CHAPITRE VIH
Oraison funèbre de Turcnne. — Ma?caron et Flécbier. — Opinion de M"'^ de Sévigné. — Les autres oraisons funèbres de Flécbier : celles de Lanioignon, de Marie-Thérèse, de Micbel Le Tellier, de la Daupbine et de Montausier. l
L'oraison funèbre de Turenne lui le signal glorieux d'un immense progrès. 11 y avait à peine quelques mois, Fléchier avait fait l'éloge de la duchesse d'Aiguillon (1); et cependant quelle dislance entre les deux discours! Le premier est celui d'un maître consommé dans son art, qui manie noblement une admirable langue, et, avec une habileté qui est presque du génie, se sert de tous les prestiges de la parole, pour donner plus d'éclat à l'image de son héros. Sans doute, il y a encore çà et là quelques faiblesses, des rapprochements forcés et que le goût réprouve, des endroits qui montrent que l'orateur n'oublie pas sa gloire en parlant de celle de Turenne; mais en définitive, dirons-nous avec M'"' de Sévigné, c'est une action pour C immortalité ; et si le temps n'a pu entamer cette œuvre brillante; si la meilleure partie en est restée debout, c'est là une preuve que la mode ne fut pour rien dans le succès de l'orateur. Tant que vivra notre langue, on ne cessera d'admirer la magnificence
(1) Le 12 août 1675. L'oraison funèbre de Turenne fut prononcée le 10 janvier 16'G, dans l'église Saint-Eustacbe.
de cet exorde, dont la lugubre harmonie excita une émolion profonde dans l'àme de tous les auditeurs, et dont l'effet fut si grand, qu'il rappela ces jours mémorables où Bossuet obtenait « le plus grand et le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes h la cour (I). »
Quelle délicatesse infinie, et quelle précision dans l'éloge de la modestie de Turenne! Les traits sont justes, les oppositions bien marquées; le style simple, ! sans cesser d'être élevé, « a je ne sais quoi de noble dans cette honnête simplicité », qui charme, et fait de ce morceau un modèle achevé de naturel, de grâce et de sentiment (2) .
Fléchier touche à la haute éloquence et aux sources du vrai pathétique, quand i] nous montre ce grand homme étendu sur ses propres trophées, et u'il découvre u ce corps pcàle et sanglant, auprès duquel fume encore le foudre qui l'a frappé ». Quelle grandeur dans cette scène! et comme on comprend l'émotion qui gagna tous les assistants, lorsque l'orateur, leur présentant « les tristes images de la religion et de la patrie éplorées, » debout, près du cercueil de Turenne, leur peignit la joie de nos ennemis et la stupeur de nos troupes, à la nouvelle de cette mort désastreuse qui était la ruine de toutes nos espérances! En vérité, Fléchier « était alors dans les bouffées d'éloquence que donne l'émotion de la douleur (3) » ; et, malgré quelques endroits où l'art s'aperçoit encore, il a déploré dignement cette calamité, qui arracha des larmes à
(1) Voltaire, Siècle de Loui.^ XIV, cl), xxxir, p. 372, édit. Didot, in-12.
(2) Voy. plus haut, p. 87, ce tableau de la modestie de Turenne.
(3) Mme de Sévigné, lettre du 16 août 1675. vol. IV, p. 51, édit. Hachette.
toute la cour, consterna Bossuet et mterrompit les fêtes qui allaient se donner à Fontainebleau. « Tout le monde se cherche pour parler de M de Turenne; on s'attroupe; tout était hier en pleurs dans les rues ; e
commerce de toute autre chose était suspendu Cet e
nouvelle arriva lundi à Versailles : le Roi en a et affligé, comme on doit l'être de la perte du plus grand capitaine et du plus honnête homme du monde; toute la cour fut en larmes, et M. de Gondom pensa s évanouir. On était prêt d'aller se divertir àFontamebleau : tout a été rompu (i). » ,
La péroraison elle-même, partie que Flechier néglige généralement, est digne ici de tout ce qui précède. Bossuet réserve pour la fin ses avertissements es plus -raves, et laisse toujours, en terminant, une dernière et -rande leçon à ses auditeurs; Flechier, au contraire est^roid, se' contente d'adresser de sages avis, quand il devrait réunir toutes ses forces pour porter un dernier coup, et frapper de terreur les cœurs friv;oles ou endurcis qui Vécoutcnt. Par exception, dans la péroraison de l'éloge de Turenne, expressions, style, images, pensées, tout est si élevé et si fort, qu'on croirait lire du Bossuet. Mais ce passage, dira-t-on, a le tort de rappeler l'une des plus belles pages du grand evcque, quand il nous représente ces sombres lieux et ces demeures souterraines où Madame va descendre, « pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre ». .N-est-ce donc rien de savoir se faire admirer, même
iX) M-o de Sévignc, Icttro du 31 juillet 16^5, vol. HI p. 536 édit Haclette - M- d^ Sévigné n'écrit pas une seule lettre, à cet o Hachette. xvi ^ j- jout le monde connaît la
'^-Z;:Z Z^^e^^S^oluo^, dans .ac.uelle M- de Sèvigné racttc il Irt sS Turenne, et dépeint cotte scène de
<lésulation avec des couleurs si vives et si animées.
après Bossue t? de faire entendre, après lui, et en présence d'un cercueil qui va disparaître à jamais, les accents d'une grave et forte éloquence? C'est là une des gloires de l'évèque de Nîmes de pouvoir soutenir quelquefois la comparaison avec ce redoutable rival; et celui qui, sans trop d'infériorité, peut subir pareille épreuve, doit avoir quelque chose qui n'est pas du génie, c'est possible, mais qui est sûrement plus que du talent.
Il est piquant de voir combien M""= de Sévigné eut de peine à mettre enfin Fléchier aii-dessus de Mascaron. Le 6 novembre 1675, elle écrit à sa tille, et parle de celui-ci avec un véritable enthousiasme : « M. de Tulle a surpassé tout ce qu'on espérait de lui dans l'oraison funèbre de M. de Turenne; c'est une action pour l'immortalité. » Quatre jours après, le 10 novembre, elle lui écrit de nouveau : « On ne parle que de cetle admirable oraison funèbre de M. de Tulle; il n'y a qu'un cri d'admiration sur cette action; son texte était : Domine, probasti me et cognovisii me, et cela fut traité divinement : j'ai bien envie de la voir imprimée (1). »
Presque deux mois après, le 29 décembre, elle revient sur le même sujet : « Ne voulez-vous point lire les Essais de morale, et m'en dire votre avis? Pour moi, j'en suis charmée; mais je le suis fort aussi de l'oraison funèbre de M. de Turenne; il y a des endroits qui doivent avoir fait pleurer tous les assistants; je ne doute pas qu'on ne vous l'ait envoyée : mandez-moi si vous ne la trouvez pas très belle. »
Puis, apprenant que Fléchier va prononcer le même
(1) Mmo de Sévigné se trompe. Le texte de Mascaron fut le suivant: Proba me, Deus, et scito cor meum. Mascaron prononça l'oraison funèbre de Turenne le 30 octobre 1075, aux Carmélites de la rue Saint-Jacques.
— HG —
éloge, elle le défie de surpasser M. de Tulle; promet de demeurer fidèle à sa première admiration, et, si le public ne fait pas comme elle, pour se consoler, elle citera un vers de Corneille. Le l''' janvier i67t3, elh* écrit à M""^ de Grignan : o Ne vous a-t-on pas envoyé l'oraison funèbre de M. de Turenne? M. de Coulanges et le petit cardinal (1) m'ont déjcà ruinée en ports de lettres; mais j'aime bien cette dépense. Il me semble n'avoir jamais rien vu de si beau que cette pièce d'éloquence. On dit que l'abbé Fléchier veut la surpasser, mais je l'en délie; il pourra parler d'un héros, mais ce ne sera pas M. de Turenne; et voilà ce que M. de Tulle a fait à mon gré divinement. La peinture de son cœur est un chef-d'œuvre; et cette droiture, cette naïveté, cette vérité dont il est pétri, cette solide modestie : enfin tout. Je vous avoue que j'en suis charmée; et si les critiques ne l'estiment plus depuis qu'elle est imprimée :
Je rends grâces aux dieux de n'être point Romain. »
Plus de deux mois après l'uraisou funèbre de Turenne par Fléchier, elle ne croit pas encore que Mascaron puisse avoir le dessous. Un peu impatientée qu'on ose contesler à M. de Tulle, elle écrit à la date du 18 mars 167G : « Je n'ai point eu l'oraison funèbre de M. Fléchier; est-il possible qu'il puisse contester à M. de Tulle? Je dirais là-dessus un vers du Tasse, si je m'en souvenais (2). »
(1) Le cardinal de Retz, alors à Tabbayc Saint-Mihicl. De 1062 h 1675. il avait vécu à Commercy, dont la seigneurie lui appartenait. M"><= de Sévigné av.iit une grande aiïectiou pour le célèbre cardinal, dont elle parle souvent dans ses lettres, et toujours avec le sentiment de l'aduiirp.tion la plus vive.
(2) M™= de Sévigné, retirée aux Rochers au moment où Mascaron
Ce fut en revenant des Rochers à Paris, que la spirituelle marquise lut enfin, à Malicorne, chez M""" de Lavardin. le discours de Fléchier. Elle comprit alors qu'il était possible de surpasser la pièce d'éloquence de M. de Tulle; et, malgré son affection pour lui et sa passion pour sa gloire, elle avoue, d'une manière charmante et avec une parfaite bonne grâce, la défaite de son ami. « En arrivant ici, M""^ de Lavardin me parla de l'oraison funèbre du Fléchier; nous la fîmes lire, et je demande mille et mille pardons à M. de Tulle, mais il me paraît que celle-ci est au-dessus. Je la trouve plus également belle partout; je l'écoutai avec étonnement, ne croyant pas qu'il fût possible de trouver encore de nouvelles manières de dire les mêmes choses : en un mot, j'en fus charmée (1). »
On lit peu aujourd'hui les autres éloges de Fléchier. Ils méritent cependant une étude sérieuse, et portent la trace sensible des progrès de cet excellent esprit. Ceux de Lamoignon, de Marie-Thérèse, de Le Tellier se recommandent par de précieuses qualités : une observation juste, et quelquefois profonde du cœur humain ; une analyse délicate et sûre des passions qui agitent les grands aussi bien que le peuple; un style qui a de l'éclat et de la vigueur, un langage d'où l'harmonie n'exclut pas la force, digne enfin de la gravité du lieu où parlait l'orateur. Tous les défauts n'ont pas disparu : non; mais Fléchier ne faiblit pas dans ces discours, et continue de marcher en avant. S'il cède encore au désir de plaire, à la tentation de faire briller quelque antithèse, d'éblouir par quelque
et Fléchier firent Toraison funèbre de Turenne, ne put entendre ni l'un ni l'autre. Elle rentra à Paris dans les premiers jours du mois d'avril 1676.
[l) Lettre à Mi^e de Grignan, du 28 mars 1G76.
rapprochement imprévu, il use plus sobrement et avec plus de goût de sa figure favorite. Entraîné peut-être par l'exemple de Bossuet, il puise plus souvent ses inspirations dans l'Écriture, et tend à revêtir son éloquence d'un caractère plus mâle et qui trahisse moins le rhéteur. L'art, qui reste toujours savant, se montre moins; les coquetteries de style, si fréquentes dans l'oraison funèbre de M""^ de Montausier, sont plus rares maintenant : peu à peu, les années et l'expérience l'ont rendu plus sage, moins prodigue de tours ingénieux, de pensées plus brillantes que solides, et il aspire au but réel de l'orateur, celui de convaincre et de toucher le cœur de ceux qui l'écoulent.
Nous trouvons chez un bel esprit du temps, frivole et léger, comme il y en avait beaucoup au dix-septième siècle, une lettre peu connue, et précieuse pour nous, parce qu'elle est une preuve des succès de Fléchier. A une époque où l'éloquence de la tribune n'existait pas chez nous, et où la parole n'avait pas la puissance qu'elle a conquise dans nos assemblées publiques; quand chacun n'avait pas la manie de s'occuper de politique, et que les seuls orateurs étaient les prédicateurs et les avocats, tout le monde courait à l'audience ou au sermon comme à une fête (1). Entendre un orateur en renom était un agréable passe-temps : on admirait son style poli, brillant et nombreux, heureux de se laisser bercer, en quelque sorte, au bruit charmant de ces phrases cadencées avec art. Tout était pour le mieux, si, venu pour goûter un plaisir, vous tiriez de là quelque profit, une instruction solide, ou môme une
(1) Voy. ce que dit Fûnelon sur l'éloquence cliez les anciens et les modernes. Il remarque, et avec raison, que de son temps les assemblées notaient « que des cérémonies et des spectacles a. {Lettre ir J'Acadrviic f'ranraisc, IV. Projet de rhétorique.)
leçon un peu sévère. L'orateur, dans ce cas , avait élevé jusqu'à lui tous ces auditeurs mondains, et orné de ileurs la coupe qui renfermait le breuvage destiné à les guérir.
C'est ce qui arriva à Pavillon, lorsqu'il vint entendre l'oraison funèbre de M. de Lamoignon. Il raconte luimême, à une dame de ses amies, quelle impression lui lit le discours de Fléchier. a Vous êtes si sensible aux belles choses, Madame, lui dit-il, que je suis persuadé que vous lirez avec plaisir l'oraison funèbre que je vous envoie, puisqu'elle en est toute remplie. Elle est de M. l'abbé Fléchier, qui fait un des principaux ornements de l'Académie française. Feu M. le premier président de Lamoignon en est le sujet; et elle fut prononcée le 18 de février, dans l'église de Saint-Nicolas du Chardonnet, par les soins de M™* de Miramion, dont la vertu est si universellement connue. Je vou& avoue que je fus surpris du sujet de cette action, et que je ne le fus pas moins des effets qu'elle produisit en moi. La réputation du panégyriste m'avait attiré à cette cérémonie. Je ne m'étais rien proposé pour mon cœur. Je m'imaginais que mon esprit seul y trouverait de quoi se satisfaire, et encore ne savais-je qu'en penser. La matière paraissait usée, et je doutais que l'orateur eût assez de feu, pour réchauffer des cendres d'une année {{}. Tous savez de plus. Madame, vous qui
(1) M. de Lamoignon mourut le 10 décembre 1677 ; et Fléchier prononça son oraison funèbre plus d'un an après la mort du prpmier président, le 18 février 1679. C'était évidemment au service de bout de l'an.
Cette Ipttre nous apprend que le service fut commandé par Mme de Miramion, l'amie de la duchesse d'Aiguillon, et la confidente des aumônes de M. de Lamoignon. Ceci nous explique l'apostrophe à Mme de Miramion : << Vous le savez, pieuse confidente de ses aumônes secrètes, qui lui rendez aujourd'hui les offices publics
savez si bien toutes choses, qu'un ouvrage qui a pour but l'éloge des morts et la censure des vivants, trouve toujours les oreilles mal disposées. Tant d'obstacles me faisaient craindre que ma curiosité fût mal satisfaite, et que l'auteur n'éprouvât, aux dépens de sa réputation, les méchants effets que produisent d'ordinaire les contre-temps. 11 ne me laissa pas longtemps dans cette crainte; et ces obstacles, quoique considérables, ne servirent qu'à faire éclater davantage la beauté de son génie. Il entra si naturellement dans le caractère de l'illustre défunt, dont il honorait la mémoire, qu'il renouvela des idées, que le temps et l'ingratitude du siècle n'ont peut-être déjà que trop effacées. Les louanges qu'il lui donna furent accompagnées de tant de modestie, qu'on eût dit qu'il se faisait un scrupule de n'avoir pas assez de respect pour ses dernières volontés; et sa morale, quoique sévère, fut si insinuante, qu'elle se fit recevoir dans les cœurs les plus endurcis (I). »
En 1690, Fléchier avait cinquante-huit ans : il était évêque de Nîmes déjà depuis quelques années; il vivait retiré dans son diocèse, cher aux catholiques et vénéré des protestants, quand il fut rappelé à Paris, pour faire l'éloge de la Dauphinc, jeune princesse dont il avait eu l'honneur d'être l'aumùniep (2). Vingt ans auparavant, Bossuet avait célébré la mémoire d'une autre princesse, morte elle aussi, dans toute la fleur de la jeunesse; et
d'une suinte amitié; vous le savez, avec quelle joie il dispensait ces revenus de ?a charité, pour racheter ses péchés et pour honorer Dieu de sa substance. » [Or. fan. ik' Lamoignon, vol. IV, p. 9.3.)
(1) Œurr. d'Etienne Pavillon, de l'Académie française, vol. I, p. 183. Amsterdam, 17^7.
(2) De 1681, au mois de novembre 1C85, époque à laquelle il fut nommé évoque de Lavaur.
1»' cri de douleur que le grand évoque fit entendre du haut de la tribune sacrée fut si déchirant, qu'après deux >iècles écoulés, il remue encore les âmes.
Ce serait injustice de comparer ensemble ces deux "raisons funèbres. La mort soudaine et imprévue de kl duchesse d'Orléans, que l'on crut d'abord victime d'un crime; l'épouvante que jeta dans toute la cour cette nouvelle terrible et inattendue; le trouble dont furent frappés les médecins de Madame; ce désordre, cet effroi, ces efforts inutiles pour pénétrer la cause de ce mal inconnu, tout cela permettait à l'orateur de tirer de cette catastrophe les plus graves enseignements. En vérité, après ce coup de foudre, qui avait éclaté au milieu des réjouissances et des fêtes de Versailles, l'orateur pouvait dire que la vie était un songe, la jeunesse une fumée, la gloire un vain mot ; et jamais, peut-être, « ce contempteur superbe de la grandeur et de la gloire (1' » n'écrasa plus fortement l'orgueil de l'homme sous le poids de sa propre misère et de son infirmité.
Le discours de Fléchier est ce que devait être l'éloge d'une princesse, que la mort frappa en pleine jeunesse, mais qui s'éteignit au milieu de sa famille et dans les bras de son époux. Sa vie s'était écoulée au sein d'une cour où elle paraissait rarement : simple et pieuse, Victoire de Bavière partageait son temps entre son mari et ses enfants, entre ses devoirs de femme et ses devoirs de mère. Il règne dans C3 discours une éloquence douce et tranquille, comme l'existence modeste que la princesse mena au milieu même des grandeurs; on y trouve une onction pénétrante, image
(1) M. Patiu. Eloye de Bossuct, Mélanges de littilrature, p. 28 j. 1 vol. in-80. Paris, Hachette.
fidèle des sentiments religieux de celle dont Fléchie r célèbre la mémoire. Longtemps témoin, par les fonctions de sa charge, des vertus de M""= la Dauphine, il semble prendre plaisir à en tracer l'édifiant tableau; il peint son aversion pour la médisance et la raillerie, celte arme redoutable des cours, et qui fait tant de victimes dans le monde ; il raconte avec émotion les derniers moments de la princesse; et enfin, avec une paternelle tendresse, il invite le duc de Bourgogne, celui dont la perte devait coûter à la France tant de regrets et tant de larmes, à conserver dans son cœur, (( au pieux souvenir d'une mère infirme et mourante, une vive impression de la crainte de Dieu et de l'humilité chrétienne (1) ».
Moins de deux mois après, l'évèque de Nîmes monta de nouveau dans la chaire, et cette fois, pour ne plus y reparaître. Comme Bossuet, quand il prononça l'oraison funèbre de Condé, Fléchier était déjà voisin de la vieillesse; comme lui, il venait déposer sur la tombe d'un illustre ami le témoignage de sa douleur et de ses
(1) Le duc de Bourgogne mourut le 18 février 1712, à l'âge de trente ans ; il était né en 1682. Sa femme, la ducliesso do Bourgogne, était morte six jours avant, le 12 février 1712. L'ur fils, le duc de Bretagne, mourait à l'âge de cinq ans, moins d'un mois après, li- 8 mars 1712. « On porta le même jour au tombenu des rois, dit Dussault, les restes du père, de la mère et de l'enfant. La Franco entière fut dans la consternation, dans le deuil et dans les larmes, jetant sur le passé des regards douloureux, gémissant sur le présent, et craignant l'avenir. » Le texte de l'oraison funèbre fut admirablement clioisi par le P. de La Une. • Ou dit, ajoute Dussault, que lorsque le P. de La Rue prononça l'oraison funèbre qu'on va lire, tout laudiloire fondit en pleurs dès l'abord, en entendant ces paroles empruntées do Jérémie q i servent de texte au discours : «Pourquoi vous attirez-vous par vos pécliés un tel malheur, que de voir enlever par la mort, du milieu do vous, répoux, Vcpouse et l'enfant? » Quare facitis malum grande contra animas restras, ut intereat ex rnbis vir, et millier, parvulus... de medio Judx'.' (Jérém., cli. xliv, v. 7.)
reflets; comme lui aussi, il allait « mettre fin à tous ces discours », par l'éloge de celui qui l'avait toujours lionoré de sa confiance, et dont il avait reçu les dernières confidences et le dernier soupir. « C'est vous, divine Providence, s'écriait dans une touchante apostrophe l'orateur, qui m'avez conduit en ces lieux, ipour recevoir les derniers gages de son amitié, et pour recueillir les derniers soupirs de sa pénitence. Vous vouliez qu'il me fût connu tout entier, et qu'après avoir vu sa modération dans les temps heureux de sa vie, je fusse aussi, dans ses jours de douleur et d'infirmité, le témoin de sa patience. »
Le dirons-nous? A notre avis, cette oraison funèbre est la meilleure, sinon la plus brillante de Fléchier; et nous sommes assez disposé à la préférer même à celle de Turenne, bien qu'elle n'ait ni son éclat, ni sa pompe, ni son éblouissante couleur. Le ton en est plus modeste, mais il reste plus souvent naturel; le style a moins de majesté et d'ampleur, mais il est plus nerveux ^t plus grave; les idées enfin, plus simples et moins cherchées, ont souvent une force singulière qui étonne ilans Fléchier.
Il peint avec une rare vigueur de pinceau l'austère ohysionomie du duc de Montausier. D'une main ferme 3t assurée, il trace le tableau de cette vertu rigide jusqu'à la rudesse, de cette franchise qui allait jusqu'à la témérité, de cette inflexible probité « qui se révoltait contre la fortune, quand la fortune devait coûter juelque chose au devoir (1). » Quelquefois môme, pour louer cette àme courageuse, modeste dans la bonne !'ortune, héroïquement intrépide dans la mauvaise, à
(r Thomas, Essai sur 1rs rlogcs, vol. Il, p. 80; édition déjà
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l'abri des bassesses des courtisans, aussi bien que de leurs faiblesses, il a trouvé des traits que le plus grarc des historiens ne désavouerait pas. « On lui dit mille fois que la franchise n'était pas une vertu de la cour; que la vérité n'y faisait que des ennemis; qu'il fallait, pour y réussir, savoir, selon les temps, ou déguiser sc> passions, ou flatter celles des autres; qu'il y avait un art innocent de séparer les pensées d'avec les paroles, et que la probité pouvait souffrir ces complaisancfs mutuelles, qui étant devenues volontaires, ne blessent presque plus la bonne foi et maintiennent la paix et ];i politesse du monde. »
Ce qui suit est exprimé avec beaucoup de force il de courage : c'est le style indigné de Tacite avec tout l'esprit de Sénèque. « Ces conseils, ajoute Fléchie:', lui parurent lâches. Il allait porter son encens, avn peine, sur les autels de la fortune, et revenait chartri du poids de ses pensées, qu'un silence contraint avoii retenues. Ce commerce continuel de mensonges in,:;('nieux pour se tromper, injurieux pour se nuire, ofllcieux pour se corrompre; cette hypocrisie universelle par laquelle chacun travaille à cacher de véritable défauts, ou à produire de fausses vertus; ces airs mys térieux qu'on se donne pour couvrir son ambition oi pour relever son crédit : tout cet esprit de dissimu lation et d'imposture ne convint pas à sa vertu. N pouvant s'autoriser encore contre l'usage, il fit con naître à ses amis, qu'il allait à l'armée faire sa cou par des services effectifs, non pas par des offices inu tiles; qu'il lui coûtait moins d'exposer sa vie, que d dissimuler ses sentiments, et qu'il n'achèterait jamai ni de faveur, ni de fortune, aux dépens de sa probité 1).
(1) Or. pin. il<' Monlausicr, vol. IV, p. 16G.
Un mouvement d'une magniiique éloquence, mouvement justement admiré, avait averti les auditeurs que, dans ce discours, le panégyriste ferait entendre le langage de la vérité : « Oserais-je dans celui-ci, où la franchise et la candeur font le sujet de nos éloges, employer la fiction et le mensonge? Ce tombeau s'ouvrirait, ces ossements se rejoindraient et se ranimeraient pour me dire : Pourquoi viens- tu mentir pour moi, qui ne mentis jamais pour personne? Ne me rends pas un honneur que je n'ai pas mérité, à moi qui n'en voulus jamais rendre qu'au vrai mérite. Laissemoi reposer dans le sein de la vérité, et ne viens pas troubler ma paix, par la flatterie que j'ai haïe. Xe dissimule pas mes défauts, et ne m'attribue pas mes vertus : loue seulement la miséricorde de Dieu, qui a voulu m'humilier par les uns et me sanctifier par les autres. »
Puis, dans une belle péroraison, u modèle achevé de sentiment et de gravité », Fléchier rappelle cette .grande miséricorde que Dieu avait réservée au noble ivieillard qui faisait éclater sa foi dans ses yeux et dans \ses paroles; il raconte « cette mort chrétienne, dont il lavait été le témoin et le consolateur (1) » ; et, en terminant, dans la même pensée et la même prière il réunit « l'époux et l'épouse qui ne sont plus qu'une même cendre », et vont être réunis désormais dans le même tombeau. Heureux et touchant rapprochement, par lequel l'orateur rattachait la fin de sa carrière à ses glorieux débuts, au souvenir de celle dont il avait célébré la mémoire vingt ans aupai avant! « Fléchier, dit ici fort bien M. Didier, semble penser qu'il fait ses adieux à l'éloquence, ainsi qu'aux affections de sa jeu- Ci) A. D;dier, Or. fan. de Ftcchia; p. 209.
nesse et de sa vie. Il prend congé des unes et des autres avec mélancolie, comme on quitte de vieux amis, mais avec la foi, l'onction, la churilé d'un pieux et grand évêque (1). »
Ce récit de la mort d'un grand chrélien mérite dèli lu, même après les pages immortelles que Bcssuet .i consacrées aux derniers moments de Condé. « Je vis ce visage que la crainte de la mort ne fit point pùlir; ces yeux qui cherchèrent la croix de Jésus-Christ, ♦^* ces lèvres qui la baisèrent. Je vis un cœur brisé ; douleur dans le tribunal de la pénitence, pénétré dr reconnaissance et d'amour à la vue du saint viatique, touché des saintes onctions et des prières de l'Église; je vis un Is;iac, levant avec peine ses mains paternelles pour bénir une fille que la nature et la piété ont attachée à tous ses devoirs... je vis enfin comment meurt un chrétien qui a bien vécu.
« Que vous dirai-je. Messieurs, dans une cérémonie aussi lugubre et aussi édifiante que celle-ci? Je vou< avertirai que le monde est une figure trompeuse qui ipassc, et que vos richesses, vos plaisirs, vos honneurs, passent avec lui. Si la réputation et la vertu pouvaiei dispenser d'une loi commune, l'illustre et vertueu- Julie vivrait encore avec son époux : ce peu de ten que nous voyons dans cette chapelle (2) couvre ces grands noms et ces grands mérites. Quel tombeau renferma de si précieuses dépouilles! La mort a rejoint ce qu'elle avait séparé. L'époux et l'épouse ne sont plus qu'une même cendre; et, tandis que leurs âmes, teintes du sang de Jésus-Christ, reposent dans le sein de la paix, j'ose le présumer ainsi de son infinie miséricorde,
(1) A. Didier, Or. fan. de Flcchier, p, 302.
(2) La chapelle dos Carmélites do la rue SaiiU-Jacques où furent inliuniés le duc et la duchesse de Montausier.
leurs ossements humiliés dans la poussière du sépulcre, selon le langage de l'Écriture, se réjouissent dans l'espérance de leur entière réunion et de leur lésurrection éternelle.
« Offrez pourtant pour eux, prêtres du Dieu vivant, vos ivœux et vos sacrifices; et vous, chastes épouses de Jésus-Christ, gardez religieusement ce dépôt sacré; arrosez-le des larmes de votre pénitence; attirez sur lui quelques regards de l'Agneau sans tâche que vous suivez, quand il va s'immoler sur tous ces autels, aQu ■qu'étant purifiés par cette divine oblation des restes des fragilités humaines, ils chantent dans le ciel avec vous les miséricordes éternelles (1). »
Comment expliquer après cela, l'étrange jugement de Thomas? u Pour tracer un pareil caractère, écrit l'auteur des Essais, il fallait avoir une grande vigueur de pinceau; et Fléchier ne l'avait pas. Son éloquence était plus dans son imagination que dans son àme; et, par ses mœurs mêmes, il était trop loin de cette mâle austérité pour la saisir et pour la peindre : ce n'était point à Atticus à faire l'éloge de Caton (2). » C'est fort impertinent de le penser, et plus impertinent de le dire; mais, à notre avis, Thomas n'avait pas lu l'oraison funèbre de Montausier : il l'a jugée d'instinct, ce qui est le moyen le plus sûr pour se tromper. Ce n'était pas à Atticus à faire l'éloge de Caton : c'est possible; mais Caton n'aurait certainement pas eu à rougir des louanges d'un tel Atticus. L'appréciation de La Harpe est plus équitable et plus vraie : « L'oraison funèbre de Montausier mérite d'être distinguée comme le portrait fidèle et bien tracé d'un homme qui fut à la
^1) Or. fun. de M. de Montauxier .
(2) Essai sur les éloges, vol. II, p. 81.
cour, droit, intègre et véridique. Elle a cela de remarquable qu'elle paraît exemple de toute exagération, et que tout ce que dit le panégyriste est confirmé par les traditions qui nous restent, et conforme à l'opinion générale. Le style a plus de sévérité et de gravité que dans les autres ouvrages du môme auteur : il était ami deMontausier,;et il semble qu"il ait emprunté cette fois quelque chose de son caractère (1). »
Nous ne pouvons terminer ce chapitre, sans rappeler que, deux fois, Fléchier et Bossuet se rencontrèrent dans le même sujet; que tous deux, ils eurent à faire le même éloge, celui de Marie-Thérèse et du chancelier Le Tellier. C'est certainement, comme le dit Dussault, (i un des rapprochements les plus intéressants et un des plus curieux spectacles que puisse offrir l'histoire de l'éloquence (2) ». Ce rapprochement si curieux, négligé par la plupart des critiques, a été fait par un écrivain oublié aujourd'hui, l'abbé de Yauxcelles, « littérateur plein d'esprit et de goût », au témoignage de Dussault (3;. On nous saura gré, peut-être, de citer ici cette page peu connue : elle renferme des observations justes, exprimées avec finesse, et la différen3e entre les deux maîtres du genre y est marquée avec précision.
(( Ces deux orateurs, nous dit l'abbé de Yauxcelles, absolument contemporains (puisque Bossuet n'avait que cinq ans de plus), n'eurent que deux fois l'occasion
(1) La Harpe, vol. V'II, p. 8G, édlt. citée plus haut. — Montausier mourut le 17 mai 1C90, et Flccliier prononça son oraison funèbre, le 11 août 1690, dans Tûglise des Carmélites du faubourg Saint- Jacques.
(2) Or. fun. de Bossuet, Vlrrliier cl autres orateurs; vol. II, p. 2J8. Paris, Lcquien, 1837.
(3) Ifji'.l., p. 231.
de traiter le même sujet; et, dans ces deux rencontres, Fléchier ne parla que deux mois après son rival, soit que le hasard ou la célérité du travail donnât la priorité à Bossuel [i). C'était un avantage pour celui qui parlait à cette distance de temps, et il en pouvait tirer grand parti pour fortifier sa composition; mais il semble qu'il s'occupait plus à la polir. Si la perfection consistait dans le fini, les endroits que Fléchier a soignés sont entièrement parfaits ; mais le travail de la lime s'exerce rarement sur la totalité d'un ouvrage (Racine seul, à l'exemple de Virgile, l'a soutenu avec succès dans de longues compositions) ; d'ordinaire, l'esprit s'y refroidit, tandis qu'au contraire, il s'anime parmi les hautes conceptions, et enfante des beautés subites et inconnues. C'est ce qui distingue Bossuet, dont le propre est de transporter les lecteurs, comme celui de son émule est de les charmer.
« Ce n'est pas sans quelque plaisir, sans une sorte d'étonnement agréable, que l'on passe des compositions du premier à certains endroits où l'autre a employé toute son élégance et son art : il semble que l'on quitte l'air vif et le sentier rude d'une montagne, pour entrer dans une atmosphère embaumée et parmi les allées aplanies d'un jardin. La montagne a cependant aussi ses parfums et ses fleurs que les jardins envient, et tâchent d'appeler chez eux. Bossuet a des endroits très élégants et d'une harmonie non seulement ferme et savante, mais flatteuse à l'oreille.
« L'exorde de l'oraison funèbre de la reine, par Fléchier, est écrit avec beaucoup de soin et de grâce,
(1) Il ne peut être question ici ni de hasard, ni de célérité de travail. Ces grands services funèbres, ceux surtout de la famille royale, étaieut réglés à l'avance, et l'orateur prenait la parole, non quand il était prêt, mais à l'époque fixée pour le service.
comme presque tous ses exordes. En le lisant après Bossuet, on se sent en quelque sorte ravi d'une autre manière. La pensée générale en est solide; le langage de l'Écriture y est employé et fondu avec harmonie parmi des expressions brillantes : surtout le choix de ses louanges les rend dignes d'être mêlées au sacrifice, et Vencens qui hrûle sur ce tombeau est pris tout entier sur Vautel. Mais il faut avouer que l'idée de Bossuet, qui représente tout de suite son héroïne parmi la gloire et les félicités du ciel, brillante de sa modestie et de son éclatante blancheur, a quelque chose de plus saisissant; tandis que celle de Fléchier, qui la conduit à travers une préparation continuelle à bien mourir, est modeste et simplement instructive.
« J'ai remarqué ailleurs la fameuse apostrophe de Bossuet : Ile pacifique, et j'ai dit que le talent de Fléchier aurait pu s'élever à cet ordre de beautés. Il ne Ta pas fait, et quoiqu'il représente cette même île et ces mêmes ministres des deux couronnes, si célèbres par leur habileté dans les affaires, ni les fêtes de cette île éternellement mémorable, ni la diversité du caractère de prudence qui distingue ces deux ministres, ne sont représentées avec la même finesse de traits, avec le même éclat de style, avec le môme bonheur de nombre et de cadence; et Fléchier me semble décidément ici vaincu sur son propre terrain. Il n'a rien non plus qui rappelle l'apostrophe à Alger. Il semble avoir emprunté à Bossuet, dans l'oraison funèbre de Madame, ce trait : Tromponf^, si nous pouvons^ notre douleur par le souvenir de nos joies passées; enfin, on n'y voit rien de ces magnifiques éloges d'un règne jusqu'alors si plein de gloire.
« Mais il faut aussi faire attention que, si le sujet est le même, la position des orateurs est un peu différente.
Bossiiel, dans une grande place à la cour, témoin intime des sentiments et du roi et de la reine, doit à Saint-Denis parler du règne de Louis et de ses grandeurs ; Fléchier, devant les personnes royales qui avaient déjà entendu ce bruit de louanges oratoires, et de plus parmi des vierges du Seigneur, doit s'attacher surtout à peindre le mérite modeste et tranquille de celle qui les avait souvent édifiées (1).
« Environ deux mois après avoir prononcé l'éloge de Le Tellier, Bossuet officia an second service que Lou- Yois faisait faire à son père dans l'église des Invalides (2). Ce fut Fléchier qui parla, et il adressa ces paroles à Bossuet : « Sacré ministre de Jésus-Christ, « qui, dans la chaire évangélique, avec une éloquence « vive et chrétienne, avez, avant moi, consacré la « mémoire immortelle de ce grand homme, achevez « d'offrir pour lui cette hostie innocente et pure qui « lave les péchés et les fragilités du monde. » Cette louange était ce que doit être toute louange directe, surtout dans un temple, noble et réservée. On peut croire que Fléchier se prépara avec soin pour mériter l'attention et les suffrages d'un tel collègue, car il était évêque depuis l'année précédente. Bossuet était pour lui, sinon un maître, du moins plus qu'un rival. Ils parurent dignes l'un de l'autre. Il n'atteignit point cette hauteur de talent qui caractérise Bossuet; mais il déve-
(1) Marie-Thérèse mourut le 30 juillet 1683. Bossuet prononça l'oraison funèbre de la reine à Saint-Denis, le l^r septembre de la même année. — Fléchier prononça l'orai-^on funèbre de la reine, le
24 novembre 1683, dans l'église des religieuses du Val-de-Gràce, où son cœur avait été porté par le cardinal de Bouillon.
(2) Le Tellier mourut le 28 octobre 1685. Bossuet prononça son oraison funèbre dans TégUse Sainl-Gervais, où il était inhumé, le
25 janvier 1686. — Fléchier prononça l'éloge de Le Tellier, dans l'église des Invalides, le 22 mars 1686.
loppa le sien dans un degré de maturité, de gravité, de sagesse, qu'il a mieux soutenu dans la suite qu'il ne l'avait annoncé dans ses premiers écrits. Il raérila et obtint une extrême considération dans l'évèché de Nîmes, auquel le roi le fil passer l'année suivante,
« Son style, dans ce discours, est auêsi fort que pouvait l'être celui de Flécliier, Les ornements sont plus sobrement répandus et dignes d'un pontife; l'antithèse qui y revient encore souvent, parce que c'était la pente de son esprit, y parait moins étudiée, moins fatigante pour des auditeurs sérieux. Il est plus évêque et moins rhéteur.
(( Son plan est simple et convenable : il considère cette \eriu. persévérante et continuée dans divers emplois auxquels le ciel avait préparé ce grand homme (il eût peut-être mieux valu dire cet homme remarquable), où il l'a conduit, où il l'a soutenu, faisant briller en sa personne : la fidélité d'un sujet ^ la sagesse d'un ministre d'Etal, la justice d'un chancelier. Il y a une sagesse ornée sans vains apprêts dans ces éloges que l'on trouve dans l'exorde : il a eu, pour ainsi dire, la destinée des patriarches; cette plénitude de jours qui consomme la prudence de l'homme juste; cette suite de bons succès que le temps et la fortune qui changent tout, n'ont osé troubler; ces richesses innocentes qui ont entretenu son honnête et frugale opulence, etc.. Richesses innocentes est fort beau.
« Il y a de la simplicité et du mouvement dans le morceau suivant : « Cependant, Messieurs, a-t-on vu « dans sa conduite quelque apparence de vanité? S'est- « il écarté de l'honnête simplicité de ses pères? a-t-il « répandu en superfluilé de festins ou de bâtiments ce « qu'il tenait des libéralités du roi, ou de sa prudente et « honnête économie? a-t-il prodigué des trésors pour
« embellir ses maisons, et forcé la nature et les élé- « ments pour orner ses solitudes? Qu'a-t-il cherché « dans sa retraite de Chaville? que les pures délices de « la campagne! » Voilà des louanges assorties à la gravité de l'état de l'orateur et à la modestie de celui dont il recommande la mémoire. Celui-ci a dû ambitionner de telles louanges ; il aurait pu les soutenir sans baisser les regards. Fléchier présente ailleurs des pensées fines, des tournures où l'art paraît trop, et le choc brillant des antithèses. Il est bon de l'observer tel qu'il se montre devant Bossuet. Il avait brillé à l'hôtel de Rambouillet par le vain éclat de l'esprit '1' ; il montra dans l'épiscopat une raison mûrie qui avait encore assez d'ornements, mais à laquelle on n'en pouvait plus reprocher l'abus. L'agrément de ses défauts a été trop souvent ce qu'on a remarqué. J'observe avec plaisir les progrès de son bon esprit qui le rendit si recommandable cà Nîmes (2). »
Peu à peu, en effet, Fléchier se débarrassa de ses brillants défauts, et acquit insensiblement les solides qualités de l'orateur. Ce n'est plus le bel esprit qui racontait avec élégance, mais d'un ton précieux, les vertus de M'°^ de Montausier ou de M'"^ d'Aiguillon; c'est l'évêque pénétré des hautes fonctions de son
(1) Encore une de ces légendes qu'on retrouve partout, et qui ne reposent sur rien. Xous avons prouvé, dans la Jeunesse de Fléchier, vol. II, p. 117 etsuiv., que Fléchier ne put pas fréquenter l'iiôtel de Rambouillet, puisqu'il vint à Paris en 1659, et qu'à cette époque, les réunions du cé!<^bre iiôtel avaient cesEé.
(2) Or. fun. de Bossuet, avec un commentaire par feu M. Bourlet de Vauxcelles, p. 309 et suiv. 1 vol. mi -S». Paii?, 1805. Bibl. nationale. — Cité aussi par Dussault, dans son recueil des Or. fun. de Bossuet et de Fléchier, vol. II, p. 232 et suiv., édit. de 1837. — Simon-Jérôme Bolrlet, abbé de V.^uxcelles, portait le nom de l'abbaye dont il avait été pourvu. Né à Versailles en 1733, il mourut à Paris, le 18 mars 1802. Biog. générale., F. Didot.
ministère, devenu plus grave avec le temps, mûri à la fois par l'expérience, et par un maître et un auditeur tel que Bossuet.
Ajoutons que Fléchier fit l'éloge de Le Tellier cinq mois après la mort du chancelier. Voilà une circonstance dont ne tiennent pas assez de compte ceux qui parlent du défaut de certaines oraisons funèbres. A entendre la plupart des critiques, on croirait que l'orateur, chargé de célébrer une grande mémoire, est demeuré souvent au-dessous de sa tâche ; s'est égaré dans le développement de beaux lieux-communs, et n'a pas su répondre par sa douleur à l'excès de la douleur publique. Mais, en vérité, de tels reproches sont-ils fondés? Nous ne songeons pas assez, comme le disait Pavillon, combien il était difficile de / échauffer les cendres d'une année, devant un auditoire devenu quelque peu indifférent, et en présence d'une famille qui avait eu le temps de se consoler. Ainsi, l'oraison funèbre de Turenne fut prononcée six mois après la mort du héros; Le Tellier fut loué cinq mois après sa mort (1), et Lamoignon plus d'un an après.
Dans la lettre que nous avons rapportée plus haut (2), Pavillon l'avoue : comme tant d'autres, il était venu assister au service de M. de Lamoignon, attiré par la beauté du spectacle et la réputation du panégyriste. Il ne s'était rien proposé pour son cœur, s'imaginant que « son esprit seul y trouverait de quoi se satisfaire »..
(1) Dans son édition classique des Or. fun. de Fléchier, p. 213, M. Didier nous donne une date inexacte de la mort de Michel Le Tellier. Celui-ci n'est pas mort le 25 janvier 1685, mais le 30 octobre (le la môme année. Le service célébré aux Invalides, par ordre de Louvois, et dans lequel Flécliier prit la parole, eut lieu le 22 mars 1686, et non le 29 mai, comme l'indique M. Didier.
M""-' de Sévigné va nous faire connaître mieux encore la magnificence et le caractère de l'une de ces pompeuses solennités, l'esprit surtout avec lequel chacun s'empressait de s'y rendre. Appliquez les mêmes détails aux funérailles de Marie-Thérèse, d'une Dauphine de France ou du grand Condé, et vous comprendrez ce que pouvait être à celle époque, à Noire-Dame, à Saint-Euslache, ou à Sainl-Denis, en présence de la famille royale, des officiers de la couronne, de tous les grands corps de l'État, un service célébré pour la Dauphine, pour Turenne ou la duchesse d'Orléans, avec des orateurs lels que Fléchier, Mascaron et Bossuet.
« Ma bonne, écrit à sa fille M""" de Sévigné, il faut que je vous conte une radoterie que je ne puis éviter. Je fus hier à un service de M. le chancelier i^l), à rOraloire. Ce sont les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les orateurs qui en ont fait la dépense : en un mot, les quatre arts libéraux (2). C'était la plus belle décoration qu'on puisse imaginer : Le Brun avait fait le dessin. Le mausolée touchait à la voûte, orné de mille lumières, et de plusieurs figures convenables à celui qu'on voulait louer. Quatre squelettes en bas étaient chargés des marques de sa dignité, comme lui ôtant les honneurs avec la vie. L'un portait son mortier, l'autre sa couronne de duc, l'autre son ordre, l'autre ses masses de chancelier. Les quatre Arts étaient éplorés et désolés d'avoir perdu leur protecteur : la Peinture, la Musique, l'Eloquence et la Sculpture. Quatre vertus soutenaient la première repré-
(1) Le chancelier Seguier, mort le 28 janvier 1672.
(2) « Ceux qui composent l'Académie de la peinture et de la sculpture firent faire, eu l'église des prêtres de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré, un service pour le chancelier de France, avec une pompe toute singulière. » {^Gazette da. 7 mai 1672.)
senlalion : lii Force, la Justice, la Tempérance et la Religion. Quatre anges ou quatre génies recevaient au-dessus cette belle âme. Le mausolée était encore orné de plusieurs anges qui soutenaient une chapelle ardente, qui tenait à la voûte. Jamais il ne s'est rien vu de si magnifique, ni de si bien imaginé : c'est le chef-d'œuvre de Le Brun. Toute l'église était parée de tableaux, de devises, d'emblèmes qui avaient rapport à la vie ou aux armes du chancelier. Plusieurs actions principales y étaient peintes. M™" de Verneuil (1) voulait acheter toute cette décoration un prix excessif. Ils ont tous, en corps, résolu d'en parer une galerie, et de laisser cette marque de leur reconnaissance et de leur magnificence à l'éternité.
« L'assemblée était grande et belle, mais sans confusion. J'étais auprès de Monsieur de Tulle, de M. Colbert, de M. de Montmouth, beau comme du temps du Palais-Royal, qui, par parenthèse, s'en va à l'armée trouver le roi. 11 est venu un jeune Père de l'Oratoire pour faire l'oraison funèbre. J'ai dit à Monsieur de Tulle de le faire descendre, et de monter à sa place, et que rien ne pouvait soutenir la beauté du spectacle et la perfection de la musique, que la force de son éloquence. Ma bonne, ce jeune homme a commencé en tremblant; tout le monde tremblait aussi. Il a débuté par un accent provençal; il est de Marseille : il s'appelle Laisné; mais en sortant de son trouble, il est entré dans un chemin lumineux. Il a si bien établi son dis-, cours; il a donné au défunt des louanges si mesurées; il a passé par tous les endroits délicats avec tant d'adresse; il a si bien rais dans son jour tout ce qui pouvait être admiré; il a fait des traits d'éloquence et
(l) Charlotte Seguier, fille du chancelier.
des coups de maître si à propos et de si bonne grâce, que tout le monde, je dis tout le monde, s<ans exception, s'en est écrié, et chacun était charmé d'une action si parfaite et si achevée. C'est un homme de vingt-huit ans, intime ami de Monsieur de Tulle, qui s'en va avec lui. Nous le voulions nommer le chevalier Mascaron; mais je crois qu'il surpassera son aîné.
<( Pour la musique, c'est une chose qu'on ne peut expliquer. Baptiste (1) avait fait un dernier effort de toute la musique du roi. Ce beau Miserere y était encore augmenté; il y a eu un Libella où tous les yeux étaient pleins de larmes. Je ne crois point qu'il y ail une autre musique dans le ciel.
« Il y avait beaucoup de prélats. J'ai dit à Guitaut : Cherchons un peu notre ami Marseille ; nous ne l'avons point vu. Je lui ai dit tout bas : « Si c'était l'oraison (( funèbre de quelqu'un qui fût vivant, il n'y man- « querait pas. » Cette folie l'a fait rire, sans aucun respect de la pompe funèbre.
(( Ma bonne, quelle espèce de lettre est-ce ici? Je pense que je suis folle. A quoi peut servir une si grande narration? Vraiment, j'ai bien contenté le désir que j'avais de conter (2). »
Cette si grande narration sert à nous apprendre ce que beaucoup d'entre nous ignorent, les dispositions des assistants à ces tristes cérémonies ; elle sert à mettre sous nos yeux, en quelque sorte, l'une de ces scènes de deuil, dont le dix-septième siècle fut souvent témoin, et que tout le monde, si nous en jugeons par le ton léger de M™^ de Sévigné, venait contempler avec plus de curiosité, que d'émotion et de piété : « Le
(1) LuUi.
(2) Lettre du vendredi 6 mai 1672, vol. III, p. 57. Coll. des grands écrivains.
matin d'hier on fît un service au chancelier, à Sainte- Elisabeth. Je n'y fus point, parce qu'on oublia de m'iipporter mon billet : tout le reste de la terre habitable y était (l). »
Voulez-vous savoir l'impression produite sur Mademoiselle par la lugubre magnificence des funérailles d'une reine de France, à la vue de la pompe déployée à Saint-Denis, et par un orateur tel que Bossuet? Ouvrez ses Mémoires, et vous verrez que ces céiémonies de mort n'ont rien laissé de plus à la princesse, que de la lassitude, des vapeurs et le désir d'aller se reposer. « Quand le temps du service fut venu, raconte M"'' de Montpensier, je m'en retournai à Choisy, et je me rendis à Paris le jour que Monseigneur et Madame s'y devaient rendre. Nous allâmes à Saint-Denis ensemble, et nous résolûmes de ne pas nous quitter le temps que nous serions à Paris. Lorsque nous entrâmes dans l'église de Saint-Denis, Madame et moi, nous nous mîmes fort à pleurer de voir les officiers de la reine qui pleuraient beaucoup, et cela continua tout le service à la vue d'une chapelle ardente au milieu du chœur; qui est un terrible spectacle à nous, qui étions tous les jours du monde avec elle. Les réflexions que l'on fait à Saint-Denis sont toujours fort tristes : c'est un lieu où sont nos pères et où nous serons enterrés avec eux. La reine était une bonne femme; je l'aimais, et je n'ai à me reprocher que de ne l'avoir pas assez ménagée : si j'avais voulu, j'aurais été sa favorite, et j'ai toujours fort négligé de gouverner personne; je ne pouvais me contraindre pour rien, que pour mes grands devoirs, à quoi je ne manque pas. Quand on sort de ces lieux -là,
(1) M™e de Sévigné, lettre du vendredi 1" avril 1672. Vol. III, p. 2.
on est las ; chacun s'en va chez soi... Après que le roi fut guéri, j'allai à Eu, fatiguée des cérémonies de mort; cela m'avait donné des vapeurs (I). »
Le nombre des éloges prononcés pour un seul personnage est vraiment prodigieux. M. Aubert compte trente-trois oraisons funèbres de Marie-Thérèse, neuf du grand Dauphin, onze du duc et de la duchesse de Bourgogne et cinquante-trois de Louis XIV (2). « La cour et la ville, ajoute le même auteur, ne se lassaient pas d'assister à ces pompeuses cérémonies; de vastes affiches, placardées sur les places publiques ou distribuées dans les maisons, portaient en caractères monstrueux, dit La Bruyère, le nom du panégyriste, escorté de tous les titres dont il était revêtu; son discours, commenté dans toutes les relations, dans toutes les correspondances, paraissait à peine chez Cramoisi, que les exemplaires enlevés pour la province circulaient déjà avec de magnifiques gravures représentant tous les détails de la décoration, le mausolée, les statues, les bas-reliefs, les écussons avec les devises (3). »
Dans de pareilles conditions, et sans parler des autres difficultés du genre, avons-nous raison d'être plus exigeants que les contemporains? de demander de magnifiques mouvements d'éloquence et de sublimes élans, parfaitement à leur place, sans doute, au lendemain de la mort de la duchesse d'Orléans ou de celle
(1) Cité par M. Aubert, p. 156. — Au dernier moment, et tandis que nous corrigeons nos é,jreuves, nous remarquons que le texte donné par M. Ghéruel est tout différent. Voy. Mémoires de Mii<= de Montpensier, édit. Cliéruei, vol. IV, p. i99. Paris, Charpentier.
(2) M. Aubert, édit. des Or. fun. de Bossuet, p. xxxvui et 108. 1 vol. in-12. Paris, Hachette. — M. Aubert range Flécliier parmi les orateurs (|ui firent l'éloge de Marie-Thérèse, en 1684. C'est une erreur : ce discours est du 24 novembre 1683.
(3) Ibid., p. xxxvui. Notice sur l'Oraison funèbre en France.
de Condé, mais moins nécessaires, quand la douleur était apaisée, et que l'oubli commençait déjà à couvrir les plus grands noms?ïurenne l'ut tué à Saltzbach, le 27 juillet 1675. Nous l'avons vu, celte mort inattendue causa à la cour et à la France entière la plus vive douleur. Or, quelques jours après cette catastrophe, dès le 7 août 1675, M™® de Sévigné écrivait à sa fille que personne ne songeait plus à Turenne dans cette maison^ c'est-à-dire à la cour. « Il y a une grande femme (M™'' d'Heudicourt) qui pourrait bien vous dire à quel point la perte du héros a été promplement oubliée dans cette maison : c'a été une chose scandaleuse (1). » N'est-ce pas merveille, qu'une simple cérémonie d'étiquette ait été pour nos orateurs l'occasion de prononcer des discours admirables de sincérité, de gravité, d'élévation et de grandeur? Héritiers des préjugés du dix-huitième siècle, nous oublions beaucoup trop que, malgré des imperfections inévitables, les oraisons funèbres de Fléchier et de Bossuet demeurent des modèles d'éloquence, et sont l'un des plus beaux monuments de notre littérature, le seul peut-être auquel les autres nations de l'Europe n'aient rien à opposer.
(1) Lettres de .1/™= de Sci'igné, vol. IV, p. 224. — Cet oubli n'empêchait pas le roi de faire célébrer un service à Saint-Denis, le 30 août 1675, « en attendant celui de Notre-Dame, qui sera solennel ». — Mascaron prononça l'oraison funèbre de l'illustre guerrier, le 30 octobre 1675, dans l'église des Carmélites de la rue Saint Jacques, où son cœur avait été déposé. Ce fut Bossuet qui officia.