CHAPITRE VII FLAUBERT ET MAXIME DU CAMP
L'histoire des relations de Flaubert et de M. Du Camp se rattache, par la date de leur première rencontre, aux années de sa résidence à Paris. Mais ces relations se prolongèrent jusqu'à sa mort, en 1880, et diverses circonstances assez complexes en vinrent, dans Fintervalle, modifier les manifestations. Il faut donc examiner dans leur ensemble les phases successives de cette amitié si Fon veut comprendre et apprécier sa valeur. C'est pour nous le point important. On s'est souvent mépris sur la nature des sentiments qui les unissaient ; la lecture de Souvenirs littéraires peut faire illusion, si on néglige de la compléter par celle de la Correspondance ; à l'inverse, prise isolément, cette dernière laisse une impression différente, mais tout aussi fausse. Maxime Du Camp s'est toujours glorifié d'avoir été le confident des pensées les plus secrètes de Flaubert. D'autre part celui-ci, d'après ses lettres, ne semble pas lui avoir témoigné jusqu'au bout une affection bien vive; parfois même, il a des mots désobligeants ou des réflexions cruelles à l'adresse de son camarade. De quel côté sont les torts? Si l'intimité du début s'est atténuée à la longue, quelles similitudes de caractère justifient la sympathie première; quelles divergences, s'accen tuant peu à peu, amenèrent le changement? Enfin y eutil, pendant la belle période de leur liaison, influence de l'un de ces esprits sur l'autre? ou ne firent-ils que se coudoyer un instant sur la route commune de la vie, pour suivre bientôt, à un carrefour, deux directions opposées?
L'étude de ces questions nous entraînera forcément à interrompre momentanément l'ordre chronologique du récit. Mais j'ai cru que leur exposé rapide ne serait pas étranger au cadre
de ce travail, s'il aidait à rendre compte dos jugements portés par Du Camp sur les idées et le talent de son ami.
Un jour de mars 18i3, Du Camp se trouvait à Paris, chez* un certain Ernest Lemarié (1), ancien élève du collège de Rouen, lorsqu'un coup de sonnette retentit. Ils virent entrer un grand garçon portant le chapeau sur l'oreille, le visage coupé d'une épaisse moustache hlonde, de haute taille et do fière prestance. Lemarié dit à Du Camp : « Je te présente un de mes camarades; c'est le vieux seigneur. De son vrai nom, il s'appelle Gustave Flaubert » (2). Huit jours après les deux jeunes gens ne se quittaient plus.
Le brusque élan de sympathie qui les jeta l'un vers l'autre, s'explique aisément. Avant tout, à cette époque ils avaient un égal amour de l'Art, une même curiosité littéraire. Leur vocation, en gros, se révélait identique. J^ecteur toujours avide de nouveautés et facilement enthousiaste. Du Camp, vers sa vingtième année, ne voulait, lui aussi, rien autre chose que devenir écrivain, et se refusait systématiquement à choisir une carrière étrangère aux lettres; lui aussi, avec son alter ego Louis de Cormenin, avait commencé à jeter sur le papier des élucubrations extravagantes, où prenaient corps les rêveries d'une imagination féconde et active; ces premiers essais étaient très nettement romantiques (3) : quoi d'étonnant? A peine moins âgé que Flaubert (4), il appartenait comme lui à cette génération qiii précisément s'éveillait à la vie intellectuelle en plein épanouissement du romantisme. Il s'était montré d'abord fanatique de Musset et de Hugo. Plus tard il avait connu et fré-
[\) Il est à peine quesliou de Lemarié dans les lettres de Flaubert ; il cite un jour son nom {Lettres à sa nièce, p. 46; 1864) et une autre fois rappelle son souvenir à propos de sa mort, en 1816 [ibid., p. 364). Il ne paraît donc pas que leurs relations aient été très assidues.
(2) Souv. litlér., I, 160. Il est question pour la première fois de M. Du Camp dans une Lettre inédite à Chevalier du 11 mars 1843 : « La présente me quitte en bonne santé, je désire qu'elle vous trouve pareillement. Cette tin m'est fournie par mon honorable ami le baron M. Du Camp, ici présent pendant que je t'écris cette lettre et qui m'empêche de la finir».
(3) Souo. littéi\, ï, chap. i à vu.
(4) M. Du Camp était né le 8 février 1822.
quenté quelques auteurs de moindre envergure : Ausone de Chancel, Roger de Beauvoir, Rolland de Villarceaux; à leur suite il avait tour à tour donné dans la manie du moyen âge, la recherche du baroque, le goût du macabre. C'était le temps où Ton croyait suivre la tradition des maîtres en exagérant leurs défauts. Gomme tant d'autres, il s'était dit au départ : « Je serai Hugo ou Chateaubriand » et sans plus attendre, avec une belle audace d'enfant génial, il avait au collège Louis-le- Grand composé un roman historique à l'instar de Noire-Dame de Paris, et un poème fantastique inspiré d'Albertwi. Les titrés a eux seuls restent suggestifs : Capeluche ou rhotnme rouge, et Wistibrock l'Islandais (1).
C'étaient là péchés de jeunesse dont il fut le premier à sourire. Mais, sorti du collège (2), il n'en continua pas moins à écrire et à bâtir des plans. Tour à tour il abandonnait le drame pour la description, laprose pour les vers(3), d'ailleurs toujours romantique, quoique déjà converti à moitié au positivisme, et rêvant pour l'avenir une rénovation de la poésie par la science et la glorification de l'industrie moderne. Lorsqu'il rencontra Flaubert, en 1843, plus heureux que ce dernier il avait pris et fait accepter par ses parents la résolution de consacrer sa vie à la littérature (4) et il travaillait en conséquence. Ce fut donc entre les deux jeunes gens un premier et très sérieux motif de rapprochement. Ils échangèrent leurs idées, se communiquèrent leurs projets (5). Flaubert poussa bientôt la confiance jusqu'à lire à
(1) Souv. littér., I, 102-104.
(2) Eq 1840, la même année que Flaubert {Souv. Hit., I, 107).
(3) Sàuv. litt., l, 113. Quelques-unes des pièces qui flgurentdans le recueil des Chants d'amour, à la suite des Chants modernes {\. vol. gr. in-8. Michel Lévy, 1855) sont datées 1843-1844.
(4) Souv. littér., I, 136. M. Du Camp était orphelin. Il s'agit de son tuteur et d'une tante qui s'était chargée de son éducation.
(5) D'après les Souv. littér., I, p. 169 et suiv. Flaubert avait alors en tête un conte oriental qui a fini par se cristalliser dans Salammbô, et un Dictionnaire des idées reçues, projet maintes fois médité dont le titre sufiSt à indiquer la portée satirique et critique ; il en est sorti, quarante ans plus tard, Bouvard et Pécuchet. Quant à M. Du Camp, il se proposait à la même époque d'écrire un drame dont le marquis de Pombal eût été le héros — un roman sur Duguesclia — et, à l'exemple d'Edgar Quinet, l'histoire du Juif errant. C'est dire assez qu'il subissait encore l'influence romantique.
son ami le nianuscritde Novembre (1 ) et ce petit fait, bien simple en apparence, nous met sur la voie pour découvrir de nouvelles bases à leur intimité. Ils s'étaient en efîei reconnu non seulement des occupations similaires, mais des sentiments analogues, des caractères profondément pénétrés des mêmes impressions ; et, parlant le même langage, ils étaient pour ainsi dire destinés d'avance à se comprendre.
Maxime Du Camp avait fait mieux qu'emprunter aux romantiques leurs bizarreries et leurs caprices d'imagination. Ambitionnant de devenir grand poète, comme Chatterton (2), il avait aussi partagé la mélancolie, subi toutes les angoisses de la solitude morale dont les jeunes gens, convaincus d'être nés différonU des autres hommes, avaient alors le triste privilège. Depuis longtemps Stendhal avait mis le mot à la mode, Chateaubriand et Vigny le sentiment; on se donnait volontiers comme idéal, constate Sainte-Beuve, la gloire et la mort. Les écrivains, dès le temps du premier cénacle, se sentaient éloignés de l'humanité par leur supériorité même. Un individualisme excessif les tenait à l'écart de la société et dû monde ; ils croyaient à l'indifférence des gens et des choses, et il leur manquait tantôt d'être admirés, tantôt d'être compris, le plus souvent d'être aimés. De là des désolations farouches, des découragements lamentables, parfois une réaction violente traduite par un dédain superbe ou une pitié hautaine. Cet état d'esprit, identique sous ses manifestations diverses, trouvait naturellement son expression dans les livres. Mais les nouveaux venus, élevés à pareille école, et trop prompts à suivre les traces de leurs devanciers, imitèrent l'attitude sans avoir aucun motif de s'y abandonner. De telle sorte que si chez les premiers on peut suivre l'évolution logique de la crise, si des circonstances personnelles, des événements intimes et connus des biographes, permettent d'en retracer les phases, chez
(1) Souv. littér., I, 166-167.
(2) Cf. Souv. littér., I, 79 à 83, sur une représentation de Chatterton, à laquelle Du Camp assista en 1835 et qui d'après lui, aurait décidé de sa vocation.
les autres au contraire, rien n'explique leur dégoût de la vie, ni l'hostilité d'un public auquel ils n'ont encore rien offert, ni les vicissitudes d'une existence à peine commencée; ils semblent l'avoir apporté en naissant. La désespérance est devenue chez eux une manière d'être et de sentir habituelle, qui se développe spontanément depuis l'enfance, envahit l'âme comme une marée lente et implacable, atteint son apogée à l'âge du plein épanouissement physique, et décroît ensuite par degrés, laissant derrière elle les énergies vitales usées pour longtemps, les croyances ébranlées et les volontés distendues. Privés le plus souvent de la foi religieuse qui aurait pu servir à étancher leur soif d'inconnu et d'infini, bercés des souvenirs d'une époque enfiévrée où la nation avait paru marcher à la conquête du monde par les armes et par les idées, mais vivant eux-mêmes dans la période de tranquillité prudente et de monotonie bourgeoise qui succédait à l'audacieuse surexcitation de l'Empire, les contemporains de Flaubert et de Du Camp, plus encore que ceux de Lamartine ou de Hugo, semblaient traîner derrière eux quelque chose de triste et de pesant comme si leurs pères, en mourant, leur avaient légué les mélancolies et les humiliations que leur imposa la double ruine de leur patrie et de leurs espérances.
Inquiétude et lassitude du cœur et de l'esprit, qui, chacun de son côté, aspirent incessamment à un idéal, et que ni la science ni la possession humaines ne parviennent à satisfaire entièrement, tels sont donc les symptômes caractéristiques de ce mal du siècle, dans la seconde génération romantique. Il se retrouve sous les tempéraments les plus divers ; nous avons vu Flaubert atteint par la contagion au moment où il écrivait les Mémoii^es d'un fo7i\ Du Camp n'y avait point échappé (1). A vingt ans il s'était figuré qu'il suffisait de tendre la main pour moissonner dans le monde des émotions pareilles à celles dont les livres lui fournissaient le modèle, et il s'était heurté durement à la réalité. Il a raconté plus tard ses désillusions et ses défaillances
(1) SoMf. littér,, 1, 116-1 n.
dans deux de ses romans, le Livre posllmme et les Forces perdues (1).
L'un et l'autre sont, pour la plus grande partie, des autobiographies et, grâce aux Souvenirs littéraires, il est facile de reconstituer la trame des événements réels qui servent de fond à la double intrigue (2) ; quoique le héros se nomme ici Horace Darglail et là Jean Marc, il n'y a pas à se tromper sur l'identité de l'original. Tous deux sont riches et orphelins de bonne heure, comme Du Camp le fut lui-même. Les circonstances de leur jeunesse sont semblables; c'est le collège, d'abord, avec les mille tyrannies d'une discipline rigoureuse brusquant leur indépendance naturelle, puis l'émancipation, une incursion rapide dans le monde de la galanterie et des plaisirs faciles, puis une grande passion qui survient tout à coup, les tient plusieurs années, s'use et s'éteint d'elle-même à la longue et les laisse pour jamais meurtris et désabusés, traînant leurs regrets
(1) Le Livre posthume, mémoires d'un suicidé, recueillis et publiés par Du Camp, in-12. V. Lecou, 1853. — Les forces perdues, in-lS Jésus. M. Lévy, 1867.
(2) Les rapprochements sont faciles à établir, et très nombreux. J'en indique seulement quelques exemples : souvenirs relatifs à la mère de M. Du Camp : Souv. littér., I, 6-7; 92-93 ; et à la mère et à la grand'mère de Jean Marc : Livre posthume, 34 à 40; 288 à 290; 301; ou d'Horace : Les forces perdues, p. 4 à 6; — aux années de collège : Souv. littéraires, T, chapitre m; Livre posthume, page 50 et suivantes; Les forces perdues p. 7 et 8; — à l'émancipation : Souv liltér., I, chap. vr, page 152 et suiv. ; Le Livre posthume, page 41; Les forces perdues, p. 44-89 etc.... Comparez aussi dans le recueil des Chants modernes la poésie intitulée A Aimée, où Du Camp raconte son enfance, et le premier chapitre des Forces perdues, l'enfance d'Horace Darglail. Enfin tous les récits et descriptions des pays d'Orient qui abondent dans le Livre posthume et les Forces perdues ont pour point de départ des voyages réellement accomplis par Fauteur des Souvenirs littérah^es. Les itinéraires sont identiques et souvent les mêmes impressions, que Du Camp avait prêtées à Jean Marc ou à Horace, se répètent dans les Souvenirs sous forme personnelle. Go retrouve aussi dans ses deux romans le résumé du voyage d'Orient de 1849, tel que le racontent les chapitres XIII, XIV, XV du tome I des Souvenirs, la Correspondance de Flaubert à la même époque, tel aussi qu'il Ta développé plus tard dans deux autres ouvrages : Egypte, Nubie, Palestine et Syrie (2 vol. in-12. Claye, 1852); — Le Nit, Egypte et iSubie (in-8. Pillet, 1854). Les Souvenirs littéraires ne font toutefois aucune allusion à une aventure d'amour survenue à Du Camp : l'amour tient au contraire une grande place dans la vie d'Horace et de Jeau Marc. Mais si le rapprochement est ici eu défaut, il n'en faudrait pas conclure cependant, que l'auteur ait imaginé de toutes pièces la passion de ses deux personnages. Voir à ce sujet infra, page 335, note 2.
et leur ennui dans les pays lointains, FÉgypte ou l'Asie, jusqu'au jour où le suicide (la mort qu'Horace va chercher dans les marais du Nil Blanc est un suicide) les délivre d'une vie tourmentée qui les a fatigué jusqu'aux moelles. Les deux ouvrages se répètent; il y a bien une différence de caractère entre Horace et Jean Marc ; celui-ci est surtout un apathique, celui-là un agité. Mais les extases de Jean Marc n'ont guère d'autre résultat que de l'entraîner bien loin, « l'œil perdu dans des contemplations étranges, accrochant sa pensée à tout ce qui passe et faisant aliment de tout pour nourrir l'insatiable démon qui l'habite )) (1). Et l'agitation d'Horace demeure, en fin de compte, lamentablement stérile, puisqu' après avoir dépensé toutes ses forces à poursuivre le bonheur dans la passion, il reconnaît avoir manqué sa vie, « avoir lâché la proie et n'avoir même pas saisi l'ombre » (2).
Or, précisément, cette différence correspond aux deux étapes traversées par Du Camp lui-même. Les Forces perdues sont « le testament de sa seconde jeunesse » (3) ; le Livide posthume la confession de la première. Sans doute, il faut faire la part de l'invention et du grossissement nécessaires à la composition du sujet. Nous n'avons pas affaire à des Mémoires. H a voulu surtout retracer la psychologie de sa génération, et nous verrons même qu'une certaine intention critique n'est pas étrangère à son analyse. Mais il s'est pris comme exemple, il a généralisé ses propres impressions ; de telle sorte que ses romans offrent un double intérêt. D'abord, pour toute la période littéraire qui va de 1830 à 1850 environ, ils sont des documents authentiques de première importance, et nulle part, que je sache, on ne trouve notées avec plus de délicatesse ses particularités propres (4). Ensuite on y découvre les traits saillants du
(1) Le Livre posthume, p. 43.
(2) Les Forces perdues, p. 178.
(3) P. Bourget, Discours de réception à r Académie Française : éloge de M. Du Camp, son prédécesseur (13 juin 1895).
(4) Flaubert écrivait à G. Saud en 1867 : « Je viens de lire, de mon ami Du Camp, son nouveau roman, Les Forces perdues. Cela ressemble par bien des
caractère de rauteiir. Aussi n'est-il pas imitilo de nous y arrêter un instant. La « crise » de Du Camp inérih* d'être comparée à celle de Flaubert; ce qu'il a dit de son eiiiuii et de son découragement complétera notre première partie en replaçant dans leur cadre les Mémoires d'wi fou et Novembre.
Avant de devenir un observateur calme et positif qui étudie minutieusement, pièce par pièce et rouage par rouage, Paris, ses organes, ses fonctions, sa vie, Du Camp fut, pendant les premières années de jeunesse, dominé par un irrésistible penchant à la rêverie. C'est là qu'it faut chercher la cause unique de sa soufTrance morale : elle vint, comme celle de Flaubert, des excès d'une imagination toujours prête à dépasser la réalité ambiante, et « sans cesse sollicitée par ces attractions vers le chagrin qui meuvent les natures nerveuses et délicates » (1) Tout enfant, dans le parc d'un vieux château appartenant à sa famille, il jouait au Robinson et croyait découvrir des îles désertes derrière les murs du potager (2). Toujours en quête d'aventures, mobile d'humeur et d'esprit fantasque, il s'était bâti une sorte de monde à part, avec des éléments disparates l'ecueillis à travers les descriptions des Orientales et des Contes iV Espagne et d'Italie. Habitué à peupler de fictions son existence imaginaire, il s'y réservait toujours le meilleur rôle; il se fit ainsi, d'abord, une conception fausse de la vie réelle, lui demandant de suffire à l'exaltation continue de son âme et de réaliser ses plus impossibles aspirations. Il s'en est accusé paria voix d'Horace Darglail, le héros des Forces perdues : « Nous nous faisons, dit celui-ci, dans nos rêveries premières une haute idée de l'existence; nous lui demandons plus qu'elle ne contient et
côtés à celui que je fais {VEducation sentimentale). C'est un livre (le sien) très naïf et qui donne une idée très juste des hommes de notre génératiou, devenus de vrais fossiles pour tes jeunes gens d'aujourd'hui, » {Corresp., III, 332)
(1) Le Livre posthume, p. 43.
(2) Cf. Souv. littér., I, 48-50. Voir aussi une poésie intitulée VEncIos, dans la Revue de Paris du 1«' septembre 1856 :
... C'est un pays plus beau que bois, désert et grève, Un pays assez grand pour contenir un rêve. L'Enclos oùj'aiconru lorsque j'avais cinq ans.
et dans les Chants modej-nes, A Aimée, pages 161-165, ~
nous ne lui pardonnons pas de ne nous offrir que ce qu'elle renferme... Et quand, enfin, Texpérience a fait la lumière en nous, nous arrivons à cette amère conclusion que changer d'amis, de position, de patrie, de maîtresse, ce n'est souvent que changer d'ennui » (1). C'est l'aveu très explicite de sa désillusion. En même temps, par contraste, il ne tarda pas à prendre en répulsion le décor banal des événements actuels. La société de son temps, prudente et sage, peu enthousiaste, lui parût, sitôt qu'il s'y trouva mêlé, généralement médiocre et vulgaire. Le régime avait bien sa poésie, mais elle ne pouvait guère séduire ce jeune homme un peu sauvage et indiscipliné, qui se figurait parfois avoir vécu dans des incarnations antérieures, aux époques les plus violentes et les plus colorées de l'histoire, tant il était hanté par leur brillante évocation (2). Ses contemporains, d'ailleurs, éprouvaient la même impression, et l'on connaît le mot de Lamartine : « La France s'ennuie ». En fait, jamais il n'y eut une telle opposition entre les formes ordinaires de la vie nationale, le terre-à-terre des mœurs bourgeoises, la pauvreté de la morale courante, et l'activité latente, la générosité, la noblesse de quelques esprits grisés par l'idéal romantique. Lorsqu'on cherche à déterminer les raisons de leur pessimisme, on ne doit pas négliger de rappeler en premier lieu la physionomie propre du moment; elle eut une influence considérable sur leur découragement; et Du Camp s'en est bien souvenu quand il a écrit : « Horace vivait dans une époque sans grandeur idéale, où le développement des intérêts matériels commençait déjà à devenir l'unique préoccupation du plus grand nombre;... il comprenait instinctivement que les formes politiques, philosophiques, sociales, religieuses, au milieu desquelles il vivait, étaient essentiellement transitoires, et servaient de compromis entre un passé qui s'obstinait à ne point disparaître et un avenir qui se hâtait trop de s'affirmer. 11 était plein d'irrésolution, comme tous les hommes de ces
(1) Les Forces perdues, p. 46. Cf. Le Livre posthume, p. 44 et suiv.
(2) Cf. Les Cfianls modernes : Avataras. Comparez un fragment de lettre écrite par Flaubert à M. Du Camp, Corresp., 1, 102 (avril 1846).
jours médiocres » (I). F.ui-niènie rva pas soiilTort souliMiionl de la bèlise et de l'ignoranee de la foule (2), eoniine en soulîraient des artistes plus convaincus et plus intransigeants que lui : sa tristesse s'augmentait d'une incertitude constante sur l'avenir de sa propre destinée, et de la destinée humaine en général; il s'écriait :
Le ciel est vide et le présent est sombre. Du haut des tours je ne vois rien venir, Tout est muet vers l'obscur avenir, Je n'entends rien et je ne vois que l'ombre Qui chaque jour envahit le chemin... (3)
Ainsi, avant d'avoir connu les exigences de la vie ou subi ses déboires, il en était arrivé à la prendre en haine, soit qu'il la jugeât une comédie plate et fastidieuse, soit qu'il y vît, comme Tourguenefï « une affaire brutale », et il a dans ses deux romans respecté la vérité psychologique de son milieu en montrant ses personnages désespérés avant qu'aucun accident ne soit survenu dans leur existence paisible et douce pour la remuer trop durement. Nous avons vu Flaubert, à dix-huit ans, nier le bonheur, quoiqu'ayant réunies autour de lui toutes les conditions matérielles d'une heureuse sérénité; de même, à peine sorti du collège, Jean Marc maudit celui qui Ta engendré (4) ; Horace Darglail, en dépit de félicités très réelles, touche bientôt « au port commun où vont aborder tous les enfants des hommes, au découragement et à la négation » (5). C'est la tra duction fidèle d'un état d'àme qui a été celui de l'auteur; il avouait plus tard avoir un moment, entre 18i0 et 1845, frôlé la folie ou le suicide (6). Il lui manquait alors surtout de savoir
(1) Les Forces perdues, p. 59.
(2) Cf. Les Chants modernes : En fuite (p. 345 et suiv.) :
Tu peux quitter sans regret et sans plainte Ce monde impie où nous souffrons tous deux, Ses plats instincts, ses mensonges hideux, Ses sots mépris pour toute chose sainte, etc..
(3) Les Chants modernes, En fuite, p. 347.
(4) Le Livre posthume^ p. 40.
(5) Les Forces perdues, p. 140.
(6) Souv. littér., I, 119.
vouloir, et de ne pas vouloir au-delà des limites du possible (i) . sa défaillance semble en dernière analyse la conséquence d'une maladie de la volonté; on en trouve les symptômes évidents chez Jean Marc, qui, d'un bout à l'autre du Livre posthume marche, « tiraillé entre le désir de ce qu'il n'a pas et le regret de ce qu'il n'a plus » (2). Cette petite phrase résume bien l'histoire de sa jeunesse.
Irrité et affligé par les réalités qu'il avait sous les yeux, il résolut de fuir,
... d'aller se perdre dans les plaines,
Porter au loin son chagrin et ses peines
Sur les flots bleus, dans les bois, dans les champs (3).
L'Orient l'attirait plus encore que Flaubert : il était, selon son expression, né voyageur (4) et son existence fut toujours un peu celle d'un aventurier ; ses confrères de l'Académie, en l'appelant plus tard <( le pirate retraité » (5), savaient flatter une de ses plus innocentés et plus tenaces manies. Dès 1844 il inaugura ses courses à travers le monde en visitant l'Epire, la Turquie, l'Asie Mineure : il y revint en 1848; puis en 1849, avec Flaubert, fît le tour de la Méditerranée : chaque fois, l'expérience fut inutile ; il ne parvint pas à chasser l'ivresse permanente de la rêverie ; à peine éloigné de son milieu ordinaire, il commençait à le regretter ; il avait tantôt la nostalgie de Paris,
(1) Cf. Le livre posthume^ p. 319 : « Comme ils sont heureiix... tous ceux qui ue sont pas rouges par les dévorantes inquiétudes des rêves impossibles ». — Les forces perdues, p. 95 : « Tourmenté d'espérances indéfinies auxquelles il ne parvenait pas a donner un corps, Horace se laissait aller au courant des événements, regardant parfois curieusement les rives du fleuve qu'il descendait, mais n'éprouvant aucune envi^ de jeter l'ancre quelque part ».
(2) Le Livre posthume, p. 100.
(3) Les Chants modernes : En fuite, p. 346.
(4) Les Chants modernes : Avataras,^. 229. Comparez ibid., Le voyageur.
Voyageur, voyageur, pourquoi marcher sans cesse, Pourquoi toujours chercher un nouvel horizon?
Je ne puis m'arrêter, c'est l'instinct de ma vie, etc. et ibid.. Duo, p. 331-332, etc.
(o) Réponse de M. le vicomte de Vogiié au Discours de réception de M. P. Bourget (13 juin 1895).
tantôt la nostalgie de Smyrne ou d'Alexandrie ; en un nu)t, il avait toujours, comme son Jean Marc, (( le mal du pays, mais du pays où il n'était pas » (1). Partout il aurait pu s'appliquer le mot d'Eschyle qui sert d'épigraphe au Livre ijosthiinie.
11 y avait bien un peu d'affectation dans son attitude ; mais elle cachait, malgré tout, une incapacité sérieuse d'accepter la loi du sort, et cette malheureuse prédisposition n'est guère plus explicable chez lui que chez ses contemporains : on la constate plutôt qu'on ne parvient à en déterminer les vrais motifs. Sa biographie intime est assez mal connue : mais pendant cotte période tourmentée de sa seconde jeunesse, à travers les aveux discrets de ses Souvenirs^ on devine qu'il employa plusieurs années à rechercher les dangereux orages de la passion, convaincu que l'écrivain est d'autant plus inspiré qu'il copie des émotions vraiment éprouvées ; et il est probable qu'il souffrit profondément d'un chagrin d'amour (2). Peut-
(1) Le Livre posthume^ p. 216.
(2) Les Souvenirs littéraires n'apprennent rien de la vie sentimentale de M. Du Camp. Mais tout porte à croire que l'intrigue des Forces perdues et celle du Livre posthume ne sont pas entièremeDt imaginées. L'argument le plus fort en ce sens me paraît être l'analogie existant entre le caractère des deux héroïnes, Suzanne, dans le Livre posthume, et Viviane dans les Forces perdues. C'est au fond la même femme et l'on peut croire avec vraisemblance que cette similitude dissimule l'unité d'un modèle vivant. D'autre part les Mémoires de Jean Marc sont dédiés à une certaine Porcia, dont le nom figure aussi en tête des Chants d'Amour {Les Chants modernes^ p. 323). Or, ce recueil de vers, très personnel, n'est autre que le récit par l'auteur de ses amours avec Porcia :
Aujourd'hui j'ai relu tous ces vers, notre histoire...
{.Dédicace, p. 327.) La première poésie {Duo) qui se rapporte au début de cette liaison est datée septembre 1845. En 1846 (août, septembre et octobre) se place l'épisode d'un Toyage en Italie (cf. les pièces intitulées Tourments, Soleil, Évangile selon Saint Jean, etc.). Enfin d'aprè?" la Dédicace, qui est datée de janvier 1855, on peut conclure que la séparation eut lieu vers 1850 :
Vous êtes loin de moi maintenant; cinq années Ont déjà disparu dans le grouffre du temps, Depuis que nos amours par le sort entraînées Se sont dit leurs adieux...
{Chants modernes, page 326.) Cette passion, à en juger par le ton de certaines poésies : [Èpitaphe (mai 1848)
être, comme Flaubert, avait-il espéré que Famour serait dans sa vie un sentiment exclusif et violent, tel que les poètes romantiques Font chanté, « capable de remplir une poitrine large et de faire battre le cœur d'un fort, assez puissant pour endormir à l'ombre de ses ailes les douleurs d'une existence entière » (1). Une telle conception aurait, dès le principe, caché un malentendu, et si la passion put un instant le masquer, il apparut certainement à la première trahison. Alors, « dévoré en dedans de lui-même par un grand besoin d'affection » (2), et ce besoin restant désormais sans objet, il se retrouva sans doute plus isolé ; de sorte que, comme Flaubert dans les Mémoires d'un fou, il dut nier l'amour et crier anathème (3), imputant une fois de plus aux conditions extérieures les maux dont son imagination trop prompte, sa sensibilité trop délicate, avaient fait tous les frais.
Ce sont là simples conjectures, que suggère la lecture du Livre posthume, des Forces perdues et des Chants modernes. Si ces causes supposées ne sont pour rien dans sa tristesse, celle-ci, quelles que soient ses raisons, n'en demeurait pas moins très réelle. Et voici, pour terminer, une dernière citation
Anniversaire (septembre 1848;] fut très vive. Mais Porci«\ n'est peut-être pas la seule femme qu'il ait aimée d'amour. Une autre poésie des Chants modernes, intitulée « Jalousie » (page 79; Smyrne 1844) pourrait bien faire allusion à une autre aventure, dont les circonstances auraient inspiré en partie l'intrigue du Livre posthume. En tous cas, la lecture des Chants d'Amour engage à n'admettre pas sans réserves le mot de Caro dans sa réponse à Du Camp lors de sa réception à l'Académie (23 décembre 1880) : « Votre vie n'a été qu'une longue odyssée sans Ithaque et surtout sans Pénélope ».
(1) Le Livre posthume, p. 47. Comparez les Forces perdues, p. 163 : « Horace fut l'exacte expression de son époque... On avait recréé la femme à nouveau, on lui demandait des sentiments qu'elle n'avait jamais connus ; on la voyait' non pas telle qu'elle est, mais telle qu'on se l'imaginait... quand les ardeurs de^ l'élan étaient apaisées, quand la raison aidée par l'expérience reprenait le dessus, on voyait aloru la femme telle que la nature et la civilisation l'ont faite, on cherchait vainement en elle ces qualités séraphiqùes et merveilleuses dont on s'était plu à l'enrichir... et alors injustement on lui disait : « Tu m'as trompé »», au lieu de reconnaître qu'on s'était trompé soi-même en aimant un être factice et que cette prétendue trahison dont la pauvre femme était fort innocente n'étaitj après tout qu'un retour à la vérité ».
(2) Le Livre posthume, p. 121.
(3) iôirf., p. 47.
où Ton verra rcxprcssion très forte de son anxiété morale et intellectuelle ; c'est Jean Marc qui parle :
Rien n'est venu qui puisse me distraire, rien n'effacera maintenant la saveur d'amertume dont mes lèvres sont empreintes. J'ai beau regarder du côté de l'avenir, je ne vois pas la colombe qui porte le rameau d'olivier; quand je tourne les yeux vers mon passé je n'y trouve que des douleurs; resserré entre le doute de demain et le malheur d'hier, mon présent est sans joie ; je me roidis en vain contre une destinée dont je suis seul coupable; j'envie les autres hommes sans avoir le courage de les imiter; j'ai fait fausse route et je sens qu'il est trop tard pour retourner sur mes pas; je nourris en moi un cancer implacable qui me ronge le cœur et l'àme ; inutile aux autres, impuissant pour moi-même, je ne crois plus en moi, je me hais comme mon pire ennemi, la vie m'ennuie, je veux mourir, je vais me tuer (1).
Nous en savons assez maintenant pour comprendre la rapide intimité de Flaubert et de M. du Camp. Lorsqu'ils se rencontrèrent en 1843, le premier retrouva chez l'autre tous les échos de sa mélancolie. Ils avaient suivi la même progression jusqu'au découragement complet et au doute. Leur conception identique du monde et de la vie fortifiait les liens d'amitié que la parité de leur vocation littéraire suffisait, d'ailleurs, à établir. Peut être la tristesse de Flaubert s'appuyait-elle sur des bases plus solides : Du Camp ne paraît pas avoir fait entrer en ligne de compte les considérations philosophiques dont nous avons aperçu l'enchaînement dans Smark, dans les Mémoires d'un fou et dans Par les Champs et par les Grèves. Son état d'esprit n'a rien d'un pessimisme réfléchi, et c'est la raison pour laquelle il ne put se maintenir longtemps. Il persista du moins jusqu'en 1850 environ, et pendant cette période leurs sentiments offrent en fait la plus grande ressemblance.
Y eut-il, à ce point de vue, influence de l'un sur l'autre? Quant à Flaubert, assurément non : il n'avait pas attendu, pour s'abandonner au désespoir, d'y être encouragé par M. Du Camp, et cela est si vrai que le moment où ce désespoir fut le plus
(1) Le Livre posthume, p. 49.
aigu est antérieur au début de leurs relations. La date des Mémoires d'un fou^ 1838, peut servir de point de repère. Après 1843 au contraire, en dépit de sa maladie et de ses deuils de famille, nous avons montré qu'une certaine sérénité pratique était venue atténuer son découragement.
Mais pour Du Camp il est bien possible, en effet (1), que le contact de Flaubert ait contribué à Tenfoncer davantage dans la rébellion. Autre chose est d'apprendre dans des livres lus à dix-huit ans le geste de René ou d'Antony , autre chose d'en avoir chaque jour sous les yeux un exemple vivant. Ils ne pouvaient manquer, dans leurs conversations quotidiennes, de ruminer leur chagrin, d'en analyser les raisons et d'exalter l'orgueil de la souffrance réservée aux esprits d'élite. A supposer qu'au sortir du collège M. Du Camp ait plutôt suivi la mode que cédé à un penchant naturel de son caractère, la sincérité de Flaubert avait de quoi le convaincre ; on en aurait sans doute la preuve si l'on connaissait la correspondance échangée entre eux pendant les dix premières années (2). Les quelques lettres publiées de Flaubert suffisent à en indiquer le ton, notamment celles qu'il lui écrivait après la mort de sa sœur : « J'ai mille choses à te dire, et de tristes ; j'ai grande envie ou plutôt grand besoin de te voir », et c'est pour lui expliquer qu'il a touché du doigt « la vanité de nous-mêmes, de nos plans, de notre bonheur, de la beauté, de tout », que l'homme est organisé pour le malheur « comme les poissons pour vivre dans l'eau », qu'il s'ennuie et qu'il a la nausée de la vie : voilà le tour ordinaire de leurs confidences à cette époque. Aussi, lorsqu'en 1853 parut le Livre posthume, Flaubert put y deviner, non sans une certaine satisfaction d'amour-propre, une « vague réminiscence de Novembre et comme un brouillard de lui qui pesait sur le tout » (3) ; il avait mis vraiment son empreinte
(1) C'est l'opinion de M. P. Bourget dans son Discours de réception à V Académie,
(2) Sur cette correspondance, cf. Souv. littér., I, 177, et la note insérée par .M"«« Comman ville dans la Corresp. de Flaubert, I, 70.
(3) Corresp.j II, 151. Cette lettre, inexactement classée dans la Correspondance, est de 1853 et non 1852. Le Livre posthume n'a paru qu'en 1853 pour la première fois (cf. Journal de la Librairie du 2 avril).
sur les idées et les impressions do son camarade, et peut-être demeurait-il, pour une bonne part, responsable de la misère intérieure dont ce dernier venait de subir toutes les angoisses. Mais des confidences de cette nature, une influence aussi pénétrante, ne se comprennent qu'en raison d'une étroite sympathie; jusqu'en 1850, en elîet, elle fut réciproque et très vive. Du Camp allait souvent s'installer à Croisset ; ils se réunissaient à Paris dans l'intervalle. Le voyage de Bretagne, en 1847, marque le meilleur temps de leur amitié. « Jamais, dira plus tard M. Du Camp, dans notre vie commune nous n'avons rien eu de pareil... jamais nous n'avons été l'un pour l'autre un écho plus fidèle )) (1). En fait ils nous apparaissent, dans le livre où ils ont raconté ce voyage, an parfaite communion de goûts et de sentiments : on croirait, à lire dans son ensemble Par les Champs et par les Grèves, les chapitres pairs à la suite des chapitres impairs, que les deux auteurs aient vu par les mômes yeux et pensé par le môme cerveau. Leurs enthousiasmesse répètent, leurs admirations se correspondent. Pendant que Flaubert songe à Gilles de Retz, Du Camp trace, en quelques pages brillantes de verve et de relief, la silhouette étrange de Gilles Eder de Quintin, baron de Fontenelle, qui s'était fait bâtir un donjon dans Tiie Tristan, près de Douarnenez, et y tenait en échec les vaisseaux du r©i (2). Le premier, à Amboise, rêve aux tournois du moyen âge : l'autre aux grands coups qui se donnèrent dans la plaine d'Auray (3). Leur érudition historique vient pareillement au secours de leur imagination. Aussi romantique que Flaubert, Du Camp partage sa haine du décor conventionnel, de la fausse sensiblerie lamartinienne ; il se déclare ennemi des progrès de la civilisation quand ils troublent l'harmonie d'un paysage ou gâtent le style d'un édifice; il crayonne les bourgeois avec une sûreté de main très remarquable, notant, comme son ami, le
(1) Souv. littér., I, 265.
(2) Par les Champs et par les Grèves, chap. vin (inédit), p. 346 et suivantes du manuscrit de Tlnstitut.
(3) Ibid.j chap. VI (inédit), p. 239 et suivantes.
ridicule de leurs attitudes ou de leur vêtement, mais plus soucieux peut-être du détail extérieur que de la psychologie des personnages ; il les méprise d'ailleurs tout autant et ne néglige pas une occasion de leur dire leurs vérités. Il a le même esprit frondeur, la même ironie. Son récit est également entrecoupé de digressions, semé de paradoxes. Tantôt il retrouve dans le spectacle des choses la traduction de son propre état d'âme et interprète la nature selon son humeur. Tantôt au contraire il s'efforce d'en saisir l'impression caractéristique. Comme Flaubert, il procède volontiers par antithèses et par énumérations, insiste sur les contrastes. Leurs descriptions, en général, sont bâties sur le même modèle; mais celles de Du Camp, plus sèches, plus minutieusement exactes (1), rappellent trop souvent les notes prises en cours de route, le croquis dessiné en hâte pour fixer plus tard les souvenirs : il leur manque d'avoir été après coup fondues et remises au point. Aussi ses chapitres méritentils, mieux que ceux de Flaubert, d'être comparés à un journal de voyage. On devine qu'en les écrivant il a utilisé tels quels ses documents, bien plutôt qu'il ne s'est replacé lui-même, par l'imagination, dans la situation du moment. Malgré tout, et cette différence de forme mise à part, son œuvre continue et complète à merveille celle de son ami. Le volume n'a vraiment sa pleine valeur que par la juxtaposition des deux, et même il y trouve son unité ; ce n'est pas là le résultat habituel des collaborations littéraires : mais « écrivant dans la même pièce, il ne pouvait se faire autrement que les deux plumes ne se trempassent l'une dans l'autre » ; et si l'originalité de chacun y perd, du moins, pour un travail de ce genre, l'ensemble, observait justement Flaubert, « devait y gagner en combinaison et en harmonie » (2).
(1) « Trop de petits détails dans ton chapitre, lai écrivait Flaubert en mai 1848 (cf. Souv. littér., 1, 265).
(2) Corresp., 1, 196 (août 1847). 11 était impossible de citer ici des extraits des chapitres inédits de Du Camp à l'appui des appréciations formulées dans le texte, comme je l'ai fait à propos des chapitres de Flaubert. On trouvera reproduit en appendice plusieurs fragments grâce auxquels la comparaison sera facile à établir. J'ai choisi ceux qui m'ont paru les plus caractéristiques : mais à dire vrai,
Par les Champs et par les Grèves constitue de la sorte un document capital pour qui veut apprécier jusqu'à quel point le caractère de Du Camp s'était, en 1847, modelé sur celui de Flaubert. Est-ce à dire, cependant, que l'analogie fût complète ? Les apparences pourraient le laisser croire : et néanmoins, si j'osais exprimer ici mon impression personnelle, j'ajouterais qu'à lire attentivement ce livre on aperçoit déjà quelques divergences dans leur tour d'esprit et dans leurs opinions. Du Camp est, au fond, plus méthodique, plus calme ; quoiqu'il vibre à l'unisson des sentiments que suggère à son ami le spectacle des hommes et des choses, ses indignations ont un accent moins convaincu, ses critiques comportent plus de restrictions, son exaltation tombe plus vite. Il est, si l'on veut, moins (( emballé ». A cet égard les particularités distinctives de leur style traduisent à peu près l'opposition de leur tempérament. Il est rare que Du Camp se lance dans les périodes rythmées, chantantes, lyriques, qui plaisent tant à Flaubert : sa phrase est plus courte, moins émue, souvent un peu froide. Il est bien difficile sans doute de préciser ces nuances délicates ; mais peutêtre étaient-elles déjà l'indication d'une conception différente de la Beauté littéraire.
On découvrirait ainsi, dans Par les Champs et par les Grèves, le principe d'une séparation qui désormais ira en s'accentuant. Entre Flaubert et M. Du Camp la rupture, qu'on est trop disposé à juger brutale parce que des circonstances extérieures lui ont fourni prétexte à éclater, était en effet préparée de longue date. Malgré la similitude de leur vocation d'écrivains, elle naquit sur le terrain de l'Art, à propos de théories esthétiques. Ils avaient pu, au début de leurs relations, s'illusionner l'un et l'autre et se croire destinés à toujours s'entendre sur tous les sujets; une éducation également romantique les avait, en gros, coulés dans
ils seront encore insuffisants. Pour discuter utilement les résultats de leur collaboration, et mettre en pleine lumière les nuances qui séparent ou rapprochent leurs caractères et leurs méthodes littéraires, il faudrait avoir sous les yeux la version intégrale de Par les Champs et par les Grèves. Je ne puis donc donner dans ce travail que de simples indications.
le même moule; leur tristesse commune était la raison suffisante d'une affection très sincère et toute spontanée : mais à mesure qu'ils avancèrent en âge leurs tendances naturelles, jadis hésisitantes, se fixèrent en sens contraire. Ils demeurèrent d'accord tant qu'il s'agit seulement d'ébaucher des projets d'avenir, de discuter les questions sans en essayer la réalisation pratique : cependant les germes de division se développaient sans qu'ils en eussent conscience, et un jour vint oii leè anneaux, qu'ils avaient échangés en 1843 comme gage d'éternelles fiançailles littéraires (1), tombèrent d'eux-mêmes de leurs doigts.
Du Camp avait bien commencé par considérer l'art d'écrire comme la recherche d'une sensation exquise, comme un dilettantisme raffiné ; mais peu à peu il abandonna cette manière de voir, qui aurait pu le conduire à faire de l'Art pour l'Art : l'idée d'un service à rendre lui parut au contraire s'imposer à l'écrivain comme but de ses efforts, et l'Art pour l'Art, avec toutes les théories particulières qu'il implique, prit à ses yeux la valeur d'un simple paradoxe. Flaubert, au contraire, s'affirmait chaque jour davantage partisan convaincu de cette doctrine. Il n'y a pas à chercher ailleurs l'explication des dissentitiments qui finirent par transformer leur amitié primitive en une simple camaraderie, où la confiance réciproque ne subsistait plus.
Pendant son voyage en Egypte, en 1849, il avait fait, au Caire, la connaissance de Charles Lambert (2). Cette rencontre eut sur lui une influence décisive (3), et inaugura pour ainsi dire une seconde période dans son existence. Lorsqu'il revint en France il était sinon entièrement converti au saint-simonismc, du moins devenu le défenseur ardent de l'Art utilitaire et social. On le vit bien par les vers qu'il publia séparément, de 1852 à 1855, dans la Revue de Paris, avant de les réunir en
(1) Souv. littér., 1, 486.
(2) Som. littér., I, 343.
(3) Cf. l'Épilogue de8 Chants Modernes.
volume sous le titre suggestif de Chants Modernes. La préface en prose de la première édition (1) développîiit son esthétique : elle voulait être le manifeste d'une rénovation de l'Art et visait à jouer, auprès d'une école nouvelle le rôle de la préface de Cromwell. En fait elle symbolisait un mouvement de réaction très accentué non seulement contre le romantisme démodé (2), mais surtout contre le groupe déjà puissant des Parnassiens.
Après des éloges aux maîtres incontestés de la poésie, Hugo, Lamartine, Vigny, l'auteur déplorait la décadence où lui semblait tombée la littérature. « Un excès ridicule d'ornementation, s'écriait-il, a remplacé la richesse et la pureté des lignes... l'Art cherche lâchement à pallier ses décrépitudes par toutes sortes de procédés factices... », et aussitôt il entamait le procès de ceux qu'il appelait dédaigneusement « des virtuoses », c'està-dire les Artistes soucieux de la forme, Gautier sans doute, qui l'avait froissé en se retirant de la Revue de Paris , Bouilhet, peut-être Banville et Leconte de Lisle, et indirectement Flaubert, encore inconnu du public, mais dont lui. Du Camp, n'ignorait pas les principes intransigeants. Voyez ses tirades :
On accumule images sur images, hyperboles sur hyperboles, périphrases sur périphrases; on jongle avec les mois, on saute à travers les cercles de périodes, on porte à bras tendus cent kilos d'épithètes et l'on fait le saut périlleux par dessus le dénouement. De but, il n'y en a pas, de pensée, il n'a en pas, de foi, de croyance, de mission, d'amour, il n'y en a pas. Le plus fort est celui qui a le plus de mois à son service, etc (3).
et plus loin encore :
Il me semble que les temps de l'école de l'Art pour l'Art sont passés à jamais ; on demande à un Artiste maintenant autre chose que
des phrases harmonieuses et convenablement découpées il ne
suffit pas de posséder la Forme pour avoir le droit de parler à ses contemporains (4).
(1) Datée 6 janvier 1855.
(2) Cf. M. Caasagne, op. cit., 96 et 97.
(3) Chants Modernes, préface^ page 5.
(4) Ibid., page 39. Cf. « Aux poètes » (Chants modernes, page 55).
Quelques-uns vous oot dit : La forme seule est belle; Eu vous parlant ainsi c'est un non sens qu'ils fout:
Ou je me trompe fort, ou Du Camp, lorsqu'il écrivait ces lignes, se rappelait certains incidents relatifs à la Tentation de Saint Antoine, que Flaubert lui avait lue en 1849; il y avait critiqué déjà cet abus du lyrisme dans le style masquant les défauts du plan et Tinsuffisance du fond. Nous parlerons bientôt de cette lecture, qui peut-être fut le premier motif sérieux de désaccord entre ces deux hommes. En admettant même qu'il n'y ait eu dans sa préface aucune allusion, l'opposition était évidente entre les idées formulées par lui et les théories de Flaubert sur la Beauté de la Forme et l'importance du style dans l'œuvre d'Art.
De même, celui-ci ne pouvait souscrire davantage aux autres opinions de son ami. L'auteur des Chants Modernes attribuait en effet la décadence de la littérature à ce que, « n'osant se frayer une route nouvelle et s'avancer résolument vers l'avenir », elle s'obstinait tantôt à retourner en arrière, puisant toute son inspiration dans l'antiquité païenne, tantôt à se tenir à l'écart des problèmes sociaux et des questions à l'ordre du jour, témoignant un désintéressement « impie » à l'égard « des choses futures vers lesquelles l'humanité tourne anxieusement les yeux ». Il s'efforçait de montrer le ridicule et le danger des éternelles tragédies sur Ulysse, des épîtres à Clio, de tous les emprunts faits à une mythologie hors d'usage; et il aboutissait aisément à cette conclusion :
Tout marche, tout grandit, tout s'augmente autour de nous. La science fait des prodiges, l'industrie accomplit des miracles et nous restons impassibles, insensibles, méprisables, grattant les cordes faussées de nos lyres, fermant les yeux pour ne pas voir, ou nous obstinant à regarder vers un passé que rien ne doit nous faire regretter;, on découvre la vapeur, nous chantons Vénus, fille de l'onde amère; on découvre Télectricité, nous chantons Bacchus, ami de la grappe vermeille : c'est absurde (1).
La Forme est belle, soit! quand l'idée est an fond. Qu'est-ce donc qu'un beau front qui n'a pas de cervelle? Cherchez-la, cette forme, et par tous les moyens, Choisissez la plus pure et la plus condensée, Mais dans ses bras charmants, mettez une pensée, Ou vos vers ne seront que des diseurs de rien ».
(1) Préface des Chants Modernes, page 5.
Il rêvait donc une renaissance artistique et traçait nettement le programme de Tavenir aux écrivains : après avoir tout épuisé, — l'antiquité, le moyen âge, le Louis XIV, la Régence, le rococo, la Révolution, — la poésie, au lieu de répugner ouvertement au progrès et de fuir devant la nécessité des idées modernes, aura dans la science un rôle magnifique à jouer. Elle la dépouillera des nuages obscurs dont les techniciens se plaisent à envelopper ses résultats (1); elle dirigera l'industrie (2) dont les splendeurs méritent bien d'être racontées (3). Du Camp reprenait pour son compte le mot de Hugo : « L'Artiste a charge d'âmes » et il terminait sa préface sur ce paragraphe que je cite en entier puisqu'il résume sa pensée :
Trois grands mouvements, le mouvement humanitaire (4), le mouyement scientifique et le mouvement industriel, se complètent et s'entr'aident l'un Tautre, emportant, comme dans un triple courant, notre époque vers une rénovation certaine : que l'Art littéraire s'y mêle hardiment ; qu'il se baigne sans crainte dans les eaux fécondes de ces fleuves de régénération ; il y trouvera des forces qu'il ne soupçonne pas et des vigueurs à soulever le monde; qu'il les dirige, qu'il les calme ou les excite, selon qu'il en sera besoin; qu'il marche avec eux; ou sinon ils ne l'attendront pas et le laisseront loin d'eux, mourant de faiblesse et d'inanition... nous pouvons travailler à défricher la route qui mène vers les beaux pays d'avenir; c'est plus que notre devise, c'est notre mission (5).
(1) Donnant un exemple, Du Camp {Préface^ p. 26 et suiv.) propose au Poète de mettre en vers le Cosmos de Humbcldt.
(2) « Ce mouvement utilitaire qui couvre le monde de chemins de fer, etc., a besoin d'être dirigé. Pourquoi la littérature ne se charge-t-elle pas de cette mission qui se rattache aux œuvres vives du corps social actuel? » {ibid., p. 28.)
(3) « On a bien chanté les forges de Vulcain, pourquoi donc ne chanterait-on pas les forges d'Indret et du Creusot? » {ibid., page 29). Lui-même passant de la théorie à l'application écrivit les Chants de la Matière, dédiés à Charles Lambert, où figurent un Hymne à la vapeur et une Ode sur laLocomotivel Les Chants de la Matih^e forment la seconde partie des Chants Modernes.
(4) On trouve par exemple, dans les Chants Modeivnes^ un poème intitulé a Le Concile, à S. S. Pie IX, sur la misère sociale >> (1854) et un autre sur la Pologne : « Les sœurs sanglantes » (1854), etc.
(5) Chants Modernes, « Aux poètes », p. 54 et suiv.
Poètes, chantez donc et préparez la voie Où marchera plus tard l'homme régénéré.
Chantez la liberté, l'amour et le progrès.
Si vous n'enseignez rien, vous êtes inutiles.
Nous voilà aussi loin que possible de TArt pour l'Art. Mais de telles idées ne surgissent pas brusquement à Tesprit de ceux qui les défendent. Elles se précisent peu à peu et revêtent progressivement leur forme définitive. Nous les trouvons, en 1855, exprimées d'une façon très nette par M. Du Camp. Mais elles faisaient, depuis longtemps, l'objet de discussions fréquentes entre lui et Flaubert (1). Les Souvenirs littéraires en ont gardé la trace. Aux violentes affirmations de son ami l'auteur des Chants Modernes opposait une argumentation subtile, des restrictions minutieuses, une ironie mordante, ou même simplement la force d'inertie la moins favorable (2). Sans doute il était le premier à tenir en haute estime le métier d'écrivain (3). Sa vocation était sincère et la préface de ses poésies partait de
(1) La Correspondance en donne la preuve. Ainsi, pendant le voyage en Orient, Flaubert écrit, non sans ironie, à Louis Bouilhet : « Je continuerai (dans l'avenir) à vivre comme un ours, me moquant de la patrie, de la critique et de tout le monde. Ces idées révoltent le jeune Du Camp qui en a de tout opposées, c'est-à-dire qui a des projets très remuants pour son retour et qui veut se lancer dans une activité démoniaque » (2 juin 1850; Corrtsp.,!, 303). — <« Le jeune Du Camp devient très socialiste. L'avenir de la France l'inquiète et il s'emporte dans la discussion » (4 septembre 1850; Corresp., I, 341). Un peu plus tard, en janvier 1852, il écrit encore à Louise Colet : « Nouvelle! Le jeune Du Camp est officier de la Légion d'honneur! Comme ça doit lui faire plaisir. Quand il se compare à moi et considère le chemin qu'il a fait depuis qu'il m'a quitté, il est certain qu'il doit me trouver bien loin en arrière de lui et qu'il a fait de la route (extérieure). Tu le verras quelque jour attraper une place et laisser là cette bonne littérature. Tout se confond dans sa tête : femmes, croix, art, bottes, tout cela tourbillonne au même niveau, et pourvu que ça le pousse, c'est l'important » {Corresp., II, 67).
(2) Souv. littér., I, 166-173; II, 133-136.
(3) Chants Modernes, « A Christophe », page 121 et suivantes (avril 1854). En novembre 1852, au moment où. Fould entreprit la réorganisation du Moniteur, une discussion assez vive éclata entre Du Camp et Louis de Cormenin sur cette question de l'indépendance de l'Art. Fould voulait que le Moniteur, organe officiel en matière politique, devînt aussi l'organe officiel en matière d'Art et de critique littéraire. Il avait proposé à L. de Cormenin la place de rédacteur en chef. Du Camp essaya vainement de détourner son ami d'accepter cette proposition, faisant valoir que la tentative de Fould ne visait qu'à donner à l'Etat le « monopole des lettres » comme il avait déjà celui du tabac; qu'elle ruinerait les journaux et tuerait l'initiative individuelle des écrivains, et qu'il fallait au moins laisser à ceux-ci leur pleine liberté dans les questions littéraires, puisqu'ils eu étaient déjà réduits, depuis le décret de février, au silence forcé sur le terrain de toute autre polémique. Dans cette discussion (rapportée Souv. tittér., II, 46 et suivantes) Du Camp témoigna d'idées très libérales qui lui valurent les félicitations de Th. Gautier et de tous les purs artistes.
la meilleure intention : le principe de l'indépendance de TArty était proclamé avec autant d'ardeur qu'aux plus beaux jours du romantisme; et en faisant le procès de l'Académie Française, à laquelle il ne ménageait pas les plus dures vérités, il savait se placer sur un terrain où il recueillerait plus d'approbations que de désaveux (1). Mais, malgré tout, ni ses poésies, ni sa préface ne pouvaient satisfaire Flaubert. Sans sortir du domaine de la théorie pure, celui-ci critiqua vivement les Chants Modernes : a Prends garde, lui écrivait-il : tu es sur une pente. Tu as débité un tas de sornettes passablement déshonorantes ; tu as célébré l'industrie et chanté la vapeur, ce qui est idiot et par trop saint-simonien » et, avec sa fougue ordinaire, il qualifiait le volume de « turpitude » et son ami de « bureaucrate, bon à entrer dans Tenregistrement » (2).
Il reconnaissait ainsi, un peu tardivement, sa méprise, et qu'en espérant beaucoup de l'avenir littéraire de M. Du Camp il lui avait jadis gratuitement prêté une conception d'Art pour laquelle il n'était nullement préparé.
Le roman qui suivit les Chants modernes, le Livre posthume, acheva de le perdre dans son estime. Il y rencontra réunis tous les défauts contre lesquels il ne cessait de protester, un excès de personnalité (3) touchant parfois au mauvais goût (4), des appels de l'auteur au public, des digressions morales ou humanitaires sur le rôle et la place de la femme dans la société
(1) Cf. Corresp , II, 110-111, l'opiaion de Flaubert sur l'Académie, à propos de la réception de Musset : « Du jour où elle a doaué le premier prix Mouthyon, elle a avoué par là que la vie littéraire s'était retirée d'elle. N'ayant donc plus rieu à faire et sentant les choses de sa compétence lui échapper, elle s'est réfugiée dans la vertu, comme font les vieilles femmes dans la dévotion ».
(2) Souv. litlér., II, 298.
(3) « Ce qui m'a particulièrement fait rire dans le Livre posthume, écrivait Flaubert à Louise Colet (1853), c'est que Maxime qui me reproche tant de me mettre en scène dans tout ce que je fais, parle sans cesse de lui. Il se complaît jusque dans sou portrait pi^ysique. Ce livre est odieux de personnalité et de préteutious de toute nature » {Corresp., 11, 151). Ailleurs, il ajoute : « Quaut au Livre posthume, la fin répond au commencement. J'ai admiré comme toi la Croix, Porcia, le Couvre- Pied, etc. Il a fourré là jusqu'à un rêve qu'il a fait eu voyage et que je l'ai vu écrire. Il n'en a pas changé trois phrases »• {Corresp., II, 176; 1853).
(4) Cf. Livre posthume, pp. 122 à 126.
contemporaine (1), les droits du mari et ceux de Tamant (2), une sentimalité banale et conventionnelle, un faux romanesque, et surtout, une fois de plus, les idées que nous venons de signaler sur la littérature enseignante et la mission sociale de Técrivain (3). En même temps il dut deviner qu'en écrivant cette (( confession publique » (4) Du Camp avait prétendu faire un peu la critique de sa génération, montrer les dangers d'un état d'âme qui avait été le sien, indiquer les remèdes applicables aux mélancolies sans cause, aux ennuis vagues et tourmentés. C'était laisser entendre que l'homme, en lui, aussi bien que l'écrivain, se dégageait des influences romantiques de la jeunesse, rompait avec le passé et commençait une vie nouvelle : de sorte que les raisons de leur sympathie première se trouvaient d'autant plus affaiblies.
Pourtant ces divergences d'opinions purement théoriques, cette opposition dans la nature et dans la manière de leurs ouvrages, et même cette transformation de caractère, n'expliqueraient pas à elles seules leur séparation. Leur intimité avait été trop complète pour céder à la constatation d'une simple différence dans la tournure de leur esprit et dans les formes de leur talent respectif. Flaubert lui-même, si intransigeant qu'il ait pu être en matière d'Art, ne se serait pas, je crois, fâché comme il l'a fait, sans des motifs plus sérieux et des froissements d'amour-propre plus directs.
Du Camp ne lui avait pas ménagé les reproches et les conseils à l'occasion de la première Tentation de Saint Antoine, et Flaubert, tout en les reconnaissant fondés, lui en garda longtemps une secrète rancune (5). Or en 1851 (6) Du Camp, alors
(1) Ibid., p. 130-131.
(2) Ibid., p. 150.
(3) Ibid.^ chap. viu. Comparez l'introduction des Forces perdues.
(4) Le mot est de Caro, Réponse au discours de réception de Du Camp à V Académie.
(5) J'interprète du moins ainsi cette phrase d'une lettre de 1852 à Louise Colet {Corresp., 11, 151) : « S'il me demande jamais ce que j'en pense (du Livre posthume) je te promets que je lui dirai ma façon de penser entière et qui ne sera pas douce; comme il ne m'a pas épargné les avis quand je ne le priais nullement de m'en donner, ce ne sera que rendu ».
(6) Novembre 1851. Cf. Souv. tittér., II, 9.
directeur in partions de la Revue de Paris^ voulut obtenir quelques fragments de cette même Tentation pour les publier à côté de Melaenis et joindre ainsi, dès leurs débuts, le nom de Flaubert à celui de Bouilhet.La démarche se justifiait d'ellemême par une intention amicale. Mais Flaubert après avoir hésité longtemps, consulté Bouilhet, pesé le pour et le contre, refusa. Il n'en donnait pas comme raison les défauts de son œuvre, ni la difficulté de faire comprendre au public un livre morcelé : ses objections, que nous connaissons déjà, se résumèrent ainsi : je ne sens ni l'envie ni le besoin de publier ; donc à quoi bon faire à contre-cœur, par imitation, par obéissance et sans aucune initiative de ma part, une chose qui aurait pour conséquence de troubler ma quiétude? Pourquoi me lancer dans une vie intrigante et active qui me révolte d'avance, et pour laquelle je ne suis point fait? « J'admets que je publie, ajoutait-il, y résisterais-je? De plus forts y ont péri; qui sait si au bout de quatre ans je ne serais pas devenu un crétin? J'aurais donc un autre but que l'x^rt même ; seul il m'a suffi jusqu'à présent et s'il me faut quelque chose de plus, c'est que je baisse, et si ce quelque chose d'accessoire me fait plaisir, c'est que je suis baissé)). Sa réponse à M. Du Camp, tout entière sur ce ton (1), est caractéristique. Elle montre bien à quel point il poussait le mépris du succès et le souci de la probité littéraire. Il n'a jamais cru qu'il fût permis à l'Artiste de choisir entre les satisfactions ou l'intérêt de son « petit moi », et ce qu'il regardait comme une nécessité de l'Art. L'unité de sa conduite à cet égard fait la noblesse de sa vie, mais c'est en même temps l'excuse de ses brusqueries.
M. Du Camp eut le tort de renouveler sa demande l'année suivante. Avec une insistance affectueuse, mais sans doute exagérée, il le blâmait de se confiner dans sa solitude de Croisset, oii il menait une vie neutralisante, de fuir Paris et de demeurer volontairement inconnu du public, quand il pouvait aisément prendre sa place dans le monde littéraire. Il ajoutait, malheu-
(1) Cf. Souv, littér., U, 18.
reusement, que cette place, il la trouverait (v entre Ponsard et Vacquerie » (1). Un faux classique et un journaliste! c'était plus qu'une plaisanterie. Flaubert se fâcha tout de bon et répliqua par un billet ainsi conçu :
Mou cher ami, tu me parais avoir à mon endroit un tic ou un vice rédhibitoire. 11 ne m'embête pas, n'aie aucune crainte ; mon parti est pris depuis longtemps. Je te dirai seulement que tous ces mots « se dépêcher, c'est le moment, il est temps, place prise, se poser, hors la loi », sont pour moi un vocabulaire vide de sens; c'est comme si tu parlais à un Algonquin. Comprends pas !
« Arriver » à quoi? A la position de MM. Murger, Feuillet, Monselet,etc., Arsène Houssaye, Taxile Delord, Hippolyte Lucas et soixantedouze autres avec? merci.
« Etre connu » n'est pas ma principale affaire, cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités...
Je vise à me plaire; le succès me paraît être le résultat et non pas le but... Fantôme pour fantôme, après tout, j'aime mieux celui qui a la stature plus haute... etc. (2).
Du Camp fut d'autant plus sensible à cette riposte qu'il ne l'avait point méritée autrement que par un excès de zèle intempestif. Mais, connaissant les opinions de Flaubert, il aurait pu sans doute mettre moins d'empressement à le solliciter. N'était-ce pas l'occasion d'appliquer le mot de son maître Charles Lambert : « Aime ton prochain comme toi-même signifie aime-le comme il veut être aimé ». Il n'en tint aucun compte et pour la troisième fois, dans une lettre dont il serait bien curieux de posséder le texte, il essaya de convertir son ami à ses idées et de l'attirer dans la voie où il s'était engagé lui-même. A lire les Souvenirs littéraires on s'aperçoit que Du Camp eut ainsi toujours la manie de donner des conseils et la prétention de diriger la conduite des autres. Flaubert répondit avec une franchise qui peut paraître brutale si l'on réfléchit à l'origine de la querelle, mais que justifiaient en fait son exaspération, ses convictions artistiques et l'obstination maladroite de son camarade :
(1) Corresp., H, 120 (1852).
(2) lbid.,n,iil 0852).
Est-ce que je te blâme, moi, de vivre à Paris, d'avoir publié? Je trouve ton afUiction à mou endroit comique, voilà tout... Si ta conscience t'a ordonné de me donner ces conseils, tu as bien fait et je te remercie de l'intention. Mais je crois que tu l'étends aux autres, et que ce brave Louis (de Cormenin), ainsi que ce bon Théo (Th. Gautier), que tu associes à ton désir de me façonner une petite perruque pour cacher ma calvitie, se f.... complètement de ma pratique ou du moins n'y pensent guère. « La calvitie de ce pauvre Flaubert! » ils peuvent en être convaincus, mais désolés, j'en doute. Tâche de faire comme eux, prends ton parti sur ma calvitie précoce, sur mon irrémédiable encroûtement, il tient comme la teigne, tes ongles se casseront dessus, garde-les pour des besognes plus légères. Nous ne suivons pas la même route, nous ne naviguons plus dans la même nacelle. Que Dieu nous conduise donc où chacun demande. Moi je ne cherche pas le port, mais la haute mer. Si j'y fais naufrage, je te dispense du deuil (1).
« Nous ne suivons plus la môme route » : c'était le désaveu très net de dix années d'amitié. Flaubert, en somme, était blessé non seulement dans son indépendance, mais dans son amourpropre ; sa colère vint surtout d'une désillusion. Il dut à ce moment s'avouer à lui-même qu'il avait autrefois mal placé sa confiance, et je vois dans sa lettre moins d'ironie que de regrets et de pitié méprisante à l'égard de Du Camp. Gomme toujours, chez lui, l'Artiste dominait l'homme : l'afïection naissait en proportion des sympathies littéraires et s'efïaçait de même : on cessait d'être vraiment son ami, sitôt qu'on osait parler de sacrifier l'Art pur h des intérêts plus humains ou à des satisfactions plus immédiates. Ernest Chevalier, devenu magistrat, n'était plus à ses yeux qu'un bourgeois. Le Poittevin cessa de lui être cher entre tous le jour oii, marié, il dut négliger de se consacrer uniquement aux lettres. Sa rupture avec Du Camp fut la plus éclatante, mais elle repose sur des motifs analogues.
La Correspondance et les Souvenirs ne gardent presque aucune trace de leurs relations de 1852 à 1856. Flaubert, qui travaillait à Madame Bovary, vivait très isolé à Croisset; il avait, avec une insouciance un peu trop prompte, pris son parti des événements.
0) Corresp., II, 123-124 (1852).
et affectait de ne plus témoigner à son ancien compagnon qu'une suprême indifférence (1). Le temps amena un rapprochement que tous deux, au fond, désiraient et vers lequel Du Camp, moins susceptible, fit sans doute les premiers pas. Ils évitèrent les allusions trop directes aux motifs de leur désunion et chacun conserva pour soi ses principes et ses opinions littéraires. Mais leur camaraderie, depuis ce moment, eut des écueils certains où elle vint s'échouer plusieurs fois. La publication de Madame Bovary dans la Revue de Paris fut bientôt la cause d'un second naufrage.
Flaubert y joua le meilleur rôle. Il n'avait rien essayé pour faire recevoir son manuscrit : l'initiative de cette publication revenait tout entière à Du Camp. Décidé sur les conseils de Bouilhet et de Gautier (2) à livrer son roman au public, il avait accepté la proposition. Il est clair que dans sa pensée l'œuvre devait conserver son texte intégral dans les numéros du périodique, tout comme si elle avait été d'abord imprimée en volume. La situation de la Revue de Paris menacée, en vertu du décret du 17 février, de poursuites correctionnelles et de suppression pour outrages aux bonnes mœurs et à la religion, était assurément délicate : on conçoit que les co-directeurs. Du Camp et Laurent-Pichat, aient tenu à se mettre à l'abri de telles pénalités : mais leur moyen pour y parvenir dénotait, en apparence au moins, une assez minime considération pour la valeur d'un ouvrage sur lequel son auteur avait peiné pendant cinq années (3). Ils exigèrent des coupures; et
(1) Il écrit en 1853 à Loaise Colet : « Pour ce boa Maxiuae, je suis maintenant incapable à son eudroit d'un sentiment quelcouque. La partie de mon cœur où il était est tombée sous une gangrène lente, et il n'en reste plus rien. Bons ou mauvais procédés, louanges ou calomnies, tout m'est égal, et ^il n'y a pas là dédain, ce n'est pas une affaire d'orgueil ; mais j'éprouve une impossibilité radicale a sentir à cause de lui quoi que ce soit, amitié, haine, estime ou colère. Il est parti comme un mort et sans même me laisser un regret » {Corresp., U, 176).
(2) Cf. Souv. littér., II, 16.
(3) Flaubert avait envoyé son manuscrit à Du Camp le 31 mai 1856 {Corresp., m, 38-39) ; quinze jours après {Corresp., 111, 41), Du Camp voulait déjà des corrections et Flaubert avait supprimé un épisode entier {Corresp., III, 69; lettre à
quant aux corrections, M. Du Camp no craignit pas de proposer de s'en charger lui-même, ou de les f;iire exécuter par Lau-
Laureot Pichat) ce qu'il regretta bientôt, ainsi qu'il l'écrivait à Bouilhet le 17 juin.. 11 se rendit à Paris dans les premiers jours de juillet et eut une entrevue avec Du Camp qui lui fit de nouvelles observations (Lettre de Du Camp à Flaubert citée par Maupassant, dans son Élude sur Flaubert, Œuvres complètes de G. F., Quantin, 1883, tome VII). Le 14 juillet, Du Camp revint à la charge; les termes de sa lettre valent la peine d'être cités :
« Laisse-nous maîtres de ton roman pour le publier dans la Revue : nous y ferons Ifs coupures que nous jugerons indispensables... Sois courageux, ferme les yeux pendant l'opération et fie-t'en sinon à notre talent, du moins à notre expérience acquise. Tu as enfoui ton roman sous un tas de choses inutiles... il s'agit de le dégager, c'est un travail facile. Nous le ferons faire sous nos yeux par une personne exercée et habile. On n'ajoutera pas un mot à ta copie, on ne fera qu'élaguer, ça te coûtera une centaine de francs... et tu auras publié une œuvre vraiment bonne au lieu d'une œuvre incomplète et trop rembourrée >>.
Quelles étaient ces choses inutiles? Flaubert avait conservé un exemplaire de i5on roman corrigé parles co-directeur de la Revue de Paris (voir le Monde i/lusl'.ré du 13 juin 1908). Or, sur le dernier feuillet de cet exemplaire, on lit de sa main, ces mots : « Il fallait selon M. Du Camp retrancher toute « la noce » et selon Pichat supprimer ou du moins abréger « les Comices » d'un bout à l'autre. De l'avis général de la Revue, le « pied bot » était considérablement trop long, inutile »..., etc. — Sans doute il ne faut voir dans ces lignes qu'un résumé de la discussion. Elle était tout simplement un prétexte à retarder l'apparition du premier fascicule de Madame Bovaî'y, que la Revue avait annoncée à grands fracas le lefaoût(cf. Corresp., III, 44, datée par erreur du 19 juillet). Bouilhet, qui était alors à Paris pour les répétitions de sa pièce Madatne de Montarcy, prit en mains la cause de sou ami. Flaubert lui écrit le lo août : « Va chez le jeune Du Camp à la fin de cette semaine : c'est mardi prochain que doit avoir lieu, m'a-t-il dit, le grand combat pour l'insertion de la Bovary. » Ces lignes donnent à penser que depuis son étrange lettre du 14 juillet, et devant l'indignation probable de Flaubert, Du Camp avait changé d'opinion, ou du moins qu'il ne faisait plus à la publication du texte intégral une opposition aussi formelle- Restait à décider Laurent Pichat qui, en sa qualité de co-propriétaire directeur, avait voix au chapitre. Bouilhet sut se montrer éloquent. Pichat et Du Camp donnèrent leur parole de ne plus exiger de corrections nouvelles (cf. Corresp., III, 48; 25 août). Après des atermoiements encore (cf. Corresp., 111, 30-52 et 53; 57 et 58) les premiers chapitres de la Bovary parurent dans la Revue du l^r octobre. C'est sans doute peu après cette date que Flaubert écrivit à Laurent Pichat la lettre qui figure dans la Correspondance (III, p. 58 et 59), le remerciant « d'avoir accepté la Bovary telle qu'elle est ». Cette lettre est écrite sans amertume ; il est visible que Flaubert est plein de confiance pour l'avenir et compte sur la promesse de Du Camp et de son collègue. Du Camp se chargea de la correction des épreuves (cf. Corresp., III, 58). Flaubert n'est donc aucunement responsable des coquilles, en effet assez nombreuses, qui se trouvent dans le texte des premiers chapitres (cf. Faguet, Les corrections de Flaubert, Revue polit, et littéraire, 3 juin 1899). Lui-même les déplorait [Corresp., III , 60; 2 octobre, à Mme Maurice Scblesinger) et il corrigea les épreuves suivantes (II, 65). Il éprouvait quelque désillusion à voir son texte imprimé, n'y découvrait que
rent-Pichat, ou par une tierce personne (( exercée et habile )). Ce détail, sur lequel les Souvenirs littéraires sont muets, nous est
des répétitions de mots et doutait du succès, malgré les affirmations de Laurent Pichat {Corresp.^ III, 63; à J. Duplan, ibid., 64; à Louis Bouilhet, 5 octobre). D'autre part, quelques-uns de ses amis, comme Frédéric Baudry, comprenant la portée satirique du roman, lui demandaient des modifications {ibid.). Il était donc dévoré d'inquiétudes.
Les premiers numéros firent sensation; un éditeur (sans doute Lévyj vint lui faire des offres de service {Corresp., III, 66 ; à Maurice Schlesinger). Mais bientôt les critiques se joignirent aux éloges. Du Camp avoue que dès le début de novembre il fût averti que des poursuites allaient être dirigées contre la Revue {Souv. littér., II, 144). A l'en croire, c'est seulement alors qu'il aurait songé à proposer à Flaubert, ou même à exiger de lui, des corrections. On voit, par ce qui précède, combien cette affirmation est contraire à la vérité. Les prétentions de Du Camp, excusables si l'on veut sous le coup d'une menace de poursuite, ne l'étaient pas antérieurement, quand l'intérêt ou l'existence de la Revue n'étaient pas encore compromis. L'intervention marquée par sa lettre du 14 juillet ne peut donc s'expliquer par la crainte, et traduit seulement son besoin de juger et de diriger les œuvres et le talent de son ami.
Inquiet, il arrêta, de concert avec Laurent Pichat, les suppressions estimées nécessaires, et il eut une entrevue avec Flaubert, sans doute dans la première quinzaine de novembre {Souv. littér., II, 145). Celui-ci fut inflexible, arguant, avec raison, que la Bovary devait être publiée telle qu'on l'avait reçue. Il ne comprenait pas que l'on pût reculer devant la persécution parce que jamais il n'aurait fait la plus légère concession pour s'y soustraire.
Malgré tout, comme il s'agissait d'une question de vie ou de mort pour la Revue^ il fallait une solution immédiate : les directeurs imprimèrent, avec les suppressions, le numéro du 1er décembre, précédé de cette note :
« La direction s'est vue dans la nécessité de supprimer ici un passage qui ne pouvait convenir à la rédaction de la Revue de Paris. Nous en donnons acte à l'auteur. — M, D. ».
De son côté, Flaubert avait rédigé cette autre note qui fut insérée dans le dernier numéro, du 15 décembre, oii il y avait encore deux suppressions (cf. Faguet, article cité) :
« Des considérations que je n'ai pas à apprécier ont conduit la Revue de Paris à faire une suppression dans le numéro du l^r décembre. Ses scrupules s'étant renouvelés à l'occasion du présent numéro, elle a jugé convenable d'enlever encore plusieurs passages. En conséquence, je déclare dénier la responsabilité des lignes qui suivent. Le lecteur est donc prié de n'y avoir que des fragments et non pas un ensemble. — Gur?tave Flaubert. »
Les poursuites judiciaires commencèrent presqu'aussitôt après cette date du 15 décembre ; elles ne visaient pas, comme on pouvait le croire, le texte complet de Madame Bovary, mais la version tronquée de la Revue de Paris dont les suppressions n'avaient servi à rien. Et par une rencontre ironique, Laurent Pichat, en qualité de gérant responsable, fut incriminé en même temps que l'auteur. Du Camp seul y échappa.
Tels sont les faits, résumés aussi brièvement que possible. J'ai cru devoir m'y arrêter parce que les Souvenirs littéraires en ont légèrement altéré la vérité. Du Camp se donne une attitude qui, s'il l'avait tenue réellement, mettrait les torts
révélé par Guy de Maupassant : il nous apprend que la mutilation fut faite, sans que Flaubert y ait pris part, et que celui-ci conservait un exemplaire de son manuscrit surchargé des ratures imaginées et opérées par la Rerur de Pans. Pour savoir la vérité dans cette affaire et apprécier les torts respectifs, il faut ainsi compléter le récit de Du Camp par V Étude de Maupassant et les lettres qui figurent au début du tome III de là Correspondance. On constate aisément que Flaubert, trop soucieux de sa tranquillité personnelle, impatient d'en avoir fini avec un livre qui lui avait demandé des efforts inouïs et qu'il publiait presque à son corps défendant, s'était laissé pour ainsi dire naïvement forcer la main dans un débat où le respect et le souci de l'Art préoccupaient fort peu ses adversaires. On sait comment se termina l'aventure. Le 31 janvier 1857, la sixième Chambre correctionnelle de Paris en vit le dénouement.
Cet incident était de nature à briser pour toujours leurs relations : Flaubert avait toutes raisons de s'en froisser, non seulement parce que le procédé allait à l'encontre de ses principes artistiques, mais parce qu'en fait il avait porté atteinte à ses propres intérêts. Il était parfaitement décidé à ne plus revoir Du Camp : mais, quinze jours à peine après le procès, celui-ci trduva le moyen d'intervenir habilement auprès de Louis Bouilhet en rendant au poète quelques légers services; et Flaubert, touché de cette amabilité soudaine pour celui qu'il aimait comme un frère, oublia aussitôt sa rancune personnelle et lui rendit son amitié (1).
Mais ce ne fut pas, et ce ne pouvait plus être, l'ancienne intimité de leurs années d'étudiants. Jusqu'en 1880, ils continuèrent de s'écrire (2), de se voir, comme si en apparence
du côté de Flaubert. A l'inverse de ce qui s'était passé en 1852, il n'eut en fait dans cette affaire que le mauvais rôle.
(1) Voir la lettre de Bouilhet à Flaubert citée par Maupassant (Étude sur Gustave Flaubert, gage 10).
(2) Après 1857, la Correspondance ne contient que deux ou trois lettres adressées à M. Du Camp. Mais on sait que cette Correspondance est très incomplète. D'après les lettres à sa nièce Caroline (page 50 et suiv.) on voit que Flaubert écrivait assez régulièrement à son ami en 1864. En 1866, il va le retrouvera
rien n'était changé. Des souvenirs communs avaient créé entre eux une chaîne de sympathie par laquelle ils se retrouvaient toujours unis aux heures douloureuses de l'existence. Du Camp avait connu Caroline Flaubert et Le Poittevin. A mesure qu'ils vieillissaient Fun et l'autre, et que d'autres amis, d'autres parents venaient à disparaître, ils se rapprochaient davantage, saisis par cet instinctif besoin, si violent au cœur des hommes, de pleurer ensemble les morts qu'ils ont aimés. Vers 1879, ils pouvaient se considérer à peu près comme les deux seuls survivants du petit cénacle d'écrivains que leurs destinées avaient autrefois groupés : aussi n'est-on pas surpris de lire dans les Souvenirs littéraires quelques pages très émues sur Flaubert. « Mon affection pour lui, écrit Du Camp, n'a jamais fléchi )). L'affirmation paraît justifiée, au moins de la part de celui qui la formule : mais on la voudrait plus discrète. Il a trop insisté sur la durée de cette camaraderie pour n'être pas suspect d'y avoir trouvé son compte : en fait il en tirait vanité, et M°^^ Flaubert avait quelques raisons de le croire un peu jaloux de la gloire et du talent de son fils. Moins emporté, plus conciliant, il put aisément supporter les brusqueries et les colères de celui-ci ; on doit lui savoir gré d'en avoir caché plusieurs exemples; mais la générosité de son silence ne doit pas être prise comme le seul critérium de ses sentiments. La vivacité de Flaubert, sa facilité à retirer sa confiance sur de simples divergences d'opinions littéraires, impliquaient au fond une sincérité de meilleur aloi que la bonhomie affectée de Du Camp. C'est attacher un grand prix à l'amitié que ne pas la concevoir sans une pleine liberté d'action et d'esprit. Du Camp ne lui a pas toujours rendu justice et les appréciations qu'il a portées sur ses œuvres trahissent souvent l'envie. Il y a eu de sa part non seulement indiscrétion, mais malveillance, à révéler que Flaubert était épileptique. Il y a eu surtout méchanceté à faire de cette infirmité physique le point de départ d'une critique psy-
Badeu [ihid., page 75). En 1870, c'est à lui qu'il confie son angoisse pendant la guerre» Du Camp s'est vanté d'avoir reçu le dernier billet écrit par Flaubert le 7 mal 1880, veille de sa mort {^ouv. littér,^ avant-propos).
chologiquo et mornlo à poino masquée sous des éloges (I). La forme anecdotique des Souvenirs fait valoir à dessein toutes les bizarreries d'humeur et de caractère dont Flaubert s'est rendu coupable. Ses excentricités, ses paradoxes, y sont notés minutieusement, comme si Du Camp avait voulu réduire à ces manifestations exceptionnelles toute son originalité et toute sa valeur. Nous venons de voir enfin qu'en plusieurs circonstances il avait compromis ses intérêts et bien maladroitement usé des relations dont il faisait parade.
Du côté de Flaubert, d'ailleurs, après 1857, une distinction très nette s'établit dans ses sentiments. La sympathie qu'il éprouvait encore pour le camarade du passé ne l'empêcha pas de témoigner à l'écrivain une indiiïérence souvent dédaigneuse : chez M. Du Camp il aimait l'homme d'autrefois, l'ancien romantique, le compagnon des jours heureux où ils parcouraient ensemble la Bretagne et l'Egypte; mais cette amitié rétrospective n'allait pas à l'historien converti au positivisme, à l'enfant du siècle revenu des passions vaines et des inutiles mélancolies, ambitieux et de moins en moins artiste, au sens où il entendait lui-même cette qualité. L'auteur des Chants Modernes avait trouvé sa vocation définitive en 1862, et, soumis non seulement à la réalité mais à la communauté sociale dont il voulut être un membre utile, un ouvrier bienfaisant, il renonça aux œuvres d'imagination pour aborder l'étude des organes et des convulsions de Paris. Ce travail, qu'il mit trente ans à compléter, donne à la dernière partie de sa vie une sérénité derrière laquelle se dissimulait peut-être une intime déception ; le meilleur mariage de raison, a-ton dit, ne fait jamais oublier la fiancée idéale, et il souffrit sans doute en constatant sur le tard que ses ailes étaient trop faibles pour le vol qu'il avait rêvé d'entreprendre. La bonne foi de sa résignation aurait dû lui faire pardonner. Flaubert ne comprit pas qu'elle était à sa manière la preuve d'une grande loyauté intellectuelle, et qu'il y avait une certaine noblesse à brûler délibérément, après
(1) Cf. Souv. littér., U, p, 399 et suiv.
les angoisses et les hésitations de toute une jeunesse, les dieux si longtemps adorés. Croyant lui-même à une hiérarchie des genres il s'indigna violemment et son ami lui parut tombé au plus bas rang des littérateurs (1). Ce fut bien pis quand au couronnement de sa carrière il le vit, en 1880, solliciter et obtenir un fauteuil à l'Académie Française.
Les honneurs déshonorent, Le titre déprécie, La fonction abrutit,
s'écria-t-il en apprenant cette nomination (2) : fidèle jusqu'au bout aux principes que nous lui connaissons, il proclamait ainsi une fois de plus, un mois avant sa mort, le dogme de l'Art pur (3), sans un geste de pitié pour celui que son bon sens, ses qualités naturelles, en avaient prudemment écarté.
' (1) Cf. .Souv. littér., 11, 300.
(2) Lettres à sa nièce Caroline, page 507 (mars 1880).
(3) Eq 1878, Flaubert écrivait :
« J'ai envie de faire dire une messe d'actions de grâces pour remercier le ciel de m'avoir donné le goût de l'Art pur. A force de patauger dans les choses soi-disant sérieuses, on arrive au crime. Car l'Histoire de la Commune, de Du Camp, vient de faire condamner un homme aux galères ; c'est une histoire horrible. J'aime mieux qu'elle soit sur sa conscience que sur la mienne. Mon vieil ami a maintenant une triste réputation, une vraie tache ; s'il avait aimé le style au lieu d'aimer le bruit, il n'en serait pas là » {Lettres à sa nièce, p. 434).
Ce passage fait allusion à une fâcheuse mésaventure dont voici, en quelques mots, les détails : dans le chapitre de ses Convulsions de Paris, intitulé : Le Ministère de la Marine {Revue des Deux Mondes, l«r et 17 mars 1878), Du Camp avait rappelé le rôle joué pendant la journée du 23 mai 1871 par un chef de comptabilité au ministère de la Marine, Ludovic Matillon. Il le représentait comme un des complices des incendies de la rue Royale et du pillage d'une caisse, au ministère, contenant 11.000 francs d'or. Or Matillon avait déjà, pour ces faits, été condamné à mort par contumace le 15 octobre 1872 devant le 4^ Conseil de guerre permanent de la l^e division militaire. Mais il s'était réfugié en Belgique. En lisant dans la Revue des Deux Mondes l'article de Du Camp, il prit la résolution de revenir en France et de se constituer prisonnier pour faire réviser son procès : ce qu'il exécuta de tous points. L'audience se déroula les 2, 3 et 4 septembre 1878 devant le 3^ Conseil de guerre de Paris (cf. Gazette des tribunaux du 22 septembre). Matillon fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Le journal VÉvénement, organe républicain auquel Du Camp était peu sympathique, s'empressa de relever l'incident; en particulier son numéro du 10 'septembre (auquel sans doute Flaubert fait allusion dans sa lettre) reprochait à l'historien de s'être fait, par rancune et par « haine de réactionnaire », l'artisan de cette condamnation injustifiée : ce à quoi il eût pu répondre qu'en d'autres endroits de son récit il avait mis au contraire
M. Du Camp a-t-il exercé sur l'esprit et le talent de Flaubert une influence appi^éciable? La réponse h cette question découle évidemment de l'histoire de leurs relations. On peut la résumer facilement : il n'y eut pas d'influence littéraire possible entre ces deux hommes dont, en dépit des apparences, jamais la conception d'Art, la méthode, l'idéal esthétique ne furent les mêmes. Flaubert était un littérateur trop intolérant pour apporter quelque concession à la rigueur de ses théories, et trop convaincu pour se laisser persuader malgré lui. Les faits montrent que Du Camp n'a pas davantage été entraîné par son ami à pratiquer l'Art pour l'Art. Au début de leur liaison, pendant la période oii leurs vies sont tellement mêlées qu'il est impossible de parler de l'un sans nommer l'autre, ils purent échanger leurs confidences très intimes et même des conseils. Si, à ce moment, une action se fit sentir, elle est surtout dans l'ordre des faits moraux et vint de Flaubert à Du Camp beaucoup plus que de celui-ci au premier. Mais cette période d'intimité dura peu. A partir de 1850 les divergences d'opinions, latentes sous la similitude superficielle de leurs caractères, ne firent que s'accentuer, en même temps que se dissipait l'erreur où ils étaient tombés en croyant découvrir en eux des affinités réciproques. Il faut donc se garder de prendre à la lettre les nombreux passages des Souvenirs littéraires où Du Camp se targue d'avoir joué un rôle dans la composition des œuvres de Flaubert. Vraie pour la Tentation de Saint Antoine (mais encore sans doute exagérée à plaisir), sa prétention n'est nullement fondée à l'égard de Salammbô, de Y Éducation sentimentale ou des Contes (1). Du moins on ne trouve nulle part dans la Correspondance un argument, une allusion, qui vienne la confirmer. On est donc en droit de faire
une grande discrétion dans ses révélations (cf. par exemple : Les Convulsions de Paris, tome I, page 172; à propos d'un des incendiaires du Palais de Justice ; t. II, 66 et passim, etc.). Quand il réunit en volume ses articles sur les Convulsions de Paris il essaya de dégager sa responsabilité et de défendre sa bonne foi. On trouvera notamment au tome III de cet ouvrage (pièces justificatives n° 1) un résumé de ce procès Matillon.
(1) Cf. Souv. littér., Il, 339 et suiv.
ses réserves sur la parfaite exactitude des Souvenir!^ à cet égard, d'autant plus que leurs affirmations se concilieraient difficilement avec les réflexions ironiques ou méprisantes de Flaubert sur la valeur artistique de son ami. Celui-ci n'a Joué en somme qu'un rôle de surface et son influence est nulle (1). Le récit de leurs relations a pu compléter ce que nous savions de la psychologie de Flaubert : il n'intéresse en rien l'histoire de sa formation intellectuelle.
(1) J'adopte enlièreiuent les conclusions de M. Dume&uil, op. cit., page 41.