CHAPITRE II LA MALADIE DE FLAUBERT ET SES CONSÉQUENCES
Au mois de septembre 1843 Flaubert fit un séjour à Nogent; il comptait bien rentrer à Paris pendant rhiver(l). Mais en octobre, brusquement, la maladie qui le guettait depuis longtemps se déclara : la première crise (2) survint au cours d'une promenade en voiture qu'il faisait avec son frère Achille, dans les environs de Pont-Audemer. Maxime Du Camp a raconté l'événement, mais d'une manière un peu théâtrale, et avec une telle abondance de détails (3) qu'on peut douter de leur exactitude ; car il n'y assistait pas, et ni Flaubert ni sa famille ne semblent avoir été disposés à le mettre aussitôt dans la confidence : Le Poittevin et Chevalier seuls en furent informés ; il fallut que Du Camp forçât pour ainsi dire le secret avant d'apprendre quel terrible mal venait de fondre sur son ami.
Grâce à lui, personne aujourd'hui n'ignore cette particularité biographique : mais il doit encourir seul la responsabilité de l'avoir pour la première fois divulguée (4). Son indiscrétion lui valut, après la mort de Flaubert, un article indigné de Maupassant qui protestait avec éloquence contre cette révélation (5).
(1) Souv. lilLér., I, 176.
(2) Était-ce bien la première crise? Il est possible que non; à en croire Maxime Du Camp, Flaubert se serait souvenu d'avoir déjà ressenti quelque temps auparavant une fatigue inexplicable, et il l'attribuait à une attaque survenue pendant son sommeil {Souv. littér., I, 182. Voi'? aussi l'article du Dr Max Simon dans la Chronique médicale du l^r octobre 1896).
(3) Souv. lillér., I, 176 à 185, pour la première crise; et, pour les crises postérieures auxquelles Du Camp disait avoir assisté, ibid., II, 396-397.
(4) Dans la Revue des Deux Mondes où paraissaient en 1881 les Souvenirs littéraires.
(5) Article intitulé « Camaraderie? » dans le Gaulois des 25 et 27 octobre 1881. En général on jugea sévèrement l'indiscrétion de M. Du Camp : c'est ainsi que Pontmartin {Souvenirs d'un vieux criligue, 3« série, p. 281) dans un article d'ailleurs
Le disciple, tout comme le maître, était l'ennemi de cette fatale curiosité du public qui, s'attachant à la vie des écrivains, sert d'excuse à entreprendre dans celle-ci les plus intimes recherches et fait, de la chasse aux documents pathologiques, une branche de l'histoire littéraire. Lui-même n'a point échappé aux conséquences de cette manie, surtout depuis que M""^ de Maupassant n'est plus là pour défendre la mémoire de son fils contre des atteintes parfois injurieuses. Autour du nom de Flaubert s'est donc constituée en quelques années toute une bibliographie médicale. L'existence de sa maladie est maintenant bien dûment avérée : dans ces conditions nous pouvons sans scrupules en faire rentrer le récit dans le cadre de notre travail.
Quelle en était exactement la nature? Maxime Du Camp avait parlé d'abord d'épilepsie. Son affirmation paraissait confirmée par les Goncourt rapportant l'opinion du D' Pouchet (1), et par les observations du D"^ Binet-Sanglé(2). Tous déclaraient Flaubert atteint du mal comitial et jugeaient qu'une dernière attaque l'avait emporté le 8 mai 1880. Enfin, Jules Levallois, quoique démentant l'origine attribuée par Maxime Du Camp à cette maladie, prononçait comme les autres le mot d'épilepsie (3) . Mais tout récemment la question s'est renouvelée ; dans un chapitre très documenté de son ouvrage, M. René Dumesnil apporte des conclusions différentes. Ses recherches l'ont conduit à penser que rien, dans le témoignage des contemporains ou dans les enquêtes postérieures des spécialistes, ne justifiait l'hypothèse admise : Flaubert aurait accusé des phénomènes d'hystéro-neurasthénie, rien de plus (4).
peu favorable à Flaubert, blâmait cependant la révélation de son épilepsie, et Louis \JlhaiCh. (Revue politique et littéraire, 1881, tome II, p. 382 et 636) ne ménageait pas davantage ses critiques à l'auteur des Souvenirs littéraires.
(1) Journal des Goncourt, III, 32 ; VI, 113 et suivantes.
(2) Chronique médicale, 1900-1901. Nous indiquons plus loin les principaux articles de ce recueil relatifs à la maladie de Flaubert.
(3) J. Levallois, Milieu de Siècle [Mémoires d'un critiqué), p. 29. D'après lui la première crise de Flaubert aurait eu lieu seulement en 1846, à l'occasion de l'enterrement de Caroline. Cette affirmation n'est pas soutenable en présence de la lettre à Chevalier que nous citons dans le texte, et qui est de la fin de 1843.
(4) « Ses crises, dit M. Dumesnil, ne furent que des attaques d'hystérie à forme épileptoïde, avec un fort appoint névropathique » {op. cit., 94).
Nous ne pouvons proposer aucune solution à ce débat. Il importerait, sans doute, de savoir quel nom donner à sa maladie, si le terme employé pouvait modifier notre appréciation de son œuvre, de son caractère ou de ses idées : si la connaissance de Tune était jugée absolument nécessaire, c'est dans la mesure où elle expliquerait et intéresserait les autres (1). Mais, au cas présent, la relation ne paraît nullement établie. Aiderait-elle à
(1) Peut-être faut-il ajouter ici que l'écolft italienne n'a pas toujours assez respecté ce principe. Gesare Lombroso (V Homme de Génie, traduction Colonna d'Istria, in-8o, Alcan, 1889) a volontiers confondu les deux points de vue : un certain besoin de symétrie lui fait ranger sous des étiquettes fixes, par exemple dans le groupe : ^i paralytiques généraux », des esprits fort différents, tels que G. de Nerval et Maupassant : scientifiquement, nous ne doutons point que l'attribution soit exacte ; mais cette similitude pathologique n'a que de très lointains rapports avec la critique littéraire; on ne doit pas s'en tenir à cette définition clinique, et négliger les particularités caractéristiques du talent de chacun : c'est un défaut qu'on n'évite pas toujours à notre époque, où les études de psychiatrie appliquée aux hommes célèbres ont pris une extension considérable. Pour ce qui est de Flaubert, Lombroso le classe parmi « les simples dégénérés, à la frontière de la psychose démentielle ». Quant aux autres documents sur la question, on devra consulter dans la Chronique médicale : année 1900, 15 septembre (D"^ Gélineau) ; 1^' octobre (D"" Michaut) ; 1er novembre (D' Binet-Sanglé) ; !«' novembre D'' Gélineau) ; 15 novembre, l^"^ décembre (D"" Michaut) ; — année 1901, l^r janvier (Dr Régnault) ; 15 janvier (D^ Binet-Sanglé). Ce sont les articles les plus importants. On trouvera d'ailleurs une bibliographie détaillée à la fin du livre de M. Dumesnil, dont le chapitre IV, consacré à l'étude de la névrose de Flaubert est le plus neuf en cette matière. L'auteur étudie de près les prodromes et les symptômes décrits par Du Camp, et se réfère souvent à la Correspondance où Flaubert parle de sa maladie, sans jamais la désigner autrement que par ces mots : mes attaques de nerfs (par exemple : II, 164,165-191-217,218-269; III, 84-85). Enfin il a eu la bonne fortune de retrouver le médecin qui constata la mort de Flaubert, le D^" Tourneux; le témoignage de ce dernier paraît concluant; rien en définitive, au regard impartial de M. Dumesnil, ne justifie l'hypothèse accréditée par M. Du Camp.
A ces renseignements, nous croyons pouvoir ajouter ceux que fournissent les lettres inédites de Flaubert à Chevalier ; ils intéresseront peut-être les spécialistes eu fournissant des éléments à l'observation de la maladie pour les années immédiatement postérieures à la première crise :
1» __ 4844^ [Timbre de la poste. Le reste de la date est illisible. Cette lettre est sans doute de janvier ou février, en tous cas du début de l'année, à en juger par sa première phrase : « Nos deux lettres se sont croisées : tu m'en envoyais une assez facétieuse... tu eu as reçu une de moi qui t'aura fait de la peine »; c'est une allusion à la lettre citée dans le texte.]
« J'ai un séton qui coule et me démange, qui me tient le cou raide et m'agace au point que j'en ai des suées. On me purge, on me saigne, on me met des sangsues, la bonne chère m'est interdite, le vin m'est défendu, je suis un homme mort. Je ribote avec l'eau de fleurs d'oranger, je me flanque des bosses de
mieux comprendre sa vie? Nullement; M. Dumesnil, quoique opposé ù ses devanciers quant au diagnostic exact, n'en interprète pas autrement les circonstances. Par suite, il suffira sans doute de ranger cette maladie dans le groupe très général des névroses. Lui-même ne la désignait pas plus explicitement dans sa Correspondance. Voici à titre de document inédit une lettre à Chevalier de la fin de Tannée 1843, où il apprenait à son ami la triste nouvelle :
Mon vieil Ernest, Tu as manqué sans t'en douter faire ton deuil de l'homme qui récrit ces lignes au crayon. Oui! j'ai failli aller voir Pluton, llhadamante et Miuos! Je suis encore au lit, avec un séton dans le cou (ce qui est un hausse-col moins pliant que celui d'un officier de la garde nationale), avec force pilules, tisanes, et surtout avec ce spectre mille fois pire que toutes les maladies du monde qu'on appelle « le régime! ». Sache donc, cher ami, que j'ai eu une congestion au cerveau, ce qui est à dire comme une attaque d'apoplexie en miniature, avec accompagnement de maux de nerfs que je garde eacore parce que c'est bon genre. J'ai manqué crever dans les mains de ma famille où j'étais venu passer deux ou trois jours. On m'a fait trois saignées en même temps; et enfin j'ai rouvert l'œil. Mon père
pilules, je me fais socratiser par la seringue, et j'ai un hausse-col sous la peau. Quelle existence voluptueuse! ... LA PIPE M'EST DÉFENDUE! "
2«> — 7 juin 1844 : « Quant à ton serviteur, il va mieux, sans précisément aller bien? Il ne se passe pas de jour sans que je ne voie passer de temps à autre devant mes yeux comme des paquets de cheveux, ou des feux du Bengale; cela dure plus ou moins longtemps. Néanmoins ma dernière grande crise a été plus légère que les autres. Je possède toujours mon séton, agrément que je te souhaite peu, ainsi que la privation de la pipe, souffrance horrible à laquelle n'ont pas été condamnés les premiers chrétiens. Et on dira que les empereurs ont été cruels! »
30 1844^ (Timbre de la poste). [Approximativement de juillet ou d'août, comme on le devine par le contexte. Flaubert est à Croisset. Chevalier vient de passer sa thèse de doctorat.]
« Ma santé n'est pas mauvaise, mais tout cela est long à se guérir; j'ai été si étrillé que je serai longtemps encore avant d'en être quitte. »
40 —13 août 1845 : « Ma santé n'est ni pire, ni meilleure; c'est long, long, bien long, pauvre vieux, non pas pour moi, mais pour les miens, pour ma mère que cette maladie use lentement et rend plus malade que moi >:.
Une lettre inédite à Chevalier, dont on lira plus loin un fragment, apprend en effet qu'il avait eu cette année-là deux crises encore pendant son voyage d'Itali*^ (aATil et mai).
veut me garder ici longtemps et me soigner avec attention. Quoique le moral soit à peu près bien, parce que je ne sais pas ce que c'est que d'être troublé, je suis dans un fichu état. A la moindre sensation, tous mes nerfs tressaillent comme des cordes à violon, mes genoux, mes épaules et mon ventre tremblent comme la feuille. <yest la vie! « Sic est vita! such is life! » Il est probable que je ne suis pas près de retourner à Paris, si ce n'est peut-être deux ou trois jours, vers le mois d'avril, pour donner congé à mon propriétaire et régler quelques petites affaires; on me fera prendre de bonne heure cette année l'air de la mer (1), on me fera faire beaucoup d'exercices, et surtout beaucoup de calme. Je dois joliment t'embêter, n'est-ce pas^ avec le récit de mes douleurs; mais que veux-tu? Si j'ai déjà les maladies des vieillards, il me sera bien permis de radoter comme eux!
Et toi, que deviens-tu? Comment ça va? Comment roules-tu ta bosse dans la nouvelle Athènes? Écris-moi quand tu viendras aux Andelys, n'oublie pas de pousser une pointe jusqu'à Rouen.
Adieu, vieux.
S'il fallait en croire Maxime Du Camp, rien dans le passé de Flaubert ne permettait de prévoir cette catastrophe : il avait été jusqu'alors d'une constitution particulièrement vigoureuse (2), et la première atteinte du mal fut brutale comme un coup de foudre. Mais d'autre part les circonstances extérieures, rapportées dans les Souvenirs littéraires comme ayant accompagné la première crise, sont, d'après les avis compétents, insuffisantes pour l'expliquer entièrement. On est donc tenté d'en chercher malgré tout les origines dans ses antécédents personnels ; mais la plus grande prudence est nécessaire à cette enquête ; car il faut se garder de tirer des conclusions trop hâtives de simples contingences ou de coïncidences fortuites; la nature du problème
(1) Eq effet, à la date du 8 mai 1844, Le Poittevia lui écrit au Trépoi t, chez M. Lameille : « J'espère, lui dit-il, que la campagne et la mer t'auront presque remis ». Voir aussi Cotresp., I, 71 (juin 1844).
(2) Souv. litt., 1, 180. M. Dumesnil [op. cil , p. 86-87) s'est appliqué à rechercher dans l'hérédité de Flaubert l'origine de sa maladie. Il n'a rien trouvé permettant de conclure à une influence atavique, au moins comme tare nerveuse; mais d'après lui, Flaubert tenait de ses parents un tempérament neuro-arthritique.
empêche d'ailleurs de présenter ici mieux que desimpies hypothèses.
Pour ce qui est des causes physiques, il est inutile de revenir sur ce qu'a dit M. Dumesnil du surmenage de Flaubert et de l'habitude abusive, contractée dès son plus jeune âge, du tabac et du café (1). Mais au moral, il semble qu'on n'ait pas suffisamment rapproché de sa névrose son état d'esprit antérieur, ni montré le contrecoup possible de celle-ci sur ses facultés intellectuelles.
Lui-même cependant, en un passage de sa Correspondance, en rattache l'apparition aux particularités de sa jeunesse : « J'ai eu deux existences bien distinctes, écrivait-il à Louise Golet; des événements extérieurs ont été le symbole de la fin de la première et de la naissance de la seconde; tout cela est mathématique. Ma vie active, passionnée, émue, pleine de soubresauts opposés et de sensations multiples, a fini à vingt-deux ans. A cette époque j'ai fait de grands progrès tout d'un coup, et autre chose est v«3nu » (2).
Cet (( autre chose » désigne évidemment sa maladie ; mais les termes que nous avons soulignés indiquent qu'à son avis au moins il existait un rapport entre celle-ci et sa psychologie. Et en effet, ou trouverait peut-être dans la seconde, autant que partout ailleurs, des analogies avec les manifestations de la première. Rappelons ce que nous avons dit jusqu'ici : partout nous avons constaté la preuve d'une extrême tension nerveuse. Ses colères soudaines et ses gaietés exubérantes, ses enthousiasmes ardents et ses lamentables tristesses, son irritabilité, accrue par
(1) Citons seulement cette phrase (extraite d'une lettre inédite à Chevalier^ du 7 juillet 1841j qui paraît témoigner d'un excès de santé un peu inquiétant : '< Je deviens colossal, monumental, je suis bœuf, sphinx, butor, éléphant, baleine, tout ce qu'il y a de plus énorme et de plus lourd. Si j'avais des souliers avec des cordons, je serais incapable de les nouer; je ne fais que souffler, hanner, suer et baver; je suis une machine à chyle, un appareil qui fait du sang qui bat et me fouette le visage ». Ailleurs, dans une autre lettre inédite du 29 mars 1841 à Chevalier, on voit qu'il fumait « jusqu'à trente pipes par jour »; ailleurs enfin il se plaint de ce que « l'habitude de s'empiffrer à chaque repus lui fit perdre un peu la mémoire » {Lettre inédite à Chevalier, U novembre 4840).
(2) Corresp., 1, 139 (27 août 1846).
sa vie de Paris, voilà qui paraissait bien témoigner d'une sensibilité anormale, et si Ton peut dire, hyper esthésiée. Le développement extraordinairement précoce de son intelligence impliquait une exagération de l'activité cérébrale ; et pour ne parler que de son imagination, on sait combien elle avait été, pendant son enfance, non seulement féconde, mais intense. Grâce à elle, nous l'avons vu, il s'était efforcé sans relâche d'échapper en toutes choses à la réalité, fermant volontairement les yeux sur elle chaque fois même qu'il était question de goûter sans arrière-pensée un plaisir du corps ou de l'esprit. C'est en dehors des objets extérieurs et immédiatement présents qu'il avait toujours transposé sa propre personnalité, soit pour vivre le roman d'un amour idéal et purement platonique, soit pour parcourir à sa fantaisie des pays merveilleux, se pénétrer de voluptés inconnues, retracer les tableaux éclatants dont il croyait les civilisations modernes et le monde bourgeois de son époque incapables de lui donner la moindre notion.
Sans se reposer dans aucune satisfaction positive, il s'était épuisé à désirer de nouvelles jouissances oii à regretter les anciennes. Dans cette étude, nous n'avons pas eu l'occasion de constater une seule fois chez lui trace d'une impression réelle et complète de contentement et de sécurité. Dévoré du besoin d'agir, il éprouvait au moindre effort une fatigue à périr d'ennui et, plein d'ardeurs et de défaillances, il se consumait en une inaction songeuse et tourmentée qu'il nommait d'un joli mot son nonnmidisme (1). Cela n'amène-t-il pas à penser qu'il avait abusé de son imagination et que la liberté. complète laissée aux caprices de celle-ci risquait de devenir dangereuse (2) ? Le fait seul qu'il établissait sans cesse une compa-
(1) Souv. lUt.j H, 12.
(2) Après sa maladie déclarée, il arriva souvent que les visions représentatives de Flaubert atteignirent un tel degré de précision et de persistance qu'elles dégénérèrent alors en hallucinations. 11 faut sans doute rattacher celles-ci à sa maladie.
« Flaubert, pour écrire, tombait dans un deuxième état, état second, en s'objectivant. Alors le sujet qu'il traitait lui apparaissait en visions, en tableau » (D' Fortin, Chronique médicale, l^r janvier 1901). Dans la Correspondance :
« J'ai voulu une mer bleue, un caïque avec ses caïkdjis, une tente au désert,
raison entre le bonheur relatif et borné de son existence réelle et d'autres bonheurs rêvés qui la débordaient de toutes parts, indiquerait assez qu'il avait subjectivement et très fortement
et j'ai passé des jours entiers au coin de mon feu à faire la chasse au tigre ; /entendais le btmil des bambous que cassaient les pieds de mon éléphant^ qui hennissait de terreur en flairant les bêtes féroces » [Coiresp., I, 174 ; 10 octobre
— « Je viens de relire plusieurs livres d'enfants ; je suis à moitié fou ce soir de tout ce qui a passé devant mes yeux... J'ai rééprouvé devant quelques gravures (un hiver canaque dans les glaces entre autres) des terreurs que J'avais eues étant petit, je voudrais je ne sais quoi pour me distraire, j'ai presque peur de me coucher » {Corresp., II, 80; 1852).
— « Nous avons reçu vendredi la nouvelle que lo père Parain était mort... Ce pauvre père Parain! Je le vois maintenant dans son suaire, comme si f avais le cercueil oii il pourrit sur ma table, devant mes yeux. L'idée des asticots qui lui mangent les joues ne me quitte pas » {Corresp., II, 316; 12 septembre 1858).
— « 11 me prend des mélancolies sanguines et physiques de m'en aller botté, éperonné, par de bonnes vieilles routes toutes pleines de soleil et de senteurs marines. » {Corresp., H, 387; 1854.)
— « D'autres fois je tâchais par Vimagination de me donner facticement ces horribles souffrances » (il vient de parler des hallucinations nerveuses dont il se croyait alors guéri, c'est-à-dire des troubles visuels et auditifs qui précédaient et accompagnaient ses crises. Corresp., III, 84; 18 mai 1857).
Nous faisons, plus loin, allusion à ce goût d'arsenic qu'il disait avoir dans la bouche en écrivant l'empoisonnement de M™o Bovary. (Voir Corresp., III, 349; et Taine, rfe V Intelligence, \. Voir aussi le fait cité par Dumesnil, op. cit., p. 272, et Faguet, Flaubert, p. 163.)
Gomme preuve, enfin, de la sensibilité excessive de Flaubert on peut citer encore... « J'ai entendu à travers des portes fermées parler à voix basse des gens à trente pas de moi... j'ai parfois senti, dans la période d'une seconde, un million de pensées, d'images, de combinaisons de toute sorte qui jetaient à la fois dans ma cervelle comme toutes les fusées allumées d'un feu d'artifice » {Corresp., II, 81).
Quant aux phénomènes d'audition colorée présentés par Flaubert, voir Brunenetière, le Roman Naturaliste, p. 171 et suivantes ; Dumesnil, op. cit., p. 278 et suivantes; D"" Michaut, Un livre à écrire sur Flaubert, dans la Chronique médicale du 15 décembre 1900. En rapprocher le mot de Flaubert cité par les Goncourt {Journal, I, 366) : « J'ai la pensée quand je fais un roman, de rendre une coloration, une nuance. Salammbô doit être pourpre ».
Toutes ces particularités psychologiques se sont révélées après les premières crises de la maladie de Flaubert : rien n'en signale l'existence dans les lettres antérieures. On peut estimer cependant qu'il y était de longue date prédisposé. S'il est vrai que l'hallucioatioa soit seulement une image interne de la nature des autres images, mais devenue prépondérante par suite de l'absence de réducteurs (Taine, ibid.), on doit penser que ces réducteurs lui manquaient d'autant plus qu'il s'efforçait par tous les moyens d'échapper à la conscience actuelle de la réalité ambiante.
Enfin quant à la façon dont Flaubert a pu utiliser dans son oeuvre ses propres hallucinations, cf. Dumesnil, op. cit., p. £71 et suivantes.
ressenti Texcitation de ces visions internes (1). Mais à tressaillir ainsi dans le vide, son système nerveux ne pouvait manquer à la longue de s'exaspérer : il en résultait certainement, dans sa tête, un perpétuel défilé d'images, de sentiments, de désirs, d'idées et de sensations contradictoires; et que l'équilibre général fût compromis par ce tourbillon incessant, qu'il se soit parfois reconnu gagné par une sorte de folie (2), à force de dépenser ainsi son enthousiasme en pure perte, de se passionner pour des fictions stériles, cela n'aurait, semble-t-il, rien de très surprenant.
Peut-on scientifiquement voir dans cet état d'esprit les prodromes de sa névrose? Je pose la question sans être à même de la résoudre (3).
(1) On pourrait citer encore cette phrase : « Ta peux traiter tout cela (ses rêves de voyage) comme des appétits d'imagination qui ne méritent pas de pitié. Mais j'en souffre tant, quand j'y pense, ce qui malheureusement m'arrive souvent, que tu en serais émue si tu pouvais me voir > {Corresp., ï, 200).
(2) C'est en effet à sa jeunesse qu'il songeait en écrivant plus tard : « Oh! comme on se sent près de la folie quelquefois, moi surtout » {Corresp. II, 165; 1852).
— « J'ai souvent senti la folie me venir. C'était dans ma pauvre cervelle un tourbillon d'idées et d'images où il me semblait que ma conscience, que mon moi, sombrait comme un vaisseau sous la tempête » {Corresp.^ III, 84).
(3) Relativement aux idées de suicide qui hantèrent Flaubert à un moment de sa jeunesse, et qui paraît-il sont les prodromes fréquents d'une névrose comme la sienne, M. Dumesnil écrit (p. 87) : « Le plus souvent un épileptique qui a des idées de suicide se cache pour donner suite à son projet, il n'ira pas comme l'ont fait tous les jeunes gens de cette génération pousser des gémissements sur le mal de vivre, emplir de ses lamentations théâtrales ses moindres actes et sa correspondance. Certes, cet état d'esprit a pu jouer un rôle dans la névrose de Flaubert; mais loin d'en être l'effet il en aurait été plutôt une des causes prédisposantes, développant si l'on peut dire le germe qu'il portait en lui et qui ne devait éclore que plus tard ».
Dans un article intéressant sur Flaubert, M. Maurice Spronck {Les Artistes Littéraires. Éludes sur le XIX^ siècle, pages 239 à 298) dit enfin qu'il faut chercher l'origine de son mal « dans cette outrance lyrique de l'imagination qui confine à la folie ». La phrase résume à merveille ce que nous nous sommes efforcé de démontrer. Il est moins juste d'affirmer ensuite qu'il ait dû à sa maladie les emportements soudains de son caractère et ses brusqueries pour les motifs les plus futiles. Nous avons dit qu'il s'en trouvait des exemples dans sa jeunesse et la lecture de la Correspondance renseigne assez sur ce point. Si l'irritabilité de Flaubert peut paraître plus aiguë et plus fréquente après 1843 qu'avant, ce n'est pas, croyons-nous, en raison d'une modification due à sa névrose, mais simplement parce que les documents et les témoignages des
Je dois surtout répondre à une objection possible et me défendre d'avoir voulu dire que cette névrose ait été exclusivement déterminée par son état d'esprit, ni qu'il existe entre celui-ci et celle-là des rapports de causalité aussi précis. Il se pourrait, en effet, que la surexcitation constante dont nous avons parlé soit, au contraire, le résultat d'une prédisposition pathologique mal connue, manifestée un jour par un accès violent, mais ayant dès longtemps exercé son action sur sa psychologie. En d'autres termes, la maladie est-elle le produit net de sa mentalité antérieure à la première crise, ou cette mentalité traduisait-elle déjà une maladie latente, il serait téméraire d'en juger. Les deux phénomènes, en réalité, ont sans doute coexisté, se sont développés parallèlement, s'influençant l'un l'autre pendant tout le cours de sa jeunesse; en faisant commencer le premier au moment où il s'est extérieurement révélé, nous sommes peut-être dupes d'une illusion ou de notre ignorance; un savant mieux informé aurait probablement prévu d'avance le moment où l'évolution devait atteindre son paroxisme ; là où nous nous sommes contentés de signaler des tendances de caractère, il aurait reconnu peut-être la preuve évidente d'une anomalie physique, d'un embryon de névrose destinée à grandir avec le temps, à modifier à mesure l'attitude de Flaubert, jusqu'à la phase aiguë où nous assistons à son épanouissement.
Quoi qu'il en soit, et cette réserve une fois faite, l'interprétation que nous avons proposée a du moins pour elle l'avantage de s'accorder avec l'importance attribuée par lui-même à ses premières crises : de son propre aveu, elles amenèrent une détente.
« La folie et la luxure, écrivait-il en 1853, sont deux choses que j'ai tellement sondées, où j'ai si bien navigué par ma volonté, que je ne serai jamais, — je l'espère — ni un aliéné, ni un de Sade. Mais il m'en a cuit par exemple. Ma maladie de
contemporains sont infiniment plus nombreux et plus complets pour le milieu et la fin de sa vie que pour le début.
nerfs a été Técume de ces petites facéties intellectuelles. Chaque attaque était comme une sorte d'hémorrhagie de rinnervation ; c'étaient des pertes séminales de la faculté pittoresque du cerveau, cent mille images sautant à la fois, en feux d'artifice » (1).
La même réflexion se trouve répétée ailleurs dans la Correspondance (2), et Fensemble de ces passages démontre qu'à ses yeux ses accès faisaient l'office de dérivatifs (nous dirions volontiers en dépit de la vulgarité des termes « de soupapes de sûreté ») en transportant sur l'élément physique le bouillonnement tumultueux de sa pensée et de son imagination.
Mais s'il en est ainsi, on conçoit que leur résultat ait été de lui laisser chaque fois l'esprit plus calme et plus lucide; et c'est bien encore ce qu'il en dit lui-même : « Je ne regrette rien de ma jeunesse, je m'ennuyais atrocement, je rêvais le suicide, je me dévorais de toutes espèces de mélancolies possibles. Ma maladie de nerfs m'a bien fait (sic) et m'a laissé la tête plus froide » (3). Elle aurait donc, en somme, projeté au dehors « les feux d'artifice de son cerveau » et « émoussé sa sensibilité » (4).
Ce résultat, il l'estimait « presque heureux » parce qu'il considérait, au point de vue de l'impassibilité nécessaire à
(1) Corresp., II, 269 (7 juillet 1853).
(2) Par exemple : « Mes attaques de nerfs ne sont que des déclivités involontaires d'idées, d'images; Vêlement psychique alors saute pardessus moi et la conscience disparaît avec le sentiment de la vie » {Corresp., Il, 166; 1852),
— * Si j'avais eu le cerveau plus solide, je n'aurais point été malade de faire mon droit et de m'ennuyer, j'en aurais tiré parti au lieu d'en tirer du inal. Le chagrin au lieu de me rester sur le crâne a coulé dans mes membres et les crispait en convulsions. Citait une déviation » {Corresp., II, 81; 1852).
Parlant de l'imagination que Flaubert, à une époque ultérieure, s'efforçait de réfréner, M. Dumesnil {op. cit., p. 198) écrit : « Cette imagination qui le torture prend quelquefois sa revanche. Peut-être occasionne-t-elle, pour une part du moins ses crises nerveuses, au moment où elle prend l'avantage dans la lutte perpétuelle qu'il soutient contre elle ».
(3) Corresp., II, 191 (1853). C'est ainsi qu'après une crise, il dit encore : « Ce soir, la vigueur m'est revenue, et j'ai écrit presque d'une seule haleine toute une page de psychologie fort serrée où il y aura je crois peu à reprendre » (Corresp.^ li, 217; 1853).
(4) Corresp., II, 342 (1853).
l'artiste devant son sujet, « la tendance h sentir outre nriesure » comme une faiblesse dangereuse (1), H (ju'il y avait jusqu'à ce jour été trop volontiers prédisposé. Or, h l'époque où il formulait ce jugement, le principe de Timpassibilité était devcmu, nous le verrons, la base de ses tbéories, la règle essentielle pour respecter la vérité générale que doit exprimer Tœuvre d'art. On comprendrait par suite que, réfléchissant sur son cas à un moment où la fréquence de ses crises était considérablement diminuée, et où d'autre part il commençait à avoir besoin de tout son sang-froid pour pénétrer dans ses plus subtils détails la psychologie d'Emma Bovary, il ait pu déclarer que, loin d'être un obstacle aux exigences de sa méthode littéraire, sa maladie avait au contraire donné naissance à des conditions d'analyse plus favorables.
Il n'en faudrait pas conclure toutefois à un afïaiblissement de son imagination. Non seulement des œuvres comme Salammhu où les Tron contes sont là pour en affirmer la vivacité. Mais on ne doit pas négliger de rappeler que la première Tentation de Saint Antoine date précisément des années consécutives à l'apparition du mal. C'est dans un autre ordre d'idées qu'il en faut chercher la répercussion. Comme, à chaque fois, ses nerfs étaient moins vibrants, épuisés de fatigue et, pour ainsi parler, distendus par la violence même de la secousse subie, ses facultés afTectives prenaient sans doute une part moins exclusive qu'avant à l'élaboration d'une intrigue et à la poursuite d'une vision intérieure. Il pouvait désormais s'absorber dans ses rêveries sans que sa réflexion fût dominée et masquée par le frémissement de la passion et le tressaillement de l'émotion. Par suite, le sens critique et observateur, qu'autrefois une excessive impressionnabilité tenait presque forcément au second plan, reprenait ses droits. En racontant l'empoisonnement de M'"^ Bovary, il s'était si bien assimilé son personnage qu'il garda plusieurs jours dans la bouche le goût de l'arsenic; ce n'est point là,
(l) Voir à ce propos toute la lettre Corr-esp., II, 80-82 (1852).
certes, le fait d'une sensibilité émoussée. Mais en même temps il avait si bien conservé son calme qu'il put étudier sur lui-même la sensation qu'un effort d'imagination lui procurait; il n'était plus troublé par son intensité physique au point de la voir se transformer en hallucination, capable d'empêcher son « moi » conscient d'en noter exactement, et comme sur un sujet étranger à lui-même, les caractéristiques (1).
Ce n'est là qu'un exemple isolé. En termes plus généraux, on pourrait encore résumer l'effet que nous croyons devoir reconnaître à sa névrose en disant qu'elle a, chez lui, facilité la prédominance de l'idée sur la sensation, et par suite contribué jusqu'à un certain point à faire de lui l'observateur impassible de la réalité externe.
Encore une fois, pour admettre cette conclusion, il faudrait être certain qu'il existe entre les phénomènes psychiques et les phénomènes physiologiques, la pathologie et le moral d'un individu, des rapports réciproques aussi complexes, et posséder des documents suffisants pour les préciser : mais ceux-ci manquent en l'espèce et la démonstration est loin d'être faite. Aussi n'insistons-nous pas davantage (2). En plusieurs endroits de sa Correspondance Fldiuheri constate une répercussion de sa névrose sur son intelligence : voilà le fait dont nous avons
(1) Sur ce dédoublement de l'esprit qui caractérise l'artiste, à la fois acteur et spectateur du monde et de lui-même, et qu'on retrouve si accusé chez Flaubert, voir l'article de Maupassant dans le Gaulois du 6 novembre 1S82.
(2) Parmi les conséquences de cette névrose, on a souvent signalé l'incroyable difficulté de travail de Flaubert. Il est certain que ses oeuvres de jeunesse dénotent une facilité plus grande que l'Education sentimentale par exemple. Mais il est assez naturel d'admettre que ses scrupules d'écrivain ne lui soient venus qu'assez tard. Ce n'est pas l'habitude de la jeunesse de se défier de l'inspiration et de mettre en pratique les conseils de Boileau. L'ordre de progression est d'ailleurs en sens inverse : il n'est point d'œuvres plus travaillées, plus honnêtement corrigées que celles de la fin de sa vie : et quand il mourut il n'avait pas eu de crises depuis huit ans (Dumesnil, ojd. cit., p. 103), M. Dumesnil a très justement réfuté cette opinion qui consiste à voir dans la lenteur de travail de Flaubert l'effet d'un manque d'idées et d'une élocution pénible, imputables à sa maladie {op. cit., pp. 104-105). Il faut ajouter cependant qu'elle aurait pu y être pour quelque chose, si, comme le racontait plus tard Alphonse Daudet, il était prouvé que Flaubert fît une grande consommation de bromure {Journal des Goncourt, VII, p. 133).
essayé de rendre compte, mais sans aucunement prétendre y avoir réussi. On voit en tous cas combien est peu justifiée l'opinion de M. Du Camp, qui écrivait : « Lorsque son système nerveux manquant d'équilibre lui infligea le supplice que l'on sait, Flaubert s'arrêta. On eût dit que son écheveau intellectuel s'était embrouillé subitement : il resta stationnaire. On peut dire de lui ce que les nourrices disent de certains enfants interrompus au milieu de leur croissance, il a été « noué w... Flaubert a été un écrivain d'un talent rare. Sans le mal nerveux dont il fut saisi, il eût été un homme de génie » (1).
Il est bien difficile de prévoir ce qu'auraient valu les œuvres d'un homme placé, pour écrire, dans d'autres conditions que celles auxquelles, en réalité, il a été soumis ; et d'ailleurs une démarcation aussi nettement établie entre le génie et le talent semble fort arbitraire. Formulé au lendemain de la mort de son ami, le jugement de M. Du Camp a tout l'air d'une méchanceté intentionnelle : les dates répliquent d'elles-mêmes : Madame Bovary, Salammbô, tous ses chefs-d'œuvre ont été composés après 1843 ; qui songerait à les comparer aux opuscules de jeunesse, et à reconnaître en eux le signe d'une décadence ou d'un ^simple ralentissement?
Pour ce qui est des conséquences de sa névrose sur son caractère et ses sentiments, nous nous retrouvons sur un terrain plus solide.
On ne s'accoutume point à une maladie chronique qui reste une menace perpétuelle. Flaubert comprit qu'il lui faudrait désormais toujours compter avec la possibilité d'une crise, et que son indépendance, sa pleine initiative, ses projets de lointains voyages étaient à tout le moins sérieusement compromis :
« Je ne suis pas près de naviguer seul, d'avoir cette liberté, disait-il à Chevalier, de sorte qu'il se passera encore bien du temps avant que j'aille seulement me piéter avec toi sur la
(1) Souv. littér., I, 183 et 185. —M. Lanson [Pages choisies de Flaubert, iD-12, Colin, 1895, Introduction, Xlll) a fait, comme il convient, justice de cette appréciation.
Roche à f Ermite ou me rouler dans les bois de Gléry ! Ah ! les beaux rêves!... (1).
— « J'ai horriblement souffert depuis que tu ne m'as vu, mon cher Ernest, et j'ai considéré combien la vie humaine était diaprée de fleurs et festonnée d'agréments » (2).
Son genre de vie, en effet, se trouva naturellement modifié. Non seulement il ne songea pas à terminer ses études de droit : les événements sur ce point s'accordaient avec son désir intime ; mais, éprouvant une sorte de pudeur à révéler, même involontairement, son mal, redoutant d'être terrassé à l'improviste, il fut engagé par la force des choses, surtout pendant les deux ou trois années qui suivirent, à fuir le monde en s'enfermant dans une retraite presque absolue (3). Cette sauvagerie s'atténua par la suite; et les accès étant alors devenus plus rares, ayant même longtemps disparu, il put reprendre ses habitudes, se mêler à la vie commune et se créer des relations. Maupassant, qui ne le connut guère avant 1866, est fondé à prétendre que sa maladie n'avait en rien changé ses manières d'être et de sentir (4). Mais, vraie pour les derniers temps de sa vie, cette assertion ne correspond pas aux faits aussitôt après 1843. Le docteur Flaubert venait d'acheter Croisset (5), Gustave s'y retira pour achever sa guérison. En dehors de sa famille et de Le Poittevin, il ne voyait personne. M. Du Camp lui-même dut insister beaucoup pour y être reçu les premiers mois.. Il ne pouvait espérer d'ailleurs s'éloigner de son père, tant que des soins restaient néces-
(1) Lettre inédite, 7 juin 1844.
(2) Ibid., 1844 (probablemeot postérieure à la précédente).
(3) Du Camp, Souv. littér., I, 183.
(4) Maupassant, Étude sur Flaubert, p. vi. — Encore serait-il inexact de penser que la peur de sa maladie l'ait jamais abandonné. Témoin ce mot rapporté par les Concourt (Jowrna/, III, 32) : «Moi, disait Flaubert en 1866, j'aimerais mieux être militaire à avoir une infirmité, à savoir, même tout seul, que j'en ai une. Oui, j'aimerais mieux servir sept ans que d'avoir la conscience que j'en ai une, d'infirmité ».
(5) « Mon père a acheté une proprilleté {sic) aux environs de Rouen, à Croisset; nous y allons habiter la semaine prochaine. Tout est bouleversé par le déménagement, nous y serons assez mal logés cet été, au milieu des ouvriers, mais l'été prochain je crois que ce sera superbe » {Lettre inédite à Chevalier, 7 juin 1844).
saires. Sa vie active était donc de toutes façons interrompue pour une durée indéterminée. Cependant on \H\'6 il fit, nous le verrons, avec ses parents, un voyage en Halle, et en 1847 un voyage en Bretagne. Mais à ces exceptions près, jusqu'en 1849 c'est à Croisset que nous le retrouverons toujours, enfermé dans son cabinet de travail, regardant de ses fenêtres les bateaux passer sur le fleuve, et ne quittant ses livres que pour se promener de long en large sur la terrasse Louis XVI, bordée de tilleuls et tapissée de cbèvrefeuille, au bout de laquelle se dressait un pavillon où, croyait-il, l'abbé Prévost avait écrit Manon Lescaut (1).
Il est assez difficile de définir son état d'esprit pendant la période qui s'étend entre 1843 et 1845. C'est la transition entre son existence écoulée et l'existence nouvelle dont il lui fallait s'accommoder. Nous reviendrons sur l'efïort de volonté qu'il y déploya. Sous le coup de la crise première, sa tristesse fut certainement très grande. Déjà dans la lettre à Chevalier citée plus haut on devinait, malgré son apparente insouciance, une profonde amertume dans cettte réflexion banale : « C'est la vie ». Il avait cependant le courage de plaisanter et on croirait parfois, à lire ses lettres, que sa souffrance venait surtout des menues privations exigées par son régime. Peut-être ignora-t-il d'abord la gravité réelle de ses attaques et se fit-il illusion sur leur nature : mais il fut assez tôt renseigné. Aussi ses véritables sentiments percent-ils malgré lui, et jusque dans ses doléances les plus frivoles :
« On m'a défendu la pipe ; cependant il n'y a rien au monde qui vaille la fumée qui s'en envole ; elle se casse, il est vrai, mais elle se remplace; les illusions, hélas, ne sont pas de môme... (2).
(1) On a donné de si jolies descriptions de Croisset — surtout depuis qu'on s'est occupé de créer un Musée Flaubert — que le décor où s'est écoulée la plus grande partie de sa vie est familier à tous. Voir surtout Maupassant {Etude sur Flaubert) et M™» Commanville {Souvenirs intimes, spécialement dans l'édition de Ferroud, 1895, avec des dessins de l'auteur). On trouvera enfin des détails intéressants dans : Bulletin de la Commission des antiquités de la Seine-Inférieure, t. VI, 1882 à 1884 (Roueu, 1885, in-8), p. 61 à 67 : Notice sur l'ancien chdleau de Croisset, par de Glanville.
(2) Lettre inédite, 1844.
— Je désirais cependant peu de choses dans la vie, et le ciel devait me les donner. Je ne demandais ni Tamour des femmes, ni l'admiration des sots, ni honneur, ni état : il me semble que mes vœux étaient modestes? Eh bien! non; il est dit que ce bienheureux nicotiane {sic) me sera refusé, et qu'au lieu de l'aimable et gracieux Chambertin, je boirai de l'eau de fleurs d'oranger et de tilleul — deux beaux arbres, j'en conviens, mais pas en bouteille !))(!).
En fait, nous le savons, il avait souvent attendu mieux de l'existence, espéré de son avenir des voluptés plus grandes : mais dans l'angoisse où le plongeait son malheur actuel, il oubliait ses anciens rêves. 11 pouvait être tenté d'accuser le sort d'injustice et il y avait bien quelque apparence à lui donner raison. C'est à peine, cependant, s'il y songea.
Mais on conçoit que sa mélancolie, peut-être injustifiée naguère, ait rencontré dans les circonstances de son mal le motif le plus puissant de se transformer en une tristesse accablante et profonde. Il se trouvait cette fois en présence non plus d'une chute préparée par lui-même, à grand renfort d'imaginations impossibles et de chimères insaisissables : la désillusion ne venait plus d'un excès d'aspirations vagues et contradictoires; une faiblesse du corps la provoquait, devant laquelle sa raison et sa volonté demeuraient impuissantes. L'ennui l'envahit de plus belle, non pas l'ennui commun, résultat de la fainéantise, mais cet ennui inquiet et maladif, « l'ennui moderne », disait-il, dont son enfance avait été imprégnée, « qui ronge l'homme aux entrailles et d'un être intelligent fait une ombre qui marche, un fantôme qui pense » (2). Il l'avait subi autrefois à l'exemple des romantiques; il l'éprouvait encore et tout pareil; car cet ennui traduisait la prostration de ses énergies physiques et morales brisées par la névrose : comme autrefois, une déception très générale à un espoir de bonheur en était la cause. La réalité pour tout de bon méritait alors qu'il la jugeât mauvaise.
(1) Lettre inédite, iuWlet 1844.
(2) Corresp., I, "ÎO (juin 1844).
Il eut très cerlaincmenl hi conscience nette d'une déchéance et d'être devenu, pour ceux qui l'entouraient et (connaissaient sa situation, l'objet d'une curiosité mêlée de pitié. C'est bien souvent la conséquence la plus affligeante d'une infirmité physique, et beaucoup préfèrent la douleur d'une plaie vive à la piqûre constante de cette humiliante commisération. En même temps se trouva confirmé le pressentiment qu'il avait toujours eu de l'existence : (( C'est, disait-il, comme une odeur de cuisine nauséabonde qui s'échappe par un soupirail ; on n'a pas besoin d'en avoir mangé pour savoir qu'elle est à faire vomir ))(!). N'était-ce point assez pour donner au pessimisme auquel il s'était, dès son enfance, abandonné, l'occasion de passer à l'état de conviction sincère, à supposer qu'auparavant il ait été surtout chez lui la conséquence superficielle de son éducation, une mode complaisamment suivie, un genre affecté à l'imitation de son époque? En tous cas ce pessimisme, loin de s'atténuer, prit dès lors une force nouvelle : on le retrouve sous les sarcasmes dont il poursuit la sottise humaine, dans son mépris pour le côté pratique de la vie, et ses indignations farouches, aussi bien que ses plaisanteries, seront toujours une manière de l'exprimer. Ceux qui dans sa Correspondance et dans ses œuvres se plaisent à relever les traces d'un caractère aigri, et considèrent son éloignement du monde et sa solitude laborieuse comme des preuves certaines de misanthropie (2), ne doivent point oublier les événements qui déterminèrent une telle attitude. Mais, par une transformation remarquable, plus cette tendance pessimiste poussait en lui des racines profondes, et trouvait des raisons d'absorber toutes les autres, moins il était tenté de la traduire sous une forme personnelle, d'en faire la matière de développements lyriques, d'établir entre lui et les autres hommes des comparaisons susceptibles d'exagérer encore
(1) Corresp., I, 97 (avril 1846).
(2) « Ma mère me disait ce soir que je m'aigrissais, écrivait Flaubert eu 1852; taut pis. La figure du Misanthrope est une des plus sottes que l'on puisse avoir ». {Corresp., II, 112).
rétendue de son infortunje. A sa place, un Antony n'eût pas manqué de se proclamer la victime choisie du malheur. Il se serait cru maudit et condamné d'avance, par la destinée, à des souffrances morales réservées exprès pour lui, en proportion de sa sensibilité supérieure ou de son intelligence géniale. Flaubert, on le verra, sut se résigner, ou tout au moins tirer parti des circonstances, et quoique foncièrement orgueilleux, ne point attribuer de valeur spéciale au cas particulier dont il était le sujet. Notre monde est si vieux et a toujours été si plein de misères qu'il n'y a guère ici-bas de douleurs très neuves, a Les chagrins, a dit joliment un écrivain de théâtre contemporain, ce sont toujours des reprises. » Il écrivait de même à Maxime Du Camp : « As-tu remarqué combien les hommes sont organisés pour le malheur? Les larmes sont pour le cœur ce que Teau est pour les poissons » (1). Cette réflexion trahissait déjà, sous une forme positive, sa séparation d'avec les Romantiques, pour qui la douleur restait avant tout individuelle, le triste privilège de quelques âmes d'élite. Constatant qu il avait désormais une chance de moins d'atteindre au bonheur complet, il se sentit au contraire rapproché du reste de l'humanité. Son pessimisme, en un mot, se généralisa. Nous reviendrons bientôt sur cette idée, mais il importait de la signaler ici, après avoir parlé de sa maladie, parce que le point de départ exclusivement personnel de son évolution était justement de nature à laisser prévoir un résultat opposé.
(1) Corresp., 1, 98 (avril 1846).
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