‹ Flaubert, sa vie, son caractère, et ses idées avant 1857Chapitre 13 sur 28 · A CROISSET JUSQU'EX · texte numérisé non relu

A CROISSET JUSQU'EX

Caroline Flaubert venait, le 3 mars 1845, d'épouser Emile Hamard, que Gustave avait autrefois connu à Paris (1). Les nouveaux mariés se rendaient en Italie, et toute la famille décida de les accompagner, le Docteur, M'"^ Flaubert et leur fils, auquel on pensait que cette distraction serait profitable. Achille seul demeurait à l'Hôtel-Dieu de Rouen.

Il n'y aurait rien à dire sur ce voyage, s'il ne donnait indirectement l'occasion d'apprécier une fois de plus certaines particalarités du caractère de notre auteur. Depuis un an, il était à peine sorti de Croisset où sa santé achevait lentement de se rétablir; néanmoins, la perspective d'une diversion aussi complète à la monotonie de sa vie parut dès le premier moment ne lui causer aucun plaisir. Il était assez triste au départ et songeait plutôt à déplorer sa séparation d'avec Alfred Le Poittevin qu'à se réjouir de la nouveauté promise (2). Cependant, il n'avait en

(1) Il est pour }a première fois question de Hamard dans une letlt's inédite de Flaubert du 14 novembre 1840. Hamard était de Rouen, mais ses relations avec notre auteur datent surtout des années de Paris {Corresp., I, 45; mars 1842). J'ai trouvé dans un journal de Rouen, Le Colibri, deux articles signés : Emile Hamard numéros du 1" octobre 1837 et 19 août 1838).

«Le mariage de Caroline, dit M. Du Camp (SoMy. litlér., I, 218) déplaisait à Flaubert pour des raisons que l'avenir n'a que trop justiflées. » Cette affirmation est corroboréje par ce passage d'une lettre inédile a Chevalier du 13 novembre 1844 : «Je n'ai aucune nouvelle à t'annoncer, car la grande nouvelle, tu la sais : le mariage de Caroline. Que veux-tu que je t'en dise? Tout ce que tu voudras, et toi-même dis-en tout ce qu'il te fera plaisir; tout cela se trouve résumé par les deux lettres que j'ai prononcées en l'apprenant : AH!»

Caroline Flaubert, comme nous le verrons plus loin, n'était pas de pauté très robuste; c'est sans doute la raison qui eflrayait son frère dans son mariage.

(2) Cf. le début de la lettre du 2 avril 1845 {Corresp., I, "/3).

rien perdu le désir de courir le monde; son imagination comme jadis l'attirait vers d'autres climats ; l'idée de revoir, à cinq ans d'intervalle, la Méditerranée, était bien faite pour le séduire : car aux heures de rêveries, il avait souvent regretté « ses flots bleus et son sable d'or » (1). Mais à son impatience se mêlait une crainte plus forte, qui la combattait au point de l'anéantir. Il s'était en effet persuadé d'avance qu'accompli dans les conditions projetées le voyage serait pour lui une source constante de désillusions. Cet état d'esprit n'est pas pour nous surprendre : déjà en 1840, lorsqu'il avait été question d'accompagner en Corse le D'^ Gloquet, nous l'avons vu, pour des motifs analogues, dévoré des mêmes hésitations.

Prompt à l'enthousiasme et de nature très indépendante, artiste jusqu'aux moelles, mais artiste intransigeant dont les goûts ne supportaient ni la contradiction ni la simple indifférence et qui réclamait à tous propos des confidences exaltées, il prévoyait ne pas trouver dans son entourage d'écho à ses impressions. Chez son père, aussi bien que chez M"^® Flaubert, il savait rencontrer seulement des manières de voir et de sentir un peu divergentes, des préférences opposées aux siennes, pour tout dire une manière de voyager dont il ne pouvait se défendre d'appréhender les résultats trop vraisemblables. C'est avec un camarade, comme Le Poittevin, où tout seul, qu'il aurait voulu

(l)Cf. Corresp., 1, 48 (19 mars 1842). Ou lit encore dans une lettre inédite à Chevalier du 21 octobre 1842 «Tu as bien raison d'appréiiender les ennuis du retour; il y a plus d'un pays à qui le proverbe castillan puisse être appliqué : «Qui ne l'a pas vu est aveugle et qui l'a vu en est ébloui ». J'ai éprouvé par moimême ce que c'est que l'amour du soleil pendant les longs crépuscules d'hiver. Je souhaite qu'ils te soient plus légers qu'à moi : le spleen occidental n'est pas facétieux, crede ab experio. Quand reverrai-je la Méditerranée? Envoie-lui de ma part tous les baisers que mou cœur contient. As-tu vu des palmiers à Toulon? Réponds-moi de suite et doune-moi beaucoup de détails. Je t'écris ceci le dos tourné au feu, vAtu de laine, la pipe au bec et les fenêtres fermées : il fait plus beau où tu es. Je voudrais être muletier en Andalousie, lazzarone à Naples, où seulement conducteur de la diligence qui va de Nîmes à Marseille; que ne suisje dans la peau d'un de ces bateliers qui vous conduisent de la Santé au château d'If. Les bourgeois vont en Italie : je crois que Ch. Darcet est maintenant à Gonstantinople. N'est-ce pas à faire crever ceux qui portent le Bosphore dans jeur âme... etc. »

partir, libre de s'arretor, de séjourner à sa fantaisie, d'abréger ou de prolonger l'excursion, sans avoir à se préoccuper du temps où des distances, parcourant les pays au basard des journées et des routes ; tandis qu'il se devinait menacé d'un itinéraire convenu, d'un programme intangible, oiile pittoresque serait moins respecté que le confortable, et des visites consacrées, obligatoires, à toutes les curiosités traditionnelles où les touristes se croient tenus à tour de rôle d'apporter le témoignage d'une admiration préconçue (1).

« Je n'ai personne avec moi, hélas, écrivait-il à Le Poittevin. Du moment que nous nous quittons, nous abordons sur une terre étrangère où l'on ne parle pas notre langue et où nous ne parlons celle de personne » (2).

Et quelques jours plus tard, il ajoutait :

« ...Je t'ai bien regretté... je cherchais mon niveau » (3). Flatteuse pour son ami, la réflexion est peu charitable à l'égard de s(is compagnons : mais elle traduit on ne peut mieux à la fois son orgueil caractéristique et l'isolement intellectuel qu'il éprouva réellement dès le début, et qui troubla sa joie en la laissant partout incomplète.

Les événements en efl'et ne tardèrent pas à justifier ses prévisions. Des complications matérielles survinrent d'abord et bouleversèrent leurs projets; une lettre à Chevalier (4) nous en fait connaître le détail :

Procédons par ordre, car nous avons bien des choses à nous dire, et d'abord mon voyage. Eh bien, mon cher vieux, on eût pu désirer

(i) Cf. Corres-p., I, 80 (1" mai 1845). Pendant son voyage en Bretagne, avec Maxime Du Camp, mettant en pratique l'expérience acquise, Flaubert écrira : « Nous évitons généralement ce qu'on a pris soin de nous indiquer comme curieux. Aussi n'avons-nous vu ni la colonie de Mettray près de Tours, ni l'hôpital des fous de Nantes, ni les forges d'indret, ni le Fort de Penthièvre, ni le phare de Belle-lsle, et nous ne sommes encore entrés dans aucun café des villes où nous passons » (fragment inédit, page 94 du manuscrit de Par les Champs et par les Grèwes déposé à la Bibliothèque de l'Institut).

(2) Corresp., I, 74 (2 avril 1845).

(3) Corresp., I, 90 (Genève, 26 mai 1845).

(4) Cette lettre qui est du 15 juin 1845 a été publiée en partie seulement dans la Correspondance, 1,91. Le début que nous citons est inédit.

plus gai, non pas que par lui-même il ne fût beau, mais c'est nous autres qui n'étions pas sans doute dans les conditions voulues pour en goûter la beauté. Mon père a été priS;, à peine parti de Rouen, d'un mal d'yeux opiniâtre qui le forçait à garder sa chambre et à mettre des sangsues de temps à autre ; il n'en a été débarrassé qu'à Milan. Puis Caroline, qui avait bien supporté la voiture jusqu'à Toulon, a été reprise de douleurs, de fatigue, si bien que ma mère se mourait d'inquiétude sur les suites de son voyage en Italie; ce que voyant Hamard y a renoncé, et nous sommes tous revenus par Milan, Côme, le Simplon, Genève et Besançon. J'ai eu dans notre voyage encore deux crises nerveuses. Si je guéris, je ne guéris guère vite, ce qui est aussi peu neuf pour moi que peu consolant... Enfin, tu conçois que tout cela, joint de la part de mon père au regret de ses occupations favorites, à l'absence d'Achille qui se plaignait d'être las de la clientèle, ont rendu nos deux mois moins agréables qu'ils auraient dû l'être.

Ces incidents étaient assurément des raisons sérieuses de tristesse. Il en fut moins affecté cependant que de deux ou trois circonstances, où il eut plus directement à subir, de la part de sa famille, une espèce de contrainte physique et morale. On ne se pliait pas à tous ses caprices, et sans doute on ne lui demandait pas toujours conseil ; il exagérait d'ailleurs singulièrement Tobéissance passive et Timportance des sacrifices que lui imposait ou la volonté ou la présence des autres (1). En tous cas, ridée qu'il voyageait en « épicier » (2) lui devint bientôt insupportable ; à peine à moitié du parcours, il n'eut qu'un désir, terminer au plus vite cette excursion « trop brute sous le rapport poétique », éviter à tout prix de la prolonger; il sentait en effet son ennui se transformer en supplice à mesure qu'on approchait des villes où, devinant une somme plus grande de jouissances

(Ij Fdr exemple : Corresp.^ 1, 17 (avril 1845) : «Je voulais voir Aigues-Mortes, et je n'ai pas vu Aigues-Mortes ; la sainte Beaume, la grotte où Madeleine a pleuré, le champ de bataille de Marius, etc.. et je n'ai rien vu de tout cela parce que je n'étais pas seul, je n'étais pas libre.» Et ailleurs {Corresp., 1,81 ; le mai) : « A Nice, je n'ai pas été au cimetière où pourrit ce pauvre Desnoyers, comme j'en avais l'intention : cela eût paru drôle. » Le nom de Desnoyers est d'ailleurs inexact dans la Correspondance. 11 faut lire Des Hoques. Il s'agit en efl'et de Germain Des Bogues jeuue poète auteur des Caprices (in-8», 1842, Desessart) mort en 1843. Voir à ce propos Souv. litlér., ], 267,

(2) Corresp., I, 77 (avril 1845).

artistiques possibles, il éprouvait un besoin plus impérieux d'en épuiser à sîi guise les voluptés : « Gouiprends-tu m;i peur, écrivait-il à Chevalier, en vois tu le sens? J'aurais eu à Naples des sensatiojis trop exquises pour que la pensée de les voir gâtées de mille façons ne fut pas épouvantable. Voyager doit être un travail sérieux. Pris autrement, à moins qu'on n(^ se saoule toute la journée, c'est une des choses les plus amères (^t les plus niaises de la vie » (1). Il accueillit donc sans récriminations l'idée d'un retour précipité. Mais, comme on pouvait s'y attendre, à mesure qu'il s'éloignait de l'Italie le chagrin l'envahissait de n'y être pas demeuré plus longtemps (2). On avait dû changer brusquement d'itinéraire; mais il se gardait bien d'en apprécier les surprises; son imagination au contraire l'emportait toujours plus loin, dans la direction primitivement suivie. La même contradiction d'esprit, qui lui faisait d'abord redouter de voir Rome ou Venise en compagnie d'une famille un peu bourgeoise, l'engageait, maintenant qu'il était certain de ne pouvoir s'y rendre, à s'en représenter sans cesse les merveilles. Il rêvait déjà d'autres expéditions où, « sans entraves ni réticences, il laisserait sa pensée couler toute chaude parce qu'elle aurait le temps de venir et de bouillonner à l'aise » ; une fois de plus incapable de profiter des spectacles présents, il escomptait ceux de l'avenir : et quand deux mois plus tard il revint à Rouen, « dans ce vieux Rouen où il s'était embêté sur tous les pavés, où il avait bâillé de tristesse à tous les coins de rue » (3), ses sentiments se partageaient entre la satisfaction de retrouver ses habitudes quotidiennes, et le regret d'avoir fini si rapidement son voyage.

Il en rapportait cependant de bons souvenirs et, par la suite, il évoquera souvent l'image de ces églises « où l'on se promène à l'ombre des marbres, sous la lumière du jour rose qui passe à travers les rideaux rouges, en regardant les cous bruns des

(1) Corresp., I, 80 (1" mai 1845).

(2) « J'ai été si triste pendant trois jours (d'avoir quitté Gênes) que j'ai cru plusieurs fois que je crèverais, cela est littéral : quelqu'eCfort que je fisse, je ne pouvais pas desserrer les dents >• [Corresp. ^ I, 85 ; 13 mai 1845).

(3) Corresp., l, 80 (1" mai 1845).

femmes agenouillées » (1). Sa passion pour l'histoire s'était réveillée en face des palais de Gênes ou de Milan ; à la biblio thèque ambroisienne il avait lu des lettres de Lucrèce Borgia, et à Monza pris dans ses mains la couronne de fer de Gharlemagne (2). Les arènes d'Arles et de Nîmes lui avaient rappelé les hurlements de la plèbe romaine applaudissant des histrions ou des gladiateurs : sur le pont du Gard il avait cru entendre

Le piétinement sourd des légions en marche (3) ;

dans le caveau deGhillonJl songeait moins au fameux prisonnier qu'à Byron, dont le nom gravé sur la pierre semblait écrit en caractères de feu (4) ; et la Méditerranée balançait à ses yeux les vaisseaux de Cléopâtre « qui fendaient les vagues immobiles et éternellement ondulantes de cette mer toujours jeune ))(5). Partout les vestiges de l'antiquité, dont il portait l'amour dans ses entrailles, l'avaient pénétré d'admiration. Aussi n'y a-t-il aucune invraisemblance à prétendre que ce voyage eut une influence décisive sur ses idées artistiques et son culte du Beau. Malheureusement les documents ne permettent guère d'en apprécier l'étendue : les lettres écrites en cours de route ne peuvent donner qu'une faible idée de ses impressions; il avait pris beaucoup de notes, mais il ne les a point utilisées après coup, en un récit, comme il fera pour celles de son voyage en Bretagne, et comme il avait essayé de le faire pour celles du voyage aux Pyrénées (6). On est donc presque entièrement réduit aux conjectures. Toutefois une remarque s'impose, qui intéresse beaucoup le développement de son talent littéraire : il s'appliqua, selon son expression, à « voir juste » ce qu'il voyait (7) ; c'est la première

(1) Corresp., I, 82 (1" mai 1845).

(2) Corresp., I, 84 (13 mai).

(3) Corresp., l, 78 (avril 1845).

(4) Corresp., I, 88 (26 mai).

(5) Corresp., I, 85 (13 mai).

(6) M"» Juliette Adam a donné quelques extraits de ces notes inédites dans un article du Figaro, 12 juin 1907.

(7) « Tu me dis, écrit il à Le Poittevin,que tu deviens de plus en plus amoureux de la nature : moi j'en deviens effréné... J'éprouve presque des sensations

fois qu'on relève dans sa Correspondance traco d'un oITort à l'observation complète et impartiale. 11 cIuM'clia manifestement à saisir les earactéristiciues des objets (^t des paysages pour en garder les impressions d'ensemble, plutôt qu'às'attacberà leurs singularités accidentelles. Encore est-ce là une interprétation peut-être excessive d'une ou deux de ses lettres; mais comme nous retrouverons ce goût de la contemplation pour elle-même devenu la base de son esthétique, comme une telle méthode produira bientôt les merveilleuses descriptions de Madame Bovary et de Salammbô, on est tenté d'en voir la timide application dès 1845. Ce voyage d'Italie marquerait donc la transition entre ce qu'on pourrait appeler sa vision subjective, personnelle, lyrique, de la nature, et la vision objective, impersonnelle, générale, qui se dégage de ses œuvres postérieures.

Aussi bien dans les villes comme Arles, Marseille, Toulon, déjà visitées en 1840, n'avait-il pu s'empêcher d'établir un rapprochement mélancolique entre les changements survenus dans sa propre vie et l'aspect immuable des lieux, la présence des mêmes maisons, des mêmes arbres dans les rues, où, tout autre lui-même, il s'était jadis promené (1). L'indifférence du monde extérieur aux contingences de la destinée humaine lui apparaissait là, démontrée par des exemples évidents. Cette sérénité durable contrastait avec l'inquiétude perpétuelle de son âme : n'était-ce point la preuve qu'en dehors de la réalité relative dont chaque individu se fait le centre et qu'il mesure et perçoit seulement par rapport à son (( moi », il existe une réalité absolue, vraie d'une vérité éternelle, étrangère aux points de vue particuliers, constante dans ses manifestations, et que nous croyons vainement, par fausse prétention d'orgueil, devoir participer aux variations de nos amours ou de nos haines, de nos joies ou de nos tristesses ? « La nature est si calme qu'elle

voluptueuses rien qu'avoir, mais quand je vois juste » (Corresp.,1, 89; 26 mai 1845). Ailleurs, parlant de ses projets de voyage pour l'avenir, il ajoutait : « Je m'incrusterai dans la couleur de l'objectif, je m'absorberai en lui avec un amour sans partage » {Ibid., I, 80 ; 1^' mai).

(l) Corresp., I, 79 et 82 (avril et mai 1845).

m'étonne continuellement », écrivait Flaubert (1). Il était donc sur ce point encore entraîné à rejeter en partie la conception romantique qu'il avait dans son enfance un peu naïvement adoptée, tandis que par ailleurs son imagination demeurait toujours pleine de souvenirs et de tableaux romantiques. Les deux tendances opposées coexistaient toujours en lui, mais le lyrisme perdait chaque jour du terrain et nous le constaterons davantage à mesure que nous avancerons dans la suite de ce travail. Une époque viendra bientôt où son romantisme ne se révélera plus que par la nostalgie obsédante des civilisations mortes et des pays d'Orient, par l'évocation incessante d'un décor différent de la réalité ambiante ; cette habitude restera au fond de son tempérament et revivra parfois dans ses romans, tandis qu'à côté et parallèlement apparaîtront et se fixeront des principes et des procédés naturalistes, à première vue inconciliables. Nous apercevons déjà ici les premiers symptômes de ce dédoublement.

Il n'avait pas trouvé dans son voyage les éléments d'une sérieuse diversion à l'ennui qui l'accablait. En revanche il puisa, dans les circonstances que nous avons décrites, une raison nouvelle d'exalter son amour-propre. Parce qu'il n'avait pu, faute d'indulgence et de bonne volonté, s'entendre parfaitement avec son père et sa mère, ilse crut un être incompris et injustement ignoré, capable seulement d'intelligence avec deux ou trois amis. Du Camp, encore à cette époque, Chevalier, moins qu'autrefois, et surtout son cher Le Poittevin. Il écrivait à ce dernier : (( Si tu savais tout ce qu'involontairement on fait avorter en moi, tout ce qu'on m'arrache et tout ce que je perds, tu en serais indigné, toi qui ne t'indignes de rien » (2). Déjà nous avons vu cette conviction exprimée pendant sa jeunesse ; elle suffisait à expliquer son antipathie pour le collège.

(1) Même lettre.

(2) Corresp., I, 81 (l»' mai 1845). Ailleurs encore nous lisons cette réflexion caractéristique : « Plus je vais, et plus je me sens incapable de la vie de tous de participer aux joies de la famille, de m'échauffer pour ce qui enthousiasme et de me faire rougir à ce qui indigne » (Corresp.^ 1. 77; avril 1845).

Plus tard, olle prendra la forme, un peu, d'une idée de persériition dont il rendra tous les bourgeois responsables envers la littérature en général, et lui-même en particulier. Kt sans doute un orgueil farouche s'y dissimulait. Mais toute question de vanité personnelle mise à part et sans chercher h excuser ses torts, on ne doit pas négliger l'exactitude des faits. 11 est certain que, souvent, comme c'était ici le cas, il se trouvait, dans le milieu trop positif de sa famille exposé à des froissements dont la répercussion, sur un caractère irritable et en tout exagéré, ne pouvait manquer de provoquer d'étranges révoltes. C'est donc une fois de plus la preuve incontestable du désaccord intime de son esprit et de ses sentiments avec les sentiments et l'esprit des personnes qui l'entouraient depuis son enfance.

Comment, dans ces conditions, soutenir sérieusement que celles-ci aient pu exercer une action prépondérante sur la formation de son talent et contribuer au développement de ses tendances naturelles ? La remarque qui précède montre combien peu fondée, peu justifiée en fait, est cette opinion répandue dans presque tous les ouvrages de critique consacrés à Flaubert. On n'a trouvé des arguments en sa faveur qu'en laissant de côté une foule d'exemples analogues à celui-ci, en insistant au contraire d'une façon disproportionnée sur des analogies psychologiques très générales et un peu superficielles. Le point de vue change quand on considère les détails et la suite de l'évolution, au lieu de se placer a priori au moment où elle est achevée; on s'aperçoit alors que les rapprochements signalés ont commencé par être des antithèses et que la conciliation s'est faite progressivement, bien loin d'avoir de tout temps existé; la réflexion personnelle, l'expérience, la volonté enfin ont dans l'intervalle imposé une discipline, combattu les premières dispositions jusqu'à en triompher : il n'est pas nécessaire d'invoquer les antécédents héréditaires de notre auteur où la mentalité de ses parents pour rendre compte des modifications lentement introduites dans son caractère et des résultats obtenus.

Aussitôt rentrée Rouen, il reprit comme par le passé son existence calme et régulière; il écrivait à Chevalier en juin 1845 :

Je reste seul avec mon père et ma mère à Croisset l'été ; dans ma chambre, à l'Hôtel-Dieu, l'hiver. Seulement, à Croisset, j'ai mon canot et le jardin, et puis je suis plus loin des Rouennais qui, quelque peu que je les fréquente, me pèsent aux épaules d'une façon dont les compatriotes sont seuls capables. Je vais donc me remettre comme par le passé à écrire, à lire, à rêvasser, à fumer. Si ma vie est douce, elle n'est pas fertile en facéties. D'ici à quelques années, cependant, je n'en désire pas d'autre. J'ai même envie d'acheter un bel ours (en peinture), de le faire encadrer, et de le suspendre dans ma chambre après avoir écrit au dessous : « portrait de Gustave Flaubert », pour indiquer mes dispositions morales et mon humeur sociale. Le grec va marcher de nouveau, et si dans deux ans je ne le lis pas je l'envoie faire f... détinitivement, car il y a longtemps que je me traîne dessus sans en rien savoir. Quant tu penseras à moi, tu pourras donc te figurer ton ami accoudé sur sa table, crachant au coin de son feu, ou ramant dans sa barque, tel que tu le connais; je ne change pas, je suis immuable comme une botte — vernie, s'entend : je pense bien m'user, mais je ne dévernis pas (1).

Cette tranquillité allait cependant être troublée par de nouveaux malheurs.

Le 15 janvier 1846 le Docteur mourait d'un phlegmon à la cuisse opéré trop tard par Achille. Ce fut un premier chagrin pour Flaubert qui, malgré bien des dissentiments survenus entre eux à propos de littérature ou sur la nécessité d'une carrière mieux définie que celle d'écrivain, n'avait cessé de témoigner à son père une afîection très sincère et très émue (2).

Trois mois plus tard, le 20 mars, sa sœur Caroline, qui venait de mettre au monde une petite fille, était emportée par une fièvre puerpuérale. Il se trouvait alors à Paris où le règlement de

(1) Autre fragment inédit de la lettre publiée, Corresp., I, 91.

(2) On sait que Flaubert a tracé dans Madame Bovary, sous le nom du D' Larivière, le portrait fidèle de son père (lll* partie, chapitre viii). A signaler encore, comme preuve de son affection, la joie (pure cette fois de toute vanité) qu'il eut de trouvera Alexandrie, en 1849, un Italien qui savait le nom du grand chirurgien {Corresp., I, p. 233. Voir encore ibid., p. 274).

Mais cela n»a pas empêché Flaubert de résumer très bien le sens de ses rapports avec son père, dans cette phrase d'une lettre à Louise Colet {Corresp., I, 124; 12 août 1846) : « Que de fois, sans le vouloir, n'ai-je pas fait pleurer mon père, lui si intelligent et si fin! mais il n'entendait tnen à mon idiome. J'ai l'infirmité d'être né avec une langue spéciale dont seul j'ai la clef ».

quelques aiTîiires avait exigé sa présence, (4 eut à peine le temps de revenir à Houen pour assister à ragonie de la jeune femme (1).

On voudrait voir se dessiner avec relief cette (igure de Caroline Flaubert, que son frère aima d'une tendresse si vive, et qui tint une si grande place dans son existence. Mais les documents sont rares et peu précis.

Plus jeune de trois ans (2), de santé toujours un peu délicate (3), elle avait grandi à ses côtés, partagé ses études, suivi Téclosion de sa vocation littéraire et connu ses premières tentatives. Elle était son élève. Ils avaient appris à lire ensemble sous la direction de M"*" Flaubert; dès que l'un des enfants retenait quelque chose, vite, il courait le répéter à Tautre. Un des grands plaisirs du premier était d'initier sa sœur à ses essais dramatiques ou poétiques (4) ; elle jouait même avec lui et ses amis la comédie sur le petit théâtre du billard (5). Ces quelques renseignements sont les seuls que nous possédions pour les années de l'enfance : ne donnent-ils pas déjà une physionomie toute particulière à leurs relations ? La similitude de leurs goûts explique leur affection réciproque et fournit à leur intimité une base solide. Sans doute, il est difficile de supposer que Caroline ait pu d'une manière active et originale influencer l'esprit de son frère. Mais qu'elle se soit offerte à lui comme la seule personne, de toute la famille, s'intéressant à ses idées et les comprenant, s'associant à ses enthousiasmes et à ses rêveries, cela paraît à peu près incontestable. Accablée elle-même de souffrances cruelles et fréquentes, peu disposée par suite à voir, comme on dit, la vie en rose (6), elle fut tout naturellement la première

{[) Du Camp, Souu. lillér., I, 222.

(2) Elle était née le 15 juillet 1824.

(3) Cf. début de la lettre Corresp., I, 39 (juillet 1841). J'ai sous les yeux toute une série de lettres inédites de Le Poittevin à Flaubert, écrites pendant les années 1840 à 184o. A chaque instant Laure Le Poittevin (plus tard M™e de Maupassaut) y réclame des nouvelles de Caroline « dont la santé l'Iuquiète, qu'elle a trouvée bien chaugée, etc.. ».

(4) .Mme Commauville, Souv. intimes^ p. 1. (5j Corresp., I, 4 et suivantes.

(6) '< Nous irons passer quinze jours à Trouville dans le milieu du mois pro-

confidente de ses tristesses ; si Fon admet que le spectacle des misères humaines étalées dans un hôpital ait pu donner chez Gustave naissance à une certaine tendance pessimiste, on ne doit pas oublier que Caroline, comme lui, avait été souvent regarder, par la fenêtre du jardin, dans les salles des malades et les amphithéâtres de dissection. Nous savons enfin qu'elle tenait son rôle dans les farces du a Garçon )) (1) et s'en amusait; n'est-ce point la preuve évidente que son tour d'esprit la portait à apprécier les intentions critiques très réelles dissimulées sous l'apparence de cette facétie grotesque, oii le docteur, Achille et M°^® Flaubert ne devaient voir qu'un jeu sans conséquence (2) ? On s'explique dès lors qu'en 1840, pendant son voyage dans le Midi, et plus tard, jusqu'en 1843, pendant ses années de Paris, toutes les lettres publiées de Gustave aient été écrites à Caroline. Séparé des siens, éprouvant le besoin d'échanger ses impressions, tantôt son admiration à l'aspect des paysages de la Corse, tantôt son ennui, son agacement, sa lassitude d'étudiant forcé, il s'adressait de préférence à celle dont il voyait le caractère et les sentiments en parfait accord avec les siens. Il est bien probable que la Correspondance reste ici fort incomplète : ses parents devaient aussi recevoir des lettres qui ne nous sont point parvenues; leur confîait-il, avec la même franchise, le secret de ses découragements? On peut hésiter à le croire, sans d'ailleurs conférer mieux à ce doute que la valeur d'une hypothèse gratuite. En tous cas, les lettres à Caroline indiquent nettement en cette jeune fille artiste une nature d'élite, et, suivant son expression, un esprit du nioeau de son

chaia : c'est dans le but de distraire ma pauvre sœur dont le caractère finit par s'assombrir, résultat d'une maladie longue et douloureuse qui la reprend à intervalles et dont elle est bien loin d'être guérie. » {Lettre inédile à Chevalier, 7 juillet i841.)

(1) Corresp., 1, 53 (juin 1842).

(2) 11 a peut-Atre aussi dans le fait d'envoyer à sa sœur des calembours et des plaisanteries comme on en trouve Corresp., \, 39-44 et 45-59, etc. mieux que le seul désir de l'amuser. Une phrase enfin semble très caractéristique {Corresp., 1, 58) : « J'aurais voulu être avec toi sur le passager pour voir les balles des Rouenuais. Tuas dû observer bien des bêùses >».

frère (1); c'est bien la raison décisive de r.nnoiir qu'il lui portail. Partout on constate les preuves d(^ la direction alî(M'ln<Mise qu'il s'elTorçait d'imprimer à ses qualités natives : il conseillait de loin ses lectures, l'informait des siennes, se réjouissant de ses admirations, comparant à tout propos l'aridité de ses études juridiques à la douceur des occupations désintéressées on il la voyait ploni^-ée :

(( Pendant que je suis à m'éreinter sur les rentes, servitudes et autres facéties, écrivait-il, toi, mon vieux rat, tu pianotes du Chopin, du Spohr, du Beethoven, ou bien tu mêles le bitume à la terre de Siemie, tu fais chier des vessies de l)lanc, tu as une vie moins canaille que la mienne et qui sent plus son gentilhomme » (2). ^

Aussi bien, pour Caroline comme pour lui-même, TArt étaitil une consolation, le moyen d'échapper à ce dégoût de la vie dont ils étaient tous deux également possédés (3). Leur mélancolie romantique les isolait en quelque sorte du reste de la famille et resserrait leur intimité. A côté de M'"^ Flaubert, du docteur ou d'Achille, ils formaient un groupe à part, une petite aristocratie consciente de sa supériorité, un peu dédaigneuse, et souvent dépaysée au contact d'un milieu trop bourgeois. Gustave était fier de Caroline ; c'est le terme qui traduit le mieux leur sympathie (4). Sa mort, en anéantissant les espérances qu'il avait sans doute fondées sur elle, lui causa un chagrin inexprimable (5j. 11 convient de citer à ce propos une lettre à Maxime du Camp écrite au lendemain de cette catas-

(1) « C'était un esprit solide et fin qui me charmait ». {Corresp., Il, 113; 1852).

(2) Corresp., I, 43 (juillet 1841). Ailleurs il TeDcourage à travailler le piano, la peinture (ibid., p. 39-51) et (p. 68) rappelle le temps où elle venait à quatre heures dans sa chambre pour faire de l'histoire ou de l'anglais, et qu'au lieu d'anglais ou d'histoire, elle causait avec lui jusqu'au dîner.

(3) « Pourquoi ne dessines -tu pas, mon pauvre rat? Est-ce que l'Art ne doit pas consoler de tout? Rappelle-toi l'arrière-boutique de Montaigne, que tu as admirée et tâche de t'en faire une. Travaille, lis, le temps passera plus vite... » Corresp., I, 60 (12 novembre 1842).

(4) Corresp., 1, 9b (5 avril 1846).

(5) « Avec elle j'ai enterré bien des ambitions, presque tout désir mondain de gjoire ; je l'avais élevée ; c'était un esprit solide et fin qui me charmait » {Corresp., II, 113; 1852).

trophe : c'est l'exacte conclusion de ce qui précède. La douleur de Flaubert n'éclate pas dans les mots; il faut la chercher entre les lignes, où elle apparaît alors contenue, mais poignante, et d'autant plus sincère qu'il essayait davantage de la dominer (1) :

Mars 1846.

.le n'ai pas voulu que tu vinsses ici, j'ai redouté ta tendresse. J'avais assez dô la vue d'Hamard sans la tienne. Peut-être eusses-tu été moins calme que nous. Dans quelques jours je t'appellerai et je compte sur toi. C'est hier à onze heures que nous l'avons enterrée, la pauvre fille. On lui a mis sa robe de noce avec des bouquets de roses, d'immortelles et de violettes. J'ai passé la nuit à la garder. Elle était droite, couchée sur son lit, dans cette chambre où tu l'as entendue faire de la musique. Elle paraissait bien plus grande et bien plus belle que vivante, avec ce long voile blanc qui lui descendait jusqu'aux pieds. Le matin, quand tout a été fait, je lui ai donné un dernier baiser dans son cercueil; je me suis penché dessus, j'y ai entré la tête et j'ai senti le plomb me plier sous les mains; c'est moi qui l'ai fait mouler. J'ai vu les grosses pattes de ces rustres la manier et la recouvrir de plâtre. J'aurai sa main et sa face. Je prierai Pradier de me faire son buste et je le mettrai dans ma chambre. J'ai à moi son grand châle bariolé, une mèche de cheveux, la table et le pupitre sur lequel elle écrivait; voilà tout,, voilà tout ce qui reste de ceux que l'on a aimés. Hamard a voulu venir avec nous. Arrivés là-haut, dans ce cimetière derrière les murs duquel j'allais en promenade avec le collège, Hamard, sur les bords de la fosse, s'est agenouillé et lui a envoyé des baisers en pleurant. La fosse était trop étroite, le cercueil n'a pas pu rentrer. On l'a secoué, tiré de toutes les façons, on a pris un louchet, des leviers et enfin un fossoyeur a marché dessus^ c'était la place de la tête, pour le faire entrer. J'étais debout à côté, mon chapeau à la main, et je l'ai jeté en criant. Je te dirai le reste de vive voix car j'écrirais trop mal tout cela...

(1) '< J'ai les yeux secs comme un marbre, écrivait-il encore dans cette circonstance ; c'est étrange : autant je me sens expansif, fluide, abondant et débordant dans les douleurs fictives, autant les vraies restent dan» mon cœur acres et dures; elles s'y cristallisent à mesure qu'elles y viennent » (Corresp., 1, 94; mars 1846). Ailleurs : « Sans rien ôter à la sensation j'ai analysé mes derniers malheurs en artiste » {ibid., 98; avril 1846). Maupassaut écrivait très justement à ce propos : « Un autre à sa place eût pleuré simplement, puis oublié. Mais il me semble que ces douleurs clairvoyantes doivent être plus aiguës et ces âmes attentives plus malheureuses que celles des autres. » (Le Gaulois, 6 nov. 1882).

La jolie maison de Croisset, si riante d'ordinaire, au printemps, sous ses massifs d'arbres en fleurs, fut cette année là un séjour lugubre. M'"'' Flaubert, d'abord, eut assez de courage pour se roidir contre la douleur et, tout entière occupée de la fillette qui prenait au foyer la place de Caroline, elle parvint, sans trop faiblir, à supporter la débâcle de ses alTections (1). Mais bientôt, au calme des premiers jours, succéda le plus affreux désespoir (2.) ; son fils put craindre un moment de l'y voir succomber ou devenir folle (3). Le spectacle de cette tristesse immense renouvelait à cbaque instant son propre cbagrin (4). Comprenant à quel point sa mère avait besoin de lui pour se rattacber maintenant à la vie, et devinant en elle une autre terreur, la pensée constante d'une crise nerveuse ou d'un accident fatal, il surveillait ses gestes les plus insignifiants et se sentait lui-même gardé à vue comme un enfant (5) ; cette petite (( tyrannie » finissait par l'obséder et lui remettait sans

(1) « Ma mère va mieux qu'elle ne pourrait aller, écrit Flaubert à la fia de la lettre que nous venons de citer; elle s'occupe de l'enfant de sa fille, la couche dans sa chambre, la berce, la soijzne le plu? qu'elle peut. Elle tâche de >e refaire mèri; y ari'ivera-t-elle? La réaction n'est pas encore venue et jela crains fort ». {Corresp., I, 96).

(2) « Il n'y a ni mot, ni description qui te puisse donner une idée de son état » (à Chevalier, Corresp., I,'97 ; 5 avril 1846). — « Tu n'as pas l'idée d'un chagrin pareil » (à Chevalier, ihid., 110; 4 juin).

(3) Corresp., I, 118 ; 9 août 1846. (Voir aussi Journal des Concourt, V, 16).

(4) A Louise Colet : « ïu me parles de tes douleurs... Mais j'en vois une autre donleur, une douleur qui est là, à mou côté, qui ne se plaint jamais, qui sourit même, et auprès de laquelle la tienne, si exagérée qu'elle puisse être, m; sera jamais qu'une piqûre auprès d'une brûlure, une convulsion à côl6 d'une agonie. Voilà l'étau où je suis ». (Corresp., I, 134|; 2i août 18 i6).

(5) « Si je ne peux venir à Paris, comme tu le désires, c'est qu'il faut que je reste ici. Ma mère a besoin de moi, la moindre absence lui fait mal, sa douleur m'impose mille tyrannies inimaginables, ce qui serait nul pour beaucoup est pour moi considérable... Ma mère est toute la journée à se creuser la tête sur les malheurs et accidents qui peuvent me survenii*. Quand j'ai besoin de quelque chose je ne sonne pas^ parce que si cela marrive je l'entends qui court tuute haletante dans l'escalier pour venir voir si je ne me trouve pas mal » {Corresp., I, 166-167 ; 1er octobre 1846). Ces appréhensions étaient dans le caractère de M™5 Flaubert. Son fils écrivait plus tard : « Quant à ta grand'mère... il est dans sa nature de se tourmenter toujours. Quand les sujets d'inquiétude lui manquent, elle en invente, elle ne sait que s'ingénier pour se rendre malheureuse ». {Lettres à sa nièce, p. 83; 1867).

cesse en mémoire la maladie dont elle était l'inévitable conséquence. 11 n'osa plus bouger de sa chambre, et tout Fêté vécut dans le plus lamentable isolement.

Il lisait beaucoup et surtout des classiques, tantôt Hérodote, Quinte-Curce, Sophocle (1), tantôt le théâtre de Voltaire qu'il annotait minutieusement (2), tantôt l'histoire romaine de Michelet (3) : s'il y mêlait encore quelques drames de Shakespeare (4), du Chateaubriand (5), des poèmes indiens et des relations de voyage en Orient (6), on constate cependant, d'après la Correspondance , que ses études ont une tournure moins exclusivement romantique qu'autrefois. Cette différence, nous le verrons, tenait à une modification très générale de son caractère et de ses idées littéraires. Il écrivait aussi : nous sommes au moment oii il prépare la première Tentation de Saint Antoine (7).

Et les journées s'écoulaient, sans aucun élément de distraction, laborieuses, monotones et paisibles, comme déjà il les avait connues au lendemain de sa première crise, plus sombres encore depuis que la mort avait fait déserte la maison. Ernest

(1) Curresp., I; 103 (été 1846).

(2) /6^■rf., et aussi Du Camp, Souv. litlér., I, 237.

(3) Corresp., I, 102 (avril 1846).

(4) Corresp., I, 103 (été 1846; : « le 'limon d'Athènes ». — « J'ai repris le grec avec persévérance et mon maître Stiakespeare que je lis avec un amour croissant [Lettre inédite à Chevalier, 13 août 1845).

(5) Corresp., 1, 182 (octobre 1846).

(6) Correap., 1, 131 (août 1846).

(7) Houv. litlér,, 1, 24G-241. Deux ans avant, en 1844, Flaubert avait composé un autre roman, l'Education sentimentale; aucun fragment n'eu a été publié : on n'eu connaît l'existence que par Du Camp {Souv. lit ter., I, 218) et l'article de jVimo Franklin Grout sur les œuvres de jeunesse de son oncle, qui en donne l'analyse. Quelque imprécis que soient les renseignements fournis, ils permettent de juger sinon la valeur intrinsèque du roman, au moins la conception à laquelle il paraît avoir obéi en l'écrivant. La Correspondance (II, 68-69) est encore sur ce point un précieux argiiment. Nous reviendrons ultérieurement sur cet ouvrage dont le titre seul rappelle celui qui parut en 1869.

On peut enfin citer pour mémoire la fantaisie rimée dont un acte seul fut écrit, intitulée Jenner ou la découverte de la vaccine. Flaubert l'écrivit également peudaut i'aonée 1846 en collaboration avec Bouilhet et Du Camp. (Sur cette tragédie burlesque qui était le résultat des études qu'il faisait à cette époque même sur le théâtre du xvni" siècle, et les pièces en « style noble » de Voltaire et de Marmontel, voir supra, Notice bibliographique, p. vu, note 3.)

Chevalier avait quitté la France. Le Poitt(*vin venait de se marier (1). Toute cette période est empreinte d'une mélancolie très pénétrante :

(( Comme tout se dégarnit, comme tout s'en va, quel dégel continu que la vie, écrivait-il. Joies, parents, amis, tout meurt par file : bonsoir, au revoir, oui, et on ne se revoit plus (2). — Ma mère et moi nous sommes seuls maintenjintà ce foyer jadis plein et chaud. On a beau dire, les souvenirs ne peuplent pas, au contraire, ils élargissent votre solitude )) (3).

(1) Juillet 1846 {Corresp., I, 108).

(2) Corresp.^ 1. 190 (23 février 1847). {.n Corresp.\ 1, 193 (28 avril 1847).

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