‹ Flaubert, sa vie, son caractère, et ses idées avant 1857Chapitre 18 sur 28 · CHAPITRE VIII FLAUBERT ET LOUISE GOLET · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII FLAUBERT ET LOUISE GOLET

« Quand, après la révolution de 1830, la gloire de G. Sand rayonna sur le Berry, beaucoup de villes envièrent à La Ghâtre le privilège d'avoir vu naître une rivale à M"^^ de Staël, à Gamille Maupin, et furent assez disposées à honorer les moindres talents féminins. Aussi vit-on alors beaucoup de dixièmes Muses en France, jeunes fdles ou femmes, détournées d'une vie paisible par un semblant de gloire. »

Gette phrase de Balzac (1) pourrait servir à résumer l'histoire de M™^ Louise Golet; mais, plus favorisée du sort que beaucoup de ses émules, celle-ci connut à son heure mieux qu'une apparence de célébrité. Pendant une dizaine d'années, en effet, elle obtint des succès officiels, fut l'objet des admirations les plus flatteuses, et sa tapageuse réputation n'eut rien à envier aux gloires authentiques de son époque. Trop peu modeste pour discerner exactement la qualité des louanges qu'elle recueillait de toutes parts, elle put croire un moment que la postérité ne démentirait point le jugement de ses contemporains. Il ne lui reste aujourd'hui d'autre mérite que celui d'avoir compromis Victor Gousin, ridiculisé Alfred de Musset, vilipendé Flaubert et tenté d'assassiner Alphonse Karr. Mais c'est encore assez pour sauver son nom de l'oubli.

Il est d'usage que la vie des écrivains illustres se présente ornée de légendes et d'anecdotes, arrangées à plaisir pour expliquer les particularités de leur talent et mettre en lumière ses précoces manifestations. Gette tradition a été scrupuleusement

(1) Jm Muse du déparlement [les Parisiens en Province).

respectée par les biographes de notre poétesse; en particulier Eugène de Mirecourt a écrit sur elle une courte brochure (1) qui fourmille d'inexactitudes volontaires et d'appréciations partiales. Mais depuis quelques années, grâce à des documents inédits, on . est parvenu à rétablir la vérité des faits. Récemment encore M. Séché consacrait un très intéressant chapitre de son Alfred de Musset (2) aux relations de ce dernier et de Cousin avec la Muse. Il ne saurait nous appartenir de revenir sur ces questions ni de raconter les multiples péripéties de son existence mouvementée. Je n'en retiendrai que les détails nécessaires pour faire comprendre sa liaison avec Flaubert, renvoyant à des articles plus complets chaque fois qu'il s'agira de circonstances ne se rapportant pas directement à mon sujet.

Louise Revoil était née à Aix le 15 septembre 1810 (3). Son père, Antoine Revoil, directeur des Postes, appartenait à une vieille famille de commerçants lyonnais. Par sa mère elle était apparentée aux de Servanne. Elle se trouvait la cadette de sept enfants.

Il est certain que, très jeune, elle fit montre d'un goût prononcé pour l'étude et pour la lecture. Quoique cette tendance ait été exagérée à plaisir par tous ceux qui avaient à cœur d'exalter ses aptitudes littéraires, le fait n'en reste pas moins démontré. Elle eut vite épuisé la bibliothèque du château de Servanne, où, à partir de 1824, elle vint habiter avec sa mère et ses tantes. D'autre part, il semble que sa curiosité ait été vivement stimulée par les vestiges de l'antiquité classique, si nombreux en terre de Provence. Elle a raconté plus tard, à diverses reprises (4), ses impressions aux arènes de Nîmes ou

(1) Louise Colet {les Contemporains, n® 83), brochure petit in-16 de 88 pages, Havard, 1857.

(2) Alfred de Musset, 2 vol. in-12, Mercure de France, 1907, tome TI, chapitre vil : Louise Colet,

(3) Cette date m'est communiquée par M. le maire d'Aix d'après le registre aux actes de l'état civil de cette commune.

(4) Voir notamment, dans Le Chant des vaincus, in-8, 1846, p. 200, la préface à ses essais dramatiques : hne scène d'Aristophane. De môme la préface à son

parmi les ruines du thôdlre romain d'Arlos. Klle s'applicjuait à reconstituer les civilisations disparues dont cos monuments ont été les témoins, grâce à Y Histoire ancienne de Uollin,au Voycuje du jeune Annrharsis, aux traductions de M'"*' Dacier et du père Brunoy. Elle lisait même à peu près le latin. K\\ somme, l)ien que cette première éducation paraisse avoir été conduite un peu sans méthode et hâtivement, elle en garda cependant un fond de culture intellectuelle solide, que ses amvrc^s postérieures révèlent en plus d'un endroit. Une telle qualité suffit à expliquer en partie pourquoi l'on trouve, mêlés à la vie de ce bas-hleu, trois ou quatre des plus grands esprits du dernier siècle.

Après la mort de sa mère, vers 1835, elle vint à Paris, appelée par des affaires de famille : sa nouvelle résidence lui fournissait une occasion favorable d'exercer sa vocation sur un théâtre plus digne d'elle; aussi Tannée suivante elle publia chez Dumont, sous ce titre Les Fleurs du Midi, un petit recueil de poésies dont beaucoup avaient passé inaperçues dans des journaux de province, oii elles avaient paru sous le pseudonyme « une femme ». Cette fois elle signait de son vrai nom, Louise Golet : car elle s'était mariée entre temps avec un jeune compositeur, grand premier prix de Rome et professeur au Conservatoire, « excellent homme, dit M. Du Camp, passionné de musique, doux et pourvu d'une longanimité qui réussit à ne point se démentir » (1).

Les Fleurs du Midi commencèrent sa réputation : en 1838, nous trouvons sa signature accolée à celles de Chateaubriand, P. Lebrun, Villemain, Jules Janin, dans un périodique littéraire alors très en vogue, le Paris-Illustration. C'est vers la fin de cette même année qu'elle rencontra Victor Cousin (2). Le philosophe n'était pas encore ministre mais il jouissait déjà

recueil des Qualrepoèmes couronnés par l'Académie (gr. in-32, Lib. Nouvelle, 1855) ;

et Ressouvenir païen {Ce qui est dans le cœur des femmes^ in-12, 1852, p. 33) : Moi, tille de la Grèce en deçà de ma vie... Et mon cœur a gardé de la race première, Le triple amour de l'art, du l)eau, de la lumière..., etc.

(!) Souv. liltér., II, 262.

(2) D'après M. Félix Chambon, Deux passions d'u7i philosophe, -Arma/es romantiques, juin 1904. La pièce intitulée « Matinée » [Poésies complètes, in-4o, 1842, p. 132) correspond à peu près au début de ces relations.

d'un crédit considérable, et c'était là de quoi tenter Tambition effrénée de la Muse : car dans leur liaison il n'y eut jamais de sa part autre chose que calcul et intérêt savamment ménagés.

Cousin se laissa prendre à ses flatteries, et la sincérité du dévouement qu'il ne cessa pendant seize ans de lui témoigner est la meilleure excuse du rôle un peu ridicule qu'il consentit à joupr pour elle. Dès 1839, nous le voyons intervenir auprès d'Anténor Joly, directeur de la Renaissance, pour faire recevoir La jeunesse de Gœthe^ drame en un acte en vers, composé par sa maîtresse (1). Quelques semaines auparavant Le Musée de Versailles, un long poème où l'emphase ne manquait pas plus que le mauvais goût, avait été couronné en séance publique, le 30 mai, par l'Académie Française. Devait-elle ce triomphe à Népomucène Lemercier, qu'elle avait su gagner à sa cause, ou à Cousin? L'attribution reste incertaine; mais cette reconnaissance solennelle de sa valeur assura sa position dans le monde des lettres. La Revue des Deux Mondes lui ouvrit bientôt ses colonnes sur la recommandation de Sainte-Beuve, que Cousin à force de supplications était parvenu à intéresser à sa protégée.

Une fortune aussi rapide aurait pu la satisfaire; mais Louise Colet voulait faire parler d'elle par tous les moyens, et justement Alphonse Karr lui permit bientôt une nouvelle réclame, en risquant dans les Guêpes une allusion un peu trop claire à ses amours avec le philosophe (2). Elle décida de se venger, et après avoir toute une nuit ruminé sa vengeance, elle se rendit chez Alphonse Karr armée d'un couteau de cuisine « car, ditelle, se procurer une arme élégante lui aurait paru théâtral. Elle ne songea qu'à agir avec simplicité, comme il convient à une grande douleur ». Sa simplicité fut de planter le couteau

(1) Lettre du 16 juillet 1839, publiée par M. Chambon.

(2) Daas une lettre adressée à M. Guéroult, directeur de L'Opinion nationale^ intitulée Béponse aux Guêpes de M. Alphonse Karr (brochure in- 16, Paris, Ilurtau, 1869), Louise Colet a donné une autre version de cet incident. Il sufflt, pour la démentir, de lire en même temps que les Guêpes^ deux lettres de Sainte- Beuve à M. Juste Olivier, du 9 et du 22 juin 1840 (citées par M. Séché, op. cit., p. 211). Leur liaison était alors « publique », dit Sainte-Beuve. Voir aussi Inter^ médiaire des Chercheurs et Curieuv, t. XVIU, p. 678, et t. X\X, p. 27,

dans le dos de son ennemi, sans réussir à trouer autre chose que sa robe de chambre; mais elle eut le plaisir de s'entendre comparer à Lucrèce et à Charlotte Corday. On ajoute même que le pauvre Cousin, en apprenant Faventure, improvisa sous forme de devise ce calembour :

Maxime sum mulier, sed siciit vir ago...

En 1841 elle publia en même temps un poème sur Les Funérailles de Napoléon (1) et un roman intitulé la Jeunesse de Mirabeau, qui parut en feuilleton dans la Presse. Ce dernier ouvrage donna lieu à une polémique assez vive (2) : on reprochait à l'auteur d'avoir dénaturé l'histoire, plagié divers écrivains, et volontairement calomnié la mémoire de ses personnages. Cependant les académies et les cercles de province se disputaient l'honneur de posséder son buste; les journaux de Paris reproduisaient complaisamment son portrait. La générosité d'un de ses admirateurs lui valut, en 18i2, une nouvelle et remarquable occasion d'étaler sa réputation. En eiïet un anonyme, qu'on crut longtemps être Victor Cousin lui-même, qui depuis a été reconnu se nommer le docteur Quesneville, pharmacien et directeur de la Revue scientifique , fit paraître à ses frais, chez Lacrampe, une magnifique édition de ses œuvres complètes (3). La dédicace la mettait en parallèle de Corneille, de Racine, de Victor Hugo; l'ouvrage était tiré à 25 exemplaires, « autant que l'auteur comptait d'émulés en Eijrope )). Elle avait été avertie du cadeau assez à temps pour pouvoir le compléter en augmentant le recueil de poésies inédites et d'une préface où se trouvait reproduite une lettre élogieuse de Chateaubriand. Les vingt-cinq exemplaires furent offerts, sur ses indications, aux grands poètes français et étrangers et à quelques souverains.

(1) la-8, 1/2 feuille, chez Dumont Daté 1840, mais en réalité publié en janvier

(2) Voir notamment VArtisLe, 2^ série, tome VI, 18^ livraison, page 287.

(3) Voir la description de ce volume dans le Manuel de Vamateur de livres, de Vicaire, v» Louise Golet. Pour les documents concernant le docteur Quesneville, cf. Annales romantiques^ octobre-novembre 1904; Léon Séché, op. cit., p. 209- 210; 216. Un exemplaire de cet ouvrage est conservé à la Bibliothèque nationale.

Louis-Philippe répondit en envoyant à la Muse une médaille d'or; le duc d'Orléans se contenta d'une médaille de platine, les poètes de remerciements et de louanges. Le mystère qui entourait cette publication, les chiffres cabalistiques sous lesquels le donateur avait dissimulé son nom, tout était propre à exciter la curiosité. On commenta différemment la munificence du présent, l'opportunité de la distribution qui en avait été faite,* et quelques-uns citèrent, non sans malice, cette profession de foi qui terminait le volume :

... « Pour tout esprit qu'un sens profond éclaire^ La gloire n'est qu'un mot qui caresse et sait plaire, Un bruit dont le néant de l'homme s'est vanlé I...

C'est à la même époque, vers 1842, que grâce à M™« Dupin, une autre amie de Cousin, elle fut présentée à l'Abbaye au Bois. L'énergie et le charme de son visage (1) firent la conquête de M'"^ Récamier (2). Elle devint la familière du salon oii la belle Juliette, qui avait alors dépassé la soixantaine, s'efforçait, selon le mot de Sainte-Beuve, « de perfectionner l'art de l'amitié >) après avoir dépensé tant d'adresse et d'esprit à compliquer l'art de l'amour. Ses anciens adorateurs, Chateaubriand, Ballanche, Ampère, Mathieu de Montmorency, firent bon accueil à la nouvelle arrivante, dont la célébrité augmentait tous les jours. Elle publiait alors à la fois dans la Revue de Paris deux drames en vers sur Charlotte Corday et Madame Roland, qui n'avaient pu être joués ; puis dans la Revue des Deux Mondes^ des Lettres inédites de M"^^ Du Chdtelet à la marquise de Saint- Lambert et au maréchal de Richelieu-, enfin dans la Presse un autre drame intitulé : Une famille en 93. Le 20 juillet 1843 l'Académie, pour la seconde fois, décerna un premier prix à son poème Le monument de Molière. En même temps elle avait livré au public plusieurs

(1) Cf. Annales romantiques, juin 1904. Le mariage de Louise Colet n'était donc pas, comme l'a prétendu E. de Mirecourt, le fait de Mi»* Récamier et de Chateaubriand.

(2) Voir dans le Chant des vaincus, p. 147, la pièce A Madame Récamier^ qui est datée de 1845.

volumes de prose (1), dont certains révélaient des qualités sérieuses d'imagination et de composition. Travailleuse inf;itigable, elle s'occupail^encore à ses moments perdus de traduire V les œuvres de François Soave et de Campanella (2).

En face de l'Abbaye au Bois, rue de Sèvres, (»lle avait ouvert un salon qui supplantait peu à peu celui de sa riche voisine. On y lisait ses œuvres, on en chantait même quelques-unes, mises en musique par le mari complaisant (3). Ses hymnes à la Pologne vaincue (4), ses sonnets à l'Empereur de Russie (5), au grand duc de Toscane (()), à Shamyl (7), arrachaient les acclamations de tous les utopistes philanthropes qui tâchaient de concilier les grands mots de liberté et de justice avec les nécessités sociales. Elle avait vu doubler, après son second triomphe académique, la pension que lui accordait, sur le budget national, la faveur du roi constitutionnel; et malgré son libéralisme elle avait été présentée aux Tuileries. Une femme de grand bon sens, qui la connut alors, dépeint ainsi son milieu habituel :

C'était, écrit xVl™« Des Genettes, vers 1850. Je voyais beaucoup M'p^ Colet; malgré un talent incontestable, sa personne ne me plaisait pas. Son salon était cependant intéressant et comme je me trouvais dans une grande fièvre de curiosité Uttéraire je ne considérais pas autre chose ; d'ailleurs, chaperonnée par ma mère ou par mon mari, j'échappais à toute mauvaise interprétation. Les femmes, il faut le dire, n'appartenaient pas toutes au monde de la morale la plus rigoureuse; à l'exception de M™^ Hugo, si bonne et si indulgente, et de M™e Marie Laurent, encore dans tout l'éclat de son succès avec François le Champi, il y avait là bien des mélanges et bien des oppositions. A côté de la beauté sculpturale de M°^^ Biard,

(1) Les cœurs brisés, 2 vol. iii-8, 4843. — Deux mois d'émotion, in-8, 1843. — Folles et saintes, 2. vol. in-8, 1844. — Historiettes morales, m-8, 1844.

(2) Notice précédant les œuvres choisies de Campanella, iii-12, 1844. — Nouvelles morales de François Soave, traduction par M™» Louise Colet; in-18, 1844.

(3) La chanson des soldats d'Afrique, poésie mise en musique par H. Colet; suivie du Marabout de Sidi Brahim, par Mme l. Colet; Aubert, in-8, 1845.

(4) Le Réveil de la Pologne, 6 mars 1846 (dans le Chant des vaincus, p. 137) ; A rémigration polonaise, 1844 {ibid., p. 13).

(3) Ibid., p. 105 (décembre 1845). De même : A l'Empereur de Russie près de sa fille mourante, 1844 (ibid., p. 20).

(6) Ibid., p. 91.

(7) Le Chant des vaincus, p. 75.

on voyait M™^ Blanchecotte dire d'une voix dolente des élégies plus dolentes encore ; les manières trop aisées de Marie Décret contrastaient étrangement avec le ton hautain de M™° Charles D,.., dont le profil aigu et le ton tranchant attiraient peu et ne retenaient guère; M'" A. D... attendait sans se lasser que Victor Séjour consentit à l'épouser, tandis que celle qui fut la Guiccioli se faisait annoncer toujours sans venir jamais. En revanche la partie des hommes était brillante, nombreuse et toujours renouvelée. Michel (de Bourges), J. Favre, Eugène Pelletan, Théodore Bac, Emile de Girardin, les deux fils Hugo, François et surtout Charles, qui apportaient là un rayon de la gloire paternelle, enfin Greppo lui-même, y coudoyaient MM. Patin et Villemain, Babinet et Al. de Vigny, Gérôme au début de sa renommée et Préault en pleine possession de la sienne, Félicien David, le ténor Gueymard, Azvédo, Malitourne, Pierre Dupont qui chantait siiiftout ses Bœufs, encore dans leur popularité. Pradier y était venu beaucoup. Peyrat y venait encore, Antony Deschamps y avait amené Champfleury, et j'y ai dîné plus d'une fois entre A. de Musset et le capitaine d'Ârpentigny ; un peu plus tard j'y rencontrai encore Louis Enault, tout heureux de son récent succès de Christine, et Leconte de Lisle, que ses Poèmes antiques venaient de mettre en renom. Cousin y était reçu dans la journée ; et le député Bancel attendait que le célèbre philosophe fût parti pour se présenter à son tour (1).

Enfin, pour achever de faire connaître Louise Colet, il reste à signaler d'un mot sa qualité sans doute la plus indéniable : elle était merveilleusement jolie. Tous ses biographes ont loué la grâce de son visage, la finesse de ses expressions. Sa beauté nous attire et nous frappe encore devant les portraits que nous possédons d'elle. Victor Cousin Ta prise pour modèle quand il a voulu peindre M'"*^ de Longueville, et la pauvre duchesse, qui avait, au dire de Saint-Simon, la figure couturée de petite vérole, n'a rien perdu au change. Théodore de Banville parle d'elle avec enthousiasme :

... Un beau front droit, de grands yeux plus éveillés que les cloches de matines, un petit nez retroussé comme ceux qui changent les lois des empires, Parc de sa joUe bouche et son menton rose et ses énormes

(1) Lettre à M. Edmond P..., 15 mai 1876 [Quelques lettres, in-8, 1894, p. 6). Mme Roger des Genettes fut plus tard uoe des correspondantes de Flaubert (voir sur elle un article du Figaro^ 14 octobre 1893).

boucles de cheveux clairs, lumineux, couleur d'or, tombant à profusion sur un buste dont les blanches, éclatantes et superbes richesses chantaient t^lorieusement, à tue-tête, la gloire de Rubens ivre de rose (1)

Gomment s'étonner maintenant des succès si nombreux et des adorations multiples dont fut l'objet cette iMuse si bien

douée par la Nature?

Depuis longtemps Flaubert la connaissait de réputation, car elle avait, à diverses reprises, publié des poésies dans un petit journal de Rouen, Le Colibri (2), et d'ailleurs son aventure avec Alphonse Karr avait longtemps défrayé la chronique scandaleuse de la presse française. En 1842, comme il étudiait le droit à Paris, son ami Le Poittevin, informé des visites fréquentes qu'il faisait à l'atelier du sculpteur Pradier, lui écrivait ironiquement : (( Je te conseille fort de cultiver cette maison : il y a là pour toi beaucoup à gagner, des amis utiles tout au moins, une maîtresse peut-être... » (3). La prédiction devait se réaliser entièrement : c'est chez Irradier en effet qu'au mois de juin 1846 (4) il rencontra Louise Colet, alors au summum de sa gloire et dans tout l'éclat de sa beauté (5).

Une question se pose d'abord. Nous connaissons le caractère

(1) Camées parisiens [La lanterne magigue), p. 262. Du Camp raconte celle anecdote : « L'opiuiou qu elle avait de sa beauté flnissait par l'enlaidir. Elle s'admirait jusqu'à en être déplaisante. Les yeux baissés, la bouche eu cœur, elle preuait un air candide et disait : Vous savez que l'on a retrouvé les bras de la Vénus de Milo? — Où donc? — Dans les manches de ma robe! » {Souv. littér., Il, 263).

(2) Par exemple Le Colibri, n octobre 1839 : Le Dévouement, nouvelle; — 5 août 1841 : A celle qui m'a soignée enfant, poésie, etc. Dans le numéro du 2 juin 1839, on trouve un long compte rendu de la séance de l'Académie oii avait été couronné le Musée de Versailles avec des fragments de ce poème, et dans le u» du 20 octobre 1839 des vers de Pongerville sur le même sujet avec réponse, également en vers, de Louise Colet.

(3) Lettre inédite de Le Poittevin à Flaubert, 26 novembre 1842.

(4) Cette date est déterminée par une lettre de Flaubert à Louise Colet {Corresp., 11, 112) où, lui parlant de la mort de Pradier qu'il venait d'apprendre, il ajoute : « C'est il y a six ans, à cette époque, dans ce mois-ci, que nous nous sommes connus chez lui. » Or Pradier est mort le 4 juin 1852.

lo) Elle avait alors trente-six ans, onze de plus que Flaubert.

de Flaubert et, par ce qui précède, nous avons un aperçu suffisant du caractère de Louise Colet ; la suite du chapitre mettra plus complètement en lumière l'opposition radicale de leurs idées et de leurs sentiments. Pourtant, deux mois après leur première rencontre ils sont, si j'ose dire, tombés dans les bras Fun de l'autre et leur liaison, malgré des froissements répétés et très vite apparus, a duré huit ans. Gomment justifier cette rapidité et cette constance dans les relations d'un homme et d'une femme si peu faits pour sympathiser et même pour s'entendre? Il ne suffit pas de raconter les péripéties de leur amour réciproque : nous devons essayer d'en expliquer l'origine.

Du côté de Louise Colet, il est facile de répondre. Pradier lui avait présenté Flaubert comme un jeune homme « qui se destinait à la littérature » mais n'avait encore rien publié (1). Elle était assez orgueilleuse, assez fière de sa valeur, pour se croire 'appelée à donner des conseils aux débutants. Le rôle ne pouvait manquer de convenir à sa fatuité; ajoutez qu'en cette occasion le débutant était beau comme un jeune dieu, qu'il avait vingtcinq ans, de larges épaules et offrait, en apparence au moins, des signes de vigueur corporelle bien faits pour impressionner une Muse très peu romantique, très peu éthérée, fort éloignée d'apprécier uniquement les fadeurs de l'amour platonique . Comparé à Victor Cousin, il réunissait sur ce point des avantages certains (2) ; en sorte qu'il était tout désigné pour remplir, à côté du philosophe, l'office d'un robuste et agréable complémentaire.

Lui-même se laissa d'abord séduire par la beauté de Louise Colet, qui, à cet égard, était bien capable de faire tourner les têtes les plus solides. N'oublions pas d'ailleurs que depuis plusieurs

(1) Du Camp, Souv. lit ter., 11, 263.

(2) Voir Corresp., 1, 126 (12 août 1846) : « Tu me trouves beau... etc. ». Louise Colet n'a d'ailleurs nullement dissimulé ce sentiment ; dans son roman Lui, dont nous parlerons plus loin, elle indique très franchement que le physique de Flaubert a exercé sur elle un attrait puissant (voir Lui, cinquième édition p. 104 et suivantes).

années il vivait à Croissct fort isolé et sans aiieiin intermède féminin; ses fredaines d'étudiant lui avaient, à la longue, iiis|)ii'é un certain dégoût des femmes (1), et depuis l'apparition de sa maladie nerveuse il se trouvait détourné de l'amour à la fois par lés circonstances et par une sorte de honte mal dissinnilée; aussi le réveil de ses sens fut-il brutal et irréllécln. Kn feuilletimt la Correspondance on voit aisément la place très grande que tint le désir physique au moins dans les premiers temps de leur liaison (2).

Peut-être Tamour-propre fut-il aussi pour quelque choses dans la soudaineté de son élan. Être aimé par une Muse que tout Paris acclame, dont les hommes les plus célèbres se disputent les faveurs, dont le talent est estimé par plus d'un bel esprit, cette fortune, il faut Tavouer, avait d(î quoi troubler un provincial qui n'était certes pas Fapprenti que pensait Pradier, mais dont ses amis intimes devinaient seuls la réelle supériorité. Sa perspicacité critique tomba en défaut devant Thabile truquage de la mise en scène. De très bonne foi, au début, il crut sa maîtresse un poète de génie, un écrivain de premier ordre, et se sentit flatté de Famour qu'il inspirait : « C'est moi, lui dit-il, qui suis fier de toi. Je me dis : c'est elle pourtant qui t'aime. Est-il possible? c'est celle-là î... » (3). 11 a peur d'écrire mal quand il lui écrit (4); ses illusions sur la valeur intellectuelle de Louise Colet sont telles qu'il en vient, malgré son désintéressement, à rêver pour lui-même le succès.

(Ij Sur ce point d'ailleurs il oe faut rien exagérer. On se tromperait en prenant a la lettre l'aveu qu'il formulait un jour : « J'ai aimé une femme depuis quatorze ans jusqu'à vingt, sans le lui dire, sans la toucher, et j'ai été près df trois ans ensuite sans sentir uoon sexe >» {Corresp., I, 114; 7 août 1846). Grâce à la CoT^'esp. inédite de Le Poittevin à Flaubert, j'ai la preuve très suggestive du «ontraire. Cett" correspondance intime permet d'affirmer que les années de son existence passées à Paris, 1840 1843, ne furent pas aussi chastes que I ont prétendu certains de ses biographes.

(2) Voir notamment : Corresp., 1, lil (4 août 1846); 117 (9 août 184H); 123 10 août 1846j; 127 (15 août 1846); 129 (16 août 1846), etc.

Oq lit enfin page 122 : « Quel irrésistible penchant na'a donc poussé vers toi? J ai vu le goutfre un instant, j'en ai compris l'abîme, puis le vertige m'a entraîné ».

(3) Corresp , (, 120 (9 août 1846).

(4) Corresp., I, 111 (4 août 1846).

la gloire, afin de se monter à son niveau : « Je voudrais écrire de belles choses, de grandes choses, ajoute-t-il, et que tu en pleures d'admiration. Je ferais jouer une pièce, tu serais dans

une loge, tu m'écouterais, tu entendrais m'applaudir (1). —

Je voudrais avoir de la gloire pour toi, pour te la jeter comme un bouquet, afin que ce soit une caresse de plus et une litière douce oii s'étalerait ton esprit quand il rêverait à moi » (2).

A plusieurs reprises il reconnaît ainsi le prix qu'il attache à ses éloges et ses exagérations n'étaient pas toujours paroles d'amoureux encore grisé par la volupté; elles traduisaient un sentiment durable et sincère, dont on retrouve les traces dans la suite de leur correspondance, même alors que l'emportement des premiers jours s'est beaucoup ralenti. Flaubert — et ce n'est pas la particularité la moins curieuse de cette histoire — n'a jamais cessé de coter très haut les aptitudes litté-, raires de la Muse : il souhaitait l'associer aux triomphes de son individualisme artistique, comme si elle avait été de taille à les partager et à s'en contenter. Nous indiquerons plus loin à la fois la véritable cause de cette méprise et ses conséquences, qui portèrent si gravement atteinte à la solidité de leur liaison.

Mais ce n'est point encore dans la vanité de Flaubert où dans l'erreur de son jugement qu'il faut chercher la meilleure explication de sa passion subite pour Louise Golet. Je crois la découvrir surtout dans l'état d'esprit où il se trouvait au moment de leur rencontre. Sans revenir sur des circonstances biographiques précédemment racontées, rappelons qu'en juin 1846 sa maladie, la mort de son père et de sa sœur, avaient augmenté au dernier point sa tristesse naturelle. Le genre d'existence adopté par lui ne comportait aucun élément d'activité physique, aucune

(1) Corpesp., 1, 120 (9 août 1846).

(2) Corresp., I, 126 (12 août 1846). Il ajoutait ailleurs : « Tu veux donc me rendre fou d'orgueil, moi qu'on accuse déjà d'en tant avoir. Voilà maintenant que tu m'admires, que tu me places à part des autres hommes, bien haut sur le piédestal de ton amour. Sais-tu qu'il faut que j'aie la tête bien plantée sur les épaules pour que le vertige ne me prenne pas » ? (Corresp. , 1, 177 ; 17 octobre 1846).

distraction : il s'ennuyait, et c'est beaucoup à cet ennui que la Muse doit d'avoir été si facilement et si rapidement aimée. Souvent, quand un grand besoin de confidences et de tendresse saisit le cœur humain, il est si pressé de le satisfaire qu'il ne prend guère le temps de choisir et d'examiner l'objet de son affection. Pradier, qui connaissait peu Flaubert, s'était imaginé que l'amour restait le seul remède capable de parer aux dangers de sa prédisposition marquée au pessimisme : il n'alla peut-être pas jusqu'à favoriser cette liaison plutôt qu'une autre; mais il est certain qu'à un moment où notre auteur se trouvait profondément démoralisé, les conseils de son ami avaient toutes chances de produire leur effet (1). Il les écouta d'abord avec quelque inquiétude, redoutant, s'il s'abandonnait, de compromettre la sérénité d'âme qu'il affichait à la surface, sans être pour cela vraiment maître au fond de ses impressions ; cependant l'illusion qu'il avait de sa propre sécurité le rendait plus accessible aux coups : il en arriva donc très vite à subir un sentiment dont il avait cru pouvoir aisément triompher à son gré et fut en somme la victime d'une surprise du cœur : a Voilà seulement trois mois, écrivait-il le 20 octobre 1846, je pensais que j'en avais fini avec les passions et j'avais de bonnes raisons pour le croire » (2). C'est en quoi il se trompait assez naïvement : en pareille matière il est bien téméraire, même à celui qu'a instruit l'expérience, de se déclarer fort pour l'avenir. En fait, jusqu'alors, aucune grande passion n'avait traversé son existence (3) ; car pour l'aventure de Trouville, son imagination en avait fait tous les frais; il avait été seul à jouer toutes les scènes de ce roman à deux personnages. Or si vivant qu'ait pu être dans sa mémoir<î le souvenir de sa déconvenue, pouvait-il, après huit ans d'intervalle, le prémunir suffisamment contre des tentations plus immé-

(1) Flaubert fait très nettement allusion à des conseils donnés eu ce seus par Pradier dans une lettre d'avril ou de mai 1846 {Corresp., I, 107).

(2) Corresp., 1, 179 (20 octobre 1846).

(3) Il le répète à chaque instant dans ses premières lettres : « Tu es la première qui m'aime comme tu m'aimes, ce que je fois pour toi je ne l'ai jamais fait pour personne, personne, je te le jure » {Corresp., 1, 134; 24 août 1846), etc.

(liâtes et plus réelles. Était-ce bien là une expérience définitive? assurément non. Pourtant ce premier amour avait été si violent, sa blessure si douloureuse, qu'il s'était, avec une entière bonne foi, persuadé que personne n'efïacerait dans son cœur l'image de Maria ; en même temps il en avait gardé cette conviction que le bonheur d'être aimé lui serait désormais toujours refusé. Ce que nous avons dit de son invincible propension à tout exagérer fait comprendre comment il avait pu fausser ainsi l'importance de ses chagrins d'enfant au point de les croire éternels. D'ailleurs il est certain que jamais, même au plus fort de son intimité avec Louise Golet, il n'oublia la jeune femme de Trouville; il ne retrouva pas à l'égard de la Muse, même au début de leur liaison, cette fraîcheur de sentiments qui avait accompagné les premiers tressaillements de son cœur. Mais se découvrant aimé à un moment où par dépit il employait toute sa volonté à se désintéresser des choses de ce monde pour tourner ses efforts vers celles de l'Art, et souffrant de la contrainte qu'il essayait de s'imposer, il se reprit tout à coup à espérer et sentit renaître en lui d'anciens rêves évanouis. Son affection se nuança à' étonnement. et de reconnaissance; ce sont peut-être les mots qui en expliquent le mieux les bizarreries. « Je ne me doutais pas qu'on pût m'aimer, écrivaitil à sa maîtresse, et encore maintenant cela me semble hors nature. De l'amour pour moi! que ^c'est drôle » (1). La phrase est à retenir. Elle nous fera mieux apprécier plus tard les effets de cette passion sur son caractère et dès maintenant elle indique quelle place considérable la Muse allait du jour au lendemain prendre dans sa vie.

Il n'aurait pas été le romantique dont nous avons souvent parlé s'il n'avait, comme tant de ses contemporains, éprouvé tous les tourments de la solitude morale (2); plus tard, dans ses

(1) Corresp., I, 120 (12 uoût 1846).

(2) NV.tail-ce pas déjà ce sentiment que Iraduisaieut Novembre, plus aucieuueineut \t^ Mémoires dCunfon, et cet autre opuscule de jeunesse, Quidquid voliieris^ dont ou trouvera l'analyse somuidire dans les Éludes su?- Flauhert inédit de M. Fischer, p. 6?

lettres et dans ses romans, il a bien pu ridiculiser « rilHMààmour » et faire de la sentimentalité l'apanaf,^!^ d'une désécjuilibrée, comme Emma Bovary, ou d'un raté, comme Frédéric Moreau. Je ne sais si cette ironie voulue est toujours sincère; elle paraît dissimuler deux choses : d'abord une critique très nette du romantisme, qui sacrifie la recherche de la Beauté pure à l'expression d'émotions personnelles; ensuite une idée toute opposée, l'amertume d'un homme qui a constaté par lui-même l'impossibilité oii est le cœur de renouveler indéfiniment ses émotions, l'imagination de créer de nouveaux rêves, et qui après un instant d'espoir est retombé dans son isolement douloureux. Il s'est tant de fois défendu d'avoir rien mis de lui dans ses œuvres qu'on hésite toujours à lui faire application des sentiments qu'elles trahissent. Mais le malheur d'Emma et de Frédéric ne vient-il pas justement de ce qu'ils ont voulu à tout prix, et vainement, combler le vide de leur cœur; ne sontils pas des isolés, comme Flaubert lui-même après son aventure de Trouville et, nous allons le voir, après sa liaison avec la Muse (1). Dans les lettres qu'il écrit à cette dernière, à une époque oii des dissentiments passagers ont déjà révélé en plus d'une occasion les divergences profondes de leurs caractères, nous le voyons parfois supplier à mots couverts, se raccrocher des deux mains à cette chaîne qui cependant lui pèse, comme s'il redoutait plus encore que les souffrances d'amour-propre le retour à la solitude complète :

« C'est sur toi que ma pensée revient, lui dit-il, quand j'ai fait le cercle de mes souvenirs. Je m'arrête dessus comme un voyageur fatigué sur l'herbe de la prairie qui borde sa route.

(1) C'est ce mèine sentiment quex[»rime la phrase suivante, extraite d'une lettre inédite a Mademoiselle Bosquet (1859) où Flaubert entretient louiiuemeut sa correspondante de sa liaison avec Louise Colet :

« On a parlé à satiété de la prostitutiou des femmes, on n'a pas dit un mot sur celle des hommes. J'ai connu le supplice des filles de joies, et tout homme qui a aimé longtemps et qui voulait ne plus aimer Ta connu. Il arrive nn âge où l'on a peur de tout, d'une liaison, dune entrave. On a tout à la fois soif et épouvante du bonheur. Est-ce vrai? »

Rapprocher de cette phrase le mot llual de L'Éduca/ion seyitimenlulc.

Quand je m'éveille je pense à toi et ton image apparaît de temps à autre entre les phrases que je cherche. 0 mon pauvre amour triste, reste-moi, je suis si vide. Si j'ai beaucoup aimé, j'ai été peu aimé en revanche, et tu es la seule qui me Tait dit » (1).

S'il aima Louise Colet aussitôt après leur première rencontre dans l'atelier de Pradier, c'est donc non seulement à cause de sa beauté, de son intelligence, de sa célébrité, mais parce que les paroles d'amour qu'elle sut prononcer en l'accueillant tombèrent dans le triste désert de son cœur, comme une pierre au fond d'un abîme, en y réveillant mille échos endormis. A ce moment où, ne croyant plus guère au bonheur terrestre il tâchait de se recroqueviller dans sa coquille, l'attente d'une passion partagée s'offrit à lui comme un suprême moyen de se reprendre h vivre. Il lui revint à l'âme, selon son expression, « quelque chose de pareil à ces mélodies oubliées que l'on retrouve au crépuscule, durant ces heures lentes où la mémoire, ainsi qu'un spectre dans les ruines, se promène dans nos souvenirs » (2). Cet état d'esprit, qu'on devine en parcourant les lettres de 1846 est, semble-t-il, la meilleure explication de la confiance qui le poussa vers une femme si peu faite pour le comprendre et pour l'aimer comme il voulait l'être. Il se sentit reporté à huit ans en arrière, et tout le cortège d'illusions que l'indifférence de xMaria avait dissipées surgit un instant du passé pour l'entraîner vers sa nouvelle aventure. Entre l'épisode de Trouville et sa liaison avec la Muse, il put croire qu'il n'y avait eu aucune transition, tant il retrouvait présentes et délicieuses ses émotions d'autrefois. Un fragment d'une lettre écrite le 16 août, quinze jours à peine après qu'elle était devenue sa maîtresse, achèvera de dépeindre le trouble où l'avait plongé son récent bonheur :

« Le jeune homme moderne, disait-il, l'âme qui s'ouvre à seize ans pour un amour immense qui lui fait convoiter le luxe.

(1) Corresp., U, 136 (1852).

(2) Cotresp., I, 130 (16 août 1846).

la gloire, toutes les splendeurs de la vie, (M^tte poésie ruisselante et triste du cœur de Tadolescent, voilà uuv corde neuve que personne n'a touchée. 0 chère amie, je vais te dire un mot dur et pourtant il part de la plus immense sympathie, de la plus intime pitié. Si jamais vient à t'aimer un jeune enfant qui te trouve belle, un enfant comme je l'étais, timide, doux, tremblant, qui ait peur de toi et qui te cherche, qui t'évite et qui te poursuive, sois bonne pour lui, ne le repousse pas, donne lui seulement ta main à baiser il en mourra d'ivresse. Perds ton mouchoir, il le prendra et il couchera avec; il s(^ roulera dessus en pleurant » (i).

En fait, pendant les premiers mois, nous voyons son amour lui inspirer mille délicatesses charmantes mais un peu puériles, et se manifester extérieurement par des mièvreries sentimentales auxquelles jusqu'alors il ne nous avait pas habitués. Elle lui avait donné un sachet brodé où il enfermait ses lettres et souvent, le soir venu, il quittait son travail pour aller les relire en évoquant son image (2). Lui-même conservait à Croisset, dans un tiroir de son étagère, une boucle de ses cheveux, un mouchoir et une paire de petites pantoufles (3). Il prenait soin de ne jamais lui écrire sur son papier bordé de noir, (( pour que rien de triste ne vînt de lui vers elle » (4). Il aurait voulu être assez riche pour acheter la calèche dans laquelle ils avaient fait, un soir, leur première promenade au Bois de Boulogne, la mettre dans sa remise, ne jamais s'en servir, mais la garder avec ses autres reliques d'amour (5). Romantique d'ailleurs, il appelait la Muse « ma sultane, mon héroïne, mon bel astre », et regrettait de ne pas posséder une cassolette de vermeil pour y brûler des parfums à son idole (6). Le matin, tout en se promenant au bord de la Seine, sur la rive plantée de

(i) Corresp., I, 130 (16 août 1846).

(2) Ibid., I, 133 (24 août 1846).

(3) Même lettre.

(4) Corresp., I, 110 (4 août 1846); de même : <« Je ne veux pas que ce que je t'envoie soit entouré de deuil» (Corresp., I, 142; 1«" septembre 1846).

(5) Corresp., 1, 117 (9 août 1846).

(6) Corresp., I, 117 (8 août 1846).

saules et de peupliers, il guettait impatiemment Farrivée du facteur (1). Sa passion, comme une inondation, s'épanchait tout à rentour,sur les personnages rencontrés par hasard dans le salon de sa maîtresse et qui lui devenaient tout à coup sympathiques, sur les moindres objets témoins de leurs caresses, la table où elle écrivait ses lettres, la lampe d'albâtre de sa chambre à coucher (2). Elle lui envoyait des fleurs (3), son portrait (4), et chaque fois ces petits cadeaux le faisaient tressaillir d'émotion; il éprouvait malgré lui une grande douceur à constater ainsi, par des preuves tangibles, qu'il occupait sans cesse sa pensée, et s'attendrissait en lisant des vers où « elle mêlait son nom à un gazouillage tendre » (5). Alors il répondait par des envolées lyriques, des déclarations dignes d'Antony, de grandes tirades dans le style de Lélia ou de Valentine, avec des clairs de lune, des scintillements d'étoiles, des balancements de feuillage, tout le vocabulaire suranné de la sensiblerie romanesque. La Correspondance en fournit plus d'un exemple (6). Le ton amphigourique de deux ou trois de ses lettres rappelle singulièrement celui des pages où, dans les Mémoires d'un fou, il racontait sa première entrevue avec Maria. Les uns et les autres traduisent en eft'et un état d'âme identique, l'enthousiasme d'un amoureux auquel les choses apparaissent encore transposées et poétisées par la force de sa passion.

Pourtant, telle est la complexité de son caractère que ces mêmes lettres, ainsi écrites avec la certitude d'une félicité très réelle, demeurent en même temps empreintes d'une mélancolie vague et trahissent un immense découragement. Tantôt il semble prêt à « se laisser aller au vent de son cœur tant qu'il enflera la voile » (7), tantôt il hésite à s'abandonner sans rés(M-ves, raisonne ses impressions, résiste à son ivresse. Partagé

{\) Corresp., I, 118 (9 août 1846).

(2) Ihid., I, 133 (24 août 1846); — 12T (15 août 1846).

(3) Jhid., 1, 141 (27 août 1846); — 143 (28 août 1846),

(4) Jhid., I, 127 (ir, août 1846); - 139 (27 août 1846).

(.o) Ifnd., I, 127 (15 août 1846): — Voir encore p. 168 (1er octobre 1846). (6) Par exemple ihid., I, '10 (4 août); — 117 (9 août) ; — 140 (27 août); etc. (7; Ihid., 1, 111 (4 août). t

entre la crainte et l'espoir de l'avenir, il compare malfj^ré lui ses joies actuelles aux tristesses du lendemain. Nous connaissons cette disposition particulière de son canictère, en vertu de laquelle les conséquences lointaines et éventuelles des événements lui apparaissent en même temps que leurs résultats immédiats : il lui est impossible de ne point envisa^^er du même coup le plaisir de la minute présente et le regret cjui suivra pli*s tard la disparition de ce plaisir; il en soulTre d'avance et toujours et partout, selon le mot du. poète, une goutte d'amertume vient troubler la source la plus pure de son bonlieur.

Dans l'espèce cette fâcheuse tendance se justifiait d'autant mieux que son pessimisme, on s'en souvient, résultait en grande partie d'une première déception sentimentale. Les hésitations, les réticences de ses lettres, les inquiétudes qui tempéraient ainsi les emportements de sa passion ne se comprendraient guère si nous ne savions qu'à la suite de son aventure deTrouville son doute général sur la possibilité du bonheur était devenu plus spécialement un doute sur la possibilité de l'amour. De là, au début, après que la Muse se fut donnée à lui, son étonnement et bientôt ses appréhensions. Il éprouva un peu ce qu'exprime bien cette phrase vulgaire : c'est trop beau pour que cela dure; et d'avance il acquit la certitude qu'en effet cela ne durerait point, qu'un jour arriverait fatalement où leur liaison, encore à peine formée, se dénouerait d'elle-même, parce qu'ainsi le veulent les lois de nos sentiments, toujours inconstants, fragiles, éphémères, parce qu'à ses yeux le bonheur, sous toutes ses formes, n'était jamais qu'un mensonge. Le scepticisme cruel qui, le portant à tout observer froidement, lui avait fait découvrir partout le néant des plus belles illusions, la vanilé des plus séduisantes espérances, survivait donc aux espérances et aux illusions que dans le même instant sa passion ravivait en lui. De sorte que tout en avouant à sa maîtresse une alTection très vive, il ne pouvait se défendre d'avouer aussi les craintes qu'il concevait sur sa solidité.

La Correspondance g'drde les traces de ce conflit entre les aflir mations de son cœur et les objections de sa raison :

(( Depuis que uous nous sommes dit que nous nous aimions, écrit-il, tu te demandes d'où vient ma réserve à ajouter : pour

toujours. Pourquoi? C'est que je devine Favenir, moi Tu

crois que tu m'aimeras toujours, enfant. Toujours? quelle présomption dans une bouche humaine. Tu as aimé déjà, n'est-ce pas, comme moi ; souviens-toi qu'autrefois aussi tu as dit : toujours. Mais je te rudoie, je te chagrine N'importe, j'aime

mieux inquiéter ton bonheur maintenant que de l'exagérer froidement, comme ils font tous, pour que sa perte ensuite te fasse souffrir davantage ; qui sait ! tu me remercieras peut-être plus tard d'avoir eu le courage de n'être pas plus tendre » (1).

Voilà ce que nous lisons dans la seconde lettre à Louise Colet le 7 août 1846 : il y avait à peine quatre jours qu'ils s'étaient donnés l'un à l'autre. Mais le sens de ces paroles n'est pas douteux : sa prudence restait une preuve nouvelle de sa tendresse; s'il suppliait la Muse de ne pas se laisser dominer par la volupté, « d'arracher son âme avec les deux mains et de marcher dessus pour effacer l'empreinte qu'il y avait laissée » (2), c'était encore par crainte de la voir souffrir un jour à cause de cet amour trop violent qui chaque jour poussait en elle des racines plus profondes. (( Ne m'aime pas tant, s'écriait-il, ne m'aime pas tant, tu me fais mal. Laisse-moi t' aimer, moi, tu ne sais donc pas qu'aimer trop ça porte malheur à tous deux; c'est comme les enfants que l'on a trop caressés étant petits, ils meurent jeunes; la vie n'est pas faite pour cela, le bonheur est une monstruosité, punis sont ceux qui le cherchent » (3). C'est donc le pessimiste en lui qui se débattait contre l'amoureux, corrigeait sa confiance trop facile et modérait ses élans. Il avait beau, pour le présent, se sentir physiquement et moralement très épris, d'avance il prévoyait toutes les circonstances, indépendantes de sa volonté, qui menaçaient de compromettre leur liaison ; alors, avec une ingénuité touchante, il s'excusait déjà des larmes qu'elle verse

(1) Corresp., 1, 11 '2 (4 août 1846).

(2) Ihid., J, 118 (9 août 1846).

(3) Ibid.

rait plus tard : « J'aurais voulu passer dans ta vie comme un frais ruisseau qui en eût rafraîchi les bords altérés et non comme un torrent qui la ravage; mon souvenir anr;iit fait tressaillir ta chair et sourire ton cœur (1). — Je me dis toujours que je vais faire ton malheur, que sans moi ta vie n'aurait i)as été troublée, qu'un jour viendra où nous nous séparerons, et je m'en indigne d'avance. Alors la nausée de la vie me remonte sur les lèvres et j'ai un dégoût de moi-même inouï et une tendresse toute chrétienne pour toi (2). — Tu ne m'aimerais pas, écrivait-il encore, j'en mourrais; tu m'aimes, je suis à te conseiller de t'arrêter))(3).

Mais elle n'était pas femme à distinguer entre de telles subtilités , ni à s'accommoder d'une passion aussi timide . Elle lui reprochait des mots à double entente qu'il laissait imprudemment échapper aux heures de tristesse, celui-ci par exemple : « Je voudrais ne t'avoir jamais connue )) (4). Pour ne point se méprendre sur la signification profondément mélancolique et très générale de cette phrase, il eût fallu plus de sagesse qu'elle n'en possédait; il essayait vainement de lui persuader qu'il n'en savait pas de pins tendre, de plus émue, de moins blessante. « Veux-tu, ajoutait-il, que je te dise la phrase que j'y mettrais en parallèle : c'en est une que j'ai poussée la veille de la mort de ma sœur, partie comme cri et qui a révolté tout le monde. On parlait de ma mère : « Si elle pouvait mourir ! » Toutes ces nuances délicates échappaient à son ardeur exigeante. Elle voulait des serments éternels, des protestations réitérées, des aveux enflammés, une possession absolue. Elle pleurait, en ayant bien soin de répandre quelques larmes sur son papie^^à lettres; et le pauvre Flaubert se désolait d'un chagrin dont il se croyait involontairement responsable (5), sans parvenir à la rassurer ni à la convaincre.

(1) Corresp., 1, 113 (7 août 1846).

(2) Ibid., I, 119 (9 août).

(3) Ibid., I, lia v7 août).

(4) Ibid., 1, 125 (12 août).

(5) « Je te fais soutfrir, pauvre chère amie ; mais peu»e»-tu que ce soit par

En somme, ils ne comprenaient pas Tamour de la même façon et lui-même, en essayant d'analyser le sentiment auquel il avait obéi d'abord, en était très vite arrivé à compliquer sa nature. La possession n'avait pas suffi à épuiser son désir, mais elle l'avait rendu moins impérieux. Et peu à peu, la chair étant satisfaite, il avait cherché dans leurs relations le principe d'une amitié plus intellectuelle, plus complètement dégagée de la passion vulgaire et des pauvretés sentimentales où elle menaçait de sombrer. Croyant à Louise Colet même conception de la vie que lui-même, une égale aptitude à juger de haut les situations et les événements, il lui parlait non comme à sa maîtresse, mais comme à la confidente la plus intime de ses pensées : c'était à ses yeux un degré supérieur, une forme plus pure et plus noble, de l'amour. Il lui écrivait par exemple cet aveu dépouillé d'artifice : (( Je voudrais faire de toi quelque chose de tout à fait à part, ni amie ni maîtresse; cela est trop restreint, trop exclusif; on n'aime pas assez son amie, on est trop bête avec sa maîtresse; c'est le terme intermédiaire, c'est l'essence de ces deux sentiments confondus » (1). Ne la jugeant « ni niaise, ni légère comme les autres » (2) il évitait soigneusement de la payer de mots et de promesses, en sorte que sa franchise, parfois un peu brutale, était encore une manière de lui rendre hommage. Son intelligence, sa culture d'esprit, sa qualité d'écrivain lui faisaient un peu oublier son sexe; ne la nommait-il pas de préférence la {( Muse » ? et ce qualificatif n'explique-t-il pas les longues dissertations philosophiques et littéraires dont ses lettres sont remplies? Mais c'était se méprendre gravement : elle restait femme et amoureuse avant tout; bien qu'avertie, elle voyait partout des allusions à ses propres sentiments, interprétait avec son

parti-pris, par plaisir, et que je ne soutire pas moi-même de savoir que je te fais souffrir ; ce ne »oiit pas des larmes qui me vieDuent à cette idée, mais des cris de rage plutôt, de rage contre la destiuée qui veut que cela soit, etc.. » {Corresp., II, 342; 1853).

(1) Corresp., l, 164 (28 septembre 1846).

{2j Ibid., I, 115 ("î août 1846).

cœur, non avec sa raison, et laissait à l'écart toute considrration autre que celle de sa passion soupçonneuse, intolérante et mesquine. Elle comprenait si peu qu'elle lui reprochait à tout propos de n'être pas sincère (1). « Les femmes, répliquait-il mélancoliquement, veulent qu'on les trompe. Elles vous y forcent et si vous résistez elles vous accusent » (2). Et il en arrivait à n'oser plus discuter, à peser ses paroles même les plus atTectueuses, même les plus insignifiantes. Chaque jour il renouvelait ses justifications, attristé et irrité à la fois de voir que malgré tous ses efforts elle souffrait justement d'une confiance sur laquelle il avait fondé, pour l'avenir, tout le honheur de leur liaison.

« Pourquoi, lui écrivait-il, ne veux-tu plus que je te dise que je t'aime? C'est au reste le sort des sentiments vrais de n'être pas crus? Si j'avais posé, menti, exagéré, tu n'aurais peut être pas en ce moment tous ces doutes qui te rongent. Je ne sais que te dire, j'ai peur à tout mot de faire saigner ton pauvre cœur sur lequel je pose le mien. Mais est-ce que j'ai l'air d'un homme qui ment! Si je ne t'aimais pas, est-ce que je t'enverrais des lettres comme les miennes où je te dis tout, tout? Mais non, je soignerais mon style, j'arrondirais une période » (3).

Et il ajoutait, précisant très bien le malentendu d'où provenaient toutes leurs querelles : « Si tu avais compté trouver en moi les aigreurs des passions adolescentes et leur fougue délirante, il fallait donc fuir cet homme qui s'est déclaré vieux d'abord, et, avant de demander à être aimé, a montré sa lèpre )).

Louise Colet a plus tard assez exactement rendu l'impression que de tels discours produisaient sur elle; quoique Flaubert satisfît bien mal ses caprices, elle se sentait d'autant plus attirée vers lui qu'elle se heurtait à un caractère différent du sien, à une sensibilité blasée, à une affection qui n'était pas celle de tout le monde. Elle a parlé de « l'ascendant moral » qu'il exer-

(1) Corresp., 1. 166 (!«' octobre 1846).

(2) Ibid., 1, 124 (12 août 1846j.

(3) Ibid., 178 (20 octobre 1846).

çait sur elle(i) et le mot paraît juste. En môme temps elle se trouvait certainement flattée de se voir traitée en femme supérieure; mais cela ne Tempêchait pas d'accabler à tout propos son amant de ses récriminations et de ses doléances.

Elle était jalouse des personnes qui rapprochaient, des autres femmes qu'il pouvait connaître, même des objets familiers auxquels il semblait attacher quelque importance (2). Gomme il ne lui avait rien caché de sa vie passée, elle se figurait — peutêtre avec vraisemblance — que certains souvenirs hantaient encore sa mémoire (3). Un jour, par hasard, elle fut mise sur la trace d'une certaine M'"* F qu'il avait rencontrée à Marseille en 1840, et sans doute pour le mettre à l'épreuve, elle lui fit part de cette découverte (4). Il fut pris aussitôt du désir d'écrire à cette dame ; mais avant d'envoyer sa lettre il crut devoir la lui faire lire. Elle se montra furieuse du procédé, le jugeant blessant pour sa dignité (5) ; pourtant trois semaines auparavant elle en avait usé de même à son égard, en lui communiquant les épîtres enflammées de Victor Gou-

(1) Lui, 5« édit, p. 21 etpassim. — Ailleurs (p. 12) : « Toarner daus le cercle de ses idées, m'y eufermer et m'ypiouger à me donner le vertij^e, telle était ma vie »; plus loin (p. 29) : « Sou intelligence qui me fascinait », Ailleurs encore (p. 61) : « ... sa belle ot chère image, agrandie par la solitude où 11 vivait... 11 n'avait pas, lui, de ces inquiétudes et de ces transports d'enfant. L'amour l'éclairait sans le brûler, etc. ».

(2) « Est-il possible que tu me reproches jusqu'à l'innocente affection que j'ai pour un fauteuil? Si je te parlais de mes bottes, je crois que tu eu serais jalouse » {Corresp., 1, 169; l^r octobre 1846).

(3) <( Je ne comprends pas toutes les peines que je te cause. Tu crois qu'une autre est encore dans mon cœur, qu'elle y est restée et que tu n'as fait que passer dans sou ombre. Oh! non pas, sois-en donc convaincue une fois pour toutes. Tu parles de ma franchise cynique; sois conséquente, crois-y à cette franchise; cela est vieux, bien vieux, oublié presque; à peine si j'en ai le souvenir. Il me semble que ça s'est passé dans l'âme d'un autre homme; celui qui vit maintenant, et qui est moi, ne fait que contempler l'autre qui est mort » {Corresp., I, 139; 27 août 1846). Voir aussi Corresp., 1, 114 (7 août) et 11, 296 et suivantes (août 1853).

(,4) Corresp., 1, 164 (septembre 1846).

(5) « Tu trouves, lui écrit Flaubert, qu'il y a à cela de l'indélicatesse envers toi? moi j'aurais cru plutôt le contraire. J'y aurais vu une marque de confiance peu commune. Je te dis : tiens, voila ce que j'ai aimé et c'est toi que j'aime, et cela te fait mal! Ma parole d'honneur, il y a de quoi eu perdre la tête » [Corresp., 1, 168; septembre 1846). Allusion à cet incident daus une poésie intitulée : Orgueil, datée 1847 [Ce qui est du?is le cœur des femmes, page 91).

sin (1), et six ans plus tard elle recommençait spontanément avec les lettres d'Alfred de Musset.

En 1853, il eut la malencontreuse idée de lui soumettre les notes de son voyage en Orient. 11 s'y trouvait un récit minutieusement et très crûment détaillé (2) de sa visite chez une courtisane du Caire, Ruchouk-Hanem. A peine eut-elle parcouru le fragment qu'elle lui fit une nouvelle scène de jalousie rétrospective, dont la Correspondance nous fait entendre l'écho :

(( Pourquoi ce petit monopole du sentiment, lui répondit-il ; tu es jalouse du sable sur lequel j'ai posé mes pieds sans qu'il m'en soit entré un grain dans la peau, tandis que je porte au cœur une large entaille que tu y as faite » (3)?

Ses reproches étaient d'autant moins excusables qu'à l'inverse jamais il ne s'était inquiété des amants qui l'avaient précédé ou qu'elle pouvait avoir encore (4). Pour la convaincre que sa discrétion et sa confiance n'étaient pas preuves d'indifférence, il s'efforçait de lui faire comprendre « que le corps n'est pas tout dans l'amour et qu'on peut adorer une femme et aller chaque soir chez les filles )) (o). Moins qu'aucune autre elle était capable d'accepter une telle opinion : toujours les susceptibilités du cœur, « ce pauvre cœur, disait Flaubert, ce bon cœur, ce charmant cœur qui est toujours là même chez les plus hautes, même chez les plus grandes » (6), dictaient son jugement et sa conduite.

Après quelques années l'équivoque s'accentua d'autant plus que leur liaison, même par son côté purement physique, devint pour lui l'occasion d'une nouvelle déconvenue. Non seulement l'amour qu'il avait rêvé comme un abandon délicieux et une

(1) Corresp., I, 135 (24 août 1846); 160 (22 septembre) et passim.

{2) Je tiens le fait de M. Franklin-Grout, qui s'occupait récemment de recopier les notes prises au crayon, et à ce propos m'a incidemment parlé en ce sens du fragment concernant Ruchouk Hanem.

(3) Corresp.y II, 181 (1853). « Elle est étrange cette femme, disait plus tard Flaubert. C'est elle qui a toujours été infidèle et c'est elle qui est jalouse. » (Happorté par Félix Frank, op. cil.)

(4) Corresp., I, 178 (20 octobre 1846).

(5) Corresp., I, 149 (4 septembre 1846).

(6) Ibid,, I, 164 (septembre 1846).

communion sincère, trompait son attente, mais leurs étreintes les plus passionnées lui laissaient toujours une impression douloureuse de tristesse et de vide : la possession n'avait apporté aucun soulagement à sa solitude morale ; au contraire il avait acquis très vite la certitude que le plaisir de la chair reste toujours impuissant à rapprocher les cœurs. On connaît les jolis vers de Sully-Prudhomme :

Vos caresses ne sont que d'inquiets transports. Infructueux essais d'un pauvre amour qui tente L'impossible union des âmes par les corps,

et l'on sait que cette forme particulière d'isolement est devenue la base philosophique de plusieurs romans de Maupassant (1 ) . Elle apparaît déjà dans Madame Bovary et dans l'Education : mais surtout elle est formulée dans la Correspondance, à une époque où il n'est pas douteux que Flaubert exprime en termes généraux un sentiment personnel et une souffrance encore actuelle. Nous lisons par exemple en 1851, dans une lettre à sa mère, des phrases comme celle-ci : « D'un homme à un autre homme, d'une femme à une autre femme, d'un cœur à un autre cœur, quels abîmes! » (2). Et ailleurs ces lignes plus caractéristiques : (( Entre deux cœurs qui battent l'un sur l'autre il y a des abîmes ; le néant est entre eux, toute la vie et le reste. L'âme a beau faire, elle ne brise pas sa solitude; elle marche avec elle, on se

sent fourmi dans un désert, et perdu, perdu ! » (3).

Dès lors, cette désillusion venant s'ajouter aux autres, quoi d'étonnant s'il a de plus en plus négligé, à l'encontre de Louise Colet, les formes et les rapports habituels de la passion pour accorder une importance chaque jour plus considérable à la simple amitié : c'était à ses yeux le seul moyen possible d'assurer la durée et l'harmonie de leur liaison puisqu'aussi bien celle-oi était troublée aussitôt que la passion entrait en jeu. Il ne ccssîiit dans chacune de ses lettres de la mettre en garde

(1) Voir René Caaat, De la Solitude morale, etc., p. 24 et suiv.

(2) Corresp., Il, 37 (9 février 1851).

(3) Ibid., Il, 100 (1852).

contre les exagérations de sa sensibiliU', de combattre la partialité de ses appréciations. Et il résumait très exactement l'idéal qu'il avait poursuivi en elle, lorsqu'il lui écrivait : « Si je l'ai plus, ei surtout ^\ns prof ond€?nent aimée que toute autre (tâche de comprendre ce mot prof ondément) , c'est qu'il m'avait semblé que tu étais moins femme qu'une autre ; toutes nos dissidences ne sont jamais venues que du côté féminin. Hève là-dessus, lu verras si je me trompe. Je voudrais que nous gardassions nos deux corps et n'être qu'un même esprit, comprends-tu que ceci n'est pas de l'amour mais quelque chose de plus haut, il me semble, puisque ce désir de l'âme est pour elle presque un besoin même

de vivre, de se dilater, d'être plus grande (1 ) — J'avais cru

que tu me tiendrais compagnie dans mon dmc, et qu'il y aurait autour de nous un grand cercle qui nous séparerait des autres; mais il te faut à toi des choses normales et voulues ; je ne suis pas comme un amant doit être. En effet, peu de gens me trouvent comme un amant doit être, il te faut des preuves, des faits. Tu m'aimes énormément, beaucoup, plus qu'on ne m'a jamais aimé et qu'on ne m'aimera : mais tu m'aimes comme une autre m'aimerait, avec la même préoccupation des plans secondaires et les mêmes misères incessantes (2)... — Nous eussions mis tout sexe, toute décence, toute jalousie, toute politesse à nos pieds, bien bas, pour nous en faire un socle, et montés sur cette base nous eussions ensemble plané au-dessus de nous-mêmes. Aucun accident ne peut déranger une harmonie qui comprend en soi tous les cas particuliers. Dans un tel amour d'autres amours même auraient pu tenir. Il eût été tout le cœur (3) ».

Mais cette façon d'aimer qui, de son aveu même, « n'élail pas celle de tous les amants », ne pouvait convenir à la Mus(\ Ses plaintes continuelles attristaient Flaubert et par mille exigences ridicules et insupportables, où sa « personnalité féini-

(1) Corresp., II, 185 (1853).

(3) Corresp., II, 398 (1854). Cette deruiëre citation est extraite de la dernière lettre adressée à Louise Colet que contient la Correspondance.

nine » se manifestait au grand jour, elle semblait encore s'ingénier à l'agacer davantage.

Incapable de dégager ses sentiments de l'idée de la possession, elle l'avait dès les premiers temps supplié de venir habiter Paris (1) ; et malgré son refus très net, elle n'en continua pas moins de le persécuter à ce sujet (2). Cependant, quand il allait y passer quelques jours, elle surveillait si bien ses moindres mouvements que pour conserver un peu de liberté il en était réduit à ne plus circuler qu'en fîacre et les stores baissés, par peur de la croiser au détour d'une rue. Lorsqu'elle pressentait sa venue, elle rôdait aux abords de la gare Saint-Lazare et le poursuivait de ses cris jusque sur les quais (3). Apprenait-elle qu'il dînait au café de Paris ou aux Provençaux, elle envahissait le restaurant comme une furie, au risque de se heurter à des convives du sexe masculin, qui lui éclataient de rire au nez (4). Le plus souvent leurs rendez-vous se donnaient à Mantes, c'est-à-dire à moitié chepiin entre Paris et Rouen (5). Une ou deux fois par mois Flaubert allait l'y rejoindre; mais ces rapides voyages, dont il se faisait fête au début, devinrent bientôt autant de corvées, tant elle savait s'y montrer peu aimable (6). Elle avait souhaité qu'il lui écrivît chaque jour;

(1) « Nous sommes destinés à nous voir rarement », écrivait déjà Flaubert le 7 août 1846 {Corresp., I, 112). De même le 10 août (p. 121) : « Ménage tes cris, ils me déchirent. Que veux-tu faire ? Puis-je tout quitter et aller vivre à Paris? C'est impossible ». — De même encore, Corresp., I, 143 (1« septembre 1846).

(2) Par exemple : Corresp., I, 151 (10 septembre 1846) : « Oh! je t'en prie, je t'en conjure, ne m'accuse jamais de ne pas te voir plus souvent. Est-ce que c'est ma faute? w — et, page 152 (14 septembre) : « Tu m'envoies encore ce inatin des choses passablement dures. Tu veux que je m'y fasse : c'est ma ration quotidienne maintenant. Parle-moi donc d'autre chose, au nom du ciel, au nom de moi puisque tu m'aimes, que de venir à Paris. On dirait que c'est un parti pris chez toi de me tourmenter sans cesse avec ce refrain m.

(3) Rapporté par M. Du Camp Souv. littér., II, p. 263.

(4) ma.

(5) 11 est fait allusion à ces rendez-vous dans plusieurs de ses poésies, dont les descriptions s'appliquent très exactement au paysage de Mantes et des environs. Je signalerai eu particulier : Soir d'été {Ce qui est dans le cœur des femmes, p. 62). — Paysage d amour (Ce qu'on rêve en aimant, 1 vol. in-8, Lib. Nouvelle, 1854, pages 63 et 64).

(6) Corresp., I, 145 (5 septembre 1846) par exemple : « Moi qui m'attendais que tu allais m'embrasser pour Tidée que j'ai eue de notre voyage à Mantes, ah ! bien

mais,, n'ayant jamais pu soulTrir aucune obligation, il répondit : « L'idée que tu le veux m'empêchera diî le faire» (1) et cet acte d'indépendance assez naturel fut l'occasion de nouveaux griefs. D'ailleurs, pour une Muse, elle manifestait parfois des caprices étrangement bourgeois : n'insistîut-elle pas pour lui voir prendre le matin « une tartine de beurre et du café au lait, en lisant les journaux » (2). Il se contentait d'en rire. Mais d'autres fois ses exigences portaient la discussion sur un terrain plus brûlant : elle voulait par exemple le forcer à publier (3), elle lui vantait le succès, l'argent (4), tout ce qui était propre à contrarier son amour désintéressé du travail. Enfin elle mit le comble à son indiscrétion en voulant se faii-e présenter par lui à M-^^ Flaubert. Cette ambition semble lui avoir été particulièrement chère, puisqu'après une première tentative, en ISiG (o), elle revint à la charge en 1853. Cette fois son insistance fut telle qu'il se vit contraint de lui dire nettement sa façon de penser : (( Puisque tu ne me caches rien, ce dont je t'approuve, moi je ne te cache pas que cette idée me paraît un tic chez toi ; tu veux établir entre des affections de nature différente une liaison dont je ne vois pas le sens et encore moins l'utilité. Je ne comprends pas du tout comment des politesses que tu me fais à Paris engagent ma mère en rien (G). Tu viens sans propos réentamer une chose irritante, une chose qui m'est antipathique;... Je trouve ta persistance dans cette question étrange. Me deman-

oui! Ta me reproches déjà d'avance de n'y pas rester plus longtemps. Et si je ne l'avais pas eue, cette idée, si l'occasion ne s'était pas présentée, qu'est-ce donc que tu dirais? ma foi, tant pis, je m'y perds ».

(3) Corresp., 1, 121 (10 août 1846).

(4) Corresp., I, 125 (12 août 1846).

(5) Corresp., I, 150 (5 septembre 1846) : « Ma mère s'en apercevrait (de leur liaison) qu'elle ne m'en parlerait pas... C'est pour toi que je t'ai dit de ne pas venir, pour ton nom, pour ton honneur, pour ne pas te voir salie par les plaisanteries banales du premier venu, pour ne pas te faire rougir devant les douaniers qui se promènent le long du mur, pour qu'un domestique ue te ricane pas au visage; mais tu n'as pas compris? Non, rien? Allons c'est bien, n'en parlons plus ».

(6) Corresp., Il, 336 (1853). ,

der toujours à connaître ma mère, à te présenter chez elle, à ce qu'elle vienne chez toi, me paraît aussi drôle que si celle-ci voulait à son tour que je cessasse de te fréquenter » (1)...

C'était exprimer en termes modérés une colère légitime et en même temps souligner comme il convenait le mauvais goût de la proposition. Aussi bien ce désir de Louise Golet fut-il pour beaucoup dans leur rupture, qui suivit d'assez près la lettre dont on vient de lire un fragment.

Flaubert se trouvait à bout de patience; cette tyrannie mesquine prolongée depuis huit ans n'avait pu s'exercer qu'aux dépens de son affection primitive. Les faits qui viennent d'être rapportés sont des exemples entre mille semblables dont la Correspondance contient le détail. Le caractère fantasque et violent de la Muse provoquait des scènes perpétuelles ; de la part de Flaubert il y avait sans doute un peu d'injustice à refuser toute concession (je ne parle pas de la dernière) et quelque égoïsme à vouloir lui imposer sa façon très spéciale de comprendre l'amour tout en s'obstinant à ne rien accepter de la sienne. Mais à supposer que ces torts réciproques pussent être écartés et qu'aucun dissentiment d'ordre passionnel ne les eût séparés, il restait encore entre eux d'autres motifs de désaccord qui n'étaient pas d'une moindre gravité.

L'identité de leurs vocations avait beaucoup contribué à faire naître entre eux la sympathie. Nous savons déjà que la rencontre de goûts littéraires analogues aux siens est souvent la principale raison des amitiés de notre auteur. Cette fois l'écrivain étant femme, et jolie femme, la sympathie était devenue de l'amour. Or il se trouva que leurs idées d'Art différaient aussi radicalement que leurs caractères : sur ce terrain-là, comme ailleurs, l'entente était impossible.

Il est difficile de s'étendre sur ce sujet, car il faudrait pour en traiter utilement suivre le texte des œuvres de Louise Colet,

Corresp., H, 372 (1853), et passim.

ou tout au moins en citer de nombreux fragments. Un (wposé rapide suflira peut-être à expliquer en quoi sa poétique s'o|)posait à l'esthétique de Flaubert.

C'était avant tout la poétique d'une femme romanescpie et sentimentale ; nulle part, mieux que dans ses vers, ne s'est manifestée cette (( tendromanie féminine » dont il lui reprochait de garder jalousement le monopole (1). Ladéclamîition larmoyante et l'émotion personnelle semblent les formes ordinaires de son inspiration. Elle a chanté l'amour sous tous ses aspects, d'abord l'amour maternel pour lequel elle a su trouver des accents vraiment convaincus (2); puis l'amour charnel, avec un sensualisme parfois choquant (3) ; enfin l'amour romantique, considéré comme la suprême ivresse de l'âme, comme la plus grande révélation du divin et de l'infini :

Aimons donc, aimons donc, l'amour ennoblit l'être, Aimer, c'est ici-bas tout sentir, tout connaître,

C'est aspirer plus haut.

Combien peu, rencontrant ce bonheur sur la terre, Ont compris ton vrai sens, ineffable mystère,

Énigme ou Divin mot (4).

La moitié de ses œuvres est sur ce ton et exprime des idées de cette trempe. Seul but de sa vie, résumant le rôle qu'elle se croyait assigné ici-bas, l'amour lui apparaissait à la fois comme la consolation de ses douleurs, le soutien de ses défaillances et le ressort de ses ambitions (5). Du jour où ce sentiment lui

(1) Corresp., H, 204 (1853).

(2) Voir par exemple, le Chant des vaincus, pages 167. 185; — Ce qu'on rêve en aimant, p. 53, 97, etc.. — Ce qui est dans le cœur des femmes, p. 29.

(3) Par exemple ; Après avoir vu des tableaux vivants (Ce qui est dans... etc.). Voir à ce propos Cuvillier Fleury, Études historiques et littéraires, tome II, p. 183.

(4) Ore felici (janvier 1845) dans le Chant des vaincus, p. 35.

(5) Si mes larmes tarissent vite.

Si je souris quand j'ai pleuré; Que le monde accoure où m'évite; Si mon cœur n'est jamais navré,

Cest que je porte dans mon âme Un rayon que rien ne pâlit; De sa lumière et de sa flamme Tout s'éclaire et tout s'embellit

avait été révélé, son existence entière avait pris une signification nouvelle et s'était parée de joies inépuisables. En un mot Tamour humain revêtait à ses yeux exactement l'importance que Flaubert, de son côté, attribuait à l'adoration de la Beauté pure et au culte de l'Art pour l'Art : elle faisait si mal la différence entre les deux termes que tantôt il lui arrivait de les confondre, tantôt elle sacrifiait sans scrupule les exigences de l'Art aux satisfactions de l'amour. Prenant juste le contrepied d'une théorie que nous verrons développée dans la Correspondance, elle estimait qu'il suffit d'éprouver soi-même une passion sincère pour être capable d'exprimer les émotions ressenties par tous, et que les meilleurs peintres de l'amour seront toujours ceux qui ont le plus profondément aimé. Sa facilité abondante et verbeuse, si souvent blâmée par Flaubert, engageait cette éternelle amoureuse à répéter pour son compte le mot de Musset : a le cœur seul est poète ». Aimer et chanter, elle mêlait les deux actions, croyant volontiers la poésie faite pour calmer à la fois les tiraillements de la chair et les désirs de l'âme (1). Un de ses ouvrages contient cette profession de foi : (( Ceux qui s'inspirent de leur individualité, des passions qu'ils ont ressenties et de l'étude des grands maîtres, sans imitation servile et seulement comme on recherche une atmosphère vivifiante, ceux-là arrivent tard, mais leur place se fait glorieuse et durable » (2). Nulle part nous ne constatons chez elle ce dédou-

Ce rayon c'est toi, mon amour...

{Ia rayon intérieur^ 1852. Ce qui est dans ..., page 1.) — Ailleurs :

« Toujours triste, toujours? C'est que tu n'aimes pas,

L'amour est un rayon qui fond toutes les ombres.

Une onde dilatant les âmes les plus sombres.

Une saveur du ciel qu'on sent dès ici bas. (Stances, 1849. Ce gui est dans le cœur..., p. 41). — Voir encore Le Chant des vaincus, p. 17 : Comment nous vient Vamour; — ihid., p. 69 : Le vrai bonheur', — ibid., p. 109 : Passion, etc.

(1) « Oh ! non, tu n'aimes pas si tu ne chante plus, Si tout n'est pas en toi flamme, élan, poésie.

Si devant la beauté désirée et choisie

Tour à tour lyre, sens et cœur ne sont émus » {Stances, 1849, Ce qui est dans... p. 41). Voir aussi, dans les Fleurs du Midi, p. 17, la pièce intitulée Enthousiasme.

(2) Préface aux Quatre poèmea couronnés par l'Académie (in-32, Lib. Nouv., 1855).

blement de la personnalité que Flanherl jugeait nécessaire à l'Artiste pour arriver à une représentation vraie, générale et impassible de la vie. Bien éloignée de chercher à refouler au second plan ses impressions de femme mélancolique, jalouse, violente ou caressante, elle en faisait l'unique point de départ et la matière de son effort poétique; et, par une conclusion logiquement déduite et conforme à son caractère, elle finissait par déclarer l'Art une fiction stérile, l'œuvre d'art une création fausse et relative, qui en interprétant les sentiments humains atténue toujours leur force expressive, et ne peut donner qu'un pâle reflet de la réalité.

Tu me dis : « aime l'Art, il vaut mieux que l'amour.

Pour que le cœur devienne une immortelle chose, 11 faut qu'en poésie il se métamorphose »... Et moi je te réponds : La langue du poète Ne rend du sentiment que l'image incomplète ; Concevoir le désir, goûter la passion Nous fait dédaigner l'Art et sa création ; Formuler des pensers dont notre esprit s'enivre, Ce n'est que simuler la vie. Aimer, c'est vivre, C'est incarner le rêve et sentir les transports Dont l'Art ne peut donner que des emblèmes morts

Oh ! ne t'es-tu pas dit, du réel t'enivrant :

La Beauté seule est belle et Tamour seul est grand,

Et n'as-tu pas senti combien sont imparfaites

Toutes les œuvres d'art que les hommes ont faites? etc. (1 )

Ces vers font entendre l'écho très exact des discussions littéraires qui à chaque instanl s'élevaient entre elle et Flaubert. C'était une lutte incessante pour savoir auquel il convenait d'attacher le plus grand prix, du cœur ou de l'esprit, de l'Art ou de l'amour. Encore ne s'agissait-il point seulement de divergences purement théoriques; étant donnés leurs rapports d'intimité, la question prenait pour eux un intérêt tout immédiat. Je ne sais si le fragment précédent fut adressé par elle

(1) Uàrt et ramour, 1846 {Ce qui est dans le cœur des femmes).

à son amant : la date de ce poème rend la supposition vraisemblable. En tous cas, en d'autres passages, il n'est pas douteux qu'elle ait voulu faire des allusions directes à leur liaison. Un point de vue aussi étroit, aussi positif, s'il l'empêchait de raisonner impartialement, était en outre trop contraire aux habitudes d'esprit de Flaubert, pour qu'il se sentît disposé à se départir, même un moment, de la rigueur de ses convictions : ainsi posé sur un terrain personnel, le problème selon lui était résolu d'avance. De là tous les reproches dont est semée la Correspondance, sur l'abus constant que la Muse fait de son mo\^ sur sa fâcheuse tendance lyrique, et sur la limitation de son système poétique. Quoique les réflexions de notre auteur semblent souvent dépasser Louise Colet, c'est elle, cependant, qui se trouve visée en première ligne. La plupart des citations rapportées aux chapitres précédents, et par lesquelles nous avons vu se traduire son horreur pour la littérature personnelle et sentimentale, sont extraites des lettres à sa maîtresse ; ce n'est pas une simple coïncidence : en suivant le contexte on observe presque toujours qu'elle a elle-même provoqué dételles réflexions soit par ses œuvres, soit par des propos échangés dans une conversation antérieure. Il blâme, par exemple, l'invincible manie de poétisation qui fausse le jugement des femmes (1); mais dans une autre lettre, il spécifie nettement que cette critique s'adresse à elle (2). Ailleurs il se moque, sans préciser, de tous ceux qui parlent de leurs amours envolés, de la tombe de leur mère, de leur père, de leurs souvenirs bénis, (( baisent des médailles, pleurent à la lune, délirent de tendresse en voyant des enfants, se pâment au théâtre et prennent un air pensif devant l'océan, tous farceurs et triples saltimbanques

(1) « Ce que je leur reproche surtout (aux femmes en général), c'est leur besoin de poétisation, etc. » {Corresp., II, 95 et suivante; 1852).

(2) « Si tu savais combien de fois j'ai souffert de cela en toi, combien de fois j'ai été blessé de la poétisation des choses quej'aimais mieux à leur état simple, etc.. » {Corresp., H, 76; 1852). Ailleurs : « Il faut toujours pour les femmes que le beau se rattache à quelque chose, à un but, à une question pratique : elles écrivent pour se satisfaire le cœur, non par attraction de l'art. Je sais très bien que ce ne sont pas là tes idées, mais ce sont les miennes » {Corresp., I, 131 ; 16 août 1846).

qui font lo saut du tremplin sur leur propre cœur pour atteindre à quelque chose » (1). Il serait facile de mettre en regard de cette phrase toute une liste de poésies composées par Louise Colet. En vain elle lui avait avoué, certain jour, quelle commençait à s'apercevoir que mettre en Art ses sentiments personnels était un signe de faiblesse. Cette opinion à laquelle, tout surpris, il avait applaudi des deux mains (2), se trouvait en pratique à chaque instant démentie. Incapable de dominer ses impressions et de les renfermer en elle, elle continuait, selon les variations de son amour, à exalter tantôt la joie de vivre, tantôt le malheur de sa destinée. Aucune sérénité, aucune résignation n'était possible à ce caractère toujours soumis aux émotions du moment : son inquiétude, ses tristesses affligeaient Flaubert, qui aurait voulu lui faire partager son calme et son détachement philosophique en Taidant à « reléguer son cœur dans Tarrière-boutique ». Pour y parvenir, il s'efforçait d'exalter son orgueil, d'aviver son individualisme, de lui inculquer la religion de l'Art pour l'Art au degré où il la professait luimême, estimant qu'une croyance de ce genre pouvait seule triompher des autres et lui éviter toute désillusion, à condition d'être exclusive et d'occuper tout l'horizon de ses yeux (3).

« Poésie oblige, lui disail-il. Elle oblige à nous regarder toujours comme sur un trône, et à ne jamais songer que nous sommes de la foule et nous y trouvons mêlés. Laisse donc là ton sexe, comme ta patrie, ta religion et ta province : on doit être âme le plus possible (4). Laisse là les Enault et autres

(1) Corresp., II, 83 (1852).

(2) CojTesp., lî, 75 (1852).

(3) « Il faut que je te gronde d'une chose qui me choque et qui me scandalise, écrivait Flaubert au début de leur liaison ; c'est du peu de souci que tu as maintenant de l'Art... Comment peux-tu lui comparer un amour de la terre, préférer l'adoration d'une beauté relative au culte de la vraie? « (Corresp., I, 152; 10 septembre 1846). Ailleurs : « Aime TArl plus que moi; cette affection-là ne te manquera jamais. Ni la maladie ni la mort ne l'atteindront » {Corresp., I, 145; 3 septembre 1846). Ailleurs encore : « Aimons-nous donc en l'Art comme le» mystiques s'aiment en Dieu et que tout pâlisse devant cet amour; que toutes les autres chandelles de la vie, qui toutes puent, disparaissent devant ce grand soleil » {Corresp., Il, 286; 1853), etc.

[critiques] ! qu'est-ce que ça te fait, son salut? f.... moi toutes ces canailles-là à la porte quand ils se présenteront.. Les contractions de leurs vengeances faisant saillies en petits articles, les petites calomnies n'auront jamais la consistance et la persistance de ta musculature poétique. La tour d'ivoire, la tour d'ivoire, et le nez vers les étoiles! (1) — 0 femme, femme, sois-le donc moins !... Ne nous lamentons sur rien. Se plaindre de tout ce qui nous afflige ou nous irrite, c'est se plaindre de la constitution même de l'existence. Or nous sommes faits pour la peindre, nous autres, et non pour la chanter » (2).

On comprend mieux à présent pourquoi nous trouvons, dans cette admirable Correspondance qui va de 1846 à 1854, l'expression la plus complète des théories d'Art de Flaubert. Leurs divergences littéraires nous ont valu ces lettres si pleines d'enthousiasme et de conviction. Il avait d'ailleurs très clairement jugé les qualités et les défauts de sa maîtresse ; s'il est vrai parfois que la passion faussât son sens critique, et lui fît admirer des poèmes que nous ne lisons plus aujourd'hui sans ennui, du moins il avait bien deviné les contradictions inhérentes à sa nature poétique. A côté de la sentimentalité répandue dans la plupart de ses œuvres, il avait découvert en effet une vigueur d'expression toute masculine, un talent descriptif incontestable, un souci indéniable de la vérité objective, pour tout dire des aptitudes très sérieuses à la représentation artistique qu'il essayait lui-même de réaliser. En fait, trois des poèmes de la Muse : la Paysanne, la Servante et l'Acropole d'Athènes, nous paraissent manifester plus spécialement ces qualités; et il est remarquable de constater que tous trois datent précisément de l'époque de leur liaison (3). Faut-il y voir le résultat d'une influence exercée par notre auteur? c'est assez vraisemblable.

(1) Corresp.y II, 247 (1853),

(2) Corresp.y II, 128. Comparez ibid., p. 62 (1851) : « Prends la vie de plus haut, monte sur une tour, alors tu ne verras plus rien que l'éther bleu tout autour de toi. Quand ce ne sera pas du bleu, ce sera du brouillard — qu'importe si tout y disparaît noyé dans une vapeur calrae? »

(3) L'Acropole d'Athènes, août 1853 (modifié eo 185i et couronné à cette date par l'Académie) ; La Paysanne, 1853 ; La Servante, 1854.

Il mettait une telle violence dans laflirniation de ses principes que ceux-ci, à la longue, pouvaient bien produire leur eiïet. Hln tous cas il reste certain que ces trois poèmes furent successivement composés sur ses conseils, corrigés par lui, et que pendant leur exécution il tint, si l'on peut dire, la main à tous les écarts où sa personnalité débordante menaçait d'entraîner la Muse (1).

Dès le début il s'était attaché à développer ses facultés descriptives, à combattre au contraire les tendances opposées. « La nature s'est trompée, lui disait-il, en faisant de toi une femme. Tu es du côté des mâles (2). — Ecoute bien ceci et médite-le : tu as en toi deux cordes, un sentiment dramatique, non de coups de théâtre, mais d'effets, ce qui est supérieur — et une entente instinctive de la couleur, du relief (c'est ce qui ne se donne pas, cela) ; ces deux qualités ont été entravées et le sont encore par deux défauts dont on t'a donné l'un et dont l'autre tient à ton sexe : le premier, c'est le philosophisme, la maxime, la boutade politique, toute cette bavure qui vient de Voltaire et dont le père Hugo lui-même n'est pas exempt. La seconde faiblesse, c'est le vague, la tendromanie féminine. Il ne faut pas, quand on est à ton degré, que le linge sente le lait. Coupe-moi donc cette verrue montagnarde, et rentre, resserre, comprime les seins de ton cœur, qu'on y voie des muscles et non une glande » (3).

C'était là une observation fort juste. Mais la Muse n'était faite ni pour comprendre, ni pour suivre de tels conseils. Quand

(1) Voir par exemple une lettre importante à ce sujet : Corresp., II, 200 et suivante3 (1853), relative à la Paysanne. Sur r Acropole d'Athènes, cf. ibid., 208; sur la Servante, cf. ibid., 264-288 et suiv., 341 et passim. — La pièce à laquelle il est fait allusion Corresp., II, 114, a pour titre : Les résidences royales, datée 15 juin 1852 (Ce qui est dans le cœur...,^ 15). Celle indiquée ibid., p. 127 est la Place Royale (Ce gui est dans..., etc., p. 15) qui parut dans le Pays en 1852. Eufln Flaubert {Corresp., Il, 97) lui donne son avis sur un sonnet intitulé Le Printemps (1852) qu'on trouvera dans le même recueil, p. 31. Il est d'ailleurs certain que la Correspondance ne peut donner de l'innuence de Flaubert sur le talent de la Muse, et des corrections exécutées par lui, qu'une idée fort incomplète.

(3) Corresp., II, 204 (1853).

il proclamait devant elle la supériorité de FArt sur l'amour, avouait que la beauté de la forme était son unique souci et déclarait s'inquiéter plus d'un vers que d'un homme (1), elle songeait amèrement que par ces paroles il lui refusait à elle-même la première place dans son cœur. Elle interprétait comme des injures personnelles ses paradoxes artistiques et jugeait la sincérité de son amour d'après l'intransigeance farouche de ses opinions littéraires (2). C'est bien la preuve définitive qu'elle confondait les deux choses, alors que lui s'épuisait à dresser entre elles une infranchissable barrière. Aucune conciliation n'était possible en cette matière, parce qu'une femme amoureuse ne supportera jamais une rivale plus aimée qu'elle, fût-ce une idée, une chimère, une abstraction, un mot. Ce désaccord fondamental éclata presque dès le premier jour; toutes les divergences partielles qui viennent d'être signalées ne firent que s'accentuer davantage au cours des années. Le rêve de Flaubert, faire de sa maîtresse « un hermaphrodite sublime » (3), était d'avance condamné à un échec, car il supposait des conditions sinon théoriquement irréalisables, du moins au cas particulier absolument contraires au caractère de Louise Golet, à son tempérament physique et à son tour d'esprit.

Ainsi non seulement il n'a rien pris à la Muse de ses idées littéraires : mais par contraste, se heurtant sans cesse à des manières de voir opposées aux siennes, il n'a pu au contraire que s'attacher davantage à celles-ci et les affirmer plus énergiquement. N'avait-il pas sous les yeux un résumé vivant des tendances artistiques que, d'instinct, il réprouvait? Malgré ses dénégations, elle ne cessait de rechercher avant tout le succès, les acclamations bruyantes; elle étalait partout dans ses œuvres son moi et sa compréhension subjective du monde,

(1) Corresp., I, 141 (26 août 1846).

(2) «< Tu me parles de mes goûts exclusifs en littérature qui auraient dû te faire deviner ce que je suis en amour. Je cherche vainement ce que cela veut dire » {Corresp.t 1, 124; 12 août 1846).

(3) Corresp., II, 397 (avril 1854).

sans souci de sa dignité et sans aucun respect du Beau. En appréciant en elle des qualités latentes, il était bien forcé de constater du même coup les fâcheuses habitudes qui empêchaient la mise en valeur de ces qualités; cette découverte était en quelque sorte la justification de sa propre conduite. L'isolement dans lequel il se renfermait lui-même, le détachenkînt dont il tirait vanité, tout cela manquait à cette femme; et il avait de bonnes raisons pour croire que moins exclusivement préoccupée d'elle-même, moins rapprochée de la foule, planant plus haut au-dessus des passions vulgaires et des satisfactions matérielles, elle eût été capable d'imprimer à ses poésies une vérité plus solide, une Beauté plus impassible. De sorte que, loin d'être tenté de se ranger à son avis, il n'en était que plus disposé à ne se départir en rien de son attitude.

Leurs relations n'offrent donc qu'un intérêt très médiocre pour l'étude de sa formation intellectuelle. Lorsqu'on connaît la divergence profonde de leurs opinions, aucun doute ne peut subsister sur ce point (i). Contrairement aux prévisions de Pradier, ce fut le débutant qui donna des conseils, et peut-être modifia les aptitudes naturelles de la Muse. Mais toute supposition inverse serait contraire au bon sens, et démentie à priori par la valeur respective de leurs œuvres.

(1) A plus forte raison est-il invraisemblable de supposer que de 1832 à 1854 la Muse ait pu en quoi que ce soit contribuer à l'élaboration de Madame Bovary. Cette opinion a été émise devant moi par M^e Bissieux, fille de Louise Colet. M"»« Bissieux prétendait en effet que les lettres de sa mère à Flaubert contenaient en plus d'un endroit des exemples de corrections apportées par elle au texte du roman, des discussions relatives au plan, au caractère des personnages, etc.. Elle allait jusqu'à prononcer le mot de collaboration. C'est une affirmation que je n'ai pu contrôler, beaucoup de ces lettres ayant été détruites. Mai» M"* Franklin-Grout, qui en a eu connaissance, n'y a rien trouvé de semblable. Si les dires de W"^*^ Bissieux étaient fondés, les réponses de Flaubert à sa maîtresse feraient au moins allusion à des conseils ou à des observations de ce genre : or elles sont muettes à cet égard : Flaubert parle souvent à la Muse de son travail : jamais il ne lui soumet explicitement une difficulté. M. Paul Mariéton, qui possède d'autres lettres inédites de Flaubert à Louise Colet et compte les publier quelque jour, m'autorise à affirmer qu'elles ne renferment pas davantage trace de cette prétendue collaboration. J'ajoute qu'à mon sens la question n'est même pas défendable.

Il reste, pour terminer, à décrire brièvement les dernières phases de leur liaison. Elle fut une première fois interrompue de 1849 à 1851, et cette rupture y distingue deux étapes d'un caractère assez différent. Qui la provoqua? Nous ne le savons pas au juste. M. Du Camp semble n'y être pas demeuré étranger et sa sollicitude dévouée pourrait bien, en l'occasion, avoir été assez indiscrète. Cependant, quelque rôle qu'il ait joué, les événements lui donnaient en partie raison (1). En lisant la Correspondance on constate aisément qu'au bout des deux premières années, Louise Colet avait déjà épuisé toute la patience dont Flaubert était capable. Il cessa de lui écrire à partir de janvier 1848, se bornant à l'aller voir une ou deux fois soit à Paris, soit à Mantes. Puis, en octobre 1849, il partit vers l'Orient, sans même se déranger afin de lui dire adieu. Visiblement il redoutait la scène de larmes qu'elle n'aurait pas manqué d'essayer pour le retenir ; il craignait aussi de sentir son désir se ranimer en face d'elle, et de n'être pas assez fort pour résister à son attrait (2).

11 ne lui écrivit pas une seule fois pendant son voyage (3). L'éloignement eut bientôt calmé son irritation : mais en même

(i) La preuve de l'interveutioa de M. Du Camp en cette affaire est, paruît-il, eatre les mains de M«"« Bissieux, qui prête à l'ami de Flaubert un rôle fort peu honorable. Mais je n'en parle que sur Taflirmation de M"^c Bissieux.

(2) Une lettre de 1853 {Corresp., II, 180-182) donne des détails sur ce qu'il appelle «< la psychologie de son départ » ; il lui écrit : « J'avais du sentiment par dcvssus les oreilles; il m'était resté de toi une grande aigreur; tu m'avais longuement irrité; j'aimais mieux ne pas te revoir quoique j'en eusse eu maintes fois envie. La chair m'appelait mais les nerfs me retenaient; et il sortait de tout cela une sorte de tendresse qui, s'aliméntant par le souvenir, n'avait pas besoin d'épanchement. Je m'étais promis de m'abstenir de toi tant j'avais éprouvé à ton eodroit de sentiments violents et incompatibles entre eux. La bataille était trop bruyante. J'avais déserté la place, c'est-à-dire j'avais enfermé sous clef tout cela pour ne plus en eutendre parler et je regardais seulement de temps à autre ta chère image, ta belle et bonne figure, par une lucarne de mon cœur restée entr'ouverte. Et puis j'ai toujours détesté les choses solennelles; nos adieux l'eussent été; je suis superstitieux là-dessus ».

(3) M"»» Bissieux, qui a retrouvé dans les papiers de sa mère toute la correspondance de Flaubert m'a du moins affirmé qu'aucune lettre ne se rapportait à cette période, même parmi celles qu'on n'a pas publiées.

temps les distractions de la route eiïacèrent les souvenirs trop pénibles et dissipèrent ses regrets : libéré de la domination qu'elle exerçait sur lui, il n'en apprécia que mieux sans doute le prix.de sa pleine indépendance (1).

De son côté, la Muse se reprit alors d'une tardive mais sincère affection pour son mari, qui, depuis dix ans, paraissait relégué bien en dehors de ses préoccupations ordinaires. La vie conjugale recommença, mais pas pour longtemps, car Hippolyte Colet mourut en 1851 (2). Quand à Cousin, il avait fini par se lasser de ses ingratitudes, et ne s'occupait d'elle que de fort loin (3).

A son retour Flaubert la retrouva donc seule, triste, découragée et de plus assez misérable, car elle restait privée des rentes que son mari avait toujours eu la générosité de lui maintenir, et on avait diminué de moitié la pension autrefois allouée par son protecteur sur le budget de l'Instruction publique (4). Les circonstances de leur raccommodement sont aussi obscures que celles de la rupture primitive. Elle fît probablement les premiers pas (5). Il répondit d'abord avec quelque froideur (6), mais bientôt se laissa toucher et accueillit plus favorablement ses doléances. Dès le mois de janvier 1852 leurs rapports semblent rétablis sur le même pied d'intimité.

(1) A en juger par uue phrase d'une lettre à Bouilhet, Flaubert paraît même avoir conservé alors peu d'estime pour sa maîtresse : « Le mot aimée, lui dit-il, veut dire savante, bas bleu; comme qui dirait p...! ! » Ce qui prouve, Monsieur, que dans tous les pays les femmes de lettres...! ! ! » {Corresp.y 1, 284 ; 13 mars 1850).

(2) Voir dans le recueil de ses poésies Ce qui est dans le cœur des femmes^ la pièce intitulée Deuil, page 21, datée mai 1851.

(3) De 1849 à 1852, dit M. Chambon {Annales romantiques, juin 190i), nous ne savons rien de ce qui se passa entre Cousin et Louise Colet.

(4) Maxime Du Camp, Souv. littér., II, 263.

(5) Peut-être, pour rentrer en grâce, lui adressa-t-elle la poésie intitulée Ressouvenir païen {Ce qui est dans..., page 33, datée 1851), qui porte cette dédicace : A M..., après son voyage en Orient. J'y lis ces vers :

Ami, racontez-moi votre belle odyssée Que poursuivit deux ans ma jalouse pensée; Dans votre style net et vrai comme un miroir, Ce que vous avez vu, faites-le moi revoir. Voir aussi une autre poésie, Veillée, 1852 (Ce qui est dans le cœur des femmes, p. 116) relative à ce raccommodement.

(6) Très sensible dans les trois premières lettres du tome II de la Correspondance, oil le vous a remplacé le tutoiement de jadis.

Toutefois, un ^rand changement s'était produit depuis deux ans dans l'esprit de Flaubert. S'il accepta le rapprochement, c'est qu'à la force de l'habitude se joignait une tendresse compatissante à l'égard d'une femme malheureuse qui venait se confier à lui, et dont la passion paraissait encore sincère : il obéissait bien plutôt à la pitié qu'au désir. Son voyage l'avait mûri, blasé; il ne croyait plus possible l'amour tel qu'il avait pu le rêver jadis, et celui qu'elle se montrait prête à lui témoigner l'accablait d'avance de fatigue et d'ennui. Les lettres de cette seconde période n'expriment plus une affection violente, exaltée, comme celles de 1846; le ton général est plutôt celui d'une mélancolie résignée: elles laissent échapper des reproches timides, des plaintes attendries et des mouvements d'humeur réprimés avec peine. Comprenant h merveille que la seule chance d'accord entre eux dépendait maintenant de la rareté de leurs entrevues (1), il espaçait davantage ses séjours à Mantes ou à Paris, prétextant son travail acharné pour refuser les rendez-vous. La Muse ne tarda pas à mettre à profit cette liberté : elle eut un caprice pour Alfred de Musset, qui l'aida pendant six mois à employer ses loisirs (2). Flaubert n'ignora rien de ses infidélités : il convient d'ajouter d'ailleurs qu'elle ne lui cachait pas les visites du poète et qu'il ne fit rien pour y mettre obstacle (3) ; sa jalousie se traduisit seulement par quelques critiques sévères des principes littéraires et du talent de son rival. Quand celui-ci, bientôt excédé, la quitta cavalièrement pour courir à d'autres bonnes fortunes, elle revint encore à Flaubert et les dissentiments éclatèrent de plus belle. Nous arrivons ainsi, très rapidement, à la rupture

(1) « Si jeté voyais tous les jours, peut-être t'aimerais-je moins » {Corresp.^ II, 101 ; 1852).

(2) Cf. Séché, Alfred de Musset, tome II, chap. yii, § 3.

(3) Louise Colet a plus tard reproché durement à Flaubert de n'être pas intervenu à ce moment, de lui avoir au contraire conseillé de prolonger sa liaison avec Musset. Voir à ce propos son roman Lui, 5^ édit., p. 35-66-329 et passim. Peut-être y a-t-il du vrai dans ces reproches. Que Flaubert, instruit par elle, et n'étant plus lui-même très amoureux, ait pris plaisir à observer à distance les péripéties de cette liaison d'un poète et d'une femme de lettres, cela rentrerait assez dans son caractère.

définitive dont les causes générales ont été tout à l'heure exposées ; quelques mots suffiront sur les événements qui l'ont précédée et suivie.

Elle n'eut rien de brusque, ni d'imprévu. Tant de désaccords partiels l'avaient préparée que, bien avant la date où ils se séparèrent, la Correspondance laissait prévoir cette issue fatale. Depuis longtemps il sentait chanceler et hésiter les sentiments de sa maîtresse. Lui-même cependant, loin de désirer mettre fin à leurs relations, s'efforçait au contraire par ses conseils de les prolonger tout en modifiant leur nature (1); bien que n'éprouvant plus aucun élan de passion vers la Muse, il lui conservait une amitiée très tendre et très douce, qui remplaçait peu à peu dans son cœur l'amour en train de disparaître. Mais ses rêveries romantiques, les émotions de sa jeunesse, ia poésie amoureuse dont il s'était grisé autrefois, tout cela lui paraissait maintenant un peu ridicule et démodé; il voulait une intimité moins factice et moins puérile (2). Accoutumé à lui témoigner une confiance absolue, il ne comprenait pas qu'elle repoussât cette camaraderie au nom même de l'amour qu'il avait eu pour elle autrefois et qu'il disait garder encore (3). Elle crut qu'il cherchait à se détacher d'elle et se montra d'autant plus exigeante, plus maladroitement tyrannique; comme il lui écrivait moins régulièrement elle accusa son égoïsme, fit des scènes violentes, alla le relancer jusqu'à Croisset. M™'" Flaubert dut intervenir dans une querelle scandaleuse (4). A la suite de

(1) Corresp., II, 374 (1854).

(2) Corresp., II, 399 (avril 1854) : « Une réactiou terrible se fait daus la couscience moderne contre ce qu'on appelle l'Amour. Cela a commence par des rugissements d'ironie, et le siècle tout entier regarde à la loupe et sur la table la petite fleur du sentiment qui sentait si bon, jadis! Il faut, je ne dis pas avoir les idées de son temps, mais les comprendre... Pense à moi, tel que je suis, ayant trente-trois ans, bientôt usé par quinze à dix-huit ans de travail acharné... goudronné à l'encontre des sentiments pour y avoir beaucoup navigué; et demande -toi s'il est possible qu'un tel être ait ce qui s'appelle de l'Hamour? »

(3) « Si elle osait, écrivait Flaubert à Bouilhet, elle affirmerait que je ne l'aime plus. Elle se trompe pourtant » {Corresp., III, 10; fin 1854).

(4) Maxime Du Camp, Souv. littér., II, 266; Journal des Concourt, II, p. 7 et 8.— Félix Frank, Gustave Flaubert d'après des documents intimes et inédits.

Sur le rôle de M^^ Flaubert en cette affaire, M^e Renée d'UImès écrit :

cette aventure et pour en éviter d'autres semblables, comme elle continuait à le poursuivre, il fut obligé de lui signifier, un peu durement peut-être, un congé sur lequel il n'y avait pas à revenir (1).

Mais Louise Colet n'était pas femme à garder pour elle son dépit; il aurait coûté à sa vanité de faire le secret autour d'incidents où cependant elle n'avait pas toujours tenu le beau rôle. L'année suivante, en 1856, elle trouva moyen d'intercaler, dans une nouvelle intitulée Une histoire de soldat (2), le récit abrégé de ses amours. Flaubert y figurait sous le nom de Léonce, comme l'amant d'une femme supérieurement belle et bonne, qui a en outre pour familier un vieux monsieur offrant beaucoup de ressemblances avec Victor Cousin. Le portrait de Léonce n'est pas aussi flatté que celui de Caroline, sa maîtresse. Ils se connaissent depuis longtemps, se rencontrent souvent à la campagne (à Mantes sans doute), jusqu'au jour où un ami de Léonce — très probablement Bouilhet, englobé avec Flaubert dans la même haine — provoque une scène de jalousie qui entraîne une première rupture; tous les torts, naturellement, sont mis du côté de Léonce. Caroline va trouver son amant chez lui (3), dans le village de province où il habite, un soir

« Lorsque l'écrivaia se lassa de sa liaison avec Louise Colet, celle-ci, sachant combien les menaces intimidaient son ami, écrivit à M°ie Flaubert : Si votre fils me quitte, je me venge. M™« Flaubert, obsédée par l'idée du coup de poignard donné à Alphonse Karr, se serait, malgré son austérité, appliquée à rattacher Gustave à sa maîtresse » {Revue des Revues, XXXVIII, p. 176). Je n'ai trouvé nulle part confirmation de ce détail.

(1) La dernière lettre publiée dans la Correspondance, datée avril 1854, ne marque pas exactement la fin de leurs relations. Dans une lettre à Bouilhet, de la fin de cette même année, Flaubert dit que la Muse lui écrit encore, mais moins souvent {Corresp., III, 10). La véritable lettre de rupture est du début de 1855. C'est un court billet, dix lignes au plus, où Flaubert déclare à sa maîtresse qu'il lui est inutile à l'avenir de se présenter chez lui; qu'il n'y sera jamais pour elle. Cette lettre est inédite; la personne qui me l'a montrée m'a prié de n'en point reproduire les termes et en outre de taire son nom.

(2) Une histoire de soldat, par M«ie Louise Colet; 1 vol. in-16. Cadot, 1856. Voir pages 101 à 142. Cette nouvelle avait paru la même année à la fois dans le Moniteur et dans la Revue des Deux Mondes.

(3) Voici la description de Croisset : c'est la servante de Caroline qui parle et raconte toute la scène : « La maison devant laquelle nous étions était toute blanche. Elle n'avait qu'un étage et de petites lucarnes par dessus. Au rez-dé-

d'hiver, par un temps épouvantable. Mais éconduite brutalement par la mère de Léonce (1), elle revient à Paris et tombe malade. A quelque temps de là, encore sous le coup d'un alTreux désespoir et à demi convalescente, elle va au tliéâtre pour se distraire; dans une loge, en face d'elle, elle aperçoit son infidèle en compagnie de deux filles. L'émotion de Caroline est telle qu'elle s'évanouit et meurt le lendemain en pardonnant à Léonce, qui n'en est pas moins gratifié de Tépithète « assassin » (2). Ainsi interprété, le sujet prêtait à mille réflexions malveillantes à regard de Flaubert et de sa mère : ils ne furent pas ménagés dans ce petit volume, où toute la sensiblerie pleurnicheuse de la Muse se donnait carrière. Mais sa vengeance n'était pas complète. Il fallait que le public apprît encore sa liaison avec Musset, et restât persuadé qu'elle avait sacrifié l'amour vrai et sincère du poète aux exigences despotiques et

chaussée une lumière passait et repassait et deux grandes fenêtres du premier étaient éclairées. Derrière les rideaux de ces fenêtres était une ombre très grande, tantôt sans mouvement, tantôt se courbant. Elle ressemblait à M. Léonce » (page 127).

(1) Voici cette scène :

« Enfin il se tit un bruit de portes et de pas. Je vis descendre ma maîtresse, mais dans quel état, mon Dieu! Elle était plus blanche qu'un suaire et ses deux beaux yeux ressemblaient à deux taches de sang. Une femme habillée de noir l'éclairait par derrière sans lui dire un mot ni la soutenir, quoiqu'elle chancelât. La figure longue et froide de celte femme me rappela les dames qui sont sur les tombes dans les églises. Sous sa robe de laine noire, droite et plate, on comprenait que c'était une veuve qui n'avait jamais ri depuis la mort de son mari... cette dame paraissait revêche et dure, comme quelqu'un qui se console en voyant souffrir.

« Quand elles furent toutes les deux dans le corridor, devant la porte de sortie, ma maîtresse se tourna toute tremblante vers la vieille dame qui ne lui disait rien; puis poussant un grand soupir que je n'oublierai jamais, elle l'entoura de ses bras et l'embrassa comme une mère. La dame parut étonnée et elle lui dit : « Courage ! » Après quoi elle ouvrit elle-même la porte qui donnait sur la cour.

« La pluie tombait de plus belle ; on n'aurait pas mis dehors un pauvre chien et cependant rien ne fut dit pour nous retenir... Qu'étaient donc cette mère et ce fils qui laissaient partir par une nuit pareille une pauvre femme désespérée? Et quelle femme, vous le savez, celle que tout le monde glorifiait comme la meilleure et la plus belle ».

(2) Ce dénouement n'est peut-être pas entièrement inventé. Dans nue lettre à Bouilhet du 24 mai 1855 \{Corresp., 111, 14) il est fait allusion à deux femmes, deux actrices, que connaissaient à ce moment Flaubert et le poêle et qui pourraient bien avoir servi de modèles à Louise Golet.

h rindifférence cruelle du prosateur. En 1859 elle publia donc un nouveau volume, Lui {{), h la fois pour satisfaire sa rancune et donner sa version personnelle du drame joué à Venise par G. Sand, Musset et le docteur Pagello (2).

Sur ce dernier point, nous n'avons pas à discuter son roman : on Ta jugé comme il méritait de Têtre (3). Pour l'ensemble, la véracité des faits qu'il relate est affirmée par les biographes d'Alfred de Musset les moins suspects d'indulgence pour la Muse (4). Toutefois elle a soigneusement dissimulé qu'elle avait été la maîtresse du poète. Au contraire, elle s'attribue l'honneur d'une résistance vertueuse à ses entreprises. Quant à Flaubert, il n'est pas mieux traité dans Lui que dans une Histoire de soidat : au lieu d'apparaître comme assassin, il est présenté sous les traits d'un avare et d'un escroc (5). Néanmoins ce livre offre un réel intérêt relativement à la question spéciale qui nous préoccupe. S'il est vrai en effet qu'on puisse relever contre Louise Colet des exagérations évidentes et une altération systématique des événements, elle a du moins parfaitement respecté la vérité psychologique de ses personnages, et son récit confirme les explications que nous avons données dans ce chapitre d'après la Correspondance. Elle-même s'y montre sous l'aspect que nous lui connaissons : sentimentale à l'excès, jalouse, absorbante, dominatrice, aveuglée par sa passion, d'esprit étroit et avec cela pédante et orgueilleuse,

(1) Lui, roman contemporain, par M™^ Louise Colet; in-18-jésu8, Lib. Nouv., 1859. Ce roman avait paru d'abord en feuilleton dans le Messager de Pains.

(2) Sur la clef des pseudonymes de Lui, voir Séché, Alfred de Musset, t. II, p. 24-25.

(3) « Lui est un dithyrambe passionnel, une affiche autobiographique, un de ces livres qui viennent les troisièmes à la devanture du libraire comme le quatorzième vient à table, une œuvre parasite qui trouvant prise la place de l'éloquence et du devoir, aime encore mieux manquer son effet que de le perdre, être ridicule que ne pas s'asseoir « (de Lescure, Eux et elles-, 1 vol. in-l2, 1860, Poulet-Malassis, paae 2). — Elle et lui, de G. Sand, avait paru en 1859, comme aussi Lui et Elle, de Paul de Musset.

(4) Notamment M. Séché, op. cit., page 239.

(5) Voir Lui, 5^ édition, pages 342-343. Rapprochez Concourt, Journal, II, page 7, et Corresp., II, 68-77-78-120 ai passim.

indiscrète à plaisir, méchante avec criiaulé (1). Elle a voulu rendre Flaubert responsable du chagrin qiie lui avait causé le départ de Musset et c'est là l'intention véritable du roman. En vain, pour donner le change, elle défend Musset contre George Sand : cette fois encore son dépit est plus éloquent que son amour ; elle n'a pas même pris soin de lïatter son héroïne ou plutôt, uniquement guidée par le désir de charger Léonce — c'est toujours le pseudonyme de Flaubert — elle n'a pas songé à masquer toutes les particularités de son propre caractère qui excusaient les torts invoqués par elle contre lui. Aux yeux du critique impartial son réquisitoire devient ainsi un plaidoyer. On s'étonne d'ailleurs qu'ayant si bien décrit les bizarreries d'humeur de son amant, elle ait souffert à ce point d'avoir eu à les subir. Le portrait qu'elle en donne est d'une ressemblance frappante : « L'homme qui m'inspirait cet amour, écrit-elle, était une sorte de mythe pour mes amis ; on ne le voyait chez moi qu'à de rares intervalles; il vivait au loin à la campagne, travaillant en fanatique de l'Art à un grand livre, disait-il ; j'étais la confidente de ce génie inconnu. Chaque jour ses lettres m'arrivaient et tous les deux mois, quand une partie de sa tâche était accomplie, je redevenais sa récompense adorée, sa joie radieuse, la frénésie passagère de son cœur qui, chose étrange, s'ouvrait et se refermait à volonté à ces sensations puissantes » (2).

Elle explique très bien le charme de cette liaison, le vertige qui d'abord l'entraîna vers cet homme a si indifférent, pour les autres et pour lui-même, à tout ce qui n'était pas l'absiraction de l'Art et du Beau, qu'il en acquérait une sorte de grandeur prestigieuse à la distance où ils vivaient l'un de l'autre » (3). Si ce sont là des reproches à peine déguisés, ils correspondent du moins assez exactement à la réalité. Elle avait bien quelque apparence de raison pour prétendre que l'isolement laborieux

(1) Voir notamment, pages 334 et suivantes, la scène où AlherL de Lincel (Masi^et) lit et commente les lettres de Léonce. Voir aussi De Lescure, op. cit., p. 82.

(2) Lui, page 11.

(3) Lui, page 12.

où Flaubert se tenait enfermé excluait l'amour, que son opiniâtreté à poursuivre la chimère de TArt trahissait seulement la sécheresse de son cœur (1). Toute autre femme, à sa place, se serait sans doute trompée comme elle. Dès l'instant qu'elle refusait de croire à la sincérité des aveux dont ses lettres étaient pleines, ne connaissant rien de son passé psychologique, ignorant toutes les circonstances de la défaillance morale que nous avons suivie au cours de cette étude, comment aurait-elle pu apprécier la délicatesse des sentiments qu'il lui témoignait, excuser sa franchise un peu cynique et se contenter de ne pouvoir tenir que le second rang dans son affection? Elle eut le tort de s'en prendre aux résultats sans chercher à approfondir les causes. On est tenté parfois de prendre en pitié ses souffrances, tant elle se montre habile à se poser en victime. Mais en fait elle ne l'a été que d'un malentendu, dont elle pouvait éviter les effets si au lieu de lui reprocher trop de complaisance à s'analyser lui-même, elle avait consenti un moment à dépouiller ses susceptibilités féminines pour essayer de comprendre et de partager son état d'esprit. En blâmant sa passion pour l'Art comme une trahison en faveur d'une rivale, elle prouvait naïvement qu'elle était resté fermée à toutes ses idées et que ses confidences étaient tombées à faux. Mais surtout elle démontrait, dans son roman, sa propre infériorité intellectuelle en s'efforçant de discuter au point de vue théorique des principes littéraires dont la portée lui échappait si entièrement, qu'elle les jugeait inconciliables avec une affection solide et véritable, alors qu'en fait l'attitude même de Flaubert vis à vis d'elle avait fourni pendant huit ans un exemple éclatant du contraire.

Ainsi toutes ses attaques manquèrent leur but : les récriminations de sa jalousie ne frappèrent que le vide : elles amusèrent Flaubert au lieu de provoquer sa colère ou ses remords (2) .

(1) « Une passion abstraite poussée à l'excès atroptiie le cœur » (page H2). — « Vous êtes aimée par le cerveau de cet homme, et non par son cœur » (p. 335).

(2) Corresp., III, 163 (1859, à Ernest Feydeau) : « J'en ressors blanc comme

De ses relations avec la Muse il ne conserva aucune blessure, dans Tacception sentimentale du mot, mais seulement le souvenir d'une irritation très longue (1). L'apparition de Lui fut « comme le bouquet final » (2) qui clôtura définitivement l'aventure. En prétendant se venger par des calomnies et des injures, elle se privait elle-même du droit d'être regrettée. Quand il apprit sa mort, en 1876, il put bien un instant remonter avec mélancolie le cours lointain des jours disparus (3); mais depuis longtemps déjà celle qu'il avait aimée était morte pour son cœur, enfouie sans retour dans la nuit du passé (4). Si Louise Colet n'a exercé directement aucune influence sur le développement de son esthétique, leur liaison n'en tient pas moins une place considérable dans sa biographie . En faisant revivre durant quelques semaines les illusions auxquelles il avait cédé autrefois, lors de sa rencontre avec la jeune femme de Trouville, elle avait failli, vers 1846, bouleverser complètement l'évolution de son caractère. A un moment où, mal assuré encore du but à atteindre, il se trouvait par suite des circonstances traverser une crise douloureuse de découragement, l'espoir d'un bonheur comme celui qui semblait s'ofïrir pouvait dévier complètement le jeu de ses efforts et l'orientation de sa conduite future. Si cette expérience de l'amour s'était autrement déroulée, s'il avait rencontré auprès de Louise Colet la réalisation, même approximative, de son rêve de

neige, mais comme un homme insensible, avare, en somme un sombre imbécile. Voilà ce que c'est que d'avoir aimé des Muses. Jai ri à m'en roujpre les côtes ».

(1) Lettre inédite à Mademoiselle Amélie Bosquet, 1859. De même les Concourt : « Il n'y a point d'amertume ni de ressentiment chez Flaubert contre cette femme, qui semble l'avoir enivré avec sou amour de folle furieuse » {Journal, II, 7; 1862).

(2) Même lettre à Mademoiselle Bosquet.

(3) Corresp., IV, 223.

(4) Maxime Du Camp {Souv. littér.. Il, 266) signale une tentative infructueuse de rapprochement essayée par Louise Colet vers 1863, après le succès de Salammbô.

M™« Bissieux m'a raconté qu'à la môme époque à peu près, un jour qu'elle accompagnait sa mère, elles avaient aperçu Flaubert au Collège de France; Louise Colet aurait fait à sa fille cette réflexion : « Mon Dieu ! qu'il est laid ! mais regarde donc comme il est laid! » D'après M™" Bissieux c'aurait été là leur dernière rencontre.

quinze ans, nul doute que son culte exclusif pour l'Art eût souffert de ce partage d'affection.

Son esthétique, nous le savons, reposait avant tout sur le désintéressement absolu de l'Artiste, sur le sacrifice permanent de ses joies, de ses douleurs, de sa personnalité d'homme en un mot, à la recherche opiniâtre du Beau. Elle restait donc incompatible avec l'étourdissement prolongé, l'espèce de griserie qui accompagne le plus souvent une passion violente et heureuse (1 ) . Ni les ardeurs de la volupté, ni les chagrins ni les émotions d'un grand amour qui remplit tout l'être, ne pouvaient se concilier avec une vocation irrésistible dans laquelle s'absorbent toutes les énergies. Pour bien comprendre comment cette vocation a pu résumer tous ses désirs, toutes ses ambitions, et devenir peu à peu la source unique de ses plaisirs et de ses peines, son plus puissant mobile d'action, il faut par conséquent faire la part de la déception très vive que lui causèrent, dès les premiers temps, ses relations avec cette femme. Elle s'est plainte de son indifférence, elle a blâmé son adoration farouche pour une idée, y voyant la cause de tous leurs dissentiments et l'origine de son propre martyre. Elle l'a accusé d'être venu vers elle avec un cœur fermé à toute tendresse, durci par la solitude et par le travail, incapable d'amour. Mais c'est beaucoup une erreur d'interprétation. En fait c'est elle qui, en lui révélant toutes les mesquineries d'une sentimentalité exigeante et jalouse a fini par l'empêcher d'attacher aucun prix à l'amour : pendant huit ans elle a disputé son amant h la chimère de l'Art; mais si l'Art, en définitive, l'a emporté, c'est que maladroitement elle avait de longue main préparé sa victoire.

Ainsi cette liaison a eu sa répercussion profonde sur la vocation et sur le caractère de Flaubert. En renouvelant une des déconvenues les plus pénibles de sa jeunesse, elle a du même coup fortifié son détachement, l'éloignant davantage de chercher, dans les conditions ordinaires de la vie, la satisfaction des

(1) Voir ce qu'il disait lui-même à Louise Colet à propos d'un poète détourné de l'Art pur par une grande passion {Corresp., II, 232; 1852).

besoins de son esprit et de son cœur. Elle a confirmé son scepticisme et accru sa tristesse. Grâce à elle on s'explique pourquoi, à partir de 1848 et surtout après son retour d'Orient, convaincu que le mot «Amour)), comme tant d'autres, ne traduit pour rhomme qu'un idéal irréalisable, une promesse toujours trompeuse de bonbeur (1), il a pu se consacrer plus résolument que jamais à TiVrt.

(1) Comparez Çorresp., I, 332 (20 août 1850) « ... tout ce qu'éprouvent deux hommes comme nous, lorsque creusant de toutes les forces de leur âme ce vieux goufifre représenté par le mot amow\ ils se figurent ce que ce serait ... si c'était possible I... »

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