‹ Flaubert, sa vie, son caractère, et ses idées avant 1857Chapitre 15 sur 28 · LE VOYAGE EN BRETAGNE ET PAR LES CHAMPS ET PAR LES GRÈVES · texte numérisé non relu

LE VOYAGE EN BRETAGNE ET PAR LES CHAMPS ET PAR LES GRÈVES

L*ouvrage dont nous allons parler dans ce chapitre a été composé à la fois par Flaubert et par Maxime Du Camp.

Le principe de leur collaboration fut des plus étranges : Flaubert écrivit les chapitres impairs, Du Camp les chapitres pairs (1). Le volume complet en comporte douze. Peu de personnes le connaissent aujourd'hui tel qu'il est sorti de leurs mains; ce qu'on a publié en en 1885, sous le titre de Pai' les Champs et par les Grèves (2), en représente en effet la plus minime partie, la moitié à peine de l'œuvre de Flaubert. L'autre moitié est inédite; de même Tœuvre entière de Du Camp, qui fait corps avec la première et continue logiquement le récit. Sous prétexte que « le mode de procédé suivi par eux obligeait chacun à faire de son chapitre un morceau indépendant », on a cru pouvoir n'offrir au public que des fragments isolés, tronqués, des pages choisies en quelque sorte. Rien n'est plus regrettable, en fait, qu'une telle mutilation, et rien n'est plus faux dans le principe (3). Qu'en est-il résulté? D'abord qu'on s'est privé d'un moyen de comparaison curieux entre les caractères respectifs des deux amis, ce qui intéressait assez l'histoire de leurs relations ; en second lieu que le lecteur garde difficilement une idée nette et rigoureusement exacte du tour d'esprit de Flaubert en 1847, de ses manières de voir

(1) Corresp., I, 196 (août 1847j.

(2) Empnmté à une phrase de Maxime Du Camp, chapitre vi. Un fragment de Par les Champs et par les Grèves, relatif aux alignements de Garnac, avait paru du vivant de Flaubert dàus l'Artiste (numéro du 18 avril 1858).

(3) M. Du Camp écrit [Souv. liUér., I, 264) : « Nous avons eu parfois l'intention de publier ce voyage... nous avons reculé devant la nécessité des remaniements. Sous prétexte qu'il faut avoir de l'humour et qu'il ne faut rien ménager, nous avions ménagé si peu de choses que nous en étions arrivés à ne plus rien ménager du tout ». La raison invoquée n'a pas grande valeur : en 1885, la censure était autrement moins sévère qu'en 1847 et sous l'Empire. Quant aux remaniements, dès l'instant qu'on a publié Bouvard et Pécuchet INACHEVÉ, et sans que Flaubert ait revu définitivement son manuscrit, rien ne s'opposait, semble-til, à ce qu'on prît la même liberté pour l'ensemble des six chapitres impairs écrits par lui dans Par les Champs et par les Grèves, en admettant que M. Du Camp, qui vivait encore, ait refusé de publier les siens en même temps.

et de sentir quand il en est réduit, pour former son opinion, à consulter un texte incomplet. Nous voudrions, en étudiant Par les Champs et par les Grèves dans sa version intégrale, et surtout en multipliant les citations inédites qui nous ont paru les plus remarquables, essayer de combler cette lacune. La Bibliothèque de Tlnstitut possède une des deux copies de cet ouvrage, rédigées en 1848; c'est l'exemplaire de M. Du Camp (1). L'exemplaire de Flaubert appartient à sa nièce, M™^ Franklin-Grout.

Depuis la mort du Docteur et de Caroline, Flaubert vivait à Groisset, auprès de sa mère, une existence monotone et triste.. Quelques séjours à Mantes pour rejoindre Louise Golet, deux ou trois voyages à Paris avaient été ses seules distractions. De temps à autre, Du Camp venait s'installer auprès de lui pour une semaine (2). Chaque dimanche matin, à heure fixe, la grille du

(1) Un manuscrit in-octavo, 556 pages (R. 63. D). C'est aux pages de cet exemplaire que nous renvoyons pour la partie inédite. Pour le reste à Tédition Charpentier 1902.

Il faut ajouter dès maintenant que la copie de l'Institut présente des variantes assez nombreuses avec le texte de l'édition Charpentier : or celle-ci a été faite sur les brouillons même de Flaubert. Qui est responsable des modifications introduites dans la copie? Flaubert? ou Du Camp, sur l'initiative de qui la copie a été faite? M™^ Franklin-Grout, à qui nous avons posé la question, a bien voulu nous répondre qu'elle l'ignorait. Quant à en accuser le copiste, l'importance des chaugements opérés fait immédiatement rejeter cette hypothèse. On lira en appendice un exemple de ces variantes. Parmi les fragments intéressants de cette partie inédite auxquels nous nous sommes référés dans ce chapitre, quelques-uns, en raison de leur étendue ne pouvaient trouver place dans le texte. Nous les citerons également à la fin de ce travail. J'ai enfin publié un fragment inédit, relatif au passage des deux voyageurs à Blois dans les Mémoires de la Société des Sciences et Lettres de Loir-et-Cher, année 1907, XIX® volume, in-8o, Blois, iMigault et C^», imp., p. 88 à 99.

Quant à la date exacte de Par les Champs et par les Grèves, en réalité la double copie seule est de mai 1848 (Du Camp, Souv. littér., I, 265;, La rédaction première fut beaucoup plus rapidement achevée, vers novembre ou décembre 1847 (voir Corresp., I, 198-200-201). Après cette date, le travail de Flaubert consista surtout dans des corrections de style nécessaires à l'harmonie de l'ensemble. Cette remarque n'est pas inutile : en effet, s'il est vrai que ce livre traduise l'état d'esprit de l*auteur, c'est en raison de sa spontanéité. La verve, l'entrain qui s'y trouvent exprimés ne sont pas factices, les souvenirs de Flaubert étaient encore assez récents pour qu'en écrivant il ait pu revivre ses impressions. La partie « érudition » seule a sans doute gagné à ce fait que Par les Champs et par les Grèves n'a pas été composé en cours de voyage. Le reste peut être considéré comme un journal de route.

(2) Cf. Souv. littér., I, 233-240.

jardin s'ouvrait lentement et livrait passage à un jeune homme d'apparence modeste, d'allure digne e! sévère, dont le regard très doux semblait poursuivre un rôve intérieur : c'était le poète Louis Rouilhet. Ces deux amis apportaient dans la maison un rayon de gaieté. Mais le plus souvent il s'ennuyait atrocement dans sa retraite laborieuse, et chaque jour éprouvait davantage un impérieux besoin « de changer d'air et de respirer à poitrine ouverte ».

Vers la fin de l'automne, comme Du Camp était sur le point de regagner Paris, ils combinèrent tous deux le plan d'une excursion en Bretagne pour le printemps suivant. On eut quelque peine à obtenir l'assentiment de M™*' Flaubert ; elle ne céda que sur la promesse formelle d'aller rejoindre elle-même son fils en cours de route (1).

L'hiver fut consacré aux préparatifs. Résolus à parcourir à pied l'ancienne province, ils se composèrent d'abord un équipement approprié (2). Mais leur attention ne fût pas toute absorbée par le costume : en quelques semaines ils réunirent aussi un vaste bagage intellectuel, car ils désiraient également

(1) Corresp,, I, 190 (23 février 1847). Elle les rejoignit à Brest, et acheva le voyage avec eux, suivant les étapes en voiture tandis qu'ils allaient à pied. {Lettre inédite à Chevalier datée : Saint-Malo 13 juillet 1847).

(2) Un fragment inédit de Flaubert en indique le détail amusant : «... Voilà donc ce qui a fait que deux êtres doués de raison (définition de l'homme dans les livres), ont pendant sept mois médité le dessin, la couleur, la forme, le relief et l'arrangement harmonique entre eux des objets suivants, à savoir : Un chapeau de feutre gris. Un bâton de maquignon (venu exprès de Lisieux). Une paire de souliers forts (cuir blanc, clous en dents de crocodile). Une paire de souliers de cuir verni — costume de ville pour les visites diplomatiques, s'il s'en trouve à faire, ou les courses à Paphos, si par hasard les oies de cette divinité nous enlèvent dans le char de la déesse. Une paire de guêtres en cuir (appropriées aux souliers forts). Une paire de guêtres en drap (pour protéger de la poussière nos chaussettes les jours de souliers vernis). Une veste de toile (chic garçon d'écurie). Un pantalon de toile (démesurément large pour être mis dans les guêtres). Un gilet de toile (dont la coupe élégante rachète la vulgarité de l'étofle). Ajoutez à cela la répétition du même costume en drap. De plus un couteau modèle, deux gourdes, une pipe en bois, trois chemises de foulard, ce qu'il faut à un Européen pour ses ablutions quotidiennes, et vous aurez le cadre dans lequel nous nous sommes présentés en Bretagne, dans lequel nous avons vécu durant quelques semaines, à la pluie et au soleil » (pages 2 et 3 de la copie de Par les Champs et par les Grèves déposée à la Bibliothèque de l'Institut). Comparez M. Du Camp, Souv. littér.^ I, 256.

tirer profit de ce voyage pour leur instruction générale. M. Du Camp « Fétudia » donc au point de vue de Tarchéologie, de Tethnographie et de la géographie, tandis que Flaubert, à la bibliothèque de Rouen, se documentait sur l'histoire. Il n'était plus question que de la Bretagne dans leurs lettres : ils s'écrivaient Fun à l'autre : « Travaille bien la guerre de succession entre Jean de Montfort et Charles de Blois — soigne tes menhirs et tes cromlechs » (1).

Le 1" mai 1847, écrit Flaubert, à huit heures et demie du matin, les deux monades dont l'agglomération va servir à barbouiller de noir le papier subséquent sortirent de Paris, dans le but d'aller respirer à l'aise au milieu des bruyères et des genêts ou, au bord des flots, sur les grandes plages de sable. On n'avait d'autre ambition que celle de chercher quelque coin de ciel pur floconné de nuages enroulés, ou de découvrir, au revers d'une roche blanche, caché sous les houx et les chênes, assis entre le fleuve et la colline, un de ces pauvres petits villages comme on en rencontre encore, avec des maisons en bois, de la vigne qui monte au mur, du linge qui sèche sur la haie et des vaches à l'abreuvoir.

A d'autres temps, pour plus tard, les grands voyages à travers le inonde, au dos des chameaux, sur les selles turques ou sous le tendelet des éléphants; à d'autres temps, si jamais cela arrive, le grelot des mules andalouses^ les pérégrinations rêveuses dans la Maremme, et les mélancolies de l'histoire surgissant avec les vapeurs du crépuscule du fond de ces horizons où se sont passées les choses que l'on rêve dans les vieux livres.

Aujourd'hui, sans trop quitter le coin de sa cheminée, où on laisse, pour les y retrouver presque tièdes encore, sa pipe.etses songeries, et sans aucun des poignants arrachements du départ, on s'en va, sac au dos, souliers ferrés aux pieds, gourdins en mains, fumée aux lèvres et fantaisie en tête, courir les champs pour coucher dans les auberges, dans de grands lits à baldaquins, pour écouter les oiseaux sous les arbres chanter quand il a plu, et pour voir le dimanche, sous le porche de l'église, les paysannes sortir de la messe avec leurs grands bonnets blancs et leurs gros jupons rouges, et quoi encore? pour se hâler la peau à coup sûr et pour attraper des poux, peutêtre? (2).

(1) D'après M. Du Camp, Souv. littér., I. 242.

('J) Fragment inédit, chap. I, pages 1 et 2 du manuscrit de l'Institut.

En trois mois, les deux amis visitèrent les bords de la Loire, les côtes du Morbihan et du Finistère, et revinrent par le nord en traversant Saint-Malo, Gancale et Rennes. Chaque soir, dans leurs chambres ou le long des routes, ils prenaient rapidement des notes; puis, rentrés l'un à Groisset, l'autre à Paris, à la fin de juillet, ils entreprirent de les utiliser en racontant leur voyage.

Leur travail donna naissance à Par les Champs et par les Grèves.

Ce qui frappe avant tout dans ce livre, c'est l'impression de gaieté et de contentement qui s'en dégage. Rien ne rappelle moins, semble-t-il, la mélancolie résignée que nous décrivions naguère. Nous avions vu Flaubert accablé d'ennui, abattu par la maladie, rongé au fond par le chagrin et la solitude : il nous apparaît soudain tout débordant de jeunesse, de vigueur et de santé (1). Son geste se fait large et passionné, sa voix éclatante, son allure superbe. Il faut se le représenter, par exemple, « chemise ouverte sur la poitrine, les cheveux au vent, la cravate autour des reins, blanc de poussière, hâlé par le soleil, avec ses habits déchirés, ses chaussures usées, rapiécées, vagabond, insolent et plein d'orgueil », faisant son entrée à Brest au milieu de la population ébahie. Cet accoutrement, qui choquait peut-être les convenances, était pour lui un sujet de triomphe parce qu'il témoignait de son indépendance. « Le fer de nos souliers, dit-il, sonnait sur le pavé; sur nos dos, nos sacs battaient la mesure, nos bâtons retombaient d'accord, et la fumée de nos pipes, s'échappant par le bord de nos chapeaux, se tordait comme un panache » (2). Une autre fois, sous une pluie battante, entre Goncarneau et FoueSnant, c'est un long trajet dans une carriole de paysans où ils se sont introduits à grand'peine : « Elle allait en zig-zags, s'accrochant dans les haies, se cognant aux cailloux, retombant dans les ornières, s'arrêtant aux saignées, et toujours nous hocquesonnant devant les yeux sa capote

(1) Il eut cependant une crise nerveuse dès le début du voyage, à Tours {Souv. liltér., I, 257). Mais ce fut, d'après M. Du Camp, la seule alerte [Ihid., 258).

(2) Inédit, chap. ix, p. 390 du manuscrit.

recourbée qui dérobait le paysage (1) ». Ils déclamaient des vers le long des routes, en face de l'océan, sur le haut des falaises et souvent, pendant de longues heures, ils rêvaient sur les plages :

L*un près de l'autre, assis par terre, nous prenions du sable dans nos mains, nous le regardions couler à travers nos doigts, nous retournions la carcasse séchée de quelque vieux crabe évidé, nous ramassions des coquillages ; et le soleil s'abaissait sur la mer qui variait ses couleurs, continuait son bruit et laissait sur le rivage son long feston de varechs et d'écume. Nous ouvrions nos poitrines, nous humions le parfum des vagues, douce et acre senteur mêlée d'eau, de brise et d'herbe, et des bouffées d'air chaud venaient d'entre les trous des dunes, dont les joncs minces s'accrochaient aux boucles de nos guêtres, quand, le soir arrivé, nous retournions au gîte, en regardant dans le ciel les grandes traînées de pourpre qui s'étendaient sur son azur (2).

Ils partaient au soleil levant, pour faire avant la chaleur la plus grande partie de Tétape ; une seconde marche les conduisait à la ville ou au village, dont ils étudiaient, jusqu'à la nuit, les curiosités. « Nous dînions, écrit Du Camp, avec un appétit formidable et nous dormions de ce sommeil frère de la mort qui ne garde le souvenir d'aucun rêve » (3). Le gîte, ils s'en sou-

(1) Inédit, chap. vu, p. 298 du manuscrit.

(2) Inédit, chap. v, p. 179 du manuscrit. Pendant Tété de 1883, Maupassant visita la Bretagne et refit en partie l'itinéraire suivi par Flaubert. Des fragments qu'on vient de lire on peut rapprocher les lignes suivantes, qui donnent également l'impression non point d'un voyage méthodique, mais d^une promenade vagabonde et charmante : « Coucher dans les granges quand on ne rencontre point d'auberges, manger du pain et boire de l'eau quand les vivres sont introuvables, et ne craindre ni la pluie, ni les distances, ni les longues heures de marche régulière, voilà ce qu'il faut pour parcourir et pénétrer un pays jusqu'au cœur, pour découvrir, tout près des villes où passent les touristes, mille choses qu'on ne soupçonnait pas » (Maupassant, En Bretagne, dans le volume Au Soleil, édit. Ollendorff illustrée, p. 260).

(3) Souv. littéi\, I, 258. Je lis encore dans une lettre inédile à Chevalier du 13 juillet 1847 :

« Nous terminons, Max et moi, un voyage qui, pour n'être pas au long cours, ce que je regrette, a été une fort jolie excursion. Sac au dos et souliers ferrés aux pieds, nous avons fait sur les côtes environs 160 lieues à pied, couchant quelquefois tout habillés faute de draps et de lit, et ne mangeant guère que du pain et des œufs faute de viande. Tu vois, vieux, qu'il y a aussi du sauvage sur

ciaient peu; une auberge, une grange, au besoin l'herbe de la lande, sous les étoiles : ils y furent souvent mieux que dans les maisons (1). Ainsi se passaient les journées : a Que faut-il de plus pour les remplir, dit Flaubert?... on savoure la couleur des bruyères, on écoute le bruit des eaux, on se promène parmi les pierres, on s'accoude sur les ruines, et le lendemain on rencontre d'autres hommes, d'autres pays, d'autres débris, on établit des antithèses, on fait des rapprochements, c'est là le plaisir, il en vaut bien un autre » (2).

D'un bout à l'autre du parcours, leur bonheur se maintint ainsi sans défaillance. Sans aucune préoccupation d'avenir et sans regrets du passé, ils se livraient tout entiers à la joie de l'heure présente, mêlant parfois à sa douceur calme de grosses plaisanteries qui déchaînaient des éclats de rire retentissants (3). Dix mois plus tard, Flaubert, dans une lettre encore pleine de souvenirs, pouvait écrire à son ami : « Ah! cher Max... il est peu probable que nous refassions un pareil voyage ; ça ne se renouvelle pas une seconde fois et il y aurait même peut-être de la bêtise à l'essayer » (4).

le continent. Mais j'aime mieux la sauvagerie corse, celle-là a moins de puces et plus de soleil, et il n'y a guère que cela de beau au monde, ce grand bec de gaz suspendu là-haut par les ordres d'un Rambuteau inconnu.

« En fait de monuments, nous en avons vu beaucoup de celtiques, et des dolmens, et des menhirs et des peulwens. Mais rien n'est plus fastidieux que l'archéologie celtique, ça se ressemble d'une manière désespérante. En revanche nous avons eu de bons moments à l'ombre des vieux châteaux, nous avons fumé de longues pipes dans mainte douve effondrée, toute couverte d'herbes et parfumée par la secteur des genêts. Et puis la mer, la mer! le grand air dans les champs, la liberté, j'entends la vt-aie liberté, celle qui consiste à dire ce qu'on veut, à penser tout haut à deux et à marcher à l'aventure, en laissant derrière vous le temps passer sans plus s'en soucier que de la fumée de votre pipe qui s'envole ».

(1) Par exemple à Daoulas, près de Brest (édition Charpentier, 1902, p. 171- 172, et la suite inédite, page 379 du manuscrit). Nous avons reproduit en appendice la description de la chambre où ils couchèrent à Garnac (chapitre v, p. 159-160 du manuscrit). On trouvera quelquMntérêt à la comparer avec la première et on y verra un exemple de la joie de Flaubert à peindre la réalité dans ses moindres détails.

(2) Inédit, chap. vu, page 268 du manuscrit.

(3) Cf. Souv. littér., 1, 261.

(4) Fragment de lettre citée Souv. litlér.^ I, 265, datée : mai 1848.

Par les Champs et par les Grèves devait porter la marque de telles dispositions d'esprit. Si les lettres écrites de Croisset avaient mille raisons d'exprimer la tristesse répandue dans l'air de cette maison silencieuse, au dehors le soleil, l'espace, la variété des spectacles, l'étrangeté et parfois le ridicule des personnages, devaient à chaque instant le distraire de ses pensées. Oubliant de s'analyser lui-même, il ne songeait plus qu'à voir et à admirer. Secouant l'engourdissement dont les circonstances lui avaient imposé la nécessité, il donnait pleine carrière à son exubérance naturelle. A rencontrer chaque jour des pays nouveaux, sa curiosité sans cesse en éveil trouvait à s'occuper sans être jamais rassasiée. Nul besoin de défiance à l'égard de la rêverie : son imagination, en effet, ne l'entraînait guère qu'à se représenter le passé historique de la Bretagne, et ses émotions ne venaient que de la contemplation désintéressée des paysages ou des monuments. L'exemple et la présence de Maxime Du Camp influaient aussi beaucoup sur son humeur : à cette époque les deux amis — nous le verrons plus loin — étaient encore unis par une sympathie très étroite. Le voyage, en un mot, s'accomplissait dans des conditions matérielles et morales propres à le satisfaire, et cette fois, bien mieux qu'en 1845, tout le portait à jouir sans réserve de ces trois mois de liberté.

L'intérêt [considérable du livre qui en contient le récit est donc de nous montrer en pleine lumière son caractère dégagé de toute contrainte et s'abandonnant à ses tendances profondes, auparavant masquées et parfois volontairement atténuées. On y perçoit directement son aspect véritable, morcelé ailleurs dans des lettres dont chacune n'en laissait saisir qu'un ou deux traits isolés. L'analyse qui va suivre sera forcément un peu rapide. Nous espérons néanmoins qu'elle fera ressortir la complexité de ses sentiments et de ses idées, et les particularités de son tempérament.

Notons-le d'abord : Par les Champs et par les Grèves est très inégal de ton et d'inspiration. Il s'y rencontre des pages qui peuvent se classer parmi les meilleures de son œuvre entier : ainsi les

descriptions du château de Clisson, de renterrementd'un marin à Carnac, du tombeau de Chateaubriand, qui figurent toutes trois au nombre des fragments publiés (1). Nul doute, d'ailleurs, qu'il les ai t. travaillées spécialement au point de vue de la correction du style et de l'harmonie de la période : et à ce titre le volume occupe une place importante dans la série de ses ouvrages. Pour la première fois, en l'écrivant, il se vit aux prises avec de sérieuses difficultés, preuves chez lui de scrupules littéraires jusqu'alors ignorés et d'un désir de perfection un peu nouveau. Smarh, Novembre, Les Mémoires d'un Fou et ses autres opuscules de jeunesse, indiquaient plus de facilité que d'effort; au contraire, dans les lettres de cette époque, on relève des aveux comme ceux-ci :

« J'ai si peu l'habitude d'écrire et je deviens si hargneux làdessus, surtout vis-à-vis de moi-même, que ce livre ne laisse pas de me donner du souci. C'est comme un homme qui a l'oreille juste et qui joue faux du violon : ses doigts se refusent à reproduire juste le son dont il a conscience. Alors les larmes coulent des yeux du pauvre râcleur et l'archet lui tombe des doigts » (2).

Plus loin :

(( Heureux ceux qui ne doutent pas d'eux et qui allongent au courant de leur plume tout ce qui leur sort du cerveau; moi, j'hésite, je me trompe, je me dépite, j'ai peur; mon goût s'augmente à mesure que décroît ma verve, et je m'afflige beaucoup plus d'un mot louche que je ne me réjouis de toute une bonne page (3). — Je suis à bout de l'agacement que me procure l'impossibilité incessante où je me trouve de « rendre ». Les bourgeois auront beau dire, cette crème fouettée n'est pas facile à

(1) Édition Charpentier, page 78 à 88, 108 à 112, 221 à 224. 11 faut y joindre le paragraphe que nous citons plus loin : « Tout à coup un souffle est venu... * {ibid., page 93). C'est un exemple très remarquable de la musique de sa prose. Sur le style de Par les Champs et par les Grèves, cf. Bourget, Œuvres complètes. Critique, tome I, appendice D, page 131 et suivantes.

(2) Corresp., 1, 198 (septembre 1847). Cf. aussi ibid., page 194 (août 1847).

(3) Ibid., 1, 200 (octobre 1847).

battre; plus je vais et plus je découvre de difficultés à écrire les choses les plus simples, etc. » (1).

Nous assistons donc, avec Par les Champs et 'par les Grèves, aux premières phases de la lutte qu'il ne cessera jusqu'à sa mort de soutenir contre les mots et les phrases (2). Mais il est bien probable que tous les paragraphes n'exigèrent pas de lui un labeur aussi pénible. A côté de fragments empreints d'une beauté régulière, où l'on devine que sa main s'est arrêtée à peser les expressions, à enlever les répétitions et à élaguer les redites, se trouvent en effet d'autres pages d'allure plus libre, de ton moins sévère, où il semble avoir pris plaisir à laisser aller sa verve et sa fantaisie. Ces morceaux, où sa personnalité est plus vivante, sont, entre parenthèses, ceux qu'en 1885 on a pris soin de laisser dans l'ombre : nous en citerons quelques-uns ; l'homme y paraît à côté du merveilleux écrivain et dans l'homme cet « artiste » enthousiaste, violent, intraitable que nous avons partout rencontré. La lecture du livre complet est seule capable de faire sentir ces différences de forme qui révèlent, avant tout autre chose, l'originalité de son talent.

Quant au fond même des idées exprimées, Maxime Du Camp a eu raison de dire qu'il avait « vidé là son sac à sornettes » (3), — et il était amplement garni. Le désordre du récit, où tous les sujets sont effleurés, sans transition ni méthode, à propos de tout, au hasard des incidents de la route, indique fidèlement le prodigieux débordement de son esprit. Il n'est pas possible de suivre un plan très rationnel dans cet exposé ; on nous permettra donc d'employer, en quelque sorte, un procédé analogue au sien ; nous irons un peu au hasard, d' un chapitre à l'autre et d'une idée à la suivante, selon que la matière elle-même nous y entraînera.

(1) Ihid., I, 202 (novembre 1847).

(2) « Ce livre, disait-il plus tard, m'a donné beaucoup de mai. C'est la première chose que j'aie écrite péniblement » (Corresp.^ II, 87; 1852).

(3) La phrase des Souvenirs littéraires (I, 264) est au pluriel : elle s'applique en effet très justement aussi aux chapitres de Du Camp. Néanmoins, entre un groupe et l'autre il y a de légères nuances, qui traduisent déjà la divergence future deleurs esprit*. Nous y reviendrons quand nous nous occuperons des relations des deux amis.

t*ar plus d'un détail, Par les Champs et. par les Grèves dérive encore d'une inspiration nettement romanlique. On leconslale à la manière dont il voit, comprend, interprète et décrit les spectacles olTerts à ses yeux. Son imagination avait beau jeu, pendant ce voyage, pour se pénétrer de la couleur moyenâgeuse si chère à la littérature de 1830. Partout où il passait, il s'ingéniait à reconstruire les donjons démantelés, à les peupler des seigneurs d'autrefois, évoquant les cris de triomphe, les trompettes des tournois, les cours d'amour des nobles châtelaines, où les tueries sanglantes et les folles chevauchées dont la vieille terre d'Armorique a été le théâtre. Sur ce point, il n'est pas besoin d'insister longuement. Les passages publiés relatifs aux châteaux d'Amboise et de Clisson, tout le récit de sa visite à Saint-Malo (1), en sont la preuve. C'est le romantique qui, traversant la ville de Blois, y cherche la maison où Victor Hugo conçut ridée de saMarion de Lorme{2)\ c'est lui encore, à Combourg, qui écoute toute une nuit, dans la plainte du vent, l'écho lointain des sanglots de René (3). Son enthousiasme d(:Vant les églises gothiques, si nombreuses en cette province, son calme et parfois son indifférence visible en présence des monuments du xviii*^ siècle et de l'époque classique, sont encore le résultat de cette tendance romantique si fortement enracinée en lui (4); et si, malgré cette nuance, il les préfère également

(1) Édit. Charpentier, p. 69 à 70, et 207 à 219. Il y a aussi beaucoup d'exemples de cette tendauce, mais moins caractéristiques, dans la partie inédite.

(2) Cf. le fragment publié dans les Mémoires de la Société des Sciences et Lettres de Loir-et-Cher. Quant au séjour de Victor Hugo à Blois en 1822, cf. L. Belton, Victor Hugo et son père le général Hugo à Blois, Mémoires de la Soc, etc., t. XVJ, p. 9 à 87.

(3) Édit. Charpentier, p. 243 à 249.

(4) On lit dans le même fragment sur le château de Blois : « En face, un corps de logis des plus bêtes, construction de Louis XIV, jure d'une manière détestable avec son classique de collège et son goût sobre qui est le goût pauvre ; mais auprès d'elle éclate et reluit la belle architecture du xvi^ siècle!... » Ses préférences sont aussi romantiques en peinture, par exemple : « Le conservateur Mu musée de Nantes), occupé dans un coin à peiuturelurer quelque chose, se dérangea de sa besogne, et vint officieusement lier avec nous conversation artistique. Mais bientôt, nous ayant entendu admirer un Delacroix, le brave homme remit sa casquette sur sa tête et nous tourna les talons; ce qui nous le fit suspecter de se livrer au paysage de Bertin ou au genre histoire romaine de David, à

tous aux édifices contemporains, c'est que tous ont ce commun privilège d'être les vestiges de civilisations disparues et de générations mortes, de se dégager, par les souvenirs qui s'y rattachent, de la réalité moderne. Tout lui est bon pour fuir cette réalité : un vieux pan de muraille éboulée lui convient mieux qu'une robuste et neuve architecture. Il sent et traduit à merveille la mélancolie et la poésie des ruines; mais encore comprend-il celles-ci en romantique, c'est-à-dire qu'il y voit des contrastes et des antithèses, le mesquin à côté du grandiose, le grotesque côtoyant le sublime. C'est par exemple, dans la cour d'honneur de Chambord, « près des cariatides représentant François P^ et la duchesse d'Étampes, un chien qui joue sur l'herbe et un âne qui tette, ronfle et brait, fîente et gambade sur le seuil des rois » (1); des gardes nationaux qui défilent sur le pont d'Amboise au moment où il se figurait y voir passer des chevaliers partant pour la croisade (2) ; des soldats qui fument leur pipe et chantent la gaudriole sur les marches d'un escalier où coula le sang du duc de Guise (3). A l'inverse un pur naturaliste racontant comment, à l'abattoir de Quimper, il a vu mettre à mort des bœufs, n'aurait pas sans doute complété sa description par l'évocation d'une fête babylonienne, de festins servis sur des nappes de pourpre, et de râles humains se mêlant aux chansons de l'orgie (4).

grand renfort de lances en queue de billard et de casques en pot à eau » (Inédit, chap. iK, p. 85 du manuscrit). Victor Hugo, critique d'art au Conservateur littéraire de 1819, était lui-même à dix-sept ans plus respectueux à l'égard du poncif à la mode (cf. M. Souriau, Préface de Cromwelly Inti^oduction, page 61-62). Flaubert parle autant pour son ami que pour lui-même. Or, de la part de M. Du Camp, cette admiration pour Delacroix, en 1847, est très suggestive. Il est encore à cette époque en pleine période romantique. Moins de dix ans plus tard, une transformation complète se sera accomplie dans sa pensée et, publiant dans la Revue de Paris des articles sur les beaux-arts à l'Exposition de 1855, il n'hésitera pas à condamner ce même Delacroix qui, « semblable à certains littérateurs qui ont créé l'Art pour l'Art, a inventé la couleur pour la couleur ». C'est qu'en effet en 1855 il avait déserté la cause de l'art indépendant pour la cause de l'art utile et social (Voir m/Va, II* partie, chap. vu).

(1) Édit. Charpentier, page 67.

(2) D'après un fragment inédit, chap. i, page 19 du manuscrit.

(3) D'après un fragment inédit, chap. i, page 12 du manuscrit.

(4) Cf. Édition Charpentier, page 142.

De même, le sentiment qu'il a de la nature est encore très souvent d'un romantique, ou pour mieux dire, dans les descriptions des lieux qu'il traverse, prennent phicc les impressions qu'il a éprouvées lui-même en les contemplant; de telle sorte qu'il nous donne bien moins la représentation impersonnelle d'un paysage, d'un site, que la traduction d'un état d'àine suggéré en lui par l'objectif qui lui a été soumis. A cet égard deux passages semblent bien caractéristiques :

Les oiseaux se taisent ou sont absents; les feuilles sont épaisses, riierbe étouffe le bruit des pas et la contrée muette vous regarde conome un triste visage. Elle semble faite exprès pour recevoir les existences en ruines, les douleurs résignées. Elles pourront solitairement y nourrir leurs amertumes, à ce lent murmure des arbres et des genêts, et sous ce ciel qui pleure. Dans les nuits d'hiver, quand le renard se glisse sur les feuilles sèches, quand les tuiles tombent des colombiers, que la lande fouette ses joncs, que le hêtre se courbe et qu'au clair de lune le loup galope sur la neige, assis tout seul près du foyer qui s'éteint, en écoutant le vent hurler dans les longs corridors sonores, c'est là qu'il doit être doux de tirer du fond de son cœur ses désespoirs les plus chéris avec ses amours les plus oubliées (1).

Voici maintenant le second exemple :

Tout à coup un souffle est venu, doux et long comme un soupir qui s'exhale, et les arbres dans les fossés, les herbes sur les pierres, les joncs dans l'eau, les plantes des ruines et les gigantesques lierres qui, de la base au faite, revêtaient la tour sous leur couche uniforme de verdure luisante, ont tous frémi et clapoté leur feuillage ; les blés dans les champs ont roulé leurs vagues blondes, qui s'allongeaient, s'allongeaient toujours sur les têtes mobiles des épis; la mare d'eau s'est ridée et a poussé un flot sur le pied de la tour; les feuilles de lierre ont toutes frissonné ensemble, et un pommier en fleurs a laissé tomber ses boutons roses. Rien, rien! Le vent qui passe, l'herbe qui pousse, le ciel à découvert. Pas d'enfant en guenilles gardant une vache qui broute la mousse dans les cailloux; pas même, comme ailleurs, quelque chèvre solitaire sortant sa tête barbue par une crevasse des remparts... pas un oiseau chantant, pas un nid, pas un bruit (2).

(1) Edit. Charpentier, p. 147.

(2) Ëdit. Charpeatier, p. 93-94.

Il n'est pas douteux que les sentiments exprimés ici appartiennent à ce fond de rêverie mélancolique, d'aspirations inquiètes et douloureuses, qui distingue la littérature émanée de Chateaubriand, de Lamartine et de Vigny. Nous sommes encore loin des croquis en trois lignes si nombreux dans Madame Bo^ vary et surtout dans VÉducalion, d'où se dégage une impression si nette que les objets prennent à mesure leurs contours sous les yeux du lecteur; ici au contraire nous n'avons devant nous qu'un flottement insaisissable, correspondant justement à l'émotion de Flaubert. Enfin, du style même de ces pages, nombreux, harmonieux, cadencé, on peut dire, semble-t-il, assez exactement qu'il est lyrique, beaucoup plutôt que descriptif.

Mais gardons-nous de généraliser les conclusions auxquelles ces exemples isolés paraissent devoir conduire. En effet, si nous continuons de feuilleter le volume, nous nous trouvons soudain en présence de fragments où tantôt l'auteur s'est appliqué à peindre un paysage tel qu'il est réellement, abstraction faite de toute interprétation subjective, tantôt à retracer un fait, une scène, en notant les détails vrais et typiques, les gestes des personnages, la couleur des objets, comme par autant de traits de crayon et de pinceau successivement jetés sur la toile. Le modèle en ce genre, c'est assurément l'enterrement du matelot de Carnac : tout y est, jusqu'à la sobriété de l'expression. La partie publiée de l'ouvrage contient des preuves nombreuses de cette seconde manière, beaucoup plus voisine de la manière naturaliste que de la précédente (1). En voici de nouvelles qui les compléteront; c'est d'abord le récit d'une procession :

A midi, les rues de Quimper se tendirent de draps de calicot. Les cloches sonnèrent; on sema sur le pavé des roses et des juliennes, et dans les carrefours se dressèrent des espèces d'estrades, décorées de colonnes de verdures, où s'enroulaient des guirlandes de fleurs en

(1) Oq connaît la magistrale caricature de la poste d'Auray (Édit. Charpentier, p. 118-119). On peut y joiadre la scène d^ la ménagerie à Brest (ibid., p. 186-191) la description de Saint-Malo [ihid., p. 207-208i et l'inauguration d'une aire à battre à Pont-Labbé [ihid.^ 157). Encore faut-il ajouter, au moius pour les deux premiers de ces exemples, que si le tableau est d'un naturaliste par l'observation, le style, chargé d'épithètes et d'incidentes, est encore ici bien éloigné de la concision à laquelle il parviendra dans Madame Bovary.

papier peint. C'était le dimanche de je ne sais quelle fête et la procession allait passer.

Sur le devant des portes, on voyait les servantes dans leur toilette de campagne, avec des broderies de couleur sur les manches de leur casaquin, et la tète prise entre, leur grand bonnet à barbe relevée et leur collerette raide, qui fait Teffet par derrière d'une fraise à gros tuyaux. Leur jupe brune est plissée à petits plis serrés, droits comme ceux des bragow-brass, et leurs souliers découverts portent sur le cou de pied de larges boucles d'argent. Aux fenêtres, la haute société, comme aux premières loges, attendait le spectacle du cortège.

Les cloches ont redoublé leur volée. On a entendu des chants, on a battu du tambour, on a tiré des coups de fusils, et deux fdes de gamins ont débouché des deux côtés de la rue. Au milieu circulait un prêtre en surplis qui commandait la manœuvre à l'aide d'un livre en bois, qu'il fermait d'un coup sec et qui résonnait comme un battoir. Les enfants avaient des pantalons boutonnés par dessus leur veste, un cierge éteint à la main droite, et braillaient comme des ânes. Après eux venaient les petites filles toutes en robes blanches, avec des ceintures bleues, et au milieu d'elles un ecclésiastique quelconque, pareillement occupé d'aller de rang en rang pour les faire s'avancer, s'arrêter, repartir, chanter et se taire.

Sous un dais de velours cramoisi s'avança une autre chasuble. Dessous, un homme à front déprimé, blond comme un porte-cigare en cuir de Russie, ayant les cils blancs, des sourcils rouges et des cheveux roulés en champignons, un de ces êtres à profil plus bas que niais, et qui semblait scrofuleux encore plus en dedans qu'en dessus, portait pieusement d'un air confit et boursoufflé le Saint Sacrement en or, qui tremblait dans ses mains contractées que revêtissaient des gants de coton blanc. Autour de lui les enfants de chœur encensaient, les chantres vociféraient. Il marchait sur les fleurs que l'on jetait devant ses pas, et lorsqu'aux reposoirs il élevait sa chose reluisante tout le monde se mettait à genoux, y compris les soldats, les gardes nationaux et les gendarmes qui escortaient la procession ; quatre rubans de satin, tombant du dais, étaient tenus par deux bambins, habillés en nankin jaune, brodés sur toutes les coutures, et par deux toutes petites filles en robes bleues semées d'étoiles d'argent, les bras nus garnis de bracelets, avec une couronne sur la tête et deux ailes roses dans le dos. Suivaient ensuite des bourgeois de la ville qui jouaient du violon, du piston et du basson; puis une douzaine de gendarmes, le sabre tiré ; puis la garde nationale sur deux

fîies; puis une compagnie de soldats précédée d'un tambour major, qui faisait tournoyer sa canne et remuer son panache (1).

En regard de cette description si vivante et si vue, que nous avons tenu à citer en entier, il faut placer maintenant le tableau d'un paysage; il s'agit de Quimperlé :

Les maisons de bois ont des toits pointus et des balcons noirs, et l'on entend, en passant près d'elles, des rouets tîler dans l'intérieur ou le bruit de quelqu'oiseau suspendu à la fenêtre, dans une cage d'osier blanc. Deux rivières, au pied des montagnes, entourent la ville comme un bracelet d'argent; ellesse réunissent, s'entrecroisent, se divisent, disparaissent en revenant, sans qu'on distingue de quel côté elles coulent, ni s'il y en a plusieurs ou une seule; elles s'en vont ainsi entre les maisons et les rues, mouillant sur leurs bords la dernière marche de l'escalier des jardins et gargouillant sur les cailloux verts de leur lit, où se courbent ensemble de grandes herbes minces. Les espèces de quais qui les enferment disjoignent, sous les racines des lierres, leurs pierres qui s'éboulent; elles restent au fond comme des rochers, et le courant, se heurtant contre elles, déchire dessus sa nappe unie. De place en place, sur cette surface d'un bleu pâle, ces marques dans l'eau semblent les arrachures blanches d'un grand voile étendu que le vent ferait lever. D'une rive à l'autre un pont d'une seule arche a jeté sa courbe aplatie, dont la silhouette projetée tremblotle sur la rivière avec les herbes suspendues à sa voûte. Elles descendent en chevelure, s'allongent jusqu'en bas et frôlent du bout le courant qui passe. A travers l'ogive de cette verdure aérienne, on voit tous les coudes de la rivière réapparaître au loin dans la prairie où elle s'ébat, avec des Hgnes de peupliers, sur l'herbe, des bouquets d'arbres derrière les places d'eau, et çà et là, sur les bords, deux ou trois bicoques de travers mirant obliquement leurs poutres jaunes et leurs plâtres noircis; puis au fond, tout au fond, dans une perspective se rétrécissant toujours, le vague aperçu des collines et des bois qui se perdent dans la brume (2).

Ces deux fragments dénotent évidemment un souci de suivre fidèlement la réalité, une observation du détail précis, qui manquaient aux descriptions précédentes (3). Sans nous inquiéter en-

(1) loédit, chap. vu, p. 291 à 295 du manuscrit.

(2) Inédit, chap. vu, p. 258-259 du manuscrit.

(3) Mais si l'observation du détail est réaliste, le détail lui-même est souvent utilisé à la façon romantique, pour fournir un contraste et rendre un"~efFet de a grotesque » par antithèse, par exemole, il remarquera la traînée luisante d'un

core du procédé, et en no considérant que la façon dont Flauhcrt perçoit et rend la nature, on découvre donc, dans Parles Champs et par les Grèves, les traces do la double tendance que, depuis son enfance, nous avons vu se dessiner dans son caractère. D'une part ses sentiments, son imagination, ses rêveries, trahissent le romantique; d'autre part on devine en lui un analyste attentif, qui cherche dans les objets ou dans les faits leurs éléments distinçtifs, et retient d'un paysage sa tonalité propre; tantôt il exprime sa vision personnelle des choses, tantôt il s'efforce de les reproduire, pour ainsi parler, ol)jectivement, non comme il se les représente ou les comprend sous rintluence de tel ou tel état d'âme particulier, mais comme elles sont dans leur vérité môme et en dehors de son « moi )).

Ce n'est pas cependant que l'ensemble du livre ne donne l'impression d'une œuvre très personnelle, aussi bien à une page qu'à l'autre. On concevrait mal d'ailleurs qu'il en fût autrement pour une relation de voyage. Mais on y distingue deux manières différentes, dont Ja seconde au moins se signale par un effort manifeste vers l'objectivité. Nous avions, à propos du voyage en Italie, parlé d'une évolution en ce sens, mais nous n'avions pu, faute de témoignages certains, en rapporter la preuve ; on la rencontre ici, et la suite de ce chapitre va donner l'occasion d'en constater d'autres.

A côté del'imaginatif, tout vibrant d'enthousiasme, qu'attirent irrésistiblement les souvenirs du passé historique, nous voyons apparaître déjà l'érudit. Il s'est en effet documenté sur tout; il connaît dans ses moindres détails l'histoire des hommes et des monuments, châteaux, dolmens ou statues (1). 11 a

limaçon sur une tète de mort, par les orbites de laquelle a poussé une fleur (édit. Charpentier, p. Il6); il uotera la réUexion d'un maria : « le bougre, puaitil, etc..» pour en faire la concluâion de sou récit de l'enterrement (î6id.,p. 112), etc.

(1) Cf. édit. Charpentier, p. 86-87, 95, 207-220, etc.. et dans le manuscrit inédit, p. 81 (sur le tombeau de Marguerite de Foix et de François 11, à Nantes); p. 282 (sur la ville de Quimper); p. 504 (sur l'îlot de la Tombelèue), etc.. Le début inédit du chap. vu contient, sur une statue païenne de Quinipily, une longue discussion archéologique qui rappelle le fragment connu sur Carnac (chap. v). On la trouvera citée en appendice.

recueilli les légendes populaires de saint Guénolé, du roi Gralon et de la ville d'Ys (1) ; il sait déchiffrer sur leurs écus les armoiries des barons (2). Son imagination a de la sorte une base solide pour reconstituer les événements ou évoquer les personnages et les époques : et le procédé mérite attention, car ce même souci de Texactitude archéologique, servant de fondement à une induction psychologique, donnera plus tard directement naissance à Salammbô. Mais sa méthode a encore ici un point de départ bien romantique, puisque la documentation à laquelle il s'attache est destinée uniquement à faciliter et à satisfaire son goût de l'exotisme dans le temps. Si la couleur locale des romans et des drames romantiques reste, dans son ensemble, assez exacte, c'est grâce à un souci analogue de la précision historique : la préface de Cromwell avait à cet égard discerné déjà entre « les touches criardes et conventionnelles » mises sur le tableau pour tromper le public, et cette vérité du fond qui imprègne l'œuvre et se répand au dehors, « comme la sève qui monte de la racine à la dernière feuille de Farbre » (3). D'ailleurs, en parlant d'érudition, il convient de ne pas exagérer ; les auteurs consultés par Flaubert sont moins des critiques que des compilateurs et des anecdotistes (4) ; en outre, le sujet se prêtait encore à des visions trop éclatantes et d'un dessin trop farouche pour qu'il ne se laissât pas entraîner à broder malgré tout sur le canevas des événements. Par les Champs et par les Grèves marque donc seulement la transition entre la fécondité créatrice de son enfance et la fidélité scientifique, au moins intentionnelle, de son roman carthaginois ou à' Hérodiade\ si l'histoire tient une place considérable dans ce livre, la fantaisie ne manque pas d'y jouer encore concurremment son rôle.

La combinaison des deux tendances est encore plus intéressante à étudier lorsqu'il s'agit de cette partie naturaliste de

(1) D'après un fragment inédit, p. 373 du manuscrit. '

(2) Ibid., p. 374.

(3) Cf. Préface de Cromwell (édit. Maurice Souriau, 1897, p. 265 et 266).

(4) Cf. édit-. Charpentier, p. 218-220, notes où Flaubert indique ses références*

l'ouvrage dont nous avons donné des exemples, c'est-à-dire quand, au lieu d'un document historique, c'est l'observation directe d'un fait réel qui est le point de départ d'une analyse psychologique. Nous verrons en effet que tel a été le procédé suivi dans Madame Bovary \ il nous apparaîtra alors dans son plein développement, mais nous en saisissons ici sur le vif les premières applications. Elles abondent, dans la partie publiée du volume et dans la partie inédite . En nous reportant à ces fragments nous compléterons en outre ce qui a été dit sur le mode de voyager de Flaubert, car ils font suivre à merveille la marche de ses réflexions et le travail de son esprit, en cours de route, au hasard des aventures et des spectacles. Le costume d'un individu, telles bizarreries d'attitude ou de langage lui servent de base pour réédifier par la pensée toute une existence, deviner des sentiments des ambitions, un état d'âme (1). Nous en trouvons d'abord un exemple dans le portrait de ces deux bourgeois, rencontrés en chemin de fer entre Paris et Orléans : visiblement il s'est amusé, pendant toute la durée du trajet, à noter les différences délicates de leur physionomie et à leur imaginer une mentalité conforme à ces divergences physiques. Il écrit donc :

Nous étions fort ennuyés par la société de deux marchands de grains, grands parleurs, grands rieurs, gens enrichis probablement, et fortsatisfaitsd'eux-mèmes. L'un, décoré, jovial, gras, lèvresépaisses, fort d'encolure et de voix rude, représentait l'accapareur hardi, le spéculateur en gros, qui est maire de sa commune, qui sera député de sa ville, et plus tard ministre tout comme un autre, tandis que son voisin, petit homme maigre, à la face ridée, à bouche rentrée, à nez saillant, et faisant avec un indicible sourire de satisfaction et de malice sauter dans le creux de la main des échantillons de blé, avait plutôt l'air d'un marchand rapace et souterrain, du travailleur entêté qui suce le sac dont il a vidé les écus, de l'homme féroce aimant

(1) Flaub(^rt écrivait plus tard : « J'ai cette manie de bâtir de suite des livres sur les figures que je rencontre. Uae invincible curiosité me fait me demander, malgré moi, quelle peut-être la vie du passant que je croise. Je voudrais savoir son métier, son pays, son nom, ce qui l'occupe à cette heure, ce qu'il regrette, ce qu'il espère, ses amours oubliés, ses rêves d'à présent, tout, jusqu'à la bordure de ses gilets de flanelle et la mine qu'il a quand il se purge..., etc. » {A bord de la Gange, § VL — Edit. Charpentier, 1902, p. 329).

l'argent pour l'argent et épris du trafic pour le trafic mène: race de gens fort commune aujourd'hui, qui ambitionne d'avoir des vignes pour n'en pas boire le vin (1).

La procession de Quimper donne lieu à un tableau encore plus achevé, que nous avons passé sous silence tout à Vheure de façon à pouvoir le reproduire ici à sa place (2) :

Enfin venaient les chantres et les chanoines, ouvrant tous la bouche, baissant les yeux et marchant au pas en se prélassant dignement dans leurs belles chasubles d'église; je me souviens d'une surtout qui était de velours violet brodé d'or. Elle brillait là, seule, unique, splendide, effaçant toutes les autres. L'homme qu'elle recouvrait jouissait à la porter ; il s'y délectait, il ne pouvait s'empêcher de sourire tout en chantant et de se dandiner des épaules pour faire admirer le pan de derrière, où était brodé un saint-ciboire surmonté d'un soleil. Si le chapitre, en effet, n'en possède pas une seconde, s'il y a soixante gens en droit de la revêtir, et qu'on ne fasse que sept ou huit processions par année, voilà peut-être dix ans qu'il l'attend, qu'il l'espère, qu'il languit, qu'il soupire après; car il faut compter les passe-droits, les bassesses triomphantes des rivaux, les préférences injustes ; il a donc vieilli, il a maigri dans l'anxiété de 'avoir. Aujourd'hui enfin il l'a, il la porte sur son dos, dans la rue; on la voitj on le voit, lui dessous, elle dessus — comme elle lui va bien ! il la flaire, il la hume, il se gonfle dans sa doublure pour l'emplir partout, il y promène ses yeux, il en contemple les broderies, il se repaît de galons; elle est lourde, il sue, elle l'écrase! tant mieux ! il n'en éprouve que plus de joie, il ne la sent que davantage sur ses épaules; il les remue exprès, pour se convaincre qu'elle est là, qu'elle tient d'aplomb, qu'il ne l'a pas perdue ! Ah ! que ne peutelle se coller sur lui pour qu'on ne puisse la lui reprendre; car tantôt il va falloir la rendre, et quand la remettra-t-il? Jamais peutêtre, mon Dieu! Deux jours pareils ne reviennent pas dans la vie. Comme il l'aime, comme il l'adore, cette chasuble, dont la beauté lui remplit l'âme, et avec elle aussi cette bonne religion catholique sans laquelle la chasuble n'existerait pas, et en l'honneur de laquelle elle a été faite. Aussi, comme il chante; avec quel cœur, avec quelle foi, avec quel orgueil 1 11 convient qu'un homme ainsi revêtu ait une voix démesurée; or la sienne dominait tout : elle tonnait avec une

(1) Inédit, chap. i, p. 6 du manuscrit,

(2) Le fragment fait suite à cette phrase « ... un ecclésiastique quelconque, pareillement occupé d'aller de rang en rang pour les faire s'avancer, s'arrêter, repartir, chanter et se taire Jo.

plénitude sacerdotale, c'était un beuglement continu couvrant les cris des enfants, le piétinement de la foule, et le bourdonnement du serpent dont le souffleur, bors d'haleine, était pourtant bleu de fatigue (1).

Voici enfin un dernier exemple de reconstitution psychologique, plus audacieux cette fois, puisque le point de départ est non pas telle physionomie observée dans la réalité, tel personnage vivant étudié sur place, mais bien un portrait de femme, attribué à . urillo, qu'il a vu au musée de Nantes :

Elle est vêtue d'une loble bleue blanchie par l'usage; ses cheveux noirs de suie et mal peignés surplombent d'un ton mat sa figure verdâtre ; sous son front bas et mélancolique, ses yeux bruns retroussés vous envoient un regard idiotement profond, qui déplaît tout en attirant ; à la main elle tient un petit livre, un livre de prières.

Voilà pour l'aspect extérieur : c'est la description du tableau regardé par lui. Il continue cependant :

Elle passe sa vie dans les bas côtés de l'église, à l'ombre humide des piliers, éblouie par les illuminations de l'autel, s'abîmant dans les aspérités de la pénitence, incessament éperdue dans les emportements de l'amour mystique; et le soir elle rentre dans son grenier jDù elle a des apparitions de la Vierge et des voix d'anges qui l'appellent par son nom (2).

Cette seconde partie du fragment est donc tout entière imaginée : la figure dessinée par l'artiste a évoqué dans son esprit l'idée de quelque sainte Thérèse laïque et pauvre ; c'est sa compréhension personnelle du tableau qu'il développe en supposant une telle existence au modèle. A l'inverse, quand plus tard il voudra dans ses romans peindre des sentiments et des caractères, il s'efforcera, par l'imagination, de se représenter les signes extérieurs, gestes ou attitudes, traits de physionomie ou paroles, qui les manifestent le plus généralement; en même temps il observera autour de lui pour contrôler la vérité de ses intuitions; et ses descriptions seront non pas de ces analyses

(1) Inédit, chap. vu, p. 293-294 du manuscrit.

(2) Inédit, chap. m, p. 87-88 du manuscrit.

abstraites et froides, qui expliquent au lieu de montrer, mais des portraits vivants de personnages réels qui défilent aux yeux du lecteur.

Grâce à ces exemples, nous apercevons clairement la nature de son procédé. Il n'est pas moins intéressant d'apprendre dans Par les Champs et par les Grèves comment il se documente à cet égard. S'il se plaît souvent à laisser sa rêverie flotter sur les ruines, à ressusciter les hommes d'autrefois, il ne néglige cependant aucune occasion d'étudier ceux d'aujourd'hui dans leur milieu actuel ; chaque page révèle sa préoccupation de pénétrer la vie et les habitudes des gens qu'il approche : il se renseigne aux sources mêmes; son plaisir est de faire bavarder les paysans, les marins (1), tantôt l'aubergiste de Quiberon, descendant éloigné des Rohan-Belle-Isle que son étrange destinée avait conduit à un naïf et matériel optimisme (2), tantôt des soldats qu'on emmenait au pénitencier de Palais (3), tantôt une marchande d'antiquités, à Saint-Malo (4), ou encore les convives ordinaires de la table d'hôte, à l'hôtel de Saint-Pol (5). Un jour, rencontrant deux commis « qui voyageaient dans les draps », il les invite à dîner, pour leur faire raconter au dessert les péripéties de leur existence (6). Quelles bizarreries n'a-t-il pas découvertes chez cet inénarrable M. Genès, qui le conduisit de Daoulas à Brest, par les sentiers de la côte, et dont il s'amusa toute la journée jusqu'à en être le soir excédé (7)? « Il est parfois très doux, conclut-il, de causer avec les imbéciles » ; on pourrait ajouter : très instructif aussi. Le moraliste, chez lui, a largement profité du voyage en Bretagne : aussi le récit abonde-t-il en réflexions d'une justesse et d'une finesse remarquables ; sans doute son observation porte le plus souvent sur les ridicules des individus; le grotesque et la bêtise humaine

(1) D'après uu fragment inédit, chap. xi, p. 505 dn manuscrit.

(2) D'aprè-J un fragment inédit, chap. v. p. 204 du manuscrit.

(3) D'après un fragment inédit, chap. v, p. 188-189 du manuscrit.

(4) D'après un fragment inédit, chap. xi, p. 494-496 du manuscrit.

(5) Edit. Charpentier, p. 204-206.

(6) D'après un fragment inédit, chap. v, p. 205 à 210 du manuscrit.

(7) Voir ce fragment cité en appendice.

rintéressent et Texasporont à la fois, et Ton sait qu'il on fut de même toute sa vie. Mais si la satire persoiuK^lle, la critique particulière, dominent dans Par les Champs et par les Grèves, il s'y trouve également des jugements généraux conçus dans un esprit tout dilTérent. Nous avons reproduit à la fin de ce travail un fragment que son importance empêche d'intercaler ici : c'est une étude d'ethologie bretonne qui renferme les pages les plus puissantes et les plus belles peut être du volume. Il n'est plus question cette fois de vision romantique : c'est la synthèse psychologique d'une race d'après les mœurs, les costumes, le genre de vie de ses individus. Il ne faudrait pas chercher beaucoup pour découvrir dans ce morceau l'ébauche de vues économiques très raisonnées, et la marque d'une pensée véritablement philosophique.

Celle-ci, d'ailleurs, plane sur l'ensemble du livre, et se laisse deviner un peu partout. Les moindres faits entraînent Flaubert à des considérations générales témoignant d'une méditation prolongée sur la portée, la cause ou la fin des événements (1). Nous avons, dans un chapitre précédent, parlé de son fatalisme : sa méthode d'induction psychologique suppose également la croyance à un rapport réciproque entre le physique et le moral ; et l'on peut déjà prévoir par là le déterminisme scientifique qui présidera, comme on l'a justement montré, à l'élaboration des caractères de ses personnages, dans Madame Bovary ou dans l'Éducation (2). Il se rencontre en outre dans son récit un certain nombre d'idées qui rappellent, par certains côtés, les œuvres de sa jeunesse, Smark ou les Mémoires d'un fou, et par d'autres complètent et dépassent sa première conception du monde et de l'existence. L'observation d'un contraste — encore bien romantique celui-là — en est l'origine.

(1) C'est ainsi par exemple que le spectacle de l'abattoir de Brest amène insensiblement Flaubert à une tirade sur la mort, la séparation de l'âme et du corps, la survie du principe spirituel à la dissolution delà matière, etc. Jnédit, chap. vu, p. 280 du manuscrit).

(2) Brunetière, Le roman naturaliste; Lévy-Bruhl, Flaubert philosophe {Revue de Paris, 15 février 1900); Dumesnil, op. cil, p. 164-191»

Amené à constater partout Tépanouissement de la vie sur les décombres, Fenvahissement progressif des ruines les plus grandioses par la fécondité toujours jeune de la nature, la victoire lente du temps sur les monuments les plus audacieux (1), il voyait se confirmer, d'une façon décisive, son opinion sur ce que son maître Montaigne nommait « la nihilité de l'humaine condition )). Cette pensée, nous le savons, lui était depuis longtemps familière. Mais son voyage lui fournissait des preuves nouvelles et évidentes de la relativité des événements et de la vanité des efforts de l'homme. Il y puisa, par des exemples, Ja démonstration de ce fait que tout se modifie incessamment sur terre, et que tout est appelé successivement à sombrer dans l'oubli. Que reste-t-il des soldats morts à Quiberon? des crânes rangés dans un ossuaire (2) ; des adorations de toute une race? une misérable statue cachée au fond d'un bois, près de Quimper, indéchiffrable pour les savants qui disputent en vain sur son effigie, (( une statue, c'est-à-dire un Dieu sans foi, ce qui est peu de chose ou rien du tout ; voilà donc le cadavre de ce qui fut peut-être une religion et ce qui demeure en définitive la croyance de plusieurs siècles » (3). On devine tout le parti que son pessimisme, lancé dans cette voie, pouvait tirer de pareilles réflexions; plus d'une page est ainsi empreinte d'une mélancolie rêveuse trahissant le découragement de l'homme qui, a se repliant sur lui-même en présence de telles vicissitudes, commence à prendre en pitié l'humanité, et à méditer sur les amères dérisions de la vie )) (4). Et justement, comme pour corroborer indirectement la thèse de Chateaubriand et de Hugo d'après laquelle l'origine de cette mélancolie serait dans le christianisme, c'est dans la Bretagne, où se pressent les monuments d'une foi sincère et ardente, qu'il a été le plus vivement frappé de l'opposition séparant le corps et l'âme, la réalité et le

(1) Voir notammeot édition Charpentier, p. 69-70 (château d'Amboise) et 79 et suivantes (château de Clisson). En rapprocher la fin d'une lettre du 26 août 1846 {Corresp., I, 138).

(2) Edition Charpentier, p. H4.

(3) Inédit, chap. vri, p. 256 (à propos de la Vénus de Quinipily).

(4) Ce sont les termes mêmes de la préface de Cromwell (édit. M. Souriau, p. 188).

rêve : « Que notre verre est petit, s'écrie-t-il, que notre soif est grande, que notre tête est faible ))(!)!

Ah! de l'air, de l'air, de l'espace encore; puisque nos âmes serrées étouffent et se meurent sur le bord de la fenêtre, puisque nos esprits captifs, comme l'ours dans sa fosse, tournent toujours sur eux-mêmes et se heurtent contre ses murs, donnez au moins à nos narines le parfum de tous les vents de la terre, laissez s'en aller nos yeux vers tous les horizons (2).

Tout ceci dérive encore de la même inspiration que René : ses sentiments expriment une inquiétude d'Ame assez comparable à celle du héros de Chateaubriand. Mais en d'autres endroits on saisit une différence : de personnel qu'il était, son pessimisme en effet s'universalise ; il a constaté autour de lui des tristesses et des ennuis analogues aux siens, et il est moins tenté qu'autrefois de se croire seul dégoûté de l'existence. Le cœur de l'homme lui apparaît partout identique ; les douleurs ont des motifs variés, mais la douleur en soi est commune à tous. N'a-t-il pas trouvé, même chez les plus humbles et les plus ignorants, cette fatigue de vivre qu'il éprouve encore à certaines heures ?- Témoin le soldat de Quiberon, qui lui fait des confidences :

Qui était-il, lui qui se plaignait de souffrir au contact des autres? un enfant du peuple, un ouvrier de Paris, un garçon sellier. J'ai plaint, j"ai plaint cet homme ardent et triste, malade de besoins, rongé d'envies longues, qui s'impatiente du joug et que le travail fatigue. Il n'y a donc pas que nous, au coin de nos che[ninées, dans l'air étouffé de nos intérieurs, qui ayons des fadeurs d'âme et des colères vagues dont on tâche de sortir avec du bruit, en essayant d'aimer, en voulant écrire; celui-là fait de même, dans son cercle inférieur, avec les petits verres et les donzelles; lui aussi il souhaite l'argent, la liberté, le grand air, il voudrait changer de lieu, fuir ailleurs, n'importe où! il s'ennuie, il attend sans espoir. Les sociétés avancées exhalent comme une odeur de foule des miasmes écœurants, et les duchesses ne sont pas les seules à s'évanouir. Ne croyez pas les mains sans gants plus robustes que les autres ; on peut être las

(1) Edit. Charpentier, p. 135.

(2) Edit. Charpentier, p. 128.

de tout sans rien connaître, fatigué de traîner sa casaque sans avoir lu Wej'tker ni René, et il n'y a pas besoin d'être reçu bachelier pour se brûler la cervelle (1).

Le malheur n'a donc rien d'individuel, il est humain ; s'il revêt des formes diverses sa cause du moins est très générale, c'est la chimère, l'idéal, que tous poursuivent anxieusement; les églises de pierres grises, les calvaires au bord des routes, les chapelles qui semblent, « avec leur clocher bas, leur toit qui se cache sous les arbres, se faire petites et s'humilier sous le grand ciel de Dieu )) (2), révèlent également le trouble et la faiblesse de l'homme, au même titre que le simulacre païen de Quinipily (3). Les monuments s'écroulent où se modifient avec les civilisations, mais l'aspiration vers autre chose et l'angoisse de n'y jamais parvenir sont de tous les temps: du breton qui s'agenouille à l'autel, ou de lui-même qui s'exalte à contempler la mer, le geste traduit le même besoin, a Qu'y a-t il donc dans la poitrine de l'homme, pour que toujours il se jette sur toutes les choses et se cramponne, avec une ardeur pareille, au laid comme au beau, au mesquin comme au sublime ? (4) )) Le point de vue de Flaubert s'est donc en quelque sorte élargi ; la rencontre d'autres destinées, voisines de la sienne par le malheur, a eu pour effet de le rapprocher, si l'on peut dire, de la grande famille humaine. Déjà son penchant au fatalisme laissait entrevoir ce résultat. Mais comme son imagination malgré tout a soif de couleurs violentes et d'évocations splendides, sa pitié va moins volontiers aux soulîrances modernes qu'aux souffrances des hommes disparus depuis le moyen âge ou l'antiquité : toujours prêt à franchir d'un bond les siècles et les distances, il sympathise avec

(1) luédit, cha:>. v, p. 190 du manuscrit.

(2) Edit. nbarpeotier, p. 150.

(3) Comparez Corresp., 11, 193 (1853) : « La religion est une conception variable, une affaire d'inveatioQ humaine, une idée enfin ; le fanatisme est un sentiment. Ce qui a ctian^é sur la terre ce sont les dogmes, les histoires des Vischnou, Ormuzd, Jupiter, etc ., Mais ce qui n'a pas changé ce sont les amulettes, les fontaines sacrées, les ex-voto, ... les brahmanes, les sautons, les ermites, la croyance enfin à quelque chose de supérie ir à la vie et le besoin de se mettre sous la protection de cette force. »

(4) Inédit, p. 263 du manuscrit.

ceux-ci mieux qu^avec ses contemporains (1 ) ; comme le poète (î), ce sont tous les « cris perdus » de riiumanité qui l'émeuvent. Le pessimisme personnel de son enfance aboutit en somme à une conception du monde et de la vie dans laquelle la douleur, nécessaire et éternelle, supprime les dilTérences de tempérament, d'époque ou de nationalité (3), et réunit tous hîs êtres par un lien continu: « Je suis, écrivait-il, le frère en Dieu de tout ce qui vit, de la girafe et du crocodile comme de riiommc, et le concitoyen de tout ce qui habite le grand hôtel garni de T Univers » (4).

Il semble parfois qu'il ait regretté à ce moment de n'avoir plus la foi naïve et consolante de ces paysans bretons. Mais il n'avait jamais été, nous le savons, un croyant au sens catholique du mot et son déisme un peu vague se nuançait même, à présent, d'un certain scepticisme raisonné dont il est intéressant de découvrir les traces : il le devait en partie à son fatalisme : voici en substance, les conclusions auxquelles il arrivait : nous croyons deviner au-dessus de nous un pouvoir protecteur, nous essayons d'en pénétrer les volontés et nous réglons notre conduite sur les attributs que nous lui prêtons; mais c'est une constante illusion de prendre son désir ou sa rêverie pour l'expression d'une réalité : vienne seulement un fait nouveau, voilà détruite la belle harmonie de l'édifice où nous nous étions réfugiés. Au fond, l'ignorance absolue est l'apanage de l'homme. Il va au hasard de sa destinée ; il ressemble à cet employé télégraphiste de Nantes qui tout le jour voit s'agiter au-dessus de sa tête les antennes de son appareil :

Quelle drôle de vie que celle de l'homme qui reste là, dit Flaubert, dans cette petite cabane, à faire mouvoir ces deux perches et

(1) Corresp., I, 137 : « Je ne m'apitoie pas davantage sur le sort des populations ouvrières actuelles que sur les esclaves antiques qui tournaient la meule, pas plus, ou tout autant» (2 août 1846). Cf. aussi page 116(8 août).

(2) Sully-Prudhomme, Cri perdu {les Epreuves).

(3) Dans la même lettre : « Je suis autant Chinois que Français, et je ne me réjouis nullement de nos victoires sur les Arabes parce que je m'attriste de leur revers » etc. {Co)^resp., I, 116; 8 août 1846).

à tirer sur ces ficelles : rouage inintelligent d'une machine muette pour lui, il peut mourir sans connaître un seul des événements qu'il a transmis, un seul mot de tous ceux qu'il aura dits. Le but? le sens? qui le sait? Est-ce que le matelot s'inquiète delà terre où le pousse la voile qu'il déploie? le facteur, des lettres qu'il porte? l'imprimeur, du livre qu'il imprime? le soldat, de la cause pour laquelle il tue et se fait tuer? Un peu plus, un peu moins, ne sommes-nous pas tous comme ce brave homme, parlant des mots qu'on nous a appris et que nous apprenons aux autres sans les comprendre, et regardant, à travers les abîmes qui les séparent, les siècles se transmettre ainsi de l'un à l'autre réternelle énigme qui leur vient de loin pour aller loin. Ils gesticulent, ils remuent dans le brouillard, et ceux qui postés sur des sommets les font mouvoir n'en savent pas plus que les pauvres diables d'en bas, qui lèvent la tête pour tâcher d'y deviner quelque chose (1).

Comme toujom^s, Tamour-propre de Thomme se refuse à accepter cette ignorance et cherche à rattacher les faits à des explications, les événements à des fins dirigées vers sa propre satisfaction, ou mesurées à Faune de son faible entendement. Cette propension constante à « humaniser )) le monde indigne Flaubert : « N'admirez -vous pas, s'érie-t-il, cette éternelle préoccupation du bipède sans plumes, de vouloir trouver à chaque chose un motif ou une utilité quelconque? Non content de distiller l'océan pour saler son pot-au-feu et d'assassiner des éléphants pour s'en faire des manches à couteau, son égoïsme s'irrite encore lorsque s'exhume devant lui un débris dont il ne peut deviner l'usage » (2).

C'est ici, comme on voit, une allusion h toute une théorie que nous étudierons bientôt à propos de son esthétique, où elle a une grande importance. Il la résumait dans la formule « ne pas conclure », repoussant ainsi les inductions téméraires et les généralisations prématurées; à nous en tenir aux idées proprement philosophiques de Par les Champs et par les Grèves, nous trouvons donc dans la constatation répétée de cette impuissance humaine la marque d'un esprit scientifique, au sens le plus élevé

(1) Inédit, chap. m, p. 80-81 du manuscrit.

(2) Inédit, chap. v, p. 164 du manuscrit.

du mot, celui dont Claude Bernard disait qu'il se distingue par la modestie et par la prudence. Depuis l'époqui; de Smarh et des Mémoires d'un Fou, sa pensée avait singulièrement mûri et progressé sur ce point. Il n'y a pas de solution de continuité e.t son opinion actuelle était en germe dans ses œuvres de jeunesse, où flottait déjà un scepticisme très général. Mais alors celui-ci reposait bien plutôt sur un sentiment a priori que sur des raisons expérimentales; il ne servait qu'à renforcer son pessimisme romantique, en se grefïant sur lui comme une constatation nouvelle des limites auxquelles l'homme, et surtout lui-même, voient se heurter les envolées du rêve et les élans du désir. Maintenant, au contraire, la conscience de cette relativité donnait naissance à une attitude moins découragée, autrement plus sincère, plus sérieuse et plus sage; elle était à elle seule une conviction.

Toutes ces idées ne constituent certes pas un tout bien homogène. Pourtant ce n'est guère aller trop loin que parler ici de système philosophique : prises isolément, les réflexions dont il entrecoupe son récit de voyage montrent en tous cas une tendance spéculative assez constante. Comme autrefois, les problèmes relatifs à la mort, à la destinée humaine, à la nature de Tâme et du corps, le préoccupent et Tattirent; et Fou ne peut que rappeler à ce propos Tinfluence énorme d'Alfred Le Poittevin qui toute sa vie en fut également obsédé (1). Mais rimaginatif y trouvait encore bien sa part; c'est lui par exemple qui entrevoit dans a l'inconnu qui gît, dans son immobilité mystérieuse, au fond des océans, dans les profondeurs du globe,

(1) Nous avons cité à la fin de ce travail un fragment de Par les Champs et par les Grèves où se retrouve l'idée d'une métempsychose évolutionniste assez voisine des hypostases de Belial, dont nous nous sommes occupé ailleurs. Flaubert y incline vers une conception panthéislique qu'il devait sans doute à ses lectures de Spinoza, dont Le Poittevin était fanatique. Il faut en rapprocher deux passages de la Correspondance (I, 98 in fine, et p. 138) indiquant des vues analogues; et surtout, il faut à ce sujet relire dans l'édition Charpentier 1902 de Par les Champs et par les Grèves (pages 133 et 134) l'admirable page où il exprime son désir tout personnel de se diffuser dans la vie universelle : « Quelque chose de la vie des éléments émanant d'eux-mêmes ... arrivait jusqu'à nous^ etc.. » C'est déjà le cri célèiDre de Saint-Antoine : « Être la matière... »

dans le foyer de la lumière, y variant les créations successives et perpétuant l'Être », le point de départ de la vie et Torigine de notre planète. Le philosophe et le savant, en somme, se doublent d'un poète, à la manière un peu de son ami Bouilhet, qui bientôt va lui dédier son fragment grandiose des Fossiles, Et quoi^ d'étonnant à ce mélange de rêveries et de profondes méditations? L'idée d'une évolution universelle n'est-elle pas voisine de cette autre qui est le fond de la poésie : vie universelle? Le mystère éternel qui reparaît toujours, enveloppant notre petite lumière de sa nuit, n'a-t-il pas sa beauté à l'égal d'une vérité mathématique? Le doute même possède une valeur esthétique, si l'on admet que (f la conscience de notre ignorance, qui est un résultat de la philosophie la plus haute, sera toujours un des sentiments inspirateurs de la poésie » (1).

Peut-être, après avoir parcouru cette analyse de Par les Champs et par les Grèves, éprouvera-t-on quelque embarras à se faire une idée nette du caractère de Flaubert à ce moment de sa vie : c'est sans doute beaucoup notre faute, mais cela tient aussi à ce que nous avions à décrire un état d'esprit complexe, divisé entre des influences de jeunesse fortement enracinées et des vues nouvelles qui commençaient alors à se faire jour. Par certains côtés, il nous apparaît encore imbu des sentiments romantiques, partageant en plusieurs points les goûts et les préférences de cette école. D'autre part, nous avons trouvé dans son récit des idées philosophiques impliquant une pensée réfléchie et souvent préoccupée de science. Ailleurs, c'est un archéologue et un historien auquel son imagination brillante ne saurait faire refuser un fond de connaissances très étendu. Ailleurs enfin nous avons découvert les premières traces d'une méthode naturaliste. Parmi tant d'attitudes diverses, en est-il uneprédominante où nous puissions en fin de compte apercevoir l'expression la plus générale de sa personnalité? Quel est le point d'attache de ses diverses opinions ou, mieux, quel est ]e personnage unique dont le visage se cache alternativement

(1) Guyau, Problèmes de l'esthétique contemporaine^

sous le masque d'un rêveur, d'un savant, d'un spéculatif, d'un observateur ?

Un mot suffît à résumer l'impression d'ensemble laissée par le volume : celui-ci trahit partout le tempérament a artist(; » de Flaubert et il n'y a point de meilleure explication des particularités qu'il présente. Ses enthousiasmes convaincus, sa verve un peu frondeuse, ses admirations débordantes, en sont autant de manifestations; on ne comprend exactement le sens des critiques et des appréciations formulées çà et là, sans transition apparente, qu'en les rattachant à une constante préoccupation de l'Art.

Ne voir dans les choses que leur beauté pour elle-même, sans souci d'autres considérations, et s'en tenir à la simple contemplation de cette beauté intrinsèque, sans chercher plus loin une moralité ou une conclusion quelconque, tel est le propre de cette attitude « artiste » qui lui est habituelle. Pour en saisir la portée, il faut se rappeler quel était d'après lui le critérium du Beau; les Mémoires à! un fou nous ont déjà renseigné à cet égard : instinctivement, par sensibilité plutôt que par raisonnement, il en avait toujours fait l'antithèse du pratique : dans son concept, le Beau reste exclusif de toute notion d'utilité ou d'intérêt et se suffît à lui-même. Voilà le principe fondamental sur lequel reposait tout l'édifice de ses théories ; nous les trouverons bientôt formulées plus explicitement dans la Correspondance et nous développerons les idées qui s'y rattachent. Par les Champs et par les Grèves en offre le commentaire; nous y voyons que, pendant toute la durée de son voyage en Bretagne, il n'a pas eu d'autre règle de conduite, ni d'autres motifs de jugement.

Il suffit qu'un monument, qu'un paysage, qu'un objet familier évoque en lui la pensée d'une affectation sociale, satisfasse à des besoins courants, et, plus généralement, traduise des préoccupations de vie quotidienne étrangères à l'Art, pour qu'aussitôt il leur dénie toute qualité esthétique; voyez par exemple ce qui le séduit dans la petite ville de Quimperlé : Ici pas d'alignement, pas de trottoirs, aucune espèce de palais de

justice, que nous sachions du moins ; point de bourse en temple grec, aucune caserne, pas même de mairie montrant son inepte façade, rehaussée d'une loque tricolore; mais ce sont de petites rues qui serpentent comme des sentiers entre de vieux murs, d'où retombent des bouquets de feuillage et des grappes de clématite (1).

C'est donc le moderne qui est laid, et uniquement parce qu'il est le moderne. L'exagération du point de vue fait prévoir la partialité des opinions qui en dépendent. A l'inverse, tout vestige du passé garde, à ses yeux, sa beauté, pour peu qu'il incite à se demander « ce qu'on faisait dans ce temps là, de quelle couleur était la vie et si elle n'était pas plus chaude » (2). C'est en effet l'illusion inhérente à sa critique d'admirer a 'priori tout ce qui, dans le temps ou dans l'espace, l'éloigné de son milieu : et, certes, c'est encore là une tendance bien romantique. Mais il la pousse à ses plus extrêmes limites; tout ce qui est manifestation quelconque de la civilisation contemporaine ou du progrès actuel lui semble incompatible avec l'Art et anti-pittoresque. Il s'en indigne, et son hostilité éclate à tous propos. Devant la tête embaumée d'un sauvage de la Nouvelle- Zélande, conservée au musée de Nantes, il songe à ce que pouvaient être l'existence de ce guerrier, ses chasses, ses amours, et il ajoute :

Tout cela existe, ce n'est pas un conte ; il y a encore des hommes qui marchent nus, qui vivent sous les arbres, pays où les nuits de noce ont pour alcôve toute une forêt et pour plafond le ciel entier. Mais il faut partir vite si vous les voulez voir; on leur expédie déjà des peignes d'écaillé et des brosses anglaises pour nettoyer leur chevelure humide de la sueur des courses, plaquée de rouge par le sang caillé des bêtes fauves; on leur taille des sous-pieds pour les pantalons qu'on leur fait ; on leur prépare des lois pour les villes qu'on leur bâtit ; on leur envoie des maîtres, des missionnaires et des journaux (3).

Le regret sous-entendu dans cette boutade va jusqu'au para-

(1) Inédit, chap. vu, p. 258 du manuscrit.

(2) Edition Charpentier, p. 76.

(3) Inédit, chap. ni, p. 94 du manuscrit.

doxe. De mémo, en apercevant au milieu d'un panorama ouvert sur la vallée de la Loire la silhouette de l'appareil inventé par Chappe, il s'emporte pour tout de bon ; le télégraphe, qu'il appelle « un instrument disgracieux semblable à la grimace fantastique du monde moderne » (1), devient un symbole : il représente l'esprit de son époque, qui met sa gloire à poursuivre avant tout des fins utiles et sacrifie sans hésitation la beauté de la nature aux besoins de l'homme : « Qu'est-ce qui passe maintenant dans l'air, se demande-t-il, entre les nuages et les oiseaux, dans la région pure où vient mourir la voix des cloches et où s'évaporent les parfums de la terre? C'est la nouvelle que la rente baisse, que les suifs remontent, ou que la reine d'Angleterre est accouchée. Beau résultat! » Qu'on prenne intérêt à ces questions, qu'elles aient leur importance dans la vie sociale et suffisent à absorber l'activité et la pensée d'un grand nombre d'hommes, voilà donc ce qu'il ne peut comprendre. Dominé lui-même par son point de vue d'artiste, hypnotisé en quelque sorte par cette idée unique, il prétend volontiers l'imposer aux autres, . tant il est convaincu de sa supériorité. C'est de très bonne foi qu'il écrit ces lignes caractéristiques :

C'est une chose dont on ne peut se défendre que cet étonnement imbécile qui vous prend à considérer des gens vivant où nous ne vivons point, et passant leur temps à d'autres affaires que les nôtres... Il faut assez de réflexion et de force d'esprit pour saisir nettement que tout le monde n'habite pas dans la même ville, ne se chausse pas chez le même bottier; ne s'habille pas chez votre tailleur et n'a pas vos idées; moi, je ne comprends point encore comment on existe quand on est notaire, comment il peut se faire que l'on soit employé dans un bureau, comment on se lève avant dix heures pour se coucher avant minuit, et je me demande sérieusement s'il est possible qu'il y ait des gens sur terre s'occupant à autre chose qu'à aligner des phrases et à chercher des adjectifs (2).

Ses violences et ses plaisanteries ne prouvent en somme que

(4) Inédit, chap. m p. 80 du manuscrit. (2) Inédit chap. v, p. 162 du manuscrit.

la sincérité de sa croyance; il n'est parfois misanthrope que parce qu'il est artiste : son dégoût du monde moderne ne vient pas de ce qu'il le trouve mauvais, mais simplement laid et terreà-terre. Son orgueil naturel lui fait juger ses contemporains à sa propre mesure; et ne découvrant pas toujours en eux l'amour de la Beauté qu'il possède au plus haut point, il les considère tous en bloc comme des brutes. Il dirait volontiers avec le poète :

L'homme consent au beau, s'il est utile. Il a

Le goût du médiocre et s'arrête à mi-côte.

Il laisse en route ceux dont l'idée est trop haute, etc.. (1).

Mais nulle part ce tempérament d'artiste intransigeant n'est plus sensible qu'en deux passages de Par les Champs et par les Grèves; malgré l'étendue des citations, nous ne résistons pas au plaisir de les reproduire tout au long; ce sont en effet de véritables professions de foi. On y verra Flaubert parler un langage un peu nouveau, sur un ton ironique et mordant auquel on n'est guère habitué par ses autres ouvrages, et qui constitue précisément la note originale des fragments inédits de son récit. La liberté de l'expression cadrait avec son indépendance d'esprit : à vingt-six ans il est bien permis de railler, quitte à manquer un peu de respect aux pontifes, lorsqu'on se sent déjà de taille à pouvoir, dans l'avenir, se passer d'eux.

La première tirade vient à propos du château d'Amboise : Louis-Philippe avait fait supprimer certains motifs de sculpture qui ornaient la voûte d'un escalier « car, disait aux visiteurs le . domestique de Sa Majesté, il y en avait beaucoup qui étaient inconvenants pour les dames )) (2). Flaubert après avoir noté cette réflexion continue :

Personne ne peut m'accuser de m'avoir entendu gémir sur n'importe quelle dévastation que ce soit, sur n'importe quelle ruine ni débris. Je n'ai jamais soupiré à propos des ravages des révolutions ni des désastres du temps. Je ne serais même pas fâché que Paris

(1) Victor Hugo, VAne.

(2) Cf. Édition Charpentier, p. 73.

fût retourné sens dessus dessous par un tremblement de terre, ou se réveillât un matin avec un volcan au beau milieu de ses maisons, gigantesque brûle-gueule qui lui fumerait dans la barbe; il en résulterait peut-être des aquarelles assez coquettes et des ratatouilles grandioses, dans le goût des Martins; mais je porte une haine aiguë et perpétuelle à quiconque taille un arbre pour l'embellir, châtre un cheval pour l'affaiblir, à tous ceux qui coupent les oreilles ou la queue des chiens, à tous ceux qui font des paons avec des ifs, des sphères et des pyramides avec du buis, à tous ceux qui restaurent, badigeonnent, corrigent, aux éditeurs d'expurgata, aux chastes voileurs des nudités profanes, aux arrangeurs d'abrégés et de raccourcis, à tous ceux qui rasent quoique ce soit pour lui mettre une perruque et qui, féroces dans leur pédantisme, impitoyables dans leur ineptie, s'en vont amputant la Nature, ce bel art du bon Dieu, et crachant sur l'Art, cette autre nature que l'homme porte en lui comme Jehovah porte l'autre et qui est la cadette — où l'aînée, qui sait?... J'ai des remords de n'avoir pas étranglé de mes doigts l'homme qui a publié une édition de Molière « que les familles honnêtes peuvent mettre sans danger entre les mains de leurs enfants ». Je regrette de n'avoir pas à ma disposition, pour le misérable qui a sali Gil Blas des mêmes immondices de sa vertu, des supplices stercoraires et des agonies outrageantes. Et quant au brave idiot d'ecclésiastique belge qui a purifié Rabelais, que ne puis-je, dans mon désir de vengeance, réveiller le colosse endormi, pour lui entendre pousser dessus sa hurlée titanique (1) !

Voici, maintenant le second passage :

Je donnerais bien le Villemain complet que j'ai acheté dans mon enfance (action insensée qui ne m'a pas fait interdire, ce qui prouve la débonnaireté de ma famille); je donnerais aussi le cours de M. Saint-Marc Girardin, que je conserve, comme dit René, « pour m'ôter à l'avenir tout mouvement de joie ». J'y ajouterais même une vieille paire de babouches marocaines, qui, l'été, m'est très commode, et de plus mes droits de citoyen, l'estime de mes compatriotes, et le reste d'une bouteille de vernis qui commence à s'épaissir — oui, je donnerais tout cela de grand cœur et sur l'heure pour savoir le nom, l'âge, la demeure, la profession et la figure du monsieur qui a inventé, pour les statues du Musée de Nantes, des feuilles de vigne enfer blanc qui ont l'air d'appareils contre l'onanisme. L'Afiollon du Belvédère, le Discobole et un joueur de flûte sont enharnachés de

(1) Inédit, chap. i, p. 24 et 25 du manuscrit.

ces honteux caleçons métalliques qui reluisent comme des casseroles. On voit d'ailleurs que c'est un ouvrage médité de longtemps et exécuté avec amour. C'est escalope sur les bords et enfoncé avec des vis dans les membres des pauvres plâtres qui s'en vont, écaillés de douleur. Par ce temps de bêtises plates qui court, au milieu des stupidités normales qui nous encombrent, il est réjouissant, ne fûtce que par diversion, de rencontrer au moins une bêtise échevelée, une stupidité gigantesque. Malgré mes efforts, je ne suis parvenu à rien me figurer sur le créateur de cette pudique immondicité. J'aime à croire que le conseil municipal entier y a pris part, que MM. les ecclésiastiques l'avaient sollicité et que les dames l'ont trouvé convenable (1).

Jamais, même dans la Correspondance^ le fanatisme de Flaubert n'avait donné lieu à une prise à partie aussi directe. Au contraire, dans Par les Champs et par les Grèves^ on en trouverait aisément d'autres exemples. C'est par là que le livre traduit la personnalité de son auteur et, sans parler de ses qualités de stylé, mérite de nous intéresser au plus haut point. Jl convient d'en garder cette impression qui est bien en somme l'impression caractéristique (2). « Ratatouille assez farce, composée sans prétention, mais avec conscience » comme il le disait luimême (3), ce récit nous le montre tel qu'il était en réalité, ardent et convaincu, sensible aux moindres ridicules, comme aux plus délicates manifestations de la Beauté. Pendant cette promenade entreprise sans autre but que de contempler la nature, les paysages et les monuments, de se procurer en face d'eux des sensations et des émotions esthétiques, voyageant pour le seul plaisir de voyager (4), sa joie fut précisément de

(l) Inédit, chap. lu, p. 89-90 du manuscrit.

(2; C'est sans doute aux passages du genre de ceux qu'on vient de lire que songeait Flaubert en écrivant à Louise Colet cinq ans plus lard : « Je suis complètement de ton avis quant aux plaisanteries et vulgarités. Elles abondent» {Corj-esp., n, 87; 1852).

(3) Corresp., 1, 200 (octobre 1847).

(4) Flaubert se montrait très lier de son indépendance. Un jour, à Pont-l'Abbé, il eut toutes les peines du monde à faire comprendre aux gendarmes, venus pour viser son passeport et celui de M. Du Camp, qu'ils ne remplissaient aucune mission en Bretagne et n'exerçaient aucun métier; le passage est amusant et confirme ce que nous avons dit de son caractère :

" Jamais, écrit-il, ils ne purent croire que nous fussions des messieurs chemi-

pouvoir donner libre cours à sa fantaisie, sans contrainte d'aucune sorte, sans souci de rien au monde, sinon de regarder, d'admirer et de rêver. De là cette jeunesse, cette gaieté expansive, ce débordement de vie qui étonnent d'abord quand on l'a vu précédemment triste et accablé dans sa solitude de Croisset. Mais, on vient d'en juger, Par les Champs et par les Grèves, contient en outre les germes d'une esthétique complète : les grands principes de l'Art pour l'Art y trouvent déjà leur application. Grâce à la Correspondance nous allons pouvoir maintenant en exposer la théorie, telle qu'il la concevait vers 1847 ou

nant à pied pour leur récréation personnelle; cela leur paraissait inouï, absurde; nous étions des dessinateurs ou des leveurs de plans qui voyageaient par ambition, pour faire mieux que les autres et gaguer par là la croix d'honneur. Nous étions salariés par le Gouvernement pour inspecter les routes et surveiller les allumeurs de phares, nous avions une mission secrète, un travail clandestin, que nous ne voulions pas dire, afin de surprendre les gens et de faire notre coup. H y avait en nous quelque chose d'incompréhensible, de contradictoire, de ténébreux, et nous les effrayions presque, tant nous leur semblions étranges. Non, vive Dieu l Rien de tout cela ne nous pousse. Nous ne sommes que des contemplateurs humoristes et des rêveurs littéraires! Nous passons notre vie à regarder le soleil et à lire les maîtres ; si cela n*emplit pas la poche comme de faire du suif, des bottes et des lois; si les gendarmes le comprennent peu et si les bourgeois en rient de pitié, c'est donc pour nous seuls alors, et tant mieux mille fois, que vous étendez ces horizons, grèves et prairies que labourent nos pieds; et c'est pour nous aussi que vous êtes venus, poètes magnifiques où nous délectons nos âmes.

Et nous nous mîmes au lit en riant de cette perversité grande qui fait de la vie humaine l'appendice de la boutique, de Tétude et du comptoir, ne la croyant inventée par Dieu que pour emplir des casiers et prendre des numéros. » (Inédit chap. vu, pages 309-310 du manuscrit.)

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