CHAPITRE ill LES PREMIERS AMIS DE FLAUBERT
Alfred Le Poittevin, — Ernest Chevalier.
La Correspondance, les Lettres inédites à Chevalier et les Lettres de Le Poittevin, donnent les noms de plusieurs jeunes gens qui furent au collège les condisciples de Flaubert. Ils s'appelaient Daignez, Baudry (1), Lengliné, Nion (2), D'Arcet qui mourut au Brésil, Germain des Hogues, enfant très bien doué que la mort surprit en 1843, au moment où commençait à se révéler son talent. Aucun ne mérite d'être rangé au nombre de ses véritables amis (3). Si quelques-uns furent capables d'exercer leur influence sur la formation de son esprit, nous ne le savons pas, et en l'absence de tout document il semble qu'on puisse se contenter de mentionner leur existence, sans plus. Au contraire, deux noms restent étroitement unis au sien et plus particulièrement à l'histoire de ses premières années ; à ce titre il importe de donner sur leur biographie et sur leur caractère des renseignements plus complets.
Alfred Le Poittevin.
De tous les amis de Flaubert, Alfred Le Poittevin est certainement celui qui a tenu la plus grande place dans sa vie et exercé sur sa formation intellectuelle la plus sérieuse influence. Benseignés à cet égard par les affirmations de M. Du Camp et par la
(1) Frédéric Baudry, philologue, plus tard membre de l'Académie des Inscriptions. Son nom revient très souvent dans les Lettres de Le Poittevin à Flaubert.
(2) Sur JNion (Alfred) voir Flaubert : Lettre à la municipalité de Rouen (broch. 20 p., in-8, 1872, Michel Lévy, p. 14).
(3) La plupart habitaient Rouen, ce qui explique peut-être qu'aucune lettre ne leur ait été adressée. Du moins aucune n'est publiée^ et j'en ai vainement cherché d'inédites.
Correspondance, tous les biographes de notre auteur ont signalé le fait : mais jusqu'ici on manquait de documents suffisants pour en préciser la portée. J'ai essayé ailleurs (1) de combler cette lacune, et si j'espère y être parvenu, c'est moins en étudiant la vie et le caractère de Le Poittevin, qu'en publiant pour la première fois ses œuvres, grâce auxquelles on pourra désormais apprécier ses idées et son talent. Je me contente donc de résumer ici mes conclusions.
Plus âgé que Flaubert de cinq ans (2), Le Poittevin se trouva rapproché de lui par les relations très intimes qui unissaient leurs deux familles : les deux enfants furent pour ainsi dire élevés ensemble. Les affinités de leurs caractères créèrent bientôt entre eux une sympathie qui alla chaque jour en s'accentuant. Très doux, d'apparence un peu timide, Alfred dissimulait en lui une âme inquiète et tourmentée, palpitante de convoitises vagues et d'ambitions contenues, peu énergique, très orgueilleuse, mais repliée sur elle-même et n'aimant pas à s'épancher au dehors. Autant que j'en puis juger par ses lettres, il ofïreun exemple frappant de la maladie morale qui sévissaitalors sur la jeune génération de 1820, et dont nous retrouvons les symptômes chez Flaubert et chez M. Du Camp. Il eut comme eux son heure de pessimisme : mais cette heure se prolongea longtenjps; pour mieux dire, du jour où chez lui la crise commença elle ne le quitta plus ; quelque document que nous interrogions ensuite, son état d'esprit trahit toujours la mélancolie, la désespérance, et le dégoût de la vie. Sa tristesse semble tenir beaucoup plus à son tempérament qu'aux circonstances positives de sa destinée : pendant 32 ans elle le conduisit à travers le monde comme dans un pays d'exil et de souffrance. Il ne se révoltait point, mais sa résignation avait quelque chose de lamentable. Sans volonté pour réagir, il gardait une sensibilité si vive que les moindres désillusions le blessaient au plus profond de lui-même. Il fut le jouet des évé-
(1) Un ami de G. Flaubert: Alfred Le Poittevin. Ses œuvres inédites, précédées d'une introduction sur sa vie et son caractère.
(2) Il était né le 29 septembre 1816 à la Neuville-Champ-d'Oisel (canton de Boos, Seine-Inférieure).
nements, et la victime de sa délicatesse naturelle : les exagérations de celle-ci le poussaient à la recherche du raffinement : il était curieux de sensations et d'impressions compliquées et anormales, un peu morbides. Avec cela, une santé moins que robuste, une constitution usée avant l'âge, et qu'il ne ménageait guère. « Je suis, disait-il parfois, un Grec du Bas-Empire. » La comparaison est très juste si, comme je crois qu'il l'interprétait lui-même, on l'applique à sa psychologie plutôt qu'à ses tendances littéraires. Il y avait bien en lui les qualités et les défauts de ces voluptueux blasés qu'on rencontre aux époques de décadence, fatigués d'avance de toutes les jouissances terrestres et que cependant le vide du cœur entraîne à la poursuite incessante du plaisir, jusqu'à de nouveaux écœurements; il est rare que leur misère morale ne vienne pas en partie de cette contradiction. A côté de cela. Le Poittevin nous apparaît doué d'une intelligence remarquablement solide et pénétrante. Non seulement il était très cultivé et passionné de littérature. Mais le tour philosophique de ses poésies, l'idée souvent très intéressante qui les inspire — et que fait d'ailleurs assez mal valoir une forme inélégante et pénible — révèlent un cerveau hanté par les problèmes les plus ardus posés à la connaissance humaine. Son conte en prose, Bélial, trahit mieux encore ses dispositions d'esprit. Le mystérieux et le fantastique l'attirait irrésistiblement; il aurait voulu comprendre la raison de nos goûts et de nos sentiments, définir l'identité du moi, suivre au delà de la mort la survie de la personnalité consciente : il croyait aux incarnations successives de l'âme et sa théorie des hypostases l'aidait à deviner l'avenir de l'humanité. Spiritualiste convaincu, il avait foi dans le progrès éternel par lequel la Nature s'élève des formes inférieures et purement logiques de l'Être aux formes supérieures, de la Matière à l'Idée, par une série continue d'étapes extérieurement distinctes, mais qui se supposent et s'expliquent les unes les autres. Quelle que soit la valeur de ce système, il n'en indique pas moins le genre des préocupations habituelles de Le Poittevin. Or, c'est à ce point de vue surtout que s'est manifestée son influence sur Flaubert. Déjà, tout à l'heure, nous avons
signale le caractère philosophique des œuvres de jeunesse de celui-ci; en étudiant Smarh et les Mémoires d'un fou, nous retrouvons bientôt la marque plus apparente encore d'un esprit vivement attiré parles spéculations métaphysiques. Il n'est pas douteux que cette tendance, développée chez lui entre dix-huit et vingt-cinq ans, soit en grande partie attribuable au voisinage de LePoittevin. En qualité d'aîné, ce dernier était tout naturellement appelé à une sérieuse autorité morale et intellectuelle sur son ami : grâce à la fréquence de leurs relations, on conçoit que des deux caractères le plus tôt fixé ait modelé l'autre à son image. Au reste, Le Poittevin possédait toutes les qualités d'esprit requises pour faire impression, et provoquer l'admiration. Son originalité n'exclue en rien sa valeur : celle-ci est attestée par Flaubert lui-même et un tel témoignage, à défaut d'autres, suffirait pour la consacrer, surtout si nous observons que l'opinion de Flaubert ne s'est jamais démentie, même à une époque où, le temps ayant accompli son œuvre, il pouvait formuler des jugements plus impartiaux, des approbations dégagées de tout enthousiasme juvénile. Bien souvent plus tard il a évoqué, avec une émotion sincère, les longues causeries de l'Hôtel-Dieu, quand son pauvre Alfred découvrait à ses yeux émerveillés tant d'horizons nouveaux. « Je n'ai jamais connu, écrivait-il en 1857 à W^^ Leroyer de Ghantepie, personne d'un esprit aussi transcendental que lui. Nous passions quelquefois six heures de suite à discuter métaphysique. Nous avons été haut, quelquefois, je vous assure (1). ))
Le pessimisme de Flaubert le conduisit, nous le verrons, à un amour fanatique de l'Art pour l'Art. Bien que Le Poittevin ne semble pas avoir professé, pour le Beau pur et formel, un culte aussi exclusif, il ne fut pas moins un artiste dans l'acception la plus haute du mot. S'il avait vécu, le philosophe aurait probablement chez lui supplanté de plus en plus le poète ; mais à cette différence près, la vocation des deux amis reste identique et tient une môme place dans leur existence. Pendant leur jeu-
(1) Corresp., 111, 108.
nosse, elle fournil à leur intimité une hase (Fautant plus solide qu'incompris et combattus dans leurs familles ils se retrouvaient en quelque sorte compagnons d'infortune, rapprochés par leur passion littéraire.
En étudiant les manuscrits de Le Poittevin, tout noirs de ratures, de surcharges, de corrections multiples on devine, dès le premier coup d'œil, les scrupules qu'il apportait à son travail, et on a pour ainsi dire la preuve matérielle de sa grande probité artistique. Flaubert a sans doute appris de lui à ne point se contenter des à peu près, à peser l'exacte valeur des mots, à reconnaître entre toutes l'expression adéquate à sa pensée. C'est à s(m école qu'il s'est formé comme écrivain. En outre, dans son ensemble, l'œuvre de Le Poittevin est impersonnelle. Il estimait en effet que l'artiste doit rester invisible et traiter son sujet d'une façon impassible. Ces idées seront bientôt la base de l'esthétique de Flaubert et on peut, avec vraisemblance, conjecturer que sur ce point encore il a subi l'influence de son aîné.
En somme, une grande analogie de caractère, de goûts similaires, une égale vocation, tout justifie leur amitié. Celle-ci fut si étroite, Flaubert jusqu'à sa mort conserva un tel souvenir de Le Poittevin, qu'on ne peut douter de l'empreinte qu'il en avait reçue pendant son enfance. On ne saurait donc, à notre avis, exagérer la portée et l'étendue de cette action. Il est souvent difficile de dire positivement comment elle s'est exercée, notamment au point de vue littéraire, car on n'a point la preuve explicite et formelle des conseils qu'ils purent échanger, des critiques adressées par chacun aux œuvres de l'autre. Les lettres inédites de Le Poittevin à Flaubert renseignent plus sur sa psychologie que sur ses principes d'Art. Mais il est certain que tous deux ont consumé leur vie entière à poursuivre un même idéal; c'est encore Flaubert qui nous l'apprend, dans une lettre où il avoue nettement tout le profit qu'il doit à cette amitié de jeunesse : « Je me rappelle avec délices, dit-il, nos rêves et nos aspirations si hautes. Si je vaux quelque chose c'est sans doute à cause de cela. J'ai conservé pour ce passé un grand respect. Nous étions très beaux et je n'ai pas voulu déchoir » (1).
(1) Corresp., III, 273 (1863, à Mm«> de Maupassaut).
Ernest Chevalier
Ernest Chevalier était né le 14 août 1820. Sa famille habitait le petit village de Villers-en-Vexin près des Andelys(l). Mais il avait aussi des parents à Rouen, entre autres son grand-oncle, le 'père Mignot de la rue Lecat, et son grand-père qui était souffrant à répoque où s'ouvre la Correspondance et soigné par le D^ Flaubert (2). Enfin il faisait ses études au collège, mais, plus âgé d'un an, il se trouvait d'une classe en avance sur Gustave (3).
Appelés par les circonstances à se voir presque chaque jour les deux enfants devinrent bientôt inséparables : en même temps leur intimité se nuança d'une affection très sincère, qui manque souvent aux camaraderies de collège, et reste au contraire le trait dominant de leurs relations. Chevalier, comme Le Poittevin, remplaçait pour Flaubert un frère aîné. Les preuves de cette sympathie abondent dans la Correspondance et la plus ancienne lettre de Gustave, écrite à huit ans, en porte déjà la marque certaine : « Je commençais, dit-il, à avoir peur de ta maladie. Si ton bon père n'était pas venu me donner des nouvelles de toi, je serais dans l'inquiétude du meilleur de mes amis, celui avec lequel je serai toujours ami. Nous nous aimons, ami, qui sera toujours dans mon cœur, oui, amis, depuis la naissance, jusqu'à la mort » (4).
Il y avait bien quelques redites dans ces protestations de tendresse, et le style manquait d'élégance, mais les sentiments, à n'en pas douter, partaient du cœur. Flaubert, aussi intransigeant dans ses amitiés qu'il le fut toute sa vie en matière d'art et de littérature, aimait presque avec jalousie celui qu'il appelait « la vie de sa vie, l'âme de son âme » (5). En 1832 il lui écrivait : « Si par bazar tu ne venais pas j'irais plutôt à patte comme les chiens du roi Louis-Philippe (tiré de la Caricature,
(1) Migaot, op. cit., p. 2.
(2) Corresp., I, 2 et 3 (février 1831).
(3) Migaot, op. cit., p. 6.
(4) Mignot, op. cil.^ p. 2 : fragment d'une lettre inédile de 1829,
(5) Corresp., 1, 8 (26 août 1834).
Journal) a Andelys te chorcher et je croit que tu en ferais autant car une amour pour ainsi dire fraternel nous unit. Oui moi qui a du sentiment oui je ferais mille lieues si il le fallait pour aller rejoindre le meilleur de mes amis car rien est si doux que l'amitié » (1). Les vacances passées avec E. Chevalier lui semblaient « du double meilleures ». Il entrait dans des « colères effroyables » (2) dès qu'il se trouvait privé de lui. Tous deux avaient voulu posséder un gage palpable de cette camaraderie et Gustave avait fait confectionner à Nogent-sur-Seine, par un apprenti de son oncle Parrain, deux cachets où étaient gravés ces mots :
Gustave Flaubert Ernest Chevalier individus qui jamais ne se quitteront (3).
De 1830 à 1838 chacune de ses lettres renferme ainsi un nouveau témoignage de leur affection réciproque; et de son aveu même il n'y faut pas voir l'expression de sentiments apprêtés ni « des essais de rhétorique )) : il y parlait avec la « vérité du vrai ami )) (4). Chevalier répondait sur le même ton ; mais quelquefois la correspondance était coupée de silences prolongés. Alors Gustave se fâchait, réclamait impérieusement : « Ne sais-tu pas, lui dit-il un jour, que je t'aime, et que tes lettres sont toujours reçues avec des mains crispées qui déchirent l'enveloppe )) (5) ?
On connaît trop imparfaitement le caractère de Chevalier pour préciser les motifs d'une sympathie aussi profonde. Toutefois il est certain que Flaubert ne trouva pas seulement en lui un condisciple dévoué et un joyeux compagnon de son âge; il lui avait découvert surtout une intelligence capable de partager ses goûts, de les comprendre, de s'intéresser notamment aux questions littéraires qui déjà le passionnaient.
Le fait ressort clairement des nombreuses citations rappor-
(1) Id., 1,6 (3 avril 1832).
(2) Id., I, 8 (26 août 1834).
(3) Lettre inédite, Nogent, 23 août 1832.
(4) Corresp., l, 6 (3 avril 1832).
(5) Iptlre inédite, 29 mars 1841.
tées aux chapitres précédents, qui sont toutes extraites de lettres à Ernest Chevalier, et laissent deviner entre les deux enfants un perpétuel échange d'idées sur ce point. Ce n'est pas sans raisons que Gustave se plaisait à le nommer : « Cher enfant de littérature )) (1). Il méritait ce qualificatif par sa collaboration aux essais dramatiques de notre auteur, aux représentations du petit théâtre élevé dans la salle de billard. La famille de Chevalier n'avait pas l'esprit scientifique et positif de la famille Flaubert. M"™^ Chevalier dirigeait les répétitions des jeunes acteurs (2). Son mari surveillait avec soin leurs tentatives littéraires ; il fit même autographier quelques fragments de leurs premiers écrits (3); Edmond Mignot, cousin de Chevalier, était aussi pour eux un (( compagnon littéraire )) (4). C'est son grand-oncle enfin qui lisait Don Quichotte. Rien d'étonnant par suite à ce que le petit Ernest, élevé dans un tel milieu, se soit trouvé à même de suivre la vocation de Gustave. Celui-ci l'entretenait à chaque instant de ses lectures, de ses projets, lui communiquait ses plans (5). Ils discutaient leurs impressions et les causeries commencées à l'Hôtel-Dieu se continuaient par lettre dès qu'ils étaient séparés. Il serait bien intéressant de posséder les réponses de Chevalier : on y verrait sans doute la trace de la
(1) Lettre inédite^ 28 septembre 1834,
(2) Lettre inédite, ? 1833.
(3) Mi^Qot, op. cit , p. 2 (voir plus loin, p. 88, note 1).
(4) Lettres inédites, 28 septembre 1834, 2 juillet 1835.
(5) Nous en avons vu de nombreux exemples : en voici d'autres : « J'ai à te communiquer quelques sujets pas trop bêtes dont j'espère tirer bon parti » {Lettre inédite, 28 septembre 1834). « J'ai acheté Aniony et les Vieux péchés et Jeanne de Flandre; tu m'en diras des nouvelles quand tu les auras lus. » {Lettre inédite, 18 juin 1835). « Tu sais que j'ai en tête Frédégonde et Brunehaut, que je m'en occupe mentalement depuis environ trois mois, mais surtout depuis quinze jours je ne rêve que cela. Tu verras, c'est la meilleure critique » (ibid.). « J'ai lu dernièrement ÏUscogue de G. Sand. Tâche de te procurer ce roman » {Lettre inédite^ 11 octobre 183S). « J'ai presque fini les Confessions de Rousseau et je t'engage fort à lire cet ouvrage admirable, c'est là la vraie école de style » {Lettre inédite, 29 octobre 1838). « Jai lu depuis le commencement des vacances deux volumes de Ch. Nodier, de l'Eschyle, un volume de M. de Gaumont, je lis maintenant de Maistre et un roman de Gh. de Bernard; tout cela ne fait pas beaucoup. J'ai écrit il y a une quinzaine de jours un conte bacchique assez cocasse que j'ai donné à Alfred. Je ne te le lirai donc que plus tard » [Lettre inédite, 13 septembre 1839) etc.
même curiosité, des mêmes tâtonnements; ses critiques nous aideraient peut-être à deviner ce qu'étaient ces premières comédies de Flaubert dont les titres ne suffisent pas à faire apprécier la valeur. Mais le point important, c'est la place que tient la littérature dans les relations des deux amis. A cet égard l'influence de Chevalier n'est pas douteuse. Il a beaucoup contribué par son exemple à inspirer à Flaubert le goût des occupations intellectuelles. Celui-ci l'avait pris comme confident au môme titre que Le Poittevin, et partageait entre eux la direction de son apprentissage d'écrivain, le soin de veiller à son éducation artistique.
Aussi bien l'on peut se représenter assez exactement leur existence commune entre dix et quinze ans. Chevalier passait à l'Hôtel-Dieu ses jeudis et ses dimanches. 11 y demeurait parfois plusieurs jours aux vacances (1) et habitait alors la chambre même de Gustave. Et c'étaient d'interminables bavardages qui souvent les tenaient éveillés très tard. « Te rappelles-tu, écrit Flaubert, que jamais nous ne nous endormions avant minuit, que nous voulions voir la nouvelle année en fumant et que chacun dans notre lit nous entendions réciproquement le bruit de nos brûle-gueule brûlant dans l'ombre; et comme nous discutions, comme nous déclamions sur le jour de l'an qui nous faisait tant de plaisir et que nous aimions tant » (2) ? Ils sautaient d'un sujet à l'autre, donnaient leur opinion sur toutes choses avec un imperturbable sang-froid, puis s'esclafïaient d'un rire « qui leur secouait les épaules ». E. Chevalier s'asseyait près de la cheminée, saisissait la pincette et machinalement creusait dans le plâtre du chambranle un trou blanc, qui rappellera de bons souvenirs à Flaubert plus tard ; cependant la conversation « va, court, gambade, avec une masse de facéties, de dévergondage, d'emportement, le tout pêle-mêle en fouillis, sans ordre, sans style, en vrac » (3^). Ils parlaient du collège, du présent, de leur
(1) Lettre inédile 20 octobre 1839.
(2) Lettre inédite, 31 décembre 1841.
(3; Corresp., I, 22 (20 janvier 1839).
avenir ; d'autres fois ils se lançaient, comme une balle alternativement renvoyée, des calembours stupides, des plaisanteries (( énormes ))(!), avec une verve intarissable et une « blague magnifique » (2). Puis revenant aux questions sérieuses ils jugeaient le talent de G. Sand (3) et lisaient des vers de Hugo et d'Horace, du Rabelais, du Ronsard (4). Les sonnets h Cassandre, les stances à Marie ou à Hélène étaient un régal littéraire à la suite duquel leur enthousiasme n'avait plus de bornes. Ils en profitaient aussitôt pour accabler des pires injures les ignorants qui, incapables de goûter ces voluptés de l'esprit, font de journaux leur nourriture intellectuelle. (( Il y a des gens, disait Flaubert, qui mangent journellement des pommes de terre frites, du bouilli, des haricots, des côtelettes de veau, le tout accompagné de cidre ou d'eau; les gourmets de style comme nous, les becs fins, veulent de plus hautes épices, des sauces moins délayées, des vins plus capiteux )) (5). Chevalier l'approuvait gravement et, d'un commun accord, ils fermaient le Liv?'e des Amours pour tonner contre les bourgeois.
A Pâques, au mois d'août. Chevalier retournait aux Andelys, où Flaubert ne tardait pas à le suivre. Le voyage s'exécutait par diligence. Assis près du conducteur (un nommé Jean) (6), « la tête dans le vent, bercé par le tangage du galop » (7), il regar-
(1) C'était uae des manies de Flaubert. Les Lettres inédites en contiennent un très grand nombre, mais je crois inutile de les citer; beaucoup d'ailleurs sont telles qu'on ne saurait les reproduire textuellement,
(2) Corresp., I, 83 (13 mai 1845).
(3) Corresp., I, 26 (18 mars 1839).
(4) Lettre inédite, 6 octobre 1842.
A propos de l'admiration de Flaubert pour Ronsard, on trouve encore dans une lettre inédite du 2 septembre 1843 :
« Je lis un peu de Ronsard, de mon grand et beau Ronsard pour lequel je ne suis pas le seul qui nourrisse une religion particulière. Singulière chose que la renommée! quand je pense qu'un pédant comme Malherbe et un pisse-froid comme Boileau ont effacé cet homme là, et que le Français, ce peuple spirituel, est encore de leur avis; ô goût, ô porcs, porcs en habit, à deux pattes et en paletot! »
(5) Lettre inédite, 13 octobre 1842. Voir même idée Corresp., I, 30 (11 octobre 1839).
(6) Lettres inédites, 29 mars 1841-7 juin 1844.
(7) Corresp., l, 33 (22 avril 1840).
dait la route s'allonger devant lui et se fondre dans Tair la fumée de sa pipe. Les vacances passaient en promenades au château Gaillard, à la roche à rilermite, et dans les bois de Cléry (1). L'après-midi, si la chaleur était trop forte, ils s'étendaient au fond d'un canot et, contemplant le ciel, se laissaient aller au courant du fleuve (2). Les journées s'écoulaient de même à Déville, propriété du D'^ Flaubert (3), quand ils s'y trouvaient réunis : « Je les revois, écrit Gustave, j'entends encore nos paroles dans les feuilles, couchés sur le ventre, la pipe au bec, la sueur sur le front, nous regardant en souriant d'un bon rire du cœur qui n'éclate pas, mais qui s'épanouit sur le visage » (4).
On devine aisément l'effet d'une intimité aussi complète, Flaubert y puisait un élément bienfaisant de distraction, et, pour ainsi dire, un puissant réconfort moral. L'enthousiasme facile de Chevalier le détournait un peu de la mélancolie ; leurs imaginations s'exaltaient l'une l'autre, et peuplaient de fictions poétiques, d'images riantes, une réalité où Gustave était trop disposé à ne voir déjà que laideurs et platitudes. Livré h luimême, abandonné à ses réflexions, il ne tardait pas à se sentir envahi par une grande tristesse. La vie, nous le verrons bientôt, lui pesait parfois comme un fardeau : mais la présence de son ami dissipait l'amertume de ses pensées, chassait les papillons noirs, ramenait le rire sur son visage.
« Tu me rendras la vie si tu viens me voir, écrivait-il à treize ans, car je voudrais encore composer avec l'ami Ernest; je voudrais le voir à mes côtés, l'entendre, lui parler. Ne crois pas que j'exagère, non du tout, je ne dis que la stricte vérité. Et je suis dégoûté de la vie si tu ne viens pas » (5).
Plus encore que par des conseils et par des encouragements, Chevalier le soutenait par sa propre gaieté. On combat difficile-
(1) Corresp., I, 84 (13 mai 184o) et Lettre inédite, 7 juin 1844.
(2) Lettre inédite, 11 mars 1843.
(3) Près de Roueo. La propriété de Croisset ne fut achetée qu'eu 1845. (41 Corresp., I, 22 (20 janvier 1 839],
(5) Corresp., I, 8 (26 août 1834).
ment les tendances naturelles d'un caractère ; elles ne se raisonnent guère; mais l'exemple, l'entraînement, sont des réactifs puissants. Flaubert, qui avait l'instinctif besoin de compliquer toutes choses et gâtait volontiers-son bonheur présent par des regrets du passé ou des prévisions d'avenir, sentait bien que l'insouciance d'Ernest était pour lui le remède le plus efficace :
« Au lieu de perdre deux feuilles de papier à me moraliser, lui disait-il, raconte-moi plutôt des blagues, de bonnes facéties, car après tout c'est la meilleure chose, la plus simple, la plus douce. Ah! si ma vie pouvait aussi être douce et simple, si mes ans pouvaient tomber doucement, comme les plumes de la colombe qui s'envolent dans les vents et sans être brisées, doucement, doucement!... » (1).
Quand il lui réclame des lettres, il prend soin de déclarer qu'il ne tient pas à recevoir des excuses, suivies de longues dissertations philosophiques. « Ce que je veux, dit-il, c'est un volume que tu rempliras de toute ta verve, de ton humour; laisse aller ta plume, casse-lui le bec, et envoie un gros paquet à ton vieux » (2).
On peut d'ailleurs observer que le découragement de Flaubert, (( sa tristesse ennuyée » (pour employer les mots de Chateaubriand), atteignit son état aigu vers 1839, précisément à l'époque où Chevalier partit à Paris faire son droit, et oij leurs relations commencèrent à se ralentir (3). C'est mieux qu'une simple coïncidence. Nous verrons cependant que des événements d'un caractère intime survinrent alors dans la vie de Flaubert, et expliquent en partie cette crise de désespoir : mais leur importance s'augmenta certainement de ce fait que Chevalier n'était plus là pour y faire contre-poids.
Cette première séparation marque du reste une étape dans l'histoire de leurs relations : ils comprirent que quelque chose
(1) Lettre inédite, 19 décembre 1839.
(2) Lettre inédite, 14 mars 1840.
(3) Il habitait rue de Tournon, et c'est chez lui que Flaubert alla demeurer d'abord pendant les séjours qu'il fit à Paris en 1840-1841.
venait de disparaître sans retour, et dès ce moment, les souvenirs de leur enfance apparurent comme les vestiges d'un temps joyeux qu'ils ne retrouveraient jamais. « J'ai repensé, écrit alors Flaubert, à nos bonnes promenades, à tant de pipes fumées amicalement, à tant de douces causeries, de blagues, de folies, de vérité, d'interminables fusées de joie rabelaisienne, à tout notre passé. Cela vous fait sourire comme si l'on revoyait ses babits de petit enfant (1). »
— (( Ah! cher ami, lisons-nous ailleurs, la maison n'est plus gaie comme par le passé. On y blaguait pourtant bien à ce vieil Hôtel-Dieu, il s'y passait de bons jeudis autrefois.
« Tant que tu vivras, j'en suis sûr, tu te les rappelleras avec douceur (2). »
De 1840 à 1845, ils se revirent tantôt à Paris, tantôt aux Andelys, et chaque fois ils s'apportèrent Tun à l'autre comme un ]*enouveau de jeunesse. Il arriva même par un contraste amusant que Chevalier, devenant avec l'âge plus grave et plus réfléchi, Gustave dut à son tour s'élever contre cette tendance nouvelle, s'efîorçant de le rappeler aux plaisanteries d'autrefois (3). Puis en 1845 (4) Chevalier fut nommé à Calvi substitut du procureur
(1) Lettre inédite, 14 mars 1840.
(2) Lettre inédite, 13 août 1845.
(3) Ibid., 25 novembre 1841.
(4) Après avoir passé sa thèse de Doctorat en juillet 1844, Chevalier revint d'abord aux Andelys, où il se fit inscrire au barreau (23 novembre 1844). Flaubert lui écrit en juillet 1844 : « Bravo, jeune homme, bravo, très bien, fort satisfait, extrêmemeot content, enchanté, recevez mes félicitations, agréez mes compliments, daignez recevoir mes hommages! Ah! Monsieur, tournez-vous donc je vous prie, — je n'en ferai rien — pardonnez-moi — après vous — s'il vous plaît... Enfoucée lÉcole de Droit ! Ah mon vieux, que tu es heureux, comme tu as du dîner de bon appétit le soir de ta thèse, comme tu devais bien respirer. Adieu donc à Duranton, bonsoir à Valette, bonne nuit à Oudot, serviteur très humble à Dulaurroy. Heureux gredin, va!... etc. » (Inédite) ; et le 13 novembre 1844 : « Qu'est-ce que tu deviens, profond jurisconsulte? Te livres-tu à l'étude des lois ou au culottage des pipes? Es-tu bientôt nommé Garde des Sceaux ou substitut du Procureur du Roi? Quand te verra-t-on tonner contre l'immoralité de la littérature moderne et hurler après ces bons et pacifiques républicains? Quand te vends-tu au Gouvernement moyennant une place de 1.500 fr. par an? Que faistu enfin dans ton bocal des Andelys? Conte-nous çà un peu et dis-moi surtout ci tu vas en Corse ou ailleurs. » {Inédite). Dès lors commença pour Chevalier une
du Roi. L'éloignement, peu h peu, espaça leurs rencontres, atténuant d'autant leur amitié (1); ils se revirent encore plusieurs
brillante carrière judiciaire qui se termina à Angers en 1867. Il était procureur impérial et député de Maine-et-Loire. 11 mourut en décembre 1887.
(1) Je ne puis abandonner Chevalier sans signaler le fait suivant : dès que celuici fut devenu un fonctionnaire, occupant une situation officielle et classée, Flaubert l'a considéré comme perdu pour lui, et sa grande affection s'est alors brusquement refroidie. Les circonstances y ont certainement contribué, mais en en dehors d'elles les sentiments de Flaubert se sont modifiés d'eux-mêmes. En adoptant une carrière étrangère à l'Art, en se mettant au nombre des hommes directement utiles à la Société, Chevalier lui parut déserter la bonne voie, mentir aux résolutions de leur enfance, et passer aux rang des bourgeois. Il n'admettait pas semblables défections, et son intransigeance à cet égard est complète. Elle apparaît clairement dans une lettre à propos de la nomination de Chevalier en Corse [Corresp., I, 62 ; 15 juin 1845) : « Te voilà donc devenu homme posé, établi, piété {sic), investi de fonctions honorables et chargé de défendre la morale publique. Regarde-toi immédiatement dans ta glace, et dis-moi si tu n'as pas une grande envie de rire. Tant pis pour toi si tu ne l'as pas, cela prouverait que tu es déjà si encrassé dans ton métier que tu en serais devenu stupide. Exerce-le de ton mieux, ce brave métier, mais ne le prends pas ap sérieux. » De même dans un billet à sa mère, au moment du mariage de Chevalier (Corresp., Il, 20; 15 décembre 1850) : « Ce brave Ernest, le voilà donc marié, établi et toujours magistrat par dessus le marché. Quelle balle de bourgeois et de Monsieur. Commeil va bien plus que jamais défendre l'ordre, la famille et la propriété. Il a du reste suivi la marche normale. Lui aussi il a été artiste, il portait un couteau poignard et rêvait des plans de drame; puis ça été un étudiant folâtre du quartier latin... puis il a été reçu docteur. Là, le comique du sérieux a commencé pour faire suite au sérieux du comique qui avait précédé. Il est devenu grave, s'est caché pour faire de minces fredaines, s'est acheté définitivement une montre et a renoncé à l'imagination (textuel). Comme la séparation a dû être pénible ! C'est atroce quand j'y pense. Maintenant, je suis sûr qu'il tonne làbas contre les doctrines socialistes. Il parle de Védifice^ de la base, du timon, de l'hydre de l'anarchie. Magistrat il est réactionnaire, marié il sera cocu, et passant ainsi sa vie entre sa femme, ses enfants et les turpitudes de son métier, voilà un gaillard qui aura accompli en lui toutes les conditions de l'humanité; bref parlons d'autre chose ».
Ces lignes ne sont pas à l'honneur de Flaubert, mais elles révèlent un trait persistant de son caractère. Nous retrouverons à propos de Maxime Du Camp les mêmes preuves de partialité farouche. Toutes ses amitiées étant fondées sur une étroite communauté littéraire et artistique, il n'a jamais admis qu'on pût dans la vie avoir d'autres idées où d'autres occupations que celles auxquelles il se consacrait lui-môme.
D'ailleurs sa mauvaise humeur, qui se traduisait par boutades ironiques et mordantes, durait peu, et n'altérait pas bien profondément la sincérité de son affection. En réalité, il sentait Chevalier plus loin qu'autrefois de son cœur, mais il ne lui en voulait pas au point de lui retirer toute sympathie : « Quoi qu'il advienne par la suite, lui écrivait-il à la même époque {Corresp., II, 50; 9 avril 1851), souviens-toi, cher vieux, que tu as là-bas, au bord de l'eau, entre la côte et la rivière, une oreille toujours ouverte pour les confidences, une main amie qui ne te failli-
fois dans la suite, et toujours avec une sincère émotion. Voici une lettre inédite, du 12 août 1846, écrite par Flaubert après la mort de son père et de sa sœur. Les tristes circonstances où il se trouvait alors prêtaient à une évocation douloureuse des jours disparus : la mélancolie de tous ces souvenirs lointains montre bien que son affection restait, malgré l'absence et les années, aussi vivace et aussi profonde.
Groisset, 12 août 1846.
Je n'entends pas plus parler de loi que si ta étais mort.
C'est mal, c'est mal, vieux, à toi, de ne pas le faire, à moi, de ne pas te le rappeler plus souvent. Combien nous sommes de temps sans nous écrire; ce n'est pas pourtant la quantité d'amis qui m'entourent qui peut me faire oublier les anciens, car je suis seul ; tu es donc bien occupé à tes rtquisitoires que tu ne peux trouver une minute pour envoyer une page de souvenir à ton pauvre vieux. Ici tout s'en va et me quitte, jusqu'à mon domestique qui probablement me trouve trop ennuyeux et désire une société plus facétieuse.
Alfred est marié, comme tu sais, il est en Italie avec sa femme; à son retour il habitera Paris. Sa sœur se marie avec le frère de sa femme. Le mariage pleut, le temps est à Forage, il fait jaune; moi, je reste tel que tu m'as connu, sédentaire et calme dans ma vie bornée, assis dans mon fauteuil et la pipe au bec. Je travaille, je lis, je fais un peu de grec, je rumine du Virgile ou de l'Horace et je me vautre sur un divan de maroquin vert que j'ai fait confectionner récemment ; destiné à me mariner sur place, j'ai fait confectionner mon bocal à ma guise et j'y vis comme une huître rêveuse. Comme nous sommes séparés, cher Ernest, où est le temps d'autrefois, où sont nos bons jeudis désirés toute la semaine? Te rappelles-tu notre pauvre théâtre, et celle qui jouait avec nous (1)... et puis quand tu es venu au collège, nos excursions le soir à 4 heures chez cet estimable Beaufour, nos promenades sur les côtes voisines, la femme au goitre, l'engueulade de Duguernay,.. qu'il faisait chaud et beau dans ce temps-là. Chose
rait pas, et un dévouement qui pour être vieux, n^a pas vieilli. Si l'écorce parfois t'a pu sembler plus râpeuse que par le passée c'est que j'ai subi de petites scènes d'intérieur (je parle de l'âme) qui ont dû me cristalliser un peu les manières. II faut faire comme à Herculanum, déblayer la lave, et tu retrouveras les peintures encore fraîches ».
(1) Sa sœur Caroline, morte d'uue fièvre puerpérale en mars 1846. Son père, le D' Flaubert, était mort lui-même au mois de janvier de la même année. Voir 2e partie, chap. m.
triste, en être déjà à vivre dans le souvenir, à peine à moitié du chemin, se retournant pour contempler la route parcourue, et regretter déjà tout ce qui n'est passé que d'hier. Un beau jour tu es parti à Paris, moi je suis resté, et puis te voilà en Corse, à trois cents lieues de moi, au delà de la France et de la mer, nous voyant une fois l'an et à peine. Quand viens-tu ici, quand te rétro uverai-je? Écris-moi toujours, ma pauvre mère aura bien du plaisir à te voir, elle parle souvent de toi, elle y pense encore plus;
Adieu, mon vieil ami, je t*embrasse, ne m'oublie pas, aime toujours ton vieux.
On peut clore en 1847 Thistoire de leur intimité proprement dite. A partir de ce moment les rencontres et les lettres deviennent de plus en plus rares, et les lignes qui précèdent pourraient servir de conclusion, puisque nous nous sommes attachés surtout à mettre en lumière les sentiments affectueux qui sont le trait caractéristique de leurs relations. C'est à ce point de vue, en effet, qu'elles nous intéressent et méritent d'être prises en considération. Chevalier a eu son action importante sur la psychologie de Flaubert. Par son entrain, sa verve facile, son enthousiasme prompt, ses élans d'imagination, il sut faire diversion à l'ennui qui accablait déjà celui-ci, et se mettre à l'unisson de ses rêveries. Il encouragea aussi ses ambitions, qu'il partageait, loin de les trouver comme d'autres ridicules. Son rôle reste avant tout celui d'un camarade dévoué et sincère, d'un confident précieux. Et si l'on songe que la souffrance morale de Flaubert vint beaucoup de son isolement, on concevra tout le profit qu'il put retirer d'une telle amitié. En lui donnant l'occasion d'épancher ses tristesses et ses joies, de discuter ses idées. Chevalier accrut sa sensibilité et favorisa son penchant à la réflexion. D'une façon générale, son esprit se développa à ce commerce en même temps que son cœur y trouvait le repos et l'apaisement de la plus entière confiance.
Quant au reste, il est difficile de préciser son influence. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle ne fut jamais aussi féconde que celle de Le Poittevin : au point de vue de leurs qualités intellectuelles et de leur valeur artistique, en effet, la
comparaison est entre eux deux impossible; Fauteur de Bciial garde de beaucoup le premier rang. Chevalier était-il vraiment capable de favoriser la vocation de Flaubert, et Téclosion de son talent. Nous avons vu les faits. Il est certain que la littérature tient une place prépondérante dans leur amitié. Mais le manque de renseignements ne permet pas de dire en quel sens il jugeait les tentatives dramatiques ou poétiques de son ami, s'il se bornait (comme il est bien possible) à les admirer naïvement sans discussion, oii s'il les critiquait de façon à en modifier le style, la composition ou la portée.
Le seul point incontestable, c'est qu'il les encourageait et que, très curieux lui-même, intelligent, lisant beaucoup, il était à même de les suivre et de les apprécier. Avait-il en art quelques idées originales ? Écrivait-il? Nous l'ignorons. Était-il un Imaginatif ou un observateur? Cette question, en l'absence de documents explicites, demeure sans autre réponse que celle tirée d'inductions toujours fragiles. Il faut s'en tenir aux résultats acquis. Chevalier contribua sans doute par son exemple à confirmer chez Flaubert le goût des occupations littéraires, et par sa culture, et par sa collaboration, dût agir sur la formation de sa conception d'art ; mais il n'est pas possible de dire avec certitude en quel sens cette action s'est manifestée.