CHAPITRE IX
Du rang de Flécliier dans Toraison funèbre. — Les émules de Fléchier. — Mascaron. — Bourdaloue. — Massillon.
(juel est le rang de Fléchier dans ce genre difficile? A noire avis, l'évêque de Nîmes doit conserver la place que la postérité semble lui avoir assignée : au-dessous de Bossuet, tant qu'on voudra; mais avant Mascaron. Bourdaloue et Massillon. Ces grands orateurs peuvent avoir été autrefois ses rivaux ; ils ne peuvent aujourd'hui lui disputer la gloire de marcher le premier après l'immortel panégyriste de Gondé.
L'éclat qui, au dix-seplième siècle, environna le nom de l'évêque de Tulle, a bien diminué depuis; et, malgré l'admiration de M™* de Sévigné, malgré les éloges flatteurs que Louis XIV lui prodigua plus d'une fois, on ne le lirait plus, si l'oraison funèbre de Turenne n'avait sauvé sa réputation.
Mascaron, jeune encore et peu connu, obtenait de grands succès, et voyait les auditeurs accourir enfouie à ses sermons : catholiques et protestants s'empressaient d'aller l'écouter, et revenaient charmés de son éloquence. Un jour, il prêchait à Saumur: Tannegui Le Fèvre vint entendre l'orateur dont la réputation commençait à grandir, et voici l'éloge qu'il fit de lui, dans une lettre à un de ses amis : « Son extérieur n'a rien de repoussant ni de triste; sa physionomie est
belle, ses expressions pleines de politesse et de choix, ses exordes sont convenables, ses narrations claires, ses ornements magnifiques : enfin, il instruit, il plaît, il louche. Nullus horror in culcu, nulla tristitia, décora faciès, quœsita et exculta verba. P r ce miatur apte, narrât aperte, ornât exceUe; postremo docet, delectat, offîcit. Malheur, deux fois malheur, dit-il en terminant, à ceux qui viendront ici après Mascaron! Vœ iterum atque iterum prœdicatoribus qui post Mascaronem hue venient! [{) «L'enthousiasme de notre savant allait un peu loin : il oubliait que Bossuet régnait déjà dans la chaire depuis longtemps; et le temps approchait où ni Bourdaloue, ni Massillon ne redouteraient Mascaron, au point de n'oser prêcher après lui.
Louis XIV appréciait fort le talent de M. de Tulle. Le monarque l'avait prié de se charger de l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre et de celle du duc de Beau fort. Malheureusement, il ordonnait les deux services pour le mois d'août, et à deux jours de distance. Le maître des cérémonies fit remarquer à Louis XIV que l'orateur pourrait être embarrassé, et serait dans l'impossibilité de prononcer ainsi, sans interruption, deux discours solennels. Le roi se contenta de répondre : « C'est l'évêque de Tulle; à coup sûr, il s'en tirera bien (-2* ».
Une autre fois, Louis XIV, qui distribuait les éloges avec une rare bonne grâce, lui donna une preuve précieuse de son estime. En 1671, il l'avait nommé à l'évêché de Tulle. Cette année même, le nouvel évoque prêchait l'avent à la cour. Dans son dernier sermon, le prédicateur exprima délicatement sa reconnaissance
(1) Vie de Mascaron, placée en tête de ses Or. fun, — Tannegui Le Fèvre était le père de M°»e Dacier.
(2) Ibid.
pour les bienfaits du roi, et sembla annoncer qu'il allait se retirer désormais dans son diocèse, pour y remplir exactement ses fonctions, différent en cela de tant de prélats mondains, qui vivaient loin de leur troupeau, oublieux de leurs devoirs, contents d'avoir les honneurs de l'épiscopat, sans en supporter les labeurs. Le roi vit Mascaron le lendemain, a Vous nous aviez touché dans vos autres sermons pour Dieu, lui dit-il; hier, vous nous touchâtes pour Dieu et pour vous. Vous nous avez menacé d'un éloignement; mais nous saurons bien vous faire revenir. »
Quelques années après, en 1678, nommé à l'évêché d'Agen, il s'acquitta fidèlement de tontes ses obligations, partageant son temps entre ses soins aux malheureux, et ses instructions aux nombreux protestants de son diocèse. Par sa douceur et sa charité, il réussit à les ramener presque tous dans le sein de l'Église. « On comptait trente mille hérétiques dans son diocèse, nous dit son biographe; il s'en convertit vingt-huit mille après la révocation de l'édit de Nantes. Ils venaient entendre les fréquentes prédications de leur évêque, qui, par sa douceur, retenait dans l'Église, quantité de gens, que d'autres en auraient aliénés par une sévérité à contre-temps (1). »
Depuis une vingtaine d'années, il vivait à Agen, lieureux d'y faire le bien, quand le roi l'appela en 1694 pour prêcher l'Avent au Louvre. Tout était bien changé à la cour! Ses anciens amis, ceux qui l'avaient autrefois admiré, avaient disparu de la scène, ou n'étaient plus qu'en petit nombre ; lui-même venait, après un long
(1) Vie de Mascaron, en tête des Or. fun. — Pour ces détails biographiques, voy. toute la premièrf^ partie du livre de M. Lehanneur : Mascaron, d'après des documents inédits.
séjour en province, parler à une cour dont il ne connaissait plus ni le langage, ni les mœurs, ni les usages ; enfin, l'heureuse révolution qui s'était opérée dans le goût, faisait craindre que l'orateur ne fût plus assez élégant, assez poli et assez délicat. Malgré de tels périls, Mascaron obtint et les mêmes applaudissements et les mêmes éloges que par le passé, et mérita que Louis XIV lui adressât ces flatteuses paroles : a Tout vieillit ici, Monsieur; il n'y a que votre éloquence qui ne vieillit point (1). »
Dans son oraison funèbre de Turenne, Fléchier rendit un bel hommage à l'évêque de Tulle : « Il ne m'appartient pas, dit-il, de pénétrer jusqu'au fond de ce cœur magnanime, et il était réservé à une bouche plus éloquente que la mienne d'en exprimer tous les mouvements et toutes les inclinations intérieures (2). » Et ne le croyons pas : ce n'est pas ici une de ces fades louanges qu'imposent les bienséances oratoires, et qui font tort également à celui qui les reçoit et à celui qui les donne; non : quand il parlait ainsi, quand il parlait de Mascaron comme d'un orateur plus éloquent que lui, l'aveu de Fléchier était aussi sincère que modeste : il déclarait par là, qu'à l'exemple de Louis XIV, de M™® de Sévigné et de tous les esprits distingués du temps, il tenait en haute estime le talent de son rival.
Mascaron, en effet, possède de belles et solides parties de l'orateur : une éloquence mâle et vigoureuse, une imagination brillante, un esprit pénétrant, unr connaissance souvent profonde du cœur de l'homme, une noble simplicité qui rencontre les ornements plutôt qu'elle ne les cherche; enfin, un air de fierté qui plail.
(1) Vie de Mascaron, en tôtp des Or. fun.
(2) Or. fun. de Turenne, vol. IV, p. 65.
et rappelle certains traits du génie de Bossuet. Dans l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, il déplore avec une force singulière l'aveuglement de ces hommes, qui. pour reconnaître le vide des choses humaines, attendent d'être frappés de la foudre, u Malheureux mortels que nous sommes! Il faut, comme jdit saint Augustin, qu'une longue et éternelle douleur donne la question à notre corps, pour nous obliger à, faire cet aveu : Incumbit corpori diu quœstionarius dolor; il faut que nous soyons, comme dit un prophète, dans l'état de ces vieux chênes, qui voient sécher leurs branches, pâlir et flétrir leurs feuilles, et pourrir leurs troncs ; il faut que nous nous voyions mourir par pièces, avant que nous avouions la vanité du monde trompeur : Cum fueritis veluti quercvs, defluentibus fuliis. Encore ne rejetons-nous pas l'espérance de toutes les choses qui se dérobent de nous; et, par nos désirs, nous courons après ces fantômes qui disparaissent. » Avec une vive éloquence, avec l'accent le plus pathétique et le plus véhément, il exhorte ses auditeurs à considérer la vanité de ce monde qui n'est qu'un trompeur : « Trompeur, hélas! s'écrie-t-il, non pas par lui-même, mais par la fureur des hommes qui le contraignent de servir à leurs illusions. Non, non. Messieurs, n'accusez pas le monde; il est de bonne foi, il ne nous trompe point par ses vicissitudes et ses inconstances; il nous fait lui-même son portrait : Je ne suis qu'une fable, qu'un mensonge décevant; il nous crie : je passe, je m'en vais, je disparais, et j'entraîne avec moi tous ceux qui s'attachent à moi : Mundus clamât : ego deficio. 0 homme, quel est ton aveuglement d'avoir moins de bonne foi pour toi-même, que le monde n'en a ! Tu veux trouver quelque vérité où il ne te montre que le mensonge ; tu prétends fixer une chose dont il te dit que
l'instabilité fait l'essence ; tu veux vivre, comme si tu ne devais jamais sortir d'un lieu dont toutes les grandeurs de la terre ne l'empêcheront pas d'être chassé (l). »
Ailleurs, il décrit l'étrange fascination qu'exerce sur nous le récit des actions militaires. Malgré soi, on écoute avec avidité les exploits des vaillants capitaines; on prend part à leurs combats, à leurs dangers, à leurs triomphes ou à leurs défaites. Les grands sentiments qui animaient ces généraux, lorsqu'ils combattaient pour la gloire ou la liberté se réveillent en nous, et pour un instant, nous avons leur enthousiasme, leur élan et leur courage. C'est d'une telle fascination que Desdémone ne put se défendre; et, par le récit de se& héroïques aventures, Othello captiva l'infortunée jeune fille qui allait être bientôt sa victime.
Mascaron, dans l'éloge d'un hardi capitaine, fait de vains efforts pour résister à ce qu'il appelle une aveugle prévention. « Par quelle étrange fascination, s'écrie-t-il, sommes-nous venus à ce point d'aveuglement, de borner l'exercice de la force, qui est la plus éclatante de toutes les vertus, à la seule valeur qu'on témoigne dans les combats? Par quel charme cette dangereuse erreur s'est-elle établie dans le cœur des hommes, de n'être sensibles qu'à la gloire des actions militaires? Ces innocentes victoires, ces victoires admirables, spirituelles et divines, où notre âme est en même temps le champ de bataille, le capitaine et le soldat, le vainqueur et le vaincu; où la modération triomphe de l'emportement des passions; où la justice l'emporte sur l'avidité insatiable de l'avarice et de
(1) Voy. ces passages : Or. fun. d'Henriette d'Angleterre, p. 90 et 96, édit. de 170^.
l'ambition, nous les écoutons avec une approbation faible et tranquille, au lieu que le récit d'un combat sanglant, l'histoire d'une guerre, où un million d'hommes auront servi de victimes à l'orgueil d'un ambitieux, nous charme, nous transporte, nous enlève; nous crions : ô miracle! et ô héros! Moi-même, tout persuadé que je suis de cette aveugle prévention, qui ne parle ici que pour la condamner, je sens qu'il s'en faut peu que mon imagination, trompée par la simple peinture de ce que je condamne, ne séduise mon esprit. Il faut que je me tienne fortement à la foi et à la raison, uniques maîtresses de cette chaire, pour m'empêcher de me laisser entraîner au torrent d'une opinion qui entraîne tous les hommes, et qui, comme dit saint Ambroise, enchante tellement tous les esprits, que leur imagination ne s'éveille qu'au bruit des combats, et que leurs yeux ne sont éblouis que par la seule lueur des armes (1). » Yoilà vraiment de l'éloquence, des idées élevées, un style ferme, de grandes et belles images, avec je ne sais quel air de jeunesse et de nouveauté, qui donne beaucoup de charme à ce brillant morceau.
Ce style si franc sous sa libre et fière allure n'est pas rare dans Mascaron. Yoici, exprimée avec précision, une pensée que La Rochefoucauld ne désavouerait pas, et qui révèle un observateur d'une singulière finesse : « Les grands ont une certaine inquiétude dans l'esprit, qui leur fait toujours demander une courte réponse à une grande question (2). » Il caractérise la modestie de Turenne par une de ces expressions que les écrivains de génie savent créer, et qui, en peu de
(1) Or. fun. du duc de Beaufort, p. 152, édition de 1704.
(2) Or. fun. d'Henriette d'Angleterre, p. 79.
mois, renferme beaucoup de sens : « Il ne se cacliait point, il ne se montrait point; il était aussi éloi£;né du faste de la modestie, que de celui de l'orgueil . » Un seul mot lui suffit pour caractériser le prince de Condé, qu'il appelle le formidable duc d' Enghien : épilhète magnifique, que Bossuet n'a pas' trouvée, et qui donne une idée si vraie du héros qui, en 16i3, écrasait (( les vieilles bandes espagnoles », et « étonnait de ses regards élincelants ceux qui échappaient à ses coups (I) ».
La bataille de Rocroi est pour Mascaron « le jour natal de la fortune du roi ». Ailleurs, un trait énergique marque « ces siècles funestes de l'empire romain, où il n'était pas permis aux particuliers d'être vertueux et illustres, parce que les vices des princes ne laissaient ni vertu, ni gloire impunies (2) ». Et dans l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, l'orateur nous dit avec un mélange de simplicité et de grandeur : « Il est de la force humaine d'empêcher que le corps qui tombe par pièces, et qui perd sa beaulé, sa force et sa vie, n'ensevelisse l'àme dans ses débris, et ne la fasse disparaître par une mort morale, pendant qu'elle conserve une immortalité naturelle. »
Un style concis, nerveux, hardi, d'où l'expression forte jnillit comme une étincelle, ce sont des qualités sérieuses, que relève davantage la beauté de certaines comparaisons. De là, la physionomie particulière de cette prose, qui ressemble peu à celle des autres orateurs contemporains. El, chose remarquable! Mascaron ne paraît pas chercher ces comparaisons, qui
(1) Mascaron, Or. fan. (VAnno d'Aulriclie, p. 32. — Bossuet, Or. f'un. de Condé.
(2) Or. fun. d'Anne d'Autriche, p. 28, et Or. fun. de Turenne, p 365.
donnent à son langage quelque chose de si oratoire et de si poétique; elles sortent naturellement de son fertile génie, pour colorer et embellir l'objet dont il parle. Anne d'Autriche, aidant Louis XIV de ses conseils, et excitant le courage du jeune monarque, est « semblable à l'aigle qui, après avoir instruit ses aiglons dans l'art de vaincre les serpents, les anime de ses yeux dans le combat, se tient dans son nid, et les voit triompher avec joie (I) ».
Une belle image nous représente ces chimères d'honneur, ces fantômes de plaisirs, que la duchesse d'Orléans emportait de son séjour au milieu du monde « semblable à l'Océan, dit-il, qui, sortant en quelque façon de lui-même par les flots dont il bat le rivage, ne ramène jamais ses eaux, sans entraîner avec elles tout ce qu'elles ont trouvé sur les bords ».
La soumission du chancelier Seguier aux vérités révélées, et la docilité avec laquelle il porta « les chaînes sacrées » de la foi, lui inspirent un rapprochement que nous admirerions sans réserve, si, dans la suite, il n'avait le malheur de le gâter. « Quand je vois ce grand esprit si soumis aux articles de notre foi, il me semble que je vois l'Océan, cet élément si étendu et si fougueux, qui, après avoir porté ses flots jusqu'aux cieux, avoir creusé dans son sein des abîmes jusqu'aux enfers, avoir menacé d'engloutir tout ce qui est sur son rivage, dès qu'il approche du bord, il se dompte lui-même, il brise ses flots, il vient traînant comme un esclave pofir baiser le doigt de Dieu qui lui marque ses bornes, et qui lui dit : « Élément fougueux, tu viendras «jusque-là et tu ne passeras pas plus avant. »
Pourquoi faut-il que ce morceau si fortement écrit,
(1) Or. fun. d'Anne d'Autriche, p. 39.
où les fureurs de la mer sont dépeintes de si \ives couleurs, en traits d'une sublime simplicité, finisse par une application outrée et une hyperbole déplorable? Ce qui pouvait former un rapprochement r;ipide et frappant, dirons-nous ici avec M. Villemain, est devenu, sous sa plume, une longue déclamation (I). «L'esprit de M. le chancelier avait l'étendue de l'Océan : il en avait le mouvement, il s'élevait jusqu'au ciel, il descendait jusqu'aux enfers, par la connaissance qu'il avait de toutes choses. )i Voilà l'écueil contre lequel vient échouer le goût de Mascaron ; il ne sait pas s'arrêter à temps, et se met peu en peine du précepte de La Rochefoucauld : « Il faut dire tout ce qu'il faut, et rien que ce qu'il faut (2). »
L'éloge de Turenne fut le triomphe de l'évêque de Tulle. Ce discours illustra jadis son nom, et suffit aujourd'hui pour protéger sa réputation. « On trouve dans cette dernière oraison funèbre plus de beautés vraies et solides que dans toutes les autres. Le Ion en est éloquent, la marche en est belle, le goût plus épuré (3). » Comme Bossuet fît ses adieux à l'éloquence par un chef-d'œuvre, Mascaron eut aussi le bonheur de terminer sa carrière par le meilleur de ses ouvrages. Son style, plus soutenu, plus correct, a souvent la magnificence et la simplicité de celui de Bossuet, et serait certainement supérieur à celui de Fléchier, s'il était « plus également beau partout ».
(1) Essai sur l'oraison fjinrhre,p. 56. Recueil de Dussault, vol. I. — M. Villemain parle ainsi à propos de saint Jérôme et de sa lettre sur la mort de Népotien.
(2) Voy. plus haut, p. 77 et suiv., ce que nous avons dit du faux goût de Mascaron.
(3) Thomas : Essai sur les éloges, eh. xxviii, p. 55, vol. II, édit. cit. plus haut.
— loi —
Le fils d'Arnauld d'Andilly, le frère de M. de Pomponne, presque au lendemain de cette grande action, en 1677, exprimait son admiration pour l'éloquence de Mascaron. « Qui voudra savoir, dit-il dans ses Mémoires, la grandeur de la perte que nous fîmes en la mort de M. de Turenne, n'a qu'à voir la belle et éloquente oraison funèbre que prononça M. l'évèque de Tulle en l'honneur de ce grand homme. On ne saurait porter son mérite plus haut, ni mieux accorder l'exagération et la vérité; l'esprit demeure rempli, en la lisant, de grandes et nobles idées que ne laissent pas d'autres pièces qu'on a voulu lui comparer. On prétendra, peut-être, que celles-ci sont plus dans la règle de l'art (1) et que toutes les parties de la rhétorique y sont mieux observées; mais, s'il est permis de le dire, je crois voir des disciples qui s'assujettissent servilement aux règles : au lieu que l'autre, comme un maître, s'élève au-dessus des préceptes, se donnant lui-même pour règle à ceux qui seront capables de le suivre (2). »
L'évèque de Nîmes se contente d'être fin, délicat, gracieux, là où Mascaron a de ces brusques fiertés qui révèlent un esprit original et un puissant orateur. Tandis que le premier craint de ne pas trouver d'assez nobles images pour célébrer les vertus et les exploits de Turenne, et s'exprime avec une modestie un peu cherchée : « Tl ne manque aujourd'hui à ce dernier, qu'un éloge digne de lui; » le second avoue, sans détour, la difficulté de son entreprise; parle « de cette égalité d'impuissance, où la grandeur du sujet met tout ensemble les auditeurs et l'orateur », et déclare que
(1) Allusion manifeste à Flécliier.
(2) Mémoires de l'abhc ArnauUl, coll. I'etitot,vol. XXXIV, p. 361. L'abbé Arnauld, né en 1616, mourut en 1698. Ses Mémoires vont de 1634 à 1675.
« personne ne pourra lui reprocher d'être demeuré au-dessous d'une si riche matière, à qui il ne puisse faire le même reproche avec justice, s'il était chargé du même emploi ».
Fléchier dit avec froideur et timidité : « L'éloquence de la chaire n'est pas propre au récit des combats et des batailles; la langue d'un prêtre destiné à louer Jésus-Christ, le Sauveur des hommes, ne doit pas être employée à parler d'un art qui tend à leur destruction (1). » Tout autre est le langage de Mascaron. Celui-ci esta son aise au milieu de l'odeur de la poudre et de la fumée des batailles; il a l'enthousiasme des combats; il aime le bruit retentissant des armes, le choc des escadrons les uns contre les autres, les cris des vainqueurs et des vaincus, en un mot, le spectacle grandiose de deux armées couvrant un immense territoire de leurs nombreux bataillons et luttant ensemble pour l'empire, la gloire ou la liberté.
Aussi, parle-t-il noblement de la guerre ; il la justifie, sans hésiter, et, dans une éloquente apostrophe aux capitaines qui l'écoutcnt, il s'écrie : « Ainsi, Messieurs, vous tous que la naissance, et môme la vocation du ciel, appelle à cette glorieuse profession des armes, qui est la défense des autels de Dieu, de l'autorité de votre prince et de la sûreté de votre patrie, ne la regardez point comme un obstacle formel à votre salut et à votre gloire chrétienne. Ce que l'Eglise peut louer par la bouche de ses sacrés ministres, vous le pouvez pratiquer en chrétiens. Oui, vous le pouvez; et j'atteste, sur cette vérité, la gloire immortelle de ces héros généreux qui ont autrefois composé les légions à qui la valeur et le courage donnèrent le nom de fulminantes :
(1) Or. fini, de Turenne, vol. IV, p. 60.
l'Église leur a dressé des trophées sur la terre, et le ciel les a couronnés d'une gloire qui ne passera jamais (1). »
Mascaron est de beaucoup supérieur à Fléchier, quand il décrit la guerre de Hollande et les forces que l'Allemagne fit marcher contre nous. L'un dit peu de chose u de cette multitude innombrable d'Allemands qui menaçaient la France » ; l'autre nous montre combien cette coalition était redoutable, et. dans ce grand péril, il nous peint le calme et l'intrépidité de Turenne,la tranquille confiance du héros qui u promet fièrement de faire repasser le Rhin o à ces descendants des Cimbres et des Teutons. « Pour moi, dont le style peu accoutumé à de pareilles matières, n'en pourrait que ternir l'éclat, quand je vois cette multitude innombrable d'Allemands qui menaçaient la France d'une inondation pareille à celle des Cimbres et des Teutons, et que j'entends cet homme si sage, qui parlait toujours si modestement de l'avenir, promettre fièrement de leur faire repasser le Rhin, au-deçà duquel l'espérance de ravager nos plus riches provinces les avait attirés, il me semble qu'il y eut ici une inspiration d'en haut, et que non seulement, vaillant comme David, mais en quelque façon prophète comme lui, il parla de l'avenir aussi sûrement que le Dieu même qui l'inspirait pour le prévoir, et qui le soutenait pour l'exécuter. »
Enfin, quelle couleur, quelle vie et quel mouvement, dans ce tableau qui nous représente et a le noble tumulte des armes (:2), » et l'ivresse de la victoire! Comme Fléchier, avec toute son élégance et son ingénieuse finesse, est loin de son rival! Celui-ci est impé-
(1) Or. fun. de Turenne, p. 315.
(2) Bossuet, Panég. de saint Bernard.
tueux et cède à l'ardeur qui Tentraîne : il a les accents guerriers de Thucydide racontant les luttes glorieuses de sa patrie, et Bossuel lui- môme n'a ni plus d'enthousiasme, ni plus d'élévation. « Les dehors mômes de la guerre, le son des instruments, l'éclat des armes, l'ordre des troupes, le silence des soldats, l'ardeur de la mêlée, le commencement, le progrès et la consommation de la victoire, les cris différents des vaincus et des vainqueurs, attaquent l'âme par tant d'endroits, qu'enlevée à tout ce qu'elle a de sagesse et de modération, elle ne connaît ni Dieu, ni elle-même. C'est alors que les impies Salmonées osent imiter le tonnerre de Dieu, et répondre par les foudres de la terre aux foudres du ciel. »
Mascaron se soutient à cette hauteur, et termine ce beau tableau en nous découvrant un spectacle d'une gravité et d'une grandeur incomparables : Turenne triomphant, et, après la victoire, s'écartant dans les bois, « oii la pluie sur la tête, et les genoux dans la boue, il adorait en cette humble posture ce Dieu, devant qui les légions des anges tremblent et s'humilient ». Mascaron inspire ici Bossuet, et lui demeure môme supérieur. Après la bataille de Rocroi, dit Tévêque de Meaux, (( le prince fléchit le genou et, dans le champ de bataille, il rend au Dieu des armées la gloire qu'il lui envoyait. » Au service célébré en l'honneur de Turenne, chez les Carmélites, ce fut Bossuet qui officia : il aura été certainement frappé de l'austère majesté de cette scène, et se sera souvenu de ce passage de l'évêque de Tulle, quand il fit l'éloge de Gondé.
Une telle éloquence, presque inconnue à Fléchier, vaudrait à Mascaron la première place après Bossuet, si à de nombreuses qualités n'étaient mêlés trop de
défauts ; si, à côté de pages émouvantes, de détails heureux et de belles comparaisons, ne se rencontraient « ces hyperboles gigantesques et ces phrases boursouflées », que La Harpe critique avec tant de vivacité et de raison. « Outre les qualités extérieures d l'orateur, noblesse du maintien, sonorité de la voix, grâce et beauté du geste, il trouva plus d'une fois la force, la profondeur, le mouvement, et même l'éclat. On détacherait de ses oraisons funèbres des pages admirables. Mais il ne se soutient pas, tombe ici dans il'enflurejlà dans la subtilité, et gâte les plus heureuses I inspirations par la recherche et le mauvais goût. Ce n'est qu'un orateur de second ordre, mais qui s'est i élevé quelquefois à la hauteur des plus grands (1).»
Mascaron nous a laissé cinq oraisons funèbres, dont nous donnons ici le tableau. Les trois premières furent presque des improvisations : ce qui explique et justihe en grande partie les écarts d'imagination, les négligences de style et les incorrections de l'orateur. « Il ne faut pas l'oublier, dit M. Lehanneur, ce sont des ébauches où le mauvais goût s'allie à une incontestable grandeur; et on ne saurait sans injustice les juger avec la même rigueur que les discours si élégants et si châtiés de Fléchier (2). »
1666. Oraison funèbre d'Anne d'Autriche, prononcée aux Pères de l'Oratoire. La reine mère mourut à Paris, le 20 janvier 1666.
1670, vers le milieu du mois d'août. Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, au Yalde-Grâce, où reposait son cœur. Ce discours fut prononcé environ huit jours avant celui de Bossuet à
(1) A. Feugère, Bourdaloue, p. 165.
{2) Mascaron, d'après des documents inédits, p. 263 et suiv.
Saint-Denis, le 21 août 1670. L'éloge de Mascaron est donc du milieu du mois d'août. La duchesse d'Orléans mourut à Saint-Cloud, le 30 juin 1670. Dans son édition classique, M. Aubert dit à tort que Mascaron prononça son oraison funèbre au Val-de-Gràce, « une année après Bossuet (1) ».
1670, vers la fin du mois d'août, oraison funèbre du duc de Beaufort, prononcée à Notre-Dame. Celui-ci avait été tué à Candie, un an auparavant, le 23 juin
1672, au mois de mai ou de juin, oraison funèbre du chancelier Seguier, prononcée aux Carmélites dePon-j toise.
1675, le 30 octobre, oraison funèbre de Turenne, prononcée aux Carmélites de la rue Saint-Jacques. Turenne fut tué le 27 juillet 1675. Fléchier parla à Saint-Eustache, deux mois après, le 10 janvier 1676(2).
Tels sont ces discours qui firent jadis la gloire de Mascaron. Celui-ci a l'imagination ardente, mais peu réglée; il a beaucoup d'esprit, mais il en abuse souvent, au point de tomber dans des subtilités ridicules ou une obscurité profonde; il a de l'élévation et de la grandeur, mais son vol est loin d'être assuré; par soq style enfin, et certain air d'antiquité, il semble appartenir à l'époque de Louis XIII, beaucoup plus qu'aux belles années du règne de Louis XIV. Aussi, Thomas et bien d'autres ont-ils commis une erreur excusable, quand ils ont fait de Mascaron le prédécesseur de Bossuet, et lui ont attribué la gloire d'avoir annoncé ce grand homme. « Mascaron fut, dans ce genre, ce que
(1) Notice sur Henrielte d'Angleterre, p. 58. Paris, Hacliette.
(2) Pour ces différentes dates, voy. M. Lelianiieur, Mascaron, p. 260.
lotrou fut sur le théâtre. Rotrou annonça Corneille; et Vlascaron, Bossuet (1). »
Mascaron, en effet, tient à l'âge qui précède par la nanière, sinon par la date de la naissance. « Contem- )orain de Bossuet et de Fléchier, a dit M. de Féletz, )lus jeune même que le plus jeune d'entre eux, Masîaron, par ses compositions presque toutes surannées, jaraît les avoir précédés d'un demi-siècle (2). » Et )ussault ajoute, avec une spirituelle justesse, que lascaron, vieilli sous son costume passé de mode, n'a las l'air d'être de son temps. « Les ornements de son tyle, les parures de son éloquence sont d'un choix, ont in caractère qui non seulement le rabaisse au-dessous l'eux, mais paraît le reculer assez loin du moment oii is écrivirent : c'est une sorte de costume suranné, qui
vieillit, qui semble ajoutera son âge tout ce qu'ilote
son mérite. Mascaron fut le contemporain de Bossuet t de Fléchier; mais il a l'air d'être né longtemps avant ux (3). »
Après cela, faut-il, comme M. Lehanneur, placer ardiment l'évêque de Tulle avant son brillant émule?
A Mascaron s'oppose naturellement Fléchier, au Lyle suranné de l'un les grâces nouvelles et un peu ffectées de l'autre. Venu un peu plus tard que Mascaron, Fléchier se montre incomparablement plus abile écrivain : mais il y a, dans les discours de son ival, une grandeur, une sincérité d'accent qu'il n'éga- 'ra pas, et, pour tout dire, Mascaron, en dépit des raves défauts de son style, nous semble venir le pre-
(1) Thomas, Essai sur les éloges, vol. II, p. 53. — Sur cet anaironisme de Thomas, voy. plus liaut, p. 80.
(2: Mélanges, vol. III, p. 17^.
(3) Annales littéraires, vol. V, p. 462. 5 vol. in-S». Paris, Grim-
îrt, 1824.
mier, après Bossuet, dans la grande éloqnence religieuse, quoique bien au-dessous de ce maître sans égal (1). )) Nous avons de la peine à souscrire à ce jugement. Une belle oraison funèbre, celle de Turenne; quelques pages éloquentes, quelques beaux traits épars çà et là dans l'éloge du duc de Beaufort, ou de la duchesse d'Orléans, peuvent- ils suffire pour effacer l'éclat soutenu des discours de Fléchier? Nous ne le pensons pas. « Fléchier, a dit M. Blampignon, a moins de feu, de véhémence, de verve que Mascaron; mais il a plus de grâce et de politesse. Son éloquence, pour me servir encore d'un mot très juste de M""" de Se vigne, est plus également belle partout. Sans doute, Fléchier a trop de finesse; son art et son esprit sont trop sensibles. Mais parce qu'il y a chez lui excès d'artifice et de rhétorique, ce ne devrait pas être une raison de l'abandonner entièrement, et, sans chercher à l'imiter en tout, de nos jours où la langue s'est chargée de limon en coulant à travers les siècles bouleversés, on trouverait dans Fléchier plus d'un courant limpide... Bossuet est trop grand pour qu'on l'atteigne; il est plus facile d'imiter l'harmonie, la politesse, la régularité que Fléchier a recherchée, dans la langue commune et dans les sentiments ordinaires (i). »
Dans son étude sur l'Oraison funèbre en France, M. Aubert a porté un jugement équitable sur Mascaron, et fait la juste part de la louange et du blâme. Seulement nous ne dirions pas, comme lui, que l'oraison funèbre du duc de Beaufort « mérite d'être oubliée » ; et que celle de Seguier « vaut presque celle que
(1) Mascaron, d'après des documents inédits, p. 264. — Voy. aussi, p. 3li et suiv.
(2) Etlit. des Œuv. compl. de Massillon, vol. III, p. 2. Bar-le- Duc, L. Guérin, 1867.
Flécliier prononça en l'honneur du premier président deLamoignon ».Les deux pages rapportées plus haut (1), sur le duc de Beaufort et Seguier, n'autorisent pas une opinion aussi sévère d'une part, et aussi bienveillante de l'autre.
Après avoir cité le beau passage dans lequel l'orateur décrit l'émotion et la douleur de la France, à la nouvelle de la mort de Turenne, de ce funfste accident qui « tira des plaintes de toutes les bouches, et des larmes de tous les yeux », il ajoute : « Quelle mâle simplicité! quelle vive et profonde douleur! quel effet devaient produire ces paroles dans la bouche d'un homme dont le geste, le débit, la voix, étaient éminemment oratoires! Pourquoi faut-il que Mascaron ait connu si tard cette mesure parfaite d'idées, d'expressions, de sentiments? Là même où son éloquence est si puissante, elle n'est pas encore également belle. Le temps a donné raison à M"'' de Sévigné : Mascaron manquait de goût; sa gloire en a souffert. »
Enfin, l'un des maîtres de la critique contemporaine, tout en rendant justice au talent de Mascaron, ne le place pas « le premier, après Bossuet, dans la grande éloquence religieuse ». « L'ouvrage de Fléchier, a dit justement M. Villeraain, est le chef-d œuvre d'un art qui s'élève jusqu'au génie ; celui de Mascaron semble l'ébauche brillante du génie souvent égaré par un faux goût. » Nous appliquerions volontiers ce jugement à l'œuvre entière des deux orateurs. Fléchier mérite d'être lu encore aujourd'hui, et demeure un maître en l'art difficile de parler et d'écrire. Il a souvent les qualités de Mascaron : le nerf, l'élévation, la
(1) p. 46 et 150. — Voy. le jugement de M. C. Aubert : Notice sur l'oraison funèbre en France, p. xxxii et suiv. Hachette, 1883.
solidité ; celui-ci a rarement les siennes : la mesure, la délicatesse et le bon goût; et, tandis que l'un ne pourrait être mis sans danger entre les mains des jeunes gens, l'autre nous offre d'excellents modèles de style dans ses ouvrages, « où des pensées ingénieuses et nobles se produisent toujours sous les véritables formes de la langue française, qui sont la grâce et la dignité (!) ».
(1) M. Villemain, Estai sur l'oraison funèbre, dans Tédit. de Dussault, vol I, p. 60 et 6i.