‹ Flechier orateur, 1672-1690Chapitre 15 sur 49 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

•Opinion des contemporains sur les oraisons funèbres de Fléchier, Santeuil, Rollin, Bussy-Rabutin, M™e de Sévigné. — Opinion de l'Académie française en 1704 et en 1710. — Fréron. Ant. Langlet : son livre. Les Mémoires de Trévoux. — L'opinion dans la seconde moitié du dix-huiiième siècle : La Harpe, Tiiomas, Vauvenargues. — L'opinion au dix-neuvième siècle : Féletz, Dussault, Villemain.

Pendant tout le cours de sa longue carrière, Fléchier jouit paisiblement de sa gloire, dont il ne vit pas le déclin. Il eut le bonheur incomparable de la voir grandir chaque jour; et, sur la foi de ses contemporains, trompé par l'unanimité de leurs suffrages, il put, à Mmes, dans sa lointaine retraite, goiller les douceurs de l'orgueil le plus enivrant, l'orgueil de se croire égal, supérieur même à Bossuet. Et comment ne pas partager l'illusion universelle? Presque tous les écrivains du temps, poètes, critiques, beaux esprits, ne cessent de parler des belles oraisons funèbres (i), et semblent se réunir dans le sentiment d'une commune admiration.

Santeuil, dans une agréable pièce, composée lorsque Huet perdit sa bibUolbèque, et eut tous ses livres ensevelis pêle-mêle sous les ruines de sa maison, n'a pas laissé Fléchier avec les malheureux auteurs qui restent

(1) Voltaire, Siècle de Louis XIV, Liste des écrivains.

à jamais parmi les décombres. Le poète nous le montre à côté de Bossuet et de Fénelon; et, après avoir loué la politesse de son style et l'éloquence de ses écrits, il célèbre l'art avec lequel l'orateur sait rendre la vie à ceux que la mort a frappés :

Flexerium comptum eloquio, scriptisqiie disertum

Suada oratorem prodit ubique suum.

Laudati Mânes invita morte resurejuni;

Hoc prœcone, duces se, sua facta stupent (1).

Kollin, ce juge sûr et délicat des ouvrages de l'esprit, cboisissait souvent ses exemples dans les oraisons funèbres de Fléchier; il en cueillait, pour ainsi dire, la fleur, et l'offrait ensuite à ses élèves comme un modèle achevé de grâce, d'élégance et de distinction. Tout le troisième livre du Traité >les études^ intitulé : De la rhétorique, est rempli de citations tirées de l'éloge de Turenne, de Lamoignon ou de Monlausier. « Ce qui domine dans M. Fléchier, nous dit RoUin, est une pureté de langage, une élégance de style, une richesse d'expressions brillantes et fleuries, une grande beauté de pensées, une sage vivacité d'imagination, et ce qui en est une suite, un art merveilleux de peindre les objets, et de les rendre comme sensibles et palpâmes {■>) . »

A côté de l'éloge, Rollin place une juste critique. « Il me semble, ajoute-t-il, qu'on voit régner dans tous ses écrits une sorte de monotonie et d'uniformité. Presque partout mêmes tours, mêmes figures, mêmes manières. L'antithèse saisit presque toutes ses pen-

(1) J.-B. Santolii opéra pnetica. Paris, Thierry, 1694, p. 347. La pièce est intitulée : Bibliotheca Iluetiana, telluris hiatu absorpia; unde emergunt optimi autores, et ubi dant pœnas pessimi.

(2) Traité des études, vol. II, p. tiO et suiv. 4 vol. in-12. Paris, .Jacques Estienne, 1730.

sées; et souvent les affaiblit, en voulant les orner. » D'après un recueil du temps, Fléchier va éclipser les autres orateurs : tout présage sa haute fortune. « On le regarde à la cour comme celui de tous les ecclésiastiques qui mérite le mieux d'être bientôt crosse et milré. » Sorbière et ses amis ne lui marchandent pas leurs éloges, et, sans plus d'embarras, ils le comparent au plus illustre des Pères de l'Église grecque, à celui en qui se trouvent réunis « le naturel, le pathétique et la grandeur : qualités éminentes, qui ont fait de lui le plus grand orateur de l'Église primitive, le plus éclatant interprète de cette mémorable époque ». « L'abbé Fléchier, que M. de Montausier tient de la main de M. Conrart, va devenir le Chrysostome de ce siècle; il écrit divinement bien; ses oraisons funèbres doivent être prises pour modèles (I). »

Nous avons vu ailleurs ce que Pavillon pensait de l'oraison funèbre de M. de Lamoignon. De son côté, un autre bel esprit, prompt à la critique et d'un goût difficile à contenter, Bussy-Rabutin, écrivait à la plus spirituelle des cousines : « Je n'ai point lu la vie du grand Théodose par l'abbé Fléchier, mais je viens de lire l'oraison funèbre qu'il a faite du premier président de Lamoignon, que je trouve admirable. »

Quelques jours après, il confirmait sa première opinion, et écrivait au P. Rapin : u J'ai reçu, il y a quelques jours, l'oraison funèbre de M. le premier président, faite par M. Fléchier, dont je vous rends mille grâces, mon révérend père. Comme je l'avais lue à Dijon, il y a plus de six semaines, je vous avais déjà

(1) M. Villemain : Tableau de l'éloquence chrétienne au quatrième siècle, p. Ik9, édit. in-12. Paris, Didier. — Sorberiana, 1 vol. in-12, p. 119. Toulouse, 169.'i.

mandé que je l'avais trouvée admirable; je l'ai relue deux fois depuis, et je l'ai trouvée plus belle la dernière. EUe me paraît encore plus belle que celle de M. de Turenne, que j'ai tant admirée, parce qu'il y a moins de matière il). »

En 1690, M'"® de Sévigné, retirée au fond de sa chère solitude des Rochers, relisait toutes ces belles harangues. Elle profitait du grinid repos dont elle jouissait, pour reprendre, avec son fds, la lecture des chf^fs-d'œuvre d'éloquence qui l'avaient charmée autrefois, et replturer M. de Turenne, M™^ de Monlausier, M. le Prince et la reine d'Angleterre (2),

Dans la première moitié du dix-huitième siècle, la réputation du panégyriste de Turenne ne cessa de grandir. Bossuet, « ce beau génie oratoire », comme l'a si bien appelé M. Gandar (3), passa pour le plus savant controversiste, mais non pour le plus grand orateur de son temps. Telle fut l'opinion des contemporains, opinion qui, heureusement, n'est pas toujours celle de la postérité. Au lendemain de la mort du grand évêque de Meaux, en pleine séance de l'Académie française, l'abbé de ClérembaulL put, sans blesser personne, garder le silence sur les oraisons funèbres; il put même, en parlant de Bossuet, prononcer ces paroles étonnantes pour nous : « Méditant des victoires contre les ennemis de l'Eglise, il laissa obtenir à ses rivaux le premier rang qu'il pouvait obtenir dans l'éloquence sacrée (4). »

(1) Lettres du 12 juin et du 2i juin 1679. — Corresp. de Bussy- Rahutin, vol. IV, p. 378 et 394. Edit. Lud. Lalaiine. Paris, Charpentier.

(2) Vo}'. plus haut, p. 30.

(3^ Bossuet orateur, p. 180.

'i Discours prononcé le 2 août 1704, à la réception de l'abbé de Polignac, succts.seur de Bossuet. Recueil des harangues de l'Acai!i'..->' française, vol. III, p. 3o0. — L'abbé de Clérembault, fils du

M. Aubert, dans son excellente Notice sur l'oraison funèbre en France, a cherché à se rendre compte de cet étrange jugement. « Et ce n'est pas ici, remarque-t-il à ce sujet, une politesse académique à l'adresse des vivants : Mascaron et Bourdaloue étaient morts; Fléchier avait soixante-douze ans et ne sortait plus de son diocèse. Il faut le reconnaître, c'était l'opinion du temps et le jugement des contemporains; soit que les oraisons funèbres de Bossuet, isolées de ses sermons qu'on ne connaissait plus alors, parussent insuffisantes à lui assurer le premier rang dans l'éloquence sacrée proprement dite; soit que sa parole toujours impérieuse et dogmatique, souvent simple et familière, séduisît moins dans un temps de savantes discussions et d'éloquence fleurie; soit enfin, qu'au milieu de tant de titres, la gloire du théologien, de l'historien, del'évêque, ait fait oublier celle de l'orateur (1). »

Et en 1710, quand elle donna un successeur à l'évoque de Nîmes, l'Académie, par la voix de son directeur, proclama Fléchier « le grand maître de l'art de bien parler », le rival du grand Chrysoston.e, l'inventeur, en un mot, « d'un genre d'éloquence où il tiendra toujours un rang à part, où il ne trouva point de modèles pour se former, et où il ne laisse guère après lui de rivaux ». De Bossuet, pas un mot; pas un mot du vrai créateur de l'oraison funèbre en France; seul, Fléchier reçoit tous les hommages. « L'oraison

maréchal de Clérembault, avait été reçu à l'Académie française à la place de La Fontaine, le 3 juin 1695; il mourut le 17 août 1714, (1) Notice, p. XXIX. — Les s"rmons de Bossuet furent publiés pour la première fois seulement en 1772, par Dom Déforis, UEuv. compl. de Bossuet. Voy. E. Gandar, Bossuet orateur, p. ix, 1 vol. in 8°. Paris, Didier, 1867. — Voy. aussi F. Bruneiière, Sermons choisis de Bossuet, p. 8, 1 vol. in-12. Didot.

l'unèbre, disait encore le directeur de l'Académie, était, avant lui, l'art d'arranger de beaux mensonges, un art tout profane, où, sans égard à la vérité ni à la religion, on consacrait les fausses vertus des grands et souvent l'abus de la grandeur même (I). » Non, certes, un tel mérite ne revient pas à Fléchier : avant lui, Bossuet avait prononcé l'éloge de la reine d'Angleterre et de la duchesse d'Orléans, deux chefs-d'œuvre où il ne consacre ni les fausses vertus des grands, ni l'abus de la grandeur.

Citerons-nous ici l'opinion d'un critique fort maltraité au siècle dernier? Le pauvre Fréron, que Voltaire a jadis couvert de ridicule; qu'd a immolé, comme Boileau immola autrefois Quinault, vaut mieux cepen- •dant que sa détestable réputation : il a du savoir, de l'esprit, un certain agrément, et du goût (2). « Sous son mâle pinceau, dit-il en parlant de Bossuet, naissent •ces grandes idées, ces traits lumineux, ces coups d'imagination, ce sublime, en un mot, qui arrache l'âme à elle-même et remplit les esprits de l'enthousiasme que produit le génie; on lui pardonne quelques négligences de diction, en faveur des divins morceaux qui nous transportent et nous font frissonner. »

L'appréciation sur Fléchier ne manque pas de justesse ; la critique s'y mêle à l'éloge dans une sage mesure : « Fléchier plus doux, plus élégant et plus tendre, étonne moins l'esprit et parle davantage au cœur. Il vous remue par l'élévation de ses pensées et

(1) LEuv. compl. de Flcchter, vo'. I, p. xcr. — Recueil des harangues de l'Académie française, vol. III, p. i66.

(2) Fréron naquit à Qnimper en 1719 et mourut à Paris le 10 mars 1796. Voy. sur Fréron, les piquants cliapitres de M. Ch. Nisard, dans son ouvrage : Les ennemis de Voltaire, 1 vol. in-8°. Paris, Amyot, 1853, p. 171 et suiv.

par les sentiments d'une piété aiïectiieuse. Sublime de temps en temps, il le serait presque toujours, s'il n'était pas trop attentif à la symétrie du style. Quel dommage qu'il n'ait pas senti qu'il pouvait se passer du compas et n'employer que le pinceau! » Son jugement sur Mascaron est exact et exprimé en bons termes : « Je retrouve quelquefois dans Mascaron, le nerf de Bossuet, mais jamais la politesse de Flécbier; s'il avait eu autant de goût que l'un et l'autre, il irait de pair avec eux et ne leur céderait pas les premiers honneurs de la chaire. »

Fréron aurait dû s'en tenir là, et ne pas ajouter : (( Ces trois grands orateurs me représentent nos trois grands poètes tragiques : Corneille, Racine et Crébillon (i). » Dussault raille, et avec raison, celte (( manie des rapprochements et des parallèles », oî) il ne voit rien de plus qu'un « jeu d'esprit séduisant » ; et il regrette que, pour compléter la symétrie, nous n'ayons pas découvert un quatrième orateur digne d'être mis en balance avec Voltaire. «■ Qui croirait, dit-il, qu'on ne s'est pas contenté de comparer Bossuet et Fléchier à Corneille et à Racine, ce qui avait bien son écueil, mais qu'on a poussé l'amour et l'excès de la comparaison jusqu'à vouloir en établir une entre Mascaron et Crébillon?... Si nous avions eu un quatrième orateur funèbre de la force des trois premiers, peut-être aurait-on voulu lui chercher et lui trouver des rapports avec Voltaire (2). »

Avec le temps, les critiques allèrent plus loin : ils ne se contentèrent plus d'un parallèle entre les deux ora-

(1) Opuscules de Fréron, vol. I, p. 29 et suiv., 3 vol. in-12. Paris, 1753.

(2) Anna/es /itlrrairns, vol. V, p. .'if)."..

leurs ; ils passèrent bientôt la mesure et donnèrent à Fléchier une supériorité qu'il ne peut garder. Cette préférence est affirmée sans détour dans un livre, qui plaît, nous disent les journalistes de Trévoux, « par la justesse de la critique et la délicatesse des louanges (1 ) . »

L'auteur, un certain Langlet, se trouva un jour dans un cercle de gens d'esprit. La conversation tomba sur les oraisons funèbres, et, tout naturellement, amena la comparaison entre Bossuet et Fléchier. Les uns défendirent Bossuet; d'autres, parmi lesquels l'auteur de l'ouvrage, donnèrent l'avantage à l'évêque de Nîmes. Les limites de la conversation ne permettaient pas de terminer ce petit débat. On résolut de le reprendre et d'examiner la question plus sérieusement : de là, l'origine de ce livre où quelques réOexions justes se mêlent à toutes sortes d'idées hasardées, mais exprimées avec une politesse et une honnêteté qui ne se rencontrent pas toujours dans les conllits littéraires.

Langlet n'a pas trop mal compris la principale difficulté de l'oraison funèbre. « Il est peu aisé, dit-il, de faire naître des fleurs dans un terrain sec et aride. A quelques héros près, dont la vie est aussi riche en événements qu'en vertus, les autres obligent l'orateur de recourir à des moyens qui décèlent un peu son indigence; et souvent, composer une oraison funèbre, c'est tracer une éclatante broderie sur une toile extrêmement claire (2) . »

(1) Idée des oraisons funèbres, avec la comparaison de celles de M. Bossuet et de M. Fléchier, 1 vol. ;n-12. Paris, 17Z|5, sans nom d'auteur, Bibl. nat. — Les journalistes de Trévoux nous apprennent que l'auteur était un certain Langlet, avocat. L'exemplaire de la Bibl. nat. porte sur la couverture écrit à la main ; Par Antoine Langlet.

Il préfère Fléchier, sans avoir pour cela l'intention de rabaisser Bossuet, « l'ornement de sa patrie et de son siècle, Tune des plus sûres et des plus vives lumières de l'Église, et la gloire de l'épiscopat {\) », 11 goûte plus l'éloquence du premier et admire davantage l'érudition du second : « Je crains, dit-il, de donner à M. Fléchier ce qui ne lui appartient pas, et d'ùter à M. Bossuet ce qui lui appartient. »

Comme Bossuet, comme Bourdaloue, Fléchier fit école : il eut ses faux disciples, de mauvais imitateurs, qui, selon la coutume, prirent les défauts du modèle sans pouvoir lui dérober ses qualités. « Tandis que cet orateur s'élevait comme un aigle, quantité de petits aiglons, dit plaisamment l'abbé Legendre, prenaient aussi le même vol (2;. » Langlet n'est pas très doux pour les petits aiglons. Tout en avouant qu'il aime les fleurs, les ornements et l'élégance de Fléchier, il parle avec dédain de ses copistes et de leur style maniéré. « Je n'en serai pas moins opposé, dit-il avec une certaine vivacité, à cette fausse éloquence qui ne cherche qu'à éblouir par des traits épigrammaliques et pétillants, et par un style affecté et mignard. Que les faux disciples de Fléchier ne se flattent point d'avoir part au triomphe de ce charmant orateur. Voudrais-je confondre l'air aimable et décent d'une fille vertueuse avec les minauderies d'une coquette? ou la riche parure et les attraits naturels d'une jeune princesse avec le fard et le clinquant d'une héroïne d'opéra (3) ? »

(1) Idce dns Oraisons funnhres, p. 9.

(2) Mémoires, p. 10, 1 vol. in S». Paris, Cliarpentier, 1863. — Louis Le Gendre, né à Rouen, en 1655, mort à Paris, chanoine de Notre-Dame, en 172^. Ces Mémoires commencent vers 1681 et finissent en 172i.

Ici s'arrêtent nos éloges. Ce qui suit est un tissu d'idées fausses sur les oraisons funèbres en général, et en particulier sur celles de Bossuet et de Fléchier. Le ton sublime et véhément, qui convient à un sermon sur une grande vérité de la religion, ou à un plaidoyer, sur une affaire importante, est déplacé dans l'oraison funèbre, oii il s'agit de plaire bien plus que d'émouvoir. Du même coup, Langlet change en défauts les qualités de Bossuet, et en qualités les défauts « du plus élégant et du plus fleuri de tous les orateurs (1) ». Les éloges, les panégyriques appartiennent, dit-il, au genre tempéré ou orné; et c'est se tromper que de tendre, dans l'oraison funèbre, au sublime que le sujet ne comporte pas. (c L'orateur y est uniquement occupé de plaire, de briller, d'enlever les suffrages à force de beautés et d'éloquence. Plus il étale de pensées ingénieuses, de tours frappants et d'expressions fines et délicates, mieux il remplit l'attente d'un auditeur qui ne vient que pour entendre un beau discours (2). »

Les admirables qualités de Bossuet, au contraire, profondeur de vues, élévation de pensées, magnificence incomparable de langage ; en un mot, cette puissance oratoire qui nous transporte, et, après deux siècles écoulés, nous fait encore frissonner, tout cela ne vaut rien, parce que tout cela est hors de sa place. « M. Bossuet conserve jusque dans le sein des grâces un air guerrier; chez lui, le théologien éclipse l'orateur, et, en lisant l'éloge d'Henriette de France, on croit moins lire l'oraison funèbre d'une grande reine, que \ Histoire des variations de ce profond controversiste (3). »

(1) Mémoires de Trévoux, novembre 17 i3.

(2) Ihid.

(3) Idée des oraisons funèbres, p. 157.

Mais c'est là précisément la gloire de Bossuel, et le propre des esprits éminents, d'agrandir un sujet, de tirer de faits particuliers des leçons qui regardent les hommes de tous les siècles et de tous les pays. Ainsi, l'ardent génie de Pascal sut élever à la hauteur d'une question générale une misérable querelle de parti. Si Démosthène combattit pour l'indépendance nationale, pour la patrie et la liberté, Pascal, dans des lettres immorlelles, appelées du beau nom de Pliillppiques clmétiennes, avec une \éliémence passionnée, défendit une cause aussi grande et aussi sacrée, « ce que nous avons de plus cher ici-bas : le respect de la vie humaine, la sainteté du serment, l'inéluctable autorité du vrai (1) ».

L'auteur énumère en détail les autres prétendus défauts de Bossuel, défauts essentiels, nous dit-il, et qui le placent « beaucoup au-dessous de M. Fléchier ». Il est moins égal que l'évèque de Nîmes; il est quelquefois sublime, jamais naturel; ses figures sont souvent forcées, et il rompt la trame de son discours par trop de digressions. Enfin, en ce qui concerne l'élocution, cette partie du discours, « d'où l'éloquence a tiré son nom, et sans laquelle tout ce que possède l'orateur est comme une épée dans le fourreau [2) », Bossuel est encore inférieur à Fléchier. L'évèque de Meaux a un style (( sans harmonie et sans douceur », et négUge trop les règles gênantes de la pureté du langage. C'est le faux goût des mauvaises précieuses préférant la recherche au naturel, la grâce à la force, cl tous les manèges de l'écrivain aux inspirations du génie. Langlet

(1) Géruzez, llisl. de la liltérat. fraiv-., vol. H, p. 117. Paris, Didier.

(2) Idée des oraisons funèbres, p. 33.

clùt le débat en donnant l'avantage à Fléchier, et termine son livre par celle sentence singulière : « Les beautés de l'éloquence de M. Fléchier effacent ses défauts, et les défauls de M. Bossuet effacent les beautés de son éloquence ,1). » L'antilhèse a élé aiguisée par les journalistes de Trévoux. Langlet dit plus lourdement : « Les taches de M. Fléchier disparaissent au milieu de l'éclat qui les environne; au lieu que celles de M. Bossuet, qui pénètrent le fonds du discours funèbre, en obscurcissent et défigurent le caractère (2). » Et ne le croyez pas, ce n'est pas là une opinion isolée. Langlet n'est pas le seul à préférer les belles oraisons funèbres à celles de Bossuet. Les journalistes de Trévoux inclinent ouvertement du côté de Fléchier. Ils parlent de Langlet avec éloge; ils reproduisent sans restriction ses étranges critiques sur Bossuet, sur son genre, les négligences de son style, et son défaut d'élégance et de douceur; et enfin, ils appellent un trait décisif l'antithèse fausse et recherchée qui résume la pensée de l'auteur. « Rempli de la lecture de M. Fléchier et de M. Bossuet, il emprunte toute la richesse de leurs expressions et toute la beauté de leur éloquence; et, soit qu'il loue, soit qu'il blâme ces deux grands orateurs, il leur fait également honneur par la justesse de sa critique et par la délicatesse de ses louanges (3). » Pour les rédacteurs des Mémoires, comme pour Langlet, comme pour l'abbé de Clérembault, pour le successeur de Fléchier à l'Académie, et pour l'Académie elle-même, l'auteur de l'Histoire des variations

(1) Mémoires de Trévoux.

(2) Langlet, Idée des oraisons funèbres, p. 189.

(3) Mémoires de Trévoux, novembre 1745. — Cet article est curieux à lire comme expression du goût de l'époque, en ce qui concerne Fléchier et Bossuet.

fut, avant tout, un controversiste. A cette époque, telle était l'opinion générale : Bossuet ne passait pas pour le premier dans l'éloquence sacrée ; et, sans crainte d'étonner personne, Langlet pouvait écrire en 174o : « M. Bossuet aurait été le premier des orateurs de son siècle, sïl n'avait pas aimé mieux être le premier des théologiens (1). »

Dans la suite, le goût changea : Fléchier fut mis à son véritable rang, après Bossuet, qui demeure désormais sans rival. La Harpe et Tliomas ont caractt-risé, dans de belles pages, l'éloquence de l'évèque de Mmes. Tous deux vantent ses qualités, les services qu'il rendit à la langue française; tous deux aussi joignent à leurs éloges une appréciation quelque peu sévère. Fléchier, dit Thomas, possède bien plus l'art et le mécanisme de l'éloquence, qu'il n'en a le génie; et d'autre part, le nom de rhéleur, que La Harpe lui inOige, semble singu- ■ lièrement dédaigneux, pour désigner le panégyriste brillant ou austère de Turenne et de Montausier. Qu'il y ait du rhéteur dans Fléchier, c'est possible; qu'il ne puisse être comparé à Bossuet, et prétendre, comme lui, au titre de prince des orateurs, c'est vrai encore; mais il est vrai aussi que a la qualification de rhéteur serait une injure pour un homme doué de toutes ses qualités : esprit droit et sincère, âme honnête et loyale, pour qui la vérité était un besoin (2) ».

Dites qu'il aime trop u à ciseler sa phrase et à la tailler eu mille facettes », nous le reconnaissons avec vous. Il y a bien loin, cependant, de ces coquetteries innocentes, de ces petites vanités d'écrivain, à ces

(1) Idée des oraisona funèbres, p. 181.

(2) A. Feillet, article Fléchier, Bioyrapliie universelle de Micbaud, vidit. do 1856.

artifices d'un rhéteur qui cherche uniquement à plaire et à amuser de frivoles auditeurs. Les sévères leçons qu'il adresse aux riches, aux grands, aux magistrats, nous prouvent « qu'il ne perdit jamais de vue la gravité et la grandeur de ses devoirs, et qu'il n'oublia pas que, pour tout écrivain, la parole doit avoir un but moral et sérieux (1) ». Voilà ce qui établit entre lui et les beaux diseurs dont « l'harmonie ne va qu'à flatter l'oreille » une différence décisive. « On se tromperait, a dit un critique distingué, si l'on ne voyait dans Fléchier qu'un rhéteur ingénieux, qui simule l'éloquence avec adresse : Fléchier est réellement orateur; mais il a le tort de montrer avec coquetterie le talent qu'il emploie, et de détourner l'attention sur la parure dont il couvre des pensées solides (2). » S'il n'était qu'un rhéteur, qu'un habile arrangeur de syllabes, serait-ce donc la peine de s'intéresser à sa gloire? d'étudier les caractères d'une éloquence sans solidité? et, à tout l'art de l'évêque de Nîmes, ne vaudrait-il pas mieux préférer le style rude et négligé de quelque orateur moins célèbre?

En parlant ainsi, nous défendons Fléchier contre le plus doux des moralistes, juge délicat des ouvrages de l'esprit, et qui, dans sa courte carrière, a tracé de nobles pages, où semble se refléter toute la beauté de cette aimable nature. Mais, en vérité, Vauvenargues a été bien dur pour Fléchier. Il l'a jugé, sans doute, dans un accès de mauvaise humeur, et impatienté de voir préférer les discours de l'Isocrate français, « à ces oraisons funèbres admirables oîi Bossuet a égalé peut- Mre les plus grands poètes [3) ». Notre conjecture pa-

(1) A. Feillet, ibid.

(2) Géruzez, Hist. de la littérat. franc., vol. II, p. 279.

(3) Vauvenargues, Dialogues, vol. III, p. 32, édit. Brière. —

raîlra quelque peu justiliée, si on veut songer que Vauvenai'gues a écrit ce passage vers 17i3, au moment même où parurent le livre de Langlet et l'article des journalistes de Trévoux. C'est un jugement de représailles; il se trouve dans un dialogue entre Pascal et Fénelon.

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