CHAPITRE II LE COLLÈGE
Goût de Flaubert pour l'histoire, — L'éducation littéraire et les premières œuvres à tendance romantique.
Flaubert est entré au collège de Rouen, comme externe, en classe de huitième, vers février ou mars 1832. Il avait alors onze ans. Sa première composition, en thème latin (à cette époque on commençait le latin en huitième), est du 29 mai 1832. Il fut neuvième sur 23 élèves (1).
(1) Je dois ce renseignement, et la plupart de ceux qui suivent, à l'obligeance de M. Desfours, proviseur du lycée Corneille, qui a bien voulu me les communiquer d'après les recherches faites par lui dans les archives de cet établissement. Je suis heureux de pouvoir adresser ici à M. Desfours l'expression de mes biens sincères remerciements.
Voici la suite chronologique des classes suivies par Flaubert :
6e {2« division) 1833-34
5e (2e division) 1834-35
4e {2e division) 1835-36
Rhétorique 1838-39
Quant à la philosophie, on ignore pourquoi Flaubert ne termina pas celte classe au collège; il est en effet porté sur les registres comme sorti à la date du 31 décembre 1839 : il n'aurait donc suivi les cours que pendant le premier trimestre de l'année scolaire. Le registre des compositions ne fait pour lui mention d'aucune place. Cependant, deux lettres de la Correspondance, adressées à Ernest Chevalier sont datées des 11 octobre et 19 novembre 1839. Flaubert a écrit l'une pendant la classe « du bon Père Gors (professeur de mathématiques) qui disserte sur le plus grand commun diviseur ». Et l'on voit dans la seconde qu'il a obtenu la place de premier en philosophie, et que son professeur M. iVIalet a rendu hommage à ses dispositions pour les idées morales; « quelle dérision » ajoute l'élève. Tout porte donc à croire que Flaubert a paru au moins quelques jours en classe de philosophie. Enfin dans une lettre inédite du 19 décembre 1839 il écrit à Chevalier :
« Si tu veux des nouvelles, ou tout au moins une nouvelle, je t'apprendrai que je ne [suis plus au collège; et comme je suis tellement fatigué des détails de mon histoire que j'en suis tanné, je te renvoie à Alfred (Le Poittevin) pour
On sait par M"^" Commanville, et do son propre avou, qu'il s'accommodait mal de sa nouvelle existence : c'est alors, dit-il, qu'il sentit naître en lui a une profonde aversion i)our les hommes » (1); entendez pour tous ceux qui de près ou de loin le surveillent et le diri.fi:ent, pour un pion, (ierbal, coupable de lui avoir confisqué certain jour un livre favori (2), pour la discipline qui mettait une entrave à ses mouvements, pour les programmes d'étude qui enfermaient sa pensée dans des limites trop étroites. En un mot, il n'a guère contracté qu'une profonde aversion pour tout ce qui le gène ou l'humilie : et c'est bien la première manifestation de l'égoïsme très spécial qu'il conservera toute sa vie.
Dès cette époque, Flaubert a de sa valeur personnelle une haute opinion ; l'orgueil qui finira par apparaître toujours au fond de son caractère (3), se révèle déjà chez le collégien. S'il a tant soufTert de la contrainte universitaire, c'est qu'il se trouvait froissé et blessé dans son amour-propre. En classe, on tournait ses idées en ridicule, et jamais il n'a pu se faire à la pensée d'être ridicule. Aux récréations, aux promenades du jeudi, on « tyrannisait » ses habitudes de rêverie solitaire, son apathie native. Se jugeant supérieur à tous ses camarades, voire même à ses professeurs, il s'estimait digne d'être respecté par eux, et ne supportait pas de sentir incompris ou contrariés ses goûts et ses aptitudes. Qu'une règle commune
la narration. Je vais donc me préparer au baccalauréat ferme, mais pour commencer je suis d'une paresse extrême et je ne fais que dormir. J'aurais besoin, plus que jamais, de tes cahiers de philosophie, de physique et de mathématiques; tâche de me les envoyer par le commissionnaire de ton pays, n'oublie pas. Je lis du Cousin et tout ce que tu voudras en accompagnement. Si tu étais un dieu et que tu puisses me faire passer six mois d'un coup de tête et me faire arriver demain matin 20 août avec le grade de bachelier, je te bâtirais un temple d'or. M..... pour la philosophie. »
il préparait donc à ce moment sou examen chez lui en dehors du collège. Mais à quelle histoire fait-il ici allusion, nous ne le savons pas.
(1) Mémoires d'un fou, chap. m.
(2) Mme Commanville, Souv. intimes, p. 5, et Corresp., I, 11 (12 juillet 1835), J'ignore d'ailleurs de quel livre il s'agit.
(3) Faguet, Flaubert, p. 17.
le ravalât au niveau des autres enfants, cela lui semblait une monstruosité (1).
« Je me vois encore, disait-il plus tard, assis sur les bancs de la classe, absorbé dans mes rêves d'avenir, pensant à ce que l'imagination d'un enfant peut rêver de plus sublime, tandis que le pédagogue se moquait de mes vers latins, que mes camarades me regardaient en ricanant. Les imbéciles ! eux, rire de moi! eux, si faibles, si communs, au cerveau si étroit; moi, dont l'esprit se noyait sur les limites de la création, qui étais perdu dans tous les mondes de la poésie, qui me sentais plus grand qu'eux tous, qui recevais des jouissances infinies et qui avais des extases célestes devant toutes les révélations intimes de mon âme. Moi qui me sentais grand comme le monde... (2) »
(1) «Je suis maintenant externe libre, ce qui est on ne peut mieux en attendant que je sois tout à fait parti de cette sacrée pétaudière de collège; mais dès maintenant, adieu pour toujours aux pions et aux arrêts; je n'en travaillerai pas moins, même plus, mais je serai moins embêté, moins tiraillé. » [Lettre inédite à Chevalier, 11 octobre 1838.)
(2) Mémoires d'un fou, chapitre ni.
Dans une lettre de 1852 {Co^resp., II, 163), Flaubert raconte à Louise Golet la surprise presque terrifiante qu'il éprouva certain jour en lisant le livre de Balzac intitulé Louis Lambert, où il retrouvait, dit-il, l'écho très fidèle de ses impressions de jeunesse. Or ce roman commence par une entrée au collège, et il n'est pas sans intérêt de rapprocher les pages de Balzac de celles des Mémoires d'un fou, puisque, de l'aveu de Flaubert, l'état d'esprit de Louis Lambert et le sien propre étaient identiques.
« Louis Lambert souffrit donc par tous les points où la douleur a prise sur la chair. Attaché sur ua banc à la glèbe de son pupitre, frappé par la férule, frappé par la maladie, affecté dans tous ses sens, pressé par une ceinture de maux, tout le contraignit d'abandonner son enveloppe aux mille tyrannies du collège Notre indépendance, nos occupations illicites, notre, fainéantise apparente, l'engourdissement dans lequel nous restions, nos punitions constante?, notre répugnance pour nos devoirs et nos pensums, nous valurent la réputation incontestée d'être des enfants lâ-thes et incorrigibles. Nos maîtres nous méprisèrent et nous tombâmes également dans le plus affreux discrédit auprès de nos camarades, auxquels nous cachions nos études de contrebande par crainte de leurs moqueries... nous ne partagions aucun de leurs goûts; étrangers à leurs plaisirs nous restions seuls, assis mélancoliquement sous quelque arbre de la cour. L'instinct si pénétrant, l'amour-propre si délicat des écoliers leur fit pressentir en nous des esprits situés plus haut ou plus bas que ne l'étaient les leurs. De là, chez les uns, haine de notre muette aristocratie; chez les autres mépris de notre inutilité... » (édit. Charpentier 1845, p. 34).
Le roman de Balzac contient l'histoire d'un manuscrit dérobé à Louis Lambert par des camarades, et les réflexions du maître d'étude, constatant le délit : « La même histoire m'est arrivée » dit Flaubert (Corresp., Il, 163). M. P. Bourget, dans son roman Le Disciple, résume en une formule très nette les impressions
Voilà qui ne laisseaucun doute sur le sentiment qu'il avait déjà de sa supériorité intellectuelle. Cette conviction s'était implantée tout naturellement dans son esprit, connue une consécjuence nécessaire de son humeur indépendante et de son imagination. Il avait manifesté très tôt, nous l'avons vu, un penchant marqué pour la méditation et la rêverie. Sa vie jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans, ce ne sont pas des faits, mais, comme il Ta dit, sa vie « c'est sa pensée » (1), qui toujours en quête de nouveautés se plaît aux recherches désintéressées, et poursuit des réflexions moins superficielles que son Age ne pouvait le laisser supposer. Il se sent vihrer très fortement au contact des poètes, des écrivains, en face des grands tableaux de la nature. A douze ans, pour la première fois, il voit la mer, et plein d'enthousiasme il essaie de communiquer son admiration à E. Chevalier : « Comme c'est beau la mer quand une belle tempête la fait mugir à mes oreilles ou bien quand des nuages brumeux englobent son horizon, quand elle vient se briser sur les rochers, oh î ami, c'est un bien beau spectacle )) (2). D'une façon générale, la beauté plastique ou littéraire produit sur lui une vive impression ; sa sensibilité est déjà d'un artiste. Mais ses camarades jouent, s'amusent, plaisantent, indifférents, semble-t-il, aux contemplations qui l'émeuvent, étrangers aux émotions dont il palpite. A part deux ou trois, .^ aussi disposés que lui aux rêveries poétiques, tous lui paraissent d'esprit commun et vulgaire dès qu'il se compare à eux. La vanité de Flaubert est une manifestation caractéristique de son tempérament, au même titre que sa tendance à l'exagération. Il y a entre l'une et l'autre un rapport de cause à effet, dont la succession peut être difficile à mettre en lumière, mais qui pourtant se devine et se comprend.
de collège de son héros : «> Je me sentais différent d'eux [de ses maîtres et de ieé Camarade;*]. — Je croyais les conaprea Jre tout entiers et je ne croyais pas qu'ils me comprissent ». On pouira t très exactement répéter cette purase a propos de Flaubert.
(1) Mémoires d'un fou, chap^ ii.
(2) Corresp., 1, 9 (26 août 1834).
t)^allure très libre, buté comme un vrai Normand, il n'en veut faire qu'à sa tête, et se refuse à toute direction physique ou morale : « L'usage d'annoncer les changements d'exercice par le roulement du tambour, et de faire mettre en rang les élèves pour passer d'une classe à l'autre, l'exaspérait ))(1). De même, qu'on eût d'autres idées que les siennes, qu'on prétendît modifier ou transformer celles-ci, lui en imposer des nouvelles, surveiller son travail, dicter ses jugements, cela lui semblait arbitraire et insupportable. Très nerveux, il réagissait violemment. Porté à tout considérer comme au travers d'une loupe grossissante, il accentuait à plaisir les divergences d'opinions qui le séparaient des autres. Il se posait en victime incomprise, s'illusionnait d'autant sur l'excellence de son moi, devenait orgueilleux, intransigeant. Et ainsi s'explique cette phrase des Mémoires où sont résumés ses souvenirs de collège :
Ce serait une curieuse étude que ce profond dégoût des âmes nobles et élevées, manifesté de suite par le contact et le frottement des hommes. Je n'ai jamais aimé une vie réglée, des heures fixes, une existence d'horloge, où il faut que la pensée s'arrête avec la cloche, où tout est remonté d'avance pour des siècles et des générations. Cette régularité, sans doute, peut convenir au plus grand nombre; mais pour le pauvre enfant qui se nourrit de poésie, de rêves et de chimères, qui pense à l'amour et à toutes ses balivernes, c'est l'éveiller sans cesse de ce songe sublime, c'est ne pas lui laisser un moment de repos, c'est l'étouffer en le ramenant dans notre atmosphère de matériahsme et de bon sens dont il a horreur et dégoût (2).
Est-ce à cette limitation de ses facultés par la discipline et le contact du milieu trop prosaïque de ses camarades, qu'il faut attribuer son peu de succès dans les études? Peut-être. En tous cas il ne se montra jamais un élève très brillant (3), ni par sa conduite, ni par son travail. Il observait assez peu les règle-
(1) M™« Commanville, Souv. intimes, p. v.
(2) Mémoires d'un fou, chap. v. Voir les mêmes idées exprimées par Du Camp Souv. litt., I, p. 55.
(3) M*ûe Gommaaville, Souv. intimes, p. iv.
ments et ne se gênait pas pour dire leur fait aux professeurs (i). Les mathématiques le trouvèrent toujours récalcitrant : il ne les comprenait pas. A la lin de sa rhétorique, il savait à peine lire le grec (2). En narration française ses places de compositions pendant l'année 1838-1839 furent dixième, dix-septième, premier et huitième.
Seules les études d'histoire l'attiraient particulièrement. Il eut en cette matière presque toujours les premiers prix. L'histoire tient une place considérable dans ses lectures, et la plupart de ses essais de jeunesse roulent sur des sujets historiques (3). Son professeur Chéruel, a l'homme aux études historiques » comme il l'appelle (4), était de tous ses maîtres le seul qu'il épargnât : il allait jusqu'à composer pour lui des travaux supplémentaires, et c'est ainsi que pendant les vacances de l'année 1837 il préparait une Esquisse très longue sur la lutte du sacerdoce et de l'Empire, dont le manuscrit fut retrouvé après sa mort dans ses cartons (o).
Comment expliquer cette préférence très marquée? M. Lévy Bruhl affirme (6) que si Flaubert a gardé toute sa vie la passion de l'histoire, c'est que la méthode de cette science était conforme à la formule esthétique qu'il avait adoptée : ne pas conclure. La remarque est d'une grande portée, mais seulement pour une époque ultérieure, lorsqu'il est parvenu à concevoir des formules et des théories réfléchies sur l'art et sur la science. Il est
(1) D*après ua de ses biographes, il aurait même failli être renvoyé pour avoir, avec quelques camarades, rédigé un journal satirique manuscrit où ses maîtres étaient fort malmenés (Félix, Gustave Flaubert. Notes et Souvenirs. Rouen, 1880, p. 8 et 9).
(2) Corresp.y I, 30 (Il octobre 1839).
(3) « Les études historiques me prennent un temps infini » {Lettre inédite à Chevalier, 19 nov. 1838). Il annotait Michelet, pour lequel il professait une vive admiration {Corresp.f I, 14-24 juin 1837). Quant à ses esssais de jeunesse, on en a cité quelques-uns au chapitre précédent. Pour l'ensemble voir à la bibliographie la liste chroDologique de ses premières œuvres.
(4) Lettre inédite du 20 octobre 1839.
(5) Lettre inédite, 23 septembre 1837. Sur ce travail historique voir l'Avis placé en tête des Mélanges inédits dans l'édition définitive de ses œuvres, Quantin, 1885 (tome VI, p. 151 à 155).
(6) Cf. Revue de Paris, 15 février 1900 : Flaubert philosophe.
possible en effet que Timpartialité de Thistoire, où les idées sont étudiées comme des faits et les croyances comme des organismes, sans donner lieu à aucune conclusion absolue, aient alors séduit Flaubert, qui de son côté posait en principe que l'art doit s'abstenir de toute explication, de toute preuve (1).
Mais il s'agit là de convictions raisonnées, étrangères à la pensée d'un enfant. Si dès le collège il a aimé l'histoire, c'est que l'étude du passé était pour lui un moyen de sortir du monde réel et présent où il étouffait. L'éloignement des siècles donnait libre carrière à son imagination. Il se sentait plus à l'aise, au milieu de l'antiquité, pour suivre les fictions de ses rêves. Car, notez-le bien, l'histoire qu'il aime à ce moment n'est pas l'histoire des institutions, des idées, ce n'est pas l'histoire philosophique et proprement scientifique, mais une sorte d'histoire plastique, faite de couleurs, de lignes et de formes combinées de façon à évoquer une représentation concrète qu'il développe ensuite à plaisir.
Les Mémoires dun fou sont très explicites sur ce point. On y lit des phrases comme celles-ci :
Je percevais l'antique époqae des siècles qui ne sont plus et des races couchées sous l'herbe; je voyais la bande de pèlerins et de guerriers marcher vers le Calvaire, s'arrêter dans le désert, mourant de faim, implorant Dieu qu'ils allaient chercher, et, lassée de ses blasphèmes, marcher toujours vers cet horizon sans bornes, puis, lasse, haletante, arriver enfin au but de son voyage, désespérée et vieille, pour embrasser quelques pierres arides, hommage du monde entier. Je voyais les chevaliers courir sur les chevaux couverts de fer comme eux; et les coups de lances dans les tournois; et le pont de bois s'abaisser pour recevoir le seigneur suzerain, qui revient avec son épée rougie et des captifs sur la croupe de ses chevaux ; la nuit encore, dans la sombre cathédrale, toute la nef ornée d'une guirlande de peuples qui montent vers la voûte, dans les galeries, avec des chants; des lumières qui resplendissent sur les vitraux; et,
Cl) « L'histoire, dira plus tard Flaubert, est comme la mer, belle parce qu'elle efface. Le flot qui vieut eulève sur le aable la trace du flot qui est venu : on se dit seulement qu'il y en a eu, qu'il y en aura encore; c'est là toute sa poésie, sa moralité peut-être ? »
Fragment inédit de Par les champs etpar les grèves, chap. i, p. 14 du manuscrit.
dans la nuit de Noël, toute la vieille ville avec ses toits aigus couverts de neige, s'illuminer et chanter (1).
Voilà bien le moyen âge très superliciel, un peu fantaisiste, qui passionnait alors les romantiques. C'est la vision de cette époque qui le hante, lorsqu'il écrit à treize ans un drame sur Frédégonde et un roman sur Isabeaude Bavière, à quatorze ans un drame sur la mort du duc de Guise (2), un autre intitulé : Deux mains sur une couronne ou pendant le XV"" siècle, épuodes du règne de Charles l'/(3), et une nouvelle, La Peste à Florence, dont l'histoire de Cosme de Médicis avait fourni le sujet (4).
De même à propos de la Rome impériale ; il ne fait pas autre chose que projeter hors de lui son désir de sensations violentes et de tonalités tranchées. Là comme ailleurs, il réduit Thistoire à son décor, les événements à leur mise en scène, sans se préoccuper beaucoup de l'exactitude scientifique. Voyez où vont ses admirations :
Mais c'était Rome que j'aimais — la Rome impériale, cette belle reine se roulant dans Torgie, salissant ses nobles vêtements du vin de la débauche, plus fière de ses vices qu'elle ne l'était de ses vertus.
(1) Mémoires d^un fou, chap. ur.
(2) La mort du duc de Guise fut écrite en 1835; il se plaisait à y opposer le portrait d'un roi débauché et d'un duc qu'il appelait : « la gloire du siècle ».
(3) En voici, d'après M^^e Franklm-Grout {Journal de Rouen, 28 avril 1906) Fanalyse :
Acte I. La reine à Paris : Fête à la cour, Isabeau dit au duc d'Orléans qu'elle l'aime.
Acte II. Le duc mort : En sortant de l'hôtel Saiût-Pol, oti la reine l'a reçu, le duû est assassiné par Jean Sans-Peur.
Acte 111. Le roi fou : Tableau d'une séance au Parlement. Le roi fait un discours. Tout à coup il est pris d'un accès de folle.
Acte IV. A vendre : Le Dauphin veut attirer Jean Sans-Peur àMoutereau. Pouf réussir il achète la dame de Giac, maîtresse du duc de Bourgogne et qui le décidera à venir à l'entrevue.
Acte V. Plus de mains! Plus de couronnes! : Jean Sans-PeUr a de noirs pressentiments; M"^' de Giac parvient à les chasser et le duc part. Tanneguy du Chatel le tue d'un coup de hache.
On retrouve dans ce drame le souvenir de L'histoire des ducs de Bourgogne de Barante qu'il avait lue.
(4) Toutes ces œuvres sont inédites : on trouvera à leur sujet, des renseignements intéressants dans l'article de M. VV. Fischer {Études sur Flaubert inédit^ p. 1 à 20).
— Néron! — Néron, avec ses chars de diamants volant dans l'arène, ses mille voilures, ses amours de tigre et ses festins de géant! — Loin des classiques leçons, je me reportais vers tes immenses voluptés, tes illuminations sanglantes, tes divertissements qui brûlent Rome (1).
Une œuvre de jeunesse, La danse des Morts (2), relève d'une conception analogue, et ne témoigne pas d'un moindre amour pour les descriptions violentes, antithétiques. On y trouve aussi un Néron très spécial, très romantique, celui de Suétone plus que celui de la critique moderne. Flaubert est attiré par ce personnage dont les folies n'ont rien d'humain : c'est l'incendiaire de Rome, le César cabotin, qui plaisent à son imagination. Peu lui importent les institutions impériales, la centralisation du pouvoir allant en s'accentuant depuis Auguste jusqu'aux Antonins ; il s'en tient à une vision d'orgie voluptueuse et à une course de chars dans le cirque.
Et quant à ce fait capital de la pénétration du christianisme dans la civilisation antique, il s'en indigne et n'y veut voir d'autre conséquence que la disparition de l'esthétique païenne : (( Les masses ont perdu leur poésie depuis le christianisme, écrit-il. Ne me parlez pas des temps modernes en fait de grandiose : il n'y a pas de quoi satisfaire l'imagination d'un feuilletonniste de dernier ordre» (3).
(1) Mémov^es d'un fou, chap. m ; voir aussi Corresp., I, 72 (juin 1844), les mêmes idées exprimées sur Néron, et l'aveu qu'il se le représentait d'après Suétone, comme Heliogabale d'après Plutarque. « C'est, dit-il du premier, l'homme culminant du monde antique. »
(2) Dont un fragment a été publié {Mélanges posthumes, édition Charpentier 1902, p. 263 et si)iv.) sous le titre : Chant de la Mort, qui répond en effet mieux au sujet traité. L'édition Quantin a conservé au même fragment son titre pri* mitif. La Danse des Morts fut composée en 183S.
Du personnage de Néron décrit dans le Chant de la mort (p. 275) il laut rapprocher cette citation delà Femme du Monde (1836). C'est la Mort qui parle : « Jadis au temps des Caligula et des Néron, je hurlais dans Tarène; je venais aider Mctsaline dans ses obscènes supplices, je frappais les chrétiens et je rugissais dans le Colisée avec les tigres et les lions n.
(3) Corresp.i 1, 72. Cette lettre est de 1844; à ce moment Flaubert avait donc encore une conception très voisine de celle qu'il affichait au collège. Sur la valeur esthétique du christianisme, voir les mêmes idées reprises Corresp., II, 54 et 57 (1851) et Journal des Concourt, II, 86.
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t)e même ce qui le frappe encore dans l'histoire, c'est l'opposition de certaines figures représentant le bien et le mal, la beauté et la laideur, l'attitude extraordinaire de quelques hommes, étalant leurs crimes et leurs turpitudes comme un défi à la Société :
Je Q'ai pas, écrit-il, l'esprit philosophique comme Cousin ou Pierre Leroux, Brillât-Savarin ou Lacenaire, qui faisait de la philosophie aussi à sa manière, et une drôle, une profonde, une amère de philosophie I quelle leçon il donnait à la morale! comme il la fouettait en public, celte pauvre prude ! comme il lui a porté de bons coups, comme il l'a traînée dans la boue, dans le sang! J'aime bien à voir des hommes comme ça, comme Néron, comme le marquis de Sade. Quand OQ lit l'histoire, quand on voit les mêmes roues tourner toujours sur les mêmes chemins, au milieu des ruines et sur la poussière de la route du genre humain, ces figures là ressemblent aux priapes égyptiens mis à côté des statues des immortels, à côté de Memnon, à côté du Sphinx. Ces monstres là expliquent pour moi l'histoire, ils en sont le complément, l'apogée, la morale, le dessert. Crois-moi, ce sont de grands hommes, des immortels aussi. Néron vivra aussi longtemps que Vespasien, Satan que Jésus-Christ (1).
On ne peut dire que ce soit là le jugement impartial d'un esprit réfléchi, cherchant à appliquer aux faits historiques une méthode vraiment scientifique. Supprimez ce que ces lignes comportent d'exagération, tenez compte du parti pris visible de dédain à l'égard des traditions reçues et des idées conventionnelles de la morale sociale, vous vous trouvez en présence d'une conception très voisine de la conception romantique : l'histoire vraie n'est pas faite seulement par les grands hommes, ni seulement tissue de nobles actions : le corps y joue son rôle comme l'âme^ et les hommes et les événements, mh en jeu par ce double agent, passent tour à tour bouffons et terribles, quelquefois terribles et bouffons tout ensemble ; et nous voici ramenés à la Préface de Cromwell dont les termes même viennent de nous servir à commenter la lettre de Flaubert.
Ceci est important car on a cru trouver, dans son goût pour
(1) LeUrt inédite à Chevalier, 15 juillet 1839.
Fhîstoîre, une preuve suffisante des tendances naturalistes et scientifiques de son esprit. Or si Targument vaut pour Tavenir, à l'époque où nous sommes, vers 1838, on ne peut songer à l'invoquer. Il ne voit alors dans les études de ce genre qu'un moyen de s'affranchir du réel, de secouer un présent qui lui pèse ; et comme on l'a dit (1), ce désir constant de fuir la réalité est le fond même du romantisme. Vainement, plus tard, il croira se ranger à une conception beaucoup moins Imaginative du passé, et tentera d'étayer, par une érudition vaste et minutieuse, sa reconstitution de Carthage : mais l'intention ne modifie en rien la valeur du résultat, et quoi qu'on fasse Salammbô restera toujours l'œuvre d'un artiste plus que celle d'un savant. C'est qu'alors en efïet Flaubert, écœuré d'avoir vécu six années dans le milieu vulgaire et bourgeois de Madame Bovary, cherchera surtout, en racontant la guerre des Mercenaires, à exprimer cette harmonie grandiose qui se dégage des événements par suite de leur éloignement dans le temps. Et quant aux fragments écrits au collège, il n'avait encore, à ce moment, aucune notion bien précise d'archéologie. Le tableau qu'il se représentait était fort peu documenté : partant, sa fantaisie avait beau jeu pour broder à loisir ce canevas. Sa passion pour l'histoire s'explique donc par ce fait qu'elle lui ménageait sans cesse une vision éclatante d'existences et de mondes qu'il jugeait arbitrairement supérieurs en beauté plastique au monde moderne et à la vie présente ; l'interpréter autrement serait anticiper sur le développement de son caractère et de ses idées. La tournure romantique de son esprit ne ressort pas seulement de sa façon de comprendre l'histoire : elle est clairement révélée par le choix de ses lectures. Victor Hugo est son auteur favori (2) ; au dortoir du collège, grâce à des bouts de chandelle emportés en cachette, il lit ses drames avec pas-
(1) Fagiiet, Flaubert, p. 28.
(2; Corresp., I, 16 (13 septembre 1838) : « On a bieu attaqué cet homme parce qu'il est grand et qu'il a fait des envieux; on fut étonné d'abord et l'on rougit ensuite de trouver devant soi un génie de la taille de ceux que l'on admire depuis des siècles ».
sion (1) et, sans doute par amour de la couleur locale, couche avec un poignard sous son oreiller (2). Les personnages prennent corps dans son imagination; il les anime et emprunte jusqu'à leur langage métaphorique. Du Camp rapporte (3) que dans un devoir de style il avait prêté ces nobles paroles à Richard Cœur de Lion : « Le genêt de ma famille est trop haut pour que les abeilles de France y puissent monter ». Le professeur l'avait félicité, en ajoutant qu'il marchait sur les traces de Villemain ; Tenfant avait fait la grimace. L'anecdote est amusante, mais instructive : il y a quelque phraséologie aussi dans le théâtre de Hugo, et dans les premières poésies de Musset. Lamartine plaît moins à Flaubert, précisément parce que cet auteur n'est pas un coloriste et que ses vers évoquent moins aisément des lignes et des formes plastiques (4). Shakespeare au contraire a déjà toute son admiration (5). Mais celui qu'il aime alors entre tous, c'est Byron (6), qui partage avec Gœthe l'honneur d'une influence décisive sur le romantisme français. Les motifs de cette préférence paraissent un peu vagues quand on les examine seulement d'après la Correspondance : mais ils se précisent dans les Mémoires d'un fou. On voit qu'il s'était laissé charmer par « cette âpre poésie du Nord qui retentit si bien comme les vagues de la mer dans les œuvres du poète anglais ». Elle répondait à son imagination exaltée, rêveuse et mélancolique :
Ce caractère de passion brûlante, écrit-il, joint avec une si profonde ironie, devait agir fortement sur une nature ardente et vierge. Tous ces échos inconnus à la somptueuse dignité des littératures classiques avaient pour moi un parfum de nouveauté, un attrait qui
(1) M«ie Commanville, Souv. intimes, p. v.
(2) Journal des Goncourt, I, 309.
(3) Du Camp, ÎSouv. litt.,\, \62.
(4) « J'aime les phrases mâles, et non les phrases femelles comme celles de Lamartine fort souvent... >> disait-il plus tard {Corresp., I, 72 ; juin 1844).
(5) Corresp., I, 12 (14 août 1835) et 72 (1844).
(6) Corresp., I, 16 (13 septembre 1838). Sur l'influence de Byron sur les sentiments et les œuvres des « enfants du siècle >» voir Canat, Du sentiment de la solitude morale^ etc., p. 46 et suivantes.
m'attirait sans cesse vers cette poésie géante, qui vous donne le vei*tige et vous fait tomber dans le gouffre sans fond de l'infini (1).
Il n'avait appris l'anglais que pour lire Byron dans le texte (2) . On sait, de son propre aveu, quelles émotions il y trouvait :
J'allais, dit il, à l'écart avec un livre de vers, un roman, de la poésie, quelque chose qui fît tressaillir ce cœur de jeune homme, vierge de sensations et si désireux d'en avoir. Je me rappelle avec quelle volupté je dévorais alors les pages de Byron et de Wer^ther; avec auels transports je lus Hamlet^ Roméo et les ouvrages les plus brûlants de notre époque, toutes ces œuvres enfin qui fondent l'âme en délices, ou la brûlent d'enthousiasme. Souvent j'en retenais à lapremière lecture des fragments entiers, et je me les répétais à moi-même, comme une chanson qui vous a charmé et dont la mélodie vous poursuit toujours. Combien de fois n'ai-je pas dit le commencement du Giaour : Pas un souffle d'air... ou bien dans Childe Harold : Jadis dans V antique Albion,.., et : 0 mer, je fai toujours aimée. La platitude de la traduction française disparaissait devant les pensées seules, comme si elles eussent eu un style à elles sans les mots euxmêmes (3).
Enfin il est un auteur dont le nom ne figure ni dans la Correspondance , ni dans les Mémoires, ni dans les Lettres inédites mais qui cependant exerça sur l'esprit de Flaubert une influence prépondérante; c'est précisément le père du romantisme français, Chateaubriand. Il le savait par cœur, affirme Du Camp, le récitait, en était imprégné jusqu'à le reproduire sans même en avoir soupçon (4). Un critique moderne (5) a merveilleusement mis en lumière les analogies de style, et la communauté de sentiments, qui rapprochent ces deux écrivains. Nous aurons bientôt à revenir sur ce qu'il y dans les Mémoires de conforme à la mélancolie de René. Nous retrouverons encore Chateaubriand à propos du voyage de Flaubert en Bretagne et de sa
(1) Mémoires d'un fou, chap. v.
(2) Lettre inédite, 11 octobre 1838.
(3) Mémoires d'un fou, chap. v.
(4) Souv. litt., 1, 168. Du Camp fait ici allusion au roman de Novembre écrit vers 1840.
(5) M. Albalat, Le Mal d'écrire et le roman contemporain, p. 39-77.
visite à Gombourg. Malgré Tabsence de documents explicites on peut dire avec certitude que son admiration pour l'auteur des Marlf/rs avait commencé dès le collège, et que la part de Chateaubriand dans son éducation a été considérable.
Enfin, il est encore un romantique, si c'est preuve de romantisme que rêver l'Orient, le désirer de toutes les forces de son imagination, en reconstituer par la pensée le décor merveilleux, et s'y transporter sans cesse sur les « ailes du rêve », par un besoin constant de vivre son existence dans un cadre difîérent de celui où les circonstances la forçaient à se dérouler. Car, avec son extraordinaire faculté de représentation subjective, il en était arrivé bien vite à créer en lui tout un monde, fait d'impressions retenues au cours de ses lectures, de paysages dessinés dans les livres d'images (1), et de toutes les évocations qu'à eux seuls les noms des êtres et des choses de ces régions lointaines avaient le privilège, rien que par leur consonnance insolite, de faire surgir devant ses yeux (2).
L'Orient le fascinait par l'éclat de ses lumières, l'opposition tranchée de ses nuances, le relief de ses lignes, l'étrangeté de son pittoresque. Il l'aimait « dans le galop furieux des coursiers, dans le scintillement des étoiles, dans le mouvement des vagues qui courent vers la plage... dans le battement des belles poitrines nues, dans le soleil qui dore les vitres et fait penser aux balcons de Babylone, où les reines se tenaient accoudées et regardaient l'Asie )) (3).
Vivre en Orient par le rêve, pour lui c'était s'affranchir encore de la réalité, considérée cette fois par rapport à l'espace. Il en avait la nostalgie, et d'autant plus qu'il s'ingéniait à com-
(1) Voir ce qu'il dit en 1852 [Corresp., Il, 80) alors qu'écrivant Madame Bovary et cherchant, pour décrire les rêves d'Emma au couvent, à se rappeler ses propres souvenirs d'enfance, il se reporte à de vieux albums de voyage colories autrefois par lui.
(2) M. Du Camp {Souv. LUI., I, 300) raconte par exemple l'enthousiasme de Flau bert chaque fois qu'il prononçait le nom de l'antique Ceylan : « Taprobaue, Taprobane. »
(3) Novembre (1842) fragment [Mélanges posthumes, édit. Charpentier, 1902, p. 235).
parer sans cesse le tableau éblouissant de sa vision au spectacle des lieux qui lui étaient familiers. En 1840, après un voyage aux Pyrénées et en Corse, il écrivait à Chevalier :
Je suis embêté d'être retourné dans un f pays où l'on ne voit
pas plus de soleil dans l'air que de diamants au derrière des pourceaux. Bren pour la Normandie et pour la belle France! Ah ! que je voudrais vivre en Espagne, en Italie ou même en Provence. 11 faudra, quelque jour, que j'aille acheter quelque esclave à Constantinople, une esclave géorgienne... Je hais l'Europe, la France, mon pays, mon excellente patrie, que j'enverrais volontiers au diable maintenant que j'ai entrebâillé la porte des champs. Je crois que j'ai été transplanté par les vents dans un pays de boue et que je suis né ailleurs, car j'ai toujours eu comme des souvenirs et des instincts de rivages embaumés et demers bleues. J'étais né pour être Empereur de Gochinchine, pour fumer dans des pipes de 36 toises, pour avoir six mille femmes, des cimeterres pour faire sauter les têtes des gens dont la figure me déplaît, des cavales numides, des bassins de marbre; et je n'ai rien que des désirs immenses et insatiables, un ennui atroce et des bâillements continus (1).
Mais rOrient, c'est encore le pays des antithèses, des contrastes heurtés, ignorant les transitions subtiles et harmonieuses qui sous les ciels grisâtres du Nord sont la base de nos effets esthétiques ; Flaubert du moins ne se le représentait pas autrement : il semblait croire que les énergies naturelles se manifestent là-bas avec plus d'expansion, que la terre y est plus
(1) Lettre inédite, 14 novembre i840. Phis de violeDce encore et plus de parti pris dans une autre Lettre inédite à Chevalier du 2 septembre 1843 : celle-ci n'est point dictée, comme la précédente par le regret sans doute passager des pays entrevus en voyage qu'il compare à ceux oii il a toujours vécu. II écrit de Nogent- sur- Seine : « Dans huit jours, je crois, nous repartons pour Rouen, ancienne capitale de la Normandie, chef-lieu du département de la Seine-Iaférieure, patrie de Duguernay, de Garbonnier, de Coroeille, de Jouvenet, de Hégoux, portier du collège, de Fontenelle, de Géricault, de Crépet père et fils. Il s'y fait un grand commerce de coton filé; elle a de belles églises et des habitants stupides; je l'exècre, je la hais, j'attire sur elle toutes les imprécations du ciel parce qu'elle m'a vu naître. Malheur aux murs qui m'ont abrité, aux bourgeois qui m'ont connu moutard et aux pavés où j'ai commencée me durcir les talons. 0 Attila! Quand reviendras-tu? aimable humanitaire, avec 400.000 cavaliers, pour incendier cette belle France, pays des dessous de pieds et des bretelles, et commencer par Paris d'abord et par Rouen du même coup ».
féconde, la végétation plus intense, que la vie, sous toutes ses formes, s'y accomplit plus librement dans un bouillonnement continu; et c'est à une telle vision d'Orient qu'il empruntera bientôt une comparaison pour traduire son exaltîition morale et intellectuelle :
J'étais, écrira-t-il, dans la variété de mon être comme une immense forêt de l'Inde, où la vie palpite dans chaque atome et apparaît monstrueuse ou adorable sous chaque rayon de soleil. L'air est rempli de parfums et de poisons, les tigres bondissent, les éléphants marchent fièrement comme des pagodes vivantes, les serpents se tapissent sous les bambous, les dieux mystérieux et difformes sont cachés dans le creux des cavernes, parmi de grands monceaux d'or, et au milieu coule le large fleuve, avec ses crocodiles béants qui font claquer leurs écailles dans les lotus du rivage, et ses îles de fleurs que le courant entraîne, avec des troncs et des cadavres verdis par la peste (1).
Tout cet exotisme restait en somme assez superficiel. Quand en 1849-1851, il fit avec M. Du Camp le voyage d'Egypte et d'Asie Mineure, il reconnut sans peine que l'Orient réel différait sensiblement de celui qu'il avait imaginé dans sa jeunesse : mais l'inexactitude même de sa représentation était une preuve nouvelle des tendances de son caractère à l'époque où nous nous plaçons; elle provenait de ce qu'il apercevait encore l'Orient à travers V. Hugo et surtout à travers Byron. L'influence du poète anglais est visible dans ce passage des Mémoires d'un fou :
Je rêvais de lointains voyages dans les contrées du sud. Je voyais l'Orient et ses sables immenses, ses palais que foulent les chameaux avec leurs clochettes d'airain, je voyais les cavales bondir vers l'horizon rougi par le soleil, je voyais des vagues bleues, un ciel pur, un sable d'argent; je sentais le parfum de ces océans tièdes du midi, et puis, près de moi, saus une tente, à Tombre d'un aloès aux larges feuilles, quelque femme à la peau brune, au regard ardent, qui m'entourait de ses deux bras et me parlait dans la langue des houris (2).
(1) Novembre (Mélanges posthumes, p. 255).
(2) Mémoires d'un fou, chap. m.
Prenez Le Corsaire, ou Lara, la ressemblance du décor est frappante. A la même époque à peu près, Musset qualifiait son Namouna de conte oriental (1) et Victor Hugo faisait de cet adjectif le titre de tout un recueil de poésies, composées en plein Paris. Il suffisait en efïet aux romantiques de chercher hors de leur pays natal un thème poétique moins banal, des termes moins usés, et, comme ils trouvaient tout cela sans dépasser la Turquie où même la Grèce, ils n'allaient pas plus loin, et souvent s'arrêtaient en route, aux frontières de France et d'Espagne. Flaubert qui, de même, voulait seulement oublier les collines de la Seine et les fumées des usines de Rouen, se contentait aussi de lire les descriptions romantiques de l'Orient : il ne fallait pas davantage pour satisfaire son désir de sensations violentes et d'efïets outrés. A peine se sentait-il dépaysé, son imagination reprenait tous ses droits, et seule elle jouait son rôle.
On devine aisément que romantique à ce point dans ses admirations littéraires, il devait à plus forte raison se révéler romantique dans ses essais de jeunesse. Sans insister sur des œuvres dont les titres seuls nous sont connus, comme des comédies écrites à dix ans, et témoignant d'une inspiration assez analogue à celle des premières poésies de Musset (2), il faut rappeler qu'il donnait cette époque dans la manie du moyen âge, si cher aux écrivains du temps. Il s'exerçait également dans le genre macabre ou fantastique, et cela n'est point fait pour surprendre : subissant profondément l'influence d'une école littéraire toute soucieuse de nouveautés et d'étrangetés, un enfant de son âge devait en imiter surtout les défauts et les exagérera plaisir.
En 1836, il écrit un conte intitulé : Rage et impuissance, conte malsain pour les nerfs sensibles et les dmes dévotes {2) \ en épigraphe, ce vers de Lamartine :
(2) Par exemple : Cardenio, Le bal masqué, La belle Andalouse, La Mauresque cf. {Corresp., I, 2 ; 4 février 1831).
(3) Inédit, ainsi que les ouvrages dont il ya être parlé ci-après.
Dieu n'est qu'un mot créé pour expliquer le inonde.
C'est l'histoire d'un enterré vivant, qui, dans l'angoisse de son supplice, rejette ses anciennes croyances, blasphème, et arrive à cette conclusion cynique (le mot est de Flaubert) qu'il faut nier absolument l'existence d'un Dieu bon et miséricordieux. De la même année encore date un Conte plùlosophique, moral ou ini/noral ad libitum : Un parfum à sentir ou les Baladins. L'intrigue est une histoire d'amour, assez banale, semble-t-il; mais le milieu choisi, une troupe de saltimbanques, prêtait à l'étalage de ce grotesque triste qu'ont tant aimé les romantiques, et qu'ils ont souvent reproduit, moins par un sentiment de pitié véritable, que parce qu'ils éprouvaient une sorte de tendresse littéraire et de bienveillance esthétique pour la misère d'une caste, celle des déguenillés, des monstres et des ])arias(l).
En cela Flaubert se souviendra toujours de leur influence; c'est à un sentiment analogue qu'on doit sans doute attribuer la curiosité qu'il témoignait, comme ses lettres en font foi (2), I)our les fous, les idiots et, plus généralement, les déshérités de la nature.
En 1837, il compose le Rêve d'Enfer, visiblement inspiré de Faust, et peut-être aussi d'un épisode d'un livre dont nous aurons souvent à parler dans la suite, V Ahasvérus d'Edgar Quinet. M"^« Franklin-Grout, dans un article consacré aux œuvres de jeunesse de son oncle, adonné du Rêve d'Enfer une analyse assez détaillée qui permet d'en apprécier les caractères essentiels (3). L'influence romantique y est évidente ; de plus, et c'est une remarque importante, ce récit fantastique dénote une
(1) Sur le sentiment de la pitié chez les romantiques, et sa transformation clez les Parnassiens, cf. Canat, op. cil., p. 86-88.
(2) « Qu'ai-je donc en moi, écrit-il par exemple à Bouilhet, pour mefa're obéir à première vue par tout ce qui est crétin, fou, idiot, sauvage? Ces pauvres natures là... sentent elles, d'elles à moi un lien quelconque ? Mais cela est infaillible; les crétins du Valais, les fous du Caire, les santons de la ;Haute-Egypte m'ont persécuté de leurs protestîtioas. Pourquoi? Cela me charme à la fois et m'efifraie. )) {Corresp., 111,8; 1834.)
(3) Journal de Rouen, 28 avril 1906. Voir aussi Fischer, op. cit., p. 5.
préoccupation constante des plus hauts problèmes de la métaphysique. Doutes sur l'existence de l'âme, sur la Providence, sur la valeur de la connaissance, aspirations au néant, invocations à la Mort, tels sont les motifs qu'il développe à plaisir. L'effroyable idée de l'homme devant l'éternité ne lui laisse pas un instant de repos : le même cri d'angoisse se retrouve encore dans Rage et i?np^issance, et dans quelques autres opuscules composés aussi entre 1836 et 1838 (1). Sa pensée était-elle vraiment originale et sa réflexion bien profonde? Le plus souvent le problème semble flotter et osciller à travers les digressions, les comparaisons, les images poétiques. On devine qu'il cherche partout la solution et ne la rencontre nulle part. Telles quelles cependant ces premières œuvres révèlent un tour d'esprit philosophique et critique fort curieux; nous en suivrons bientôt l'épanouissement avec les Mémoires d'un fou.
C'est bien une œuvre romantique et philosophique encore, ce Chant de la Mort^ ou Danse des Morts, dont il a été déjà question tout à l'heure. Il fut composée en 1838, la même année que la Comédie de la Mort de Gautier.
Le rapprochement n'est pas arbitraire : l'idée dominante du poème est en effet, à peu de chose près, celle du fragment de Flaubert : glorification de la Mort, représentée comme la fin de tout, comme le dernier mot des rêves et des illusions humaines, l'élément constant et immuable qui se retrouve sous toute réalité :
(( C'est moi, dit la Mort, qui emporte les croyances avec les gloires, les amours avec les crimes, tout, tout » (2). C'est elle aussi qu'au terme de son voyage sombre à la poursuite des félicités, le poète rencontre sur sa route,
Courtisane éternelle environnant le monde, Avec ses maigres bras (3).
L'influence romantique éclate dans la forme de l'ouvrage :
(1) Je ne rappelle ici que les plus caractéristiques de ces œuvres de jeunesse.
(2) Le Chant de la Mort, Mélanges posthumes, p. 267.
(3) La Comédie de la Mon, La Mort dans la vie, in fine.
tout l'étalage de fantaisie macabre mis à la mode par le petit Cénacle y est rappelé : comme dans T/^Mer/z/s- de Gautier (1832) ou le /)on/z/a;/d'Holîmann, les cadavres, les cimetières, la lune, les tombeaux fournissent à Flaubert la plupart de ses images (1). L'antitbèse est non seulement dans les idées, mais dans les mots, dans la notation des couleurs et des impressions; les comparaisons se succèdent, les pbrases se pressent, les épithètes s'accumulent, le style, dans son ensemble, est lyrique. Une rapide citation en donnera une idée suffisante : c'est la Mort qui parle :
Alors je jetterai mes flèches et mon linceul, je laisserai partir mon coursier qui paîtra sur l'herbe des pyramides, qui se couchera dans les palais des empereurs, qui boira la dernière goutte d'eau de l'océan et qui humera la dernière vapeur du sang ! Il pourra tout le jour, toute la nuit, pendant tous les siècles, errer au gré de son caprice, franchir d'un saut depuis l'Atlas jusqu'à l'Himalaya, courir dans son orgueilleuse paresse depuis le ciel jusqu'à la terre, s'amuser à troubler la poussière des empires écroulés, galoper dans les plaines de l'océan desséché, bondir sur la cendre des grandes villes, aspirer le néant à pleine poitrine, s'y étaler et y ruer à l'aise (2).
Ce Chant de la Mort est d'ailleurs une des œuvres de jeunesse qui révèle le mieux sa manière aux environs de sa dix-huitième année. Son imagination extraordinaire y galope, comme le coursier de la Mort, dans un monde de fictions étranges, troublantes, d'une signification souvent un peu ténébreuse,
(1) Par exemple, celte imiicatiou d'un jeu de scène : « Une cohorte de squelettes montés sur des chars s'avançait en courant avec de grands cris de joie et des éclats de triomphe. Derrière eux pendaient des armes hrisées, des couroanes de laurier dont les feuilles jaunies et desséchées s'en allaient rapidement avec la poussière des vents » (p. 274).
Ailleurs encore : « Je m'arrête un iustant dans ma course, je m'assieds sur les tombes froides et tandis que les oiseaux noirs voltigent à mes côtés, taudis que les morts sont endormis, taudis que les arbres fe pencheut, tandis que tout pleure ou tout sommtille, mes yeux brûlés regardent les nuages blancs qui se déploient et s'allougent au ciel comme des linceuls qu'on étendrait sur des géants » (p. 263).
Plus loin : « Tu demanderas d'aller rejoindre la tempête apaisée, la fleur fanée, le cadavre pourri... Aujourd'hui tu peux te coucher à mes pieds, polir tes dents sur la mousse des tombeaux » (p. 269). «Je suis seule dans ma route parsemée d'ossements » (p. 270) etc.
>2) Ibid., p. 268.
maïs qui toutes dénotent le débordement de ses pensées et de ses visions. Et d'une façon générale, on peut ajouter que les mêmes caractères se retrouvent dans tous les opuscules de cette époque. Tous dérivent d'une même conception pessimiste de la vie, trahissent le même scepticisme, expriment une angoisse profonde du cœur et de Fesprit. Orienté presque exclusivement vers les aspects douloureux de l'existence, Flaubert recherche principalement les sujets lugubres et tristes. La forme même de ses écrits porte la marque de cette prédisposition : comme c'est presque toujours l'avortement de l'individu, la vanité des efforts, la fragilité des grandeurs terrestres qu'il traite de préférence, son style, déjà très solide, ne comporte guère d'images riantes et de métaphores lumineuses : sa langue et son vocabulaire s'harmonisent avec sa pensée, et rendent plus sensible encore la foi au néant qui est l'aboutissement de tous ses rêves.
Ainsi partout, à cette époque, les sentiments inspirateurs de ses œuvres sont identiques : et l'on voit, sans qu'il soit besoin d'insister, qu'il puise aux mêmes sources que les jeunes écrivains de sa génération . Romantique attardé, plus exagéré que les autresdans les manifestations diverses de cette tendance, parce que plus nerveux, plus violent, Flaubert l'était d'autant mieux que jamais encore il n'avait quitté sa province, et qu'en littérature, comme ailleurs, quand les modes sont vieilles à Paris, en province, après coup, elles vivent et s'amplifient encore. Son éducation, ses lectures, ses premiers essais, tout le montre subissant profondément l'empreinte des idées contemporaines.
Il resterait maintenant à se demander pourquoi il aspirait ainsi à fuir la réalité. Nous verrons dans un autre chapitre, où cette question sera examinée, que si le terme « romantique )) suffît momentanément à défînir son caractère, il ne correspond pas entièrement à la vérité et que déjà il y a des différences profondes entre lui et les romanciers de son temps. Cependant contentons-nous de ces conclusions jusqu'à plus ample informé, et avant d'y chercher des nuances, achevons l'étude des influences qui ont agi sur l'esprit et les sentiments de notre auteur.