DE L'HOMME, LE MONDE ET L EXISTENCE
Ses doutes. Son pessimisme.
Par une réaction naturelle contre les circonstances qui avaient provoqué l'explosion farouche de son désespoir, Flaubert s'est d'abord efforcé de battre en brèche l'idée même de l'amour, considéré cette fois non plus dans un cas particulier, à l'occasion de son aventure personnelle, mais dans l'universalité de ses applications. Prenant le contrepied des illusions auxquelles il s'était d'abord abandonné à propos de Maria, il a voulu rabaisser et démolir l'idéal qu'il venait de poursuivre; et pour y parvenir, il a seulement analysé l'idée de l'amour, et dégagé en elle le contraste offert par la réalité : poésie des sentiments d'une part, de l'autre matérialité de l'acte. Cela est très visible dans ce passage important des Mémoires (1) :
Deux êtres jetés sur la terre par un hasard, quelque chose, et qui se rencontrent, s'aunent parce que l'un est femme et l'autre homme. Les voilà haletants l'un pour l'autre, se promenant ensemble la nuit et se mouillant à la rosée, regardant le clair de lune et le trouvant diaphane, admirant les étoiles, et disant sur tous les tons : je t'aime, tu m'aimes, il m'aime, nous nous aimons, et répétant cela. avec des soupirs, des baisers; et puis ils rentrent, poussés tous les deux par une ardeur sans pareille, car ces deux âmes ont leurs organes violemment échauffés, et les voilà bientôt grotesquement accouplés, avec des rugissements et des soupirs, soucieux l'un et l'autre pour reproduire un imbécile de plus sur la terre, un malheureux qui les imitera. Contemplez-les, plus bêtes en ce moment que les chiens et les mouches, s'évanouissant et cachant soigneusement aux yeux des hommes leur jouissance solitaire, pensant peut-être que le bonheur est un crime et la volupté une honte.
(1) Chap. X,
J'ai riniprossion très nette qu'un pur ronumticiue, voulant exprimer des idées de ce genre, s'y serait pris tout autrement : son langage eût été moins ironique, sa description moins brutale. Et surtout, parlant d'après des souvenirs personnels, il aurait traduit ses sentiments sous une forme bien moins objective. C'est donc un homme un peu nouveau que nous découvrons ici chez Flaubert. Tout à Theure, lyrique, il nous racontait sa promenade en barque avec Maria : maintenant, au contraire, il tache en généralisant ses sensations de nous faire oublier qu'il les a lui-même ressenties. Une expérience toute récente lui avait cependant fait connaître la lassitude et le dégoût qui suivent la volupté physique. Le chapitre xvi des Mnnoires fait allusion à cet événement de sa biographie intime (1). On y trouve des
(1) Les Goncourt (l, 313), qui parlent d'uae autre aventure survenue en 1840 à Marseille avec une étrangère facilement accueillante (il eu est question, sous le nom de M^^e F... dans la Corresp., I, 163, 167, 169, 173 et dans A hordde la Gange) ajoutent que Flaubert s'était dès auparavant «déniaisé». D'autre part Flaubert écrit à deux reprises : « J'eus des remords, comme si l'amour de Maria eût été une religion que j'eusse profanée (chap. xvi). 0 Maria, j'avais été traîner dans la fange l'amour que ton regard avait créé » (ch. xvn). Par suite, on peut affirmer avec grande vraisemblance que la première expérience de l'amour physique faite par Flaubert se place entre 1836, date de sa rencontre avec Maria, et 1838 (compositions des Mémoires). La conclusion importante qui s'en dégage est qu'il n'y a rien d'étonnant si Flaubert, amoureux de Maria, s'est fait d'abord des illusions sur l'amour, puisqu'il n'en connaissait encore, en 1836, que le côté purement sentimental. A propos de ce fait biographique un peu spécial, on peut signaler une preuve nouvelle de la vanité qui perce toujours au fond du caractère de Flaubert; s'il a tenté cette première expérience, c'est par amour-propre : il l'avoue au moins dans les Mémoires (chap. xvi et xvii) : « Ou me raillait de ma chasteté, j'en rougissais, elle me faisait honte, elle me pesait comme si elle eût été de la corruption ; une femme se présenta à moi, je la pris. « S'il a cédé, c'est donc moius par instinct ou par curiosité que par orgueil. Il est allé à cette femme « sans amonr, sans désir, poussé par une vanité d'enfant, par un calcul d'orgueil, pour ne plus rougir à la licence et faire bonne contenance dans une orgie. » — « Ça ne m'amusait pas du tout, avouait-il plus tard, mais c'était pour la galerie. » [Journal des Goncourt, U, 271.) Et le plus curieux, c'est que cette action lui a fourni prétexte à une nouvelle manifestation d'amour-propre. 11 s'est cru supérieur en corruption aux autres de ses camarades : « Moi, aller comme eux... Oh ! non, pas un d'eux peut-être ne l'a fait pour les mêmes motifs; presque tous y ont été poussés par les sens ; ils ont obéi comme le chieq à l'instinct de la nature; mais il y avait bien plus de dégradation à en faire un calcul, à s'exciter à la corruption, à aller se jeter dans les bras d'un» femme, à manier si chair, à se vautrer iJaos le ruisseau, pour se relever et montrer ses souillures. «
phrases qui n'ont plus la portée et Fintention satirique des précédentes :
Je me demandais, écrit-il, si c'était bien là les délices que j'avais rêvées, ces transports de feu que je m'étais imaginés dans îa virginité de ce cœur tendre et enfant. Est-ce là tout? Est-ce qu'après cette froide jouissance il ne doit pas y en avoir une autre, plus sublime, plus large, quelque chose de divin et qui fasse tomber en extase? Oh! non, tout était fini ; j'avais été éteindre dans la boue ce feu sacré de mon âme.
Je me reportais vers le temps où la chair pour moi n'avait rien d'ignoble, et où la perspective du désir me montrait des formes vagues et des voluptés que mon cœur créait.
Non, jamais on ne pourra dire tous les mystères de l'âme vierge, toutes les choses qu'elle sent, tous les mondes qu'elle enfante, comme ses rêves sont délicieux, comme ses pensées sont vaporeuses et tendres, comme sa déception est amère et cruelle.
Etmaintenant, si rieursur tout, si amèrement persuadédu grotesque de l'existence, je sens encore que l'amour, cet amour comme je l'ai rêvé au collège, sans l'avoir, et que j'ai ressenti plus tard, qui m'a tant fait pleurer et dont j'ai tant ri, combien je crois encore que ce serait (sic) tout à la fois la plus sublime des choses, ou la plus bouffonne des bêtises.
Le rapprochement de ces deux citations indique clairement les étapes successives de sa pensée. Une déconvenue, très pénible encore au moment où il écrivait, était la cause directe des réflexions qu'il rendait applicables à tous les amoureux. Mais, (1(5 l'un à l'autre fragment la différence est considérable. Ici, sa personnalité seule est en jeu, s'étale au premier plan. Là au contraire elle disparaît et, pour mieux dire, la vérité toute individuelle de ses impressions tend à devenir une vérité humaine, dont son propre cas n'est plus que la démonstration accidentelle et isolée. Par cet exemple nous saisissons donc sur le vif la transformation en train de s'accomplir dans sa manière de voir. Tout comme au sujet de ramour, ses autres opinions, ses^sentiments, ses croyancejs, ses pr6jug'és,se sont peu à peu élargis, amplifiés, ont fini par constituer un système d'idées générales, dans l'exposé desquelles son « moi » ne semble plus jouer qu'un rôle très effacé, très lointain.
La Corresponda?ice ne pcrmciivdïl pas, à olle seule, (l(î reconstituer exactement ce système, que je nommerais volontiers la philosophie de Flaubert au moment de sa vingtième année ; mais les Mémoires d'un fou, et les fragments réunis dans le volume Par les champs el par les grèves, vont nous aider à en préciser les données principales.
Tout son être moral avait subi le contrecoup de ses chagrins d^amour. L'édifice complexe de ses espoirs et de ses rêves, déjà ébranlé, acheva de s'effondrer quand cette base profonde lui manqua, et, dès 1838 ou 1839, une conviction apparaît très forte dans son esprit : c'est que l'humanité est foncièrement malheureuse et qu'elle aurait d'excellents motifs pour se reconnaître tSlIe, si elle ne se faisait pas elle-même illusion sur son propre «itat. L'homme est malheureux parce qu'il est composé d'un corps et d'une âme, deux éléments contradictoires, dont l'un, assailli par la maladie, vaincu par la mort, tient à la terre par toutes sortes de liens physiques et matériels, tandis que l'autre s'élance sans cesse au delà, dans le monde de l'idéal et du rêve, et palpite de désirs impossibles. D'où tiraillements, souffrances, succession de hauts et de bas, de rires et de larmes : « L'existence après tout n'est-elle pas, comme le lièvre, quelque chose de cursif qui fait un bond dans la plaine, qui sort d'un bois plein de de ténèbres, pour se jeter dans une marnière, dans un grand trou creux? » (1) Voilà le point d'interrogation oii aboutissent toutes nos recherches, la déception qui guette nos espérances, le doute où sombre notre foi; en somme ce « trou creux » représente le néant de tous les efforts et de toutes les aspirations. Telle est, dans son expression la plus résumée, l'idée pessimiste dont le développement fait l'objet des premiers essais littéraires de Flaubert. Nous allons en étudier les détails.
Mais auparavant, il est nécessaire d'ouvrir une brève parenthèse. On comprendrait mal ce qui va suivre si on négligeait de mentionner un livre qui eut sur la mentalité de notre auteur une influence considérable. Il l'avait lu et relu au point d'en
(1) Corresp., 1, 23 (20 janvier 1839).
savoir par cœur des tirades entières(l), et s'en était assimilé le fond au même temps qu'il en adoptait le style ultra lyrique, et, pour employer une expression familière à Diderot, la forme trop feuillue ; ce livre, c'est V Ahasvérus d'Edgar Quinet (1833). Il est bien oublié aujourd'hui, et c'est à tort, car malgré d'énormes défauts il fait preuve d'une tentative originale, parfois grandiose, et d'une exécution au moins intéressante (2). Mais surtout, il caractérise à merveille un état d'esprit commun à beaucoup d'hommes de cette époque. (( Une étrange maladie nous tourmente en ce moment, disait Edgar Quinet en manière d'introduction (3). Gomment Tappellerais-je? Ce n'est plus seulement la tienne, René, celle des ruines; la nôtre est plus vive et plus cuisante. C'est le mal de l'avenir. Ce qui nous tue, c'est plus que la faiblesse de notre pensée; c'est le poids de l'avenir à supporter dans le vide du présent... L'humanité est sourdement travaillée dans ses entrailles, comme si elle allait enfanter un dieu (4). » L'image est juste. Qn attendait, on espérait^ sans savoir quoi : le présent semblait n'offrir qu'angoisse et vide glacial aux aspirations confuses des cœurs et des cerveaux. C'était une raison de tristesse indéfinie venant se joindre, pour les compléter, aux autres causes du spleen romantique. Flaubert, qui partageait la mélancolie de ses contemporains, trouva dans le poème en prose d'Edgar Quinet l'exemple d'un découragement moins exclusivement individuel que celui de Byron, de Lamartine ou de Chateaubriand. Ahasvérus, c'est en effet l'humanité elle-même dans ses étapes à travers les âges, l'incarnation de la vie moderne avide de croyances solides,
(1) Souv. lut., 1, 168.
(2) Le sujet d'Ahasvérus avait tenté plusieurs écrivains, notamment Gœlhe {Mémoires, livre XV). Un poète allemand, Schubart, a écrit sur le juif éternel une centaine de fort beaux vers {Eine lyrische Rhapsodie). Sur la façon dont Ed. Quinet sut rajeunir ce sujet, voir Magnin, Étude sur la nature du génie poétique. Revue des Deux Afonrfes, 1*^ décembre 1833.
(3) Cf. Revue des Deux Mondes, 1" octobre 1833, où quelques fragments à' Ahasvérus étaient publiés.
(4) Comparez Flaubert, Novembre {Mélanges posthumes, p. 254) : « Je m'imaginais contenir une incarnation suprême dont la révélation eût effrayé le monde, et ces déchirements de mon âme, c'était la vie même du Dieu que je portais dans mes entrailles».
cherchant un terrain ferme pour reposer ses pieds inecM'tains, un cœur aimant pour lui confier sa peine. La marche? errante du Juif maudit le conduit à éprouver la fragilité et la contingence de toutes les réalités, la vanité de tous les honheurs. Sa souffrance vient de ne rien savoir et de ne rien aimer, hien qu'ayant en lui un immense hesoin de vérité et de tendresse. C'est là toute son histoire. Elle se déroule h travers une foule de péripéties fantastiques, mais il suffit d'en retenir cette donnée essentielle; car bien entendu nous ne songeons pas à faire ici l'analyse d'Ahasvérus^ ni à énumérer les multiples fictions de ce drame philosophique. Quelques passages cités en notes indiqueront assez que Flaubert, dans Texposé de son système, a obéi à une conception analogue. La similitude est surtout frappante quand on rapproche d'Ahasvérus un opuscule écrit par lui au printemps de 1839. Entraîné par l'exemple d'un livre qui avait eu son heure de vogue, il a voulu dans Smarh{[) retracer, lui aussi, sous l'aspect d'un symbole général, l'épopée de la misère humaine, comme avait fait Edgar Quinet. La donnée des deux ouvrages est identique.
Smarh, comme Ahasvérus, personnifie l'humanité. Bouffi d'orgueil, il se juge appelé à tout dominer, et toujours il retombe. La science l'invite : il croit que tous les mystères de la création vont lui être révélés ; mais à mesure qu'il avance de nouveaux problèmes surgissent, les questions se compliquent, les résultats se contredisent. « Alors il a peur, il tremble, tout cet abîme semble le dévorer, il est faible dans le vide » (2). L'inanité de ses connaissances et de sa pensée lui apparaît : « Quelle est donc cette science qu'on m'a promise? dit-il; oùlatrouve-t-on? De qui la recevrais-je? Par quels chemins mène-t-elle et où mènet-elle? Et au terme de la route, où est-on? Tout cela hélas est un chaos pour moi, et je n'y vois rien que des ténèbres! » (3). Voilà
(i) Des fragments de Smarh ont été publiés dans les Mélanges posthumes de Flaubert, p. 283-300. Quant à la date de composition, voir supra Notice bibliographique.
(2) Corresp., I, 21 (18 mars 1839).
(3) Smarh {Mélanges posthumes, p. 286). Comparez i4/ia5yér</5, troisième journée (édition de 1842, p. 190) : La Mort (Mob) converse avec Ahasvérus et se plaît
pour intelligence, si fière d'elle-même, si confiante en ses forces. De son côté le corps, qui s'imagine tout soumis dans la nature à sa puissance, tremble devant une tempête, se lasse des voluptés auxquelles il goûte ( j ) ; Smarh devient poète (2), amoureux (3), nouvelles désillusions. Après avoir pris sa part de toutes les gloires, de toutes les jouissances,, revêtu toutes les formes, il parvient au bout du monde, au bord de l'océan (4).
à parcourir avec lui toutes les illusions de la vie, à détruire chacune d'elles par son ironie sceptique. Voici pour la science :
« Ahasvérus. — J'aurais besoin de quelque chose de plus réel...
« MoB. — ... Au lieu de rêves, que ne vous occupez-vous du positif des choses? La science est faite pour des hommes comme vous; à votre âge vous pouvez encore pénétrer dans les secrets de la nature. Par exemple, faites-vous alchimiste. Allons, à l'œuvre, soufflez la forge, broyez le diamant, sondez l'or, remuez le creuset ; bien, c'est cela. Encore une heure. A la fin une petite fumée s'évapore et voilà la vie passée. Est-ce vrai?
« Ahasvérts. — Non, la science ainsi réduite est trop sèche; j'ai essayé; jamais elle n'a pu remplir mon cœur. »
(1) Voir l'analyse de Smarh dans la même lettre (Corresp., I, 27).
(2) Ibid. Rapprochez Ahasvérus, troisième journée (XI, p. 189) :
« Ahasvérus. — - J'avais cru d'abord trouver quelques consolations en m'adounant à la poésie.
« MoB. — Bravo, c'est l'art que j'aurais voulu cultiver, si on m'eût laissée libre. Darder en plein soleil des paroles huppées; habiller de phrases une ombre, un squelette, moins que cela, un rien ; le coiffer de rimes, le chausser d'adverbes, le panacher d'adjectifs, le farder de virgules : quelle faculté dans l'homme, monsieur; et songer que tout lui obéit; premièrement ce qui n'est pas. Se plonger dans l'océan transparent des choses pour y pêcher le ciel, et rapporter au rivage une douzaine de mots polis et luisants. Ah ! voilà de ces vies d'émotion sont je serai éternellement jalouse. »
Comparez le passage des Mémoires d'un fou, cité plus haut, où Flaubert exprime sa désillusion personnelle à propos de ses essais littéraires.
(3) Cf. Ahasvérus {ibid., p. 186). Ahasvérus est amoureux de Rachel : « Qui, tout est attaché pour moi à la possession de cet être délicieux; le reste du monde est vide. Je le sais, je le connais; les mers, les lacs, les forêts, je les ai visités; mais il me manquait une place dans un cœur et c'est là qu'est l'univers. >» De même, plus loin (p. 198) :
« MoB. — N'exagérez pas. Tous les sentiments cachent un calcul et au fond toutes les femmes se ressemblent. Qui dit l'une dit l'autre. Un peu plus tôt un peu plus tard, la meilleure vous dupera; d'ailleurs, vous-même, pourvu que vous les amusiez, vous êtes parfaitement quitte envers elles. Elles sont là pour le plaisir des hommes...
ti Ahasvkkus. — L'amour ne sera jamais un jeu pour moL S'il est tel que vous le dites, il vaut mieux détruire en moi, dès à présent, cette dernière espérance, etc.. . »
(4) De même Ahasvérus aperçoit, grâce à l'ironie cruelle de Mob, le néant de toute vie active (p. 192), de la puissance et de l'ambition politiques (p. 193), de la gloire militaire (p. 191). Les voyages n'adoucissent pas sa peine (p. 189). « Il y a
« Qu'est-ce que le monde? s'écrie-t,-il alors; (ju'il est pelil ! j'y étouiïe. Élargis-moi cette terre, étends ces océans, agrandismoi l'atmosphère où je vis. Est-ce là tout? Est-ce que l.i vie se borne là? J'ai dévoré le monde, je veux autre chose (1). ))
Ainsi, pour Smarh, la satiété est Tinévilahle conséquence de la possessi^i et le désir granSîTà mesure qu'on le satisfait (2). Telle est bien aux yeux de Flaubert la cause profonde de toutes les douleurs humaines. Mais, souvenez-vous en, c'est par une suite de déceptions du même ordre qu'il est passé lui-même (!l) ;
quelquefois au fond de l'âme, dit-il, un vide que |la poussière de tous les mondes ne suffirait pas à combler : je l'ai éprouvé ».
(1) Smarh {Mélanges posthumes, p. 296).
Toutes ces idées étaient en germe déjà dans Rêve d'enfer (1837). Voir Tarlicle de M™* Franklin-Grout dans le Journal de Rouen du 28 avril 1906.
D'une façon générale la préoccupation de savoir ce qu'est l'àme, et dans quelles relations elle est avec le corps reparaît dans tous les écrits de jeunesse de Flaubert. En particulier, cette question fait l'objet d'un opuscule intitulé Agonies (1838), dédié à A. Le Poittevin (inédit. Je donne ces renseignements d'après ce même article de M"« Franklin-Grout).
(2) C'est exactement la conception de Th. Gautier dans la Comédie de la Mort {La Mort dans la Vie) : Faust, Don Juan, Napoléon, chacun d'eux symbolise le. science, l'amour et la puissance dans leur réalisation la plus complète, sont présentés cependant comme insatisfaits, déçus dans leur rôve, aspirant à autre chose, a mieux, à une forme différente et plus intense de vie, celle qu'ils ont connue et épuisée n'ayant laissé dans leur cœur que des regrets et des doutes :
« Le néant, voilà donc ce que l'on trouve au terme... » — « Ah, que de nobles cœurs et que d'âmes choisies « Vainement à travers toutes les poésies,
« Toutes les passions, « Ont poursuivi le mot de la page fatale , etc. »
De même Flaubert {Mémoires d'un fouy chap. xx) :
« C'est rame qui veut du sang, de l'amour, qui demande de l'or, toujours insatiable et cupide de tout son infini. Elle est au milieu de nous comme une soif, une ardeur quelconque, un feu qui nous dévore, un pivot qui nous fait tourner sur lui. »
Pareillement Ahasvérus, réhabilité devant Dieu, à l'heure du jugement deruier s'écrie : « Sans perdre haleine je voudrais blanchir mes souliers de la poussière des étoiles, monter, monter toujours de mondes en mondes, de cieux en cieux, sans jamais redescendre, pour voir la source d'où vous faites jaillir les siècles et les années. Je voudrais aller frapper toujours à des étoiles inconnues, à une vie nouvelle, à des seuils entr'ouverts au bout de l'infini et à des rieui meilleurs » (Quatrième journée, p. 379). Comparez encore Smarh {Mélanges posthumes, p. 287) : « C'est une science divine qu'il me faut, quelque chose qui m'élève au-dessus des hommes qui me rapproche de Dieu ».
(3) Ahasvérus suit de son côté la même progression dans cette conversation avec Mob dont plusieurs fragments viennent d'être cités. Il y joint une étape en
ici encore il généralise simplement son propre état d'âme et, sous les traits d'un personnage imaginaire, Tétend à l'humanité tout entière. Le point de vue romantique est élargi, mais par une fiction un peu naïve, derrière laquelle la personnalité de l'auteur n'arrive pas à se dissimuler entièrement.
A bout de ressources, le héros de son mystère finit par demander l'éternité. Mais l'éternité, c'est la mort, car tout s'anéantit, tout disparaît. La mort, « c'est la plus heureuse des créatures du ciel, la seule qui soit grande, immuable, éternelle, comme Dieu, la seule qui puisse l'égaler » (1). Flaubert en trace une figure vraiment belle ; il la montre parcourant Tunivers au galop de son cheval, fauchant sa moisson de trônes et d'empires, répandant ses fléaux, la guerre et la peste, se réjouissant des cris d'agonie soulevés h son passage (2). Mais de ce
plus : la religion (p. 194), dont il reconnaît également la sécheresse et l'inanité (p. 195) ; et il aboutit enfin à cette « foi au néant» à laquelle Flaubert disait être parvenu [Mémoires, chap. ii) : « J'en vins à douter de tout... Je fus content, je n'avais plus de chute à faire; j'étais froid et calme comme la pierre d'un tombeau. Je croyais trouver le bonheur dans le doute. Insensé que j'étais ! On y roule dans un vide incommensurable »,
(1) Le Chant de la Mort [Mélanges posthumes, p. 270).
(2) Comparez les pp. 264 à 269 du Chant de la Mort avec ces fragments à' Ahasvérus :
«J'ai fait cette nuit bien du chemin. J'ai veillé trois heures au chevet d'un pape ; j'apporte sa mitre avec un peu de cendre. Voici la couronne d'un duc, voici le manteau d'hermine d'un baron. Cache-les dans mon bahut, avec cette urne oii ils mettent leurs larmes. Je n'ai dormi rien qu'une heure ; c'était sur les genoux d'un fiancé aux cheveux bruns ; il a rempli sans le savoir de ses larmes salées le vide de mes yeux; il a poli, comme l'ivoire, l'os de mon front avec les charbons de ses lèvres. Je t'ai apporté pour ta fête le bouquet de lilas d'une nouvelle épousée que j'ai conduite au bal parla main. Oh! c'est que ma vie est une fête quand j'ai descendu les trois degrés de notre porte. Mon cheval ne touche pas la terre avec ses ongles. Les feuilles des arbres jaunissent à son souffle et tombent pour lui faire son chemin. La bise me porte où je veux (Troisièma journée, II, p. 443) — ... Çà, la comédie est jouée. A présent la tragédie. L'heure avance, quelle tache jusqu'à demain. Un empire est debout. 11 faut qu'avant le jour sa tête soit à bas, que ses membres soient jetés à mon gré, un bras dans l'orient, un autre dans l'occident, son cœur dans la mer. Partez donc, bel ange, il est temps. Déployez vos grandes ailes noires sous votre manteau. Prenez vos habits de cour, vos souliers de soie, votre robe traînante... 11 y a des grandeurs, voyez-vous, des rois et des royaumes, qu'il faut disséquer avec dignité. » [Ibid. Troisième journée, XII, p. 202.)
D'après M™« Franklio-Grout, dans La femme du monde, nouvelle écrite par
fait même qu'il la représentait sous les traits d'un être vivant, il devait la soumettre aux faiblesses de riiunianité. Et par une conception très hardie, il la suppose malheureuse aussi, parce que désireuse, comme les hommes, d'autre chose que ce qu'elle possède : « I/homme a le tomheau, la gloire a Toubli, le jour se repose dans la nuit; mais moi? je suis seule sur une route parsemée d'ossements, hordée de ruines. Les anges ont leurs frères, les démons aussi ont leurs compagnes d'enfer, mais moi, toujours le même bruit de ma faux qui coupe, de mes flèches qui sifflent, de mon cheval qui galope » (1). La mort est à ce point assimilée à une créature qu'elle n'est pas éternelle. Après avoir tout renversé, toutes les planètes, tous les astres, tous les cieux, tous les mondes, la mort elle-même mourra (2). Que rester a-t-il? Dieu? Non pas, car il a succombé, dit Flaubert, dans la chute totale de Tunivers. Il restera le Grotesque, dont Yuck est l'incarnation, Yuck qui est le vrai, ce qui est, ce qui a été, ce qui sera, « le passé, le présent et le futur, le monde et l'éternité, cette vie et l'autre, le corps et l'âme » (3). « Les ruines, s'écrie Y'uck, le passé, l'histoire, tous ces grains de sable qui forment ton trône, le monde qui est la zone sur qui tu tournes dans le temps, tout cela te dis-je, depuis les océans les plus larges jusqu'aux larmes d'un chien, depuis un trône jusqu'à un brin d'herbe, tout cela, ta gloire, ton royaume, que sais-je enfin, tout ce que tu manges, ce que tu dévores, tout ce qui vit et meurt, tout ce qui est, commence pour finir, tout cela me fait pitié, tout cela me fait rire, moi, et d'un rire plus fort que le
bruit de ton pied quand il broie le monde d'un seul coup
N'est-ce pas moi qui ai fait pourrir ensemble les cadavres des héros dans leur mausolée de marbre, et les charognes des loups sur les feuilles des boisl... Je suis le Vrai, l'Éternel, le Bouffon, le Grotesque ! )) (4)
Flaubert en 1836 — et inachevée, — la Mort se plaisait également à raconter la joie qu'elle éprouve, depuis la chute d'Adam, à ravager la terre entière.
(1) Le C fiant de la Mort, p. 270,
(2) Ibid., p. 271.
(3) Smarh, p. 295.
(4) Smarh,p. 299. Le dénouement dM/ia*ye>M5 n'est guère plus consolant. Après
C'est là un dernier symbole, mais dont la valeur est considérable puisqu'il résume tous les autres. Il signifie précisément que le fond vrai et immuable de toute réalité, dans l'esprit de Flaubert, c'est ce mélange de grandeur et de faiblesse, de beauté et de laideur, de fortune et de misère, qu'il nomme le grotesque. Les Romantiques en donnaient une définition analogue, et il n'est pas douteux que Flaubert la leur ait en partie empruntée. Mais leur conception était cependant différente, car le grotesque seul ne suffisait pas à leur yeux pour constituer la réalité complète et vraie; il lui fallait s'allier et mêler sans cesse au mhlime : la préface de Cromwell dispense d'insister sur ce point (1). Flaubert va plus loin, puisqu'il retranche le sublime et réduit la réalité à un aspect unique :^e paradoxe, très peu philosophique, lui était dicté évidemment par son pessimisme qui s'en accommodait mieux. Il est bien certain d'ailleurs qu'une chose, en soi, n'est pas grotesque : on' ne la conçoit telle que par sa comparaison avec autre chose, où, ce qui revient au même, par la comparaison de ses diverses particularités entre elles. Il en convenait; mais il se hâtait de nier que le second terme de l'opposition fût réel, et il lui accordait seulement la valeur d'une apparence trompeuse. C'est le corollaire de sa théorie. Tout son effort tendra précisément à démontrer l'inexistence ou le mensonge de tout ce qui, dans le monde ou en nous-même, donne naissance à l'idée de grandeur, de force ou de beauté. Ainsi, par exemple, rien ne lui paraît grotesque comme cet orgueil de l'homme qui appelle amour la jalousie, la ruse et la luxure, qui confond
le jugement dernier, les dieux meurent, les étoiles et les planètes, comme dans Smarh, s'écroulent à leur tour, le Néant même n'est plus. Il reste en fin de compte l'Éternité, dernier symbole, le temps vide, pure forme remplissant les abîmes de l'infini, survivant aux mondes des êtres et des idées {Ahasvérus, épilogue, p. 399 à la fin). La fiction est encore plus obscure que dans le mystère de Flaubert. Mais sa portée est en somme la même : elle exprime le dernier mot de la désespérance, l'idée que dans l'avenir de l'humanité il n'y a place pour rien, que rêves et réalités n'ont qu'une existence contingente, et que l'énigme de la création demeure insoluble.
(1) « Ce qui n'est que grotesque n'est pas complet. » (Note de V. Hugo en marge du manuscrit de àn Préface. Cf. M. Souriau, La préface de Cromwell, p. 194).
l'Ame avec la chair, et glorifie « cette belle chose qui ti(»nl nn homme par ses organes et le fait pâmer d'aise » (1). L'attitude de Yuck devant toutes les ambitions, les soufTrances, les voluptés, c'est la pitié et le rire (2). Son ironie n'épargne ni les nobles actions auxquelles il découvre les motifs intéressés, u\ les plus hautes pensées qu'il montre banales ou creuses ; sa joie suprême, c'est d'étaler les contrastes qui rc'vèhmt à rhuminc la petitesse de sa condition.
Indiquée brièvement dans Sntarh et dans le Chant de la Mort , toute l'argumentation de Flaubert sur ce poini est longuement exposée dans les Mémoires^ avec d'autant plus de verve, et, disons le mot, de prétention, que l'auteur prend luimême cette fois directement la parole, et n'est plus contenu dans le cadre étroit de son mystère. C'est par orgueil que l'homme se croit libre. Qu'est-ce que la liberté, répond t-îî?^ Dès ta naissance, tu es soumis à toutes les infirmités paternelles, tu reçois avec le jour la semence de tous tes vices, de ta stupidité même, de tout ce qui te fera juger le monde, toimême, tout ce qui t'entoure, d'après ce terme de comparaison, cette mesure que tu as en toi. Tu^es né avec des idées faites ou qu'on te fera sur le bien ou sur le mal (3). » — Et d'ailleurs où est le mal oii est le bien ? nous l'ignorons. Flaubert reprend et développe complaisamment le mot de Pascal sur la relativité du devoir moral. Quant au reste, nous ne sommes pas libres davantage de nos sentiments, de nos amours et de nos haines, car nous avons des organes, et nous ne dirigeons pas, nous ne connaissons pas même les modifications qui se passent en eux : « Es-tu libre d'apaiser ce sang qui bat, de calmer cette tête brûlante, de comprimer ce cœur, d'apaiser ces ardeurs qui te dévorent? » (4)
La conclusion est qu'il y a <lans le monde des faits qui s'enchaînent fatalement et découlent d'autres séries de faits, d'où
(1) Smarh {Mélanges posthumes^ p. 283}.
. (2) Ihid., p. 298.
(3) Mémoires d\in fou^ chap xx.
(4) Mémoires (Vitn fou, chap. xx.
d'autres dérivent à leur tour, et rien de plus. Quelle place restet-il à la liberté ?
Par vanité encore, l'homme fait appel à la voix de la conscience pour affirmer Texistence et l'immortalité de Tâme. Gomment sait-il qu'il en a une ? Il a fait lui-même cette découverte, qu'il ne peut seulement définir. « Ame immortelle, faite à l'image de Dieu, deux idées pour lesquelles il a versé son sang, £u'il ne comprend pas, mais dont il est convaincu (1). » Et peutil raisonnablement penser qu'une vie, « agitée entre un peu d'orgueil qu'il appelle grandeur et cet intérêt bas qui est l'essence de la société, sera couronnée par une immortalité» (2)?
En résumé, de son orgueil viennent les erreurs de l'homme, sources de ses douleurs. Tout est ténèbres autour de lui, faible créature qui sent en soi un vide immense et le comble par les croyances et les illusions qu'elle y jette. Le chapitre des Mémoires d'un fou où ces idées sont développées se termine par une page vraiment belle qui mérite d'être citée en entier :
(1) « Nous aurons beau pendant bien des jours, bien des nuits, nous demander dans notre angoisse : qu'est-ce que ce mot, Dieu, éternité, infini ? Nous tournons li-dedans, emportés par un vent de mort, comme la feuille roulée par l'ouragan. On dirait que l'infini prend alors plaisir à nous bercer nous-mêmes dans cette immensité du doute. » {Mémoires dCun fou^ chap. xix.) w L'éternité se dresse devant nous et nous en avons peur. » {Ibid.) Ici encore, à propos de cette idée de l'éternité qui se présente à l'esprit de Flaubert, on peut indiquer un rapprocbement entre la Comédie de la mort et les Mémoires d'un fou. Flaubert écrit à la suite des lignes précédentes :
ft L'éternité! Cela durera-t-il toujours, sans fin?... Que serons-nous? Un rien, pas même un souffle. J'ai longtemps pensé aux morts dans les cercueils, aux longs siècles qu'ils passent ainsi sous la terre, pleine de bruit, de rumeurs et de cris, eux si calmes, dans leurs planches pourries et dont le morne silence est interrompu, parfois, par uq cheveu qui tombe ou par un ver qui glisse sur un peu de chair. — Concime ils doraient là, couchés sans bruit, — sous la terre, BOUS le gazon fleuri!
« Cependant, l'hiver, ils doivent avoir froid sous la neige, » C'est la même pensée que Gautier exprime (La Vie dans la Mari) :
«Peut-être le tombeau n'est-il pas un asile
« Où, sur son chevet dur, on puisse enfin tranquille
« Dormir l'élernité « Dans un oubli profond de toute chose humaine, « Sans aucun sentiment de plaisir ou de peine,
« D'être ou d'avoir été. », etc.
(2) Mémoires d'un fou, chap. xix.
Tu es grand, homme, non par le corps sans doute, mais par cet esprit qui t'a fait, dis-tu, le roi de la nature; tu es grand, maître et fort.
Chaque jour, en effet, tu bouleverses la terre, tu creuses des canaux, tu bâtis des palais, tu enfermes les fleuves entre des pierres, tu cueilles l'herbe, tu la pétris et tu la manges; tu remues l'océan avec la quille de tes vaisseaux, et tu crois tout cela beau; tu te crois meilleur que la béte fauve que tu manges, plus libre que la feuille emportée par les vents, plus grand que l'aigle qui plane sur les tours, plus fort que la terre dont tu tires ton pain et tes diamants et que Tocéan sur lequel tu cours. Mais, hélas ! la terre que tu remues renaît d'elle-même, tes canaux se détruisent, les Oeuves envahissent tes champs et tes villes, les pierres de tes palais se disjoignent et tombent d'elles-mêmes, les fourmis courent sur tes couronnes et sur tes trônes, toutes tes flottes ne sauraient marquer plus de traces de leur passage sur la surface de l'océan qu'une goutte de pluie et que le battement d'aile de l'oiseau. Et toi même, tu passes sur cet océan des âges sans laisser plus de traces de toi-même que ton navire n'en laisse sur les Ilots (1). Tuje crois grand parce que tu travailles sans relâche, mais ce travail est une preuve de ta faiblesse (2). Tu étais donc condamné à apprendre toutes ces choses inutiles aux prix de tes sueurs, tu étais esclave avant d'être né, et malheureux avant de vivre. Tu regardes les astres avec un sourire d'orgueil, parce que tu leur as donné des noms, que tu as calculé leur distance, comme si tu voulais mesurer l'infini et enfermer l'espace dans les bornes de ton esprit. Mais tu te trompes. Qui te dit que derrière ces mondes de lumière, il n'y en a pas d'autres infinis encore, et toujours ainsi? Peut-être que tes calculs s'arrêtent à quelques pieds de hauteur, et que là commence une échelle nouvelle de faits... Çomprends-tu toimême la valeur des mots dont tu te sers... étendue, espace. Ils sont plus vastes que toi et ton globe.
Tu es grand et tu meurs, comme le chien et la fourmi, avec plus de regrets qu'eux, et puis tu pourris, et je te le demande, quand les vers t'ont mangé, quand ton corps s'est dissous dans l'humidité de la tombe et que ta poussière n'est plus, où es-tu, homme? Où est môme
(1) Cf. Gautier, Comédie de la mort {La Vie dans la Mort :
« Sentir qu'on a passé sans laisser plus de marque « Qu'au dos de l'océan le sillon d'une barque. »
(2) Même idée dans une Lettre inédile à Chevalier (25 novembre 1841) :
« Tu pioches ? C'est un peu humiliant. Le travail est ce qui rabaisse l'homme. Les sots prétendent que c'est sa gloire, mais pour moi c'est bien le signe de la malédiction divine, la marque d'une décadence. »
ton âme? cette âme, qui était le moteur de tes actions; qui livrait ton cœur à la haine, à l'envie, à toutes les passions, cette âme qui te vendait et qui te faisait faire tant de bassesses, où est-elle? Est-il un lieu assez saint pour la recevoir? Tu te respectes et tu t'honores comme un dieu, tu as inventé l'idée de dignité de l'homme, idée que rien dans la nature ne pourrait avoir en te voyant ; tu veux qu'on t'honore et tu t'honores toi-même, tu veux même que ce corps, si vil durant sa vie, soit honoré quand il n'est plus. Tu veux qu'on se découvre devant ta charogne humaine, qui se pourrit de corruption, quoique plus pure que toi quand tu vivais. C'est là ta grandeur? Grandeur de poussière, majesté de néant ! (1)
Telle est, dans son ensemble, la théorie que Flaubert en 1838 ou 1839 exposait avec un sérieux imperturbable, et défendait avec une conviction qui vraiment atteignait parfois à l'éloquence.
Est-il bien nécessaire de faire remarquer combien c'étaient là des idées peu nouvelles? Ce néant de l'homme devant la nature et devant la mort, est-il un lieu commun plus rebattu? Païens et chrétiens, les écrivains de tous les temps en ont usé : voyez seulement les Pères de l'Église, les prédicateurs du xvii® siècle, et pour n'en citer qu'un, Bossuet, dans ses Sermons ouïe Discours sur l'histoire universelle. A défaut d'eux, nous savons que Flaubert avait beaucoup pratiqué Montaigne (2), et peut-être quelques pages de V Apologie de Raimond de Sebond avaient-elles pu le
(1) Idée analogue chez Gautier {Comédie de la mort) montrant Raphaël, c'est-àdire le génie, sous l'aspect d'une tête de mort « que rien ne distingue » des autres crânes amoncelés aux enfers.
(2) Corrêsp.j I, 16 (13 septembre 1838). De même: «J'ai repris la lecture de Rabelais et de Montaigne que j'avais un peu négligés depuis quelque temps. » {Lettre inédite à Chevalier, 29 octobre 1838). De même encore : « Je me récrée à lire le sieur de Montaigne dont je suis plein. C'est là mon homme! » {Corresp., I, 30, 11 octobre 1839.)
Il ne faudrait pas sans doute tirer des conséquences trop lointaines du fait que Flaubert garda toute sa vie la même admiration pour Montaigne. Un rapprochement s'impose cependant entre la philosophie générale de son œuvre, son opinion sur l'emploi dangereux et le rôle néfaste de la pensée (cf. Bourget, Essais de psychologie contemporaine ^ art. sur Flaubert) et les idées analogues exprimées par Montaigne, notamment lorsqu'il commente une phrase de Cicéron : « haud scio an melius fuerit humano generi... motum istum celerem cogitatiouis... non dari omnino, quam tam munifice dari. » {Essais^ livre 11, chap. xii, édit. Leclerc, 1836, I, p. 592 et suiv.)
guider (1). Il connaissait aussi le Maafrcd ^lq Hyron. Mais sans aller aussi loin, toutes les idées exprimées dans ses œuvres de jeunesse n'étaient-(»lles pas familières aux Romantiques? Son maître Chateaubriand parlait-il autrement, dans cet admirîil>le passage de Renr :
« Force de la nature et faiblesse de Thomme! Un brin d'berl)e perce souvent le mari)re le plus dur de ces tombeaux, que tous ces morts si puissants ne soulèveront jamais. . . Que sont devenus ces personnages qui firent tant de bruit? le temps a fait un pas et la face de la terre a été renouvelée (2). »
La façon dont il dirigeait sa démonstration n'était guère plus originale. Qu'avons-nous, dans cette longue tirade des Mémoires^ sinon les classiques arguments de Técole, tels que les présentent tous les traités de philosophie sous ce titre « de la liberté » ou (( de l'immortalité de Tâme ».
Et vraiment, doit-on s'étonner qu'il en soit ainsi ? Faut-il lui faire un crime de l'obscurité de ses opinions, du décousu de sa doctrine? Nullement. Car il cédait à un' enthousiasme naïf, comparable à celui des jeunes gens qui, pour la première fois, ouvrant au hasard quelque manuel plus ou moins compréhensible, s'assimilent en hâte les formules nouvelles et indigestes de la métaphysique traditionnelle. On est séduit par les grands mots abstraits, les conclusions paraissent d'une logique rigoureuse, on prend au tragique les pires banalités. Quel collégien de dix-sept ou dix-huit ans, brusquement amené à entrevoir les problèmes delà matière, du monde ou de l'àme, y demeure com plètement indifférent? Mais, comme les systèmes s'opposent comme les résultats semblent contradictoires, une grande hésitation naît dans l'esprit. On se refuse à toute conciliation et si
(Ij Est-il possible de rien imaginer si ridicule que ceste misérable et chestive créature, qui n'est pas seulement maîtresse de soy, exposée aux offenses de toutes choses, se die maîtresse et empérière de l'univers, duquel il n'est pas en sa puissance de cognoistre la moindre partie, tant s'en fault de le coiumander..., etc. » {Essais, livre U, chap. xii, édit. Le Clerc, 1836, t. I, p. 542 ; voir aussi ibid., p. 576).
(2) Chateaubriand, René, p. 86-87.
Ton n'a pas la sagesse d'avouer son ignorance, on adopte sans tarder la solution extrême.
C'est le cas de Flaubert : sa bonne foi n'est pas suspecte ; il est très fermement convaincu, et si nous le voyons déclamer sur la relativité des événements et la faiblesse de l'homme, c'est qu'il croit exprimer ainsi la vérité absolue. Dès lors, il est naturel qu'il répète machinalement les paradoxes dont il a la tête remplie. Nous sommes d'avance fixés sur leur valeur; nous savons aussi que, grâce aux écrivains de l'époque et par ce fait même qu'elles répondaient aux motifs généraux de leur découragement, les vérités de ce genre avaient perdu, en passant dans la littérature, une bonne part de leur précision scientifique, gagnant d'autant en rhétorique sentimentale. Mais nous ne pouvons ici leur dénier toute importance puisqu'à cette époque il les tenait résolument pour certaines, et, à travers les symboles et les fictions de ses premiers essais, tâchait de les grouper en une vue d'ensemble dont l'exagération s'explique assez par l'âge du philosophe.
Je suis même tenté, pour ma part, de considérer comme très sérieuse la répercussion produite dans son esprit par l'étude, même superficielle, de ces questions transcendantes ; peu importe qu'il soit allé plus ou moins loin dans le domaine de la spéculation. Il est un enfant, c'est vrai, mais les conséquences des méditations de cette sorte sont à peu près identiques pour tous ceux qui s'y adonnent. Nous lisons dans les Mémoires d'un fou la phrase suivante :
(( Je fus épris de cette étude imposante qui se propose l'homme pour but et qui veut se l'expliquer, qui va jusqu'à disséquer les hypothèses, à discuter sur les suppositions les plus abstraites et à peser géométriquement les mots les plus vides )) (1).
C'est une allusion évidente aux grandes questions de la philosophie. En fait, l'analyse de ses premières œuvres montre que sans y apporter aucune modification originale, il
(1) Mémoires d'un fou, chap. ii.
était préoccupé de ces énigmes philosophiques, qu'il en connaissait la donnée et y avait, très probablemont sous rinlluence de Le Poittevin et avec lui, longuement réiléchi. Or n'est-ce pus là un résultat d'observation courante : dès qu'on s'elîorce de creuser des problèmes aussi complexes que ceux des limites de la connaissance, ou delà conscience, un moment ne vient-il pas où l'on sent impossible d'aller plus avant (l)? La difficulté est la même chaque fois qu'il s'agit d'expliquer la pensée par la pensée : on revient indirectement au point de départ, on fhiit par ne plus bien se comprendre et pouvoir encore moins s'expliquer. N'arrive-t-il pas alors que, la réflexion atteignant son maximum d'intensité (2), on se trouve parfois pris de vertige et que non seulement on doute, mais qu'on ait le sentiment très vague de perdre à demi la raison? Flaubert, je le croirais volontiers, éprouvait cette impression confuse lorsqu'il donnait pour titre à son roman Mémoires d'un fou. — a Rappelle-toi, écrit-il dans la dédicace, que c'est un fou qui a écrit ces pages et si le mot paraît souvent surpasser le sentiment qu'il exprime c'est qu'ailleurs il a fléchi sous le poids du cœur. — Le doute, dit-il encore (3), c'est la mort pour les âmes, c'est une lèpre qui prend les races usées, c'est une maladie qui vient de la science et qui conduit à la folie. » De tels aveux réclament qu'on ne traite pas trop à la légère son scepticisme. Encore une fois, il est vrai, nous avons affaire à un collégien exposant des idées dont il n'est en aucune façon l'inventeur, se passionnant
(1) « Homme qui veut comprendre ce qui n'est pas et faire une science do néant, homme, âme faite à l'image de Dieu, et dont la pensée sublime s'arrête à un brin d'berbe et ne peut franchir le problème d'un grain de poussière ! Et la lassitude me prit, je vins à douter de tout. {Mémoires d'un fou, chap. u.) — Le peut-être de Rabelais et le que sais- je de Montaigne sont si vastes qu'on s'y perd et je deviens bête à tuer. » [Lettre inédite, 19 décembre 1839.)
(2) Degré variable, bien entendu, selon les personnes. Je veux dire simplement qu'un enfant peut y parvenir comme un homme mûr : sa réflexion ira moins loin, son enquête aboutira plus tôt à un point d'interrogation insoluble, mais il y aura toujours un point d'interrogation, et, partant, l'impression qu'on est à bout de forces et qu'on se heurte à l'impossibilité de concevoir au delà reste la même.
(3) Mémoires d'un fou, chap. xix.
pour elles avec Tardeur assez peu critique des jeunes gens de son âge. Je reste néanmoins persuadé que le fait d'avoir abusé de la réflexion pour essayer de les comprendre et de leur donner une réponse satisfaisante a provoqué chez lui un état d'esprit oii la pensée devenait une souffrance, les notions les plus certaines des mots incompréhensibles, des mystères impénétrables. Dès lors son découragement, son angoisse, les exagérations même de son doute deviennent un cas psychologique fréquent, parfaitement explicable, et nous ne pouvons nous étonner de lui voir à ce moment une âme inquiète, tourmentée, douloureuse, aspirant à Tinfîni sous toutes ses formes et ne rencontrant partout que le vide (1).
De ce qui précède, il ne faudrait pas conclure cependant que ses opinions fussent choses factices, glanées au cours de ses lectures et de ses études, assemblées sans intention définie; elles se rattachent au contraire par des liens très étroits à son caractère. Quels sont en effet les motifs cachés de cette insistance à poursuivre et à ravaler en tout la noblesse et la dignité humaines? Je crois bien les découvrir dans son propre orgueil, et son pessimisme en paraît seulement rexpression dérivée.
Pour qu'il pût se croire encore supérieur aux autres hommes, il fallait de toute nécessité qu'il eût abaissé leur condition au niveau oii il se jugeait tombé. Son amour-propre était cause qu'il avait généralisé son découragement, universalisé ses déceptions, imposé au reste du monde le contraste dont il était le premier à souffrir.
Cette intention n'apparaît pas très clairenient dans les Mémoires d'un fou ; mais elle éclatera plus tard dans une lettre à Louise Colet :
(( Tu me parais, écrit-il, pauvre chère amie, triste, lasse et découragée. Oh! la vie pèse lourd sur ceux qui ont des ailes;
(l) « Vous me direz, écrit-il, si tout n'est pas une dérision et une moquerie, si tout ce qu'on chante dans les écoles, tout ce qu'on délaie dans les livres, tout ce qui se voit) se sent, se parle, si tout ce qui existe — je n'achève pas tant j'ai d'amertume à le dire — eh bien! si tout cela enfin n'est pas de la pitié, de la fumée, du néant. » {Mémoi7'es d'un fou, cbap* ii.)
plus les ailes sont grandes, plus l'envergure est douloureuses Les serins en cage sautillent, sont joyeux, mais les aigles ont l'air sombre parce qu'ils brisent leurs phnnes contre les barreaux. Or nous sommes tous plus ou moins aigles ou serins, perroquets ou vautours. La dimension d'une âme peut se mesurer à sa soufïrance, comme on calcule la profondeur des fleuves à leur courant » (1).
Toute sa vie Flaubert a éprouvé l'impression qu'il était en cage; il en a souiïert dès son jeune âge, au moment même où il écrivait les Mémoires, Mais il lui eût été fort désagréable qu'on pût le confondre avec les serins qui sautillent. Il s'est voulu persuader à lui-même qu'il était un aigle sombre. Dans la déchéance commune où lui paraissait plongée l'humanité, il s'est donc proclamé plus déchu que les autres; et, ce faisant, peut-être n'eut-il pas nettement conscience de prendre une attitude théâtrale; on hésite à lui reprocher d'avoir posé au désespéré. Le geste lui était naturel; il correspondait à son orgueil caractéristique et à sa manie d'amplification. Le même sentiment lui faisait écrire à propos de sa vie de collège : « Parmi tant d'êtres aux penchants si ignobles, mon indépendance d'esprit m'avait fait estimer le plus dépravé de tous ; j'étais ravalé au plus bas rang par ma supériorité même » (2). Voyez comme il en est fier. Se juger plus malheureux que le reste des humains, n'est-ce pas s'en distinguer encore et les dominer de toute sa soufïrance? N'est-ce pas aussi se complaire en elle, et en jouir comme par un raffinement de volupté?
Socrate s'estimait supérieur aux autres hommes en ce que, si comme eux il ne savait rien, du moins, seul de tous, il savait en conscience ne rien savoir. Flaubert procédait par un raisonnement analogue. .Pour aucun la vie, d'après lui, n'est bonne ni ■i*éi ouïssante (3). Voilà la conclusion pessimiste de ses observations ; il en a fait l'expérience, il en convient comme d'un fait iné-
(1) Corresp., TI, 187 (1853).
(2) Mémoires d'un fou^ chap. v.
(3) Cf. Gautier, Comédie de la mort {La Mort dans la Vie) :
« Oû retrouve toujours lea larmes sous le rire wj etc.
luctable, et si nous ne le voyons pas s'y résigner de bon cœur c'est que son scepticisme n'atténuait en rien sa nervosité. Logiquement, instruit comme il disait l'être, il devait se soumettre avec calme. Mais cependant il éprouvait en secret une grande joie à se répéter que les trois quarts de l'humanité souffrent bien davantage encore à cause de leur ignorance et qu'ils se ménagent, par excès de confiance, des déceptions amères jbnt il était luimême protégé par son doute et son esprit critique.A^e bonheur à ses yeux restait un préjugé, une illusion, bienfal^nte c'est vrai, niais dont l'homme supérieur doit se défaire comme de toute illusion, de tout préjugé :
« Tu me dis, écrivait-il à E. Chevalier, que tu t'es arrêté à la croyance définitive d'une force créatrice (Dieu, fatalité, etc.) et que ce point posé te fera passer des moments bien agréables. A te dire vrai, je ne conçois pas l'agréable. Quand tu auras vu le poignard qui doit te percer le cœur, la corde qui doit t'étrangler, quand tu es malade et qu'on te dit le nom de ta maladie, je ne conçois pas ce que tout cela peut avoir de consolant. Tâche d'arriver à la croyance du plan de l'univers, de la moralité, des devoirs de l'homme, de la vie future et du chou colossal ; tâche de croire à l'intégrité des ministres, à la chasteté des p..., à la bonté de l'homme, au bonheur de la vie, à la véracité de tous les mensonges possibles, alors tu seras heureux, tu pourras te dire croyant, mais aussi aux trois quarts imbécile ; et en attendant reste homme d'esprit, sceptique et buveur » (1).
Ces lignes si pleines d'exagération juvénile montrent bien, sous la liberté de leur expression, les motifs véritables de cette lutte acharnée contre ce qu'il nomme F « hypocrisie sociale ». Un besoin de vérité l'animait en même temps qu'il y trouvait prétexte à satisfaire son amour-propre. Réduire les choses à leurs proportions exactes, les juger à leur valeur vraie, pour n'avoir pas l'air « d'un imbécile », tel était le but final de ses attaques contre les préjugés, les opinions toutes faites, les croyances trop faciles. Il en arrivait ainsi à penser fermement
(1) Corresp., l, 17 (30 uovembre ISSS).
que partout, dès qu'on creuse la réalité, on y trouve le mal et la laideur; qu'en fait le Beau, le Hien, sont des apparences ; que tout est mirage, et que la grandeur de Thomme se résout en conquêtes relatives, en dominations éphémères (1).
En un mot l'éternel défaut, à ses yeux, c'est d'ériger en absolu la notion qu'on croit avoir des choses : au fond rien ne vaut que par rapport à l'homme, et nos concepts les plus sublimes, nos bonheurs les plus intenses sont aussi fragiles, aussi mêlés d'erreurs, aussi contingents que nous-mêmes. Les peuples jeunes ont encore la foi qui les sauve; ils peuvent croire un moment leurs désirs réalisables, leurs rêves possibles. Mais (( dans les sociétés vieillies la satiété vient à tous, le doute se glisse dans tous les cœurs, et toutes les belles choses rêvées, toutes les illusions, toutes les utopies tombent feuille à feuille arrachées par la réalité, la science, le raisonnement, l'analyse » (2). Reste-t-il place a l'espoir? Si le passé et le présent nous trompent, l'avenir adoucira-t-il nos peines et quelque jour donnera-t-il le bonheur? Flaubert répond par la négative. L'avenir en effet n'est fait que des désirs de notre âme et de notre intelligence objectivés et projetés dans le temps. Or jamais nous ne nous dégagerons du corps, c'est-à-dire de l'expérience, de la matière qui est par définition une limite apportée à nos aspirations et à notre savoir. « Oh ! l'avenir, écrit-il, horizon rose aux formes superbes, aux nuages d'or, oii votre pensée vous caresse, où le cœur part en extase et qui à mesure qu'on s'avance, comme l'horizon en effet, car la comparaison est juste, recule, recule et s'en va. Il y a des moments où l'on croit qu'il touche au ciel, qu'on va le prendre avec la main, crac, une plaine, une vallon qui descend, et l'on court toujours, emporté par soi-même, pour se briser le nez sur un caillou,
(1) « Tu ne connais du monde que ce qui se passe sur les images : la vie réelle, ma chère, est un peu différente de ces fantaisies déjeune fille. Suis-moi par le pan de ma robe. Je te montrerai en toutes choses ce que tu n'as jamais vu : la source tarie, l'écorce desséchée, le cœur brisé, la coupe vide. >♦ [Ahasvérus, troisième journée, H, p. 147.)
(2) Étude sur Rabelais {Mélanges posthumes, p. 308). Sur la date probable de composition de cet opuscule, voir supra Notice bibliographique.
s'enfoncer les pieds dans la m ou tomber dans une
fosse... (1). »
Pourtant, Thomme attend beaucoup des progrès de la civilisation, qui accroît par mille découvertes la somme de sa félicité relative. La science va de l'avant et triomphe de maints obstacles : c'est un fait qu'il ne pouvait songer à nier. Mais il a sa réponse prête et tourne la difficulté par une pétition de principe : à son avis, la science n'a d'autres résultats que de faire mieux apercevoir la contradiction existante entre nos rêves et la réalité ; loin de conduire l'homme au bonheur, elle tend à lui en ôter à jamais l'espoir en le forçant de reconnaître pour vraies et nécessaires les données positives de l'expérience; elle accuse sans cesse l'opposition constante du réel et de l'idéal et, procédant en toutes choses par l'analyse et par la critique, elle étouffe et fait avorter nos illusions, nos élans, nos croyances, nos efforts.
A ce propos, voici une lettre à Ernest Chevalier dont la dernière partie seulement a été publiée dans la Correspondance et que je cite en entier, car c'est une des plus curieuses qu'il ait écrites à cette époque :
Samedi soir, 24 juin 183T.
[Saint-Jean, jour le plus long de l'année et dans lequel il arrive par hasard que ce farceur de soleil, parmi toutes ses bêtises, endosse l'habit de dimanche, se rougit commç une carotte, fait suer les épiciers, les chiens de chasse, les gardes nationaux et sèche les étrons déposés au coin des bornes.]
Nous avons eu cinq jours de vacances pendant lesquels j'ai fait le métier que je fais depuis bientôt seize ans, j'ai vécu, c'est-à-dire je me suis ennuyé ; exceptons pourtant les jours que j'ai passés avec Alfred qui sont : 1° le dimanche où nous avons été à Radepont;2<' le mardi où j'ai bu et mangé et passé la soirée à table chez lui. Quant aux autres jours, ça a été comme les autres, l'eau a passé de même dans la rivière, mon chien a mangé sa soupe comme de coutume, les hommes ont couru, bu, mangé, dormi, et la Civilisation, cet avorton ridé des efforts de l'homme, a marché, trottiné sur ses trottoirs; du
(1) Corresp., I, 23 (20 janvier 1839).
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port elle a regardé les bateaux à vapeur, le pont suspendu, les murailles bien blanches, les bordeaux protégés par la police, et chemin faisant, ivre et gaie, elle a déposé au coin des rues, avec les écailles d'huîtres et les tronçons de choux, quelques-unes de ses croyances, quelque lambeau bien fané de poésie; et puis détournant ses regards de la cathédrale et crachant sur ses contours gracieux, la pauvre fille déjà folle et glacée a pris la Nature, Ta égratignée de ses ongles et s'est mise à rire et à crier tout haut, mais bien haut, avec une voix aigre et perçante : « J'avance! » — Pardon de t'avoir insultée, ô pardon, car tu es une bonne grosse fille qui marches tête baissée à travers le sang et les cadavres, qui ris quand tu écrases, qui livres tes grosses et sales mamelles à tous tes enfants, et qui as encore la gorge toute cuivrée et toute rougie des baisers que tu leur vends à prix d'or. Oh 1 cette bonne civilisation, cette bonne pâte, qui a inventé les chemins de fer, les prisons, les clysopompes, les tartes à la crème, la royauté et la guillotine ! Tu me vois, mon cher Ernest, en bonne veine de délire et d'exaltation. Eh! bon Dieu, pourquoi, quand la plume court sur le papier, l'arrêter dans sa course, la faire passer subitement de la chaleur de la passion au froid de l'écritoire, et lui faire gagner une fluxion de poitrine à cause de la sueur qu'elle a gagnée, cette pauvre plume?
Maintenant que je n'écris plus, que je me suis fait historien (soidisant) que je lis des livres, que j'aff'ecte des formes sérieuses, et qu'au milieu de tout cela j'ai assez de sang-froid et de gravité pour me regarder dans une glace sans rire, je suis trop heureux lorsque je puis sous le prétexte d'une lettre me donner carrière, abréger rheure du travail et ajourner mes notes, même celles de M. Michelet ; car la plus belle femme n'est guère belle sur la table d'un amphithéâtre, les boyaux sur le nez, jambe écorchée, et une moitié de cigare éteint sur son pied. Oh ! non, c'est une triste chose que la critique, que l'étude, que de descendre au fond de la science pour n'y trouver que la vanité, d'analyser le cœur humain pour y trouver l'égoisme, et de comprendre le monde pour n'y voir que malheur. 0 que j'aime bien mieux la poésie pure, les cris de l'âme, les élans soudains et puis les profonds soupirs, les vœux de l'âme, les pensées du cœur. Il y a des jours où je donnerais toute la science des bavards passés, présents et à venir, toute la sotte érudition des éplucheurs, équarisseurs, philosophes, romanciers, chimistes, épiciers, académiciens, pour deux vers de Lamartine ou de Victor Hugo. Me voilà devenu bien anti-prose, anti-raison, anti- vérité, mais qu'est-ce que le Beau, sinon l'impossible, la poésie, si ce n'est la barbarie, le cœur de l'homme, et où retrouver ce cœur quand il est sans cesse partagé
chez la plupart entre deux vastes pensées qui remplissent souvent la vie d'un homme, faire sa fortune et vivre pour soi, c'est-à-dire rétrécir son cœur entre sa boutique et.sa digestion.
Enfin cette lettre a son commentaire dans un passage de y Étude sur Rabelais qu'il faut en rapprocher :
Mille questions, écrit-il (1), ont été retournées, sciences, arts, philosophies, théories, que de choses seulement depuis vingt ans. Quel tourbillon I Où nous mènera-t-il? Voyez donc, où êtes-vous? Estce le crépuscule, est-ce l'aurore? Vous n'avez plus de christianisme. Qu'avez-vous donc? Des chemins de fer, des fabriques, des chimistes, des mathématiciens. Oui, le corps est mieux, la chair souffre moins, mais le cœur saigne toujours. L'âme, l'âme, la sentez-vous se déchirer quoique l'enveloppe qui la renferme soit calme et bienheureuse? . . Les questions matérielles sont résolues. Les autres le sont-elles! Je vous le demande, dites-le moi? Et tant que vous n'aurez pas comblé cet éternel gouffre béant que l'homme a en lui, je me moque de vos efforts, je ris à mon aise de vos misérables sciences qui ne valent pas un brin d'herbe (2).
On peut arrêter ici Texposé des idées de Flaubert. Sous leur forme la plus générale elles se résument de la façon suivante : toute connaissance est bornée et relative, tout désir est
(1) Par les Champs et par les Grèves, p. 313 et suiv. Comparez Gautier, La comédie de la mort {La Vie dans la Mort) :
Analyseurs maudits
Vous imaginez donc dans cette pourriture Surprendre les secrets de la mère Nature
Et le travail de Dieu ?
Ce n'est pas par le corps qu'on peut connaître l'âme, Le corps n'est que l'autel, le génie est la flamme!
Vous éteignez le feu.
Le siècle a pour Dieu la Science
Adieu les doux parfums de la rose mystique,
Adieu l'amour, adieu la poésie autique,
Adieu Sainte Beauté. ^
(2) On retrouve encore les mêmes idées dans une œuvre inédite de 1839 intitulée : Les Arts et le Commerce ; témoin cette phrase citée par M^^" Franklin- Grout :
« Ne me demandez pas par exemple ce qui reste d'Athènes ou de Rome. Leurs souvenirs occupent le monde. Point de contrôle pour le génie, l'idée mène à tout. C'est d'elle que dérive Tuoion des peuples. Le commerce est le dispensateur des richesses ; l'industrie, la lutte de l'homme contre la nature, la machine devenue intelligente et créatrice. Il y a là la sève du bien-être matériel. Mais à l'âme il faut une pâture invisible comme Dieu. L'Art est cette pâture, manifestation la plus haute de l'âme ».
appelé à nous ménager une désillusion Un point du temps et de l'espace nous enferme, et Tunivers, dans sa durée et son étendue infinies, nous échappe. Les vérités que nous croyons avoir acquises ne sont vérités que pour nous, erreurs pour d'autres; de quelque côté que nous tournions nos elîorts, ils aboutissent à la constatation navrante de notre impuissance absolue.
Mais cette impossibilité de connaître entraîne une impossibilité de croire, et détourne par suite de l'action : on n'aime guère agir sans savoir le but et la loi de sa conduite. On pouvait donc- s'attendre à voir Flaubert ne manifester qu'une indifférence calme et soumise, une apathie morale et physique conforme à son scepticisme.
Au contraire, les précédentes citations font deviner de sa part une préférence, d'où devait sortir bientôt un puissant mobile d'action. En faisant implicitement appel au sens esthétique, il se réservait en effet un nioyen de pénétrer l'univers, de dominer la réalité; autrement dit il trouvait, dans les bases mêmes de son système, une échappatoire commode pour racheter l'homme du néant de sa condition.
Sa philosophie était échafaudée en grande partie sur la constatation banale de l'abîme qui sépare le corps et l'âme, le rêve et la réalité, et son résultat le plus clair, en apparence, était de faire mieux ressortir cette opposition radicale.
Mais à ses yeux, des deux éléments dont l'homme est composé, Vdme gardait seule sa valeur : il appelait ainsi non pas l'entendement, la froide raison, qui scrute, définit, explique et comprend : l'âme est cet inconnu que chacun porte en soi, toujours vibrant et insatisfait, siège de nos aspirations idéales, de nos adorations sublimes, de notre mystérieux besoin de poésie et de beauté absolue. Dans la doctrine de Flaubert, l'âme est avant tout principe de foi et d'amour. Il lui faudrait des croyances inébranlables, des affections qui ne trompent pas; son malheur vient de n'en point avoir. La science ne parle qu'à l'intelligence, elle ne répond pas aux désirs du cœur : aussi met-il au-dessus des savants les poètes, qui d'un mot de leur langue divine expriment parfois le rêve de l'âme :
(( Les historiens, écrit-il avec sa violence habituelle, les philosophes, les savants, les commentateurs, les philologues, les resemmeleurs, les mathématiciens, les critiques, de tout cela j'en fais un paquet et je le jette aux latrines. — Vivent les poètes, vivent ceux-là qui nous consolent dans les mauvais jours, qui nous caressent, qui nous embrasent ; il y a plus de vérité dans une seule scène de Shakespeare, dans une ode d'Horace ou de Victor Hugo, que dans tout Michelet, tout Montesquieu, tout Robertson » (1).
C'est qu'en effet, anciens et même modernes, si loin soientils de la perfection, les poètes nous aident toujours mieux que les savants à supporter cette triste a plaisanterie » qu'est la vie, en nous donnant « ce quelque chose qui nous manque pour emplir l'abîme de l'existence » (2). Ils satisfont notre désir d'idéal, nous transportent dans un autre monde où les désillusions de l'expérience sont inconnues : l'âme s'y épanouit à l'aise, aucune limite n'arrête les caprices de l'imagination et les élans du cœur.
C'est pour fuir la réalité qu'il se plonge dans ses lectures de Byron ou de Hugo, qu'il se reporte par la pensée vers le spectacle des époques historiques. Son geste, malgré l'apparence, n'est pas indifférent. H ne faut pas s'y tromper en lisant par exemple cette phrase : « J'en suis arrivé maintenant à regarder le monde comme un spectacle, et à en rire. Que méfait à moi le monde?... si l'on criait trop fort, je me retournerais peut-être comme Phocion pour dire « Quel est ce bruit de corneilles » (3) ? — Le monde dont il parle est uniquement celui du corps, par opposition à celui de l'âme : et la preuve est qu'il ajoute aussitôt : (( Je me laisserai aller au courant du cœur et de l'imagination » comme s'il avouait : malgré la certitude que j'ai du néant de tous les rêves sublimes, je me laisserai guider par eux et je consacrerai ma vie à un idéal, je l'entourerai de fictions pour la rendre supportable, encore que ce soit là un vain strata-
(1) Lettre inédite à Chevalier, 31 mai 1839.
(2) Chateaubriand, René, p. 93.
(3) Corresp., I, 16 (13 septembre 1838).
gème, et que ma condition d'homme, ma faiblesse native, les événements dont je ne dispose pas à mon ^ré, tout me prouve le danger et l'inutilité de cet elTort; car Tadoration exclusive de TArt, la poursuite désintéressée du Beau reste la seule ressource germise àii otre^ malheur, la seule vérité conciliable avec nos incertitudes et nos erreurs.
Ainsi son scepticisme aboutissait en dernier lieu à l'affirmation d'une croyance, ses négations à un culte fanatique.
Mais ce point d'arrivée n'a rien de très extraordinaire; il se raccrochait, si Ton peut dire, à l'Art, comme d'autres pessimistes, Bossuet ou Pascal, s'étaient raccrochés à la foi chrétienne, d'autres à la philosophie, d'autres à la science; la plupart des pessimistes finissent ainsi par se raccrocher à quelque chose. De sorte qu'en résumé l'analyse de son caractère et de ses idées nous amène presque à ne constater chez lui aucune originalité. Sa tristesse repose sur des sentiments maintes fois é^rouvésj le doute, l'incertitude de son esprit, se retrouvent chez beaucoup de jeunes gens parvenus à l'âge ou la réflexion aborde des questions plus complexes et plus angoissantes .Son découragement roule sur un fond d'opinions courantes en littérature, et sa conception affligeante du monde et de la vie dérive, comme c'est très souvent le cas, de la constatation de sa faiblesse et de son impuissance. Voilà maintenant que nous sommes conduits à deviner en lui un redoublement de conviction : c'est encore la preuve d'une réaction très naturelle, l'homme, si désespéré qu'il soit ou qu'il se dise, gardant toujours au cœur l'invincible besoin de croire, d'espérer ou d'aimer. Ainsi dans tout cela rien ne semble lui appartenir en propre. On peut alors se demander quelle importance nous attachons à son pessimisme, et quelle conclusion nous prétendons en tirer.
En efTet, nous n'aurions pas développé à ce point notre étude si la crise morale qui marque sa vingtième année avait dû ne laisser aucune trace dans son existence ultérieure. La plupart du temps ceux qui la subisssent comme lui, sans motifs plus graves et plus spéciaux que les siens, n'en sont pas affectés longtemps. Mais au contraire FJaubert resta jusqu'à sa mort
un pessimiste et jusqu'à sa mort conserva, très peu modifiées, les opinions qu'il avait en 1839. Des événements divers, notamment sa maladie et sa solitude à Groisset, expliquent en partie cette persistance. De sorte que si au cours de sa jeunesse il est juste de considérer sa mélancolie comme une manifestation psychologique assez banale, il faut dès maintenant ajouter que cet état d'esprit est devenu par la suite un élément caractéristique de sa personnalité, au point de se refléter dans ses actions et dans ses œuvres. C'était donc là une première raison d'en examiner les particularités. En second lieu ce pessimisme ayant eu pour résultat de provoquer en lui une adoration exclusive de l'Art, de fixer sa vocation, d'orienter en un mot son existence entière, tire encore de ce fait une valeur indéniable. Dans le chapitre suivant, oii nous allons exposer rapidement sa conception d'Art à l'époque de Smarh et des Mémoires d'un fou, il nous apparaîtra en effet comme le lien qui rattache étroitement ses idées littéraires à son caractère.