‹ Flechier orateur, 1672-1690Chapitre 17 sur 49 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Les panégyriques et les sermons. — Observations générales. — Opinion de Maury et de d'Alembert. — Qualités de ces panégyriques. — Caractères des panégyriques de Bossuet et de Bourdaloue. — Méthode différente suivie par Fléclùer.

Nous allons étudier en même temps les panégyriques et les sermons, et nous choisirons indifféremment nos exemples dans les uns ou dans les autres. Quelques fidèles lisent encore l'éloge de Turenne ou de Montausier; mais tout le monde néglige les autres discours de Fléchier, qui sont loin d'avoir conservé la réputation dont ils jouirent autrefois, et demeurent ensevelis, comme dans un tombeau, dans les dix gros tomes de ses œuvres complètes.

En 1777, Maury écrivait avec son assurance accoutumée : « Les panégyriques de Fléchier, vantés pendant si longtemps comme des chefs-d'œuvre, dans les rhétoriques des collèges, sont étrangement déchus aujourd'hui de la gloire qu'ils avaient usurpée (1). » Voilà pour les panégyriques. Voici maintenant, un an après, en 1778, en pleine Académie, comment d'Alembert parle des sermons de notre orateur : u II parut froid et languissant dans un genre qui exige de l'énergie, de la chaleur et de la véhémence, et où il ne savait mettre

(1) Essai sur l'éloquence de la chaire, p. 109, édit. Didot, in-12.

qu'une harmonie douce, peu faite pour émouvoir ses auditeurs, et encore moins pour les convertir 1). »

Dussault n'est guhre plus encourageant. Son jugement n'a que plus de poids : car lui, au moins, avait lu les œuvres dont il parle. « Les sermons de Fléchier, dit-il, ses panégyriques des saints, ses discours synodaux, ses lettres pastorales, diiïèrenl aussi beaucoup, par la diction, de ses oraisons funèbres : l'art du rhéteur s'y déploie avec beaucoup moins d'ostentation; il s'y lient plus caché; mais cette sage réserve, inspirée par les convenances mêmes, n'était pas un mérite suffisant pour élever à la hauteur des oraisons funèbres les autres monuments du talent de Fléchier. Ses sermons sont médiocres; malgré l'affinité, plus apparente peutêtre que réelle, des deux espèces de panégyriques dans lesquels il s'exerça, il ne sut pas louer les saints comme il sut louer ïurenne, Lamoignon et Montausier (2). »

Sur la foi de telles recommandations et l'autorité de pareils témoignages, comment oser entreprendre une lecture qui promet un si mince profit? Ces discours ne sont plus lus aujourd'hui; ils sont étrangement déchus de la gloire qu'ils avaient usurpée, ne cesse-t-on de répéter à son tour, persuadé qu'il n'y a rien à répliquer; que la démonstration est faite, qu'elle est décisive, et qu'il ne reste plus qu'à souscrire à la sentence prononcée par Maury et d'Alembert. Mais, en vérité, est ce là une preuve de l'infériorité de l'œuvre et de la faiblesse d'un écrivain? Si cette mesure était exacte, à l'égard surtout de nos anciens auteurs, et ici nous ne parlons que des plus grands, on arriverait à de singu-

(1) Elof^e de Fléchier, vol. I, p. iOl.

(2) Annales littéraires, vol. V, p. 456.

lières conclusions. Le dirons-nous? Qui donc lit encore parmi nous les sermons de Bossuet ou de Bourdalouo? Qui donc lit le premier chef-d'œuvre de notre langue, le Discours de la méthode, ou les Provinciales de Pascal? Non, un esprit sérieux ne se contente pas d'une exécution aussi sommaire; il ne croit pas à la légère que des discours admirés jadis soient absolument médiocres ou mauvais; et, pour apprécier un ouvrage ancien, il veut le juger en lui-même, et examiner les qualités ou les défauts que garde à travers les âges le vieux monument.

Or, les panégyriques et les sermons sont l'œuvre, sinon la plus éclatante, du moins la plus solide et lu plus considérable deFléchier; et, s'ils ne soutiennent plus sa réputation dans le présent, ce sont eux, il ne faut pas l'oublier, qui firent sa gloire dans le passé. Chose étrange!' La postérité ne cesse de reprocher à Fléchier ses défauts : abus de l'esprit, fines antithèses, recherche de tours ingénieux et d'expressions nobles ou délicates; et, par une contradiction assez bizarre, elle n'a guère retenu de lui qu'un seul ouvrage, celui précisément où abondent le plus les imperfections dont elle se plaint : tant il est vrai que les défauts brillants rencontrent toujours l'indulgence et finissent par se faire pardonner!

On est tout surpris de cette préférence exclusive accordée aux oraisons funèbres, qui forment cependant la partie la plus petite et la plus mondaine des œuvres oratoires de Fléchier. Que sont les huit oraisons funèbres, comparées à ses vingt panégyriques, à son Avent et à tous ses autres sermons prononcés en présence de Louis XIV, ou dans les diverses paroisses et chapelles de Paris? Ce dédain est d'autant plus injuste que ces discours ne sont ni sans valeur, ni sans intérêt; et

qu'il suffit de les lire, pour être frappé des qualités qu'ils renferment.

D'abord, soit que la présence du roi, soit que le genre du panégyrique ou du sermon eût rendu Fléchier plus sévère pour lui-même, avec les mêmes mérites ces belles compositions ont moins de défauts que les oraisons funèbres (1). C'est la même noblesse, la même distinction, la même pureté de langage, avec un ton plus grave, une dignité plus soutenue, un accent plus chrétien; enfin, avec le désir d'instruire et de toucher les pécheurs, plutôt que celui d'éblouir et de charmer quelques instants un cercle d'élégants auditeurs

Pour nous, nous n'hésitons pas à le dire, nous avons éprouvé un véritable plaisir à étudier ces panégyriques, qui ressemblent peu à ceux de Bossuet,3de Bourdaloue et de Massillon. Sans doute, l'évèque de Nîmes n'est pas le maître du genre, comme l'a dit Ducreux. Pour mériter ce titre magnifique, il faut des qualités plus hautes et des facultés plus puissantes que celles que déploie avec sobriété et mesure ce sage esprit. Mais il a mieux compris que Bossuet et Bourdaloue ce que demande le panégyrique des saints : I' premier, il a ouvert une voie nouvelle; il s'est fait un méthode à lui, méthode qu'il ne devait à aucun de se? deux illustres devanciers. « Dans cette carrière, dii Ducreux, emporté par une admiration excessive, Fléchier ne trouva parmi ceux qui l'y avaient précédé, même avec quelque succès pour leur temps, personne qu'il pût suivre et qu'il pût imiter. La route qu'il suivit, nul autre ne l'avait frayée avant lui, ni même en-

(1) C'est la sage réserve inspirée par les convenances dont Dussault a parlé un peu plus haut, p. 220.

trevue. » El ailleurs, il ajoute : <( M. Fléchier a rempli son ministère, de manière à ellacer tous les panégyristes qui avaient paru avant lui, et à servir de modèle à tous ceux qui devaient entrer un jour dans la même carrière (1). »

C'est ce qui explique les applaudissements qu'obtint Fléchier du vivant de Bdssuet, et à l'heure même de la popularité croissante de Bourdaloue. Ces panégyriques, prononcés de 1675 à 1685, charmèrent par leurs qualités propres : des détails intéressants, le récit attachant de la vie du saint, certain air enfin de jeunesse et de nouveauté que ces sortes d'éloges n'avaient pas eu jusque-là. Bossuet et Bourdaloue, égaux à euxmêmes, ne furent pas différents; et, comme dans leurs sermons, ils continuèrent d'exciter l'admiration par leur enseignement dogmatique et moral (2). Le succès de Fléchier fut universel; à tort ou à raison, il passa vraiment pour le maître du genre, et trouva dans l'éloge des saints cette moisson de gloire qu il avait recueillie dans l'élo^ze des grands.

A Tinsu de l'orateur, on fit courir des copies de ses discours. Le P. de La Rue, son contemporain et son émule, put dire de lui : « Il eut peu de pareils dans les matières funèbres et dans la sphère du style panégyrique » ; et La Harpe, assez voisin de la tradition littéraire du grand siècle, tout en estimant médiocrement lui-même ces éloges, les place cependant au-dessus de ceux de Bourdaloue et de Bossuet. « Les panégyriques des saints, nous dit-il, ceux môme dont les auteurs ont mérité d'ailleurs le plus de réputation ; ceux qui nous

(1) Œuv. compl. de Fléchier, vol, I. p. xxvii. —Ibid.^ vol. V. p. 17.

(2; Sur la distinction entre Toraison funèbre et le panégyrique des saints, d'une part, et le sermon, de l'autre, voy. p. 174 et 181.

reslent de Bourd.iloiie, de Bossuel, de Fléchier, sonl au nombre de leurs plus faibles compositions. Le? mieux faits sont encore ceux de Fléchier, le premier des rhéteurs de son siècle (1). »

Nous n'avons pas besoin d'avertir que, pour nous. Bossuet, dans le panégyrique des saints, comme dans l'oraison funèbre, demeure infiniment supéiieur à Fléchier. Nous citons des opinions, nous exposons une méthode, sans oublier l'intervalle immense qui existe entre l'évêque de Nimes et l'aigle de Meaux.

Pour échapper aux contrefaçons, Fléchier, en 1696, aux jours de sa glorieuse vieillesse, se décida à publier le recueil de ses panégyriques. Dans son intéressante préface, il se plaint, mais sans amertume, des vol^ dont il était victime. On le reconnaît bien là avec sa nature toujours indulgente et douce, môme à l'égard de ceux qui le dépouillent, u J'ai longtemps hésité, dit-il, si je donnerais au public ces panégyriques, et jr ne m'y suis enfin déterminé, qu'après en avoir vu courir quelques éditions sous mon nom, où je n'avais nulle part, où je voyais des sujets que je n'avais jamai^ traités, et où je ne trouvais de moi, que quelques endroits peu fidèles et peu corrects que les copistes prennent à la hâte et presque au hasard, dans les sermons, quand on les prononce. J'ai vu avec quelque peine la liberté que l'on se donne de disposer des ouvrages d'autrui; et la honte de voir mes sermons ainsi défigurés m'a donné la faiblesse, ou le courage, de les publier tels qu'ils sonl. Heureux si le ciel daigne y répandre ses bénédictions, et s'ils peuvent servir à l'instruction ou à l'édification de ceux qui les liront (2) I »

(1) Cours de littérature, vol. VIF, p. 21, édit. de 1800.

(2) Œuv. compl. de Fléchier, vol. V, p. 3G.

Dans les Oraisons funèbres, Bossiiet nous instruit par les faits eux-mêmes : des victoires, des défaites, des malheurs qu'il rappelle, sortent les leçons qu'il adresse à tous, aux peuples et aux rois, aux vainqueurs et aux vaincus, à ceux qui commandent et à ceux qui obéissent. Autre est sa méthode dans les éloges des saints. La place faite à l'histoire, au récit des événements et à la peinture de ces héroïques personnages, est en général assez étroite. Avant tout, cet enseignement est dogmatique et moral; avant tout, le prédicateur veut nourrir les âmes a de vérités solides » ; et peu soucieux d'exciter l'admiration, il laisse « aux orateurs du monde la pompe et la majesté du style panégyrique (I) ».

Après quelques mots sur celui dont l'Église célèbre la fête, le caractère de sa mission ou de ses œuvres, Bossuet prend son vol, et emporté vers ces hauteurs sereines d'où l'œil contemple librement les splendeurs de la vie chrétienne, il s'arrête à une grande vérité de la religion, la développe avec éloquence, mais aux dépens de l'éloge du saint, dont il n'est presque plus question. Ainsi, dans les panégyriques de saint François d'Assise, de saint Thomas Becket, de sainte Thérèse ou de saint Benoît, au lieu de la vie de chacun, nous avons des considérations générales, des pages d'une incomparable beauté sur la dignité des pauvres «t le devoir des riches, sur les droits et la liberté de l'Église, les ardeurs de l'amour divin, sur cette perfec-

(1) Panég. de saint François d'Assise, prêché à Metz, le û octobre 1655. Œuv. compl. de Bossuet, vol. XII, p. 363, édit. Lacliat. — II est évident que nous parlons ici d'une manière générale, sans prétendre que Bossuet a toujours négligé le récit des faits. Voy. la belle étude de M. Gandar sur les panégyriques de saint François d'Assise, de saint Bernard et de saint Victor; Bossuet oratew\ p. 107 et suiv.

tion enfin à laquelle doivent tendre non seulement les religieux, mais encore tous les chrétiens (1).

Ce que Bossuet laissait à tenter après lui, concilier .dans une juste mesure l'exposition de la doctrine avec le récit des événements et la peinture des caractères, le plus grand prédicateur du dix-septième siècle ne Ta pas essayé. Si Bourdaloue retrace les faits historiques, c'est pour revenir bientôt à sa méthode ordinaire : démontrer avec rigueur, convaincre les esprits, éclairer les consciences d'une lumière douce ou terrible, et proclamer d'une voix ferme, comme sous forme d'arrêt, ce que nous devons croire et ce que nous devons pratiquer. Tel est le caractère de tous les panégyriques de ce grand homme, de ceux de sainte Geneviève, de saint François Xavier, de saint Ignace, de saint François de Sales ou de saint Louis. Comme dans ses sermons, il blâme, il loue, il avertit, il exhorte, il encourage, avec une force, une tendresse, une véhémence et une autorité irrésistibles. Il s'inquiète peu que nous admirions les héros de la foi; il veut surtout nous convertir, nous arracher à nos habitudes criminelles et à nos passions, afin de nous ramener à Dieu, h Bourdaloue ne se préoccupe point exclusivement, remarque à ce propos M. A. Feugère, de raconter la gloire des saints. Il ne se met pas face à face avec ces figures toujours belles et grandes, mais si diverses, pour sentir la beauté propre de chacune d'elles, en comprendre la physionomie, et la reproduire avec fidélité. Toujours les auditeurs viennent se placer entre le saint et lui, pour détourner au profit de leur instruction la

(1) 11 nous reste vingt et un panégyriques de Bossuet, imprimés dans le tome XII des Œuv. compl. de Bossuet, édit. Lâchât. — Nous en avons seize de Bourdaloue.

meilleure part de son attention et de ses efforts. Louer les morts vénérables que l'Egiise a canonisés, c'est un devoir que Bourdaloue n'accomplit que pour s'acquitter d'un plus grand, qui est de convertir les vivants et de travailler à leur salut. Il ne se contente même pas des vagues sentiments d'édification que provoque ou qu'entretient dans les âmes le seul spectacle de ces vies pures et glorieuses : les saints sont sans doute les héros du christianisme, mais plus encore les modèles du peuple chrétien ; Bourdaloue distingue dans ces modèles quelques exemples particuliers, trop peu suivis dans le monde, qui conviennent spécialement à ses auditeurs, et qu'il propose à leur imitation. Dès lors, l'éloge n'est plus que l'occasion du discours; l'instruction morale en est le vrai but. Traité par Bourdaloue, le panégyrique cesse d'appartenir au genre démonstratif; il devient une autre forme du sermon (1). »

M. Feugère remarque, après Maury, que les discours de Bourdaloue no portent même pas le titre de panégyriques; W?, sont tous intitulés : Sermon pour la fête de tel saint, ou pour telle solennité. Fléchier aussi, donna d'abord le titre de sermons à deux ou trois de ses éloges : Sermon pour le jour de saint Joseph^ 1682; Sermon pour la conversion de saint Paul, 1682 (2). La distinction entre Voraison funèbre et le panégyrique d'une part, et le aennon de l'autre, n'était pas encore nettement établie : c'est Fléchier qui, en faisant une plus large place à l'histoire, a rapproché le panégyrique de Vojmison funèbre, et l'a distingué définitivement du sermon.

Ce que ni Bossuet, ni Bourdaloue, occupés surtout d'instruire ou de convaincre, ne voulurent essayer dans

(1) Bourdaloue, p. 173.

(2) Fléchier, Œuv. compL, vol. V, p. 81 et 98.

leurs éloges, lui, l'entreprit dans les siens, et, selon son habitude, avec un à-propos, un bonheur et une habileté véritables. Les contemporains furent ravis de voir les hautes spéculations théologiques de l'un, l'argumentation serrée et implacable de l'autre, remplacées par des narrations historiques, par le portrait des saints ou des grands personnages qui avaient vécu de leur temps; par le tableau des vices, des vertus, des prospérités et des revers de chaque siècle, que l'orateur opposait adroitement aux vices, aux misères et à la corruption du temps présent.

Celui-ci a pris la peine d'expliquer lui-même sa méthode dans une curieuse et intéressante préface, où il nous expose ses idées. « C'est moins une préface, a-t-on dit avec quelque exagération, qu'un traité didactique et savant sur celte branche de l'éloquence sacrée, qu'on doit regarder comme la vraie rhétorique des panégyristes (1). » Il n'est pas de ceux qui pensent que « le ministère de la prédication est réservé à l'explication des mystères ou à la persuasion des préceptes, et non pas à ces sermons d'éclat, où l'imagination a plus de part que la raison, et où l'orateur songe moins à édifier qu'à plaire (2) ». En passant, Fléchier nous révèle son opinion sur les oraisons funèbres : pour lui, ce sont des sermons d'éclat, « où l'imagination a plus de part que la raison ». N'est-ce pas toute la théorie de Langlet, dans son opuscule : Idée sur les oraisons funèbres de M. Bossuet et de M. Fléchier?

« Non, continue l'élégant prélat, il ne faut pas condamner cette partie de l'éloquence chrétienne, qui loue

(1) Ducreux, Œuv. compl. de Fléchier; Discours sur les écrits de M. Flcchier, vol. I, p. xxviii.

(2) Préface, vol. Y, p. 30.

les grandeurs de Dieu dans les saints, et nous conduit par de glorieux exemples dans le chemin de la vérité et de la vertu. » Puis, avec une fine nuance d'ironie ou de regret, il ajoute : « On ne doit pas prendre le concours qui se fait dans nos églises, à l'occasion de l'éloge des saints, pour des assemblées de cérémonie, plutôt que de dévotion; comme si ces solennités ne se faisaient que pour le spectacle, et non pour l'exemple; comm& si tout l'honneur qu'on doit aux confesseurs et aux martyrs, consistait à jeter des fleurs sur leurs tombeaux, ou à réciter les grâces que Dieu leur a faites ». A-t-il été atteint, et un peu blessé, par les traits de La Bruyère? On le croirait : il semble vouloir se justifier, ou du moins prendre ses mesures, afin de n'être pas confondu avec ces déclamateurs, ces panégyristes et ces énumérateurs dont notre moraliste s'est moqué. En 1687, à l'époque la plus glorieuse de l'éloquence religieuse en France, l'auteur des Caractères disait : « Le discours chrétien est devenu un spectacle... On n'écoute plus sérieusement la parole sainte; c'est une sorte d'amusement entre mille autres; c'est un jeu oii il y a de l'émulation et des parieurs (1). »

Enfin, il blâme les esprits chagrins qui ne veulent voir dans ces éloges que « des discours fleuris et infructueux », et termine son aimable plaidoyer par ces paroles : « L'éloquence, qui est un don de Dieu, ne peut être mieux employée qu'à louer la fidélité de ceux qui l'ont servi. » Les saints sont des modèles que nous devons toujours avoir sous les yeux pour stimuler notre mollesse, et nous exciter à imiter leur pénitence ou leurs hautes vertus. « Les autres sermons expliquent la croyance par les mystères, convainquent la

(1) Chapitre : De la Chaire.

raison par la doctrine; les panégyriques déterminent l'esprit et entretiennent le cœur par Fexemple. La fin de l'orateur chrétien, dans ces sortes d'éloges, doit être de glorifier Dieu par les saints et de persuader la piété par leurs exemples. La pureté de leur vie ôte tous les prétextes que peuvent avoir les pécheurs; elle découvre aux hypocrites l'image d'une sincère dévotion, aux infirmes la force de la grâce de Jésus-Christ; elle inspire aux lâches le courage de suivre leurs devoirs, et fait voir à tous la possibilité de les accomplir. » C'est nous avertir qu'il puisera aux sources historiques, ne mêlera à ses éloges ni des fictions, ni des traditions imaginaires, et ne croira pas relever la grandeur de ses héros par des hyperboles outrées, des récits merveilleux, et souvent sans vraisemblance. « Il n'y a point de louange solide, qui ne soit fondée sur la vérité. Dieu ne veut pas être honoré par le mensonge, et défend qu'on rende à la face de ses autels cette espèce de faux témoignage. »

Mais notre admiration ne devra pas être stérile. Il nous proposera l'exemple des saints, a hommes comme nous, mortels et pécheurs comme no-us » ; et tirera •de ces saintes vies des leçons utiles, quelquefois même piquantes, pour l'édification ou l'instruction de ses auditeurs, a J'ai semé dans ces éloges, nous dit-il, les principes de la religion et les règles de morale chrétienne, pour ôter le dégoût d'une louange continuée, et pour donner, si je l'ose dire, quelque sel à des discours, qui sont ordinairement insipides (1). J'y ai mêlé, de temps en temps, quelques traits de censure

(1) Les Mémoires de Trévoux, traduisant la pensée de Langlet, écrivent : « Le ton dominant de l'oraison funèbre est de lui-même un peu monotone. Ce tissu perpétuel d'éloges a je ne sais quoi de soporatif, que la variété des images et des expressions ne réveille

■contre les mœurs et les coutumes du siècle, pour relever l'éclat des vertus par l'opposition des vices. J'ai condamné l'impie vivant par le juste mort; et, après avoir proposé les exemples des saints pour exciter une louable émulation, j'ai parlé contre les scandales des pécheurs pour en donner de l'horreur. »

Quant au style propre aux éloges des saints, il est facile de deviner ce que va dire le panégyriste de Turenne. Bossuet avait déclaré que, dans les siens, il laissait « aux orateurs du monde la pompe et la majesté du style panégyrique » ; Fléchier demande, au contraire, que le langage, sans cesser d'être grave, soit poli, brillant et paré de toutes les grâces de la diction. « On prodigue l'or et les pierreries pour orner et pour enrichir les châsses oiî l'on renferme leurs reliques; pourquoi n'emploierait-on pas les grâces et les ornements du discours dans le récit de leurs vertus, qui sont l'image de leur vie et les restes de leur esprit? Il faut pourtant que quelque louange que nous leur donnions, leurs œuvres les louent encore davantage; que la beauté des ornements ne cache pas la dignité de la matière, et que les fleurs de l'éloquence de la chaire soient comme celles de la sagesse, qui sont des fruits cC honneur et cC honnêteté (1). » Il est assez curieux de noter que Langlet, en 1745, ne parle pas autrement que l'évêque de Nîmes, en 1696 : ce sont les mêmes idées exprimées en termes différents. « On veut, dit-il, des pensées vives et brillantes, mais naturelles; on veut que l'art embellisse la nature, mais il ne faut pas qu'il l'étouffé; les ornements sont permis, mais il est

pas toujours. » Cette rencontre n'est certainement pas fortuite ; elle est à noter.

(1) « Flores mei fructus honoris et honestatis, » Eccli, cli. xxiv, 23. Préface, p. 31, vol. V.

défendu de les prodiguer : les Heurs doivent orner la couronne qu'on prépare, mais elles ne doivent pas la masquer; on demande que l'imagination de l'orateur soit vive et fleurie, mais sage et réglée (1). »

L'un des disciples, ou plutôt l'un des principaux imitateurs de Fléchier, l'abbé du Jarry, dans la préface de ses Panégyriques, répondait, en 1700, aux mêmes reproches, dans un style fleuri et un peu mignard, comme celui du maître. Du Jarry se plaint de ces jansénistes de V éloquence, qui blâment l'emploi de tels ornements, et « semblent vouloir diminuer Texcellence et l'utilité d'un si saint ministère ».

Il respecte la piété de quelques personnes illustres, « qui ont un goût particulier pour une manière de prêcher négligée, et qui aiment à prendre cette nourriture divine dans la simplicité de leur cœur ». Puis il ajoute, et avec assez de raison : « Sous ombre que les paroles persuasives de la sagesse humaine doivent être bannies de la prédication, on voit la plupart des chrétiens se révolter en secret contre les ornements les plus consacrés dont les orateurs se servent pour donner quelque éclat à ces hommages solennels que l'Église rend par leur bouche à la mémoire des saints. Mais ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'il se trouve des ministres mêmes de la parole, dont le zèle n'est peut-être pas aussi éclairé que je crois leurs intentions pures, qui, dans les discours publics et les entretiens particuliers, semblent insinuer des préventions si dangereuses pour l'édification des peuples, et en même temps si contraires à la fin que l'Eglise se propose dans ces cérémonies (2), »

(1) Dans les Mémoires de Trévoux, novembre 1745.

(2) Panégyriques choisis et prononcés par M. l'abbé du Jarry, 2 vol. in-12. Paris, Mariette, 1700.

Voilà une imilalioii assez exacte, avec les défauts en plus, de la manière de l'auteur des Grands-Jours et de sa prose traînante. Et ici, qu'on nous permette une observation. Dans la Jeunesse de Flécher [i), parlant de la Préface placée, en 1710, avant le poème sur le Quiétisme, nous avons écrit : « Culte préface n'est qu'un pastiche adroit et fidèle du style de Fléchier vers 1660. » Serions-nous loin de la vérité, si nous affirmions aujourd'hui que l'auteur, qui nous était alors inconnu, parait être du Jarry? Celui-ci, nous le verrons, eut des relations fréquentes avec l'évêque de Nîmes, et se déclara maintes fois son admirateur : c'est lui qui fit l'oraison funèbre du prélat; lui qui, en 1713, composa la Préface pour les sermons de morale; et c'est lui qui, en 1710, selon toutes les probabilités, aura écrit la préface du poème sur le Quiétisme.

Quoi qu'il en soit, jugée dans son ensemble, cette méthode est certainement préférable à celle de Bossuet et de Bourdaloue ; elle est plus conforme à l'idée même que nous avons du panégyrique. Mais, sans tenir compte ni de l'opinion des contemporains, ni de leurs applaudissements, ni de leur admiration, examinons si le célèbre orateur a suivi glorieusement la voie qu'il s"élait tracée; s'il a appliqué sa méthode avec cette supériorité qui ne laisse plus rien à tenter, et décourage tous ceux qui viennent après. Dans ses narrations, ses portraits, ses peintures morales, à côté de pages spirituelles, ingénieuses ou brillantes, n'a-t-il pas des parties un peu faibles, ou même fragiles? Là est la question; et là aussi, est son infériorité. Ses narrations, agréables à la vérité, n'ont rien de dramatique et d'original; ses portraits, élégants et bien touchés,

(1) Vol. II, p. 281,

n'ont pas de relief; ses observations, unes et justes, au besoin même jolies, sont peu profondes et exprimées sans grande émotion, avec une légère pointe de bonhomie malicieuse, qui prend aisément son parti des vices ou des travers de l'humanité.

Pour résumer notre opinion, et tout en estimant les mérites réels, les qualités solides de ces panégyriques, nous nous garderons de les préférer à ceux de Bossuet et de Bourdaloue. Ces derniers ont laissé une grande lacune dans leur œuvre : mais chez l'un, quelle largeur de vue! Quelle puissance d'inspiration! quel enthousiasme et quel souffle poétique! Quel dédain, quelle pitié, quelle compassion pour les fautes, les faiblesses ou les incurables illusions des hommes ! Quels modelés enfin de cette éloquence simple et forte, de cette éloquence vraiment chrétienne, que le dix-septième siècle entendit, et dont aucun écho n'a plus réveillé parmi nous les magnifiques accents ! Quelle tristesse évangélique chez l'autre! Quel oubli de soi! Quelle passion d'être utile! Quel zèle d'apùtre! Quel ton austère! Quelle vie et quelle chaleur, sous les formes un peu sèches et un peu froides de la sévère argumentation de Bourdaloue!

Fléchier n'a pas de ces qualités maîtresses qui vous enlèvent, font pardonner bien des défauts et révèlent un orateur de génie. Mais ses panégyriques sont remarquables; et, sans être au-dessus de Bossuet et de Bourdaloue, il est loin de mériter les dédains peu rétléchis de Maury, et l'appréciation plus légère encore de La Harpe, qui, tout en lui accordant le premier rang, enveloppe dans une égale réprobation les éloges de ces trois grands prédicateurs. On l'a dit avec plus de mesure, en faisant une part équitable de la critique et de la louange : « Flécbier a entrepris, avec infiniment plus d'art et de goût que ses prédécesseurs,

d'intéresser l'esprit par des résumés et des portraits historiques, d'instruire par des applications morales, de charmer, et presque d'amuser par la peinture des passions et des vices. Artiste habile et fin observateur, Fléchier n'a pas manqué son but, mais il ne s'est pas placé au rang des plus grands écrivains; ses panégyriques, très diserts, doivent être mentionnés avec honneur, mais ne décourager personne : dire avec Ducreux qu'il n'y a plus qu'à l'imiter, c'est lui accorder bien au delà de son mérite, c'est fixer au génie oratoire des bornes étroites et arbitraires (1). »

(l) A. de Tréverret : Du panégyrique des saints au dix-septième siècle, p. 157, 1 vol. in-8o. Paris, E. Thoriii, 1868. Nous n'avons pas à parler ici des panégyriques du P. de La Rue, de ceux de Fénelon et de Massillon. On en trouvera l'appréciation dans l'ouvrage de M. de Tréverret, p. 158 et suiv.

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