et s'y intéresser ; mais un parti pris farouche, traduit par son dégoût et son dédain, le tenait éloigné de ce qui ne répondait pas à son sentiment de l'Art. Comme un acteur soutient son rôle, il aurait cru sans doute forfaire à sa croyance en cherchant des excuses et des raisons d'être aux conceptions différentes des siennes. Convaincu de l'excellence des idées auxquelles il s'était promis déjà de consacrer sa vie entière, il se refusait à penser que d'autres idées, d'autres règles de conduite fussent également défendables, et il les rejetait impitoyablement, comme frivolités indignes d'un examen sérieux. La tolérance n'est pas souvent le fait de ceux qui

(1) Corresp., 1, 57 (22 juillet 1842).

croient ardemment : Flaubert ofTre un hel exemple de la partialité à laquelle peut conduire le fanatisme. Sa haine injustifiée du droit en est une preuve, entre bien d'autres que révèle la Correspondance . Il aurait sans doute été plus simple de dire que le droit lui déplaisait parce que cette science n'a pas le don de plaire à tout le monde ; une antipathie ainsi expliquée par son tempérament avait à peine besoin d'être discutée. On comprendra mieux cependant son ennui, sa tristesse et son irritation, après l'analyse qui vient d'être faite. Sa haine des études juridiques fut telle en efïet qu'entre 1840 et 1843 il en éprouva une véritable soulTrance (1), et non seulement morale, mais physique. Fatigué de travail (2), débilité peut-être par le manque d'air, il offrait tous les signes d'une extrême nervosité, très peu surprenante puisque nous sommes précisément à l'époque où va se déclarer la première crise de sa maladie. Elle se manifestait en mille occasions, et pour les causes les plus futiles (3). « L'étude du droit, écrivait-il à Caroline, m'aigrit le caractère au plus haut point; je bougonne toujours, je fognonne, je maugrée, je grogne même contre moi-même et tout seul. Avant-hier, j'aurais donné cent francs (que je n'avais pas) pour administrer une pile à n'importe qui (4). — Je

(1) Cela est si vrai que plus tard il a considéré comme une des causes immédiates de sa maladie, la s>érie de dégoûts par lesquels il avait passé en faisant son droit. Voir Co7^resp., II, 81 (1852).

• (2) Et, il faut le dire, pour d'autres motifs aussi. Les lettres inédites de Le Poittevin à Flaubert montrent que ce dernier savait alors faire cadrer le travail avec des distractions fort peu intellectuelles : dans le langage conventionnel des deux amis, cela s'appelait "■ commettre des étourderies » (Lettre inédite à Chevalier, juillet 1840). On ne peut insister sur ce point et encore moins citer les détails : ils sont très nombreux et très scabreux, et prouvent non pas que Flaubert fut un débauché, mais qu'à cette époque où il jouissait encore d'une bonne santé, il lui fallait dépenser par tous les moyens son trop plein d'énergie physique. En un mot, il n'est pas rigoureusement exact de prétendre, comme le faisait récemment un critique, qu'il y avait chez lui a plus de fougue que d'appétit, plus d'imagination que de concupiscence et que les sens le tourmentaient peu » (Louis Bergerot, dans VEnfant du 15 novembre 1906). Cette affirmation comporte de grandes restrictions.

(3) Par exemple la perte de sa pipe, cassée dans un déménagement (cf. Corresp. I, 73).

(4) Corresp., I, 66 (26 juillet 1842).

suis toujours crispé et prêt à donner une calotte et deux ou trois coups de pied à propos de rien, au premier homme qui passe » (1 ) . D'autres fois, à l'énervement succédaient des journées de profond abattement; il lui semblait vivre comme cela depuis vingt ans, et que cela ne finirait jamais (2). Il n'éprouvait plus qu'un désir, être riche pour ne plus faire de droit (3), être tranquille et vivre à sa guise, pour lui-même, sans souci de rien au monde (4). Sa résolution était d'ailleurs au bout d'un an fermement arrêtée de clore au diplôme de licencié sa vie active, à condition toutefois qu'il ne se heurtât pas à une opposition catégorique de la part de son père, comme il le redoutait et ses amis avec lui (5). Et déjà, quand ses nerfs voulaient bien lui laisser quelque repos, il s'efforçait de demeurer impassible, de contempler les choses de haut et de loin, avec la sérénité d'un philosophe désabusé. « Le monde, écrivait-il à Chevalier, n'est qu'un clavecin pour le véritable artiste, à lui d'en tirer les sons qui ravissent ou qui glacent d'effroi. La vérité est dans tout, comprenons chaque chose et n'en blâmons aucune, c'est le moyen de beaucoup savoir et d'être calme, et c'est quelque

(1) Corresp. I, 41 (juillet 1841) : « Quelquefois, dit-il ailleurs, il m'en prend des sueurs froides à crever » {Corresp., 1, 63; décembre 1842); ailleurs encore : « Quelquefois j'ai envie de donner des coups de poing à ma table et de faire tout voler en éclats; puis quand l'accès est passé je m'aperçois à ma pendule que j'ai perdu une demi heure » [Corresp., I, 50; U mai 1842).

(2) Corresp., 1, 63 (décembre 1842).

(3) a Horace parle quelque part d'une médiocrité dorée : ce serait pour nous un luxe de roi qu'une médiocrité semblable. 0 Amérique! que ne m'envoies-tu des oncles du fond de tes forêts! qu'ils soient tatoués ou non, de chair rouge ou avec des plumes, Osages ou Iroquois, n'importe, pourvu qu'ils soient riches, qu'ils soient oncles et qu'ils meurent! Comme j'échangerais mes cartes de Droit contre des cartes de restaurant, comme j'allumerais des cigares de dix sous avec un code » etc.. {Lettre inédite à Chevalier, 25 novembre 1841).

(4) « Tant pis pour ceux qui s'en fâchefont, je ne vais nulle part, ne vois persone, et ne suis vu de personne. Le commissaire de police ignore mou existence, je voudrais qu'elle le fût encore beaucoup plus ; comme dit le sage ancien, « Cache ta vie et abstiens-toi »; aussi trouve-t-on que j'ai tort, je devrais aller dans le monde, je suis un original, un ours, un jeune homme comme il n'y en a pas beaucoup, j'ai sûrement des mœurs infâmes, je ne sors pas des cafés, estaminets, etc.. Telle est l'opinion des bourgeois sur mon compte. Mais les bourgeois...! {Lettre inédite à Chevalier, 31 décembre 1841).

(5) Lettre inédite de Le Poittevin à Flaubert, 25 juillet 1843 : « J'ai hâte de voir comment le Père prendra cette résolution que tu m'annonces » etc..

chose que d'être calme, c'est presque être heureux ))(!). Curieuse et profonde reflexion, bien différente de ses récriminations habituelles, et qui fait déjà pressentir l'énergie dont il usera bientôt pour arriver à dominer les révoltes de sa nature. Mais vers 1840, cette sagesse durait peu, Firritîition réapparaissait assez vite; l'état dominant de son caractère à cette époque reste bien en somme l'ennui et la tristesse : ennui causé par ses études, tristesse de constater chaque jour que la vie ne réalisait point ce qu'il avait espéré d'elle, que la nécessité, les circonstances, le hasard même étaient plus forts que ses désirs, et plus vrais que les rêves de son imagination.

Le roman intitulé Novembre, fragments de style quelconque, qu'il écrivit entre 1840 et 1843 (2), est un document précieux pour l'étude de sa psychologie pendant cette période. Par malheur, on n'a publié de cet ouvrage que de courts extraits (3), insuffisants pour en faire apprécier toute la valeur. Les pages que nous en avons peuvent compter parmi les plus belles de son œuvre entière. Le style a déjà l'harmonie soutenue de ses meilleures descriptions, et l'observation des détails laisse en plus d'un endroit pressentir l'analyste merveilleux de Madame Bovary. Les Concourt (4) ne se trompaient pas en affirmant que, même à la fin de sa vie, il aurait pu signer cet écrit de jeunesse sans ternir l'éclat de sa gloire. Mais il se refusa toujours à le faire imprimer. A Louise Colet qui le pressait d'y consentir, il répondit un jour : « Novembre renferme des monstruosités de mauvais goût » (5).

Il est bien difficile de préciser quels passages visait cette critique sévère : on ne voit pas avec certitude qu'elle concerne aucune des pages divulguées depuis sa mort. Peut-être faut-il l'entendre dans son sens très large, et considérer que le mauvais goût dont il parlait alors résultait du genre même de

(1) Lettre inédite, 2i février 1842.

(2) Sur la date de composition voir Notice bibliographique.

(3) Mélanges posthumes, édit. Charpentier 1902, p. 250 à 260.

(4) Journal, II, 157.

cet ouvrage : en d'autres termes il s'agirait d'un défaut général entachant l'œuvre dans son ensemble. Novembre était un roman très personnel, une sorte de confession au même titre que les Mémoires d'un fou. L'intrigue, d'ailleurs souvent inspirée de Ro/la (1), ne lui avait guère servi qu'à développer sa propre psychologie (2). Il s'était raconté lui-même, « dévoré de passions sans bornes, plein de la lave ardente qui coulait de son âme aimant d'un amour furieux des choses sans nom, regrettant des rêves magnifiques, tenté par toutes les voluptés de la pensée, aspirant à lui toutes les poésies, toutes les harmonies » (3). Un des personnages répétait un cri d'angoisse que les Mémoires d'un fou nous ont déjà fait entendre :

(( Il n'y a pas plus de printemps dans mon cœur que sur la grande route, où le haie fatigue les yeux, où la poussière se lève en tourbillons (4) ».

Enfin, par la bouche de Marie, l'héroïne du livre, c'était toujours lui qui, blasé, ou croyant l'être, sur le plaisir des sens, mais imbu de l'idéal romantique et rêvant à des passions exclusives « avec une frénésie toujours attisée de jouissances nouvelles », appelait désespérément l'amour dont le besoin emplissait son cœur et qu'il ne trouvait nulle part (5).

(1) Voir l'épisode du réveil de Marie [Mélanges posth., p. 256, 257). Voici d'ailleurs l'analyse de Novembre d'après Maxime Du Camp {Souv. littér., I, 166 et suiv.) :

« Un homme très jeune encore a tout épuisé par la rêverie, par la contemplation intérieure, par la réflexion ; il n'a pas aimé, il n'a pas travaillé, il n'a pas vécu. Mais par le seul labeur de sa pensée il est dégoûté de l'amour, dédaigneux du travail, il est découragé de l'existeace. Tout s'est fané en lui, rien n'y peut reverdir... Le hasard met ce malheureux en rapport avec une jeune femme — une fille, ou peu s'en faut — qui est diamétralement le contraire. La débauche a tué ses sens en laissant les sentiments intacts; le corps est toujours beau, le cœur est toujours ouvert à l'amour, la chair est fermée aux sensations. On voit ce que peut produire la conjonction de cette anesthésie mentale et de cette anesthésie physique. Les deux êtres stérilisés d'ans leurs désirs voudraient changer de rôle et se désespèrent ».

(2j II l'avouait plus tard aux Goncourt {Journal, hc. cit.) et c'était aussi l'opinion de M. Du Camp [ibid.).

(3) Par les Champs et par les Grèves, p. 253.

(4) D'après une lettre à M. Du Camp, Corresp., I, 97 (avril 1846).

(5) Mélanges poslh., fragm. III, p. 258 à 260.

Or, en 18o3, quand il signalait à Louise Colet le mauvais goût de son roman , ses théories d'art n'étaient plus les mêmes qu'au moment où il l'avait composé; son esthétique s'était fixée, sa manière littéraire transformée. Il avait pris en horreur le lyrisme sentimental et le pathétique déclamatoire et s'appliquait à ne plus mêler ses propres impressions à la représentation de la réalité. Sa règle fondamentale était alors que l'œuvre ne doit rien laisser soupçonner de l'état d'âme où de la pensée de l'auteur. Par suite, il est vraisemblable que les critiques adressées par lui après coup à Novembre se rapportaient au caractère trop personnel de ce roman. De là son refus de le publier, refus contre lequel ses héritiers ne sont pas revenus, puisque la plus grande partie en demeure inédite.

Malgré tout, c'est dans ces fragments incomplets qu'il faut chercher l'expression la plus complète de son découragement et de son scepticisme aux environs de 1842. Il nous y apparaît une fois de plus comme la victime de sa propre imagination, toujours prête à dresser devant ses yeux la séduction de rêveries impossibles et de convoitises irréalisables. Ses malheureuses dispositions d'esprit lui rendaient vraiment l'existence très douloureuse. Le mot que Théodore de Banville disait de lui bien longtemps après cette époque peut être cité ici sans anachronisme, pour résumer d'un trait l'aspect ordinaire de son caractère :

« Il était de ceux pour qui la vie réelle est une fiction, et qui se croient toujours déguisés tant qu'il ne portent pas, comme c'est leur droit, des vêtements d'or et des pierreries » (1).

(1) Théodore de Banville, La Lanterne magique {Camées parisiens), p. 349.

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