‹ Flaubert, sa vie, son caractère, et ses idées avant 1857Chapitre 22 sur 28 · ET; LA THÉORIE DE L'ART POUR L'ART · texte numérisé non relu

ET; LA THÉORIE DE L'ART POUR L'ART

La déconvenue éprouvée par Flaubert lors de l;i lecture de la Tentation lui avait été fort pénible. Il avait gninde confiance dans la valeur de son œuvre (1) et ce n'est pas sans résistance qu'il dut écouter les critiques de ses amis. Les premiers mois de son voyage en Orient furent donc empreints d'une certaine tristesse : il voyait tout à travers le voile d'ennui dont cette déception Pavait enveloppé (2) ; il se sentait mal à l'aise et se demandait anxieusement s'il ne touchait pas à une « décadence complète » (3). La pensée de son livre le poursuivait partout. Il en discutait souvent avec M. Du Camp, le soir, pendant que leur barque glissait sur le Nil et qu'ils regardaient monter les étoiles à Phorizon(4). Saint Antoine èii\\i-\\ bon ou mauvais? Qui, de lui ou des autres, s'était trompé? La question revient plusieurs fois dans ses lettres (5) et prouve une préoccupation constante.

D'autre part, la vue des lieux témoins des angoisses de saint Antoine lui rappelait les descriptions qu'il en avait faites : le sphinx, les dieux à têtes d'oiseau, tous les monstres sculptés ou peints sur les murailles des temples et des tombeaux, avaient joué leur rôle dans le défilé de ses personnages; et par une

(1) «Si vous ne poussez pas des hurlemeuts d'enthousiasme, disait-il à ses amis avant la lecture, c'est que rien n'est capable de vous émouvoir » {Sonv. littér., I, 313).

(2) Corresp., I, 336 (4 septembre 18oG) : « Je n'en suis plus malade comme je l'ai été, ajoute-t-il ».

(3) Corresp., 1, 303 (2 juin 18o0).

(4) Souv. litlér., I, 352.

(5) Par exemple Corresp., I, 255 (à sa mère; 5 janvier 1850J.

association d'idées bien naturelle, en retrouvant leurs images dans la réalité il entendait encore chanter à ses oreilles la cadence de ses phrases, comme un écho lointain de sa propre voix (1).

Le courant de ses réflexions le reportait incessamment vers son passé. On en a la preuve dans les quelques pages intitulées : A bord de la Cange, ébauche inachevée d'un journal de route qu'il avait eu l'intention de rédiger par paragraphes, « en forme de petits chapitres, au fur et à mesure, quand il aurait le temps » (2). Bien loin d'être, comme Par les champs et par les Grèves ^ le récit enthousiaste de son voyage, cette œuvre trahit au contraire une mélancolie découragée qui étonne, étant données les circonstances où elle fut entreprise. C'était en février 1850, pendant quelques jours où, le simoun soufflant en tempête, il n'avait pu « mettre le nez dehors », entre Memphis et Thèbes. Ses souvenirs de jeunesse y tiennent plus de place que ses impressions actuelles; à peine trouve-t-on, en deux pages, un tableau de l'Egypte (3) dont un passage a été cité au chapitre précédent; son esprit était ailleurs, en France, occupé à revivre les jours d'autrefois (4). Il évoquait par exemple sa première arrivée à iMarseille, en 1840, quand il sortait du collège, etmesurait la distance parcourue, songeant : « Gomme il y a longtemps de cela, mon Dieu ! » (5) Il se voyait, trois mois plus tôt, allant de Lyon à Beaucaire en diligence, et aussitôt il crayonnait en quelques mots la silhouette de ses compagnons de route (6). II rêvait à la petite maison blanche qui l'attendait là-bas, sur un autre fleuve, et dont les volets restaient clos maintenant

(1) Corresp., I, 263 (15 jauvier 1850).

(2) A bord de la Caur^e, chapitre i {Mélanges posthumes, édit. Charpentier, 1902, page 319).

(3) A bord de la Canqe, chap. ii [ibid., page 322-323).

(4) « Assis sur le devant de ma cange, en regardant l'eau couler, je rumine ma vif pasf^Ae avec des intensilesprofondes.il me revient beaucoup de choses oubliées, comme de vieux airs de nourrice dont il vous survient des bribes » (Corresp., J, 303; 2 juin 1850).

(5) A bord de la Cange, chap. vn {ibid.. p 331).

(6) A bord de la Cange, chap. iv, v, vi [Mélanges posth., p. 325-330).

qu'il en était parti : « J'ai laissé la longue lorrasso Louis XVI, bordée de tilleuls, où l'été je me pioméiie on peignoir blanc. Dans six semaines on verra leurs bourgeons. (Iliaque brandie alors aura ses boutons rouges; puis vicndi'oiil les primevères qui sont jaunes, vertes, roses, iris. Ell(»s garm'sstMit l'berbe des cours. 0 primevères, mes petit(,'s, ne perdez par vos graines que je vous revoie l'autre printemps ))(!).

De môme ses lettres gardent en plus d'un endroit la trace* de sa mélancolie, il regrettait sa mère, ses amis, « éprouvant soudain des appétits de les revoir qui le saisissaient comme des crampes de tendresse » {i). 11 se figurait le bonbeur qu'ils auraient eu à contempler avec lui les merveilleux spectacles étalés sous ses yeux, et son propre plaisir se trouvait atténué par ridée que ses plus aimés n'y participaient pas (3). Nostalgie du pays, cbagrin causé par la séparation, voilà ce qu'on trouve en somme dans la Correspondance à coté d'une insouciance très réelle, d'un grand entbousiasme et d'une gaieté souvent très vive. Son état d'esprit pendant le voyage d'Orient est ainsi fait de contrastes ; il faut en tenir compte pour conserver à ces deux années leur physionomie propre.

Mais l'avenir l'inquiétait plus encore que le passé. 11 avait beau s'en défendre, affirmer même qu'il lui arrivait rarement d'y rétïécbir, malgré lui, il y revenait sans cesse. Que feraitil au retour? Qu'écrirait-il? Gomment vivre? Quel but envisager dans l'existence? Tous ces problèmes, dont il avait cru la solution définitivement acquise — et d'ailleurs non sans peine —

(1) A bord de la Cange {Mél. posth., p. ;^24).

(2) Corresp., 1, 228 (24 mars 1850).

id) « Ah! pauvre mère! tiens, en ce moment, j'ai les yeux iiumides eu [leusant que tu n'es pas là, que tu ne jouis pas comme moi de toutes ces belles choses, toi qui les aimes tant » {Corresp., 1, 324; 26 juillet 1850).— « Comme je pense à toi, écrit-il à Bouilhet. Combien de fois par jour je t'évoque et que je te regrette » {Corresp., 1, 261*; 15 janvier 1850), — << Nous avons vu des danseurs : oh! oh! oh I c'est nous qui favous appelé ! Jeu ai été indij^ué et très triste » (ihid., 265; 1850). — « Ah! pauvre vieux, comme je t'ai regretté à Pompéi!,.. Nous deux .Maxime, au bout d'une rue, nous avons laissé tomber notre t»ite sur notre poitrine et nous avons soupiré : ce pauvre Bouilhet » {ibid., H, 55; 9 avril 1851). — •< J'ai énormément pensé à Alfred (Le Poittevin) à Thèbes » {ibid., 1, 297 ; 17 mai 1850).

îï la suite de sa maladie, se présentaient de nouveau avec un caractère d'urgence immédiate. Sa sérénité philosophique avait fondu comme glace au soleil. Il n'en était plus maintenant à estimer que rien ne pourrait survenir dans sa vie et bouleverser la rectitude de sa ligne de conduite. Une fois de plus il se retrouvait à un carrefour, sans savoir oii diriger ses pas(l).

L'échec obtenu par la Tentation de Saint Antoine était assurément la cause principale de ses hésitations. On saisit par là toute l'importance qu'il convient d'attribuer à cet événement : il marque exactement ce que j'appelerais volontiers, en usant d'un cliché un peu familier, un tournant dans sa vie. En déclarant mauvaise une œuvre à laquelle il avait travaillé pendant longtemps et qu'il croyait bonne, ses amis venaient de donner un démenti formel à ses espérances ; c'était assez pour l'amener à douter aussitôt de son talent, pour rompre ses projets les plus arrêtés et lui faire suspecter même la valeur de ses théories artistiques. Leurs critiques avaient ébranlé ses convictions. Très sûr du jugement de Bouilhet, sinon de celui de M. Du Camp, il pouvait peut-être, dans le détail, contredire leurs opinions, mais pour l'ensemble force lui était d'admettre que le poète n'avait pu se tromper entièrement. Dès lors, où saisir la juste mesure? S'il recommençait une nouvelle expérience, sur quels principes s'appuyer pour réussir mieux; et comme, malgré tout, il se pouvait faire encore qu'il n'y réussît pas, était-ce la peine de l'entreprendre, d'user à un labeur écrasant quelques années de sa vie, de se priver de bien des bonheurs possibles, pour manquer d'atteindre un idéal irréalisable et s'exposer en fin de compte à l'humiliation, si douloureuse pour son amour-propre, d'un nouvel insuccès?

Cette incertitude se révèle à certaines phrases de ses lettres : « Je suis sans plan, sans idées, sans projets, écrivait-il à Bouilhet

M) c Que vais-je faire uue fois rentré? Je n'en sais rien, je ne m'en doute paH. J'ai tant pensé à l'avenir que je ne m'en occupe plus. C'est fatigant et trop cr*»ux > {Corresp., Il, 30; 19 décembre 1850). — Voir aussi ibid., I, 284 (5 janvier 1850).

le 2 juin 1850 (1); et co qu'il y a de pirc,s;ins aiiibition. Quelque chose, l'éternel « à quoi bon »? répond à tout et clôt de sa barrière d'airain chaque avenue qu(» je m'ouvre dans la campagne des hypothèses ». — « Si je rate encore l;i première o'uvre que je fais, je n'ai plus qu'à me jeter à l'eau; moi (fui étais si hardi, je deviens timide à l'excès, ce qui est dans les arts la pire de toutes les choses et le plus grand signe de faiblesse » (2).

— « Littérairement parlant, je ne sais où j'en suis; je me sens quelquefois anéanti (le mot est faible); d'autre fois le style limbique (à l'état de limbe et de fluide impondérable) passe et circule en moi avec des chaleurs enivrantes. Puis ça retombe (3). » — « Les premiers jours, je m'étais mis à écrire un peu, mais j'en ai. Dieu merci, bien vite reconnu l'ineptie » (4).

— <( Je veux, pour vivre tranquille, avoir mon opinion sur mon compte, opinion arrêtée et qui me réglera dans l'emploi de mes forces. Il me faut connaître la qualité de mon terrain et ses limites avant de me mettre au labourage » (5).

Sans doute, il ne faudrait pas exagérer l'étendue de cette défaillance. Sa vocation littéraire avait dans sa nature des racines trop profondes, et se fortifiait de trop d'habitudes déjà prises, pour qu'il pût songera la mettre sérieusement en doute. [1 n'en est pas moins vrai qu'elle fut un moment hésitante : ce qui le prouve, c'est le fait d'avoir discuté en lui-même, après l'échec de la Tentation, la possibilité de continuer désormais son existence antérieure. La réponse, nous allons le voir, fut très tôt affirmative : six mois étaient à peine écoulés qu'il se déclarait résolu à ne rien changer à son genre de vie. Mais si peu explicite que soit à cet égard la Correspondance ^ on devine aisément que sa décision ne fut pas, dès les premiers jours,

(1) Corresp., I, 303. Comparez ibid., 336 (4 septembre 1850) : « Pendant les quatre premiers mois de mon voyage... je me répétais à tout propos l'inepte parole que tu m'envoies : A quoi bon ? »

(2) Corresp., I, 312 (2 juin 1850).

(3) Ibid, II, 9 (14 novembre 1850).

(4) Ibid., I, 278 (13 mars 1850).

(5) Ibid., n, 11 (14 novembre 1850).

définitive. Il eut besoin de faire en quelque sorte son examen de conscience avant de se confirmer dans son attitude.

Tout, d'ailleurs, contribuait à augmenter son trouble; les conseils qu'il recevait de sa famille et de ses amis remettaient sans cesse en cause la question de savoir quelle conduite pratique adopter pour Tavenir. M'"*^ Flaubert l'engageait vivement à ne pas négliger sa mission, qui pouvait plus tard lui procurer de grands avantages. Elle lui parlait d'aller habiter Paris, de se pousser. « Me pousser à quoi, répliquait-il? Après mon retour je reprendrai ma bonne et belle vie de travail, dans mon grand cabinet, sur mes bons fauteuils, auprès de toi, ma pauvre vieille, et ce sera tout. N'ai-je donc pas ce qu'il y a de plus enviable au monde, l'indépendance? la liberté de ma fantaisie, mes deux cents plumes taillées et l'art de s'en servir? » — Voilà qui est très net, assurément; mais il terminait ainsi sa lettre : « Peut-être dans dix minutes aurais-je changé d'avis? — en tous cas je ne demande qu'une chose à mes semblables, c'est de me laisser tranquille comme je fais envers eux ))(!). N'y avait-il pas là une allusion à d'autres objurgations du même genre, que tour à tour lui prodiguaient sa mère et ses camarades ? Et s'ils insistaient à ce point, n'était-ce pas qu^ils le sentaient alors désemparé, moins ferme qu'autrefois dans sa résolution ? « Toi, ma mère, et les autres, écrivait-il à Bouilhet, blâmez fort ma manière de vivre (car c'est une chose magnifique qu'on ne veuille pas laisser exister les gens à leur guise). Attends un peu que je sois revenu et tu verras si je vais la reprendre. Je me f.... dans mon trou, et que le monde croule, je n'en bougerai pas... » (2). Soit; mais quelle raison encore auraient eue les personnes de son entourage pour revenir à la charge avec tant de zèle, s'il n'avait lui-même favorisé leurs critiques en laissant un insUmt entrevoir son incertitude? L'influence de Maxime Du Camp était bien aussi pour quelque chose dans la brusquerie de ses réponses : celui-ci en efl'et le harcelait de reproches et.

i.\j Corresp., I. 271 (3 février 1850), (2) Ihid., 1, 335 (4 septembre 1850).

se doiiiKiiit lui-nièiiu' on exemple, exposait ;ï U)ul propos les projets très remuants qu'il comptait exécuter au retour « avec une activité démoniaque ». Flaubert uiur ou deux fois s'en montre visiblement Agacé; mais, tout en ne p;irlaf<eant pas les idées de son compagnon, il ne pouvait nian(|uer(le les comparer aux siennes, de peser les unes et les autres. Devinant que l'heuri^ étiiit procbe où cet ami, jadis en si parfaite intelli^^ence avec lui-même, allait quitter la route communément suivie depuis sept années pour cbercher dans l'existence une voie dilTérente, ne devait-il pas, presque malgré lui, se demander auquel des deux l'avenir donnerait raison? Un jour Bouilhet lui apprend qu'un ancien élève du collège, nommé Kichard, s'installe comme industriel à Rouen; il lui répond avec une nuance de tristesse et de regret : « Oui, en voilà encore un de fixé, et nous, nous sommes bien loin de l'être. .. » et il avoue aussitôt (( avoir beaucoup réfléchi à tout cela depuis son départ » (l). Cette méditation même se comprendrait-elle, après tant d'affirmations répétées sur la façon dont il entendait faire son métier d'artiste, s'il n'avait pas traversé précisément un moment de crise, justifié par les circonstances que nous savons?

Vers la fin de l'année 1850, le problème de son avenir lui fut présenté sous une forme plus directe encore. En lui annonçant le mariage d'Ernest Chevalier, M™*' Flaubert, sans doute en manière de plaisanterie, parut l'inviter à suivre Texemple de son ami (2). Éprouvait-il réellement alors ce (( besoin de

(1) Corresp., I, 303 (2 juin 1850). Un an plus tard, dans une lettre à M. Du Camp du 21 octobre 1851 (reproduite dans les Souvenirs littéraires, II, p. 10 et ?uiv ), Flaubert écrit de même : « Crois-tu que j'aie vécu jusqu'à trente ans de cette vie que tu blâmes sans qu'il y ait eu consultation préalable? »

(2) « A quand ma noce, me demandes-tu a propos du mariage d'Ernest? etc. i^Corresp., II, 18; 15 décembre 1850).

A ce propos je crois intéressant d'indiquer que peut-être, en 1842, Flaubert quoique très jeune alors, avait déjà^ongé une première fois au mariage. Le fait mériterait d'être élucidé; mais je n'ai pu trouver nulle part de document positif le confirmant. Le seul texte qui m'autorise à faire cette supposition est le début d'une lettre (inédite) d'Alfred Le Poittevin, datée 15 novembre 1842, adreasée « A Monsieur Gustave Flaubert, chez Monsieur Hamard, rue Saint-Hyaciuthe-Saiut- Michel, 29 ». Voici ce début qu'il me paraît difficile de ne pas interpréter daus le sens d'une intention ou d'un projet de mariage :

« Et toi, mon fils, aussi I... Voila donc que nous nous retrouvons hommes,

s'établir » qui tourmente plus ou moins vivement Thomme aux approches de la trentaine? Peut-être. N'oublions pas qu'il avait rompu avec Louise Colet, et ne prévoyait pas sans doute le raccommodement qui devait suivre son retour en France . 11 est plusieurs fois question de mariage dans les lettres de cette époque, et s'il s'amusait avec Bouilhet à l'idée de prendre femme (1), il semblait parfois traiter moins légèrement cette hypothèse. Néanmoins il répondit très nettement à sa mère que (( le mariage serait pour lui une apostasie ». Cette opinion était de tous points conforme à ses principes. Pareil à ce personnage de Manette Salomon (2), a il n'avait pas de répugnance pour le mariage, mais le mariage lui semblait un bonheur refusé à l'Artiste. Le travail de l'Art, la poursuite de l'invention, l'incubation silencieuse de l'œuvre, la concentration de l'effort, lui paraissaient impossibles avec la vie conjugale, aux côtés d'une jeune femme caressante et attrayante, ayant contre l'Art la jalousie d'une chose plus aimée qu'elle, faisant autour du travailleur le bruit d'un enfant, brisant ses idées... (3) ». Lui aussi estimait « que c'est par la femme que se glissent chez tant

faibles des mêmes faiblesses que nos pareils! Tu te révoltais autrefois quand je te disais que tu aurais quelque jour affaire à l'officier d'état civil. Qui vivra verra. Laissons faire.

« Ce n'est pas qu'après tout je m'étonne démesurément. Je ne te savais pas de bronze, et la tentation était forte. Ce sont de vivaces affections que développe la famille ; mais quand les pères ont fait leur temps, et que les frères et sœurs ont chacun leur maison à eux, je me figure qu'il se fait autour de nous un désert étrange. La solitude estboune pour les forts, mais à condition d'y grandir. Vientelle trop tard, l'homme est comme un vieil arbre qu'où change de place, il finit par en mourir ».

La suite de la lettre fait allusion à la tristesse qu'aurait eue Flaubert en quittant Rouen, quelques jours auparavant, à son émotion dont il a peur que ses amis ne se moquent, et que Le Poitteviu dit comprendre et partager.

(1) « Vois-tu d'ici la famille où s'élève, dans une tiède atmosphère, ia jeune persoDoe qui doit être mou épouse? M"»« Gustave Flaubert! Non je ne suis pas encore assez canaille >. {Corresp., Il, 24; 19 décembre <850).

(2) Et d'accord sur ce point avec la plupaft des théoriciens de l'Art pour l'Art, comme l'a montré M. Cassagne {op. cit., p. 221 et suiv ).

(3) M. Du Camp (t>ouv. littér., Il, 336) raconte ce qui suit : « Une femme a aimé Flaubert silencieusement et ardemment. Le hasard rendit Théophile Gautier témoin d'une scène pénible. Il dit a Flaubert : « Pourquoi es-tu si dur envers celtH malheureuse? n Flaubert répondit : « Elle pourrait entrer dans mon cabinet ! -'

d'Artistes les faiblesses, les coinplaisancos pour la mode, les accommodements avec le gain et le commt^rce ». Il n'y avait dans son refus, il n'y eut jamais dans son abstention, aucun égoïsme, aucune sécberesse de cœur(i), ni mémo, romme on ]';i ponsé. aucun sentiment de honte provoque par s;i inîiladie nerveuse. Il restait simplement fidèle à son système. C.ela n'empêche pas qu'on ne devine très clairement une ombn^ de mélancolie, et peut-être un regret, dans la lettre qu'il écrivit à Chevalier quelques jours plus tard pour le féliciter (2); sans doute il profitait encore de l'occasion pour répéter qu'il était « résigné à vivre comme il avait toujours vécu, seul, avec sa peau d'ours, étant un ours lui-même, se moquant du monde, de l'avenir et d'un établissement quelconque.» (3). Malgré tout, ses déclarations avaient quelque chose de forcé, et à lire la Correspondance on saisit parfaitement les traces d'un certain flottement dans ses convictions.

Remarquons-le d'ailleurs, l'incertitude que nous lui voyons manifester ne concernait pas seulement son propre avenir et les conditions futures de son genre de vie; ses doutes s'étendaient plus que jamais aux capacités artistiques de son époque et à l'avenir littéraire de ses contemporains.

Dans une lettre du 4 septembre 1850, il disait à Boni l h et : « Une des premières études auxquelles je me livrerai au retour

(1) U écrivait le 4 octobre 1846, à Louise Colet : * Je comprends tout comme un autre ce qu'où peut éprouver à regarder son enfant dormir; je n'aurais pas été un mauvais père >» {Corresp., I, 170). Les Goncourt rapportent un mot de ses dernières années qui, s'il a réellement été prononcé, est comme le désaveu de sa propre conduite et la critique désolée de son expérience de la vie : regardant dormir dans son berceau un enfant, il se serait écrié : « Un petit être comme celui-là dans une maison, décidément, il n'y a que cela au monde » {Journal, VI, 114).

{:l) « Tu vas goûter, mon cher Ernest, tu goûtes déjà des bonheurs qui me seront toujours interdits. Je crois, comme le paria de Bernardin de Saint-Pierre, que le bonheur se trouve avec une bonne femme. Le tout est de la rencontrer, et d'être soi-même un bon homme, condition double et effrayante... je crois que tu as pris le bon chemin, soit dit entre nous et sans te faire de coaipliments, et que j'ai pris moi, je ne dit pas le mauvais, mais que le mauvais m'a pris >- (Corresp., Il, 49-50; 9 avril i8.nl).

(3) Corresp., il, 19 (15 décembre 1850).

sera certainement celle de toutes les utopies qui agitent notre société et menacent de la couvrir de ruines » (1). Un mois auparavant, à Jérusalem, il avait lu Y Essai de philosophie positive d'Auguste Comte, et s'il y découvrit des mines de comique immenses, des « Galifornies de grotesque », cependant il entrevit qu'il pouvait s'y rencontrer autre chose encore et de plus sérieux (2). Dans une autre lettre du 14 novembre il annonçait à nouveau son intention « de s'enfoncer dans les socialistes et de faire, sous forme théâtrale, quelque chose de très brutal, de très farce etd^impartial, bien entendu » (3)... Ces projets nous étonnent de sa part. Mais nous sommes au lendemain de 1848, et les esprits les moins soucieux de politique se ressentaient alors du trouble jeté par la révolution dans la conscience publique ; il n'en était pas sans doute à envisager les doctrines sociales dans un but combatif : il les appréciait toujours en artiste et jugeait leurs conséquences en tant qu'elles intéressaient, directement ou non, la vie littéraire et les formes de l'Art. Mais à ce point de vue, il avait toutes chances de croire l'avenir sinon désespéré, au moins fortement compromis.

En effet, attirée par les événements extérieurs, l'attention se portait de moins en moins vers les choses de l'Art : d'autres discussions paraissaient beaucoup plus pressantes. Un critique semble avoir bien résumé l'impression générale en écrivant, à hi lin de 1849 :

« Les belles-lettres proprement dites ne sont plus possibles au milieu des constantes préoccupations qui nous assiègent, des dangers qui nous menacent, des éventualités qui troublent et inquiètent l'esprit. La vraie littérature de notre temps c'est la littérature de chaque matin, cette littérature de journalistes, de pamphlétaires, discours de tribunes, et pr entiers- P ans \ c'est cette littérature qui traite des intérêts quotidiens, des passions et des inventions du temps (4).

A) Corres/K, I, 338 (4 .nepteiiibre \H:h\).

(2) Ihid.

(3) Corresp., Il, 10 (14 uovembre 1850).

(4) Moulégul, Revue des Deux mondes.

Tant qu'il voyageait en Orient, Flaubert conservait au moins cet avantage de ne rencontrer ni révolutionnaires, ni socialistes : il pouvait donc les maudire également dans ses lettres. Mais, si éloigné qu'il fût de France, il ik* lui échappait pas que les voix s'y faisaient de plus en plus rares pour défendre les dogmes de l'Art pour l'Art. En premier lieu, il voyait le principe fondamental de l'indépendance de l'Art menacé, par suite du nivelage égalitaire de la République. « D'ici à longtemps, écrivait-il à Rouilhet, ce sera bien eimuyeux; nous

avons bien fait de vivre maintenant 11 est pour moi presque

certain que la société sera dans un temps plus ou moins éloigné régie comme un collège. Les pions feront la loi. Tout sera en uniforme. L'humanité ne fera plus de barbarismes dans son thème insipide ; mais quel foutu style, quelle absence de tournures, de rythme et d'élan ! 0 Magniers de l'avenir, où seront vos enthousiasmes? » (1) — « Ah ! bonnes époques tranquilles, lisons-nous dans une autre lettre, bonnes époques à perruque, vous viviez d'aplomb sur vos hauts talons et sur vos cannes! mais le sol tremble sous nous. Où prendre notre point d'appui, en admettant même que nous ayons le levier? )) (2) Lui-même, foncièrement aristocrate, rêvait une sorte de mandarinat appelant à la direction du pays les hommes les plus intelligents (3) : c'était une solution dont les événements actuels semblaient reculer chaque jour la venue. D'autre part l'enva-

(1) Corresp., 1,319 (27 juin 1850). Magoier était un répétiteur du collège de Rouen dont il est question dans plusieurs lettres à Ernest Clievalier. — Flaubert écrivait encore en 1852 : « La manie du rabaissement est profondément française, car on déteste la liberté dans notre chère patrie, pays de Tégalité. L'idéal de l'État selon les socialistes u'est-il pas une espèce de vaste monstre absorbant eu lui toute action individuelle, toute personnalité, toute pensée, et qui dirigera tout, fera tout » [Corresp.^ Il, 103;.

Ces idées étaient au leudemain de la Révolution de 1848 partagées par beaucoup de ses coutemporaius. Pour n'eu citer qu'un exemple, je les ai récemment trouvé formulées, en termes presque semblables à ceux de la Correspondance, dans les lettres d'Edmoud Rousse à un de ses amis (voir le Correspondant du 10 novembre 190a, page 426 et suivantes, 443 et suivantes).

(2) Corresp., l, 304 (2 juin 1850).

(3) M. Du Camp, Souv. lilLér., IL 3.-i2. Voir dans Gassai^ne {op. cit., p. 181 et suiv.) le résumé dea idées politiques de Flaubert.

hissement progressif de la littérature par l'utilitarisme était à ses yeux un signe infaillible de décadence et une cause de perpétuelle irritation (1). Il sentait bien que les motifs d'inspiration romantiques étaient épuisés, a En revenir à Fantique, c'est fait, au moyen âge, c'est déjà fait ; reste le présent!! » (2). Mais à l'inverse de M. Du Camp, qui méditait au même moment de régénérer la poésie par la science et l'industrie moderne, il ne voyait luire dans le présent aucune aurore de renaissance. Bien au contraire, le public lui paraissait chaque jour moins soucieux du Beau (3) : or quand la base chancelle, où donc appuyer les fondements? De son côté Bouilhet, dont 1848 avait ébranlé la foi républicaine (4), lui écrivait des lettres découragées qui, exprimant les mêmes inquiétudes, n'étaient pas faites pour rassurer beaucoup sa croyance ; la transition « entre un passé en ruines et un avenir en germe, l'un trop vieux, l'autre trop jeune, » demeurait obscure. Il ne pouvait que redouter un lendemain littéraire si mal préparé de tous côtés par les inélégances et les indifférences du moment.

Aux motifs particuliers qu'il avait de céder à un accès de découragement se joignaient ainsi des raisons plus générales d'hésitation. Mais l'appel irrésistible de sa vocation l'aida facilement à en triompher. Les distractions du voyage achevèrent sa guérison. Nous verrons prochainement en quel sens sa conception d'art fut modifiée, quel élément nouveau s'y introduisit pour répondre aux critiques adressées à la Tentation par Bouilhet et Du Camp : et quant à la répercussion de sa déconvenue et de ses doutes sur sa conduite pratique et son

(1) ■ Hier j'ai soutenu comme à dix-huit ans la doctrine de l'Art pour l'Art contre un utilitaire; je résiste au courant. Nous entraînera- t-il? Non, cassonsiiouR plutôt la gueule avec le pied de nos tables » {Corresp., I, 320; 27 juin 1850).

(2) Corresp., II, U (14 novembre 1850).

(3) « Le public est si bAte ! qui est-ce qui lit? que lit-on? qu'admire-t-on ? >' {Conresp., I, .304 ; 2 juin 1850). — '< 0 public, public! Il y a des moments où, quand j'y BOuge, j'éprouve pour lai de ces haines immenses et impuissantes, comme lorsque .Marie-Antoinette a vu envahir les Tuileries » {Corresp., f, 320; 27 juin

(4) l'rrfdce aux iJarnières diansons.

genre de vie, nous savons assez quel en fut le résultat linal. Lorsqu'on mai 1851 il rentra dans son cher Croisset, toute trace d'incertitude avait disparu. Les loisirs de son voyage lui ayant permis de classer ses idées, il allait se remettre à lîi tilche avec une ardeur nouvelle. A partir de ce moment jusqu'en l.S.'w. l'histoire de sa vie ne présente aucun événement remârquahle : elle est liée tout entière à son travail, et cette période de six îinnées est assez remplie par la composition de Madame Rovarij pour qu'on n'y cherche pas de faits plus importants que les étapes successives de son roman (1). Nous n'aurons donc plus à étudier sa biographie autrement que pour raconter la genèse de celui-ci.

Mais si l'on réfléchit maintenant aux causes du trouble moral et littéraire que nous venons de décrire rapidement, on voit (ju'elles étaient bien de nature à développer au dernier point son individualisme. Non seulement l'insuccès de son œuvre auprès de ses deux amis devait d'abord, par dépit, le confirmer dans cette opinion qu' « il faut travailler pour soi tout seul, faire comme on veut et d'après ses propres idées, parce que le principal c'est de s'admirer et de se faire plaisir à soi-même » (2) ; mais aussi, en présence des symptômes de décadence artistique c[ui lui semblaient avec plus ou moins d'apparence s'aggraver autour de lui, dès l'instant qu'il persistait dans sa volonté de vouer sa vie au servage de l'Art, il se trouvait plus que jamais engagé à s'éloigner du monde pour se renfermer, comme un fanatique jaloux de son idole, seul avec elle dans le temple inaccessible (3).

Ce n'est pas ici le lieu de discuter in abstracto la valeur mo-

(1) Od doit signaler, mais seulement pour mémoire, un court voyagea Londres avec sa mère, de juillet à août 1851 (Cf. Corresp., 11, 60) un séjour à Trouville de cinq ou six semaines, en août 1853 (cf. Corresp., Il, 280 à 310) et dans l'intervalle quelques voyages, toujours rapides, à Paris ou à Mantes.

(2) Corresp., I, 304 (à Bouilhet, 2 juiu 1850),

(3) Après la guerre de 1870, Flaubert plus que jamais convaincu que « toute gentillesse, comme eût dit Montaigne, est à jaujais perdue » [Corresp. , IV. 37 ; 29 septembre 1870) ; « que l'humanité entre dans l'ère du muftisme » {ibid., 45; 11 mars 1871 et passim) et voyant encore la Commune ajouter à noire avi-

raie et la portée sociale d'une telle attitude, qui resta celle de toute sa vie. On peut ne pas s'accorder avec lui sur bien des questions de principe, croire par exemple à la mission sacrée de récrivain et qu'il y a plus de courage à se mêler à la foule pour l'instruire et guider ses pas sur le chemin de l'avenir, qu'à s'écarter d'elle dédaigneusement, la devancer sans s'inquiéter de savoir si elle peut vous suivre, et prétendre découvrir pour soi seul et quelques privilégiés le trésor du Vrai et du Beau. On peut se demander encore si l'isolement, d'ailleurs toujours relatif, de l'Artiste est une condition de production favorable ou défavorable à l'Art; si, pour être viable et ne rester pas un jeu de dilettante raffiné, l'œuvre ne doit pas refléter les préoccupations humaines correspondantes à l'état de civilisation du moment, au lieu de mettre sa gloire à s'en désintéresser. L'activité artistique ne doit-elle avoir pour but que son propre développement ou si elle peut s'appliquer à des objets autres qu'elle même? L'écrivain a-t-il tort ou raison de produire sans avoir la volonté expresse d'exercer une action bienfaisante sur l'humanité, sans intention éducatrice; et plus largement, est-on ou n'est-on pas fondé à envisager l'Art comme une puissance économique et sociale? Autant de problèmes oii se rencontrent et sans doute se rencontreront toujours les solutions les plus opposées, et qu'à propos de n'importe quel écrivain on peut toujours remettre en cause.

Les opinions individualistes de Flaubert, dont nous avons trouvé jusqu'ici tant de preuves et qui à partir de l'époque où nous sommes parvenus jusqu'à sa mort ne feront que se préciser et se manifester chaque jour d'une façon plus intransigeante, amèneraient naturellement à examiner ces différentes

ii»semenl, affirmera de nouveau ses principes individualistes, comme après 1848. Il dira par exemple {Corresp., IV, p. 63; 40 juin 4871) : « Il faut plus que jamais «oiiger à faire de l'art pour soi, pour soi tout seul. Fermons notre porte et ne voyouB personne ». - {Ihid , p. 107; 5 juin 1872) : « H faut faire de l'art pour soi, Dou pour le public ». — (IhiU., p. 71 à G. Sand ; 6 septembre 1871) : « Qui donc • occupe de l'art maintenant? Je fais de la littérature pour moi, comme un bour* Kcolfl dauH «on grenier tourne de» ronds de serviette «, etc.».

(|uestions h un point de vue purement théorique. Mais nu tel examen dépasserait de beaucoup le cadre de ce travail. L'important pour nous est seulement de constahM' la résolution prise par notre auteur au moment où il va commencer à écrire Madame Bovary.

Mais encore faut-il bien s'entendre sur le sens de cet individualisiiie et son attitude même nécessite (jnelqncs explications. ]^cs Romantiques, eux aussi, ont été des individualistes convaincus (1). N'y aurait-il donc aucune dilTénmce entre eux et lui, et d'où vient que chez un partisan décidé de l'.Vrt pour l'Art nous trouvions à chaque instant l'affirmation d'une tendance qui paraît à première vue s'accorder mieux avec le lyrisme romantique qu'avec Timpersonnalité exigée de l'Artiste.

Pour résoudre cette apparente contradiction, il faut considérer dans leur ensemble les raisons de son détachement à Tégard de la société. Elles relèvent toutes de sa conception pessimiste de la vie, et pour parler plus exactement, nous en trouvons l'origine dans le sentiment d'une irrémédiable solitude intellectuelle. Ce sentiment était à la fois, chez lui, le résultat d'une constatation expérimentale, et aussi, et surtout, la conséquence lointaine d'un préjugé qu'il tenait, sans peut-être s'en douter, des Romantiques : il croyait comme eux à l'isolement fatal du génie, à l'exil nécessaire de l'homme supérieur, — représenté dans sa pensée par l'Artiste, — et en même temps depuis l'enfance, partout et toujours, il avait sondé, avec quelle minutieuse attention, quelle curiosité observatrice, nous le savons, la bêtise de la foule, son ignorance, sa médiocrité et ses goûts anti-artistiques. Non du reste qu'il en eût jamais souiïert par lui-même, et directement. Mais sa conviction n'en était pas moins faite bien avant Madame Bovary; il jugeait seulement en général, et par rapport à son idéal d'Art, de la mentalité moyenne de ses contemporains. La foule demeure fermée aux émotions esthétiques, inapte à saisii* la Reauté; elle est vul-

(1) Oq trouvera la démoustratiou de ceci daus le livre de M. Gauat, De la solitude morale..., etc., chap. iv, p. 111 et suiv. auquel je me permets de renvoyer pour toute la fin de ce chapitre.

gaire et basse dans ses manières et dans ses instincts : voilà oc qu'il lui reprochait et ce sont bien les motifs qui lui faisaient trouver Texistence mauvaise et « nauséabonde » et lui inspiraient un dégoût si profond de la réalité : il se serait résigné peut-être plus facilement à accepter les conditions de sa destinée, à vivre, mêlé aux autres hommes,

u Dans ce monde où l'action n*est pas la sœur du rêve »,

si au moins une place plus large y avait été réservée pour le rêve. Mais il voyait les cœurs avilis par le désir du pouvoir ou de la richesse, les actions réglées sur Fintérêt, la société essentiellement pratique et positive, de sorte qu'au milieu de ce (( troupeau », sentant palpiter en lui-même les plus nobles aspirations de Tâme, les plus pures ambitions de Fesprit, il avait été amené très tôt à se considérer comme une exception : il ne se reconnaissait pas de la famille. Au xix« siècle, la plupart des grands isolés ont été ainsi des idéalistes protestant contre le matérialisme de leur époque. Le pessimisme de Flaubert ne tenait pas seulement à sa conception philosophique du monde : la découverte d'une disproportion radicale et inévitable entre F idéal et le réel ne suffît pas à Fexpliquer entièrement : il s'y dissimulait toujours un sentiment de tristesse, et peut-être de regret, provenant de ce que de la foule à lui il n'apercevait aucun lien (1). A cette date de 1850, il devinait le temps du Beau passé sans retour, « l'humanité quitte à y revenir plus tard n'en avait que faire pour le quart d'heure (2) » ; et en attendant la venue de cet avenir incertain, il demeurait .avec son culte désintéressé de l'Art, son intuition d'une Beauté très élevée, en dehors de son temps, entouré des pan-Béotiens de la fable, qui lui semblaient s'efforcer par tous les moyens d'ôter à l'heure présente ses derniers vestiges de grandeur et de dignité. Son isolement restait ainsi la rançon de ses croyances artistiques. Mais d'autre part l'Art lui était toujours apparu comme le consolateur des misères humaines, la compensation la meil-

(1) Corresp., Il, 92 (août 1852).

(2) llnd.

leure aux désillusions qu'apporte avec elle Texistenco; et pour tout dire, depuis l'enfance, il n'avait cessé île considérer l'etTort artistique comme la seule ressource par laquelle l'homme, faible et borné partout ailleurs, peut espérei* franchir les limites étroites de sa condition. Il tournait donc (^n (inehiue sorte dans un cercle vicieux; la passion exclusive de l'Art se trouvait être à la fois la cause de sa souffrance morale, et le remède le plus propre à guérir cette soutlrance.

Son individualisme est sorti, par une transposition très simple, de cette impasse psychologique : la solitude de l'Artiste, qui d'abord avait été subie par ses devanciers comme une nécessité pénible, devint pour lui une théorie esthétique. La bêtise du public, loin de l'inciter à la pitié, provoqua son dédain, et l'étalage du dédain acquit très vite à ses yeux la valeur d'une distinction intellectuelle et morale. Pour éviter de trop sentir l'amertume de son isolement, il s'ingénia à fuir les rapprochements. Et bientôt ce double principe fut posé que l'Art n'est point fait pour le monde et ne doit pas naître du monde. De là, pratiquement, des conséquences multiples dont nous avons signalé les principales dans un précédent chapitre : mépris du sucôès, de la gloire, des profits pécuniaires ; obligation pour l'Artiste de se tenir en dehors de l'actualité, de ne développer dans ses œuvres aucune thèse politique, sociale ou morale, de ne point converser directement ou non avec le public. De là le peu de prix qu'il attachait lui-même à la publication de ses écrits. Et en fin de compte, de là cette affirmation qu'il faut faire de l'Art pour soi tout seul et pour se distraire, « de la même façon qu'on joue aux quilles » (1).

Il serait facile, en feuilletant la Correspondance à partir de 1851, d'accumuler ici les citations propres à mettre en lumière cet individualisme effréné, ainsi basé sur l'éloignement de la foule. J'en donnerai quelques preuves caractéristiques. C'est d'abord dans une lettre à Louise Colet : « Comme la fantaisie d'un individu me paraît tout aussi légitime que l'appétit d'un

(1) Corresp., II, 60 (septembre 1851).

million d'hommes et qu'elle peut tenir autant de place dans le monde, il faut, abstraction faite des choses et indépendamment de l'humanité qui nous renie, vivre pour sa vocation, monter dans sa tour d'ivoire, et là, comme une bayadère dans ses parfums, rester seul dans ses rêves » (1). — Ailleurs : « A l'avenir, je t'en supplie, ne me parle plus de ce qu'on fait dans le monde, ne m'envoie aucune nouvelle, dispense-moi de tout article, journal, etc.. Gomme je ne suis pas de ceux qui peuvent se faire au public, et que ce public n'est pas fait pour moi, je m'en passerai. Si tu cherches à plaire, te voilà déchu, dit Epiclèle : je ne déchoirai pas )) (2). — « Certes il est beau d'occuper de la place dans les âmes de la foule ; mais on y est les trois (piarts du temps en si piètre compagnie qu'il y a de quoi dégoûter la délicatesse d'un homme bien né » (3). — « Reconnaître qu'on a besoin du monde pour vivre, c'est se mettre au-dessous de lui » (4). Un autre jour il écrit encore à Louise Colet : « Ne t'occupe de rien que de toi, laissons l'Empire marcher, fermons notre porte, montons au plus haut de notre tour d'ivoire, sur la dernière marche, le plus près du ciel. Il y fait froid quelquefois, mais qu'importe? On voit les étoiles briller clair et l'on n'entend plus les dindons )) (5). Sa profession de foi est encore plus nette dans une lettre à M. Du Camp : a Je suis un bourgeois qui vit retiré à la campagne, m'occupant de littérature et sans rien demander aux autres : ni considération, ni honneur ni estime même. Ils se passeront donc de mes lumières. Je leur demande en revanche qu ils ne m'empoisonnent pas de leurs chandelles » (6).

Ce détachement farouche se compliquait d'ailleurs du sentiment très vif de sa liberté personnelle : (( Je ne veux pas plus être membre d'une revue, d'une société, d'un cercle ou d'une acadé-

(1) Corresp., Il, 92, août 18îi2.

(2) Ihid., Il, lO.'i (1«52).

(:i) Ibid., Il, 110 (même date).

(4) Ibid., Il, 133 {id.}.

(5) Ibid , H, 150 {id.).

(6) Ibid., Il, 125 (t(i.).

mie, que je ne veux être conseiller municipal ou officier tte la garde nationale. Qu'est-ce qu'on a besoin do s'atteler au môme timon que les autres et d'entrer dans une compagnie d'omnibus,quand on peut rester cheval de tilbury ? ))(!) — (( Par le temps qui court, faire partie de n'importe quoi, entrer dans un corps quelconque, dans n'importe quelle confrérie ou boutique, et môme prendre un titre quel qu'il soit, c'est se déshonorer, c'est s'avilir. Il faut rester soi, c'est plus crâne » (2). — a Je rends, disait-il enfin avec sa brusquerie ordinaire, à Ihunianité ce

qu'elle me donne, l'indiiïérence. Va te faire f troupeau, je

ne suis pas de la bergerie » (3).

Il n'est pas besoin d'insister pour faire comprendre quel immense orgueil dissimulait cette belle sérénité d'àme. Se retrancher derrière son amour-propre était en effet le meilleur moyen de tirer parti d'une attitude qui, par elle-même, risquait d'entraîner bien des déconvenues : si dédaigneux qu'on se croie du succès, on peut cependant demeurer sensible à la critique, et, tout en déclarant vouloir se passer des autres, souffrir encore d'une solitude qui chaque jour se fait plus complète autour de soi . Flaubert a été le premier à reconnaître et à éprouver que de grandes misères paient souvent ces triomphes de l'indépendance. Enfermé à Croisset dans son cabinet de travail, entouré d'un silence « pareil à celui du désert (4) », passant des semaines entières sans échanger un mot avec un être humain, il a traversé bien des heures de découragement et d'angoisse auxquelles tout autre à sa place aurait succombé. Mais il était soutenu par la conviction d'obéir à une fatalité supérieure, de faire le bien (5 ) , d'exécuter la justice (6), et cette conscience du devoir accompli donnait à ses pires défaites l'allure d'une victoire. Autrefois déjà il écrivait à son ami Le i^oittevin ce mot caractéristique :

(2) Ibid., II, 218 (même date).

(3) Ibid., II, 213 (même date).

(4) Ibid.j III, 313 (1867).

(5) Ibid., II, 92 (août 1852).

(6) Ibid., II, 204 (1852).

« L'Orgueil remplace tout quand ils est assis sur une large base » (1). II répétera presque dans les mêmes termes à la fin de sa vie : « Le principal est de tenir son âme dans une région haute, loin des fanges bourgeoises et démocratiques : le culte de l'Art donne de l'orgueil : on n'en a jamais trop, telle est ma morale » (2). Et voilà donc l'individualisme élevé à la hauteur d'une règle de conduite, le détachement de l'Artiste devenu vertu, l'isolement transformé en une source intarissable de satisfactions intimes. Il tournait tout au profit de cet individualisme et considérant les choses sous cet angle il parvenait sans peine à s'accommoder de circonstances qui, en elles mêmes, n'offraient rien de très agréable. Ainsi par exemple son esthétique exigeait que l'Artiste sût faire des sacrifices, regardât la vie comme un moyen, rien de plus (3), et tînt son existence en dehors des conditions normales du bonheur humain. Nous verrons bientôt les raisons littéraires qui justifiaient ce principe et nous connaissons déjà les privations qu'il s'imposa lui-même par application immédiate de sa théorie. Mais non seulement ses souffrances réelles lui apparaissaient comme les marques d'une supériorité incontestable — « car, disait-il, plus les ailes sont grandes, plus l'envergure est douloureuse, et les dimensions d'une âme peuvent se mesurer à sa douleur comme on mesure la profondeur des fleuves à leur courant » (4). Mais cette abstention même, ce refus de participer aux jouissances communes, avait encore pour résultat de le séparer plus complètement du troupeau humain, de le constituer en état permanent d'exception : nouveau motif d'orgueil ; aussi éprouvait-il une joie très pénétrante à constater qu'il était par son genre de vie une « monstruosité, quelque chose hors nature » (5). Dans cette nouvelle manifestation d'amour-propre, il n'y avait ni plus ni moins que l'exagération de la vieille idée romantique indiquée

(1) Corresp., I, 8b (13 mai 1845).

(2) Ibid., IV, 147 (23 février 1873).

(3) Ihid.y IV, 303 (15 juillet 1878).

(4) Ibid., II, 188 (1852).

(5) Ihid., n, 19 (15 décembre 1850)

tout à rheure; en dressant ainsi sur un haut piédestal la caricature de l'homme supérieur il découvrait clairt^ment une fois de plus le véritable point de départ de son individualisme.

D'une façon générale on voit assez, parce qui précède, à quel point il avait poussé l'exaltation du moi, soit pratiquement et pour lui-même, soit abstraitement, dans son concept de l'Artiste type. Il ne se contentait pas de se tenir à l'écart de la foule et du monde; il se mettait en opposition avec eux, d'autant plus volontiers que l'orgueil, loin d'y perdre, trouvait son avantage à ce conflit. S'il fallait, pour achever de dépeindre son attitude, emprunter encore à la Correspondance, je citerais cette page d'une lettre à Louise Colet où elle semble s'être révélée sous son aspect le plus caractéristique :

« Les jours d'orgueil, dis-tu, où l'on me recherche, où Ton me flatte... Allons donc! ce sont des jours de faiblesse, ceux-là, les jours dont il faut rougir; tes jours d'orgueil, je vais te les dire; les voici, tes jours d'orgueil! quand tu es chez toi, le soir, dans ta plus vieille robe, avec la cheminée qui fume, gênée d'argent, etc.. et que tu vas te coucher, le cœur gros et la tête fatiguée ; quand, marchant de long en large dans ta chambre et regardant le bois brûler, tu te dis que rien ne te soutient, que tu ne comptes sur personne, que tout te délaisse, et qu'alors, sous l'affaissement de la femme, la Muse rebondissant, quelque chose cependant se met à chanter au fond de toi, quelque chose de joyeux et de funèbre comme un chant de bataille, défi porté à la vie, espérance de ta force, flamboiement des œuvres à venir ; si cela te vient, voilà tes jours d'orgueil ; ne me parle pas d'autres orgueils, laisse-les aux faibles, au sieur Enault, qui sera flatté d'entrer à la Revue de Paris, à D\x Camp qui est enchanté d'être reçu chez M"^® Delessert, à tous ceux enfin qui s'honorent assez peu pour qu'on puisse les honorer. Pour avoir du talent, il faut être convaincu qu'on en possède et pour garder sa conscience pure, la mettre au-dessus de celle de tous les autres. Le moyen de vivre avec sérénité et au grand air, c'est de se fixer sur une pyramide quelconque, n'importe laquelle, pourvu qu'elle soit élevée. Ah! ce n'est pas toujours amusant.

et Ton est tout seul, mais on se console en crachant d'en haut ))(!)!

Mettre sa conscience au-dessus de celle des autres : la phrase montre bien tout le danger de ces théories individualistes. Danger moral dborJ et celui-là est évident; en second lieu danger littéraire dont il est facile de saisir l'importance. En effet, sur le terrain de l'esthétique, n'aboutissaient-elles pas à cette conclusion qu'il faut faire de l'Art pour soi tout seul et que le principal est de se plaire et de s'admirer? C'était donc instituer l'Artiste seul juge de son talent, faire d'une satisfaction personnelle le critérium du Beau : prétention exagérée assurément, mais qui complétait logiquement le raisonnement de Flaubert : car son opinion sur l'intelligence du public l'empêchait nécessairement de considérer le succès obtenu comme un témoignage irrécusable des qualités intrinsèques de l'œuvre. « L'hypothèse même du succès admise, écrivait-il, quelle certitude en tire-t-on ? A moins d'être un crétin on meurt toujours dans l'incertitude de sa propre valeur et de celle de ses œuvres » (2). Si la foule comprend et admire, c'est même d'après lui une raison décisive de croire que le livre ne vaut rien : car tout ce qui est accessible à l'esprit du vulgaire est banal, toute pensée qui réussit devient par cela seul suspecte de n'être qu'une pauvreté. En tous cas, pour l'Artiste digne de ce nom, qui se fait une haute idée du buta atteindre et des difficultés à surmonter, les éloges ne sauraient rien prouver. On peut être célèbre et, dans la probité de sa conscience, rester plein de doutes sur soi-même. « Que de gens parmi les plus forts en sont morts rongés, h commencer par Virgile qui voulait brûler son Enéide ? » (3) Il en résulte aussitôt cette conséquence que les seuls triomphes dont l'Artiste puisse faire cas sont ceux qu'il se décerne à lui-même;

(1) Corresp., U, 111 (1852).

(2) Corresp., II, 135 (1852). Il écrivait plus tard {Lettres à sa niècci p. 311; 19 juillet 1874) : « J'ai tant d'orgueil que je serais inaccessible à la vanité ». Dana Tespèce, il faisait allusion à un succès de théâtre éventuel, et on sait pourtant combien il les ambitionnait.

(3) Corresp., 11,116(1852).

à Hnverse « il n'y a de défaites que celles que I on a tout seul, devant sa glace (1); — il faut être son propre public et son seul critique; c'est la vraie façon desavoir si l'on est parvenu h réaliser le Beau » (2). C'est bien là ce que développt^ en plus d'un endroit, la Correspondance, L'Iionnéte ostliétique de Flaubert (le mot est de lui) (3) tempérait ainsi ce que son individualisme avait d'excessif; quand il écrivait à M. Du Camp: « Le succès me paraît être un résultat, non un but : je vise à mieux, à me plaire » (4), il semblait bien ne laisser parler que son orgueil un peu trop égo'iste ; mais en fait il s'inspirait uniquement d'un grand respect pour la dignité de l'Art, et si ses romans renferment d'aussi belles pages, c'est que tout en méprisant les jugements d'autrui il sut lui-même ne jamais s'admirer à la légère et ne jamais se contenter d'un h peu près.

Mais encore cette façon très individualiste de concevoir la fin réservée à l'Art risquait-elle de l'entraîner à faire de la littérature exclusivement personnelle. Dès l'instant qu'il s'écartait ^ de la foule et ne cherchait ni h la flatter, ni à l'intéresser, ni à lui plaire, toute liberté lui restait accordée pour exprimer dans ses œuvres son moi sans cesse replié et absorbé dans la contemplation de lui-mêane, fier de son importance, toujours prêt à étaler le mérite de ses joies ou de ses souffrances.

En d'autres termes, à une âme aussi profondément personnelle devaient, semble-t-il, correspondre des œuvres très personnelles. Son individualisme, encore plus radical que celui des romantiques, impliquait en apparence une manière lyrique. Et en fait le danger était si réel qu'il y avait succombé dans la première Tentation. Pourtant, l'impersonnalité de l'œuvre d'Art s'était depuis longtemps imposée à son esprit comme une condition nécessaire à la réalisation du Beau. A l'époque même où il écrivait cette Tentation, il ne se faisait pas faute de reprocher aux romantiques leur complaisance abusive à raconter les

(1) Corresp., II, 208 (1853).

(2) Ibid., m, 138 (U juillet 1858).

(3) Ibid., IV, 299 (10 juillet 1878).

(4) Ibid., II, in (1852).

aventures de leur vie intime, à rabaisser l'Art au niveau de leur personnalité. Était-ce donc une contradiction? D'une part son attitude concordait bien avec les desiderata de l'Art pour l'Art, puisque pratiquement elle impliquait un désintéressement absolu dans l'effort artistique. Mais d'autre part elle menaçait d'aller directement à l'encontre d'un principe esthétique si important dans l'Art pour l'Art que, sans lui, la théorie entière ne se comprendrait plus.

Le sentiment très pur qu'il avait du Beau servit à le préserver de ce péril. Pour expliquer comment fut possible la conciliation, il suffira de rappeler en deux mots les motifs qui lui avaient fait prendre en horreur le lyrisme romantique : il le jugeait banal et familier, anti-plastique et faux, tandis qu'au contraire chez tous les grands écrivains, aussi bien dans Shakespeare que dans Homère, il admirait surtout la tenue impassible de l'auteur et l'impersonnalité des œuvres; double raison de leur Vérité universelle et de leur Beauté. Partant de là, il n'eut pas de peine à se persuader que, pour se distinguer luimême de la foule, ce serait toujours un mauvais moyen qu'exprimer dans ses écrits le côté exceptionnel et particulier de sa propre individualité. Au lieu de décrire ses émotions, d'étaler ses sentiments et ses impressions, au lieu même de se laisser tout simplement aller aux tendances naturelles de son tempérament il crut rester bien davantage lui-même en ne livrant au public rien de son esprit ni de son cœur. L'impassibilité et l'impersonnalité devinrent donc à ses yeux, par suite d'un raisonnement un peu subtil il faut l'avouer, mais dont les éléments et les effets ne sont pas douteux, des manifestations raffinées d'individualisme, des témoignages plus solides des qualités de l'âme; on pourrait dire encore qu'à sa personnalité d'homme il substitua sa personnalité d'Artiste, estimant celle-ci plus remarquable, plus rare que la sentimentalité d'un Musset par exemple, — cet homme dont l'amour- I)ropre est de sang bourgeois, qui « est beaucoup plus poète ({u'artiste, et beaucoup plus homme que poète, et qui a senti plus profondément ses propres passions que les œuvres de

Txirt » (1). Il eut donc l'orgueil du silence, tandis que les Komantiques avaient seulement trahi leur v;uiit«'' [)ar la fréquence de leurs confessions. Et ce silence, d'ailleurs, en l'isolant davantage, en laissant planer autour de lui une oinhre dci mystère, achevait de le rendre une monstruosité à l'égard des autres homnies. Tout en restant au fond très humain, scMisihle à toutes les pitiés (2), il en vint à considérer conmne un signe de faiblesse l'usage de se chanter soi-même, et l'ohligation de réfréner son moi dans ses œuvres lui parut une règle fondamentale d'esthétique (3). « L'Art est une représentîition, nous ne devons songer qu'à représenter, disait-il à Louise Golet. Il faut que l'esprit de l'Artiste soit comme la mer, assez vaste pour qu'on n'en voie pas les bords, assez pur pour que les étoiles du ciel s'y mirent jusqu'au fond » (4).

On aurait pu croire qu'en s'attachant seulement à refléter l'univers, physique où psychologique, comme un miroir reflète les objets placés devant lui, l'Artiste s'exposait à cesser d'être original et que sa soumission passive au modèle aurait pour effet d'annihiler sa personnalité. Bien au contraire, pour tous les partisans de l'Art pour l'Art, n'est pas miroir qui veut (5). La faculté de voir juste n'est pas la même chez tous ; elle comporte une infinité de degrés qui sont comme autant d'étapes à parcourir avant d'arriver à la compréhension complète de l'objectif. On connaît le mot de Gautier : « Je suis un homme pour qui le monde extérieur existe )). Flaubert s'efforça pareillement d'éprouver des émotions ignorées de la foule, de percevoir des beautés auxquelles elle reste étrangère. 11 y a d'ailleurs une nuance à respecter : voir mieux que les autres n'est pas toujours voir autrement qu'eux. Cette deuxième signification.

(1) Corresp., II, 81 (1852). Comparez page ,110 {U52) : « Musset n'a jamais cru a lui, ni à son art mais à ses passions ».

(2) « Où as-tu vu que je prends le sens de certains sentiments que je n'ôprouve pas? Et d'abord, je te ferai remarquer que je les éprouve. J'ai le cœur humain.... Mais que je sois pendu plutôt que d'exploiter cela eu style » {Corresp. j II, 355; 1853).

(3) Cf. Corresp., Il, 75 (1852).

(4) Corresp., II, 132(1852).

(5) Cf. Canat, op. cit., p. 187 et suivantes.

si on Tadoptait à la lettre, risquerait d'introduire dans Tœuvre un élément personnel, et conduirait h la recherche du baroque et du raffiné. Ce n'est pas ce qu'il entendait dire. Dès 1845, lors de son premier voyage en Italie, il s'était seulement appliqué à « voir juste », indiquant par là une attention plus grande apportée au spectacle des choses. Vers la même époque il expliquait à Le Poittevin son étonnement en face de gestes très ordinaires, de paroles très banales, sitôt qu'il se mettait à les analyser d'assez près (1). Plus tard il donnera à Maupassant ce conseil :

(( Il s'agit de regarder tout ce qu'on veut exprimer assez longtemps et avec assez d'attention pour en découvrir un aspect qui n'ait été vu ni décrit par personne. Il y a dans tout de l'inexploré, parce que nous sommes habitués à ne nous servir de nos yeux qu'avec le souvenir de ce qu'on a pensé avant nous sur ce que nous contemplons » (2).

Savoir découvrir en tout de l'inexploré et le rendre d'une manière impersonnelle, tel sera le fond de cet individualisme spécial qui doit rester celui de l'Artiste, et qu'il possédera lui-môme à un si haut degré. S'il est une qualité propre à faire triompher le ?noi de l'écrivain, c'est donc, dans son système, l'impersonnalité de l'œuvre. La contradiction se trouve dès lors résolue. L'Artiste puisera, dans ce renoncement à sa personnalité d'homme, une volupté bien supérieure comme intensité au simple plaisir de se chanter soi-même : son bonheur ne sera pkis dans la sensation, mais dans l'idée, c'est-à-dire dans l'absorption complète et intégrale de l'objectif : car un tel résultat, outre qu'il entraîne l'aperception de la Beauté immanente, a surtout pour qualité essentielle de n'être pas accessible à tous. L'orgueil, en dernière analyse, reprend encore ses droits. « C'est, disait Flaubert, une délicieuse chose que... de ne plus être soi, mais de circuler dans la création dont on parle... Quand je rumine, après les avoir senties, ces jouissances-là, je

^1) Corresp., I, 105 (1845).

(2) Maupassant, Préface de Pierre et Jean.

serais tenté de faire une prière de remerciement au bon Dieu si je savais qu'il pût m'entendre : qu'il soit donc béni pour ne pas m'avoirfait naître marchand de coton, vaudevilliste ou homme d'esprit! » (1).

Toutefois, il fallait encore assurer cette impersonnalité; il n'avait échoué dans Saint Antoine que faute d'avoir suffisamment respecté le principe de la soumission passive au modèle. Si son imagination l'avait entraîné trop loin, si son livre péchait encore par excès de lyrisme, c'est que son point de départ restait trop peu solide.

Louis Bouilhet et M. Ducamp l'avaient bien compris. Le lendemain de la lecture de la Tentation, ils lui dirent à peu près ceci :

(( Dès l'instant que tu as une invincible tendance au lyrisme, il faut choisir un sujet où le lyrisme serait si ridicule que tu seras forcé de te surveiller et d'y renoncer. Prends un sujet terre à terre, un de ces incidents dont la vie bourgeoise est pleine, quelque chose comme le Cousin Pons ou la Cousine Bette de Balzac et astreins-toi à le traiter sur un ton naturel... en rejetant ces digressions, ces divagations belles en soi, mais qui ne sont que des hors-d'œuvre inutiles au développement de ta conception et fastidieux pour le lecteur » (2).

Il se résolut donc à suivre leurs conseils, et pendant tout le temps de son voyage en Orient il médita le sujet de Madame Bovary, dont un mot de Bouilhet lui avait donné l'idée. Mais un tel choix supposait de sa part une conception très nette des rôles respectifs que devaient jouer l'observation et l'imagination dans la composition de l'œuvre. En nous plaçant d'abord au point de vue théorique, nous allons d'après la Correspondance examiner rapidement les principes qui vont le guider pendant les six années employées à l'élaboration de son roman.

(1) Corresp., Il, 359 (1853).

(2) Du Camp, Souv. litlér., l, 317. Peut-^Hre, à ce moment môme, une phrase de Montaigne revint-elle à l'esprit de Flaubert : a Si on n'occupe les esprits à certain subject qui les bride et contraigne, ils se jectent desreglez, par cy par là, dans le vague champ des imaginations, et n'est folie ny resverie qu'ils ne produisent en cette agitation. » {Essais, livre I, chap. vin.)

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