FÉNELON
(( Vous voulez parler sans doute de Fléchier. C'est un rhéteur qui écrivait avec quelque élégance; qui a semé quelques fleurs dans ses écrits, et qui n'avait point de génie; mais les hommes médiocres aiment leurs semblables, et les rhéteurs le soutiennent encore dans le déclin de sa réputation. »
Sévérité outrée, ou mauvaise humeur, peu importe. Ne savons-nous pas que les écrivains les plus éminents, ceux même qui ont le goût le plus pur et le plus exercé, n'échappent pas toujours à ces sortes d'erreurs? Dans sa Lettre à l'Académie, écrite avec toute la grâce et la simplicité d'un ancien, Fénelon ne mèle-t-il pas à des préceptes excellents des théories hasardées et des appréciations douteuses? Et n'est-ce pas lui, qui, tout en admirant notre Molière, trouve cependant que l'autour de YAvate, du Misanthrope et de Tartuffe, en pensant bien, parle souvent mal; et se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles?
Vauvenargues, né à Aix en 1715, se retira de l'armée en 17i4, publia son livre des Ma^cimes en 17i6, et mourut tout jeune en
Et Voltaire, parlant de la plus spirituelle et de la plus vive des épistolières, n'a-t-il pas écrit : u Si on retranchait des lettres de M'"^ de Sévigné ce grand nombre de petits faits qui les soutiennent et qui sont racontés avec tant de vivacité et de naturel, je doute qu'on en pût soutenir la lecture? (1) » Ne lui reprochet-il pas, ailleurs, de manquer de goût, elle, cependant, qui croyait avoir quelque clarté pour les bons styles? « C'est dommage qu'elle manque absolument de goût, qu'elle ne sache pas rendre justice à Racine, qu'elle égale l'oraison funèbre de Turenne, prononcée par Mascaron, au grand chef-d'œuvre de Fléchier (2). » M'"'' de Sévigné n'égale nullement le discours de Mascaron à celui de Fléchier ; elle préfère Corneille, sans être injuste envers Racine; et d'ailleurs, dirons-nous avec Suard : « Une faute de goût ne vient pas du défaut de goût. »
Au jugement de Vauvenargues, s'oppose celui d'un penseur de la même famille : la différence entre les deux opinions est complète et digne de remarque, d II faut admirer, dans Fléchier, disait Joubert, cette élégance où le sublime s'est caché; cet éclat tempéré à dessein; cette beauté qui s'est voilée; cette hauteur qui se réduit au niveau du commun des hommes; ces formes vastes, et qui occupent si peu d'espace; ces phrases qui, dans leur brièveté, ont tant de sens; ces pensées profondes, aussi limpides, aussi claires que ce qui est superficiel; cet art enfin, où la nature est tout entière. Mais on voudrait plus de franchise, un plus haut vol (3). »
(1) Œuv. compL, vol. IX, p. 159, édit. Didot, in-40, article : Lettres familières.
(2) Siècle de Louis XIV, catalogue des écrivains, article : Sévigné. — Voy. plus haut, p. 115.
(3j Pensées de J. Joubert, vol. II, p. 171. 2 vol. in-8". Paris,
Nous avons cherché à nous expliquer la rigueur de Vauvenargues; peut-èlre, pourrions -nous indiquer aussi la vraie cause de l'indulgence un peu excessive de Joubert. Comme Fléchier, Joubert, jeune encore, à l'âge de quatorze ans. vers 17b8, entra chez les Pères de la Doctrine chrétienne. Gomme Fléchier enseigna à Narbonne, il enseigna lui-même dans le collège des Doctrinaires de Toulouse, où il resta jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, a disciple chéri de ses maîtres, nous dit son biographe, et maître chéri de ses disciples (1) ». Il y a là communauté d'origine et d'éducation : Joubert ne dut pas l'oublier et, dans la suite, il parla de lui avec la bienveillance et la sympathie d'un ancien confrère.
Le temps n'a pas trop entamé l'éloquence de Fléchier ; sa couronne oratoire n'a pas été trop effeuillée par les années, et le panégyriste de Turenne a retrouvé, dans notre siècle, les éloges que lui donna le siècle précédent. Nous avons rapporté ailleurs le jugement de M.Villemain (2), jugement sur lequel nous aurons l'occasion de revenir. M. de Félelz, ce critique fin et délicat, qui avait autant de goût que Suard, et dont les écrits semblent garder encore comme le parfum de l'ancienne urbanité française, aimait beaucoup Fléchier, dont il vantait l'élégance, l'éclat et l'harmonie.
L'ardent émule de ce noble esprit, Dussault, le critique redouté et un peu chagrin des Déb its, était charmé de l'éloquence insinuante de notre orateur, de ce style
Veuve Lennrmant, 1850. — Joubert était né en 1754; il mourut à Paris en 1824. M. Lad. Lalanne, Dictionn. hi.ttoritjiie, le fait naître en 1734; la même erreur se trouve dans la Bint/raphie générale de Didot. C'est ainsi que se perpt'tuent les fausses indications.
(1) Notice sur Joubert, en tête de ses œuvres, p. 9.
(2) Voy. plus haut, p. 159.
facile et coulant, de cet art merveilleux de plaire, en un mot, de ces belles pages, où la langue française se montre dans tout l'éclat de sa brillante parure. Dans une étude excellente, et qui mérite d'être lue, Dussault apprécie avec goût le talent de Fléchier, et ce qu'il appelle si bien les miracles nouveaux d'un art savant, ingénieux et délicat, luttant contre les sujets les plus rebelles, et triomphant des matières les plus ingrates. « Ses Ormsons funèbres, ajoutait-il en terminant, ont seules établi sa réputation littéraire : comptées parmi les principaux monuments de notre langue, elles sont un des plus riches ornements de notre littérature. L'auteur du Discours sur Chistoire universelle se présente à la postérité, environné de plus de titres que Fléchier; mais les Oraisons funèbres de cet orateur vivront autant que celles de Bossuet; elles sont, comme ces dernières, de véritables créations; elles ont fixé parmi nous un des types originaux du style et un des modèles invariables de l'élocution oratoire (1). ))
Un jeune écrivain, le grave auteur de Bourdaloue, sa prédication et son temps, s'est montré sévère à l'excès pour Fléchier. M. Feugère comprend dans la même réprobation toutes les œuvres oratoires du célèbre prélat. Ce qui peut être vrai du sermonnaire, comparé à Bourdaloue, manque absolument de justesse quand il s'agit du panégyriste de Turenne, de Lamoignon ou de Montausier. C'est là une distinction nécessaire, et il eût fallu l'établir nettement, afin d'éviter une confusion que nous avons le droit de relever. « Quant à Fléchier, écrit dédaigneusement M. Feugère, ce prédicateur qui dut sa première renommée à de jolis vers latins sur
(1) Dussault, Annales littéraires, vol. V, pp. hhh et ZiâQ.
un carrousel, il resta toujours bel esprit. Excellent écrivain, un de ceux qui ont le mieux connu les ressources de la langue, il cacha soas une forme trop soignée un fond trop pauvre, ne goûla jamais la simplicité ni le naturel, et fut le Balzac de la chaire. La cadence de ses phrases, le balancement étudié de ses périodes trahissent le rhéteur. Ses moindres billets, a dit le P. de La Rue, avaient du nombre et de l'art (I). Il commit perpétuellement la faute de confondre l'éloquence sacrée avec le genre académique, d
Un autre critique, dont nous avons cité plusieurs fois l'opinion, a jugé plus équitablement « l'orateur accompli, si digne de célébrer Montausier et Turenne (2) ». Sans s'inquiéler de la question de préséance, sans s'occuper de savoir qui est le premier après Bossuet, dans l'oraison funèbre, il se contente de montrer qu'en ce genre, l'aigle de Meaux n'a pas de rival. Dans une page de fine et judicieuse critique, où les qualités et les défauts de Fléchier sont analysés avec soin, M. Aubert résume et clôt le débat soulevé autrefois par Langlet, et auquel prirent part les journalistes de Trévoux. « Au dix-septième siècle, dit-il, on comparait, on opposait même Fléchier à Bossuet : le dix- huitième siècle s'est montré moins hardi à soutenir le parallèle entre ces deux orateurs; aujourd'hui la distance qui les sépare est immense. Entre le jugement des contemporains et celui de la postérité, où est la vérité, où est la justice? ,CeLte question n'est pas
(1) Confusion que nous avons relevée ailleurs. Correspondance de Fléchier avec Ai™" Des Uoulières, p. 259 Ce jugement s'applique aux lettres inédites, adressées à M"e Dhs Houlièrcs, et non aux lettres imprimées dans le X" volume des Œuc. compL de Flécliier. — Voy. A. Feugère, Bourduloue, p. 16i
(2) Sainte-Beuve, Introduction aux Mémoires sur les Grands- Jours d'Auverrjne, p. iv.
seulement une curiosité littéraire, elle se rattache aux principes mornes de la véritable éloquence.
(( Si l'oraison funèbre, comme on l'a prétendu souvent, n'est qu'une cérémonie et un spectacle, on ne saurait nier que Fléchier ait excellé dans ce genre. Personne, mieux que lui, ne connaît toutes les ressources du panégyrique; personne ne les met en œuvre avec plus d'art et d'adresse. La composition de son discours est irréprochable; ses idées bien présentées, bien déduites, sont développées avec une aisance et une mesure qui ne se démentent jamais; son style, toujours harmonieux, toujours correct, a des délicatesses et des nuances qu'on chercherait vainement ailleurs; enOn, dans l'ensemble de sa parole, on retrouve une gravité, une élégance, quelquefois même un éclat, dont le charme se fait sentir aux esprits les plus prévenus. Notre âge affecte un mépris superbe pour ces qualités extérieures de l'éloquence : il est plus facile de les dédaigner que de les acquérir; Fléchier leur a dû sa réputation dans un temps de concurrence redoutable; il leur doit encore ce qui lui reste de gloire. Quoi qu'il en soit, cette réputation si bien établie, cette gloire si triomphante, a souffert du temps. Que manque-t-il donc à Fléchier? Il lui manque ce que l'art ne donne pas, ce que la nature seule peut accorder, cette vivacité de sentiments, cette puissance d'émotion, qui seules savent soutenir l'éloquence. Tout chez lui est étudié : symétrie dans les pensées, symétrie dans le langage; une idée, une expression, amènent invariablement l'idée, l'expression opposée ou contraire; son trouble même est calculé : toujours l'orateur, jamais l'homme (1). »
(1) Notice sur l'oraison funèbre en France, p. xxx. — Voy. plus haut, p. 15", l'appréciation de M. Blampignon et de M. Lelianneur.
Enfin, pour terminer ici cette revue des témoignages contemporains, nous emprunterons les paroles du successeur de Fléchier sur le siège a q-ue ce grand homme a illustré par son zèle et par ses vertus ». Maître lui-même en l'art d'écrire, prédicateur solide, brillant panégyriste, biographe, historien, orateur, il soutient avec éclat l'honneur de l'éloquence religieuse à son déclin, et fait revivre parmi nous les beaux jours de l'oraison funèbre, que nous pouvions croire à jamais disparus. On discutera avec plus ou moins de succès les titres de Fléchier à la renommée; chacun, selon son goût, ou la tournure de son esprit, fera plus ou moins grande la part de ses qualités et de ses défauts, peu importe; il lui restera toujours une belle place à côté de nos orateurs sacrés, et toujours demeurera vrai ce qu'a si bien exprimé l'éloquent évêque de Nîmes : « La France admira en lui l'une des quatre grandes gloires de la chaire chrétienne, dans un des quatre siècles qui ont fait le plus d'honneur à l'humanité (1). )> C'est là le mérite de Fléchier : placez-le en quelque rang que vous voudrez, son nom reste inséparablement uni à celui de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon.
(1) Lettre de Mgr Basson, évoque de Nîmes, en tête de VHistoii^e de Fléchier, par M. l'abbé A. Delacroix, 1 vol. in-12. Paris, Bray et Retaux, 1883. — Ne pouvant citiT ici toutes les œuvres oratoires de l'évoque de Nîmes, nous donnons seulement la liste de ses oraisons funèbres :
1877, 16 mai, oraison funèbre de Mgr Guerrin, évèque de Langres.
1880, 9 mars, oraison funèbre de Mgr Dubreil. archevôque d'Avignon.
1881, 31 mai, oraison funèbre de Mgr Legain, évoque de Montauban.
1881, 21 novembre, oraison funèbre de Mgr Paulinier, archevêque de Besançon.
1883, 13 di^cembre, oraison funèbre du cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen.
Voy. ces discours, Paris, Bray et Retaux, libraires.