LÀ GRISE DE SOUFFRANCE MORALE SUBIE PAR FLAUBERT
Ses causes, ses raaaifestatioas. — Comparaison avec la tristesse des romantiques.
Avec Faventure de Trouville, nous sommes parvenus à la fin de la première période que nous avons délimitée dans la vie de Flaubert (décembre 1839). Tous les éléments capables de déterminer son caractère et ses idées ont été passés en revue : les influences ambiantes aussi bien que les faits de son existence. Reste à en étudier les résultats, c'est-à-dire à décrire ce caractère, d'après ses diverses manifestations.
Si l'on se reporte aux Mémoires d'un fou^ on cojistate que ce roman exprime partout une immense tristesse, un profond découragement. Mais d'autre part sa Correspondance apprend que dès treize et quatorze ans, il considérait la vie comme une plaisanterie bouffonne, dont il se déclarait déjà « totalement dégoûté » (1). Et au cours des années intermédiaires, entre 1834 et 1838, chaque ligne de ses lettres renouvelle des plaintes, des aveux analogues. Quels que soient les documents analysés, l'impression qui s'en dégage est la même. C'est donc que cette souffrance morale a des causes lointaines, en dehors des événements de Trouville qui ont servi de prétexte à la laisser s'épancher, et qu'on ne peut entièrement l'expliquer par eux. Remontons donc en arrière, recherchons les origines de cette tristesse, examinons dans la tournure d'esprit de Flaubert adolescent, dans ses manières de voir, de sentir ou de juger, ce qui a pu la provoquer.
(1) Corresp., 1, 10 (29 août 1834).
Il était, comme on l'a dit, jiéobj.ercaicur (1), en ce sens que très jeune il remarquait les moindres événements, réfléchissait sur leur signification, essayait de se rendre compte des particularités ■ de caractère présentées par les personnes qui l'entouraient. Ce penchant est visible dès le début de sa Correspondance. Encore ne faut-il pas attacher une importance extrême à quelques remarques isolées, par exemple lorsqu'il juge (( betes » les solennités conventionnelles du jour de l'an (2) où la badauderie des Rouennais s'apprétant à recevoir dans leur ville le roi Louis-Philippe (3). Son père, oii les amis de celui-ci, pouvaient formuler en sa présence des opinions semblables, et lui se les assimiler inconsciemment au point de les reproduire dans ses lettres. Mais voici des renseignements plus suggestifs. Dans les comédies qu'il compose à la même époque pour être jouées sur le petit théâtre du billard, il tire parti des travers et des ridicules de ses compatriotes (4). Il note les propos « d'une vieille dame qui vient chez son père et qui conte toujours des bêtises » (5). Fils peu respectueux, il remarque et blâme lirrésolution habituelle du savant docteur dans les circonstances pratiques de la vie de famille (6). Quelques pièces écrites en collaboration avec Chevalier, et dont les titres seuls sont
(1) Faguet, Flaubert, p. 29. Les exemples qu'on lira plus loin démontrent bien en tous cas que « son penchant à se complaire dans la recherche de la bêtise » n'est pas, comme l'a dit M. Dumesnil {op. cit., p. 18), le résultat de sa névrose : il s'est manifesté bien avant 1843.
(2j « Cher ami, tu as raison de dire que le jour de l'an est bête. » {Corrtsp., I, 1 ; 31 décembre 1830).
(3) « Que les hommes sont bêtes, que le peuple est borné... Courir pour un roi, voter 30.000 francs pour les fêtes, faire venir pour 2.500 francs des musiciens de Paris, se donner du mal et pour qui? Pour un roi. Faire queue à la porte du spectacle depuis 3 heures jusqu'à 8 heures 1/2 et pour qui? Pour un roi. Ah! que le monde est bête. » [Corresp., I, 7; 11 septembre 1833.)
(4) Souv. intimes, p. vi. Voir aussi Corresp., I, 5 (3 avril 1832).
(5) Corresp., I, 2(31 décembre 1830).
(6) « Je ne puis te dire le jour où j'aurai le bonheur de te voir parce que papa, comme tu sais, ne sait jamais ce qu'il fera le lendemain. » {Lettre inédite, 23 août 1832.) « Tu sais quel cul de plomb fait mon père; tous les jours je lui disais : Quand irons-nous aux Andelys? C'était toujours pour le samedi prochain. Mais oui je t'en f.. du samedi ou du dimanche, voilà la rentrée qui rarrive et rien n'est décidé. » {Lettre inédite, 28 septembre 1834.)
connus, paraissent correspondre à des sujets d'observation psychologique et morale, et appartenir aux comédies de mœurs plutôt qu'à des œuvres d'imagination : telles sont Le Mari prudenty Le Curieux impertinent (1), L'Antiquaire ignorant {t), U Amant avare {2). Il faut enfm citer cette Leçon d'histoire naturelle sur le commis principal de bureau, écrite en 1837, toute pleine de descriptions comiques relatives au costume, aux habitudes, aux manies de ce « bipède », type dans lequel se devine déjà rébauche d'un Bouvard ou d'un Pécuchet. J'ai reproduit à la fm de mon travail ce curieux article que Flaubert publia dans un petit journal de Rouen, Le Colibri. On verra sans peine, en le lisant, que la plupart des traits de caractère et de £hysionomie ont été notés par lui sur le vif, avec une sûreté de main fort remarquable. C'est un document très intéressant pour l'histoire de sa formation intellectuelle (4).
Voilà donc un ensemble de faits qui indiquent bien, chez ce collégien d'une quinzaine d'années, un certain tour d'esprit critique et ironiste; cette disposition, se développant et s'affîrmant parTa suite, fera de lui l'analyste minutieux des consciences, le créateur de Homais et de M"^^ Bovary.
Est-il juste de penser qu'elle soit innée et comment s'est-elle traduite au cours de sa jeunesse?
(i) Corresp., I, 2 (4 février 1831). Le curieux impertinent est peut-être une imitation, ou une tentative d'imitation de Cervantes, Don Quichotte, l'e partie, chap. XXXIII (traduct. F. de Brotonne, 1846 (Didier frères), i. I, p. 267 à 311).
On voit dans la même lettre qu'il composait aussi des proverbes dramatiques dans le genre de ceux de Marmontel (cf. aussi Corresp., I, 6; 3 avril. 1832).
(2) « J'ai fait aussi plusieurs pièces et entre antres une qui est ÏAntiquaire ignorant qui se moque des antiquaires peu habiles, et une autre qui est Les apprêts pour recevoir te roi, qui est farce. » {Corresp., I, 4; 31 mars 1832.)
(3) « J'ai oublié à te dire que je m'en vais commencer une pièce qui aura pour titre V Amant avare] ce sera un amant avare, mais il ne veut pas faire de cadeau à sa maîtresse et son amie l'attrape. » {Corresp., I, 4; 15 janvier 1832.) Cette comédie fut écrite en collaboration avec Chevalier. Elle se divisait en 7, scènes (A. Mignot, op. cit., p. 2).
(4) A en juger également par les rapides analyses que contient l'article de M™* Franklin-Grout {Journal de Rouen du 28 avril 1906), on pourrait trouver encore des traits d'observation psychologique dans une autre œuvre de jeunesse, écrite en 1837 : Passion et Vertu, et dans le conte Bibliomanie qui est de 1836.
Mais on ne saurait rien préciser, tant que ces fragments resteront inédits.
Une remarque s'impose, d'abord, qui ressort des exemples précédents et en général de la Correspondance : son attention s'applique toujours à rechercher la laideur, la sottise, la plati- tude des événements et des caractères. En même temps, il semble que le résultat de son observation soit toujours identique, et l'amène précisément à découvrir en toutes choses un côté vulgaire, stupide ou bas. L'un est un peu la conséquence de l'autre : ^ mais il aurait du se faire que son attente fût parfois trompée et qu'il ne trouvât pas dans la réalité ce qu'il avait cru d'abord y rencontrer. Or c'est le contraire qui se produit : jamais, observant avec cette idée préconçue, il n'en constate la fausseté. C'est la preuve évidente qu'il n'est pas impartial. Car la réalité peut bien présenter quelque aspect désagréable et prosaïque, mais ce n'est là qu'une de ses faces, et fort heureusement, considérée dans son ensemble, elle est bien différente. Le monde et Texistence ne paraissent uniformément laids et tristes qu'à ceux qui73ëparti pris, se refusent à y voir autre chose. L'enfant dont la raison serait assez développée pour planer avec sang-froid au-dessus de tous les objectifs, y verrait, comme les gens d'expérience, un mélange constant de mal et de bien, de couleurs et de grisailles, ni bon, ni mauvais tout à fait, changeant, variable. Pourquoi Flaubert, né observateur, se tient-il en dehors de ce point de vue moyen? D'où vient qu'il examine les choses et volontairement se les représente toujours sous le même angle?
Notez-le d'ailleurs, il n'a pas absolument tort ; s'il est vrai que la réalité ne soit point uniquement belle ou laide, on peut toujours, faisant abstraction de ses qualités, n'en voir que les défauts, ou inversement. On l'a dit maintes fois, point de beau geste qui ne puisse devenir grimace ; et le bonheur le plus pur, selon le mot de Lucrèce, contient toujours sa part d'amertume. Peut-être faudraitil ajouter que tout est susceptible au moins de deux interprétations différentes dont l'une est la contre-partie de l'autre : et cela reviendrait à penser, comme nous le disions, que tout jugement dépend du point de vue auquel on se place et n'est vrai que pour celui-là seul. Mais ces vérités ne sont point de celles qu'on constate de prime abord : elles ne semblent pas les
conséquences nécessaires d'une première expérience de la vie. Bien plus, les apparences sensibles, auxquelles les enfants ont le privilège de s'arrêter avec confiance, s'opposent le plus souvent à ce que la face intime et cachée des objets, la signification profonde et juste des événements leur soit révélée. Il est par suite d'autant plus surprenant que, tout jeune, Flaubert ait pénétré ce double aspect inhérent à toute réalité extérieure, et n'ait cherché, en observant, qu'à en mettre toujours et partout le contraste en lumière.
Il faut bien l'avouer, nous entrons ici dans le domaine des hypothèses. Car si la Correspondance apprend qu'il fit preuve très tôt d'une certaine faculté d'observation, rien n'explique qu'il l'ait dirigée dans tel sens plutôt que dans tel autre. Une longue pratique da l'existence aurait pu l'y amener : mais ce n'est point le cas à l'époque où nous sommes.
Toutefois on doit se rappeler, comme un fait capital, qu'il fut élevé à l'Hôtel-Dieu de Rouen. C'est la seule particularité biographique dont nous puissions faire état : elle corrige ce qu'a toujours d'un peu vague une explication fondée sur l'innéité, si commode à invoquer pour dissimuler un aveu d'ignorance. Je crois important d'insister sur les circonstances de sa naissance : elles faisaient pour ainsi dire éclater à ses yeux une opposition frappante ; sitôt qu'il fut en âge de réfléchir tant soit peu à la valeur des événements, il se trouva forcé de concevoir la vie sous deux aspects contradictoires : riante, toute fleurie de caresses et d'illusions, comme elle s'ofîre aux enfants gâtés (1) des familles riches; misérable, fragile et douloureuse, comme les grises murailles du vieil hôpital la lui révélaient.
Supposons un enfant rêveur, méditatif, et d'une extrême nervosité. Prêtons-lui une sensibilité fort délicate, une remarquable intelligence, une imagination rapide et féconde; ajoutons qu'il est naïf , et croit sans peine ce qu'on lui dit (2). Son père, sa mère surtout, l'entourent de soins et d'affection : sa bonne, un
(1) Flaubert était venu au monde, après deux enfants morts en bas âge. (M"« Commanville, Souv. intimeSy p. i).
(2) /6irf., p.iii.
voisin, le domestique sont des camarades pour lui. Il a tous les jouets et tous les livres qu'il désire. Il est très heureux. Mais de la fenêtre de sa chambre, à chaque instant, il voit passer des malades, ou des cadavres qu'on emporte. Dans le grand bâtiment aux murs tristes, sa curiosité lui fait découvrir partout le spectacle de la souiïrance et de la mort. H aperçoit peut-être les petits enfants pauvres, que des femmes tiennent dans leurs bras, les jours de consultation gratuite : il se compare à eux, et devine que toute destinée humaine n'est point fortunée comme la sienne. Sa confiance première est déjà diminuée. Il grandit, et s'instruit d'une foule de lectures au hasard : un amour violent des choses littéraires naît en lui. Iljt l'instinct du beau, de de ce qui élève et ennoblit l'âme, un goût irraisonné des lignes harmonieuses et des couleurs éclatantes. Il s'exalte au contact des poètes romantiques. Mais dans sa famille, les seules idées qu'il entend discuter ont trait à des préoccupations pratiques et positives étrangères à ses goûts; au collège, on se moque de S(îs rêveries et de ses aspirations vers l'idéal. Nouvelle désillusion; il pressent que la vie n'est pas dans la réalité ce que la montrent les romans, ni ce qu'il s'était figuré qu'elle dût être pour lui. Il suffisait presque de ces premières épreuves, dont l'impression avait été forte, pour provoquer sa mélancolie ; mais il en essaie de nouvelles, afin de confirmer le résultat des précédentes. Peu à peu une conviction s'implante en son esprit, que rien au monde n'est pur de quelque vulgarité triste ou déplaisante. Il en recherche partout les traces, les rencontre partout. Le doute remplace à mesure la confiance, et se change progressivement en haine, en dégoût : car la laideur froisse sa
\J délicatesse naturelle, la bêtise l'indigne plus qu'elle ne l'amuse;
I iT finit par en vouloir à la réalité de mentir à son rêve; bientôt son insistance à l'étudier ne cachera plus que son désir d'en constater à tout propos la trahison (1).
(1) « Les premières impressions, disait Flaubert en 1850, ne s'efifacent pas... quand je m'analyse, je retrouve en moi encore fraîches, et avec toutes leurs influences (modifiées il est vrai par les combinaisous de leurs rencontres), la place du père Mignot, celle de Don Quichotte et de mes songeries d'enfant dans le jardin, a cOté de la fenêtre de l'amphithéâtre. » {Corresp., 11, 5.)
C'est ainsi que je suis tenté, pour justifier la partialité de Flaubert, d'expliquer son goût apparent de la sottise, du grq^ tesque et du terre à terre. Il serait moins le fait d'une tendance innée capable de le conduire au naturalisme, que la réaction de sa nature ardente, exaltée, enthousiaste, amoureuse du Beau, contre les mesquineries ambiantes. Plus il se montrait sensible à celles-ci, plus il s'arrêtait à les contempler, s'appesantissait sur elles : « La bêtise, disait-il plus tard, entre dans mes pores », et cela fait songer au mot de Gresset :
Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs.
Au lieu de s'acharner à dépouiller la réalité de ses apparences séduisantes pour la montrer à nu et dévoiler un par un ses défauts cachés, il aurait sans doute été plus sage de passer outre, et plus philosophique de se consoler, avec les qualités du vêtement, des imperfections du corps. Flaubert ne pouvait adopter cette solution mitigée ; sa délicatesse excessive ressentait trop vivement l'atteinte des impressions extérieures : et puis, quoi qu'on fasse, il y a des cas où l'ossature apparaît d'ellemême sous la draperie, s'impose aux yeux, fixe le regard. Le contraste une première fois aperçu, il ne pouvait en oublier le souvenir. Or, c'est toujours un contraste qu'il remarque, une opposition entre deux aspects contradictoires (1). Peu à peu
(1) il convient d'ajouter que Flaubert remarque parfois des contrastes assez peu poétiques et loin de se livrer à propos d'eux à des réflexions du genre de celles que nous signalons plus loin, plaisante à leur sujet et s'amuse des oppositions qu'ils révèlent, de la disproportion dont il sont la preuve. Sa Correspoîidance, se» Lettres inédites à Chevalier, les Lettres inédiles de Le PoitleviJi, en contiennent de nombreux exemples : mais il est difficile de les citer en raison de leur caractère souvent trivial et des termes employés. Pour n'en prendre que trois, il raconte {Corresp., 1, 5 ; 31 mars 1832) l'aventure survenue à un de ses camarades de classe, surnommé Jésus, qui tomba un jour dans une fosse d'aisance. Le nom du personnage cadrait mal avec sa situation, et le désaccord lui paraît très comique. De même une anecdote semblable {Corresp., I, 14; 24 mars 1837) : un homme austère, d'aspect sévère et compassé, est surpris dans une maison de tolérance. Enfin j'ai eu sous les yeux un opuscule intitulé : Tj'Oîs pages des cahiers d'un écolier ou œuvres choisies de G. Flaubert. Cet écrit sur la nature duquel il est préférable de ne pas insister a été retrouvé dans le niinitre dp Flaubert par M. Miguot (père d'Albert Mignot, dont nous avons cité létude sur Chevalier) et autographié sous sa direction en 1831 (cf. A. Mignot, np. cit., p. 2j. L'exemplaire qui m'a été communiqué est celui auquel Flau-
nous voyons chez lui s'affirmer le parti |)ris do n'observer le monde qu'à ce point de vue. Ainsi, en toutes choses et dans les moindres circonstances, Flaubert, usant de ce que j'appellerai volontiers un certain sens du relatif, était amené par degrés à établir des comparaisons, è^ juger des événements non pas en eux-mêmes mais par rapport aux faits qui les conditionnent, à prévoir au delà du cas actuel les autres rencontres possibles, à se défier partout des apparences sensibles et des admirations spontanées.
Cette habitude devait avoir des conséquences graves. Elle fit naître en lui un fonds de tristesse vague et poignante; car si, pour un homme d'âge et de bon sens, le calme, une certaine réserve prudente, la soumission tacite à sa destinée sont des éléments suffisants de sérénité et d'apaisement, il n'en saurait titre de même au début d'une existence dont on attend plus et mieux que le repos banal et la médiocrité tranquille.
Les enthousiasmes prompts, les convictions sincères, les illusions joyeuses lui devinrent impossibles; accoutumé à chercher le ridicule sous l'aspect du sérieux, à pénétrer le côté bouffon et prosaïque des plus nobles choses, il en vint à se figurer que tout était bâti sur le même modèle, et le monde lui parût un spectacle toujours douloureux ou déplaisant. Il prit la vie en haine avant même de la connaître, et, trop vibrant pour supporter le moindre froissement intime, trop nerveux pour dissimuler ses indignations, il s'efforça de se venger d'elle en la montrant toujours et partout sous l'aspect qui lui était personnellement le plus désagréable.
Suivons-le pendant sa jeunesse. Quelques passages de la Correspondance confirment l'explication que nous venons de proposer.
bert fait allusion Corresp., I, p. 3 (15 janvier 1832) et p. 2 (4 février 1831); or, Les cahiers d'un écolier commencent par une dissertation sur le génie de Corneille, et se terminent, à propos du grand tragique, par un éloge ordurier de la constipation.
Évidemmeut il y a loin de ces plaisanteries aux souvenirs de Mlôtel-Dien qni inspirent à Flaubert ses réflexions pessimistes. Cependant l'inlontion est la même, et im tour d'esprit analogue se manifeste dans les unes et les autres.
C'est d'abord un souvenir de Fhôpital qui lui dicte cette réflexion : « la plus belle femme n'est guère belle sur la table d'un amphithéâtre, avec les boyaux sur le nez, jambe écorchée, et une moitié de cigare éteint qui repose sur son pied. C'est une triste chose que la critique... » (1).
Voilà pour la beauté physique : il la sait fragile, et n'ignore pas ce que deviennent sous le scalpel du chirurgien les lignes harmonieuses du corps humain. Songer au cadavre en contemplant la personne vivante, faire contrepoids aux sentiments que celle-ci pourrait inspirer par la vision de ce qu'elle sera dans l'avenir, c'était d'après lui faire preuve d'esprit a critique ». L'exemple montre comme il entendait ce mot. On pourrait en trouver d'autres, et l'on arriverait à peu près à cette définition : le critique est celui qui, pénétrant au fond des choses, s'efforce de percevoir à la fois leur réalité actuelle et les modifications possibles de leur nature véritable, juge le présent par rapport à l'avenir qu'il devine, et découvre en même temps les deux termes de l'antithèse. Flaubert a clairement exprimé cette idée quand il a écrit à Louise Colet : « Je n'ai jamais vu un enfant sans penser qu'il deviendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d'une femme me fait rêver à son squelette » (2). L'aveu est caractéristique : mais
(1) Corresp., I, 14 (24 juia 1837).
(2) Corresp., I, 111 (7 août 1846).
Comparez cette strophe de Théophile Gautier [La comédie de la mort, 1838. — La Mort dans la Vie) :
Cessez donc, cessez donc, ô vous les jeunes mères Berçaut vos fils aux bras de riantes chimères
De leur rêver un sort; Filez-leur un suaire avec le lin des langes : Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges, Sont condamnés à mort, et encore Ed. Quinet, Ahasvétms :
« Les sentiments s'épuisent comme tout le reste; puis, une chose à laquelle je ne songeais pas, c'est qu'il est vraiment fort désagréable de penser que ces yeux, avant qu'ils aient lu jusqu'au fond dans les vôtres, vont se remplir de terre : qu'une toile d'araignée va fermer cette bouche avant qu'elle ait pu achever son secret, et que cette belle adorée, corps et àme, dès demain, sera un de ces je ne sais quoi effrontés qui ricanent à tout venant dans un pilier de catacombes » (Troisième journée, XI. Édition Charpentier de 1842, p. 199).
Les rapprochements que j'indique ici, et dont on trouvera d'autres exemples au bas des pages suivantes, n'impliquent pas que Flaubert ait directement
quel résultat devait entraîner une telle tournure d'esprit? Nous l'avons laissé entendre et lui-même l'indique : « C'est ce qui fait, ajoute-t-il, que les spectacles joyeux me rendent triste )) ; et ailleurs : « Les journées heureuses m'en font mille mauvaises, la joie m'attriste, les jours de fête ont toujours pour moi de tristes lendemains » (1).
Ainsi on trouve, dans sa façon d'observer et de concevoir les choses, la cause secrète de sa souffrance morale. Elle en est le produit dérivé. A force d'avoir voulu prévoir trop loin et comprendre trop à fond, sa raison tourmentée en est venue à négliger le sa^e conseil d'Horace : il s'est privé pour toujours des joies sans mélanges, des croyances intangibles et des illusions durables. A quinze ans, il n'a plus du tout la confiance de son âge. Il nie la possibilité du bonheur pour lui et pour les autres, et ses lettres le montrent sceptique et déjà blasé. En même temps, dans les circonstances les plus ordinaires de sa vie, jj s'ingénie, on dirait, à troubler le charme de la minute présente enja comparant sans cesse aux heures écoulées ou à celles qui suivront ; chaque fois par exemple qu'il revient des Andelys, I après d'heureuses journées passées avec Chevalier, il ne peut se défendre d'en évoquer le souvenir avec une persistance qui l'emplit d'une grande mélancolie; penché à sa table de travail, il songe : « Il doit encore faire un beau soleil là-bas ; il y a soixante-douze heures j'étais à tel endroit, je vois encore sur la grand'route l'ombre de ma tête qui court après celle du cheval. Quelle^fférence entre la vie d'il y a trois jours et celle d'aujourd'hui » (2). Sans doute, on comprend alors ses regrets bien naturels? Mais à l'inverse pourquoi, étant aux Andelys, rêve
emprunté à Gautier ou à Edgar Quinet les idées exprimées soit dans la Correspondance^ soit dans les Mémoires d'un fou où ses autres œuvres de jeunesse. Je les signalerai seulement au passage en raison de Tiniluence que ces deux écrivains, en particulier le second avec son Ahasvérus, ont exercée sur lui pendant son enfance, et aussi pour replacer en quelque sorte dans son cadre naturel le développement de sa pensée.
(1) Corresp., I, 33 (22 avril 1840).
(2) Corresp., 1, 33 (22 avril 1840). De même I, 42 (juillet 1841) et 1, 67 (1-4 avril 1843) : deux passages cités plus loin à propos de sa vie d'étudiant à Paria.
t-il uniquement des pays d'Orient (1) ? Pourquoi plus tard, au Caire, en contemplant le Nil, se rappellera-t-il tristement la Seine et les prairies de Sotteville (2), et brûlera-t-il, au même moment, du désir d'aller plus loin visiter la Perse, la Chine ou la Californie (3)? Souvent, au cours de ce travail, la Correspondance nous révélera des traces analogues de cette fâcheuse disposition d'esprit ; ainsi porté à n'être jamais complètement satisfait de rien d'actuel, à toujours désirer au delà, ou davantage, pouvait-il aimer la vie, l'apprécier, s'y résigner même? C'était difficile. Le goût du contraste, le besoin d'une comparaison perpétuelle entre ce qui est et ce qui a été ou pourrait êt^e, le rendait toujours malheureux sans remède. Comme s'il y avait une volupté à se faire souffrir, il en arrivait à analyser sa souffrance, à l'observer, à s'y complaire. « Je ne suis pas fait pour jouir » disait-il parfois (4) ; et c'était vrai, dès son plus jeune âge ; mais il avait tort d'en imputer alors la faute aux circonstances extérieures : rien dans sa destinée n'autorisait encore ce renoncement au bonheur; il était peut-être excusable de n'en point apprécier à leur valeur les avantages réels; mais quelle injustice de s'en plaindre !
Le plus curieux, c'est que tout enfant il semble avoir cédé sans arrière-pensée à la joie de vivre; ouverts sur le monde, ses yeux en avaient tout d'abord subi passivement la séduction :
Je regardais^ racontet-il, l'eau couler entre les massifs d'arbres qui penchent leur chevelure de feuilles et laissent tomber des fleurs. Je contemplais de dedans mon berceau la lune, sur son fond d'azur, qui éclairait ma chambre et dessinait des formes étranges sur les murailles ; j'avais des extases devant un beau soleil ou une matinée
(1) Mémoires d'un fou, chap. 111, et plus haut p. 39.
(2) Souv. lia., I, p. 352.
(3) Corresp., Il, 12 (Gonstantlnople, 14 novembre 1850) : « Parfois je me prends de tendresses à en pleurer en songeant à mon cabinet de Croisset et à nos dimanches. Ah! comme je regretterai mon voyage, comme je le referai et comme je me redirai l'éternel monologue : « Imbécile, tu n*as pas assez joui ». Voir aussi ibid., H, :^3 (Athènes, 26 janvier 1851;; ibid., Ilf, 379 (à Georges Sand, 1868); ibid., 1, 285 (13 mai 1850, à Louis Bouilhet à propos d'une visite chez une courtisane égyptienne), etc.
(4) Corresp., ], 119 (9 août 1846),
de printemps, avec son brouillard blanc, ses arbres fleuris, sesmat*guerites en fleurs. J'aimais aussi, et c'est un de mes plus tendres et délicieux souvenirs, à regarder la mer, les vagues mousser l'une sur Tautre, la lame se briser en écume, s'étendre sur la plage et crier en se retirant sur les cailloux et les coquilles (1).
Il n'y a dans ces lignes aucun sentiment d'amertume (2). Il admirait alors avec une entière franchise, rêvait en confiance, vibrait au spectacle de la nature, dans un plein abandon de tout son être. Mais précisément cet être sensible et délicat à l'excès vibrait d'une façon trop intense, et abusait de la rêverie. Admiration, enthousiasme ou sympathie, ses impressions laissaient en lui des traces trop profondes : l'habitude de s^îiMo'rber en elles sans réserves engendra le besoin de les éprouver sans cesse; elles l'emplissaient tout entier, il devenait elles-mêmes, il en vivait. Du jour où, sa réflexion s'appliquant à son propre état d'àme, il prit conscience de sa personnalité, de ce jour il ne se sentit plus en communauté parfaite avec le monde extérieur, et ses désirs intimes, ses aspirations secrètes ne trouvèrent plus dans les choses leur symbole adéquat. La réalité, pour ainsi dire, se dédoubla; il l'opposa à lui-même, comme les deux termes d'un rapport dont la pénétration réciproque demeure incomplète (3). Cette découverte préparée par
(1) Mémoires d'un fou, chap. ii.
(2) 11 ajoute aussitôt : a J'étais gai, riant, et aimant la vie,.. Je me rappelle encore mes petites joies à voir les chevaux courir sur la route, à voir la fumée de leur haleine et la sueur inonder leurs harnais : j'aimais le trot cadencé qui fait osciller les soupentes, — et puis, quand on s'arrêtait, tout se taisait dans les champs... J'aimais les chars, les chevaux, les armées, les costumes de guerre, les tambours battants, le bruit, la poudre, et les canons roulant sur le pavé des villes. » Comparez Novembre {Mélanges posthumes, p. 255); c'est l'expression de ce « panthéisme vague » (Du Camp, Souv. littér.^ ], 118) dont les jeunes esprits étaient alors tourmentés.
(3) Cette idée, développée sous forme concrète, est indiquée comme une des causes de la souffrance du Juif errant dans le livre d'E. Quinet : « Que souvent, en voyage, au bruit d'une eau qui tombait des Alpes, j'ai attendu follement jusqu'au soir que mon âme s'évaporât aussi avec l'onde ; que de fois, en nageant dans un golfe écarté, j'ai pressé avec passion la vague sur ma poitrine.. A chaque haleine je disais sans parler : Aimez-moi, pardonnez-moi; et de l'abîme sans fond il sortait à demi, en tremblant, un soupir... Je croyais, mais à tort, pouvoir noyer un jour mes désirs dans l'immensité de l'Océan. — « Mob. — Sa réponse est tout ce que vous pouviez en espérer. C'est, permellez-moi, une
Tobservation et sa première expérience de la vie se produisit, semble-t-il, à roccasion de ses essais littéraires; il essaya d'exprimer ses sensations, ses sentiments, ses idées : d'énormes difficultés surgirent; de ces régions sublimes où flottait sa pensée, « où la poésie se berçait et déployait ses ailes dans une atmosphère d'amour et d'extase », il fallut redescendre vers les mots; et comment, ajoute-t-il, rendre par la parole cette Jiarmonie qui s'élève dans le cœur du poète a et les pensées de géant qui font ployer les phrases, comme une main forte et gonflée fait crever le gant qui la couvre » (1). Son impuissance lui apparut donc flagrante, et du même coup l'abîme qui sépare l'idéal du positif, la pensée de l'expression, se dévoila. Il exagérait bien un peu lia vale'ur de cette pensée, et l'on est tenté de sourire quand il nous apprend qu'à dix-sept ans elle embrassait l'infini et s'arrêtait aux dernières limites de la création (2). Mais la déception ressentie n'en fut pas moins très certaine. En même temps qu'elle l'attristait, et l'obligeait à considérer comme impossible de satisfaire jamais entièrement son « moi » par une absorption intégrale du « non moi » (3), elle eut ce résultat
grande vanité de notre temps de croire que la nature ait des sympathies ou des antipathies pour quoi que ce soit. La nature a des atomes et voilà tout : vous m'avouerez qu'elle aurait fort à faire de se mettre à la disposition du premier venu qui voudrait la faire la confidente de ses vapeurs. C'est une chose triste à dire, mais une chose vraie. » Ahasvérus (Troisième journée, XI, p. 196J. Cf. encore Gautier, Comédie de la mort {La Mort dans la Vie) :
« Ne m'abandonne pas, ô ma mère, ô Nature ! '< Tu dois une jeunesse à toute créature,
« A toute âme un amour...
« Ne me sois pas marâtre, ô Nature chérie », etc.
(1) Mémoires d'un fou, chap. n. Ailleurs encore : « 11 y a des endroits où je m'arrête tout court; cela me fut bien pénible récemment encore dans la^composition démon mystère {Smarh), où je me trouvais toujours face à face devant rinfini ; je ne savais comment exprimer ce qui me bouleversait l'àme. » {Corresp.^ 1, 20; 26 décembre 1838.)
(2) Mémoires d'un fou, chap. ii.
(3) C'est à dessein que j'emploie ces expressions, comme étant les plus générales, pour traduire une série de déceptions psychologiques du même ordre. On lit encore, chap. XIX, par exemple : « Certes, on peut vivre et mourir même, sans s'être demandé une seule fois ce que c'est que la vie et que la mort. Mais pour celui qui regarde les feuilles trembler au souffle du vent, les rivières serpenter dans les prés, la vie se tourmenter et tourbillonner dans les choses, les hommes vivre, faire le bien et le mal, la mer rouler ses flots et le ciel dérouler ses lumières, et qui se
(l'engendrer le doute, d'augmenter l'imprécision de ses désirs, le vague de ses aspirations et, partant, l'inquiétude de son cœur ; car la pensée se fixe toujours plus ou moins par des signes .(1) et justement les signes exacts correspondant à sa pensée lui manquaient. 11 maudissait ses rêves les plus chers et sentait en lui quelque chose de vide et d'insatiable qui le dévorait.
On voit que la constatation, à propos de lui-même, d'un contraste, la révélation de sa faiblesse, jointe a l'observation de contrastes semblables dans la réalité extérieure, est bien la cause profonde de sa tristesse et de son doute : son malheureux penchant à se défier de toute impression actuelle et présente vient d'elle (2) ; son âme se fondait en rêveries vagues, frissonnait d'une tendresse immense et sans objet, désirait quelque chose sans savoir au juste quoi, et se sentait à tout moment contrainte et gênée dans son besoin d'épanouissement, comme une plante en pleine sève dans une caisse trop étroite.
demande pourquoi ces feuilles? Pourquoi l'eau coule-t-elle? Pourquoi la vie ellemèoie est-elle un torrent si terrible et qui vase perdre dans l'océan sans borne de la mort? Pourquoi les hommes marcbent-ils, travaillent-ils comme des fourmis? Pourquoi la tempête? Pourquoi le ciel si pur et la terre si infâme? Ces questions mènent à des ténèbres d'où l'on ne sort pas. Et le doute vient après : c'est quelque chose qui ne se dit pas, mais qui se sent. — L'homme alors est comme ce voyageur perdu dans les sables, qui cherche partout une route pour le conduire à l'oasis, et qui ne voit que le désert. Le doute, c'est la vie. L'action, la parole, la nature, la mort : doute dans tout cela ». Le doute de Flaubert vient donc du fait qu'il ne s'est plus contenté d'une admiration passive, mais s'est posé des questions demeurées insolubles à propos des choses qu'il percevait; il a vainement tenté de concilier le subjectif avec l'objectif.
(1) Taine, De Vlnlelligence, t. I, chap. i et ii.
(2) Même remarque à propos de la mélancolie de René : « Comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j'éprouvais dans mes promenades? Les sons que rendent les poésies dans le vide d'un cœur solitaire ressemblent aux murmur.es que les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un désert; on en jouit, mais on ne peut les peindre. » (Chateaubriand, René, p. 93.) Comparez cette phrase des Mémoires d'un fou (chap. xxr) : «Je vous dirais bien d'autres choses, bien plus belles et plus douces, si je pouvais dire tout ce que je ressentis d'amour, d'extase, de regrets. Pouvez-vous dire par des mots le battement du cœur, pouvez-vous dire une larme, et peindre son cristal humide qui baigne l'œil dans une amoureuse langueur? Pouvez-vous dire tout ce que vous ressentez
en un jour? Pauvre faiblesse humaine, avec tes mots, tes langues, tes sons, tu \^' parles et tu balbuties, tu définis Dieu, le ciel et la terre, la chimie et la philoso-
(( Lassé de la poésie, continue-t-il, je me lançai dans le champ de la méditation (1). »
Ce n'était pas le moyen de calmer son tourment. Il était déjà trop porté, par l'exemple de son ami Le Poittevin, à tourner autour des problèmes les plus angoissants de la destinée humaine, et la sagesse la plus élémentaire devait lui conseiller de réagir contre cette tendance; il n'en fit rien. Jusqu'à quel point d'ailleurs médita-t-il? Nous l'ignorons. Il n'avait pas encore débuté en classe de philosophie ; peut-être, de lui-même, fit-il alors quelques lectures à ce sujet (la Correspondance est muette à cet égard). En tous cas, étant donné son âge, son scepticisme menaçait de prendre une direction assez peu originale. Je croirais volontiers (ju'il s'appliqua surtout à observer plus attentivement, pour confirmer ses doutes et découvrir encore de nouvelles preuves de l'opposition constante entre ses rêves et la réalité. Son acharnement à poursuivre en tout la laideur, la sottise ou la misère humaine, indique qu'il les détestait par instinct, qu'il en souffrait et voulait se donner des raisons de les haïr davantage. De même, son indignation contre les bourgeois sera plus tard doublée d'un impérieux besoin de les contempler sans cesse. Il se mit donc probablement à creuser autour de lui événements et caractères, bien qu'au fond il.jugeât la critique « une triste chose )). La vérité nue se montra horrible et cruelle (2) ; à mesure qu'il s'analysait lui-même et qu'il étudiait les autres, il apercevait partout « la corruption dans quelque chose qu'on croit pur, la gangrène aux beaux endroits » (3); il lui arrivait parfois d'en rire, mais d'un rire qui sonne faux et derrière le* quel on sent toujours la colère ou les larmes.
S'abandonner à l'impression spontanée, se contraindre à ne pas dépasser le présent pour rêver l'avenir ou le passé, appli-
phie, et tu ne peux exprimer, avec ta laugiie, toute la joie que te cause une femme nue — ou un plum-pudding » — Même idée dans Madame Bovary : « La parole humaine est comme uq chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours quand on voudrait attendrir les étoiles ».
(1) Mémoires d'un fou, chap. n.
(2) Corresp., I, 24 (24 février 1839).
(3) Corresp., 1, 21 (26 décembre 1838;.
quer sa faculté d'observation à rechercher la beauté des événements quotidiens sous leur apparence banale, la poésie des décors les plus humbles, la noblesse morale des actions les plus ordinaires, voilà ce qu'aurait dû faire Flaubert. Mais le pli était pris autrement, par la force de Thabitude, et sa confiance évanouie ne se retrouva pas. « Je suis, écrivait-il à cette époque, de ceux qui sont toujours dégoûtés le jour du lendemain, auxquels l'avenir se présente sans cesse, de ceux qui révent ou plutôt rêvassent, hargneux et pestiférés, sans savoir ce qu'ils veulent, ennuyés d'eux-mêmes et ennuyants (1). — Si jeune, continue-t-il ailleurs, pourquoi tant d'amertume? Que sais-je? Il était peut-être dans ma destinée de vivre ainsi, lassé avant d'avoir porté le fardeau, haletant avant d'avoir couru (2). »
Pourtant, chimérique ou réelle,' on ne vit pas sans une conflance quelconque, « un gpuvernail, une boussole, tout un ciel . pour nous éclairer » (3). Flaubert, nous le verrous, conservait une croyance intacte au dedans de lui-même. Son amour de . TArt grandissait, s'affirmait, à mesure que d'autre part s'en allaient les illusions. Par une conséquence logique de l'évolution suivie par ses sentiments, il plaçait cet idéal en dehors de la vie réelle, l'opposait à elle directement. L'homme de lettres, d'après lui, est en lutte constante avec le reste de l'humanité ; le monde est un mauvais lieu dont on doit connaître les turpitudes pour avoir le droit de s'en moquer ensuite, et se dégager le plus possible par la contemplation de ce qui lui est supérieur. Voilà les paradoxes superbes qui prenaient déjà consistance dans l'esprit de ce collégien et qu'il défendra toute sa vie, dont il s'ingéniera à prouver la noblesse, par crainte d'en découvrir le néant.
(( Occupons-nous toujours de l'Art, écrivait-il à Chevalier, qui plus grand que les peuples, les couronnes et les rois, est toujours là suspendu dans l'enthousiasme, avec son diadème de Dieu(i). »
(Ij Corresp., 1, 25 (24 février 1839).
(2) Mémoires d'un foii^ chap. ii.
(3) Lettre inédile à Chevalier (1838).
Maïs cet acte de foi si ardent est encore isolé dans la Correspondance de cette époque. A dire vrai, Flaubert semble bien traverser alors une crise de désespérance complète. Dans les Mémoires d'un fou, il a raconté lui-même les étapes successives de sa chute vers le doute. La dernière en date, la déception qui résuma toutes les autres, fut celle de Trouville. Elle mit le comble à sa souffrance morale.
Car il éprouva incontestablement une immense désillusion à la suite de cette aventure. Malgré qu'il se donnât déjà pour entièrement désabusé, il était forcé d'avouer parfois que « bien des forces intimes, bien des océans de colère et d'amour se heurtaient, se brisaient encore, dans son cœur si faible, si débile, si lassé, si épuisé » (1); au contraire dès qu'il eut constaté l'impossibilité de son amour pour Maria, ses regrets personnels, sa jalousie momentanée, prirent aussitôt le caractère d'une tristesse plus générale, d'une blessure plus profonde.
Lisez par exemple ces phrases :
« Quelle est donc cette pensée qui m'amène maintenant, à l'âge où tout le monde sourit, se trouve heureux, où l'on se marie, où l'on aime ; à l'âge où tant d'autres s'enivrent de toutes les amours et de toutes les gloires, alors que tant de lumières brillent et que les verres sont remplis au festin, à me trouver seul et nu, froid à toute inspiration, à toute poésie, me sentant mourir et riant cruellement de ma lente agonie, comme cet épicurien qui se fit ouvrir les veines, se baigna dans un bain parfumé et mourut en riant, comme un homme qui sort ivre d'une orgie qui l'a fatigué? (2).
(( Il y a des jours où j'ai une lassitude immense, et un sombre ennui m'enveloppe comme un linceul partout où je vais. Ses plis m'embarrassent et me gênent, la vie me pèse comme un remords. »
Plus loin :
(( A peine ai-je vu la vie qu'il y a eu un immense dégoût dans
(1) Mémoires d'un fou^ chap. ii.
(2) Mémoires d'un fou^ chap. ii.
mon âme; j'en ai porté à ma bouclio tous les fruits, ils m'ont semblé amers, jejes ai repoussés et voilà que je meurs de faim. . . oui je meurs, car est-ce vivre de voir sou passé comme l'eau écoulée dans la mer, le présent comme une cage, l'avenir comme un linceul )) ? (1).
Ailleurs encore dans une lettre à Ernest (Chevalier :
(( Je n'ai le cœur de travailler à quoi que ce soit ; tu sais que riiomme a ainsi parfois des moments étranges de lassitude, la vie est si pesante que ceux même pour qui le fardeau doit être le moins lourd en sont souvent accablés... J'ai le cœur rempli d'un grand ennui » (2).
Dégoût, désespérance, prostration des énergies morales et intellectuelles, tel est donc l'aspect sous lequel nous apparaît, à la fin de 1838, l'état d'esprit de Flaubert.
Mais remarquez-le bien, cette désillusion relative à Maria, qui prenait ainsi la forme d'une déconvenue plus générale, il l'avait préparée lui-même à grand renfort d'imagination, jlVétait fait le^seul artisan de son malheur. Car, non seulement la jeune femme de Trouville représentait à ses yeux le type idéal de la compagne et de l'amante : mais, rattachant à elle ses rêves d'enfant, il avait paré cette passante inconnue de toutes les élégances qu'il désirait trouver dans la réalité ; à tort ou à raison il la voyait belle, douce et désirable ; il lui prêtait encore (3) une intelligence et une sensibilité d'artiste ; en un mot, toutes les voluptés qu'il imaginait possible de goûter en ce monde, il les avait un instant résumées dans l'image de cette femme. Apropos d'elle, il s'était figuré la vie pleine de caresses et de poésie. N'en est-il pas souvent ainsi d'ailleurs? Toutes les chimères de l'esprit, toute la tendresse débordante au cœur ne se concentrent-elles pas dans le premier sentiment d'amour? Les illusions de Flaubert étaient d'autant plus vivaces, son affection d'autant plus profonde, qu'il avait l'âme plus délicate et plus sensible. Lors-
(1) Mémoires d'un fou, chap. viii.
(2) Corresp., 1, 19 (26 décembre 1838). Voir encore lettres du 15 avril 1839 (I, 28) du 19 novembre 1839 (I, 31) et du 22 avril 1840 (I, 32).
(S) On la vu par une citation précédente, p. 13 in fine.
qu'il lui fallut renoncer à Tespoir d'être aimé, comprenant enfin que son âge lui interdisait de formuler même un aveu, sa déception devint un doute général sur la possibilité du bonheur. Il cessa de croire à Famour ; mais du coup les autres croyances s'anéantirent en fumée, « un vide immense » l'enveloppa. Tout lui parut tromperie et vanité. L'écroulement de son idylle entraîna l'effondrement du reste.
Quand j'entends les cloches sonner et le glas frapper en gémissant, j'ai dans l'âme une vague tristesse, quelque chose d'indéfinissable et de rêveur comme des vibrations mourantes.
Une série de pensées s'ouvre au tintement lugubre de la cloche des morts. Il me semble voir le monde dans ses plus beaux jours de fête, avec des cris de triomphe, des chars et des couronnes, et, par dessus tout cela, un éternel silence et une éternelle majesté.
0 cloches, vous sonnerez donc aussi sur ma mort, et une minute après pour un baptême. Vous êtes donc une dérision comme le reste et un mensonge comme la vie, dont vous annoncez toutes les phases : le baptême, le mariage, la mort. Pauvre airain, perdu et perché au milieu des airs, et qui servirais si bien en lave ardente sur un champ de bataille, ou à ferrer les chevaux...
C'est par cette phrase d'une mélancolie pénétrante que se terminent les Mémoires d'un fou (1). Nous pouvons à présent nous résumer et définir la cause générale de la tristesse de Flaubert; il n'y en a pas d'autre que sa propre imagination. En amour, comme en toutes choses, il avait rêvé l'infini et s'était heurté à des limites trop prochaines (2).
(1) Chap. xxiii.
(2) En étudiant la crise morale de Flaubert vers sa vingtième année, j'ai songé malgré moi au héros du livre de Villiers de l'Isle Adam, UÈve Future (in- 18, Charpentier, 1891, pp. 62 à 75). Comme ce lord Edward, Flaubert a cherché vainement à retrouver sous toutes les belles apparences du monde extérieur une réalité correspondante à l'idéal évoqué par la forme. Lord Edward est l'amant d'une femme dont la beauté ne peut s'exprimer, puisque c'est le vivant portrait de la Vénus Victrix. Elle iûcarne le type physique le plus pur, le plus complet, que l'esprit humain puisse rêver. Mais en elle se cache l'âme d'une bourgeoise pratique et intéressée, dont le bon sens étroit et vulgaire se révèle à tout propos. Son visage, ses gestes, son attitude réalisent le concept le plus parfait de la beauté corporelle : au moral, c'est « Joseph Prud'homme en jupons ». On voit le contraste. C'en est précisément la constatation quotidienne qui conduit lerd Edward à un spleen incurable. Ce contraste, Flaubert aussi le rencontre partout,
Le doute était no dans son^esprit d'une observation précoce, et d'ailleurs partiale et bien superficielle, qui lui avait fjiit entrevoir dans le nrionde une certaine relativité phénoménale, la dépendance constante du présent par rapport au passé ou à VaYênit-Sa liaison avec Alfred Le Poittevin contribua, d'ailleurs, certainement à développer cette prédisposition naturelle au pessimisme. Devant l'expérience de la réalité, il dût refouler une à une, au dedans de son cœur ou de son cerveau, toutes les aspirations idéales qui l'emplissaient. Mais la confiance ne s'en va jamais du premier coup. On se contente de la placer ailleurs et Ton donne de nouveaux objets à son espoir, de nouvelles chimères à sa fantaisie. Flaubert avait reporté presque toutes ses illusions sur son amie de Trouville. Le plus clair de sa foi au bonheur s'était accroché à Maria, comme à la dernière branche de salut; celle-ci venant à se briser, il se crut tombé sans remède. De là son chagrin et le découragement profond dont nous le voyons accablé. Mais encore une fois, son imagination seule était coupable; s'il avait pris la peine de réfléchir avec calme sur sa destinée présente, il n'y aurait trouvé aucun motif de souffrance. Il était aimé de ses parents. Le D' Flaubert, parvenu à une haute situation médicale, donnait à sa famille tout le luxe et le confort dont s'accompagne une existence matériellement heureuse; sa santé même n'avait pas été altérée encore par les ravages d'une maladie cruelle. Il ignorait le vide que la mort élargira plus tard autour de lui. Il possédait enfin des amis selon ses goûts. C'était autant de raisons suffisantes de sérénité et d'apaisement, sinon d'immense félicité^ Il lui arrivait bien par moments de s'en rendre compte :
(( Tu me plains, mon cher Ernest, écrivait-il, et pourtant suis-je à plaindre? Ai-je aucun sujet de maudire Dieu? Quand je regarde au contraire autour de moi, dans le passé, dans le
caché sous toutes les illusions, voilé sous les formes extérieures, mais toujours présent et découvert par l'analyse. Les satisfactions sensorielles qu'il éprouve ne sont jamais doublées de satisfactions intellectuelles correspondantes, ou réciproquement. En un mot, la réalité est toujours finie, incomplète dans un sens ou daus l'autre, et c'est de cette limitation qu'il souffre.
présent, dans ma famille, mes amis, mes affections, à peu de choses près je devrais le bénir. Les circonstances qui m'entourent sont plutôt favorables que nuisibles, et avec tout cela je ne suis pas content » (1).
Mais aussitôt il avouait lui-même savoir parfaitement à quoi attribuer sa tristesse :
(( Nous nous créons des maux imaginaires ; hélas ! ceux-là sont les pires. Nous nous bâtissons des illusions qui se trouvent emportées, nous semons nous-mêmes des ronces sur notre route » (2).
En un mot, il avait commencé par où bien des jeunes gens commencent : il s'était forgé de la vie une idée préconçue ; c'est le moyen le plus sûr d'en éprouver les déboires. Toutefois, il arrive que le songe ne diffère pas absolument de la réalité : c'est le cas des esprits très positifs et très raisonnables. Au contraire, sa déception fut d'autant plus pénible que son imagination, sa sensibilité excessives, son besoin immodéré d'idéal l'avaient entraîné plus loin : il en avait conscience lorsqu'il écrivait ces lignes :
(( Mon existence que j'avais rêvée si belle, si poétique, si large, si amoureuse, sera comme les autres monotone, sensée et bête... Pauvre fou, qui avait rêvé la gloire, l'amour, les lauriers, l'Orient, que sais-je? Ce que le monde a de plus beau, modestement je me l'étais donné d'avance. Mais tu n'auras comme les autres que de l'ennui pendant ta vie, et une tombe après ta mort, et la pourriture pour éternité » (3).
Considérez maintenant l'œuvre de Flaubert, et voyez quelle moralité s'en dégage. De quoi souffrent les personnages de ses
(1) Corresp., 1, 28 (15 avril 4839).
(2j Ibid. Je lis encore daus une Lettre inédite à Chevalier du 19 décembre 1839 :
« L'ennui que j'ai t'a paru plus grand qu'il n'existe : tout malheur est ainsi; c'est comme une montagne qu'on voit de loin; quelque douce soit sa pente, elle semble escarpée jusqu'à pic, impossible à gravir, et il se fait pourtant qu'eu allant toujours on se trouve enfin l'avoir escaladée. Peut-être, quand je t'ai écrit (ma lettre d'ailleurs je ne me la rappelle pas maintenant), étais-je dans un moment sombre; cela m'arrive quelquefois, quand je suis étendu dans mon fauteuil au coin du feu, à penser, à rêver '>.
(3) Corresp., I, 25 (24 février 1839).
— lo:^ —
romans? D'un excès d'imagination (I). F.our malheur aussi piovient toujours et partout de ce qu'ils se sont fait par avance une idée préconçue sur les sentiments qu'ils éprouveront, ou de ce qu'ils ont poursuivi un idéal trop haut placé pour être réalisable. Emma Bovary meurt d'avoir constaté combien Tamour de Rodolphe et de Léon répondait peu à l'amour qu'elle avait désiré. Frédéric Moreau, Bouvard et Pécuchet manquent leur vie pour avoir trop rêvé, l'un à M'"^ Arnoux, les autres à la science. Pour avoir trop songé à Dieu, saint Antoine sent se tarir en lui la source de la foi. Tous sont l'application du désaccord de deux termes, l'un réel, résultat des efforts ou des "espérances, l'autre imaginaire, but proposé, félicité attendue, celui-ci tenu pour possible par défaut d'esprit critique et ^ïis rinfluence de mobiles divers. Chacun de ces personnages a, pour ainsi dire, dédoublé sa personnalité, s'est incarné dans un être fictif, le soutenant par tous les moyens, jusqu'à déformer au besoin les êtres et les sentiments étrangers, pour pouvoir jusqu'au bout vivre dans son mensonge (2). Ainsi présentée, leur existence n'est bien qu'une duperie nécessaire. Mais on voit que si telle est l'idée générale commune à tous les romans de Flaubert, c'est de sa propre soufïrance qu'il l'a tirée ; et sonj œuvre apparaît dans l'ensemble comme une confession dissimulée, en même temps que comme l'exposé d'une véritable doctrine philosophique (3). 11 a suffi plus tard au psychologue de
(1) Cf. p. Bourget, Essais de psychologie contemporaine, Critique, I, Flaubert romantique (Couvres complètes, chez Plou, 1899.) Voir aussi Jules de Gaultier, le Bovarysme (ia-8, 1893).
(2) H est si vrai qu'aux yeux de Flaubert cette cause de souffrance morale se retrouve partout, qu'il la prête aux personnages les moins imaginatifs, les moins intelligents en apparence, de ses romans. Un exemple : « Lui aussi, le perruquier, se lamentait de sa vocation arrêtée, de son avenir perdu, et rêvant quelque boutique dans une grande ville comme Rouen, par exemple, sur le port, près du théâtre, il restait toute la journée à se promener en long depuis la mairie jusqu'à l'église, sombre et attendant la clientèle. » {Madame Bovary, l^e partie, Q^hap, IX,)
(3) Une personne qui a connu très intimement M'i« Amélie Bosquet, la correspondante de Flaubert, me racontait dernièrement que M'i* Bosquet ayant demandé au romancier d'où il avait tiré le personnage de M™** Bovary, il aurait répondu très nettement, et plusieurs fois répété : « Mme Bovary, c'est mail — D'après moi ».
se rappeler la crise de ses vingt ans et d'interroger sa propre conscience, pour y découvrir la cause de sa douleur et la généraliser ensuite. Peu importe qu'en 1838 sa vie ait été à peu près vide d'événements : il l'avait remplie par son imagination ; les rêves dont il l'avait peuplée venaient de s'anéantir dans un cruel réveil. C'était assez pour qu'il ne l'oubliât jamais; une première fois constatée, cette disproportion démesurée entre l'idéal et les misérables résultats de l'expérience devint à ses yeux une loi constante; il y puisa l'élément d'unité qui relie ses œuvres à son caractère (1).
Ces quelques idées très générales permettent de comprendre maintenant la différence qui sépare Flaubert des Romantiques. Il semble, à première vue, se rapprocher d'eux par le fait de cette tristesse, « dénégation de toutes choses du ciel et de la terre », qui leur est commune. En fait, le malaise « vague, inexprimable et douloureux )) qui tortura les fils de l'Empire a été partagé par lui (2) ; s'il n'appartient pas chronologiquement à la famille des Enfants du siècle, du moins il est du nombre de ceux dont Maxime du Camp a écrit : « La génération artiste et littéraire à laquelle j'ai appartenu a eu une jeunesse d'une tristesse lamentable, tristesse sans cause et sans objet, tristesse abstraite, inhérente à l'être ou à l'époque. Il a fallu les bons vivants de l'école du bon sens pour remettre tout en ordre, rendre l'équilibre aux esprits et ramener les désespérés à l'intelligence de la vie )) (3).
(1) On peut rappeler ici un joli mot attribué à Flaubert, sans d'ailleurs que cette attribution soit certaine : « Il ne faut pas loucher à ses idoles : la dorure en reste aux mains». Cité dans l'Intermédiaire des chercheurs et curieux, t. XIV, p. 481.
(2) On sait assez combien cet état d'esprit fut général vers 1830. Je ne rappelle que pour mémoire la Confession d'un Enfant du siècle (1836). Sur ce doute, cette irrésolution, cette attente confuse de quelque chose d'inconnu qui remplissait les cerveaux et les esprits d'une vague angoisse, voir aussi V. Hugo, Les chants du Crépuscule, Prélude (20 octobre 1835) :
« ... Et l'homme qui gémit à côté de la chose,
« Car dans ce siècle en proie aux sourires moqueurs
« Toute conviction en peu d'instants dépose
« Le doute, lie affreuse au fond de tous les copurs. » etc. »
(3) Souv. littér., I, p. 118.
Ses amis et lui-môme subirent la contagion du mal : tous considéraient l'existence comme un fardcjui et songeaient à s'en délivrer. Quelques-uns même passèrent du projet à l'exécution :
« Par dégoût de l'existence Bar... se cassa la tête d'un coup de pistolet, And... se pendit avec sa cravate (1). »
Ailleurs, dans la Correspondance, on lit encore :
« Nous étions il y a quelques années, en province, un groupe de jeunes drôles qui vivions dans un étrange monde, je vous assure. Nous tournions entre la folie et le suicide (2) » Ce souvenir est presque un aveu; il n'est pas impossible que vers 1839, au moment des Mémoires d'un fou^ Flaubert ait en efîet songé à se donner la mort, entraîné par cette « manie funèbre » qui avait fini par envahir la mode (3).
Mais nous connaissons mieux aujourd'hui les causes de cette désespérance, et pour ceux qui s'en déclarent si hautement accablés, nous n'éprouvons plus qu'une pitié très atténuée. N'estelle pas le fait d'une imperfection naturelle de la destinée humaine, qui tend à opposer le rêve à la réalité, et fait souvent de l'idéal poursuivi l'antithèse du résultat obtenu? Dès lors, si nous sommes condamnés à en souffrir comme eux, pourquoi les plaindre et prendre au sérieux leurs doléances, quand nousmêmes nous nous taisons? Aurions-nous plus de sagesse? Je ne le crois pas : mais nous sommes détournés d'accorder autant d'attention à nos sentiments personnels, parce que de jour en jour la vie est plus remplie de préoccupations pratiques, de nécessités positives impérieuses, et qu'à l'heure actuelle ce sont Jes lutteurs, non les rêveurs, qui triomphent. Le temps manque à notre époque pour se complaire dans l'analyse de son malheur; on écoute moins les cris d'amour et de détresse de ceux qui restent en arrière, sur la route. Au contraire, au temps des Romantiques, la littérature tenait une plus grande place dans la vie de l'esprit, et l'expression d'un découragement, même individuel, ne laissait personne indifférent. Eux-mêmes, plus
[\) Préface des dernières chansons de Louis Bouilhet.
(2) Corresp., II, 58 (septembre 1851).
(3) Souv. litlér., ï, p. 120,
sensibles, fatigués peut-être des longues chevauchées de l'Empire, ou trompés dans leur instinctif besoin d'action (1), étaient peu capables de réagir : ils s'abandonnaient à la tristesse sous le coup d'un épuisement moral et physique inavoué, et ils exagéraient volontiers un désespoir qui les rendait intéressants. (( L'école du bon sens », pour parler comme M. Du Camp, a fort bien fait d'en rire (2), car ce procédé brutal remit les choses au point. Cependant il reste certain que Fidéal romantique, considéré dans sa forme la plus parfaite, devait infailliblement conduire à des désillusions. Il le devait parce que, s'efïorçant de traduire une conception nouvelle de la poésie, de l'amour, de la nature, il rompait avec des habitudes acquises et nettement définies, et laissait place à des désirs confus, à des sentiments vagues, pour tout dire à l'idée d'une existence et d'un monde différents de la réalité présente, mais imprécis dans leur définition, et, en fait, reconnus pour impossibles. Sous son influence, l'âme s'ouvrait à toutes les aspirations sans trouver d'objet propre à en fixer aucune. Par suite, l'idéal romantique entraînait presque sûrement l'homme à se juger en disproportion avec son milieu et avec lui-même (3) : double cause de
(1; Cf. Alf. de Vigny, Servitude et grandeur militaires, p. 5 : « J'appartiens à cette génération qui, nourrie des bulletins de l'Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue, et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans le fourreau des Bourbons. » — Voir encore le début de la Confession d'un enfant du siècle,
(2) Cf. Reybaud, Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale^ chap. I. — Sur l'origine de cette expression : « école du bons sens » et sur la portée satirique de Jérôme Paturot, cf. Baudelaire, l'Art romantique : Drames et romans honnêtes (27 novembre 1850), page 275 et note (Michel Lévy, 1868).
(3) Cf. Bourget, op. cit., p. 97 et suivantes. D'après son analyse, l'idéal romantique se traduit principalement par un goût prononcée d'exotisme, le besoin d'un cadre différent de celui où nous vivons, et aussi par un amour irraisonné de sensations intenses, « Or l'homme qui rêve à sa destinée un décor d'événements compliqués a toutes chances de trouver les choses eu désaccord avec son rêve, surtout s'il est né dans une civilisation vieillissante où la distribution plus générale du bien-être s'accompagne nécessairement d'une certaine banalité des mœurs privées et publiques. Pareillement, l'homme qui veut une àme toujours frémissante, et qui se prépare à une abondance continue de sensations et de sentiments, a toutes chances de manquer au programme qu'il s'est tracé... car nous n'avons dans l'âme, a-t-on dit, ni de quoi toujours souffrir, ni de quoi toujours aimer ». Théorie très subtile et très séduisante, qui à peut-être le défaut de simplifier par
perpétuelle déception, double motif de tristesse pour ceux ([ui se Tassimilaient.
Ces conséquences apparaissent visibles dès le début du romantisme; la mélancolie des premiers écrivîiins de cette; école» est incontestablement sincère et justifiée. Mais on liésite à en dire autant de celle qu'ont éprouvée leurs descendants immédiats : ceux-ci, déformant les principes des maîtres et b^s résultats de leur méthode, ont afïecté une lassitude morale dont, au fond, ils étaient peut-être convaincus, mais qui manque totalement de raisons plausibles. L'exemple était dangereux à suivre. L'atmosphère d'un collège est favorable aux pires exagérations : qu'un geste paraisse original, une idée généreuse et hardie, tout le monde les adopte avec enthousiasme, s'attache à les reproduire coûte que coûte, et voilà bientôt un événement particulier, dégagé des circonstances spéciales qui l'ont fait naître, élevé à la dignité d'une loi universelle. Il dut en être ainsi, au temps de Flaubert, dans une ville de province, pour le mouvement littéraire qui passionnait les esprits (1). On interpréta la souffrance de Musset, la tristesse harmonieuse de Lamartine, comme l'expression d'un spiritualisme contrarié, gêné par la matière, aspirant à s'en débarrasser. On voulut imiter ces poètes, on crut sans peine y être parvenu. « Il n'était permis, raconte Maxime Du Camp, que d'avoir une âme incomprise. C'était l'usage et on s'y conformait. On était fatal et maudit : sans même avoir goûté de l'existence, on roulait au fond du gouffre de la désillusion. Des enfants de dix-huit ans disaient : J'ai le cœur usé comme l'escalier d'une fille de joie (2). »
Flaubert, vers 1838, se donnait aussi volontiers l'attitude un
trop les causes de la mélancolie romantique, et de donner pour une loi constante, applicable à tous les temps et à toutes les civilisations, le résultat d'une expérience qui n'a été rigoureusement exacte qu'à une époque déterminée; par exemple page 117 : « Un même néant est au fond des bonheurs d'alors comme des bonheurs d'aujourd'hui, une même détresse et une même angoisse font le terme de tout effort, et, barbare ou civilisé, l'homme est condamné au malheur parce qu'il ne sait jamais ni façonner le monde a la mesure de sou cœur, ni son cœur à la mesure de ses désirs ».
(1) Rolla parait le 15 août 1833.
(2) Souv. littér., I, p. 119.
peu théâtrale d'un incompris : on se rappelle ses blessures d'amour-propre sous les moqueries de ses camarades. L'idéal romantique l'avait attiré comme il faisait des autres : ses lectures, son éducation littéraire, tout le prédisposait à l'adopter aveuglément. Nourri de Chateaubriand, il avait, comme son modèle René, assisté à la chute successive de ses croyances. Sa confiance, ses rêves de gloire ou d'amour, « dressaient devant ses yeux une création à la fois immense et imperceptible », tandis que l'expérience de la vie lui montrait a un abîme ouvert à sas côtés » (1). Lui aussi « était le proie d'une imagination qui se hâtait d'arriver au fond de ses plaisirs, comme si elle était accablée de leur durée » ; lui aussi, (( poursuivi par l'instinct d'un bien inconnu, passait toujours le but qu'il pouvait atteindre » (2). « Est-ce ma faute, dit René, si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur? » (3). De même Flaubert s'était bâti une destinée imaginaire, et avait aspiré à toute la poésie d'une existence de rêves, « abîmé dans l'infini qu'il voulait embrasser et qui le dévorait » (4). Mais, amour, indépendance, lointains voyages, ces chimères avortaient en lui, (( cadavres avant d'avoir vécu )) (5). Les Mémoires a' un fou et
(1) René, p 89 {Atala, René, Les Natchez, 1 vol. Hachette; 1893).
(2) René, p. 92.
(3) IbJd.
(4) Mémoires d'un fou, chap. v. Flaubert ajoute encore : « Oh l'infini, l'infini, gouffre immense, spirale qui monte des abîmes aux plus hautes régions de l'inconnu; vieille idée dans laquelle nous tournons tous, pris parle vertige, abîme incommensurable, abîmé sans fond » (chap. xix). Cette petite phrase, soit dit en passant, est l'explication très nette du titre et de l'idée inspiratrice d'un ouvrage inédit, et d'ailleurs inachevé, La Spirale, dont M. W. Fischer {op. cit., p. 119 et suivantes) a donné l'analyse, d'après le plan très obscur retrouvé dans ^es papiers de Flaubert.
(5) Voir la même idée exprimée, sous une forme identique, dans quelque strophes de la Comédie de la mort [La Mort dans la Vie) de Gautier :
« Et cependant il est d'horribles agonies
« Qu'on ne saura jamais, des douleurs infinies
« Que l'on n'aperçoit pas.
« Il est plus (i'une croix au calvaire de Tàme « Sans l'auréole d'or et sans la blanche femme
« Echevelée au bas.
« Tout àme est un sépulcre où gisent mille choses, « Des cadavres hideux dans des figures roses
'< Dorment ensevelis; « On retrouve toujours les larmes sous le rire, « Les morts sous les vivants, et l'homme est à vrai dire
n Une Nécropolis, etc. »
le roman do Chateaubriand sont au fond dos livres proches parents : on devlae que leurs auteurs, dont l'un est cependant un jeune homme en pleine ileur de ses vingt ans, sont arrivés au même point de découragement : tous deux possèdent (ou croient posséder) le sens complet de la vie, et se la représentent bien comme « la constatation d'un long mensonge imaginé par le désespoir de tout désir » (l).
Ainsi rien n'est plus romantique dans ses origines que la tristesse de Flaubert. Mais si le point de départ est presque le même, l'aboutissement a différé profondément. Quels qu'aient été dans son enfance son découragement et son dégoût, jamais il ne s'y est soumis complaisamment, jamais il n'en a fait le ressort de sa verve poétique, l'objet de ses efforts littéraires : c'est en cela qu'il n'est plus un romantique. Ceux-ci, remarquez-le, reviennent sans cesse à leur malheur, prennent un femi-plaisir à découvrir leur faiblesse, et, repliés, absorbés dans leur « moi », résument en lui leur dernière croyance, leur suprême illusion. Psychologues, c'est leur propre état d'âme qu'ils racontent, et les personnages qu'ils mettent en scène aiment à leur manière, pensent comme eux, partagent leurs enthousiasmes ou leur désolation (2). S'ils décrivent la nature, c'est dans la mesure où l'impression qui s'en dégage répond à leurs sentiments personnels : ils l'associent à leur douleur ou à leur rêverie, y cherchent l'écho des sanglots qu'ils exhalent ou de la passion qui les anime. De sorte qu'en les lisant on voit la nature à travers leurs sensations et leur émotion particulières, et nullement telle qu'elle est en soi, dans son fonds vrai et immuable, abstraction faite de toute représentation subjective. Ce procédé apparaît clairement chez le plus grand de tous les romantiques, Lamartine. Les paysages évoqués par lui n'ont guère d'exactitude que par rapport aux dispositions d'esprit joyeuses ou mélancoliques de l'amant d'Elvire. D'une façon géné-
(1) Madame Bovary.
(2) « Cette profonde peinture du Moi qui est peut-être l'œuvre la plus large, la plus générale et la plus universelle qu'un penseur puisse faire », disait Ilugo (fréface des Rayons et des Ombres; 4 mai 1840).
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raie, la conception d'art des romantiques tend à leur faire exprimer sous toutes ses formes leur vision personnelle de la réalité extérieure, et traduire en langage lyrique Texpérience faite par eux de la vie, de Famour, ou de la gloire.
Flaubert, tout aussi orgueilleux cependant, n'a pas eu à ce point le culte de sa personnalité, et ne s'est point consolé en chantant sa propre souffrance. Dans ses ouvrages, au moins dans ceux qu'il a publiés de son vivant, rien ne révèle la douleur intime de celui qui les a composés. On la devine, on découvre aisément son pessimisme : mais que les causes de sa lassitude soient les mêmes au fond que celles dont ses personnages ressentent les funestes effets, c'est ce que n'indique pas clairement l'étude de l'œuvre. Où retrouver trace de ses illusions de jeunesse, de son doute, de ses déconvenues amoureuses? Un grand principe littéraire, la nécessité pour l'artiste deresterimpassible, de ne pass'écrire lui-même, a voilé tout cela. Quel a été le créateur de M^^*^ Bovary, de Frédéric Moreau, de saint Antoine? Un amoureux trompé, un ambitieux déçu, un savant découragé ? Nous ne le saurions guère si sa biographie nous était inconnue. Au contraire, jamais la pensée ne nous viendra d'attribuer aux Nuits de Musset d'autre explication qu'un chagrin d'amour. De même pour les Méditations, de même pour René. L'allure fière et presque surhumaine d'Alfred de Vigny, la sérénité philosophique dans laquelle il se drape en contemplant, du haut de sa tour d'ivoire, les vicissitudes du monde, ne trompent même pas davantage : on garde l'impression qu'il a, lui aussi, à une heure de sa vie, ployé les épaules sous le poids d'une passion malheureuse, jointe au découragement d'une ambition insatisfaite (1).
Prenez maintenant les descriptions qui abondent dans Madame Bovary omV Éducation sentimentale ou Un cœur simple. Toutes sont faites d'après la même méthode. Loin de s'appliquer à rendre l'elïet produit en lui par le spectacle de la nature, Flaubert s'efforce toujours d'en abstraire ses sentiments per-
(1) Voir le Journal d'un poète (1867).
sonnels et ne retientdes objets que leur élément caractéristique, durable, éternel, celui qui traduit pour tous la notion d'une vérité universelle et absolue.
Comment donc expliquer qu'après un point de départ aussi romantique, il soit parvenu à écrire des romans si opposés aux règles de l'esthétique romantique? Nous essaierons, par la suite, de résoudre ce problème en suivant les progrès de sa conception d'art. Mais avant même d'examiner quels sont, pour la période contemporaine des Mémoires d'un fou, les principales théories littéraires déjà fixées dans son esprit, il importe de compléter ce qui précède en exposant rapidement ses idées sur le monde et l'existence, telles qu'elles se dégagent de ses œuvres de jeunesse.