CHAPITRE XI
Oraisons funèbres de Massillon. — Défauts généraux : Esprit de critique. — Censure des grands. — Qualités : véhémence; nouveautés de certaines idées. — Le P. de La Rue.
Voici la liste des oraisons funèbres de Massillon :
1693, juin ou juillet, oraison funèbre de M. de Yilleroi, archevêque de Lyon, prononcée à Lyon, chez les Carmélites,
IGOi, oraison funèbre de M. de Villars, archevêque de Vienne. M. Blampignon nous dit que M. de Villars mourut le 28 décembre 1693. Les funérailles du prélat n'ont certainement pas eu lieu avant un délai de huit ou dix jours, c'est-à-dire au commencement de l'année 1691. De plus, c'est au service de quarantaine que se prononçait l'éloge des grands personnages. Ce n'était pas trop de quarante jours, peur composer une oraison funèbre comme celle d'Henriette d'Angleterre ou de Turenne.
1709, 21 juin, oraison funèbre de François-Louis de Bourbon, prince de Conti, prononcée dans l'église Saint-André des Arts.
17H, 14 juillet, oraison funèbre de Monseigneur Louis, dauphin, prononcée dans la Sainte-Chapelle, h Paris, dans le service quy fit célébrer l'Académie. Le Dauphin était mort trois mois auparavant, le 14 avril.
1715, oraison funèbre de Louis XIV, prononcée dans
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la Sainte-Chapelle, à Paris. Louis XIV mourut à Versailles, le 1*'' septembre 1715.
17-3, le 13 février, à Saint-Denis, oraison funèbre de Madame, duchesse d'Orléans, mère du Régent. Elle mourut à Saint-Cloud, le 8 décembre 1722 (1),
Les oraisons funèbres de Massillon, inférieures à celles de Fléchier, sont meilleures que celles de Bourdaloue, et, malgré l'autorité de La Harpe, qui les appelle médiocres, elles méritent d'être moins néghgées. Voltaire ne dit rien des oraisons funèbres de Massillon ; d'Alembert ne cite que les deux premières; Thomas, dont la condamnation est moins sommaire et le jugement plus motivé, déclare que « ses succès en ce genre ne soutinrent pas sa réputation (2) ». Maury a consacré deux chapitres à Massillon, sans dire un mot de ses oraisons funèbres. M. Villemain, dans son brillant Essai, ne cite que l'éloge de Louis XIV; et M. Géruzez, Histoire de la littérature française, garde le silence sur ces discours. En 1820, quand il fit paraître son recueil des oraisons funèbres, Dussault publia toutes celles de Bossuet et de Fléchier, et en imprima une seule de Massillon (3) : il était difficile de faire à ce dernier une place plus étroite.
Nous ne voulons pas casser une sentence portée par
(1) Pour ces dates, voy. Œuv. compl. de Massillon, édit. Blampignon, 3 vol. m-li°. Guérin, Bar-le-Duc, 1867. — Voy. aussi Massillon, d'après des documents inédits, par M. l'abbé Blarapignon, p. ZiO et 217, 1 vol. in-12. Paris, Palmé, 1879.
(2) Voy. Voltaire, Siècle de Louis XIV, cli. xxxii, et Catalogue des écrivains, à l'art. Massillon ; D' Wemhert, Eloge de Massillon, dans ses Éloges des membres de l'Académie française; Thomas, Essai sur les éloges, ch. xxxi.
(3) C'est l'oraison funèbre de Louis XIV. — Ce recueil de Dussault parut en 1820-1826, k vol. in-8o. Paris, Louis Janet. — Un autre recueil, moins étendu, parut en 1837, 3 vol. in-8o. Paris, Lequien.
tant d'écrivains, et sanctionnée par d'éminenls critiques, demeurés parmi nous les défenseurs éloquents ou spirituels de la raison et du bon goût. Toutefois, il serait juste d'adoucir la rigueur de ces divers jugements : si les oraisons funèbres de Massillon offrent bien des faiblesses, elles ont aussi des qualités réelles, beaucoup de passages excellents, et dignes de celui qui mérita d'être appelé le Cicéron français.
Le défaut essentiel de ces éloges, c'est de manquer de vie, de variété et de relief, et de nous voiler, en quelque sorte, la physionomie des personnages. L'orateur nous présente des réflexions morales, tour à tour fines ou profondes, mais qui ont le tort d'être trop fréquentes, et de nous dérober l'image de ceux que nous voudrions connaître. Gbez Massillon, comme chez Bourdaloue, l'oraison funèbre est avant tout un sermon, c'est-à-dire une instruction morale, dans laquelle la vie du héros n'est que la partie accessoire. Aussi, comme la morale occupe une place considérable, le panégyriste est obligé d'abréger ou d'omettre le récit des événements, les détails sur les personnes, leurs mœurs, leur caractère, tout ce qui pourrait nous montrer ces illustres défunts, princes, capitaines ou magistrats. De là, une certaine uniformité dans ces discours : après l'éloge d'une vertu ou la critique d'un défaut, la réflexion morale arrive avec une scrupuleuse exactitude; et, si vous n'y prenez garde, vous croirez qu'il s'agit du même personnage, parce que vous entendez la même leçon.
Massillon n'a pas su peindre ses héros de couleurs qui leur soient propres. Ils ont tous je ne sais quoi de vague et d'indécis qui ne permet pas de saisir aisément leurs traits distinctifs. Ainsi, nous ne voyons pas quelle différence il v a entre M. de Villars et le cardinal de
Villeroi. recommandables tous deux par leurs vertus publiques et privées, leur caractère aimable et poli, leur dévouement à leurs peuples et leur altacbemeut au roi. Vous chercheriez en vain dans l'oraison funèbre du prince de Conli, le portrait fidèle de ce neveu du grand Condé, « si fameux par son esprit, sa valeur, et ses grâces (I) », et que ses brillantes qualités placèrent un instant sur le trône de Pologne. Enfin, malgré le mot célèbre de l'exorde, et quelques cris éloquents qu'arrachèrent à Massillon les malheurs de la famille royale, l'oraison funèbre de Louis XIV ne paraît pas à la hauteur de ce magnifique sujet. Le tableau de ce règne mémorable est sans éclat, sans grandeur et sans majesté, et l'orateur a dessiné faiblement le portrait du grand roi.
Pour faire dignement l'éloge de Louis XIY, il eût fallu être pénétré d'un profond sentiment d'admiration envers celui qui, dans le cours de ses longues prospérités, accomplit de grandes choses et éleva la France au premier rang des nations de l'Europe; il eût fallu se laisser emporter par un enthousiasme légitime, à la vue des merveilles de ce siècle immortel, témoin de tous nos triomphes et de toutes nos gloires dans la guerre, dans les lettres, les sciences et les arts. Et si quelques ombres se mêlent à ce brillant tableau; si les dernières années de Louis XIV sont attristées par toutes sortes de malheurs, par les revers de nos armes et les coups que la mort frappe, sans relâche, autour du souverain, jusqu'à ce qu'il ne lui reste plus pour héritier qu'un enfant au berceau, ce douloureux spectacle était loin d'être défavorable à l'éloquence. Quelles leçons l'orateur pouvait tirer de ce lamentable con-
1; Thomas.
— ne —
trasle entre tant d'épreuves présentes et tant de félicités passées! Gomme il pouvait, lui aussi, faire voir <( dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines (i)! » Quoi de plus saisissant et de plus beau que de nous montrer Louis XIV, vieilli, brisé par l'âge et le malheur, seul de sa nombreuse postérité, debout au milieu des débris de sa fortune et de sa maison, retrouvant dans ses malheurs la vigueur de sa jeunesse, et préférant s'ensevelir sous les ruines de la monarchie, plutôt que de consentir à souiller sa gloire par un traité déshonorant 1
La lettre que Louis XIV adressa à Villars, après tous nos désastres d'Hochstedt, de Ramillies et d'Oudenarde, au moment où il lui confiait, avec ses dernières troupes, le suprême espoir de la France, mérite d'être citée. A cette époque, on ne parlait pas avec emphase, mais on savait parler fièrement, et avec la résolution inébranlable de ne rien attenter contre l'honneur national. A la veille de la bataille, le roi écrivait au futur vainqueur de Denain : a La confiance que j'ai en vous est bien marquée, puisque je vous remets les forces et le salut de l'État. Je connais votre zèle et la force de mes troupes; mais enfin, lafortune peut leur être contraire. Si ce malheur arrivait, je compte aller à Péronne ou à Saint-Quentin, y ramasser tout ce que j'aurai de troupes, faire un dernier effort avec vous et périr ensemble ou sauver l'État (2). »
Malheureusement, lorsque Louis XIV mourut, on était peu disposé cà l'admirer; on était fatigué d'un prince qui, depuis soixante-dix ans, inclinait toutes les
(1) Bossuet, Or. fun. de la reine d'Anf/leterre.
(2) La victoire de Denain est du 24 juillet 1712. — Voy. Duruj', Histoire de France, 3 vol. in-12, Hachette, vol. III, p. 307.
têtes sous le poids de sa main puissante et quelquefois tyrannique : la cour, le parlement, le peuple, étaient lassés d'un pouvoir qui paraissait s'éterniser, et tous attendaient impatiemment l'heure où ils seraient débarrassés d'un vieillard encore redouté. Massillon paraît avoir partagé la lassitude commune, ou, du moins, il n'a pas eu le courage de louer hardiment le prince dont le cercueil venait d'être accompagné par les outrages de la foule, et dont le parlement allait casser les dernières volontés.
L'orateur accorde de timides éloges. Il trace, avec assez d'éclat, le progrès des lettres et des arts ; il compare le beau siècle de Louis XIV à « celui d'Auguste et aux temps les plus polis et les plus cultivés de la Grèce (1) » ; mais il est peu touché de la gloire de nos armes, qu'il critique avec une sévérité impitoyable et déplacée. Les mêmes exploits que Bossuet, Mascaron et Fléchier célébrèrent autrefois avec éloquence, ne lui fournissent que l'occasion d'une sortie vigoureuse contre la guerre et ses funestes résultats ; et ces monuments superbes, élevés au milieu de nos places publiques, pour immortaliser la mémoire de nos triomphes, ne rappellent au panégyriste de Louis le Grand que le triste souvenir « d'an siècle entier d'horreur et de carnage (2) ».
Des splendeurs du règne de Louis XIV, de la richesse des résidences royales et de la magnificence de la cour, il n'en parle que pour les critiquer, et nous apprendre que le luxe fut toujours la cause de l'indigence et de la corruption des peuples. « La simplicité des anciennes mœurs changea; il ne resta plus de vestiges de la
• P. 67a, édit. Didot.
j Œuv, de Massillon, vol. I, p. 673, édit.^Didot.
modestie de nos pères que dans leurs vieux et respecdables portraits, qui, en ornant les murs de nos palais, nous en reprochaient tout bas la magniGcence. Le luxe, toujours le précurseur de l'indigence, en corrompant les mœurs, tarit la source de nos biens; la misère même, qu'il avait enfantée, ne put le modérer; la perpétuelle inconstance des ornements fut un des attributs de la nation; la bizarrerie devint un goût; nos voisins mêmes, à qui notre faste nous rendait si . odieux, ne laissèrent pas d'en venir chercher chez nous le modèle; et, après les avoir épuisés par nos victoires, nous sûmes encore les corrompre par nos • exemples (1). »
Est-il possible de faire, avec plus de force et d'esprit, la satire du règne qu'on a mission de célébrer? Massillon manque de la première de toutes les conditions, pour bien traiter un sujet : il ne l'aime pas; il n'aime pas son héros; et n'a pas pour lui, pour l'époque mémorable dont il parle, ce sentiment d'admiration qu'il devrait inspirer à ses auditeurs : en un mot, nous pensions aller écouter le plus illustre orateur du temps, le digne héritier de l'éloquence de Bossuet et de Bourdaloue, célébrant tour à tour les gloires et les douleurs de la France ; nous attendions l'oraison funèbre d'un grand siècle et d'un grand roi, et, au lieu d un éloge, nous sommes tout surpris de n'entendre que la plus vive et la plus spirituelle des satires.
Aussi, ne saurions-nous être de l'avis de Thomas. Le principal défaut de ce discours, celui-ci le considère précisément comme un mérite, « mérite d'autant plus
(1) Plus loin, p. 67i, Massilloii se fait Téclio des regrets publics, -il se montre peu épris de cette gloire qui nous coûta si cher, lorsqu'il parle des prodiges de ce règne : « Nos pères ne les avaient ,pas môme imaginés.,. »
•estimable, dit-il, qu'il ne se trouve dans aucune oraison funèbre, ni avant ni après Massillon, et que l'orateur y parle assez ouvertement des faiblesses et des vices de celui quïl est chargé de louer; et ne dissimule point que ce règne, si brillant pour le prince, a été souvent malheureux pour le peuple (1) ». Nous ne voulons pas dire pour cela, à Dieu ne plaise, que le prêtre doit profaner sa langue par des flatteries indignes de lui et de son ministère, et, dans la chaire même de vérité, s'abaisser jusqu'au langage d'un courtisan. Certes, Bossuet a parlé avec franchise des égarements de la princesse Palatine et des faiblesses du grand Condé. Mais vous sentez, h travers ces pénibles aveux, l'émotion de l'orateur, sa compassion profonde, et même son admiration pour ceux qui réparèrent leurs erreurs par une glorieuse pénitence. Voilà ce que nous voudrions retrouver dans Massillon, quand il parle « des faiblesses et des vices de celui qu'il est chargé de louer » ; nous ne dirions pas alors avec Thomas : le défaut de cet éloge, « c'est qu'on ne démêle pas bien l'espèce de sentiment qui anime l'orateur : il a l'air, quand il loue, de s'être commandé l'admiration (2) ».
M. Villemain a relevé avec goût cette rigueur des censures, rigueur déplacée dans un panégyrique. « On a félicité Massillon, dit-il, du courage qu'il a montré en adressant de dures vérités à la cendre d'un grand monarque. Peut-être, s'il eût été moins sévère, s'il eût oublié quelques fautes et quelques malheurs, s'il eût paru sentir plus vivement la gloire, sans abdiquer le droit de la juger, il se serait montré plus éloquent, et n'eût pas été moins utile. Car si l'éloge des hommes
(1) Essai sur les élofjes, cli. xxxi.
(2) Ibid.
illustres a pour objet d'exciter l'émulation en honorant la vertu, il ne faut pas craindre d'agrandir ce qui est déjà grand, et de faire briller le modèle, pour imposer plus de devoirs aux imitateurs (1). »
Dirons-nous que les traces d'imitation sont nombreuses dans ces discours de Massillon? Excepté pour l'éloge du Dauphin, fils de Louis XIV, oii il reproduit la division de l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre (2), Massillon a puisé rarement dans Bossuet. Comme s'il reconnaissait l'impossibilité de surpasser jamais un tel modèle, il semble en avoir choisi un autre, avec lequel il pût lutter avec moins de désavantage. Peut-être aussi, l'éloquent oratorien jugea-t-il l'évêque de Meaux trop éloigné de lui; peut-être, préféra-t-il chercher ses inspirations dans les harangues d'un orateur plus jeune et d'une renommée tout aussi brillante en ce genre, comme nous aimons mieux imiter l'air et les manières des personnes distinguées qui sont auprès de nous et que nous connaissons.
Nous n'osons pas dire que Massillon a fait de rares emprunts à Bossuet, parce qu'il partagea l'opinion de ses contemporains, qui préféraient l'élégance de Fléchier à toute l'éloquence de l'évêque de Meaux. Non, Massillon avait le goût trop pur et trop délicat; il était trop bon juge en cette matière, pour ne pas rendre pleine justice à son immortel devancier, à celui qu'il
(1) Essai sur l'oraison funèbre.
(2) Division de Voraison funèbre du Dauphin : « Jugeons enfin que tout ce qui passe n'est rien; et ne trouvons digne de notre espérance que ce qui ne passe point. » (Vol. I, p. 660, édit. Didot.) — Division de Voraison funèbre d'Uenricllc d'Angleterre : « Encore une fois, tout est vain en l'Iiomme, si nous regardons le cours de sa vîe mortelle; mais tout est précieux, tout est important, si nous contemplous le terme où elle aboutit, et le compte qu'il en faut rendre. »
proclama un jour, à l'exsmple de La Bruyère, et en présence de l'Académie : « L'iiomme de tous les talents et de toutes les sciences, le docteur de toutes les églises, la terreur de toutes les sectes, le Père du dix-septième siècle (1). ))
Quoi qu'il en soit, l'influence de Fléchier, bien plus que celle de Bossuet, se remarque çà et là chez Massillon : ses oraisons funèbres, et même ses sermons, sont souvent comme un écho fidèle de la voix du panégyriste de Turenne. Gomme Fléchier, Massillon accorde une grande place à la morale; mais l'un, tout en s'écarlant de l'exemple de Bossuet, qui nous laisse le soin de tirer des événements les leçons qu'ils contiennent, sait renfermer ses réflexions dans de justes limites; tandis que l'autre, en voulant moraliser, perd quelquefois son sujet de vue, et ne s'aperçoit pas qu'au lieu d'un panégyrique, il ne fait qu'un sermon. Ce dernier genre, vers la fin du dix-septième siècle, se distingua de plus en plus de l'oraison funèbre et du panégyrique des saints; et il est étrange de voir Massillon, en 1711 et 1713, revenir à l'ancienne méthode, tourner ses éloges en sermons, suivre l'exemple de Mascaron et de Bourdaloue qui restent sermonnaires, en célébrant la mémoire des héros de la religion et de la patrie (2).
Chez l'évêque de Nîmes et l'évêque de Clermont, je retrouve mêmes pensées, mêmes images, mêmes tours, une ressemblance enfin que dissimulent à peine quelques différences légères. Fléchier avait délicatement exprimé la facilité avec laquelle se laissait aborder M. de Lamoignon (3). Pour peindre l'aménité de M. de
(1) Massillon, Or. fun. du Dauphin, vol. I, p. 661, édit. Didot.
(2) Voy. M. Lebanaeur, Mascaron, p. 303.
(3) Voy. plus haut, p. 65.
Villars, Massillon emprunte un trait de l'oraison fun^-bre de Lannoignon, et un autre de celle du chancelier Le Tellier. L'évêque de Nîmes avait déjà dit du premier président : « Ceux qui eurent besoin de son secours, ne trouvèrent jamais entre eux et lui des barrières impénétrables, et il ne fallut pas essuyer à sa porte de mauvaises heures, pour attendre ses moments commodes ». Dans celle de Le Tellier, il avait loué l'affabilité de cet homme d'État : « Il se communiquait selon les besoins, nous dit-il, et ne pouvait soufFiir ces hommes chargés des affaires du public et des particuliers, qui se renferment et se rendent invisibles, et se font de leurs cabinets, comme un rempart à leur oisiveté ou à leurs plaisirs, contre les peine? et les devoirs de leurs ministères. » L'évêque de Clermont aiguise le même trait, répète la même critique, et dit à son tour, que pour pénétrer jusqu'à M. de Villars, il ne fallut pas « acheter par des lenteurs éternelles une audience d'un moment », et qu'on ne le vit jamais « affecter ces moments sacrés de solitude inventés pour ménager le rang, ou honorer la paresse (1) ».
L'antithèse gracieuse de l'oraison funèbre de l'archevêque de Lyon, M. de Ville roy, « à qui on trouva de la maturité, dans un âge où à peine est-il permis d'avoir de la raison (2) », rappelle celle plus gracieuse de Fléchier, disant de M"^ de Rambouillet, « qu'elle eut de la sagesse en un temps où l'on n'a presque pas encore de la raison ». Et quand Massillon représente le même prélat, « toujours occupé et toujours au-dessus de ses occupations », nous songeons aussitôt au beau
fl) Or. fun. dp. M. rh rUlcirs, vol. I, p. 626. (2) Massillon, p. 636.
portrait de Richelieu par Flécbier, portrait que celui-ci avait tracé bien des années auparavant, et dans lequel il nous montre ce grand ministre u toujours employé, et toujours au-dessus de ses emplois (1) ». Enfin, en parlant de Turenne, Fléchier avait fait un emprunt maladroit à Godeau, et avait dit : a L'éloquence de la chaire n'est pas propre au récit des combats et des batailles..., et je ne viens pas vous donner des idées de meurtre et de carnage, devant ces autels oij l'on n'offre plus le sang des taureaux en sacrifice au Dieu des armées. » Massillon exprime le même scrupule, et s'excuse de ne pouvoir, lui, ministre d'un Dieu de miséricorde et de paix, faire un digne éloge des vertus militaires du prince de Gonti : « Que n'ai-je plus d'usage dans l'art de décrire des victoires et des batailles! Ou plutôt, pourquoi ce temple et ces autels m'avertissent-ils que mon ministère ne doit mettre ici dans ma bouche que des paroles de paix et de réconciliation (2) ! »
Massillon est si pénétré de l'esprit de Fléchier; il a fait une lecture si assidue de ses ouvrages, qu'il reproduit les tours de phrase, les mouvements oratoires de son modèle, qu'il l'imite en un mot, presque sans s'err douter. On a souvent admiré, et avec raison, le magnifique morceau où Fléchier, dans l'éloge de Montausier, déclare, dans un si mâle et si grave langage, qu'il ne "vient pas (( employer la fiction et le mensonge », et que ni l'amitié, ni la reconnaissance, ne lui feront
(1) Or. fun. de 3/"» d'Airjuillon, vol. IV, p. 35. — La duchesse d'AiguiUon était nièce de Richelieu.
(2) Or. fun. de Turenne, vol. IV, p. 60. — Or. fan. du prince de Conti, p. 650. — Voy. le tableau de la modestie du prince de Conti, p. 653. Vous y trouverez des traits empruntés certainement au tableau de la modestie de Turenne, p. 67, vol. IV.
trahir la vérité, « Ce tombeau s'ouvrirait, ajoute-t-il éloqueramenl, ces ossements se rejoindraient et se ranimeraient pour médire : (( Pourquoi viens-tu mentir (( pour moi, qui ne mentis pour personne {{)? »
Massillon a reproduit ce beau mouvement, mais d'une manière plus faible : il est demeuré au-dessous de son modèle, comme une bonne copie est toujours inférieure à un bon original. « Mais que vais-je faire, Messieurs? s'écrie-t-il au moment de raconter les vertus du prélat. Ahl je ne respecte pas assez ces sacrées ténèbres : il me semble que ces os arides se raniment en m'écoutant; que ce visage oii était peinte autrefois la douceur, se couvre d'une modeste indignation; et que du fond de ce triste mausolée : « Épargne, me dit-il, cette inquiétude au repos de mon tombeau, et ne viens pas fouiller jusque dans mes cendres, pour y découvrir les ardeurs secrètes de mon amour destinées à l'obscurité, jusqu'au jour de la manifestation de Jésus-Christ (2). »
Ces oraisons funèbres méritent d'autres reproches. L'orateur revient trop souvent sur les mêmes idées, surtout les idées alors à la mode, comme la satire des grands et la critique de leurs vices ou de leurs défauts. Il développe à plaisir ces lieux communs; les reprend, les répète à Paris, à Saint-Denis, sans jamais les retoucher, sans leur donner ni plus de force, ni plus d'éclat : selon la spirituelle remarque de M. Villemain, c'est comme la manie du blâme, succédant à celle de l'éloge (3) .
Ainsi, après avoir remarqué, comme l'auraient fait Voltaire, d'Alembert, Thomas, ou tout autre rédacteur
(1) Or. fun. de Montaiitier, vol. IV, p. 1G3.
(2) Or. fun. de M. de Villurs, p. 632.
(3) Essai sur l'oraison funèbre, vol. I, p. Cj, du Hecu'il ih- Dussault.
de V Encyclopédie, que « les droits de la nature sont plus faibles dans le cœur des enfants des grands que dans celui des autres hommes », il exprime ailleurs la même idée et nous dit : h Les sentiments de la nature perdent souvent leurs droits dans le cœur des princes; élevés au-dessus de nous, il leur paraît trop vulgaire de penser et de sentir comme nous (1). » Une première fois il énonce une vérité fort triste, c'est que <( les princes connaissent peu d'ordinaire le plaisir de l'amitié ». Dans son oraison funèbre de la duchesse d'Orléans, sous une forme plus satirique, il redit la même chose : « L'amitié est le seul plaisir que la plupart des grands font gloire de s'interdire (2). »
Massillon avait déjà dit que pour bien connaître un homme, il faut le voir en particulier, dans la vie privée, « dans le détail des mœurs et de la société ». Il reprit plus tard le môme développement, et, avec une pointe de malice et d'ironie, peu faite d'ailleurs pour déplaire à un auditoire de la Régence, l'évêque de Clermont se contenta de railler finement ceux qui, jadis, avaient entendu les graves leçons de Bossuet, de Fléchier, de Bourdaloue et de Mascaron. u Rien n'est, en effet, plus rare pour les grands que les vertus domestiques : la vie privée est presque toujours le point de vue le moins favorable à leur gloire. Au dehors, le rang, les hommages, les regards publics qui les environnent, les gardent, pour ainsi dire, contre eux-mêmes : toujours en spectacle, ils représentent; ils ne se montrent pas tels qu'ils sont. Dans l'enceinte de leurs palais, renfermés avec leurs humeurs et leurs caprices, au milieu
(i) Massillon, Or. fun. du Dauphin, p. 6G7. — Or. fuit, de Madame, duchesse d'Orléans, mère du régent, p. 685.
(2) Massillon, Or. fun. du prince de Conti, p. 652. — Or. fun. de la duchesse d'Orléan';, p. 687.
d'un petit nombre de témoins domestiques et accoutumés, le personnage cesse et l'homme prend sa place et se développe (I). »
Ce ton satirique une fois admis, et nos réserves faites, il est certain que ces défauts sont rachetés par des qualités réelles et des mérites qui ont leur prix. Quand Massillon attaque un des vices ou des abus si fréquents au dix-septième siècle, il a dans son langage quelque chose d'âpre et de mordant, qui dut saisir fortement les âmes et produire une impression profonde : c'est un accent tout à fait nouveau, inconnu aux auditeurs de Bossuet ou de Fléchier, le cri éloquent de la vertu indignée, qui poursuit la corruption du cœur de sa parole vengeresse et lui imprime une flétrissure ineffaçable.
Le redoutable peintre des dernières et tristes années de Louis XIV. n'est ni plus fort, ni plus dédaigneux, ni plus amer, quand il dévoile les bassesses des courtisans, et qu'il écrase toute cette foule déshonorée sous le poids de son mépris. Entendez-le, entendez ses invectives hardies, lorsque, dans une apostrophe enflammée, toute brûlante de l'indignation de Saint-Simon, il nous dénonce ces gens qui ne doivent qu'à de viles intrigues leur élévation à l'épiscopat. « Mais qu'aurez-vous alors à répondre au tribunal de Jésus-Christ, dit l'orateur, vous dont la démarche la plus innocente, en entrant dans l'héritage du Seigneur, a été de le désirer; qui ne devez qu'à des bassesses profanes une élévation toute sainte ; qui n'êtes monté qu'en rampant sur le trône sacerdotal; vous, qu'on ne voit assis dans le sanctuaire du Dieu vivant, que pour avoir été longtemps
(1) Or. fun. du prince de Conli, p. 651. — Or. fun. de Mudame, mère du régent, p. 686.
debout dans les antichambres des grands ; et qui n'auriez jamais été placé sur la tète des hommes, pour [parler avec David, si vous n'aviez été mille fois làche- I ment à leurs pieds (1) ? »
; Avec une délicatesse remarquable et une convenance i qui révèlent le moraliste doux et pénétrant que tout le I monde connaît, Massillon parle des fautes que le Dauîphin commit dans sa jeunesse. Il y a, dans ces idées, quelque chose de neuf et d'original que vous ne retroujverez ni dans Bossuet, ni dans Fléchier, ni dans Masicaron, et que Massillon, le premier, exprime avec bonheur. « Hélas! qu'est-ce que la jeunesse des princes? let les inclinations les plus heureuses et les plus louaibles, que peuvent-elles contre tout ce qui les environne? : Moins exposés qu'eux, sommes-nous plus fidèles? Nos I chutes se cachent sous l'obscurité de notre destinée: jmais qu'offrirait notre vie aux yeux du public, si elle ! était en spectacle comme la leur? Ah ! c'est un malheur ! de leur rang, que souvent, avec plus d'innocence que nous, ils ne sauraient jouir comme nous de l'impunité ' d'un seul de leurs vices (2) 1 » Vérité profonde, et dont une malheureuse princesse fit dans la suite la cruelle expérience! Reine infortunée, fort éloignée d'avoir des vices; mais, pour avoir commis de pardonnables erreurs, pour avoir été mêlée à une intrigue odieuse dont elle fut la cause innocente, elle amassa sur sa tête des colères qui éclatèrent plus tard d'une manière terrible. On reprochait à Marie-Antoinette de préférer Trianon à Versailles, et d'avoir peu de souci de l'antique cérémonial. Un soir, son carrosse se brise : elle se rend en fiacre au bal de l'Opéra. Le lendemain, tout Paris com-
(1) Or. fun. de M. de Villeroy, p. 6i2.
(2) Or. fun. du Dauphin, p. 668.
mentait ce dédain de l'étiquette royale (l'j. En vérité, les plus heureux sont ceux qui peuvent cacher leurs fautes sous l'obscurité de leurs destinées!
Est-il rien de plus finement observé, et de plus spirituellement rendu que cette peinture des contradictions éternelles de l'homme entre ses paroles et sa conduite? « Nous disons sans cesse que le monde n'est rien, et nous ne vivons que pour le monde : sages seulement dans les discours, insensés dans les œuvres; philosophes dans l'inutilité des conversations, peuple dans tout le cours de notre conduite; toujours éloquents à décrier le monde, toujours plus vifs à l'aimer. Nous iléchissons le genou avec la multitude, devant l'idole que nous venions de fouler aux pieds; et à nos mépris succèdent bientôt de nouveaux hommages (2). »
Ajoutez à ces divers mérites une éloquence insinuante et persuasive, un pathétique tendre et modéré qui rappelle la grâce et le charme du Petit Carême, une éloquence, comme le dit d'Alemberl, « qui va droit à l'âme, mais qui l'agite sans la renverser, qui la consterne sans la flétrir, et qui la pénètre sans la déchirer ». Tel est le caractère de ce passage, où de grandes et tristes images nous retracent vivement nos illusions sur la durée de la vie. a La mort nous paraît toujours comme l'horizon qui borne notre vue : s'éloignant de nous à mesure que nous en approchons, ne la voyant jamais qu'au plus loin, et ne croyant jamais pouvoir y atteindre; chacun se promet une espèce d'immortalité sur la terre. Tout tombe à nos côtés; Dieu frappe autour de nous nos proches, nos
(1) V. Duruy, Histoire de France, 3 vol. in-12. Paris, Hacliette, vol. III, p. i439.
(2) Or. fan. du Dauphin, p. G60.
amis, nos maîtres; et, au milieu de tant de têtes et de fortunes abattues, nous demeurons fermes, comme si le coup devait toujours porter à côté de nous, ou que nous eussions jeté ici-bas des racines éternelles (1). »
Massillon s'élève jusqu'à la véritable éloquence, quand il rappelle les malheurs de la famille royale. Dans un langage digne de Bossuet, il adresse de graves leçons à ses auditeurs, et tire de salutaires enseignements du spectacle douloureux dont il fut tant de fois le témoin. « Tout ce qui doit passer ne peut être grand, nous dit-il en parlant de la mort du Dauphin ; ce n'est qu'une décoration de théâtre : la mort finit la scène et la représentation ; chacun dépouille la pompe du personnage et la fiction des titres; et le souverain, comme l'esclave, est rendu à son néant et à sa première bassesse. Les dons de la grâce tout seuls ne périssent point avec nous; la mort leur assure une éternelle immutabilité; et, dans ce moment, oii toute la grandeur du monde se précipite dans le tombeau, s'évanouit et n'est plus, une vertu obscure qui nous liait à Dieu, sort éclatante de nos cendres, et mène le juste comme en triomphe dans le sein de l'éternité (2). »
On connaît le cri de Massillon, en présence du cercueil de Louis XIV, au milieu de « l'appareil lugubre » des honneurs rendus au souverain. Gomme l'orateur sut d'un seul coup anéantir toute gloire humaine, lorsqu'en face du tombeau du grand roi, devant son trône demeuré vide, et en présence d'un enfant, dernier rejeton d'une florissante famille, il prononça cette parole célèbre : « Dieu seul est grand, mes frères! » La suite
1) Or. fun. du Dauphin, p. 6G8.
(2) Or. Ibid., p. 662.
Je l'exorde n'est pas indigne d'un tel commencement. Quel langage émouvant! quel tableau des vicissitudehumaines, quand Massillon s'écrie avec douleur ; « Nous avons vu toute la race royale presque éteinte ; les -princes, l'espérance et l'appui du trône, moissonnés à la fleur de leur âge; l'époux et l'épouse augustes, au milieu de leurs plus beaux jours, enfermés dans h; même cercueil; et les cendres de l'enfant suivre tristement et augmenter l'appareil lugubre de leurs funérailles (1). 1)
En 1715, dans l'oraison funèbre de Louis XIV, Massillon sembla faire les funérailles de la maison de France : la race royale, en effet, était presque éteinte, et les princes avaient été moissonnés à la fleur de leur âge. Le 14 avril 1711, Louis XIV perdit son fils unique, le Dauphin. Le 12 février 1712, mourut la duchesse de Bourgogne; six jours après, le 18 février, à l'âge de trente ans, mourait le duc de Bourgogne; et, à quelques jours de distance, le 8 mars, à l'âge de cinq ans, mourut leur ûls aîné, le duc de Bretagne. En moins d'un mois, coup sur coup, la mort avait emporté le père, la mère et l'enfant. Enfin, le 4 avril 1714, la mort du duc de Ben y, fils du grand Dauphin, à peine âgé de vingthuit ans, vint augmenter la longue liste'de ces deuils. | De sa nombreuse famille, il ne restait plus à Louis XIV, ' que son petit-fils, Philippe V, roi d'Espagne et son arrière-petit-fils, alors âgé de cinq ans, qui allait être Louis XV,
(1) Or. fun. de Louis XIV, p. 671. — Sur la vanité des choses humaines, voy. encore d'autres beaux passages : Or. fun. du prince de Conti, p. 659 : « Tout ce que le monde a le plus admiré... i> — Sur les deuils qui attristèrent les dernières années de Louis XIV, voy. Or. fun. de .V^e la duchesse d'Orléans, p. 688 : « Rappellerai -je ici ces jours de deuil... »
Nous pouvons maintenant nous former une juste idée de ces discours. Massillon n'a pas le souffle puissant de Bossuet, qui embrasse aisément un vaste sujet, et fournit presque sans fatigue une longue carrière. Mais ces oraisons funèbres renferment trop de pages excellentes, pour qu'il soit permis, comme l'a fait La Harpe, de confondre tout dans la rigueur du même jugement, et de commettre deux erreurs en deux lignes, quand il a dit : « Bossuet était médiocre dans les sermons, et Massillon le fut dans l'oraison funèbre (1). »
Une trop grande place faite à la morale, une imitation fidèle de l'œuvre brillante de Fléchier, des redites fréquentes, qui prouvent que l'orateur n'est pas très ricbe de son propre fonds, tels sont les défauts que nous avons à signaler. Mais ces défauts, quels qu'ils soient, ne nous empêchent pas de goûter les qualités de Massillon. Si, dans l'ensemble, l'exécution laisse à désirer, les détails sont souvent fort beaux, et annoncèrent, dès le début, ce que ce grand homme, le mot n'est pas trop fort, devait être dans la suite (2). Il ne faut pas, en effet, que la solide perfection de VAvfut et du Carême nous rende insensibles aux beautés de ces discours : on y trouve d'admirables portraits, dignes des maîtres par l'éclat du coloris et la vigueur du trait (3) ; des observations d'une vérité profonde, qui
(1) La Harpe, Cours de littérature, vol. VII, p. 113, édit. de 1800. — Dans son Ilist. de la littéral, franc., vol. III, p. 280, M. Nisard a prouvé que Bossuet est loin d'être médiocre dans le sermon.
(2; En 1693, quand Massillon prononça l'oraison funèbre de M. de Villeroy, puis celle de M. de \illars, il avait à peine trente ans. Massillon était né en 1663. Il commença de prêcher à Paris en 1699.
(3) Voyez les magnifiques portraits de Montausier, de Bossuet et du prince d'Orange, Or. fan. du Dauphin., p. 661 et 66^.
révèlent le moraliste éloquent, celui dont le regard ferme et assuré devait pénétrer jusque dans les derniers replis des cœurs et en dévoiler les misères; des leçons adressées avec une liberté apostolique aux riches et aux prélats : aux uns, sur leur dureté envers les pauvres; aux autres, sur la g-ravité de leurs devoirs (1) ; et par-dessus tout enfin, un style sobre d'ornements, élégant sans recherche, noble sans emphase, où l'on voudrait plus de force et de chaleur, mais où l'on ne désire ni plus de correction, ni plus de souplesse, de précision et de clarté.
Avec sa netteté accoutumée, M. Villemain a admirablement démêlé les qualités et les défauts de Massillon. Les paroles du célèbre écrivain ont ici lear place naturelle : elles seront comme le résumé du jugement dont nous venons d'exposer les motifs. « Massillon, avait le génie de l'éloquence, l'imagination, le mouvement et le pathétique; mais la prédication est le seul genre où il déploie ces hautes facultés de l'orateur.
(1, Sur les riclies, Or. fun. de M. île Villars, p. 631 : « Entrailles cruelles, qui mettez à profit les misères publiques... » — Sur la résidence des évoques, Ihid., p. 629 : « La première marque d'amour qu'il donna à la nouvelle Jérusalem... » — Sur la négligence des évèques qui font légèrement des ordinations. lôid., p. 630 : « Moi-rnôme, et je dois le dire ici, dussé-je réveiller ma douleur... » — Sur riiumiiité qui convient aux évèques. Ihid.y p. 632 : " Quelle simplicité dans son palais... » — Voy. encore : Or. fun. de M. de Vil/eroij, surl'épiscopat, p. 6U : « En effet, qu'est-ce que l'honneur de Tépiscopat... » Tous ces morceaux sont écrits avec une rare hardiesse, étonnante chez un jeune homme de trente ans qui osait parler ainsi devant des évèques, et leur adresser de si durs et de si sévères avertissements. Nous ajouterons à ces indications une sortie éloquente de Massillon contre l'incrédulité. Ce passage est précieux pour nous : il nous prouve que, dès 1711, l'impiété n'était plus timide comme du temps de Bossuet. Or. fun. du prince de Conti, p. C56 : « Dois-je le dire ici, Messieurs? dans un siècle où la religion est devenue le jouet ou de la débauche ou d'une fausse science... »
Dans l'éloge funèbre, il ne se retrouve pas tout entier, et reste au-dessous de son art et de lui-même. Celte douceur persuasive, cette touchante insinuation, qui le rendaient si puissant sur l'âme des péclieurs, n'ont pas assez de force pour le récit des grands événements. L'orateur qui retraçait avec tant de vérité les vains calculs et les troubles cruels des consciences égarées, dessine faiblement les caractères. 11 connaît bien ce fonds de faiblesse et de corruption qui se cache dans le cœur de tous les hommes; mais il ne saisit pas avec force, il n'exprime pas avec énergie les vertus humaines qui séparent le héros de la foule des autres hommes... Il semble que Massillon, quel que soit son génie comme orateur et comme écrivain, a moins bien connu que Fléchier le véritable caractère de l'oraison funèbre, et qu'il reste dans ce genre au-dessous du panégyriste de Turenne et de Lamoignon (1). »
Nous pourrions parler d'autres orateurs, et rechercher par quels côtés Fléchier demeure supérieur à ces rivaux, qui, de leur temps, jouirent d'une belle réputation. Tel est, en particulier, le jeune prédicateur qui prononça l'oraison funèbre de Seguier. M""' de Sévigné fut si ravie de son éloquence, qu'elle voulait le nOinmer le chevalier Mascaron; et, après l'avoir entendu, elle ne craignait pas d'ajouter : « Je crois qu'il surpassera son aîné (2) . »
(1) Villemainj Essai su?- l'oraison funèbre, dans le recueil de Dussault, vol. I, p. 62, édit. de 1837. Paris, Lequien.
(2) Voy. plus haut, p. 136. Lettre du 6 mai 1672, à M"» de Grignan, vol. III, p. 59; édit. Régnier, Hachette. — « Il naquit à Lacques, en 1633, et fut élevé à Marseille; il se nommait Vincent Lena. En 16{i8, il entra à .\ix, dans la Cnigrégation de l'Oratoire, et prit le nom de Laisné. Comme il serait dillicile de rien ajouter à l'éloge qu'en fait ici tM^c de Sévigiié, il suffira de dire qu'il mourut l'âge de quarante-quatre ans, on 1677, et que la délicatesse de sa
Le P. de La Rue, surtout, mériterait d'ôtre étudié; et si, comme le dit Thomas, il a moins d'éclat el moins d'imagination dans le style que Fléchier, il a cependant plus de mouvement et une éloquence qui paraît moins recherchée. Un jour, il a eu la gloire de remuer profondément les cœurs. Quand « il eut a déplorer trois morts au lieu d'une », à faire l'éloge funèbre du duc de Bourgogne, en face d'un cercueil qui renfermait, avec les restes du père, ceux de la mère et de l'enfant, il fut vraiment à la hauteur d'un si lamentable sujet, et, par la force de son éloquence, il répondit dignement à « l'excès de la douleur publique (1) ».
D'autres éloges, ceux de Luxembourg et de Boufflers, auraient pu assurer au P. de La Rue le premier rang après Bossuet, si, moins inégal dans son style, il ne se permettait des négligences qui gâtent ses meilleurs endroits et en diminuent singulièrement la valeur. Thomas a très bien caractérisé les qualités et les défauts de ces discours, quand il a dit : « La Rue, dansson style négligé, tantôt familier et tantôt noble, sera plutôt cité comme orateur, que comme grand écri-j vain (2). » M. Aubert l'a placé, et avec raison, parmi, ceux qui, au dix-septième siècle, soutinrent la gloire de l'oraison funèbre par l'élévation de leur pensée et lai
santé ne lui ayant point permis de continuer les fonctions pénibles] de la chaire, il s était borné à faire de> conférences sur TlÉcritureJ sainte, ce qui ne laissa pas de lui faire une grande réputation dar tous It'S lieux où il fut envoyé par ses supérieurs. Les oraisoii funèbres du chancelier Seguier et du uiar-clial du Ples>is-Praslitr^ sont les seuls ouvrages imprimés (Paris, 1672 et 1677/, qui restent d'un si excellent homme. " Note de l'éditeur.
(1) Sur la mort presque simultanée de la duchesse de Bourgogne, du duc de Bourt;ogne, et de l'-ur tils aîné, le duc de Bretagne, voy. le beau passage de Voltaire : Sircle de Louis XIV, p. 312, ch. xxvii; édit. Didot, in-12. — Voy. plus haut, p. 122.
(2) Essai sio' les éloges, ch. xxxi.
gravité de leur langage. « Son oraison funèbre du maréchal de Luxembourg est encore estimée aujourd'hui; celle du duc et de la duchesse de Bourgogne renferme des beautés supérieures ; enfin, celle de Bossuet, aussi solide qu'éloquente, est tout à la fois une œuvre de justice et de courage (1). »
Nous donnons ici la liste des oraisons funèbres du P. de La Rue : il n'est pas inutile de connaître le titre et la date des sujets traités par l'orateur.
1683, le 2 septembre, oraison funèbre de Henri de Bourbon, prince de Condé, prononcée dans l'église de la maison professe des Jésuites. Ne pas confondre Henri de Bourbon, père du grand Condé, avec le grand Condé lui-même, Louis de Bourbon.
1693, le 21 avril, oraison funèbre du maréchal de Luxembourg, prononcée dans l'église de la maison professe de la Compagnie de Jésus.
1704, le 23 juillet, oraison funèbre de Bossuet, prononcée dans la cathédrale de Meaux. Etaient présents à la cérémonie : l'archevêque de Narbonne, les évêques de Condom, de Tulle, de Troyes et d'Autun. Bossuet était mort le 12 avril 1704.
1709, le 27 février, oraison funèbre du maréchal de Noailles, prononcée à Paris, dans l'église des Pères Feuillants de la rue Saint-Honoré.
1711, le 3 juillet, oraison funèbre du Dauphin, fils de Louis XIV, prononcée à Notre-Dame, à Paris. Massillon fit l'éloge du même prince, quelques jours après, le 14 juillet, à la Sainte-Chapelle.
1711, le 17 décembre, oraison funèbre du maréchal
(1) Notice sur l'oraison funèbre en France.^ p. xxxvii; édit.^ classique des Or. fun. de Bossuet. Paris, Hachette.
(le Boufflers, dans Téglise des Pères Minimes de la place Royale.
1712, à la Sainte-Chapelle, le 24 mai, oraison funèbre du duc et de la duchesse de Bourgogne. Le duc de Bourgogne était mort le 18 février 1712.
Nous avons étudié avec attention, et sans parti pris, les éloges des plus grands prédicateurs du dixseptième siècle. Le lecteur a maintenant les pièces en main : à lui de proclamer le vainqueur de ce tournoi littéraire, le plus brillant qu'ait jamais offert l'histoire de l'éloquence. Pour nous, s'il nous est permis de donner notre opinion, il nous semble que Fléchier mérite de garder le rang que les maîtres de la critique lui ont assigné après Bossuet, et que ne peuvent revendiquer ses rivaux. Mascaron nous a laissé une seule oraison funèbre digne d'être lue; celles de Bourdaloue et de Massillon ne sont guère que des sermons à peu près oubliés. Telle est, au contraire, la place que l'évêque de Nîmes a conquise en ce genre, qu'il est impossible de parler de l'oraison funèbre, sans citer son nom avec honneur. On trouve, dans ces discours, des qualités qui n'ont pas cessé, même aujourd'hui, de plaire aux hommes de goût. « Le style est non seulement pur et correct, dirons-nous avec d'Alembert, mais plein de douceur et d'élégance; à la pureté de la diction, l'orateur joint une harmonie douce et facile, quoique pleine et nombreuse; harmonie que nos plus illustres écrivains n'avaient mise jusqu'alors que dans leurs vers, et que personne n'avait encore su introduire dans la prose française, à l'exception de Balzac (1). » A notre avis, Fléchier demeure le premier parmi ceux
(1) D'Alembert, Histoire des membres de l'Académie. Éloge de Fléchier, vol. I, p. 397.
qui. avec lui, ont couru la même carrière; et, pour nous servir ici d'une expression gracieuse, si ses illustres émules, Bourdaloue, Mascaron et Massillon, « ont cueilli de nobles lleurs sur leur chemin (t) », seul, il a la gloire d'avoir remporté la couronne.
(1) Vauvenargues, Premier discours sur la gloii-e, vol. II, p. 150. Edit. Brière, 1821. Paris.