‹ Flaubert, sa vie, son caractère, et ses idées avant 1857Chapitre 7 sur 28 · UN PREMIER AMOUR DE FLAUBERT LES MÉMOIRES D'UN FOU · texte numérisé non relu

UN PREMIER AMOUR DE FLAUBERT LES MÉMOIRES D'UN FOU

Les Mémoires d'un fou, parus pour la première fois dans la Revue Blanche en 1900-1901 (1), furent écrits en 1838 par Flaubert, alors âgé de dix-sept ans. Cette date que nous préciserons bientôt plus complètement est indiquée d'abord par une dédicace du 4 janvier 1839 où Fauteur offre son manuscrit à Alfred Le Poittevin en cadeau de nouvel an (2). Les faits relatés s'étant déroulés pendant les années 1836- 1837, ainsi que nous Fexpliquons dans le texte, la .composition du roman ne peut évidemment trouver place que dans la période intermédiaire.

Mais un doute surgit à Fesprit quand on lit les Mémoires : avonsnous bien l'œuvre originale, dans sa forme primitive, ou ne doit-on pas penser que Flaubert, au cours de sa vie, l'a retouchée» modifiée et complétée, de telle sorte que nous ne pourrions la classer parmi les œuvres de jeunesse. En effet, les idées exprimées supposent, on le verra dans un autre chapitre, une maturité d'esprit tout à fait remarquable chez un collégien de seconde ou de rhétorique. L'auteur en quelques endroits se présente lui-même comme un vieillard et semble évoquer les souvenirs d'un passé déjà lointain :

« Elles sont déjà vieilles^ ces ruines, écrit-il ; en marchant dans la vie Fhorizon s'est écarté par derrière et que de choses depuis lors ?(3). — Je suis resté, dit-il encore, bien des jours, bien des ans, assis à ne penser à rien ou à tout, abîmé dans Finfini (4). »

{l)No» des 15 décembre 1900, l^r janvier, 15 janvier, l^r février 1901. Ils furent réimprimés en volume chez Floury en 1901 (grand in-8«, 163 pages. Laval, imp. Barnéoud, tirage à 100 exemplaires dont 50 dans le commerce).

Le manuscrit des Mémoires d'un fou est la propriété de M. Pierre Dauze, direcde la Revue Biblio-lconographique, qui a eu l'extrême obligeance de me le communiquer. Je le prie de recevoir ici l'expression de mes plus vifs remerciements.

(2) Cette dédicace, signée Gustave Flaubert, n'a pas été imprimée avec le roman ; elle est écrite sur une feuille séparée eu tête du manuscrit. Celle qui figure dans le premier numéro de la Revue Blanche n'est pas datée.

(3) Chap. X.

(4) Chap. vni.

Il parle de ses quinze ans, comme un homme le ferait à l'approche de la Irentaine, avec un peu de pitié et d'ironie (1), et laisse deviner que ses sentiments se sont depuis lors complètement transformés. « Enfant, j'aimais ce qui se voit, adolescent ce qui se sent, homme je naime plus rien (2). — Les œuvres d'un homme ennuyé peuvent-elles amuser le public », etc.. (3) c Je m'arrête ici, car la moquerie du vieiUard ne doit pas ternir la virginité des sentiments du jeune homme. Je me serais indigné autant que vous, lecteur, si on m'eût alors tenu un langage aussi cruel (4). »

Enfin Flaubert semble laisser entendre qu'il a souvent voyagé (5), au lieu qu'en 1838, sauf pour aller aux Andelys, à Trouville ou à Nogent, il n'a jamais quitté sa ville natale. Le plan des Mémoires est si confus qu'on est tenté d'y voir un assemblage de chapitres indépendants et groupés par les liens artificiels d'une intrigue assez lâche, rattachés après coup sans transition ni méthode (6).

(1) Chap. XV.

(2) Chap. II.

(3) Chap. IX.

(4) Chap. X. — Immédiatement après ce passage oq lit : « Je croyais qa'uDe femme était un auge : oh! que Molière a eu raison de la comparer à un potage »! Cette allusion aux Femmes savantes se retrouve dans les mêmes termes à la lin d'une Lettre inédile à Chevalier : « 0 que Molière a eu raison de comparer la femme à un potage, mon cher Ernest. Bien des gens désirent en manger, ils s'y

brûlent la g et d'autres viennent après ». Or cette lettre est du 11 octobre 1838.

II est tout naturel de supposer que le passage des Mémoires est à peu près du même jour que là lettre. Flaubert, hanté par cette comparaison, l'a reproduite dans l'un et dans lautre. Le fait est fréquent; la Correspondance v[i^m& en fournit des exemples. Deux ou trois lettres écrites certainemeut à des intervalles très rapprochés contiennent les mêmes idées et les mêmes expressions. Ainsi : Corresp., III, 71 et 77 : « l'hypocrisie sociale > (voir encore cette phrase répétée dans une lettre publiée dans V Intermédiaire, 30 septembre 1894); à Louis Bouilhet {Corresp.y 111, 317) et à J. Duplan (357); à Maupassant (IV, 312), à M^e Régnier (IV, 324) et à Edmond de Concourt {IV, 325). Je suis pour ma part très porté à voir dans ce rapprochement mieux qu'une simple coïncidence. La répétition des mêmes idées, sous une forme identique, implique le même état d'esprit, les mêmes préoccupations revenant à la pensée : par suite la proximité des dates est probable. Le chap. x des Mémoires d'un fou à donc été écrit très vraisemblablement en octobre 1838. Et en tous cas, on voit par la lettre à Chevalier que Flaubert n'avait pas attendu d'<Hre un vieillard pour se moquer des sentiments delà jeunesse, et porter sur les femmes le jugement de Chrysale.

(5) Chap. XII.

(6) Ainsi les chap. xv à xxi coupent la suite logique du récit qui est l'histoire de Maria (chap. x à xv-xxi à xxin). Le chap. xv forme lui-même un tout : c'est l'histoire de Flaubert et de sa petite amie Gertrude Collier; il est certainement antérieur au reste de l'ouvrage : « Le fragment qu'on va lire, dit Flaubert, avait été composé en partie avant que j'eusse eu4Hdée de faire les Mémoires d'un fou; comme il devait être isolé je l'avais mis dans le cadre qui suit. » De fait il se rat-

Ajoutons que l'examen du manuscrit, presque sans ratures, peu! faire croire à une refonte des Mémoires, opérée par Flaubert sur les bases du récit primitif à une époque indéterminée, mais postérieure à 1838 ou 1839. L'écriture est courante et soutenue de la première à la dernière page.

Cette dernière objection tombe d'elle-même si l'on compare le manuscrit des Mémoires à ceux des autres œuvres de la jeunesse de Flaubert. Mme Franklin-Grout nous apprend en effet qu'à cette époque son oncle raturait peu et semble avoir écrit souvent au courant de la plume (1).

On peut répondre encore que les Mémoires n'étaient pas destinés à la publication. Flaubert les écrivit probablement sur les instances de A. Le Poittevin qui l'engageait à raconter sa vie (« c'est un serment que j'ai fait de tout dire », chap» xv) et dans l'intention de confier au plus cher de ses amis le secret de ses pensées et de son cœur. Cette manière de confession générale devait n'avoir qu'un lecteur. Or Flaubert voulut profiter du l®*" janvier 1839 pour en faire l'hommage à Le Poittevin. Rien n'empêche de supposer qu'après avoir écrit un brouillon aussi surchargé de corrections que peuvent Têtre ceux de Madame Bovary ou de Salammbô (2) il ait pris la peine d'en faire lui-même ensuite une copie nette et mieux présentable.

D'ailleurs, il est certain que le manuscrit remisa Le Poittevin n'a pas été repris par Flaubert depuis cette datede janvier 1839, qu'ainsi l'auteur n'a pu y apporter aucune modification. Conservé par M. Louis Le Poittevin, fils d'Alfred, il est sorti de ses mains pour passer directement dans celles de son propriétaire actuel (3). C'est donc bien la version originale des Mémoires qui a paru dans la Itevue Blanche^ et, copie ou brouillon, le manuscrit n'a subi depuis 1839 aucune relouche.

tache très mal aux autres. Les chap. xix à xxi contiennent une longue suite de réflexions philosophiques qui seraient mieux à leur place à la suite du chap. x. Quant au chap. xvi,il a traita un événement de la biographie iatime de Flaubert (8H première expérience de l'amour charnel) et vient comme une digression au milieu du récit. Cependant le fait auquel il se rapporte n'ayant rien de commun avec une autre anecdote racontée par les Goncourt [Journal, I, 313) et qui d'après eux serait de 1840, il n'y a pas lieu de croire que ce chapitre soit postérieur au reste de l'ouvrage, bien qu'il n'ait avec le reste aucun lien.

(1) Cf. l'article de M"»»» Franklin-Grout dans le Journal de Rouen du 28 avril

(2) Et quoique la lecture des Mémoires laisse généralement l'impression d'une œuvre facilement et rapidement écrite; l'auteur était plein des idées et des sentiments qu'il expose.

(3) M. Louis le Poittevin m'a certifié qu'à sa cjnnaissance Flaubert n'avait jamais revu chez lui ce mauuscrit des Mémoires et n'en avait jamais parlé.

Que l'auteur âe Soit donné pour plus âgé qu'il n'était réellement, c'est un artifice commode et souvent employé fl), et Ton doit s'attacher d'autant moins aux objections de ce genre qu'en d'autres passages des Mémoires, au contraire, il ne dissimule pas sa jeunesse : « Ai-je vécu, écrit-il? je suis jeune, fui le visage sans ride et le cœur sans passion (2). A peine ai-je vu la vie qu'il y a un immense dégoût dans mon âme. Si jeune et lassé de tout ! quand il y en a qui sont vieux et encore pleins d'enthousiasme (3). Où vais-je? que serais-je? je voudrais être vieux^ avoir les cheveux blancs » (4), etc..

Le ton du chapitre ii en particulier ne laisse pas d'illusions sur l'âge de celui qui l'a composé. Encore que Flaubert prenne soin de reculer ses souvenirs dans le passé et de rappeler sa jeunesse comme un temps déjà lointain, on sent très bien qu'il en est au début de Texistence. Et son découragement n'est explicable qu'en raison des rêves et des ambitions de l'enfance (5).

La valeur philosophique des idées exprimées n'est pas un meilleur argument en faveur de sa maturité d'esprit; car elles se retrouvent dans les lettres de la même époque et dans des fragments {Smarh, La Danse des Morts, Rabelais, etc.) composés certainement vers 1838 et 1839. Nous aurons dans le chapitre suivant à citer ceux-ci en commentaire des Mémoires.

J'expliquerais volontiers l'attitude prise par Flaubert, d'homme instruit par l'expérience douloureuse de la vie, en disant qu'il venait en effet de traverser une crise marquant une étape dans son existence et qu'il se donnait l'illusion d'en être sorti vieilli ; quelques mois avaient suffi pour modifier ses sentiments; il oubliait la brièveté du temps et considérait seulement la valeur de la transformation accomplie.

En résumé, rien ne permet de croire que les Mémoires, tels que nous les avons, ne soient pas une œuvre écrite à dix-sept ans. Tout au

(1) Par Victor Hugo par exemple, dans ses articles du Conservateur littéraire de 1819. (cf. Souriau, Préface de Crommll, p. 46-47J.

(2) Ghap. 11.

(3) Chap. vin.

(4) Ghap. xxiî.

(5) Il n'y a cependant aucun argument à tirer de cette phrase '. « Si je vous disais que j'ai aimé une autre femme, je mentirais comme une infâme ». Flaubert aurait pu très bien la laisser subsister dans son roman sans avoir à s'accuser de mensonge, même après sa liaison avec Louise Golet (1846-1854), car les sentiments qu'il éprouva pour cette dernière ne sont, on le verra, comparables en rien à ceux que le souvenir de Maria évoquait en lui. L'objection tirée de cette hypothèse qu'il aurait sans doute retranché les deux lignes précitées de son manuscrit s'il l'avait retouché au cours de sa vie, n'a donc aucune valeur.

contraire contribue à préciser la date de leur composition. Ils furent écrits dans leur plus grande partie au moins (1) en 1838, et très vraisemblablement dans les derniers mois de cette année, entre le retour à Trouville signalé chap. xxi qui doit avoir eu lieu aux vacances, et le 4 janvier 1839 (dédicace à Le Poittevin).

II reste, pour terminer Fétude des circonstances qui ont pu influer sur le caractère de Flaubert, à signaler un ensemble de faits généralement peu connus, et dont cependant la répercussion a été considérable sur toute sa vie. Nous voulons parler de la passion malheureuse qu'il éprouva pour une jeune femme rencontrée par hasard, en voyage; une de ses premières œuvres, les Mémoires d'un fou, composés en 1838, contiennent les détails très précis de l'aventure.

A quelle époque eut-elle lieu? C'est un point à élucider tout d'abord.

« Vous dire Tannée précise me serait impossible, écrit Flaubert. Mais alors j'étais fort jeune. J'avais je crois quinze ans. Nous allâmes cette année au bains de mer de xxxxxxx, village de Picardie (2). »

En dépit de cette désignation géographique, c'est de Trouville qu'il s'agit. Le D'^ Flaubert possédait dans cette commune des biens assez considérables (3) et s'y rendait chaque été pen-

(1) Quaut au chap. xv, toutefois, cette date est probablement inexacte. En effet le chapitre fait alla sien aux débuts de son amitié' pour Gertrude Collier, amie de Caroline Flaubert. Il précise en ces termes l'époque de leur première rencontre : « Je me rappelle que c'était un jeudi, vers le mois de novembre, il y a deux ans. J'étais je crois en cinquième». Or, il suivit la classe de cinquième en 1834-1835 et il était alors dans sa quatorzième année. Gertrude Collier avait douze ans à peine {Mémoires d'un fou, chap. xv). Cette date combinée avec un autre passage des Mémoires cité plus haut permet d'établir q ue le chap. xv où est racontée l'anedocte a été écrit vers 1837.

(2) Chap. X.

(3) Cf. M. Du Camp, Souv. lUt., II, 337 et suivantes. Plus exactement, c'est dan* la commune de Deauville qu'étaient situés les biens du D' Flaubert (plan cadastral, section A, no 23 à 26, 86 à 97, folios 14, 30 et 31 de la matrice ; lieux dits la ferme de Deauville). lis comprenaient des terres, des bâtiments d'exploitation agricole (écurie, bergerie, pressoir) mais je ne vois pas qu'il y ait eu de maison d'habitation. Flaubert indiquant, dans sa Correspondance ^ Trouville comme l'en-

dant les vacances, avec sa famille. iM. Du Camp d'ailleurs est très affirmatif sur ce point, et l'on peut en croire son témoignage.

Quant à la date, le même Du Camp la fixe en 1838. Si cette indication était exacte Flaubert aurait eu dix-sept ans et non quinze. Les Concourt (1) rapportent, comme le tenant de luimôme, qu'il était alors au collège en quatrième. Or on sait de source certaine (2) qu'il suivit cette classe en 1835-1836, soit entre quatorze et quinze ans. Ceci est d'accord avec la phrase précitée des Mémoires. Faisant allusion aux mêmes événements, Flaubert dit dans sa Coi-respondance « qu'il avait quatorze ans, qu'il avait à peine quinze ans » (3). Par suite tout porte à croire que M. Du Camp se trompe et que la rencontre eut lieu au mois d'août ou de septembre 1836. Flaubert se trouvait bien à Trouville, car il écrit de là une lettre à Chevalier (4), le 21 août 1836. J'estime que le mieux est en somme de suivre ici les Mémoires plutôt que les Souvenirs littéraires.

Donc pendant l'été de 1836, comme il se promenait un jour le long du rivage, il vit, abandonnée sur le sable, « une pelisse rouge avec des raies noires ». Le flot montait, allait atteindre le vêtement; il le recula et partit sans y plus penser. Mais apparemment on l'avait vu, car le jour même, au repas de midi, comme tout le monde mangeait dans une salle commune à l'auberge où ses parents étaient logés, il entendit quelqu'un qui lui disait :

droit où il se rendait chaque année, je conserve néanmoins cette désignation. Une seule lettre parle de Deauville, c'est celle où il annence à M™^ Maurice Schlesinger que les propriétés de son père lui sont échues en partage après la mort de M™e Flaubert {Corresp., IV, 125 ; 8 octobre 1872) ; mais dans la même lettre il rattache à Trouville ses souvenirs de jeunesse. On peut croire d'ailleurs d'après une phrase des Mémoires (chap. x) que la famille Flaubert avait l'habitude, pendant ces voyages, de descendre à l'hôtel et n*habitait pas la ferme de Deauville. « Tout le monde mangeait dans une salle commune à l'auberge où nous étions logés ». Cette auberge était peut-être à Trouville?

(1) Journal, V, 99.

(2) Par les registres du collège ; voir plus haut page 26, note 1 .

(3) Corresp., I, 114 et 173.

(4) Inédite.

— Monsieur, je vous remercie bien de voire galanterie. Je me retournai, continue Flaubert.

C'était une jeune femme assise avec son mari à la table voisine,

— Quoi donc? lui demandai-je préoccupé.

— D'avoir ramassé mon manteau ; n'est-ce pas vous?

— Oui, madame, repris-je embarrassé.

Elle me regarda.

Je baissai les yeux et rougis. Quel regard en effet, comme elle était belle cette femme : je vois encore sa prunelle ardente, sous un sourcil noir, se fixer sur moi comme un soleil.

Qui était-elle? Nous ne le savons pas. Maxime Du Camp ne dit pas son nom. Dans les Mémoires elle s'appelle simplement Maria. On a pensé à M'"® Marie Schlesinger, femme de Téditeur de musique, qu'en elîet Flaubert connut à Trouville (1), qu'il retrouva plus tard à Paris et à laquelle sont adressées plusieurs lettres de la Correspondance. L'assimilation est très vraisemblable; le témoignage affirmatif de M™'' Commanville ne fait que la renforcer (2). Les Souvenirs littéraires et le roman de Flaubert tracent de Maria deux portraits semblables en tous points : (( Elle était grande et brune avec de magnifiques cheveux noirs qui lui tombaient en tresses sur les épaules. Son nez était grec, ses yeux brûlants, ses sourcils hauts et admirablement arqués. Sa peau ardente et comme veloutée avec de l'or; elle était mince et fine; on voyait des veines d'azur ser-

(1) SouD. intimes, p. xvi. Sur Maurice Schlesioger, voir Adolphe Adam, Lettres sur la musique française, 1836 à 1850 (dans la Revue de Paris, l^r août au lef octobre 1903). Schlesinger était directeur du journal La Gazette Musicale où des polémiques violentes s'élevèrent entre Berlioz et Aubert.

(2) Lettres de Flaubert à sa nièce Caroline, p. 214, note i. En fait il y a dans sa façon d'appeler M»» Schlesinger : ma toujours aimée {Corresp., IV, 106), ma vieille amie, ma vieille tendresse [ibid., 125) plus que de la camaraderie, comme un souvenir d'amour. Voici d'ailleurs une phrase qui parait ne laisser aucun doute M Je suis un vieux, lui écrit Flaubert en 1872, l'avenir pour moi n'a plus de rêves, mais les jours d'autrefois se représentent comme baignés dans une vapeur d'or; sur ce fond lumineux où de chers fantômes me tendent les bras, la figure qui se détache le plus splendidement c'est la vôtre, oui la vôtre. Oh! pauvre Trouville » {Corresp., IV, 126). Voir aussi ce qu'écrit Flaubert à Bouilhet à propos du mariage de la fille de M^e Schlesinger, Corresp., III, 53 (9 septembre 1856).

Il est enfin à noter que cette jeune fille, que Flaubert aurait pu connaître très jeune à Trouville, s'appelait Maria, comme l'héroïne des Mémoires d'un fou.

pentep sur sa gorge bnine et pourprée. Joignez à cela un duvet fin qui brunissait la lèvre supérieure, et donnait à sa figure une expression tnàle et énergique à faire pâlir les beautés blondes ))(!). Même physique, mêmes détails extérieurs, tout concorde, jusqu'à la robe de mousseline blanche que portait l'inconnue. Son âge ? une dizaine d'années de plus que Flaubert ; elle était née, affirme Du Camp, en 1810. Son mari? Un «brasseur d'affaires » tenant le milieu entre l'artiste et le commis-voyageur. Ils avaient un enfant, une petite fille.

Dès la première rencontre, Flaubert, de son propre aveu, eut vers elle (( une grande aspiration » (2). Était-ce bien la première fois qu'il aimait? Sa jeunesse paraît rendre invraisemblable une réponse négative; et cependant, on ne peut nier qu'auparavant déjà il ait éprouvé des sentiments voisins de l'amour. S'il fallait en croire les Goncourt (3), l'éveil de sa tendresse se serait manifesté dès sa douzième année; ayant alors assisté près de Rouen à une noce normande (4), il en serait revenu vivement épris d'une fillette avec laquelle on l'avait fait danser au son des violons. L'anecdote est amusante et mérite d'être signalée :

Je voulais, raconte-t-ii, lui donner mon cœur, une expression que j'avais entendue. Dans ce temps-là, il arrivait tous les jours chez mon père des bourriches de gibiers, de poissons, de choses à manger, que lui envoyaient des malades qu'il avait guéris; des bourriches qu'on déposait le matin dans la salle à manger. Et en même temps, comme j'entendais sans cesse parler d'opérations, ainsi que de choses habituelles et ordinaires, je songeais sérieusement à prier mon père de m*ôter le cœur. Et je voyais mon cœur apporté dans une bourriche, par un conducteur de diligence à la plaque, à la casquette garnie de frisures de peluche. Oui, je le voyais, mon cœur, posé sur le buffet de la salle à manger de ma petite femme et, dans le don matériel de mon cœur, il n'y avait ni blessure ni sang.

La Correspondance (5) confirme ce récit : prenons-le pour ce

(!) Mémoires d'un fou^ chap, x; comparez Du Camp., Sowy. litt., II, 337 et 345.

(2) Cité par Du Camp, ibid.

(3) Journal des Goncourt, V, 275.

(4) II s'en est souvenu en écrivant Madame Bovary.

(5) Corresp., III, 391 (1869).

qu'il vaut et n'y attachons pas trop d'importance. « Quand on est enfant, on a lu tant de choses sur l'amour, on trouve ce mot-là si mélodieux, on le rêve tant, on souhaite si fort d'avoir ce sentiment qui vous fait palpiter à la lecture des romans et des drames, qu'à chaque femme qu'on voit on se dit « N'est-ce pas-là (( l'amour? (1) » Cette réflexion, d'une psychologie très fine, Flaubert se l'appliquait à propos d'une autre jeune fille qu'il connut encore vers la même époque ; miss Gertrude Collier (2) était une Anglaise, amie de Caroline Flaubert. Gustave la voyait souvent chez lui quand elle venait jouer avec sa sœur, et bientôt une vive sympathie les avait rapprochés ; leur âge autorisait la plus grande intimité. M™® Collier était repartie en Angleterre après six mois de séjour à Rouen, et ses enfants, demeurés en pension, continuèrent à fréquenter l'Hôtel-Dieu comme s'ils eussent faits partie de la famille Flaubert.

(( Nous allions, racontent les Mémoires, toujours ensemble dans nos promenades, nos vacances, nos congés. Nous étions tous frères et sœurs. Il y avait dans nos rapports de chaque jour tant de grâce et d'effusion et de laisser-aller que cela eût peut-être dégénéré en amour. . . » Mais les circonstances les séparèrent après une année de camaraderie ; de sorte que cette grande passion naissante resta, en fin de compte, quelque chose de doux et d'enfantin qu'aucune idée de possession ne ternissait. « Est-il besoin de dire, ajoute Flaubert, que cela avait été à l'amour ce que le crépuscule est au grand jour, et que le regard de Maria fît évanouir le souvenir de cette pâle enfant ? » (3).

Ainsi, rien que par ces deux souvenirs, il avait déjà Favantgoût des rêveries amoureuses lorsqu'il rencontra Maria. Mais Maria n'était pas une enfant comme Gertrude ou la petite paysanne et ses sentiments prirent bientôt un tour plus énergique (4). Naturellement timide, il la contempla d'abord avec

■i) Mémoires d'un fou, chap. xv.

(2) Plus tard, Mess. Tennant, à qui sont adressées plusieurs lettres de la Correspondance. Il en est question, 1, 39, 41, 43, 51, 61, 64, 69, 75, etc.

(3) Mémoires d'un fou, chap. xv.

(4) « Contrairement à ce qui se passe dans les cœurs printaniers, Tattrait que

« étonnement » et « admiration » . 11 restait « en extase » devant elle, guettant chaque matin l'heure de son bain; il (( la regardait de loin dans l'eau », enviait la vague molle et paisible qui « battait sur ses flancs et couvrait d'écume sa poitrine hatelante » ; il devinait la forme de son corps sous les vêtements mouillés qui la couvraient (1) et ce spectacle troublant était comme une révélation : (( Jamais, dit-il, je n'avais vu de femme nue jusqu'alors » (2). 11 s'enhardit. Un désir de possession physique se fit jour au travers de sa tendresse naïve et caressante, et son amour se traduisit bientôt par un curieux mélange de convoitise voluptueuse et d'adoration presque mystique.

J*étais baigné de sentiments infinis, tendres, j'étais bercé d'images vaporeuses, vagues. J'étais plus grand et plus fier à la fois... A quoi je révais serait fort impossible à dire. Je me sentais nouveau et tout étranger à moi-même; une voix m'était venue dans l'âme. Un rien, un pli de sa robe, un sourire, son pied, le moindre mot insignifiant m'impressionnaient comme des choses surnaturelles et j'avais pour tout un jour à en rêver (3). Un jour je lui vis découvrir sa gorge et présenter le sein à sa petite fille. C'était une gorge grosse et ronde avec une peau brune et des veines d'azur, qu'on voyait sous cette chair ardente. Comme je la dévorais des yeux, comme j'aurais voulu seulement la toucher (4).

Il n'était pas difficile de se lier avec le mari ; aussi nous ne tardons pas à voir Flaubert pénétrer dans l'intimité du ménage.

C'était l'après-midi, il faisait chaud, et le soleil dardait dans la salle malgré les auvents. Nous étions restés, quelques peintres. Maria et son mari, et moi... On causa littérature, sujet inépuisable avec les femmes; j'y pris ma part et je parlai longuement et avec feu. Maria et moi nous étions parfaitement du même sentiment en fait d'art. Je n'ai jamais entendu personne le sentir avec plus de naïveté et avec moins de prétention. Elle avait des mots simples et expressifs

Flaubert éprouvait pour l'inconnue n'avait rien de platonique » (M. Du Camp, II, 338). Nous verrons par le texte des Mémoires que ceci est un peu trop absolu.

(1) Chap. X.

(2) Chap. XI.

(3) Chap. X.

(4) Chap. XI.

qui portaient en relief et surtout avec tant de négligé et de grâce, tant d'abandon, de nonchalance! Vous auriez dit qu'elle chantait (1).

Quelques jours plus tard il fut convié à une promenade en canot : on partit à la nuit tombante. La beauté des décors fit-elle impression sur lui ? Fallait-il ce cadre pittoii^sque pour décupler sa passion. Elle atteignit alors un diapason lyrique qui surprend.

Tout se taisait, raconte-t-il. Maria se mit à parler. Je ne sais ce qu'elle dit, je me laissais enchanter par le son de ses paroles comme je me laissais bercer par la mer. Elle était près de moi, je sentais le contour de son épaule et le contact de sa robe; elle levait son regard vers le ciel, pur, étoile, resplendissant de diamants et se mirant dans les vagues bleues. C'était un ange, à la voir ainsi la tête levée avec ce regard céleste. J'étais navré d'amour, j'écoutais les deux rames se lever en cadence, les flots battre les flancs de la barque, je me laissais toucher par tout cela, j'écoutais la voix de Maria douce et vibrante. Est-ce que je pourrai jamais vous dire toutes les mélodies de sa voix, toutes les grâces de son sourire, toutes les beautés de son regard? Vous dirais-je jamais comme c'était quelque chose à faire mourir d'amour, que cette nuit pleine du parfum de la mer, avec ses vagues transparentes, son sable argenté par la lune, cette onde belle et calme, ce ciel resplendissant, et puis, près de moi, cette femme, toutes les joies de la terre, toutes ses voluptés, ce qu'il y a de plus doux, de plus enivrant. C'était tout le charme d'un rêve avec toutes les jouissances du vrai (2).

Remarquez les derniers mots, ils ont leur valeur, et nous servirons plus tard à définir les causes de la tristesse de Flaubert. Les premiers moments de son bonheur s'écoulèrent en effet comme dans un rêve, où son imagination tenait plus de place que la réalité. Mais on devine aisément qu'une exaltation aussi factice risquait fort de lui ménager un douloureux réveil.

C'est ce qu'indiquent les Mémoires^ aussitôt après le récit de cette promenade. Il reconduisit Maria chez elle sans lui dire un mot, tant il était troublé. Quand elle fut rentrée il contempla longtemps la maison, éclairée des rayons de la lune. Il aperçut

(1) Ghap. XII.

(2) Chap. XIII.

une lumière aux fenêtres. Et soudain une pensée vint Tassaillir, (( pensée de rage et de jalousie » : elle ne dort pas... a Et j'eus, dans Tàme, ajoute-t-il, toutes les tortures d'un damné ))(!). ■ Un enfant de quinze ans, jaloux d'une femme de vingt-six qui n'est point sa maîtresse et qu'il sait mariée, à laquelle il n'a pas fait l'aveu de sa tendresse, et qui ne lui a permis aucun espoir, ce fait ne laisserait pas d'étonner si nous ne connaissions le caractère de Flaubert. Doué d'une imagination excessive, il s'abandonnait depuis plusieurs jours aux charmes d'un songe amoureux, et il avait sans s'en douter poétisé l'idée même de l'amour. Toutes les phrases des romans qu'il avait lus lui revenaient à la mémoire : il retrouvait en lui les sentiments décrits dans les livres ; il s'était peut-être efforcé de les éprouver, pour modeler sa passion sur celle des héros de Byron, de Goethe ou de Chateaubriand, se donner l'illusion qu'il partageait leur état d'âme, et qu'il subissait, comme eux, l'amour sous sa forme la plus complète. En tous cas, entraîné par un instinctif besoin de broder sur la réalité, il avait idéalisé l'image de Maria, fait abstraction des circonstances, négligé à propos d'elle le côté purement physique et brutal de la possession. Son propre désir ne lui représentait guère mieux que des caresses presque filiales : secrètement troublé parla vue de son corps, il ne rêvait cependant que des baisers innocents comme ceux qu'elle donnait à sa fillette (2). La douceur langoureuse de ce tête-à-tête aux étoiles avait accru encore l'immatérialité de sa tendresse : il croyait naïvement son affection partagée; et debout sur la grève, songeant à Maria, comme il repassait dans son esprit les mots qu'elle avait dits, ses gestes, ses attitudes, elle lui était apparue toute embellie par la pureté de cette nuit calme qui les enveloppait. Le souvenir du mari, brusquement, se présenta ; c'était un homme vulgaire et jovial (3). Quel contraste ! il en fut indigné tout d'abord, comme

(1) Chap. XIII.

(2) Chap. XI « Comme j'aurais recueilli un seul de ces baisers jetés comme des perles à profusiou, sur la tête de cette enfant au maillot ».

(3) Chap. xri.

d'une souillure faite à son idole. Puis sa pensée engagée dans cette voie ne s'arrêta plus : des suppositions « hideuses »(1) s'offrirent à lui; Maria ne l'aimait pas, ne l'aimerait jamais; et il restait seul avec l'immensité de la mer devant ses yeux et une autre solitude plus immense dans le cœur.

Elle était là derrière ces murs que je dévorais du regard. Elle était là, belle et nue^ avec toutes les voluptés de la nuit, toutes les grâces de l'amour, toutes les chastetés de l'hymen. Cet homme n'avait qu'à ouvrir les bras, et elle venait sans effort, sans attendre, elle venait à lui et ils s'aimaient, ils s'embrassaient. A lui toutes ses joies, toutes ses délices; à lui mon amour sous ses pieds, à lui celte femme tout entière, sa tête, sa gorge, ses seins, son corps, son âme, ses sourires, ses deux bras qui l'entourent, ses paroles d'amour. A lui tout, à moi rien (2).

Ainsi s'exprime sa jalousie ; elle traduisait, on le voit, une grande désillusion tenant précisément à ce qu'il s'était fait de l'amour, en cette occasion, une idée préconçue; sur la base de ses propres rêveries il avait échafaudé de toutes pièces son roman sentimental ; il avait grandi la silhouette de Maria au point de la dégager de toute réalité, oubliant que son âge seul s'opposait presque forcément à ce qu'il fût payé de retour. Sans connaître un mot du passé de son amie, de son caractère, de ses habitudes, il avait taillé son personnage à la mesure de son idéal : mais un brusque rappel au présent était venu abattre ses chimères. Son désespoir dissimulait une blessure d'amourpropre, sa souffrance une amère déception.

L'aventure n'eut pas de lendemain. Maria quitta Trouville quelques jours plus tard (3) et il ne put même lui dire adieu. Les vacances s'achevèrent, il partit à son tour :

Enfoncé dans la voiture, écrit-il, je reportais mon cœur plus avant dans la route que nous avions parcourue, je me replaçais dans le passé qui ne reviendrait plus, je pensais à la mer, à son rivage, à tout ce que je venais de voir, tout ce que j'avais senti, les paroles

(1) Chap. xiii.

(2) Ibid.

(3) Chap. XIV.

dites, les gestes, les actions, la moindre chose, tout cela papitait et vivait... Tout était passé, comme un rêve.

L'hiver vint, il rentra au collège.

Il revint à Trouville l'année suivante (1), mais nous ne savons pas s'il y revit Maria (2). Deux ans plus tard (3) il rencontra son mari : celui-ci, par un jeu cruel du hasard, était accompagné d'une autre femme.

Pendant quinze jours, Flaubert vécut de souvenirs, le moindre détail évoquant les circonstances de la première entrevue. L'image de Maria le suivait dans ses promenades solitaires, il entendait sa voix dans le murmure du vent et le bruissement des vagues. Sa passion s'était alimentée d'elle-même pendant l'absence et renaissait plus forte : il n'avait pas, dit-il, passé un jour, une nuit, une heure de ces deux années sans songer à elle.

Je me rappelais ces longues et chaudes après-midi d'été où je lui parlais sans qu'elle se doutât que je Taimais et où son regard indifférent entrait comme un rayon d'amour jusqu'au fond de mon cœur. Comment aurait-elle pu en effet voir que je l'aimais, car je ne l'aimais pas alors, et en tout ce que je vous ai dit, j'ai menti; c'était maintenant que je l'aimais, que je la désirais, que seul sur le rivage, dans les bois ou dans les champs, je me la créais là, marchant à côté de moi, me parlant, me regardant. Quand je me couchais sur Therbe, et que je regardais les herbes ployer sous le vent et la vague battre le sable, je pensais à elle et je reconstruisais dans mon cœur toutes les scènes où elle avait agi, parlé.

Ces souvenirs étaient une passion, mais il y trouvait la seule réalité dont il dût jamais se contenter. Lorsque plus tard il revit Maria, elle était si changée qu'il put à peine la reconnaître (4) ;

(1) Lettre inédile à Chevalier, 29 septembre 1837 : « J'ai d'abord été à Trouville, puis à Nogent, et de Nogent me voici l'écrivant sur mon tapis vert »,

(2) il est d'ailleurs à noter que sa Correspondance et ses Lettres inédites ne font aucune allusion explicite à cette aventure d'amour. Nous en sommes réduits sur ce point aux seuls Mémoires, à M. Du Camp et à une note des Goncourt.

(3) Mémoires d'un fou, chap. xx[. Si notre chronologie est exacte, ce serait en juillet ou août 1838, l'année même de la composition des Mémoires.

(4) Ceci ressort d'une lettre, Corresp., 1, 173 (8 octobre 1846). « Je la vois encore quelquefois, mais rarement, et je la contemple avec étonnement ». C'est sur cette phrase qu'on s'est surtout appuyé pour soutenir que Maria n'était autre

et, par un singulier bonheur, il finit par la perdre de vue complètement. Maxime Du Camp, qui a raconté le dernier chapitre de cette histoire (1), nous apprend en effet que la pauvre femme mourut folle, peu de temps après Flaubert lui-même.

Passion de jeune homme, exagérée par une imagination brûlante, fleurie d'illusions, pleine de réminiscences romantiques exprimées dans un style de rhétoricien, celle-ci revêt un air de sincérité tout à fait remarquable, si l'on songe qu'il était à un âge où souvent Ton aime vite en oubliant plus vite encore. Il n'y a pas à mettre en doute la réalité de ses sentiments. Luimême déclare, dans une lettre de 1846, n'avoir eu « qu'un amour véritable » celui de Trouville; à trente-deux ans il y songeait toujours avec émotion (2) et ni les rencontres banales, ni sa liaison avec Louise Golet n'atteignirent, au fond de son cœur, les reliques pures et charmantes de ce passé lointain. On devine par suite quelle répercussion cette aventure dût avoir sur son caractère et son être moral. Les Mémoires d'un fou, écrits sous l'empire de cette désillusion, constituent par là un document capital pour étudier la psychologie de Flaubert.

Mais il faut aller plus loin. Cette grande affection avait poussé en lui des racines si profondes que sa vie entière en garda les traces. L'intrigue d'un de ses romans, celui que G. Sand admirait le plus (3), a été bâtie longtemps après, vers 1870, avec les

que M™e Maurice Schlesioger qu'en effet Flaubert revoyait à Paris à ce moment même.'

(1) Souv. lui., II, 345.

(2) « J'en ai été ravagé » disait-il à Du Camp {Souv. lilL, II, 338). Au mois d'aoru 1874 il écrivait encore à M"^* Marguerite Charpentier, qui était alors à Trouville : « Amusez-vous, humez le bon air de la plage; je me suis promené sur celle-là bien souvent autrefois et je n'aime pas y retourner parce que j'y rencontre trop de soMvemrs » {Le tire inédite communiquée par M. Moreau-Nélatoa). Enfin Je retrouve une allusion très nette à cette passion dans une Lettre inédite à M"* A. Bosquet de 1860 : « J'ai dans ma jeunesse, écrit Flaubert, démesurément aimé — aimé sans retour — profondément. Nuits passées à regarder la lune, projets d'enlèvement et de voyage en Italie, rêves de gloire pour elle, tortures du corps et de l'âme, spasmes à l'odeur d*une épaule et pâleurs subites sous un regard : j*ai connu tout cel t, et très bien connu. Chacun de nous a dans le cœur une chambre royale; je l'ai murée, mais elle n'est pas détruite ».

(3) Voir Correspondance entn G. Sand et Flaubert, p. 184 et suivantes.

souvenirs encore vivants de ses impressions d'enfance (1) : sous le nom de M™*' Arnoux, dans VÉducalion sentimentale , Maria est devenu le symbole de la femme dont Tadoration suffit à remplir toute une existence. Il a prêté à son héroïne les traits, les attitudes, le caractère de l'autre (2). Il a matérialisé en elle son propre idéal et pour la faire attirante et douce, il n'a eu qu'à rechercher dans sa mémoire les qualités qui, chez l'autre, l'avaient séduit jadis. L'ironie dont il accable Frédéric Moreau ne paraît pas toujours de bon aloi : n'avait-il pas, lui-même, rêvé autrefois « d'être beau comme les anges, d'avoir de la gloire, du génie, et de tout déposer à ses pieds, pour qu'elle marche sur tout cela » (3). N'avait-il

(1) Ce fait est signalé par Maxime Da Camp {Souv. titt., 11, 338) — « cette histoire il l'a racontée, c'est VEducalion sen'imentale » — et confirmé par une note des LeUres à sa nièce Caroline,^. 214. Devant des témoignages aussi concordants et aussi catégoriques il n'y a pas à le mettre en doute.

(2) Comparez le portrait de Maria {Mémoires d'un fou, chap. x) avec le portrait de M™« Arnoux {Education sentimentale, l""" partie, chap. i, édition Charpentier, 1891, p. 7 et 8). On peut ajouter que Jacques Arnoux est bien le « brasseur d'atfdires un peu commis- voyageur » qu'il dit être le mari de Maria; que celle-ci comme M^e Arnoux a une petite filie, etc. Il n'est point jusqu'aux circor.8tance8 de la rencontre qui ne présentent quelqu'analogie : Tincident du maateau se retrouve dans VEducation {ibid., p. 8 in fine).

Si l'on admet que Maria ait été M™» Maurice Schlesinger, on peut mettre le journal d'Arnoux, VArt Industriel, en regard de celui que dirigeait Maurice Schlesinger. Les agissements louches de Jacques Arnoux ne sont même pas sans rapports avec le procès célèbre que Schlesinger soutint contre l'éditeur Troupenas au sujet d'un Slabat de Rossini, en 1841. (Voir A. Adam, Lettres sur la musique, n» XLVII et suivants). M. Du Camp {loc. cit.) est très affirmatif en tous cas sur les origines de VEducation sentimentale : « II n'est pas, dit-il, un des acteurs du roman que je ne puisse nommer; je les ai tous côtoyés, depuis la Maréchale jusqu'à la Vatnaz, depuis Frédéric qui n'est autre que Flaubert jusqu'à M™o Arnoux. »

(3) Mémoires d'un fou, chap. xxii. Comparez encore cette phrase des Mémoires, chap. X : o Un rien, un pli de sa robe, un sourire, son pied, le moindre mot insignifiant m'impressionnaient comme des voix surnaturelles et j'avais pour tout un jour à en rêver » — avec celle-ci :

a II se délectait à écouter le sifflement de sa robe de soie quand elle passait auprès des portes ; il humait en cachette la senteur de son mouchoir ; son peigne, ses gants, ses bagues étaient pour lui des choses particulières, importantes comme des œuvres d'art, animées comme des personnes; toutes lui prenaient le cœur et augmentaient sa passion » {Education sentimentale, l^a partie, chap. Vj p. 69).

Quant aux rêves de Frédéric et au caractère romanesque de sa passion, rapprochez Education sentimentale, p. 83-84, des Mémoires, chap. x.

pas, lui aussi, fait le guet sous les fenêtres de Maria, suivi sa trace h Tangle des murs (1), et pleuré presque en voyant le flot effacer ses pas sur le sable? (2) N'avait-il pas comme Frédéric admiré le mari, restant bouche béante à écouter le récit de ses conquêtes (3) ; on croit retrouver Técho de ses regrets et de ses désirs passés dans une phrase de V Éducation : « Ah ! si j'avais été plus jeune, soupirait-elle. — Non, — moi un « peu plus vieux ! » Et ils s'imaginaient une vie exclusivement amoureuse, assez féconde pour remplir les plus vastes solitudes, excédant toutes joies, défiant toutes les misères, où les heures auraient disparu dans un continuel épanchement d'eux-mêmes et qui aurait fait quelque chose de resplendissant et d'élevé, comme la palpitation des étoiles )) (4). C'est pour conserver pure, en-dedans de lui-même, l'image de Maria, que Flaubert a fait ]y|me Arnoux vertueuse, sachant rester sourde quand il le faut (5) ; et en même temps il se ménageait pour ainsi dire une consolation rétrospective en la montrant prête de céder à Frédéric et ne luttant contre l'inclination de son cœur que par devoir, par raison (6).

De tous les personnages de ses romans, M"^® Arnoux est le seul pour lequel il soit visible que l'auteur ait éprouvé de la sympathie; son portrait n'est pas plus achevé que celui d'Emma Bovary; bien au contraire, les contours en sont flous et comme estompés dans le lointain ; mais on le sent dessiné d'une main plus respectueuse, plus émue. C'est qu'en dépit de ses théories d'art, de son principe d'impassibilité absolue, Flaubert y a mis beaucoup de lui-même, sa tendresse, sa pitié, ses illusions, tout un matin de sa jeunesse. A trente ans d'intervalle il a

(1) Mémoires^ chap. x.

(2) Ibid.

(3) Souv. lut., II, 338.

(4) Éducation sentimentale, deuxième partie, chap. vi, p. 331.

(5) Ibid., deuxième partie, chap. m, p. 245.

(6) L'amour timide et silencieux du petit Justin pour Emma Bovary rappelle par certains côtés l'aveature de Trouville. Peut-être Flaubert s'est-il souvenu, à propos de ce personnage, de sa grande et malheureuse passion de jeunesse? Mais ce n'est là qu'une simple hypothèse.

essayé la critique de sa propre sentimentalité, naïve et romanesque, et il ne s'est pas épargné. Mais l'impression première avait été trop forte, il s'est abandonné à la mélancolie des heures disparues ; les cendres qu'il remuait paraissaient éteintes ; mais il s'est trouvé qu'un peu de flamme, par endroits, en a jailli malgré lui.

(( Il faut se dire, écrivait il un jour (1), que les ruines n'ont pas toujours été des ruines et que vous vous êtes chauiTé à ce foyer délabré, où la pluie coule et où la neige tombe. »

(l) Corresp., I, 113 (8 octobre 184G;.

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