‹ Flaubert, sa vie, son caractère, et ses idées avant 1857Chapitre 21 sur 28 · CHAPITRE 11 LE VOYAGE EN ORIENT (OCTORKE ISiit-MAI iH"A · texte numérisé non relu

CHAPITRE 11 LE VOYAGE EN ORIENT (OCTORKE ISiit-MAI iH"A

Ce que Flaubert en a retiré pour la préparation de Madame /iovnry et de Salammbô .

Le 29 octobre 1849, c'est-à-dire presque au lendemain de cette fameuse lecture, Du Camp et Flaubert partaient pour leur voyage d'Orient. Flaubert, avec une sorte de crainte superstitieuse, avait pris soin en quittant Croisset de laisser sur sa table de travail ses livres ouverts, ses papiers étalés, sa robe de chambre sur un fauteuil, disant : « Ça porte malheur de prendre des précautions » (1). Pradier, Bouilhet, de Gormenin et Gautier les conduisirent, le matin, à la diligence de Ghàlons. Le bon Théo, pour lui donner courage, allait répétant « qu'il n'y avait que les bourgeois qui crevassent »; Flaubert songeait à Saint Antoine et traduisait : « C'est-à-dire que lorsqu'on a quelque chose dans le ventre on ne meurt pas avant d'avoir accouché » (2).

Ils descendirent la Saône et le Rhône (3), s'embarquèrent à Marseille (4), touchèrent vingt-quatre heures à Malte et le 15 novembre (5) arrivèrent en vue d'Alexandrie.

Nous passerons un peu rapidement sur les circonstances de ce voyage; elles sont en eiïet longuement i'acontées dans la Correspondance et dans les Souvenirs littéraires de M. Du Gamp ; grâce aux lettres que Flaubert adressait à sa mère, à Louis

(1) Souv. littér.,], 322. Sur les h«?àitations de Flaubert, ses pressentiments, son chagrin de quitter sa mère, voir Corresp., 1, 214 à 216.

(2) Corj^esp., I, 218 (29 octobre 184P).

(3) Cf. A bord de la Cange [Mélanges pos///., édit. Cli u-pentinr. 1902, pa^es :]2k à 330).

(4) 4 novembre.

(5) D'après Du Camp, Souv. littér., 1, 323.

Boiiilhet, à son oncle Parain, on peut suivre jour par jour leur itinéraire. Ce ne fut point tout à fait une promenade d'étudiants en vacances comparable à celle qui les avait conduits, deux ans auparavant, à travers la Bretagne : leur voyage dès le début prit un caractère sérieux, méthodique et presque officiel. Pour faciliter les relations avec les autorités étrangères et obtenir au besoin la protection des agents français, ils s'étaient fait donner des missions. Mais seul Du Camp attachait quelque importance à la sienne. Flaubert, chargé par le ministère de l'agriculture de recueillir, dans les ports et aux points de concentration des caravanes, tous les renseignements utiles aux chambres de commerce (1), tournait la chose en plaisanterie : (( Je vais te faire une confidence très nette, écrivait-il à Bouilhet; c'est que je ne m'occupe pas plus de ma mission que du roi de Prusse. Pour remplir mon mandat il eût fallu renoncer à mon voyage. C'eût été trop sot. Je fais parfois des bêtises, mais pas de si pommées... Mon titre est déjà une turpitude suffisante » (2). Il laissait donc, replié au fond de sa malle, le frac noir qu'il avait emporté sur les conseils de Du Camp, et ne le revêtait qu'aux occasions solennelles, pour aller dîner chez les pachas, les beys et les consuls (3). Le plus souvent il arborait de préférence le costume local : la grande chemise des Nubiens en coton blanc, ornée de houppes, et sur la tête, rasée sauf une mèche de cheveux à l'occiput, le tarbouch rouge des Arabes (4). Son ambition était d'avoir « la boule Orientale ». — « Mes bardes s'usent, écrivait-il à sa mère. Le chic commence )) (5). Son compagnon y mettait plus de coquetterie et veillait à conserver dignement son prestige.

Le premier jour, comme le paquebot arrivait au large des côtes égyptiennes, il était monté sur le gaillard d'avant; en

(1) Souv. liltér., 1, 320.

(2) Corresp., 1, 305 (entre Girgeh et Siouph, 2 juin 1850). Comparez ibid. p. 271 (Le Caire, 3 février 1850).

(3) Corresp., 1, 228 (Alexandrie, 22 nov. 1849) et 234 (23 novemlire).

(4) JInd., I, 229 (même date), et 235 (Le Caire, 1« décembre). (.->) llmL, I, 300 (mai 1850).

plein soleil, devant lui, le sérail d'Abhas Parlia découpail sa silhouette imposante « comme un dôme noir sur le bleu de la mer »-(l). Il lui avait semblé apercevoir tout l'Orient à travers une grande lumière d'argent épandue sur les flots. 1/éblouissement de cette vision lui resta dans l'œil jusqu'à la fin de son voyage. Il ressentit des émotions poignantt^s jiux pyramides (2), à Jérusalem (3), à Athènes (4). Il dormit au pied du sphinx, dans les hypogées de Karnak, en haut des montagnes de Syrie. Pendant quatre mois la cange qu'ils avaient louée glissa sur le Nil, au bruit cadencé des avirons, tandis que le vent gonflait ses deux voiles croisées « pareilles aux deux ailes d'une immense hirondelle » (5). Les rives du fleuve s'allongeaient, plantées de palmiers, couvertes de champs et d'herbages, semées de ruines blanches « enfouies sous les sables jusqu'aux épaules comme de vieux squelettes à demi déterrés » (6); et à Tarrière-plan tranchait brusquement h' désert, « cette grande polissonne d'étendue qui est violette au soleil levant, grise en plein midi et rose le soir » (7). Avec Du Camp ils demeuraient immobiles sur le pont, savourant le ciel, les rochers, la lumière, parfois s'arrêtant une journée pour visiter les salles hypostyles de Thèbes, l'île de Philae, les tombeaux de la Vallée des Kois, repartant le soir, (( passant des journées sans desserrer les dents,

(1) Corresp., l, 226 (novembre 1849).

(2) « Nous sommes arrivés au bas de la coUioe où se dressent les pyramides... ça a été plus fort que moi, j'ai laacé mou cheval à fond de train. Maxime m'a imité et nous sommes arrivés au pied du Sphinx. En voyant cela, qui est indescriptible, la tête m'a un moment tourné, et mon compagoou était blanc comme le papier sur lequel je t'écris... Jamais je n'oublierai cette singulière impression » {Corresp., 1, 249 ; à sa mère, 14 décembre 1849). — « On n'a pas toujours des émotions aussi « po hé-tiques », Dieu merci, car le petit bonhomme en péterait »» {ibid., 264, à Louis Bouilhet, 15 janvier 1850).

(3) Cf. Corresp., 1, 329 (à Bouilhet: 20 août 1850).

(4) Corresp., il, 22 : «. Sans blague, j'ai été ému plus qu'à Jérusalem ou du moins d'une façon plus vraie » (à Bouilhet; Athènes, 19 décembre 1850). — '< La vue du Parthénon est une des choses qui m'ont le plus profondément pénétré de ma vie» (à sa mère, 26 décembre 1850).— «J'ai senti là devant la beauté de l'expression « stupet acris » : un peu plus j'aurais prié » (à Bouilhet, 10 février 1851).

(5) Corresp., I, 243 (à sa mère, 4 décembre 1849).

(6) Corresp., I, 299 (mai 1850).

a) Corresp., 1, 251 (à sa mère, 14 décembre 1849).

absorbés côte à côte dans leurs songeries » (1) et, d'autres fois, trépignant d'admiration, poussant des cris de joie involontaires. Plus tard, c'est une galopade sur le sable de la mer Rouge (2), dans la plaine deConstantinople (3), sur les hauts plateaux de Bithynie couverts de neige (4). Chaque panorama nouveau le tenait de longues heures en extase : il jouissait de la volupté de voir « et d'être œil tout bonnement » (5). Il écrivait à sa mère cette phrase typique : « Je me fiche une ventrée de couleurs comme un âne s'emplit d'avoine » (6). Il s'efforçait d'ailleurs de noter ses impressions avec la plus grande exactitude possible et sans les rapporter aux manifestations accidentelles de sa propre personnalité. On pourrait répéter ici en suivant la Correspondance ce qui a été dit — mais pour certaines pages seulement — de Par les Champs et par les Grèves : loin d'interpréter la nature par rapport à son état d'âme du moment, il s'appliquait au contraire à des descriptions objectives, cherchant les images appropriées, les comparaisons adéquates. C'est, par exemple, à propos d'une bastonnade d'esclaves à laquelle il assiste : « On entendait les bâtons de palmier sonner sourdement sur les tarbouchs tiomme des baguettes sur des tambours pleins d'étoupe » (7). C'est Je long corridor d'un bazar égyptien, « aussi sombre qu'une tige de botte lorsque, la tenant par les tirants, on cherche à découvrir au fond le clou qui vous blesse » (8) ; des maisons toutes découpées de ciselures « comme un manche d'ombrelle chinoise » (9) ; l'allure du chameau « qui sautille comme un dindon et balance son cou comme un cygne » (10). Pour rendre les contorsions des danseurs, il trouve cette expression : « un trille de muscles »; il les montre se courbant et se relevant (( avec un mouvement de

(1) Corresp., I, 327 (1850).

(2) Ibid., I, 311 là Louis Bouilhet, 2 juin 1850).

(3) Ibid., n, 15 (à sa mère, 4 décen>bre 1850).

(4) lbid.,Al, 27 (à Bouilhet, 19 décembre 1850).

(5) Ibid., 1, 278 (à Bouilhet, 13 mars 1850).

(6) Ibid., l, 226 (novembre 1849).

(7) Ibid., I, 270 (Le Caire, 3 février 1850).

(8) Ibid., I, 245 (5 décembre 1849).

(9) Ibid., 1, 234 (novembre 1849).

(10) Ibid., I, 237 (le' décembre 1849).

reins pareil à celui d'un arbre qui se redresse une fois le vent passé ))(!). Le Nil, en plein midi, est ealnie « comme un ileuve d'huile » (2), d'une teinte froide a comme un fleuve d'acier » (3). La mer « ondule et se gonfle avec un doux mouvement pareil à celui d'une poitrine endormie » (i). On n'en finirait pas si Ton voulait relever toutes ces alliances heureuses et tous ces rapprochements suggestifs. Son habileté à préciser les colorations est remarquable; rien n'égale la richesse de sa palette : il a des ciels de toutes nuances, bleus, outre-mer, lie de vin, rouges, des montagnes grises, violettes, des verdures d'un vert sombre et d'un vert « livide )) (5), des mers « où toutes les teintes possibles passent, chatoient, se dégradent de l'une sur l'autre depuis le chocolat jusqu'à l'améthyste, depuis le rose jusqu'au lapis-lazuli (6) ».

Voici, entre autres, un des tableaux qu'il a recueillis au passage; il semble que les mots y prennent une valeur d'expression matérielle, plastique, comme s'il avait voulu faire une transposition d'art :

C'était le matin; le soleil se levait en face de moi. Toute la vallée du Nil, baignée dans le brouillard, semblait une merblanche, immobile, et le désert derrière, avec ses monticules de sable, comme un autre océan d'un violet sombre dont chaque vague eût été pétrifiée. Cependant le soleil montait derrière la chaîne arabique, le brouillard se déchirait en grandes gazes légères, les prairies coupées de canaux étaient comme des tapis verts arabesques de galons; de sorte qu'il n'y avait que trois couleurs : un immense vert à mes pieds, au premier plan; le ciel blond rouge comme du vermed usé^ derrière; et à côté une autre étendue mamelonnée, d'un ton roussi chatoyant. Puis les minarets blancs du Caire tout au fond, et les canges qui passaient sur le Nil, les deux voiles étendues; çà et là, dans la campagne, quelques toufles de palmiers (7).

(i) Corresp., I, 266 (1850).

(2) Ibid., I, 272 (14 février 1850).

(3) Ibid., l, 277 (13 mars 1830).

(4) Ibid., I, 324 (26 juillet 1850).

(5) Ibid., I, 386 (13 mars 1850).

(6) Ibid., I, 311 (2 juiQ 1850).

(7) Ibid., I, 262 (15 janvier 1850).

On pourrait citer encore telle page dea Abord de la Congé » (1) où la dégradation des teintes est encore plus minutieusement étudiée :

Le rose allait montant et s'affaiblissant; il devenait jaune, puis un peu vert ; le vert pâlissait et par un blanc insensible gagnait le bleu qui faisait la voûte de nos tètes, où se fondait la transition brusque des deux grandes couleurs.

D autres fois, au lieu de chercher à rendre tel coin de paysage pris isolément, tel effet particulier, il s'attachait à ramener ses souvenirs à une impression d'ensemble, ne retenant de chaque région que son caractère propre : « La Syrie est un beau pays, aussi varié. et aussi fougueux de contrastes et de couleurs que rÉgypte est calme, monotone, régulièrement impitoyable pour Toeil » (2). — « L'Egypte n'est même belle, ajoute-t-il encore, que par le caractère monumental, régulier, impitoyable de sa nature, sœur jumelle de son architecture; mais la Syrie est au contraire mouvementée, pleine de choses imprévues » (3). C'étaient là en somme autant d'observations par lesquelles il se pénétrait du décor oriental, et qui lui seront plus tard des documents précieux quand il écrira Salammbô où Hérodiade.

Il avait, pendant sa jeunesse, si ardemment désiré parcourir, autrement qu'en rêve, ces pays merveilleux, qu'on s'explique aisément sa joie et cette demi-griserie que lui procuraient leur lumière et leur soleil. Et cependant, comme il les avait trop souvent imaginés jadis, il n'éprouvait cette fois qu'une assez médiocre surprise à en contempler le spectacle réel. Le fait est curieux et montre bien de quelle intensité était susceptible chez lui la faculté de représentation subjective. Grâce à ses lectures, aux récits entendus, aux images entrevues sans doute dans des albums, il avait pu en effet, par une sorte d'anticipation divinatrice, se faire une idée presque exacte de l'Orient avant d'y être jamais allé. En arrivant sur les

(1) Mélanges posth., p. 3;i2-323.

(2) Corresp.j 1, 327 (9 août 1850).

(3) Corresp., I, 324 (26 juillet 1850).

lieux, il n'eut qu'à reconnaître ses visions fjiinilières; les li^nies et les contours des objets s'accusèrent avec une netteté plus grande, les indications demeurées confuses dans son esprit se précisèrent en s'éclairant : le fait se substituîi îiu pressentiment, mais sans en modifier les données essentielles, à peu près connue le dernier état d'une gravure succède à un croquis sonmiaire. 11 crut seulement revivre « d'anciens songes oubliés » (1). L Mais cette impression de réminiscence disparut quand, de Faspect physique et tout extérieur du pays, il passa à l'observation des détails. Les personnages qu'il voyait s'agiter dans ce décor, les actions multiples qui s'y déroulaient sous ses yeux, les villes et les hommes, « tout ce qui était maisons, rues, cos- , tûmes et usages » (2) lui apparut au contraire comme une nouveauté. Rien, dans le tableau évoqué autrefois, ne répondait exactement au mouvement propre de celui qu'il percevait maintenant. Ce fut donc, suivant son expression, « pour la nature une retrouvaille » et pour le reste, « c'est-à-dire pour toutes les choses de l'humanité », une trouvaille.

On comprendra sans peine le sens et la portée de cette différence, si Ton se rappelle ce que nous avons dit de la fascination étrange que l'Orient, depuis son enfance, exerçait sur lui. Elle provenait, nous le savons, du besoin incessant d'échapper à la réalité ambiante; son imagination ne lui avait jamais servi à autre chose. Or Texotisme peut revêtir deux formes, que Th. Gautier a très justement distinguées en les nommant ejotisme dans l'espace et exotisme à travers les temps. Ce qui avait attiré Flaubert dans Tétude du passé historique, quand sur les

(1) Corresp., l, 2oo (5 janvier 1850). Voir eacore i/nd., 2:j8 (15 jaiiv.). — Daus uce lettre à Louis Bouilhet, du 4 septembre 1850 {Corresp., J, 339) on voit comment Flaubert interprète au point de vue littéraire ce résultat imprévu de son voyage en Orient : il conseille à son ami, qui préparait alors un conte chinois, de « marcher hardiment comme nature » et il ajoute ; « nous sommes trop avancés en fait d'Art pour nous tromper là-dessus ».

(2) Corresp., I, 237 (i«' décembre 1850) ; il dit encore ailleurs : « Tout ce que je vois ici, je le retrouve. (Il n'y a que les villes, hommes, usages, costumes, ustensiles... dont je n'avais pas le détail net); je ne m'étais pas trompé. H y a des paysages oti j'ai déjà passé, c'est certain ... » {Corresp., I, 339 ;4 septembre 1850.)

bancs de la classe, en écoutant la leçon du professeur Ghéruel, il s'ingéniait à remonter par la pensée le cours des siècles, ce n'était pas l'enchaînement rigoureux des faits, la signification philosophique et morale des événements, mais bien l'éclat tout apparent de certaines époques, le relief de quelques figures, le fracas des batailles, la lueur des incendies, l'or des armures, en un mot tous les spectacles faits à souhait, comme disait Fénélon, pour le plaisir des yeux. L'éloignement dans la durée permettait les exagérations de sa fantaisie bien mieux que la représentation du présent : le passé n'a-t-il pas ceci d'avantageux qu'il peut s'idéaliser plus facilement en prenant l'empreinte originale de l'esprit qui le conçoit? Son tempérament outrancier trouvait donc là matière à s'exercer librement. De même pour l'exotisme dans l'espace. L'Orient — car, on l'a très bien observé (1), l'exotisme de Flaubert et de ses contemporains va presque toujours vers l'Orient, — offrait à son imagination des effets esthétiques contrastés et violents, inconnus à nos régions du nord. « Aimant la couleur avant tout )) (2), il reprochait au climat de sa province normande ses transitions atténuées, aux ciels leurs teintes grises, leurs nuances adoucies, leur soleil pâle, à la nature la pauvreté monotone de son pittoresque. Mais, dans sa pensée, un rapport nécessaire s'établissait entre le cadre du tableau et le caractère, l'esprit des personnages qui l'animent : des formes et des conditions de vie inélégantes, des mœurs bourgeoises, des sentiments médiocres, lui paraissaient devoir être la conséquence inévitable d'un milieu ^ extérieur banal; et à l'inverse il se figurait malgré lui, dans^ une atmosphère plus chaude, des existences taillées sur un autre^ modèle, toutes brillantes de poésie, pleines d'une félicité sansbornes : par une illusion analogue à celle de M™^ Bovary, il estimait que certains lieux sur la terre, certains pays à noms sonores, « doivent produire du bonheur comme une plante particulière au sol et qui pousse mal partout ailleurs. )) L'exotisme

(1) Cf. Cassagne, La Théorie de tArl pour VArt, etc. chap. viirj p. 373 et s liv.

dans l'espace, en roin|)aiit ses associations coiiliiinières, en écartant de ses yeux les points de repère luihituels, avait ainsi favorisé ses inductions les plus téméraires : on comprend donc qu'il ait eu toutes raisons de se tromper sur l'exactitude^ des mœurs orientales, tant que son désir seul, en Tabsence de données précises puisées dans l'observation dircM'te, lui en suggérait la notion. Pour une imagination du tyi)e visuel comme la sienne, il était assurément plus facile de reconstituer l'aspect physique d'une région que la psychologie de ses habitants ou les manifestations caractéristiques de leur groupement social.

D'ailleurs, s'il est vrai que son exotisme ait été, dans le principe, un refuge à son pessimisme, un moyen de se soustraire aux impressions pénibles de l'ambiance, il lui suffisait sans doute de trouver, en dehors des possibilités actuelles et locales, une base solide, pour arriver à s'en affranchir complètement. Nul besoin, par conséquent, d'approfondir au delà des apparences : celles-ci une fois retenues, son imagination féconde développait d'elle-même le thème indiqué, sans plus avoir à redouter les déceptions résultant d'une comparaison avec la réalité voisine, en face de laquelle les plus beaux mirages ne manquaient pas de s'évanouir.

Enfin, ne l'oublions pas, pendant sa jeunesse il avait surtout deviné l'Orient à travers Byron et Hugo, et cette source de documents était bien propre à lui en donner une idée très superficielle (1).

Tout cela explique pourquoi, jusqu'en iW.), son exotisme était demeuré somme toute assez vague et assez erroné. Entraîné par ses rêveries vers de lointains pays, il avait agi à la manière d'un voyageur qui, pour visiter un continent, se contenterait de naviguer en vue des côtes, sans prendre la peine de débarquer jamais; il pouvait bien dans l'ensemble reconnaître la con-

(1) « En passant devant Abydos, écrit-il à Bouilhet le 14nov. 1850, j'ai beaucoup pensé à Byron. C'est là son Orient, l'Orient turc, l'Orient du sabre recourbé, du costume albanais et de la fenêtre grillée donnant sur les flots bleus. J'aime mieux rOrient cuit du Bédouin et du désert, les profondeurs vermeilles de l'Afrique, le crocodile, le chameau, la girafe » {Corresp.^ Il, 12).

figuration des lieux, la tonalité des paysages ; mais le reste lui avait naturellement échappé et son étonnement éclatait à chaque pas.

Peut-être cette découverte contribua-t-elle à lui inspirer quelque méfiance pour toute la littérature d'imagination pure, et, plus généralement, lui fit-elle sentir la nécessité de contrôler toujours sur la réalité l'exactitude des conceptions de son esprit. Nous verrons bientôt ses théories d'Art évoluer en ce sens. En tout cas, pendant les deux années que dura son voyage, il ne négligea aucune occasion de s'instruire sur le genre de vie des Orientaux, leurs coutumes et leurs traditions. Ses lettres fournissent la preuve fréquente de cette préoccupation de tout observer. Il se fit donner au Caire le spectacle d'une danse d'esclaves (1); il resta cinq heures, debout sur un mur, à regarder la procession du piétinement, où un sheik à cheval passe sur le corps des fidèles couchés dans la poussière (2) . Il fréquenta les derviches hurleurs de Gonstantinople (3) et les musiciens ambulants des villages grecs (4). Il visita quantité de bazars turcs, de mosquées, de boutiques; il assista dans les rues à mille scènes de bastonnade où il ne fut pas médiocrement surpris de retrouver « tout le comique de l'esclave rossé, du vendeur de femmes bourru, du marchand filou, très jeune et très vivant » (5) comme au temps de Plante et de Térence. Dans un couvent de Cophtes, nous le voyons discuter avec un évêque sur le dogme de la Trinité, la Vierge, les Évangiles, l'Eucharistie (0), fatiguant les docteurs arméniens et musulmans de questions (7), stupéfiant tout le monde par son érudition formidable, gagnée jadis à préparer la Tentation de Saint Antoine. Il alla camper pendant dix jours dans le désert avec des Bédouins (8),

(1) Corresp., 1, 265-266 (1S50).

(2) Ibid., I, 269-270 (3 février 18S0).

(3) Ihid., Il, 7 (14 noverahre 1850).

(4) Ihid., Il, 38 (9 lévrier 1851).

(:i) Ibid., I, 237 (1" décembre 1849). (6) Ihid., 1, 254 (5 janvier 1850).

{l)lhid.; voir cocore p. 267 (1850).

(8) Ibid., I, 247 (14 décembre 1849).

et demeura une semaine à Eidon, au niiliou du ÏJhan, rhcz les Lazaristes (1). Il se faisait faire des traduclioiis de contes, de légendes et de chansons populaires (2) et tentait de s'initier aux mystères de la sorcellerie arabe (3). 11 étudiait la composition des parfums fabriqués au Caire, (( pensant bien que cela pourrait lui être utile quelque part », et, sans doute aussi en vue du Conte oriental qu'il projetait d'écrire depuis \W,\ (4), il îipprit d'un marmiton le nom et la composition des plats servis dans un restaurant égyptien (5). Reçu par les consuls et par les autorités indigènes, présenté à Soliman-Pacha, à Hartim-bey, ministre des affaires étrangères, à Gallis, ingénieur en chef désarmées du sultan, à Linant-bey , ingénieur en chef des ponts et chaussées, à bien d'autres encore, il en profitait pour recueillir une foule de renseignements sur la situation politique ou économique du pays : aussi lisons-nous dans une lettre adressée au docteur Jules Gloquet un exposé très succinct, mais très net, de la question égyptienne (6). Il notait soigneusement, au jour le jour, les résultats de ces enquêtes entreprises avec une inlassable curiosité et sur les sujets les plus différents. On a retrouvé après sa mort ces notes, qui à elles seules formeraient un gros volume (7). Il avait songé un moment à les utiliser dans un roman sur l'Orient moderne (8). Mais c'est surtout pour Salammbô qu'elles lui serviront : quand il s'essaiera, d'après des documents très rares, à reconstituer la civilisation carthaginoise et surtout à pénétrer, à deux mille ans de distance, les idées et les sentiments de ses guerriers, ces souvenirs de voyage seront le point de départ

(1) Corresp., I, 344 (7 octobre 1850).

(2) Ibid. ; voir aussi p. 2o3 (o janvier 1850). {3; Ibid., I, 248 (14 décembre 1849).

(4) Ibid., l, 252 (5 janv. 1850); et 261 (15 janvier 1850).

(5) Il est question de ce conte oriental dans une lettre à Bouilhet du 14 nov. 1850 [Corresp., II, 10) : ce devait être « Thistoire d'Anubis, la femme qui veut se faire aimer parle Dieu ».

(6) Corresp., I, 255 et suivantes (15 janvier 1850).

(7) Cf. l'article de M™^ Fraoklin-Grout, dans le Journal de Rouen du 28 avril 1906. Les Concourt {Journal, H, 159) rapportent que Flaubert leur avait lu ces notes en 1863, et que la lecture avait duré toute une journée.

(8j Souv, liUér., I, 316.

de ses inductions psychologiques et ethnologiques. Sachant, en effet, que l'histoire est un éternel recommencement et que dans les mœurs, les usages, l'esprit d'un peuple, étudié à un moment quelconque de son évolution, se retrouve toujours Tiniluence de ses origines, du climat où il vit, de ses croyances primitives, tout un ensemble de caractères durables hérités directement de son passé, il s'efforcera, en s'appuyant sur ce qu'il a observé lui-même, de découvrir à travers les âges ces éléments constants, abstraction faite de leurs rapports avec les circonstances actuelles, dégagés de toutes les modifications accidentelles dues à leur adaption présente aux conditions et aux besoins de la vie contemporaine.

Nous apercevons ainsi le double profit qu'il put retirer de son voyage, soit pour l'exactitude objective des descriptions de Salannnbô, soit pour la vérité de la « couleur locale » propre à son roman. Mais en même temps qu'il accumulait ainsi les matériaux les plus précieux, en saisissant survie vif les manifestations multiples de la civilisation orientale, il développait aussi ses prédispositions à l'observation psychologique et morale des individus. Ses lettres font défiler devant nous les silhouettes les plus diverses, depuis le drogmann Sasetti jusqu'à la courtisane Ruchouk Hanem, depuis M. de Saulcy, membre de l'Institut, jusqu'à cet extraordinaire Chamas qui composait des tragédies en cinq actes et en vers où M. de Voltaire était indignement mis au pillage. Les Souvenirs littéraires de M. Du Camp complètent bien sur ce point la Correspondance^ en nous montrant tous les types que les deux amis eurent loisir d'examiner.

« Tu me parles d'observation morale, écrit Flaubert à sa mère, jamais je n'aurais soupçonné combien ce côté est abondant en voyage. On s'y frotte à tant d'hommes différents que véritablement on finit par connaître un peu le monde à force de le parcourir. La terre est couverte de balles splendides, le voyage a des mines de comique immenses et inexploitées. Je iK' sais même pourquoi personne jusqu'ici n'a fait cette remarqii.'. (]iii me paraît à moi toute naturelle ; et puis, c'est qu'on se

déboutonne si vite, on vous fait des confidenccvs si étranges. Vn homme voyage depuis un an et ne trouve personne à i\m parler. Il vous reneontre un soir dans un iiotel on sous une t«Mit(» ; on parle d'abord politique, puis on eause de Paris, puis h^ bouchon sort tout doucement, le vin s'épanche et en deux heures voilà qu'on vide le reste jusqu'au fond ou à peu près. Le lendemain on se sépare, et Ton ne reverra jamais son ann* intime de la veille au soir. Il y a même à cela souvent des mélancolies singulières » (l).

Il écrivait encore à Louis Bouilhet : « Mon genre d'observation est surtout moral. Je n'aurais jamais soupçonné ce coté au voyage. Le côté psychologique, humain, comique, y est abondant. On rencontre des balles splendides, des existences gorgede-pigeon très chatoyantes à l'œil, fort variées comme loques et broderies, riches de saletés, de déchirures et de galons » (2). Et ailleurs encore : « Je deviens diablement moraliste en voyage; j'ai en effet beaucoup pratiqué l'humanité depuis dix-huit mois » (3).

Or ce contact forcé avec ses semblables eut un résultat que nous pouvons aisément prévoir; bien loin d'atténuer son dédain pour l'humanité, il le confirma et accrut encore son orgueilleuse indifférence (4). Il constata, ou s'imagina constater, que la bêtise et la « canaillerie » étaient à la base de toutes nos actions (5) ; plus que jamais la sagesse lui parut dépendre d'une « sérénité rêveuse — parce que tout vous est égal, et qu'on se sent aimer autant les bêtes que les gens, les galets de la mer autant

{{) Corresp., II, 6 (14 novembre 1850).

(2) Ibid., II, 9 (Gonstantinople, 14 novembre 1850).

(3) Ihid., H, 37 (9 février 1851).

(4) « Le contact du monde, auquel je me suis énormément frotté depuis quatorze mois, me fait de plus en plus rentrer dans ma coquille » [Corresp., II, 18; 15 décembre 1850). — « L'éfîoïsme aussi se développe raide ; à force de voir tant de gens qui vous sont étrangers... on ne pense plus qu'à soi... » (Corresp., II, 38 ; 9 février 1851).

(5) « En voyage on rencontre beaucoup d'imbéciles et nous en avons déjà dans notre souvenir unejolie collection, mais comme ils passent vite, ils amusent. Ce n'est pas comme dans la vie ordinaire oii ils finissent par vous rendre féroce. » {Corresp., II, 2; octobre 1850.)

que les maisons des villes » (1). Mais si c'était là une opinion contestable, elle devait rengager du moins à rechercher surtout, parmi les individualités si différentes auxquelles il se « frottait » chaque jour, leurs traits permanents, distinctifs de l'espèce, ou considérés par lui comme tels ; autrement dit, à s'appliquer moins h saisir les exceptions qu'à déterminer le fond commun et identique de la nature humaine, qui se cache toujours sous les apparences les plus dissemblables; sa pitié méprisante fut ainsi peut-être la raison première et indirecte d'un penchant (qui désormais ira en s'accentuant) à observer les caractères non pas au point de vue de leurs particularités propres, mais dans ce qu'ils ont de plus général, de plus typique. En même temps que trouvait à s'exercer sa subtilité d'analyse psychologique, il en fixait donc la méthode, et nous verrons bientôt, à propos de Madarne Bovary, de quelle importance sera celle-ci quand il faudra créer et animer les personnages de son roman.

L'itinéraire adopté par les deux voyageurs les conduisit en Asie-Mineure vers le milieu de Tannée 1850. Ils débarquèrent à Beyrouth le 19 juillet (2). A partir de ce moment, et bien plus qu'en Egypte, des réminiscences littéraires et historiques vinrent se joindre à ses impressions. Il vit la Syrie et la Palestine à travers la Bible (3), qu'il savait presque par cœur pour en avoir fait longtemps son livre de chevet. Tout plein de la poésie grandiose qui s'en dégage, il fut frappé par la beauté sévère du pays, mais profondément attristé par l'aspect des villes, et en particulier de Jérusalem. Sans être dévot, sans y mettre davantage un parti-pris malséant de voltairianisme, il avait voulu visiter les lieux saints avec une entière « bonne foi » (4) : loin d'y rencontrer les douces émotions qu'il

(1) Corresp , II, 31. (9 février 1851).

[2) M. du Camp, Souv. HUér., I, 361.

r.ij « Ou ne dépense pas à la Bible. Ciel, montagûes, tournures de chameaux, v;;t«'meut8 de ftîmmes, tout s'y retrouve. A chaque pas on en voit devant soi les pages vivantes. » {Corresp., 1, 328 ; 25 août 1850.)

(4j Corresp., I, 332 ^20 août 1850).

y cherchait, peut-être, qiieh]iie chose comme l'écho lointain de croyances enfantines depuis foil h)n^4emps ouhliées, il en sortit « ennuyé jusque dans la moelle des os », avec un sentiment très marqué d'amertume. La |)énétrati()n du mercantilisme juif dans la religion lui parut plus qu'une impiété, une hypocrisie. Il s'indigna de voir exploiter ouvertiMuent la piété des fidèles. « Tout cela n'est pas vrai, écrivait-il à iîouilhet, tout cela ment (1). » Le manque d'Art accrut encore sa désillusion (2). Le jour de son arrivée, en regardant la ville étalée à ses pieds, il avait pensé au Christ sur le Mont des oliviers : il l'avait aperçu revêtu d'une rohe bleue « et la sueur lui perlait sur les tempes )), puis il avait évoqué son entrée triomphale le jour des Rameaux, le déroulement bizarre du cortège, a les cris et les palmes vertes ». Mais c'étaient là visions de littérateur où la foi n'avait aucune part et qui s'efTacèrent bientôt sans laisser de traces.

Après s'être arrêté à Baalbeck, à Rliodes, et pendant un mois à Constantinople, il parvint en Grèce le 18 décembre. Avant d'y aborder il relut Homère, Eschyle et Hérodote. H y resta jusqu'au 17 février 1851, remonta l'Italie très lentement et vers la fin de mai rentra à Paris, regrettant de n'avoir pu faute d'argent visiter la Perse (3), aller en Chine, aux Indes, prêt à recommencer, et se répétant déjà l'éternel monologue : « Imbécile, tu n'as pas assez joui » (4).

Cette dernière partie du voyage, dans des pays où il rencon-

(1) Même lettre.

(2) « Gomme art, il n'y a rien que d'archi pitoyable dans toutes les églises et couvents d'ici. Ça rivalise avec la Bretagne. . A Bethléem, j'ai vu un Massacre des Innocents où le centurion romain est habillé comme Poniatowski, avec des bottes à la Russe, une culotte collante et un béret à plumes blauch'^s. Les représentations des martyrs sont à faire prendre en amour les bourreaux, s'ils ne valaient les victimes,... etc. » {même lettre).

(3) Corresp., II, 23 (19 décembre 1850). Le manque d'argent ne fut peut-être pas la seule raison qui l'empêcha d'aller en Perse. M. Du Camp rn indique uue autre : M™o Flaubert, apprenant que les deux amis projetaient de dépasser l'Euphrate, lui aurait secrètement écrit en le priant d'y renoncer et de se raftprocher d'Europe, et Du Camp, quoiqu'à regret, s'y serait décidé pour ne pas avoir l'air d'entraîner Gustave [Souv. lillér., I, 373).

(4) Corresp., II, 12(14 novembre 1850). Voir aussi p. 50-51 (9 avril 1851).

trait à chaque pas des souvenirs de Tantiquité, répondait à son goût de Texotisme à travers les temps comme les premières étapes, en Egypte et en Asie, à son goût de Texotisme dans Tespace. Cette fois même la satisfaction se trouvait doublée, puisque justement il y avait coïncidence entre Téloignement réel et le recul du passé. Aussi, nous dit M. Du Camp, était-il « de belle humeur o (1); on voit bien aux lettres écrites d'Athènes quel est alors son enthousiasme. De même qu'en Bretagne, quatre ans auparavant, son imagination Favait aidé à reconstruire les donjons du moyen âge, à les' peupler de leurs chevaliers et de leurs barons, de même il sut faire revivre ces ruines dont Thistoire lui était encore mieux connue. La Grèce perdit à ses yeux son caractère de vieux sol classique, poussiéreux et mort, inmiobile et froid comme le marbre de ses statues. Ce petit coin de terre « d'où il est sorti de si crânes bougres et de si crânes choses » (2) reprit soudain son ancienne animation. Les Propylées s'emplirent pour lui du cortège ressuscité des Panathénées (3) ; le Parthénon lui apparut « couleur de brique », avec des « tons de bitume et d'encre » (4) ; il crut voir la vie palpiter sous un torse de femme, parmi les débris de l'Acropole (o), le sang gonfler les veines des chevaux de Phidias (6) ; et au milieu de ces monuments ainsi rajeunis, entouré de fantômes parmi lesquels il croyait se retrouver en famille (7), il vécut là quelques semaines dans « un état olympien » ((S).

(i) Souv. liltér., I, 400.

(2) Corresp., Il, 23(19 décembre 1850).

(3) Comparez dans la Tentation de saint Antoine d^e 4874 (édit Lqmerre, p. 193- 194) le monologue de Pallas-Athéiia.

(4) Corresp., II, 44 (10 février 1851).

(5) llnd.

(6) Ihid.

{!) Corresp., 11,23 (19 décembre 1850).

(8) C'eBt loFB de ce voyafje en Grèce que Flaubert conçut l'idée d'un roman ou dune nouvelle sur la bataille des Thermopyles (cf. Du Camp, Souv. littér., I, 3iU) projet qu'il n'exécuta jamais, mais auquel il songea jusqu'à sa mort (cf. Maupa^gant, Solice, en tête du tome VII, des Œuvres complètes de Flaubert, p. xi.v; Journal de» Concourt, VI, 87; et letires à sa nièce Caroline, p. 439 et vuivantcB).

Mais son exaltation tomba briisquenioiit dos qu'il fut à Kome. Elle tomba précisément parce qu'en prés(Mi((^ du mélange constant des vestiges antiques et de la civilisation uioderne il ne parvint pas à dégager une impression d'Art pur (1). 11 avait espéré découvrir la Home de Néron, il ne trouvîiit (pie celle de Sixte- Quint. « L'air prêtre, dit-il très nettement, emmiasme d'ennui la ville des Césars. La robe du jésuite a tout recouvert d'une teinte morne et séminariste. J'avais beau me fouetter et chercber, toujours des églises et des couvents; ... et le christianisme tellement nombreux et envahissant que l'antique qui subsiste au milieu est écrasé, noyé » (2). Ne voyez là aucune preuve de mésestime pour l'art chrétien pris en soi; il avait trop le sentiment de la beauté pour se refuser à admettre que la religion de Jésus a enfanté des chefs-d'œuvre. Nous le savons aussi trop voisin du romantisme pour penser qu'il ait pu renier de la sorte tout un côté du moyen âge et de la Renaissance. Il avouait d'ailleurs que « comme tableaux, comme statues, comme xvi^ siècle, Rome est le plus splendide musée qu'il y ait au monde; la quantité de chefs-d'œuvre qu'il y a dans cette ville, c'est étourdissant » (3). S'il admira beaucoup un tableau profane, L Enlèvement d'Europe de Véronèse, par contre une Vierge de Murillo, de la galerie Corsini, le poursuivit (( comme une hallucination perpétuelle » et il disait à Rouilhet en être devenu amoureux (4). Mais, dans l'aspect général de la ville et de ses édifices, cette juxtaposition de l'inspiration chrétienne et de l'inspiration païenne lui semblait produire un ensemble confus, disparate et inesthétique. Saint-Pierre de Rome est « glacial de pompe et d'ennui » (5) ; qu'est devenu le Colysée ? « ils ont mis une croix au milieu du Cirque, et tout

(1) " Malgré la quantité de choses antiques, écrit-il, le cachet antique n*v est est plus; il a disparu sous la robe du Jé^-^aite. » {Corresp., il, 48; 8 avril 1851.)

(2) Corresp., II, 53 (9 avril 1851).

(3) Corresp., II, 54 (9 avril 1851).

(4) Corresp. y II, 58 (4 mai 1851) : « Ses yeux, ajoute-t-il, passent et repassen devant moi comme des lanternes dansantes ».

(5) Corresp., II, 57 (4 mai 1851).

autour de l'arène douze chapelles, les misérables ! )) (1). Michel- Ange le trouble et l'épouvante. 11 revient à plusieurs reprises, dans ses lettres, sur l'émotion qu'il a ressentie devant le Jugemejit dern'tpr ; mais encore sa façon de l'exprimer est-elle très suggestive; s'il appelle le grand artiste un « Homère Shakespearien )) (2), s'il voyait dans ses fresques a du Gœthe, du Dante et du Sliakespeare fondus dans un art unique » (3), n'était-ce pas encore le signe d'une certaine hésitation provenant de ce qu'il devinait en lui une méthode classique mise au service de sentiments étrangers à l'art antique, comme la mélancolie, l'extase religieuse ou la terreur des peines éternelles?

En somme, son séjour en Grèce l'avait rendu difficile et le vrai antique, qu'il y avait rencontré pur de toute déformation, faisait tort à ses copies mêmes les plus heureuses (4). C'est dans la campagne de Rome seulement a aride, inculte, maudite comme le désert, avec ses grands morceaux d'aqueduc et ses troupeaux de bœufs à large envergure » (5), dans les fouilles de Pompéï, voire dans certains quartiers de Naples (6), qu'il réussit à se pénétrer selon son désir de l'esprit latin, comme à Athènes ou à Sparte de l'esprit grec.

Sans insister davantage, on voit quel résultat put avoir son voyage quant à la formation de son talent. Il développa, beaucoup plus complètement que n'avait fait son premier voyage en Provence et en Italie, en 1845, le goût de l'antiquité « qu'ilportait dans ses entrailles ». Les modèles de perfection qu'il contempla, tant sur le terrain de la statuaire que de l'architecture, l'aidèrent indirectementàapprofondir le génie des écrivains. Il se persuada sans peine que le principe de l'art antique, aussi bien plastique que littéraire, c'est l'observation fidèle de la nature (7). S'il

(1) Corresp., Il, "A (9 avril 1851).

(2) Ihid., II, 57 (4 mai 1851).

(3) Ihid., Il, 54 (9 avril tS51).

(4) « Le Parthénon me gâte l'art romaio, qui me paraît à côté mastoc et trivial n (Corresp., 11,54; 9 avril 1851).

(5) Ihid.

(6) Ihid. : u Tout uu quartier... est antique et vrai Suburre... »

(') Il le dit très nettemcut à propos des tablettes de Phidias au Parthénon :

avait parfois été tenté jadis de le juger froid et coiiveiitiininel, c'est qu'il le voyait alors comme beaucoup de gens, et en particulier comme beaucoup de collégiens, à travers les interprétations du XVII'' siècle. Au contraire, étudié maintenant (]ans sa terre d'origine, cet art se révélait plein de vie et de puissance. En même temps il y saisissait la réalisation d'un type de Beauté tout opposée à l'idéal romantique, plus vraie, parce que plus générale, impassible et non pas grimaçante sous le frémissement de la passion, celle-là môme dont il avait depuis quelques années l'intuition encore un peu vague et dont nous avons vu la notion se préciser dans sa Corvespondancc avant 1849 (1). Beauté impersonnelle aussi parce que, dans l'éloignement des siècles , la figure des anciens artistes s'efface et que leurs œuvres ne trahit plus rien de leur vie et de leurs sentiments; enfin Beauté plus pure, au moins en apparence, parce que les œuvres subsistent seules aujourd'hui et qu'on oublie trop, faute d'attention ou de science, à quelles préoccupations sociales ou morales elles ont pu répondre dans leur temps, quelles circonstances humaines, « locales ou nationales » comme disait Benan, ont fait naître ces monuments qui nous semblent éternels et divins (2).

Ce sont là probablement les raisons principales de l'enthousiasme auquel il s'abandonna; et du même coup nous y voyons une preuve nouvelle de latransformation qui était en train de s'accomplir dans ses idées d'Art. Il serait sans doute inexact de prétendre que son voyage d'Orient ait provoqué chez lui un « retour )) à l'antiquité, car son admiration n'était pas nouvelle et de tout temps nous l'avons vu vivre dans le commerce assidu des auteurs anciens . Mais il est certain que les qualités appréciées par lui

« S'il y a jamais eu au monde quelque chose de plus vigoureux et de plus nature que je sois pendu ! » {Corresp., II, 44; 10 février 1851.)

(1) Flaubert écrivait à la même époque à Louise Golet : « Tu m'as connu.... arrivé à l'âge d'homme. Mais avant, autrefois, j'ai cru à la réalité de la poésie de la vie, à la Beauté plastique de la passion » {Corresp., H, 82; 1852).

(2) Sur l'influence du type de Beauté grecque sur l'esthétique parnassienne, voir Ganat, Du seyitiment de la solitude, etc., pages 172-114, et Cassagne, la Théorie de l'Art pour l'Art, pages 384 et suivantes.

dans la Beauté antique sont justement celles par qui Tart des Grecs et des Romains s'écarte le plus du lyrisme romantique. Or cette question du lyrisme dans TArt s'imposait à son esprit à ce moment même avec une grande force d'actualité, puisque l'excès du lyrisme avait été la cause première de l'insuccès de la Tentation. D'autre part, c'est déjà en prenant le contrepied des romantiques sur ce point qu'il était parvenu entre 1840 à 1850 à se bâtir une esthétique à peu près coordonnée. L'évolution ne faisait donc que se continuer, accentuée encore par les circonstances qui, l'amenant en contact avec les chefsd'œuvre de l'antiquité, fixaient d'autant son concept du Beau. 11 n'avait nullement l'esprit du classicisme, ou du moins il ne l'a jamais eu complètement : la raison, chez lui, n'a jamais prédominé sur l'imagination, et c'est par l'imagination qu'il révélera toujours ses affinités avec le romantisme. Sa façon même de comprendre l'antiquité, le réalisme, les elïets d'émotion physique qu'il y découvrait, tout cela était assez peu académique. Mais à l'inverse, l'absence du lyrisme émotionnel et sentimental est bien ce qui plus tard distinguera surtout ses œuvres des œuvres romantiques; et à cet égard 'on ne saurait négliger l'impulsion nouvelle que son séjour en Grèce et en Italie, en fortifiant son culte de la Beauté impassible, a pu donner à ses idées d'Art.

Page 1