‹ Flaubert, sa vie, son caractère, et ses idées avant 1857Chapitre 19 sur 28 · CHAPITRE IX FLAUBERT ET LOUIS BOUILHET · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX FLAUBERT ET LOUIS BOUILHET

Il y a des hommes que les injustices de leurs contemporains semblent vouer d'avance à Toubli de la postérité. C'est le cas du poète Louis Bouilhet. Il passe généralement inaperçu dans l'histoire littéraire du xix^ siècle, où son nom devrait être cité immédiatement après ceux de Baudelaire, de Th. Gautier et de Leconte de Lisle : car s'il n'eut pas tout à fait leur talent, il partagea du moins leurs convictions et sur plusieurs points ouvrit la route à leurs audaces. Son existence mériterait d'être mieux connue; elle offre un bel exemple de loyauté artistique et de désintéressement; ses poésies et ses drames sont également dignes d'une étude développée; mais le public les ignore et les critiques euxmêmes ne s'y arrêtent guère. A l'heure actuelle le petit bourg de Gany (1), où il est né, n'a pas dans sa bibliothèque municipale un seul de ses volumes (2). Il court sur lui deux ou trois jugements tout faits qui servent à le classer aux derniers rangs des écrivains modernes; il a copié Musset dans Melaenis (3) et imité, au théâtre, Victor Séjour et Gasimir Delavigne (4). Il se traîne péniblement tantôt derrière les Romantiques, tantôt derrière les Parnassiens. Il est (( un témoin curieux des impulsions incohérentes auxquelles obéissaient, entre 1 850 et 1 860, les talents secondaires qui n'avaient pas la force de s'affranchir et de s'orienter une bonne fois » (5). Gela dit, on passe à un autre dont la valeur est mieux consacrée par une admiration traditionnelle. D'ailleurs

(1) Seine-laférieure, arrondissement d'Yvetot.

(2) C'est du moins ce que m'écrivait, le 11 octobre 1907, M. le Maire de Cany.

(3) Cf. Sainte-Beuve, De la poésie et des poètes en 1852 {Constitutionnel du 9 février 1852). Le critique reproche au poète « de ramasser les bouts de cigare de M. de Musset ».

(4) Cf. Goncourt, Journal, III, 81.

(5) Lanson, Manuel d'histoire de la littérature française, p. 1044.

n'est-ce point déjà trop de temps perdu à parler d'un poète qui, h défaut d'autre gloire, garderait au moins iM^lle d'avoir trouvé, avant Victor Hugo, la fameuse image qui termine Booz endormi : « Cette faucille d*or dans le champ des étoiles » (1).

Mais la réhabilitation de Louis Bouilhct n'appartient pas au cadre de ce travail. II ne nous intéresse que comme ami de Flaubert. En rappelant certaines circonstances de sa vie et les caractères généraux de son œuvre, je voudrais seulement essayer de dégager l'influence qu'il a pu, par son tour d'esprit et par ses idées, exercer sur notre auteur.

Ils se rencontrèrent pour la première fois au collège de Rouen : ayant presque le môme âge (2), ils y suivirent leurs

(1) Je fais allusion à la poésie de Bouilhet intitulée Bucolique {Festons et Astragales^ édit. Lemerre, p. 77), où sejisent ces vers :

La nuit se met en chemin, Moissonneuse à la peau brune Qui pour faucille, à la main, Tient le croissant de la lune.

Bucolique a paru dans l'Artiste du !«' mars 1857. Mais cette pièce était déjà écrite depuis deux, ans, comme le prouve une lettre de Flaubert à Bouilhet du 22 mai 1855 {Corresp., III, 12). Or, la date de Booz endormi est 1" mai 1859.

(2) D'après le registre aux actes de l'état civil de la commune de Cany, Bouilhet est né le 27 mai 1821 ; Flaubert, dans la Préface aux dernières chansons, s'est trompé d'une année ; la date du 27 mai 1822 qu'il indique a été reprise de confiance par M. de la Ville de Mirmont {Le poète Louis Bouilhet, in-12. Librairie Nouvelle, 1888) et démentie avec raison par M. Angot {Un ami de G. Flaubert, L. Bouilhet, sa vie et ses œuvres, Dentu, in-12, 1883). Bouilhet était l'aîné de deux sœurs qui plus tard dirigèrent un pensionnat à Cany : Marie-Sidonie, née le 2 janvier 1823, morte le 25 décembre 1884 ; Claire-Amélie-Esther, née le 15 mai 1830, morte le 5 février 1901. Le grand-père paternel de Bouilhet avait été directeur des hôpitaux militaires (Angot, op. cit., p. 13); son père, chef d'ambulances militaires sous l'Empire, consacrait volontiers ses loisirs à la poésie. L'Intermédiaire des chercheurs et des curieux, tome V, p. 526, a publié quelques vers signés de son nom. Quant à sou aïeul maternel, Pierre llourcastremé, il fut à la fois savant et poète. On trouve dans la liste de ses œuvres un recueil de vers et d'épigrammes (1778) et un ballet, Marius et Arisle, figurant à côté d'un opuscule intitulé : Solution des problèmes de la trisection géométrique de l'angle (Bouen, 1812). S'il a quelque célébrité il la doit à Voltaire, qui lui adressa en 1770 les couplets suivants :

L'amour, les plaisirs et l'ivresse Bespirent dans vos heureux chants; C'est parmi la vive jeunesse Qu'Apollon se plut de tout temps.

Les Muses, ainsi que les Belles, Dédaignent les vœux d*un vieillard

classes ensemble de 1834 jusqu'en 1840 (1), c'esl-à-dire de la cinquième à la philosophie. Voilà le fait indiscutable. Mais doiton compter ces six premières années dans l'histoire de leur intimité (2)? Je ne le crois pas. Ils furent camarades d'études et rien déplus. Entre eux, rien de comparable encore à l'affection si vive de Flaubert pour Le Poittevin et pour Chevalier, par exemple : le nom de Bouilhet ne figure pas une seule fois dans les lettres inédites du premier à Flaubert, ou de celui-ci au second. Nulle part on ne trouve trace de sa présence. Il ne faisait point partie de la troupe enfantine qui jouait la comédie sur le théâtre du billard, et sans doute il n'assistait pas davantage à ces conversations philosophiques et littéraires qui se déroulaient au coin du feu dans la chambre de Gustave, à l'Hôtel-Dieu. C'est une légende sans fondement qui les montre tous deux, vers leur quinzième année, vagabondant à travers la campagne et gravant sur l'écorce des arbres le nom sacré de Victor Hugo (2) ; aucun document authentique n'autorise une telle fable. Malgré les affirmations de Flaubert (3), Bouilhet semble n'avoir appartenu que de fort loin à « ce petit groupe d'exaltés » livrés, dès les bancs de l'école, aux pires écarts de la mélancolie romantique. Son tempérament calme, son esprit sérieux et réfléchi, durent l'empêcher d'imiter les extravagances familières à tous les jeunes gens d'alors; il pouvait s'associer, il s'associait certainement à leurs admirations; mais qu'il ait lui-même subi à

En vain j'irais même après elles :

Et vous les fixez d'un regard.

Elles cessent de me sourire; Vos accords ont dû les charmer!

Eh bien! je vous cède ma lyre, Vos doigts sont faits pour l'animer.

(1) Bouilhet fut d'abord mis en pension à Ingouville, près du Havre. Il entre en 5e au collège de Rouen (octobre 1834) comme externe de la pension Jourdain. C'est à ce moment qu'il fait connaissance de Flaubert. En 1831 il passe à la pension Lévy, dont les externes suivaient également les cours du collège. En 1839, il obtient le prix d'honneur de rhétorique, tandis que Flaubert n'a qu'un deuxième accessit. Il quitte le collège en juillet 1840 à la fin de sa philosophie (Renseignements dus à l'obligeance de M. Desfours, proviseur du Lycée Corneille).

(2) Cf. Claretie, La vie à Paris, I, 129, d'après le témoignage de M. Eugène Grépet.

(3) Dans la Préface aux Dernières chansons de Bouilhet.

cette époque les sombres angoisses de la désespérance et de Tennul cela est plus douteux ; or, ne l'oublions pas, la cause déterminante des sympathies éprouvées par Flaubert à l'égard de ses amis de jeunesse est presque toujours un besoin de confidences provoqué par une communauté d'état d'âme. Il est possible que leur vocation similaire très tôt manifestée, ait dès ce moment préparé le terrain à leur amitié future : mais avant 1845 leurs relations ne revêtent aucun caractère qui permette de les croire établies sur un tel sentiment.

Je tiens au contraire d'un érudit rouennais, qui depuis longtemps s'occupe de Bouilhet (1) un argument négatif dont la portée me paraît considérable : tandis que le poète dédiait à plusieurs amis ses premières poésies, composées avant 1845, il n'en adressait aucune à Flaubert, ce qu'il eût certainement fait si leur intimité avait été alors aussi étroite qu'on s'est plu souvent à le répéter (2). On peut donc estimer en toute vraisemblance que pendant cette période aucune influence ne s'est exercée de l'un sur l'autre. La remarque a son importance : elle explique pourquoi, dans notre première partie, nous n'avons pas eu à parler de Louis Bouilhet, en même temps que des autres camarades de collège de Flaubert.

Reçu bachelier en 1840, il se trouve, comme Flaubert forcé par sa famille et surtout par la nécessité — car il n'était pas riche — de choisir une carrière : comme Flaubert il se heurta aux préjugés courants sur l'inutilité de la littérature, l'obligation de jouer dans la société un rôle bien défini et plus lucratif que

(1) M. l'abbé Letellier, professeur à Rouen, auquel je suis heureux d'exprimer ici mes remerciements pour l'obligeance qu'il m'a témoignée et les renseignements qu'il a bien voulu me communiquer, M. l'abbé Letellier a eu entre les mains ces poésies qui sont pour la plupart inédites. M. Join-Lambert {Préface de Melaenis et notice sur les variantes manuscrites de Bouilhet et les corrections de Flaubert, Évreux, ioap. Ch. Hérissey, in-S", 1990, pages xx et xxii) en a reproduit quelques fragments. Une autre poésie, composée vers 1844, et intitulée A Afiie Dolorès, a été publiée dans V Intermédiaire, tome XVIll, page 534 (10 septembre 1885).

(2) J'ajoute, toujours d'après M. l'abbé Letellier, qu'aucune des poésies de la jeunesse de Bouilhet n'est non plus dédiée à Le Poittevin ou à Ernest CheTalier. Etant donnée l'intimité qui unissait ceux-ci à Flaubert, c'est pour moi une preuve nouvelle que Bouilhet ne faisait pa^ partie de ce petit cénacle d'amis avant 1845»

celui de poète (1) ; il se décida pour la médecine. Tout en Tétudiant, il donnait des leçons de latin et de français : mais souvent il quittait le scalpel, prenait la plume et rimait entre deux opérations. « Alors commença une existence triplement occupée par ses besognes de poète, de répétiteur et d'écrivain » (2). Vers 1842 il entra comme interne dans le service du docteur Flaubert; Gustave faisait son droit à Paris et, quoi qu'en aient dit ses biographes, les relations des deux jeunes gens sont alors extrêmement ralenties. Aucun témoignage concluant, aucune preuve ne vient à rencontre de Paffîrmation très nette que contient à ce sujet la Préface des Dernières chansons (3). 11 faut en finir une bonne fois avec ces anecdotes et ces allégations mensongères destinées à expliquer, par l'influence de Bouilhet, la formation intellectuelle de Flaubert (4). En réalité leurs esprits se sont développés parallèlement, chacun suivant ses tendances naturelles, et leur fréquentation quotidienne au collège, les rares occasions qu'ils purent avoir ensuite de se rencontrer à FHôtel-Dieu, n'entrent pour rien dans l'évolution de leurs caractères et de leurs talents respectifs.

Elles ne rendent pas davantage compte de l'amitié très étroite qui les unit à partir de 1845. Celle-ci tient bien plutôt aux cir-

(1) Les souvenirs de ces discussions sur le clioix d'une carrière ont, comme je l'ai dit plus haut (page 166, note 1) probablement inspiré sa comédie L'oncle Million.

(2) Préface aux Dernières chansons.

(3) Flaubert dit en propres termes : « Quand nous nous retrouvâmes après une séparation de quatre années.

(4) C'est ainsi par exemple que M. Join-Lambert {Notice, etc., page tu) prétend que ?i Flaubert, dans sa jeunesse, a mis tant d'acharnement à travailler le grec, c'est à l'exemple de Bouilhet. Nous avons vu au contraire dans la Corresp. ei dsiUB les Lettres inédites à Chevalier que bien avant 1846 il létudiait avec ardeur sans faire jamais la moindre allusion aux conseils ou à l'imitation d'un ami. De même, dans un autre ordre d'idées, je ne sais trop sur quoi peut s'appuyer M. Dumesnil pour écrire {op. cit., page 47) : « La fréquentation de Bouilhet eut pour Flaubert un autre résultat... son pessimisme s'augmenta à chaque coup dont la mauvaise fortune accablait son ami ». En 1838, au moment où le pessimisme de Flaubert est le plus accantuc, tous deux sont encore au collège, et jusqu'alors Bouilhet pas plus que lui d'ailleurs, n'a eu à se plaiûdre des mauvais coups de la fortune. 11 est difficile de croire que l'écart de situation sociale entre leurs familles respectives ait pu être interprété en ce sens par des enfants de seize ans et inspirer entièrement un livre aussi désabusé que les Mémoires d'un fou.

constances oxcoptionnellos qui onlourcrciil ;ui nicnic inslant leur vocation. Flaubert, malade, a'vaitahaïKlonné le droit pour se consacrer uniquement à la littérature. Il vennit de ptu'dn; en trois mois sa sœur et son père. Depuis lon^tiMups Chevalier s'était, au propre et au figuré, éloigné do lui. Le Poittevin était marié (1), c'est-à-dire « perdu pour lui » (2), et doublement puisqu'il cessait d'habiter Rouen. Toutes les alîections du passé disparaissaient ou s'atténuaient une à une, et la solitude lui pesait étrangement dans la maison de Croisset. Cette première raison nous a déjà servi à justifier en partie sa passion subite pour Louise Colet. Or Bouilhet, malgré tout, était un camarade de jeunesse dont le souvenir se rattachait encore aux jours d'autrefois; comparé à lui, Du Camp n'était guère qu'un nouveau venu. Lorsqu'on 184G, après la mort du docteur Flaubert, il délaissa la médecine pour réserver plus de temps à la poésie qui l'attirait irrésistiblement, cette décision eut I pour résultat de le brouiller avec une partie de sa famille : il se trouva donc moralement isolé à peu près comme Flaubert l'était lui-même; et la littérature aidant, les liens aussi d'une camaraderie déjà vieille qu'avait renforcée son passage à l'Hôtel-Dieu, il fut amené tout naturellement à reporter sur le fils de son ancien maître une confiance que celui-ci était tout prêt à accepter et à vouloir exclusive. J^e hasard, qui parfois fait bien les choses, les rapprocha donc au moment où leur destinée les poussait dans la même voie, où d autre part ils se sentaient l'un et l'autre un plus vif l)esoin de tendresse et de soutien (3).

A partir de 1846 leur amitié est trop justement célèbre, on a trop souvent rappelé les exemples de leur dévouement réci-

(i) 6 juillet 1846.

(2) Cf. Corresp., I, 109, à Chevalier (4 juin 1840).

(3) 11 est pour la première fois question de Bouilhet, dans la Corre.sp. (I, 129) le 15 août 1846 : « J'ai lu ce matiu, écrit Flaubert à Louise Colet, des vers de tou volume avec un ami qui est venu nie voir. C'est un pauvre garçon qui donne ici des leçons pour vivre et qui est poète, un vrai poète, qui fait des clioses superbes et charmantes, et qui restera inconnu parce qu'il lui manque deuv choses : le pain et le temps ». D'apt-ès Du Camp {Souv. littér., 1, 233) Klaubert aurait /'«e^oi/ré Bouilhet vers le mois d'avril ou mai 1846.

proque et les preuves de leur sincérité absolue, pour qu'il soit utile d'y revenir encore. La Correspondance, à chaque page, en fait foi : Bouilhet et Flaubert, ces deux noms restent associés dans la mémoire comme les monuments élevés à leur gloire, dans un jardin public de Rouen, se joignent dans le même coup d'œil. A force de se voir face à face, d'échanger leurs idées, de mêler leurs occupations et de confondre leurs sentiments, ils avaient fini par prendre un certain air de ressemblance physique que leurs portraits accusent nettement (1) : gestes, attitudes, intonations, jusqu'à l'accent normand qui traîne et chantonne un peu à la fin des phrases, tout en eux était pareil. On les prenait d'abord pour deux frères. Jamais le moindre nuage ne jeta son ombre entre eux. Lorsqu'il écrivit pour le théâtre et se trouva en but aux mille tracasseries des directeurs, Bouilhet n'eut point de défenseur plus zélé que Flaubert : l'œuvre du poète eût été la sienne qu'il aurait pris sans doute moins à cœur de la faire réussir (2). Il en fut récompensé par l'ardeur que Bouilhet, malgré sa timidité, mit à soutenir ses intérêts lors de la publication de Madame Bovary. Pendant vingt-trois ans ils vécurent l'un près de l'autre à Croisset et à Paris, et l'un par l'autre, chacun partageant les joies et les tristesses de son camarade, cherchant à obtenir, par la perfection de ses œuvres, son approbation. « Tu es le seul mortel en qui j'ai foi », écrivait Flaubert (3); et c'était vrai. Quand Bbuilhet mourut, le 18 juillet 1869, le couple fut vraiment a dépareillé ». Le survivant «ressentit une calotte» dont il ne se releva jamais. Sa première réflexion fut celle-ci : « A quoi bon écrire maintenant, puisqu'il n'est plus là ? » (4) ; et, comme il le disait à M. Du Camp quelques jours plus tard, en conduisant le deuil du pauvre

(1) Voir Corresp., H, 276 (1853;.

(2) Cf. Du Camp, Houv. lillér., II, 135, et les lettres qui figurent au début du tooie III de la Correspondance.

(3) Corresp., lIl, 23(2,SjuiQ 1855).

(4) Corresp., 111, 393 (à Jules Duplaa). De môme, IV, 19 (à G. Sand) : « Je ne sens plus le besoin d'écrire, parce que j'écrivais spécialement pour un seul être qui n'est plus ».

poète il comprit non seulement qn'il venait ih' voir disparaître le plus tendrement aimé de* ses amis, celui (|ui seul aNait pu remplacer Le Poittevin et qu'à son tour mil autre ne saurait faire oublier, mais surtout qu'il îiUait enterrer a sa conscience littéraire, sa boussole» (1), son meilleur ^niide dans le labeur artistique où il rencontrait tant d'obstacles.

L'influence de Bouilbet sur les œuvres et le talent de Flaubert fut incontestablement très grande. iMais il est difficile de la préciser et cela pour plusieurs raisons : d'abord pîirce que le plus souvent les documents authentiques font défaut, qui pcn*mettraient d'établir avec certitude que telle correction de Madame Bovary par exemple, telle modification dans le plan primitif du roman, est due aux conseils du poète; ensuite parce que cette influence ayant été certainement réciproque, sitôt qu'on se place non plus au point de vue des o'uvres mais au point de vue des idées théoriques dont elles sont la mise en application, il est impossible de discerner si tel principe artistique, telle règle littéraire également respectée par les deux auteurs, provient ou non d'une conception d'art originairement propre à Tun d'eux, qui l'aurait ensuite fait adopter par l'autre.

En étudiant les manuscrits de Mf^laenis, on a (î) pu se convaincre du rôle important joué par Flaubert dans la composition de ce poème. Il l'a débarrassé de tout l'appareil de notes, de digressions pédagogiques, d'explications philologiques dont l'humaniste Bouilbet avait surchargé sa première rédaction. Il a aidé à remanier certains passages (3) pour les faire plus compréhensibles. Grâce à lui, les soiwnaires placés en tète de chaque chant ont été supprimés : il y voyait un « boniment du poète à son public » et nous savons qu'il ne tolérait pas ces procédés indignes du véritable Artiste. D'une façon génénile

(t) Cf. Souv. iittér., II, 139.

fi (2) M. Join Lambert {Notice^ etc.).

(3) Notamment une tirade où Bouilbet prenait prétexte d'un banquet pour Rengager une discussion philosophique hors de propos; les conseils de Flaubert l'auraient ameué à condenser cette discussion en deux ou trois strophes (Melaenw, chant II. Festons et Astragales, édit. Lenierre, pages 174-175;. Je renvoie pour les détails à la très intéressante Notice de M. Join- Lambert.

il semble qu'on doive à cette demi-collaboration de Flaubert dans Melaenis une œuvre plus impersonnelle et d'un tour scientifique un peu moins rébarbatif (1).

Pour le reste, il est certain que la plupart des poésies de Bouilhet et ses drames ont été communiqués à Flaubert avant d'être livrés au public (2). Chaque dimanche, « Monseigneur » (3) apparaissait à la grille du jardin de Groisset, portant sous le bras les cahiers reliés où il notait ses vers; au caprice de l'inspiration. Ils s'enfermaient dans le vaste cabinet de travail ou dans le pavillon de la terrasse, et se mettaient à l'ouvrage. Bouilhet lisait, Flaubert exposait ses critiques : il les complétait souvent dans ses lettres et la Correspondance, en plus d'un endroit, garde ainsi la trace de leurs interminables conversations littéraires (4). Mais ici, en l'absence de document positif, il est impossible de déterminer même approximativement les résultats de ce travail en commun.

A l'inverse on n'a point, que je sache, étudié les corrections manuscrites de Madame Bovary de la même manière que M. Join-Lambert a fait pour celles de Malaeiiis-, peut-être y trouverait-on également, sinon les observations autographes de Bouilhet, au moins la preuve manifeste de son intervention. En effet toutes les pages, tous les chapitres de ce roman passèrent sous les yeux du poète et subirent sa critique. Les lettres à Louise Golet contenues dans le second volume de la Correspondance ne laissent aucun doute sur ce point. Flaubert, toujours inquiet sur la valeur de son livre, hésitant souvent à continuer une œuvre qui le fatiguait jusqu'à la nau-

(1) '( Je ne puis, disait plus tard Flaubert à Louise Colet, juger de saug-froid cette œuvre qui a été faite sous mes yeux, à laquelle j'ai beaucoup contribué moi-même. J'y suis pour trop pour qu'elle me soit étrangère. Pendant trois ans, ça a été travaillé au coin de ma cheminée strophe à strophe, vers à vers ... » (Con^esp., H, 58; septembre 1851).

(2) « Il faut, lui écrivait Flaubert en 1856, qu'il y ait un peu de YAveu fabriqué à Croisset. Tu n'as pas une seule de tes œuvres un peu longues qui n'ait passé, dans sa confection, par l'avenue des tilleuls » [Corresp., III, 49).

(3) Surnom donné à Bouilhet.

(4) Cf., par exemple, Corresp., [I, 40-41 (10 février 1851); II, 155 (25 décembre 1852); m, 37 (29 avril 1856); 111, 50 (1er septembre 1856), etc.

sée, avait sans cesse besoin d'encouragements et d'avis impartiaux : 1(^ jugement de son ami, parfois s('vci*(\ (Hait un critérium infaillible de perfection. A force de remniiier s(^s paragrapbes, de changer les péripéties de l'intrigue cl (h^ poursuivre, sous la cadence des périodes, les répétitions de mois et les hiatus, il en arrivait rapidement h perdre lui-même son sens critique, et (( n'y voyait plus que du feu » (1). Ces jours-là, il cessait d'écrire et renfermait ses notes dans ses tiroirs. Puis le dimanche suivant il déclamait à Bouilhet le passage embar rassant : l'autre, de sa voix douce, faisait quelques objections, donnait son opinion avec franchise, et cela suffisait pour tout remettre au point (2). Si les lettres de Flaubert à lîouilhet et les réponses de celui-ci étaient connues, on y pourrait suivre probablement les progrès et apprécier les effets de leurs discussions. Malheureusement cette correspondance, si précieuse à tous égards, est très incomplète. Après la mort de Houilhet, Flaubert brûla lui-même les lettres qu'il avait reçues; les siennes, avec les papiers du poète, allèrent aux mains du légataire universel de ce dernier; mais le plus grand nombre fut détruit à la suite d'ennuis suscités par la publication de la Correspondance; quelques-unes seulement furent sauvées par M"^*^ Franklin-Grout (3). Nous y trouvons çà et là un exemple de leur collaboration : tantôt Flaubert interroge son ami sur le choix d'un mot, la tournure d'une phrase (4), tantôt il réclame de lui un renseignement technique sur une question médicale (5); parfois

(i)Corresp., 11, 90 (1852).

(2) C'est probablement sur les cooseils de Bouilbet que Flaubert a refait le chapitre des comices, comme il l'indiquait à Louise Colet [Corresp., II, 33o-339- 349; 1853). Ailleurs nous lisons encore : « Voilà trois fois que Bouilhet me fait refaire un paragraphe » (11,321; 1853), etc.

(3) Je dois ces renseignements à M. l'abbé Letellier, qui lui-même les tient de M. Philippe L..., légataire universel de Bouilhet.

(4) Ainsi, Corresp., II, 240 (23 juin 1853) : '< N'oublie pas de me rapporter les renseignemeuts suivants... 3° Ma phrase sur la chasse : car si la chasse par malheur eût été vive, il eût à cause de ... perdu les deux pieds iufailliblement ».

(5) Même lettre : « 1° si c'est ... nous en donnerons de ferrugineux, si au contraire nous avons à faire à ... on pourrait eu essayer d'oléagineux. 2° Comment appelle-t-on médicalement le cauchemar? Il me faut un bon nom grec à toute force ». Voir aussi les lettres du 17 septembre et du 20 septembre 1855 {Corresp. ,

même, et ceci est plus intéressant, il le consulte sur le fond de son sujet, l'opportunité d'un incident (1) ou le caractère d'un personnage (2). Enfin l'idée première de Madame Bovary appartient, nous le verrons bientôt, à Bouilhet. De ces faits trop peu nombreux il ressort donc que la part du poète dans la composition de ce roman est assez importante pour mériter d'être prise en considération (3).

On en dirait autant pour Sa/am?7ibô, autant pour l'Éducation sentimentale. Bouilhet a aidé Flaubert dans les corrections du premier ouvrage (4), il a travaillé au plan du second (5) et surveillé sa rédaction définitive (6). Mais ici les documents sont

111, 30 a 33) qui soot très iutéressantes à ce point de vue. Elles montrent combien peu fondées sont les conclusions de M. Dumesnil {op. cit.^ p. 149-152) relativement à la mentalité médicale de Flaubert prouvée par sa connaissance de la terminologie clinique, ou par son exactitude dans la description des maladies et des opérations..., etc.

(1) Par exemple à propos de l'apparition de l'aveugle à la mort d'Emma Bovary, cf. Corresp., 111, 31.

(2) « Tu devrais bien me dire quelle espèce de monstre il faut mettre dans la côte du Bois-Guillaume. Faut-il que mon homme ait une dartre au visage, des yeux rouges, une bosse, un nez de moins? que ce soit un idiot ou un bancal? Je i'uis très perplexe » {Corresp., 111, 19; 1855).

(3) Maxime Du Camp écrit {Souv. lifter., II, 140) : « Bouilhet n'a pas ajouté un mot à Madame Bovary mais il en a lait retrancher beaucoup de phrases parasites... Flaubert avait imaginé de faire la description d'un jouet d'enfant qu'il avait vu, dont Tètrangeté l'avait frap[ié et qui dans son roman servait à amuser les fils <le Tapothicaire Homais. Il n'avait pas fallu moins d'une dizaine de pages pour faire comprendre cette machine compliquée qui figurait, je crois, la cour du roi de Siam. Entre Flaubert et Bouilhet la bataille dura huit jours, mais la victoire finit par rester an bon sens et le joujou disparut du livre dans lequel il n'était qu'un hors-d'œuvre qui ralentissait l'action ».

(4) Cf. Lettres à sa nièce Caroline, p. 13(4 décembre 1861); 20 (mai 1862), 22 (4 septembre 1862), etc..

(5) Ihid., p. 47 (5 mai 1864) ; 70 (14 mai 1866).

(6) Ibid., p. 113 (juin 1869) : « A la fin de la semaine prochaine Monseigne^ir sera revenu de Paris et nous nous mettrons à corriger l Éducation phrase par phrase, ce sera l'affaire d'une quinzaine au moins ». D'après les lettres précédentes, on voit que le roman est achevé depuis un mois {ibid., p. 190; 5 mai 1869) et qu'il en a lu des fragments chez la princesse Mathilde. Il s'agit donc bien d'une dernière révision opérée avec Bouilhet. Mais la maladie de celui-ci et bientôt sa mort empêchèrent leur projet de recevoir son exécution. M. Du Camp est doue jusqu'à un certain point fondé à écrire : « S'il n'avait été mort lorsque parut l'Éducation sentimentale, le livre aurait certainement subi des modifications» {Sou'K liltér.. Il, 140). .Mais il faut bien s'entendre : étant dooné l'état d'achèvement de ce roman à la date du 18 juillet 1869, il ne pouvait s'agir que dti modifî-

encore plus imprécis. Tout au plus (Ic'couvrc-t-on parfois, dans les lettres de notre auteur, uue allusion aux conseils cpiil reçoit de son ami : mais rien n'en indique rocîcasion ou la nature. Fautil raisonner par argument a contrario, et répéter avec qu(;Iques critiques qu'après 1869 l'absence de Houilliet se» fait hien sentir à certains défauts des dernières œuvres de Flaubert? il y a là une question d'appréciation subjective qui ne peut servir de preuve : je ne crois pas, pour ma part, que les Contes^ la Tentation, Bouvard et Pécuchet, marquent une décadence de son talent et J ignore absolument ce que seraient devcîuus ces romans si Bouilbet avait pu exercer à leur sujet son contrôle. De telles hypothèses resteront toujours et partout sans grande valeur démonstrative.

Les faits signalés dans la Correspondance sont des exemples. En réalité l'influence de Bouilbet fut beaucoup plus générale et plus profonde. Mais pour en saisir toute la portée, il faut expliquer la confiance que Flaubert avait mise en lui : et celle-ci ne se justifie que par la parfaite conformité de leur manière de voir et de leurs idées littéraires. On sait que jusqu'en l(S46 leurs existences étaient restées séparées. Mais ils avaient cependant vécu dans le même milieu, reçu la même éducation, et par une singulière coïncidence grandi à l'ombre des mêmes murailles grises, dans les cours du collège ou dans celles de l'Hôtel-Dieu. Enfin, tous les mirages de l'idéal romantique avaient également séduit leurs imaginations d'enfants : nourris tous deux par la lecture des écrivains de cette école, ils en avaient gardé une conception analogue du monde et de la vie. Je ne crois pas que Bouilbet ait jamais, comme Flaubert, poussé le désespoir à ses dernières limites. Néanmoins la philosophie qui se dégage de ses poésies est celle d'un penseur triste et désabusé, conscient de l'infirmité humaine et souvent écrasé par

Le dégoût d'être homme et l'ennui de vivre (1).

cations de style : le fond était depuis longtemps définitif, et la revision de Bouilbet n'y aurait rien changé, (t) Jour sans soleil {Festons et Astragales).

Sans doute il ne faut pas attacher trop d'importance à certaines pièces de son recueil, les Bois du Monde par exemple, trop directement inspirées de Th. Gautier et des poètes macabres de son époque. Ce n'est pas pour avoir célébré le ver destrucfteur, ouvrier du dernier affranchissement, et la mort(l) libératrice suprême, que Bouilhetnous paraît un pessimiste. Sa doctrine est moins superficielle. Il croit que Tignorance et l'impuissance sont les lois communes de notre destinée. Amours, espoirs, croyances, religions, nos efforts et nos ambitions, tout disparaît, se renouvelle ou avorte. L'incessante évolution pousse l'une après l'autre au tombeau les générations (2), au néant les mondes. Rien ne subsiste de cet universel bouleversement que le mystère toujours insoluble de la vie. Le beau poème des Fossiles, la Colombe, le Secret et d'autres pièces encore (3) trahissent l'impression de doute et d'incertitude morale qui domine la littérature vers 1850 et que nous avons déjà signalée à propos de Flaubert et de M. Du Camp. Préoccupé des progrès de la science et cependant mal dégagé des traditions du passé, l'esprit troublé cherche sa voie entre le rationalisme et la foi (4) :

, 0 misère, ô démence,

Cercle mystérieux qui toujours recommence, Voilà que maintenant, vieillard au front pâli, Dans la satiété de son œuvre accompli, Ployé sous le fardeau de ses six mille années, Il s'arrête, inquiet, au bord des destinées. Sa raison l'épouvante et sa croyance a fui; Sous le soleil qui baisse il marche sans appui

(1) « Heureux les morts », répète le poète dniiis les Plaintes d'une momie :

Seul au milieu de ce qui tombe Je reste immobile et jaloux, Et je dis au ver de la tombe :

0 ver, pourquoi m'oubliez-vous?

(2) Ceux qui viennent {Festons et Astragales).

(3) Par exemple Kronos {Dernières chansona). Krouos regarde venir à lui les nouveaux dieux et songe :

... Rien n'est sûr, d'autres viendront encor; N"a-t-il pas vu ses tils brisant leur sceptre d'or Et l'Olympe encombré du débris de leurs armes ?

(4) Voir r Abbaye {Dernières chansons).

Et son time débile, où respérance est morte,

Comme un vaisseau perdu tlolte au vent qui l'emporte (1).

Mais si toile est l'angoisse générale de l'Iniinanité, celle qui tourmente l'individu, dans le cercle restreint de ses rêves, de ses actions, de sa vie si courte, n'est pas moindre. Son malheur commence à la naissance^ L'enfant (|ui promène son regard étonné sur le spectacle des choses, qu'on caresse et qu'on flatte, peut sourire, car il entrevoit encore l'avenir à travers le prisme de ses illusions. Mais l'expérience lui vient vite :

Goûtez-les bien, ces jours dorés Faits de jeu, de rire et de danse.

Vous grandirez, vous grandirez, De décadence en décadence.

Par les monts, les bois et les prés.

L'œil éteint, l'âme inassouvie, Sombre forçat vous traînerez La longue chaîne de la vie (2).

Jusqu'à la mort, comme le poète de la Sombre églogue, partout, il sera suivi du troupeau muet de ses désirs trompés :

Chaque instant qui s'écoule

Derrière lui laisse un monstre de plus (3).

Dans la triste comédie de la réalité, il jouera son rôle à peu près comme le violoneux qui accompagne la parade d'une baraque foraine, par nécessité :

11 fallait chanter, il fallait poursuivre Pour le pain du jour, la pipe du soir. Pour le dur grabat dans le grenier noir, Pour l'ambition d'être homme et de vivre. Mais parfois dans l'ombre, et c'était son droit, Il lançait, lui, pauvre et transi dans l'âme, Un regard farouche aux pantins du drame Qui reluisaient d'or et n'avaient pas froid (4).

(1) Les Fossiles, édit. Lcmerre, p. 137.

(2) Berceuse philosophique [Dernières chansons).

\i) Comparez Clair de Lune [Festons et Astragales) :

... 0 sombre caravane Des désirs haletants et des espoirs trompés. (4) Une baraque de la foire [Dernières chansons, édit. Lemerre, p. 366).

Le mot de la fin, la moralité navrante de cette pantalonnade, c'est la parole de l'Ecclésiaste; Bouilhet la répète à son tour :

Sachant que tout passe et que tout est vain (1).

Pourtant, cette conception pessimiste ne semble pas l'avoir jamais conduit au découragement absolu ni à la misanthropie. Au fond, il aime l'homme et il sait le plaindre de son irrémédiable misère (2). On ne voit pas qu'il y ait eu chez lui, à proprement parler, lutte contre la nécessité d'accepter l'existence, révolte de sa personnalité, souffrance d'avoir à faire le sacrifice de ses rêves. Son bon sens calme, sa raison, ont aidé à sa résignation. Son attitude, très clairement exprimée dans Jour sans soleil ^^v exemple, c'est l'indifférence philosophique aux contingences de la vie (3). Sa poésie n'est ni haineuse, ni violente; il y a plus d'ironie et de pitié que de colère dans sa pièce du Lion et son apostrophe A Mathurin Bégnier. Si quelque mélancolie se dégage de son œuvre, il s'y joint presque toujours un sourire discret de sceptique bienveillant, habitué à s'incliner devant l'irrévocable, facilement oublieux de ses propres sou{-

(1) Comparez Kronos [Dernières chansons) :

Sur terre et dans les deux sacliant que tout est vain.

(2) Cf. Démolitions ; Le Crapaud {Festons et Astragales).

(3) Les temps sont passés où sous le ciel bleu Sonnait dans ma chair le grelot des fièvres, Toute joie est morte et m'a dit adieu,

J'ai le doute à l'àmc et le fiel aux lèvres. Dormez dans la nuit, ô rayons sacrés!

Plus de souvenirs et plus d'espérance!

Mon cœur loin de vous descend par degrés Sous l'océan froid de l'indifférence.

{Jour sans soleil^ édit. Leraerre, p. 97.) On pourrait rapprocher de ces strophes la pièce intitulée Abrutissement qui termine les Dernières chansons.

Les hommes sont si mauvais Que sans regrets je m'en vais

Du monde.

Pour la haine ou l'amitié Je n'ai plus qu'une pitié

Profonde, etc..

Mais il faut ajouter que cette pièce fut composée en juin 1869 c'est-à-dire un moin avant la mort du poète, alors qu'il tournait à l'hypocondrie (cf. Lettres de Flaubert à sa nièce, p. 118) ; aussi iraduit-elle un état d'âme moins dégagé, plus douloureux que Jour sans soleil.

rances dès l'instant qu'elles sont sans remèdes (1). 11 sait au besoin garder Torguoil du silence et cacher ses l)Iessures les plus profondes. Les plaintes, les regrets susceptibles de nous révéler le secret de ses sentiments sont riwrs. La Dernière nuit, la Fleur rouge restent des aveux isolés doiil l'inspiration douloureusement émue contraste singulièrcmcnl avec rens(Mid)le de ses poésies, impassibles et dédaigneuses.

Or cette impassibilité, caractéristique de sa manière, tient à plusieurs causes. 11 n'est pas douteux que sa parfaite connaissance des littératures grecque et latine ait beaucoup contribué à lui donner peu d'estime pour les confessions sentimentales, les nosographies, tous les genres où l'auteur peut fîiire étalage de son (( moi ». Ses études classiques durent à cet égard contrebalancer très tôt l'influence romantique de sa première éducation. Comme, en outre, il partageait sur l'ignorance de la foule et la bêtise des bourgeois tous les préjugés de ses contemporains (2), comme il était, par goût et par tempérament, très aristocrate, il ne se sentait guère tenté d'initier au mystère de sa vie intime un public qu'il méprisait et croyait incapable de le comprendre. Mais surtout son esthétique étant, comme celle de Flaubert, en relation immédiate avec son pessimisme, son amour du Beau et son culte de l'Art s'opposant directement, dans son esprit, aux désillusions et aux mensonges de la réalité, il ne pouvait pas, logiquement, s'arrêter à une conception d'Art personnel et lyrique.

En effet ce que Bouilhet, comme Flaubert, a cherché dans l'Art, c'est une consolation et une croyance. L'homme au violon de sa baraque foraine est un symbole dont on n'a pas assez remarqué la signification autobiographique; pareil à lui.

Gomme un rêveur dégagé des choses

Sans respect du monde il chauffait sa main Au rayonnement des apothéoses :

(1) Cf. Double incendie {Festons et Astragales).

(2) Gf; VUot [Festons et Astragales).

C'est-à-dire que pour échapper aux misères de son existence,

oublier ses déconvenues, triompher de ses fatigues, il a voulu

vivre par l'imagination dans un autre monde, et d'une vie non

réelle. La Muse a remplacé dans son âme « froide et nue »,

La vierge de Sunam qui n'était pas venue (1).

Pour secouer le fardeau de sa tristesse, c'aurait été un mauvais moyen que la chanter en vers et s'épuiser à la décrire. Il a donc fait de la poésie objective, toute brillante d'évocations antiques et de visions d'Orient : ainsi le présent, dans le temps et dans l'espace, s'effaçait. Entraîné par son irrésistible vocation, il est devenu l'oiseleur patient et laborieux qui tend ses filets au vol des rimes sonores et le soir, sa gibecière à moitié pleine, rentre au logis « plus fier qu'un renard )) (2). Le titre sous lequel il a groupé ses poésies. Festons et Astragales^ indique bien qu'il a voulu faire de l'ornementation et broder un décor factice sur la trame de sa destinée. Celle-ci, et toutes les péripéties sentimentales, toutes les défaillances qui l'ont traversée et que ses biographes nous révéleront peut-être un jour, reste masquée par derrière. C'est la conséquence d'un idéal d'Art très élevé et en même temps la preuve d'un orgueil farouche. Il l'a manifesté nettement dans une de ses meilleures pièces, qui est comme l'exposé des motifs de sa théorie de l'impersonnalité :

Oui, j'ai su votre mal, ô faiseurs d'élégies, Et par mon cœur qui saigne averti que j'ainaais, J'ai blanchi bien des nuits des feux de mes bougies, Mais j'eus cette pudeur de n'en parler jamais. Parce qu'une amoureuse, un beau soir, est parjure, Ce n'est point un obstacle à barrer mon chemin ; Des plis de mon manteau je cache ma blessure, Trop fier pour mendier du cœur ou de la main.

Je déteste surtout le barde a l'œil humide

Qui regarde une étoile en murmurant un nom.

Et pour qui la nature immense serait vide

(1) La vierge de Sunam {Festons e.l Astragales).

(2) L'Oiseleur {Dernières cliansons).

S'il ne portait en croupe ou Lisette ou Ninon ;

... Et puis, t\ parler net, où donc est la vergogne

De suspendre sa lyre auprès d'un cotillon?

L'Art saint me paraît propre à tout autre besogne ..

... La foule a ses transports, ses amours et ses haines;

Ne mêlons point notre âme à ce tumulte humain (1).

C'est lacondainiKitiondii lyrisme roiuanlique, haiial et inélégant, et l'on y voit assez une allusion à Musset. Toute sîi vie Bouilhet mit en pratique la maxime d'Epictèle, déjà citée dans la Correspondance de Flaubert :

Masque tes mœurs, cache ta vie,

Sois honnête homme en fait de vers (î).

Et c'est le respect de ce principe qui donne à ses œuvres leur caractère hautain et leur belle sérénité.

L'impersonnalité est une des règles essentielles de l'Art pour l'Art. Grâce à la préface des Dernières chansons, nous savons qu'il était un partisan convaincu de cette doctrine. Il croyait que l'Art a ayant sa propre raison en lui-même ne devait jamais être considéré comme un moyen », et qu'il manquait son but aussi bien en essayant de provoquer une fausse émotion qu'en développant des thèses politiques ou des enseignements moraux (3). « Aussi se gardait-il, écrit Flaubert, de VArt prêcheur qm veut corriger, moraliser; il estimait encore moins l-Art joujou qui cherche à distraire comme les cartes... Quant à l'Art officiel, il en a repoussé les avantages parce qu'il aurait fallu défendre des causes qui ne sont point éternelles )).

(1) ÉditioD Lemerre. p. 35-36.

- (2) Imité du chinois {Dernières chansons).

(3) Les convictions républicaines de Bouilhet faillirent un momeut fair.^ de lui un polémiste et un homme d'action. Il est loin d'être démontré, malgré le témoignage de M. Du Camp [Souv. Uttér., I, 27o) qu'en 184S il se soit présenté à la députation dans la Seine-inférieure. A cette époque, répétiteur dans un « four à bachots », il n'avait ni le temps, ni surtout les ressource? nécessaires à une telle candidature. Mais il est certain que vers 1844 il avait composé une satire contre les Jésuites (cf. Préface des Dernières chansons), et une autre A un poète vendit {ihid,), où le ministère était violemment pris à partie. L'exemple et les conseils de Flaubert, peut-être la désillusion d'un échec politique, le ramenèrent promptemrnt à l'Art pur. 11 commença Mdaenis au lendemain de la Révolution de 1848.

La perfection de la forme avait, à ses yeux, Timportance prépondérante que lui reconnaissait aussi Flaubert Nul plus que lui ne se montra soucieux du mot juste, de l'expression définitive qui fait image et traduit complètement l'idée. D'ailleurs entre le fond et la forme il concevait également une intime union et « tâchait de bien penser afin de bien écrire » (1). Ses poésies tiennent en un volume dont la moitié seulement fut imprimée de son vivant : s'il produisit peu, ce n'est pas qu'il fût à court d'inspiration ; rien n'est plus varié que le choix de ses sujets; mais estimant a que cent vers, peut-être moins, suffisent à la réputation d'un artiste s'ils sont irréprochables )) (2), il employa toute son application à les faire tels, et il convient d'ajouter qu'il y a souvent réussi. Peu soucieux du succès ou de la gloire, plus irréductible encore que Flaubert sur la nécessité de publier ses œuvres, de se faire valoir, de forcer l'opinion en sa faveur, à la fois trop naïf et trop détaché pour posséder au moindre degré, le sens pratique de la vie (3), il ne visait qu'à se satisfaire lui-même. Le sonnet intitulé

(1) Préface des dernières chansons. On lit dans le journal L'Autographe {directeur H. de Villemessanl) du l*"^ juin 1872, page 110, ces deux réflexions signée.s de Bouilhet : « Les pensées sont des clous qui retiennent la draperie du style. — Les vers sout comme des coupes où le poète verse sa pensée : un vers est bon quand il est plein jusqu'aux bords ».

(2) Maupassaut, Étude sur le Roman, eu tète de Pierre et Jean. Comparez dans les Dernières chansons :

Un seul beau vers est une source Qui dans les siècles coulera.

Dix ans peut-être on pleurera Quelques mots trop prompts à la course. La stropbe aux gracieux dessins.

Où l'œil eu vain cherche une faute, N'est pus d'une valeur moins haute Que la relique de nos saints.

{Imité du chinois.)

(3) Et, par un contraste amusant, c'est Flaubert, malgré l'horreup que lui inspiraient les démarches, les visites aux critiques, les discussions d'intérêts matériels avec les directeurs de théâtres, qui s'entremettait pour faire jouer et réussir les drames de Bouilhet. On est tout surpris de lire les conseils qu'il lui donnait, alors que pour lui-même il répugnait à les mettre en pratique : « Tu as refusé de fréquenter un tas de gens, .laniu, Dumas, Guttinger, etc., chez lesquels tu aurais pu nouer des camaraderies... Tu ne sais pas assez l'importance des petites choses dans le pays des petites gens. A Paris le char d'Apollon est un fiacre, la célébrité s'y obtient à force de courses {Corresp., III, 16; 1855). —Voilà je crois ce

Candaule, qui ouvre sou ri^cuoil, coulienl la pi'ofcvssion de foi d'un Art foncièrement individualisle : Ir rcsir de l'onvra^'-e ne la dément pas.

Son mépris de la foule devait forciMneiil le (h'Iourner d'écrire pour elle, de rechercher ses acclamalions; il crovîiit à l'isohîment fatal du génie et à l'hostilité de hi socif'Mé pour les poètes. Sa Légende du Poète aux étoiles est un ci'i d'or^iu^il et une vengeance, la seule qu'il se soit cru permise, pour répondre; aux attaques envieuses et aux injustes critiquées de ses contemporains.

Bouilhet nous apparaît donc à tous égards connue un pur Artiste, et Ton comprend l'éloge que lui décernait Flaubert en l'appelant « un littérateur absolu ». Sa vie est une de celles où les intérêts matériels et les satisfactions d'amour-propre ont été le plus noblement sacrifiés à la dignité de l'Art. Dès lors quoi d'étonnant si Flaubert avait mis en lui toute sa confiance? Non seulement ils s'accordaient pleinement sur les questions de principe et concevaient l'Art de la même façon. Non seulement tous deux y trouvaient le même appui moral et la même consolation. Mais la sincérité des convictions du poète, le biim fondé de ses conseils théoriques ou pratiques étaient aux yeux de son ami garantis par sa conduite quotidieime, et par la valeur artistique des œuvres qu'il composait à ses côtés. S'il acceptait sans discussion son jugement, s'il sollicitait son avis, si malgré son intransigeance et son obstination de normand il y obéissait à la lettre, c'est qu'il savait d'abord que la culture littéraire de Houilhet en faisait un critique autorisé; ensuite que sa franchise était toujours inspirée par l'amour du Beau et le désir d'une perfection plus grande, et que seul le souci de TArt, toute considération d'amitié mise à part, dictait ses reproches ou ses louanges.

Ainsi Bouilhet a été avant tout pour lui un exemple et un modèle : et par là son influence se manifeste dans toute sa

qu'il faut faire... Ne néglige rien, fais plutôt quinze démarches qu'une seule... Déploie une activité napoléonienne, etc.. » {ibid.^ 27-28; 18 août ISSn; eipai^sim).

généralité. Mais la réciproque est également vraie. Dans les lettres qu'ils s'écrivaient, ils ne cessaient de s'encourager à marcher dans la voie commune où ils s'étaient rencontrés, exaltant à tout propos la grandeur de leur désintéressement et la supériorité de Leurs principes. « Travaille toujours, reste ce que tu es, continue ta dégoûtante et sublime façon de vivre (1). — Soyons forts, soyons beaux, essuyons sur l'herbe la poussière qui salit nos brodequins d'or, ou ne l'essuyons même pas; pourvu qu'il y ait de l'or en dessous, qu'importe la poussière en dessus? (2) — Nous sommes seuls, seuls comme le Bédouin dans le désert. Il faut nous couvrir la figure, nous serrer dans nos manteaux et donner tête baissée dans l'ouragan, et toujours, incessamment, jusqu'à la dernière goutte d'eau, ' jusqu'à la dernière palpitation de notre cœur. Quand nous mourrons, nous aurons cette consolation d'avoir fait du chemin et d'avoir navigué dans le grand » (3).

A chaque défaillance, à chaque obstacle de la route, quand l'un est prêt de succomber à la fatigue, de renoncer à poursuivre une chimère insaisissable, l'autre lui tend la main, le réconforte, fait appel à leur vocation : « Tu es, écrit Flaubert, mon spectacle le plus moral et mon édification permanente. Est-ce que le saint, maintenant, va tomber de sa niche? Ne bouge donc pas de ton piédestal (4). — Que veux-tu que je devienne, misérable, si tu m'ôtes ma croyance (5)? — Allons, Philippe, éveille-toi! De par l'Odyssée, de par Shakespeare, je te rappelle à l'ordre c'est-à-dire à la conviction de ta valeur. Allons, mon pauvre vieux, mon roquentin, mon seul confident, mon seul ami, mon seul déversoir, reprends courage, aimonsnous mieux que cela. Tâche de traiter les hommes et la vie avec la maestria que tu as en'traitant les idées et les phrases (6). — Allons donc, petiot, gueule tout seul dans ta chambre, regarde-

{{) Corresp., 1, 261 (Le Caire, 15 jauvier 1850).

(2) Ihid., 1. 320 (Le Caire, 27 juin 1830).

(3) Ihid., III, 19(1855).

(4) Ihid , I, 334 (Damas, 4 septembre 1850).

(5) Ibîd., III, 23 (28 juin 1855).

(6) Ifjtd., III, 19 (1855).

toi dans la ^lace et relovo ta chevelure. SiM'ions-nons dc^s erétins, par hasard? C'est possihle, niîiis ce n'csl pas à nous de le dire, encore moins de le croire » (1). C-cs exhortations pi'olltaient également à qui les formulait et à ([ui les ('coûtait : à force de répéter que l'Art est grand, que l'Art est tout, Klauhert parvenait bien à rassurer la timidité du poète; il lui communiquait bien un peu de son audace; mais surtout il se ptM'suîidait lui-même et affermissait d'autant sa proi)re foi. C'est souvent aux heures où il est le plus las et le plus hésitant que nous le voyons réagir, rassembler ses forces et proclamer la sainteté du dogme pour lequel ils combattent. Si quehpi'un était venu lui dire : Ètes-vous certain de ne point avoir tort? Croyez-vous qu'il soit bon de regarder seulement les choses humaines à^ravers l'Art et de rester indifTérent à tous les intérêts qui ne touchent pas directement à la littérature? Vous rendez à votre ami un mauvais service : il n'est pas riche comme vous l'êtes; sa vie est dure; laissez-le se mêler aux hommes et ne le détournez pas de chercher parmi eux les récompenses et les protections auxquelles ont droit tous les membres utiles de la société, — je me figure qu'il aurait répondu : — N'essayez point de me convaincre car je ne veux pas être convaincu et d'ailleurs que vous importe? A supposer que je me trompe et que nous nous trompions tous deux mutuellement, ne voyez vous pas que nous avons besoin de penser que nous avons raison et de nous étourdir de nos propres cris, de nous accrocher désespérément à la I même croyance, pour conserver chacun l'énergie nécessaire à I notre tâche, assurés de rencontrer en toute occasion, bonne ou mauvaise, un compagnon d'infortune et un guide.

Mais de Bouilhet ou de Flaubert, lequel à l'origine, c'est-àdire au moment où commença véritablement leur intimit(', a entraîné l'autre à sa conviction? pour quelle part la manpie du premier se retrouve-t-elle dans les théories artistiqu(\s du second, ou inversement? c'est ce qu'il est à peu près im|)()ssible de préciser. Nous venons de voir, en étudiant rapidement les

(1) Corresp., l, 336 (4 septembre 1850).

idées du poète, à quel point elles reproduisent celles que nous connaissons d'après la Correspondance, Or il n'est pas douteux que leurs relations et leur confiance réciproque aient amené une pénétration de leurs pensées, une adaptation de leurs goûts respectifs et de leurs points de vue. Si leurs conceptions d'Art ont d'abord comporté des divergences, nous Fignorons et en tous cas celles-ci se sont vite atténuées : mais d'autre part, lorsqu'on 1846 Flaubert retrouva son ancien camarade de collège, son estb('tique était déjà très nettement arrêtée dans son esprit. Il semble donc que Bouilhet n'ait été pour rien dans la détermination de son idéal artistique. De ce que ses lettres contiennent, à partir de ce moment, l'expression plus complète et plus approfondie de sa doctrine, on ne saurait rien induire. Il est bien vrai que pour la première fois alors il formule d'une façon explicite sa règle de l'impersonnalité, qu'il tend à une conception d'Art général et objectif, où la beauté résultera surtout de la perfection de la forme, et servira en même temps de conclusion et de moralité à l'œuvre. Mais cette coïncidence n'est point la preuve décisive d'une influence exercée sur ses dées par les idées de Bouilhet. L'argument servirait aussi bien à la démonstration d'une influence contraire. Tout ce qu'on peut donc affirmer, c'est que Bouilhet, doué d'un esprit très cultivé et d'une réflexion très pénétrante, beaucoup plus classique que romantique au moins par ses tendances et son instruction, très érudit et d'une probité littéraire irréprochable, se trouvait appelé par toutes ces qualités à contribuer de. la façon la plus favorable au développement du talent de notre auteur. A ne considérer que les apparences, on croirait que l'action exercée par ce dernier sur Bouilhet ait dû être plus profonde et plus féconde que celle de Bouilhet sur lui. Les oppositions de leurs caractères expliqueraient cette inégalité; en effet, de ces deux personnalités placées en contact quotidien, la plus forte, la plus résistante, devait laisser à l'autre son empreinte. Les exagérations de Flaubert, son ardeur à défendre ses théories, ses admirations exclusives, ses enthousiasmes passionnés ne pouvaient manquer, semble-t-il, d'entraîner facilement Bouilhet,

plus réservode gestes et de manières, « qui fut toujours jiar situation et par tempérament un homme simple et peu hruyant » (1), un (( doux poète » selon le mot de Maupassant (2). On comprendrait ainsi que l'esthétique de Flauheit s(» soit, par la façon même dont il l'exposait d'ordinaire, gravée dans l'esprit de son ami avee une force de persuasion suffisante pour triompher de tous les obstacles. Dans ces conditions les analogies de leurs principes artistiques se justifieraient d'elles mêmes.

Mais le témoignage très net de Maxime Du Camp n'autorise pas une telle conjecture : « Bouilhet, nous dit-il (.3), qui rougissait sous un regard et n'était pas à son aise dans un salon, Bouilhet était absolu dans ses convictions et les soutenait avec énergie. A les voir ensemble, à voir Flaubert criant haut, s'impatientant, rejetant toute observation et bondissant sous la contradiction; à voir Bouilhet très doux, assez humble d'apparence, ironique, répondant aux objurgations par une plaisantv'rie, on aurait pu croire que Flaubert était un tyran et Bouilhet un vaincu ; il n'en était rien : c'est Bouilhet qui était le maître, en matière de lettres du moins, et c'est Flaubert qui obéissait ».

Dès lors, en tenant compte de ces différences de caractère dont le résultat est ainsi contraire à ce qu'on pouvait en attendre, on arrive à deviner en quoi l'influence de Bouilhet sur les œuvres et la manière de Flaubert a été bienfaisante. H fut toujours le conseiller du calme et de la raison, l'avocat de la juste mesure; son sens critique très fin, développé encore par son goût et son étude de l'antiquité servit à tempérer la nature outrancière de son ami (4). « Il savait, a dit M. Du Camp, que si la fantaisie est l'élément le plus fécond pour la poésie, on ne peut l'admettre qu'avec une extrême réserve dans le roman dont la contexture doit toujqurs se rapprocher de celle de l'iiis-

(1) Albert Ci u, Le diner des gens de lettres, p. 137.

(2) Le Gaulois, numéro du 21 août 1882.

(3) 8oMW lUlér., I, 235; il, 141.

(4) Eu lui parlaut d'uue de ses poésies, Flaubert écrivait à B juil .et : « Ce serait parfait si tu pouvais la condense?^ uq peu — chos-. facile a loi qui u'eâ pas ua caractère prime sautier » [Corresp., 1, 320 ; 21 juin 1850).

toire, puisque le récit des faits imaginaires est destiné à produire rillusion ou l'impression de la réalité )) (1).

Il le surveillait donc, le reprenait avec une patience inaltérable, et sa prudence avisée contrebalançait à niierveille les emportements de Flaubert (2). Si celui-ci a pu éviter les défauts où risquaient de Tentraîner les excès de son imagination, c'est sans doute à Bouilhet qu'il le doit. Il a, si j'ose dire, joué près de lui le rôle d'un modérateur; son intervention à propos de la Tentation de Saint Antoine en est la preuve. Dans cette circonstance, décisive pour l'évolution artistique de notre auteur, son action fut prépondérante ; nous allons voir que s'il n'a pas contribué directement à sa formation intellectuelle, il a du moins, par ses avis éclairés et ses observations méritées, décidé de son orientation vers le naturalisme.

(1) Souv. Httér., Il, 140.

(2) « Il estimait que l'iiispiralioa doit être aruenée et non subie », Jit Flaubert dans la Prélace aux Dernières chansons.

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