‹ Flechier orateur, 1672-1690Chapitre 18 sur 49 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Les sermons. — Observations générales. — l'art faite à la morale. Répétition des mêmes morceaux. Cet usage autorisé par l'exemple de Bossuet et de Bourdaloue. — Emploi de l'Ecrilure-Sainte.

Les sermons de Fléchier, ceux qu'il prononça à la cour, ou devant un auditoire moins brillant, se distinguent par de sérieuses qualités. Il ne s'élève pas très haut, mais il se soutient toujours; il garde cette beauté égale que vantait M""" de Se vigne, et il annonce les vérités de la religion, avec le même éclat, la même dignité, la même éloquence, que lorsqu'il déplore la mort de ïurenne ou raconte les solides vertus de Lamoignon.

Pour les juger sainement, il ne faut les comparer ni à ceux de Bossuet, ni à ceux de Bourdaloue, ni même à ceux de Massillon. Fléchier ne peut être l'égal de nos trois grands sermonnaires : il n'a ni la force, ni l'élévation du premier; et il ne possède ni la vigueur, ni l'inépuisable richesse des deux autres. Toutefois, étudiés en eux-mêmes, et sans songer à ces maîtres de la chaire, ces discours prouvent que l'évêque de Nîmes n'est pas inférieur à lui-même dans le sermon, où il demeure encore un modèle excellent de celte éloquence chrétienne, si négligée et si déchue aujourd'hui, et dans laquelle notre nation eut jadis la gloire de tenir le premier rang.

Un caractère général de cette prédication, c'est que,

différente de celle de Bossuet et de Bourdaloue, elle est presque exclusivement morale. En quelques mots précis et justes, M. Feugère a nettement détermine le genre des deux prédications. « La morale aura sa place dans le sermon de Bossuet, mais seulement en seconde ligne et comme la conséquence du dogme; le dogme se retrouvera dans le sermon de Bourdaloue, mais seulement comme introduction à la morale dont il est le fondement (1). » Bossuet nous prêche hardiment les grandes vérités de la religion et ne craint pas de découvrir à nos regards la profondeur des mystères ; Fléchier se borne à nous tracer, avec la règle de nos mœurs, le tableau assez triste de nos vices et de nos travers (-2). Faut-il lui reprocher cette étendue donnée à l'enseignement moral au détriment des vérités dogmatiques, de ce que M. Nisard appelle si bien a les saintes difficultés du christianisme » ? Avant d'apprendre ce que nous devons pratiquer, il faut que nous sachions ce que nous devons croire; et ce sera seulement après avoir montré la divinité de la religion, que l'orateur chrétien aura le droit de commander à nos consciences, au nom de cette même religion dont il est l'interprète. « Sans l'autorité de la doctrine, a dit M. Nisard, un sermon n'est qu'une leçon de morale sur le ton de l'homélie (3). » Il le semblerait, les discours dont nous avons à parler reposent sur une base peu solide; ils manquent de l'autorité indispensable, pour que le pré- Ci) Bourdaloue, p. 169.

(2) Le titre même indique la part faite à la morale. Fléchier ne publia pas lui-mètne ses Ser»tons. Ils furent imprimés après sa mort, par les soins de son neveu et parurent sous ce titre : 5e/"mons de morale prêches devant le roi, par M. Flécbier, 3 vol. in-12. Paris, 1713, Guillaume Cavelier, avec une préface de l'abbé du Jarry.

(3) Hist. de la littérat. franc., vol. IV, p. 2"7.Edit. in-S». Paris, Didot, 1861.

dicateur ne soit pas comme un philosophe dissertant, au milieu de ses disciples, sur les différents devoirs des hommes.

(( On veut de la morale dans les sermons, disait Bossuet, en 1682, à l'assemblée générale du clergé de France, et on a raison, pourvu qu'on entende que la morale chrétienne est fondée sur les mystères du christianisme (1). » Fléchier, il ne faut pas s'y tromper, a observé cette règle; il n'est pas de ceux qui préparèrent la décadence de l'éloquence rehgieuse au dix-huitième siècle, et les excès des orateurs de l'âge qui suivit. Ceux-ci, après c le succès si contagieux du Petit Carême, » désertèrent les grands sujets, et négligèrent « cette belle et solide instruction chrétienne » que la France avait admirée pendant un demi-siècle avec des orateurs tels que Bossuet, Mascaron et Bourdaloue. La plupart des prédicateurs venus après Massillon, remarque Maury, séduits par l'amour de la nouveauté, et emportés par le torrent, descendirent des hautes régions de la doctrine évangélique à une morale purement humaine. « C'était de la philosophie, de l'économie politique, de la morale même, surtout de la métaphysique : c'était une élocution sèche, alambiquée ou poétique à l'excès; mais ce n'était plus l'Évangile, ce n'était plus de la véritable éloquence. » A ces justes critiques, il ajoute l'expression de regrets, bien légitimes à cette époque, et, peut-être, tout aussi légitimes aujourd'hui, u On prêchait alors, je m'en souviens avec douleur, dit-il, sur les petites vertus, sur le demi-chrétien, sur le luxe, sur l'humeur, sur l'égoïsme, sur l'antipathie, sur l'amitié, sur l'amour paternel, sur la société conjugale, sur la pudeur, sur les vertus so-

(1) Sermon sur l'Unité de l'Église, vol. XI, p. 599. Édit. Lâchât.

— asociales, sur la compassion, sur les vertus domestiques, sur la dispensation des bienfaits, etc., etc., enfin sur la sainte ayriculture ; et on aurait pu suivre un carême entier des prédicateurs à la mode, sans entendre jamais parler des quatre fins de l'homme, du délai de la conversion, d'aucune homélie, d'aucun sacrement, d'aucun précepte du Décalogue, d'aucune loi de l'Église, d'aucun mystère et d'aucun péché mortel (1). »

Fléchier n'a pas séparé la morale de la doctrine. Pour lui, comme pour Bossuet et Bourdaloue, « les mystères du christianisme » sont le fondement de tout enseignement religieux ; et, en le lisant, il est facile de s'apercevoir que, chez lui, les vérités de la foi demeurent étroitement unies à la règle des mœurs. Seulement, et nous ne l'en bLàmons pas, il a cru que dans un auditoire chrétien, surtout au dix-septième siècle, il pouvait exposer la morale évangélique, en rappeler les commandements, sans établir auparavant et démontrer avec soin l'origine divine de la loi. Les esprits étaient alors soumis; la foi était vivante dans les cœurs, et Fléchier pensa avoir le droit de parler de préceptes universellement acceptés. L'impiété était à la surface de la société. S'il y avait déjà quelques libertins, ils se tenaient dans l'ombre et n'osaient se montrer au grand jour. Bossuet développe de préférence les preuves de la vérité de la religion, mais par goût et par pressentiment, plutôt que par une nécessité logique; et c'est une chose admirable que ce grand homme ait compris qu'il fallait sans tarder la défendre avec courage, parce qu'allait venir bientôt le temps où elle serait attaquée de tous les côtés à la fois.

Peut-être aussi, est-il vrai de dire que, dans le ser-

(1) Maury, Essai sur l'éloquence de la chaire, p. 82.

mon, Fléchier évita de suivre Bossuet, comme il avait déjà tenté une voie différente dans le panégyrique des saints. Ici encore, il essaya, non une route noavelle, mais une route moins fréquentée; et, averti par la mode, ou le goût des contemporains, que des peintures morales, de fines analyses du cœur humain seraient favorablement accueillies, il transporta en chaire un genre cultivé ailleurs avec succès. Comme au Luxembourg, dans les brillantes réunions de M"^ de Montpensier, comme chez La Rochefoucauld, chez M""- de la Fayette ou M'"^ de Sablé, l'orateur, toujours habile à profiter de l'heure propice, se mit à faire des portraits : du même coup, il évitait le voisinage redoutable de Bossuet, et de plus, il répondait avec un rare à-propos à un goût marqué du public.

Nous n'avons pas à indiquer pourquoi le sermon moral obtient toujours tant de vogue (1). On comprend sans peine l'attrait de ces peintures : elles flattent la malignité publique, enflamment la curiosité, et rendent les auditeurs avides de soulever un coin du voile sous lequel semble se cacher le nom de personnages connus. A travers les généralités du prédicateur, tous croyaient distinguer une allusion, un trait qui frappait droit au cœur un rival dangereux, un adversaire, ou un courtisan en crédit; et c'était plaisir de voir humilier ainsi celui dont chacun enviait la fortune, ou redoutait les intrigues. Il est piquant d'entendre Fléchier, en présence de Louis XIV, se plaindre de la mode, tout en y cédant, et gourmande? avec esprit ces chrétiens frivoles, qui viennent écouter la parole de

(1) Voir ce que dit M. ISisard sur le prédicateur moraliste dans son beau chapitre sur Bourdaloue : Hist. de la littérat. franc. ^ vol. IV, p. 290.

Dieu, par occasion, ou par coutume. « Ils considèrent le sermon comme une simple déclamalion, dont ils se lout eux-mêmes les juges, non pas comme une exhortation qu'ils doivent écouter avec respect. Leur dessein n'est pas de corriger leurs défauts, mais de remarquer ceux des autres. Ils veulent voir s'il est touchant, s'il est moral; car aujourd'hui on ne veut presque plus ouïr parler des mystères ; la doctrine paraît trop sèche : il faut des moralités qui touchent le cœur, dit-on, et qui ne font souvent qu'égayer l'esprit. On ignore sans peine la conduite de Dieu sur nous, qui est le fond de la religion, pourvu qu'on connaisse la conduite des hommes entre eux : on veut avoir le plaisir de voir un péché bien représenté, afin déjuger tantôt celui-ci, tantôt celle-là. On demande des images des mœurs et des vices du temps, oii chacun cherche les passions d'autrui, au lieu de découvrir les siennes propres; l'on se fait un plaisir d'éloigner de soi son péché, par de malignes applications qu'on fait sur celui des autres, et de tourner les remontrances de celui qui prêche en médisances secrètes, et en satires contre le prochain (1). »

Fléchier parlait ainsi en 1676 ou 1682, dans l'un des deux Avents qu'il prêcha à la 'cour. En 1687, La Bruyère, avec sa verve railleuse, exprimera d'un ton moqueur ce que le prédicateur avait dit avec gravité : « Celui qui écoute s'établit juge de celui qui prêche, pour condamner ou pour applaudir; et n'est pas plus

(1) Second sermon pour le troisième dimanche de l'Avent, vol. VI, p. 109. 11 se trouve placé dans l'Avent de 1682, que nous possédons en entier : Œuv. compl. de Fléchier, vol. VI. Mais nous savons, par la Liste des Prédicateurs, que Fléchier, en 1676, prêcha l'Avent, en présence de Louis XIV. Ce second sennon doit être un reste de cet Avent que nous n'avons pas.

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converti par le discours qu'il favorise, que par celui auquel il est contraire. L'orateur plaît aux uns, déplaît aux autres, et convient avec tous en une chose : que comme il ne cherche point à les rendre meilleurs, ils ne pensent pas aussi à le devenir (1). »

Et plus tard, dans son carême de 1701, Massillon fera entendre à Louis XIV les mêmes doléances. « Parmi tous ceux qui nous écoutent, il en est peu aujourd'hui qui ne s'érigent en juges et en censeurs de la parole sainte. On ne vient ici que pour décider du mérite de ceux qui l'annoncent, pour faire des parallèles insensés, pour prononcer sur la différence des jours et des instructions : on se fait honneur d'être difflcile : on passe sans attention sur les vérités les plus étonnantes, et qui seraient d'un plus grand usage pour soi; et tout le fruit qu'on retire d'un discours chrétien, se borne à en avoir mieux remarqué les défauts que tout autre (2). »

Une dernière raison explique la préférence de notre orateur : grand artiste de style avant tout, il a choisi les sujets qu'il pouvait embellir des richesses de son beau langage. Pour l'exposition du dogme, il faut une rare vigueur d'esprit, une science profonde de la religion, capable d'éclaircir les doutes ou de résoudre les difficultés des incrédules du temps; il faut une logique forte et serrée, si ferme qu'aucun sophisme ne puisse l'ébranler, si pressante qu'elle finisse par réduire au silence ceux qu'on ne peut ni convaincre, ni persuader; enfin, un langage si précis et si clair, que la foule des auditeurs comprenne ces hautes questions, et attribue

(1) Chapitre : De la chaire.

(2) Sermon sur la parole de Dieu, pour le premier dimanche de Carême. Œuv. compl. Vol. I, p. 168, édit. Didot, in-40.

à sa pénétration ou à son savoir ce qui vient de la lucidité de l'orateur. Ce n'était pas par une vaste connaissance de la religion, ni par son habileté h manier l'arme du raisonnement que se distinguait Fléchier; et, s'il n'aborda pas les grandes vérités qui sont la base du christianisme, peut-être la force lui manquait-elle, comme à Massillon, a pour les âpres méditations où Bourdaloue et surtout Bossuet avaient trouvé leur logique (1) ».

La morale, au contraire, se prête davantage aux ornements littéraires. L'orateur peut prendre tous les tons : spirituel et railleur quand il attaque nos travers, il peut s'élever jusqu'à une éloquence pleine de noblesse et de grandeur, en décrivant le ravage des passions. Dans la peinture des orages du cœur, s'il est tour à tour brillant, animé, pathétique ; si son style a de l'éclat, de la chaleur ou de la gravité, cette variété ne représente que d'une manière plus fidèle cet homme ondoyant, dont l'humeur est inconstante, la mobilité perpétuelle, et dont il faut montrer la véritable image à des auditeurs toujours disposés à se faire illusion. Fléchier comprit tous les avantages d'une étude si féconde, et il céda sans regret au penchant qui l'attirait vers la morale, persuadé que de tels sujets conviendraient mieux à la nature de son talent.

Ces sermons, comme ceux de Bossuet et de Bourdaloue, sont remplis de redites dont il ne faut pas s'étonner. D'une part, l'obligation de prêcher fréquemment, et sur les mêmes sujets (2); de l'autre, les nécessités de la prédication chrétienne qui sont générales,

(1) M. Nisard, Hist. de la litlérat. franc., vol. IV, p. 30i.

(2) Bourdaloue a composé cinq sermons sur le jugement dernier. Voy. A. Feugère, Bourdaloue, p. 69.

€t s'imposent partout en même temps, à l'avent, au carême, ou aux principales fêtes de l'année, expliquent la liberté laissée aux prédicateurs. A cette époque, comme aujourd'hui, on se disputait, en quelque sorte, les orateurs célèbres; et ceux-ci avaient d'autant moins le loisir de travailler, de refaire des sujets déjà traités, qu'on avait plus souvent recours à leur ministère.

Au reste, quel inconvénient cet usage pouvait-il avoir, je ne dis pas pour nous, mais pour les contemporains? Il n'en est pas du sermon, comme des oraisons funèbres prononcées devant un auditoire qui variait fort peu. On accourait de tous côtés à ces réunions : courtisans, magistrats, hommes d'Église, hommes d'épée, femmes mondaines ou faisant profession d'une plus grande piété, se rencontraient à ces pompeuses solennités; mais au fond, l'auditoire restait le même, que la triste cérémonie eût lieu au Val-de-Gràce, à Notre- Dame ou à Saint-Denis. C'est pour cela, avons-nous dit plus haut, que les redites sont rares dans ces sortes de discours (1). Fléchier a suivi la même méthode pour ses Panégyriques, qui, par leur genre, se rattachent aux éloges des personnes illustres. Dans ces sermons d'éclat, comme il les appelle, nous ne croyons pas avoir rencontré une seule répétition. La bberté accordée au sermon semble avoir été refusée à l'oraison funèbre et au panégyrique, dont les règles étaient plus sévères.

Le sermon, au contraire, s'adresse aux habitants d'une paroisse déterminée, à ceux qui fréquentent la même église et n'ont guère l'habitude de s'en éloigner, aux riches comme aux pauvres, aux grands comme aux petits; et un prédicateur n'a qu'à changer de place, pour ne plus avoir les mêmes auditeurs : absolument.

(1) Voy. p. 67.

comme aujourd'hui encore, tel sermon, prêché à la Madeleine, est répété peu de temps après, et au besoin le même jour, à Saint-Sulpice ou à Saint-Thomas d'Aquin.

Cet usage était universellement reçu. « Il n'est peutêtre pas de discours, dans la collection des sermons de Bossuet, nous dit l'abbé Vaillant, qui ne renferme un ou deux, et quelquefois un plus grand nombre de passages, que l'orateur a reproduits dans d'autres compositions. Il serait facile d'en compter jusqu'à deux cents (l). » Ainsi, en 1662, Bossuet répète devant le roi une partie de sermon déjà prêché en 1661, aux carmélites de la rue Saint-Jacques, et antérieurement, à Metz, entre 1652 et 1636. Ailleurs, le même morceau se retrouve jusqu'à cinq fois, et nous montre la liberté que Bossuet prenait à cet égard. Seulement, et cela est à noter, il modifie sans cesse son ancienne rédaction : il efface, ajoute, remplace une expression familière par une autre plus noble, ce qui permet de suivre les progrès de ce grand esprit avec les années. Fléchier, au contraire, corrige rarement; on dirait que, content de son premier essai, il n'a songé ni aie retoucher, ni à le rendre meilleur.

Et non seulement il était permis de reprendre certains fragments et de les faire passer dans une antre composition, l'usage permettait de débiter en entier le même discours. A la prière d'Anne d'Autriche, Bossuet prêcha en 1661 le panégyrique de saint Joseph, déjà prêché en 1659; et en 1666, il répéta à Saint- Germain-en-Laye, devant Louis XIV, un sermon pro-

(J) Études sur les sermons de Bossuet, par l'abbé Vaillant, p. 38. 1 vol. in-80. Paris, Pion, 1861. — Voy. ces passages indiqués par l'abbé Vaillant, p. 192.

nonce au Louvre en 1663 (1). Bourdaloue récitait plusieurs fois les mêmes discours, et cela au milieu d'un auditoire toujours considérable. Il y avait surtout tel ou tel sujet que le public ne se lassait jamais d'entendre, d'admirer et d'applaudir, comme il ne se lassait pas d'aller revoir le Cid, Cinna ou Britannicus.

M"^ de Sévigné aimait beaucoup l'illustre jésuite; elle aimait cette éloquence a d'une force à faire trembler les courtisans (2) ». Dans ses lettres, remplies des témoignages de son admiration pour « le prédicateur évangélique qui annonçait si hautement et si généreusement les vérités chrétiennes », elle ne se plaint pas de ces étonnantes redites. « Le Bourdaloue, écrit-elle à sa fille, prêcha comme un ange du ciel, l'année passée, et celle-ci encore, car c'est le môme sermon (3). » Après cela, il n'est guère surprenant que Fléchier se soit fait quelques emprunts, puisque, de son temps, on n'avait nul scrupule de répéter un sermon tout entier (4).

(1) Voy. M. Vaillant, p. 111. C'est le second sermon pour la fête de la Purification, inséré dans les Œuv. compl. de Bossuet, vol. XI, p. 26!i, édit. Lacliat.

(2) Lettre du 5 fév. 1674, édit. Hachette, vol. III, p. 401. Le sermon dont il est question fut prôclié à Saint-Germain, en présence de Louis XIV, le 2 février 1674. Dans les œuvres de Bourdaloue, il est intitulé : Premier sermon sur la Purification de la Merge, vol. II, p. 407, édit. Didot, 111-4".

(3) Lettre du 1er mai 1680, vol. VI, p. 369. Edit. Hachette.

(4) Voici quelques passages reproduits par Fléchier; vol. V, p. 38. Sermon pour le jour de la Toussaint, devant le roi, à Fontainebleau, 1682 : « Elle (l'Eglise) se réjouit de voir qu'on honore Dieu dans ses saints... » Même morceau, vol. VI, p. 17. Sermon pour le jour de la Toussaint, devant le roi, à Versailles, en 1682. Il y a là évidemment une erreur de Ducreux. Fléchier ne peut pas avoir prêché en 1682, le jour de la Toussaint, à Fontainebleau et à Versailles. Ce dernier sermon doit faire partie de l'Avent de 1676, dont il ne nous reste presque rien, nous l'avons déjà dit. — Un morceau sur la médisance répété quatre fois; vol. VI, p. 44, sermon pour Ir premier ditminche de l'Avent, devant le roi, en 1682 : « -V

Les citations de l'Écriture et des Pères, plus fréquentes et plus développées, donnent aux sermons une autorité et une gravité qui manquent trop souvent aux oraisons funèbres. Isaïe inspire à Fléchier un morceau d'une grande énergie. Ce n'est pas le commentaire éloquent de Bossuet; mais enfin, on ne peut le nier, voici un usage de l'Écriture auquel nous étions trop peu habitués : « L'expérience même du monde n'apprend-elle pas que la lâcheté est inséparable de l'ambition? Quelle complaisance n'a-t-on pas pour ceux qui peuvent servir, ou qui peuvent nuire? Quels égards pour ceux qu'on veut engager dans les mêmes intérêts? Que ne souffre-t-on pas de ceux de qui l'on dépend? Et, quelque grand qu'on soit, combien devient-on petit devant une grandeur supérieure! Le Saint-Esprit nous fait un admirable portrait de cet état, lorsque, par la bouche d'un de ses prophètes, il ordonne aux ministres de sa parole de s'adresser à une espèce de gens fiers et redoutables, qui néanmoins attendent toujours, et qui se laissent fouler aux pieds : Ite, angeli veloces, ad populum terribilem, ad gentem exspectantem et conculcatam (1). Allez, et voyez ces ambitieux, terribles à ceux à qui ils

quoi aboutissent tous les entretiens d'aujourd'hui, sinon à s'amuser aux dt5pens d'autrui, et à se jouer de la réputation des autres?... » Vol. VI, p. 17], sermon pour le premier vendredi de Carême^

prononcé aux Nouvelles catholiques, en 1682 Vol. VI, p. 230.

Sermon sur la médisance, san^ date... Vol. VI, p. 258, sermon sur l'envie, sans date. — Vol. VI, p. 66. Sermon pour le second dimanche de l'Avent, devant le roi, en 1682; sur les persécutions que le monde fait souffrir à ceux qui commencent à se convertir : « Qu'un homme, après de longues réflexions sur sa vie passée... » -Même morceau, vol. VI, p. 157 : Sermjn pour le jour des Rois^ au séminaire des Missions étrangères. — Vol. VI, p. 71. Sermoa pour le second dimanche de l'Avent, en 1682, sur le respect humain : « Lorsque au temps des Dioclétien et des Néron... » Même morceau, vol. VI, p. 158; Sermon pour le jour des Rois. (1) Isaïe, XVIII, 2.

commandent, rampants devant ceux de qui ils espèrent; maîtres impérieux des uns et vils esclaves des autres; flattés et flatteurs à leur tour; recevant Tencens d'ime main, pour le rendre de l'autre à leurs idoles ; voyezles, dis-je, s'abaisser aux ministères les plus méprisables; sacrifier tout l'honneur qu'ils ont, pour en acquérir un qu'ils n'ont pas; après avoir passe leurs caprices, aller essuyer eux-mêmes celui des autres; semblables à ces flots qui, après avoir troublé la mer et causé de tristes naufrages, viennent s'abaisser et se briser au pied des rochers [\). »

Observations profondes et d'une vérité éternelle! Que de gens, par le monde, « terribles à ceux à qui ils commandent, et rampants devant ceux de qui ils espèrent! » Cette page hardie fait le plus grand honneur à Fléchier; mais elle honore aussi ces courtisans qui ont pu entendre, sans murmurer, ces foudroyantes allusions, ces justes et fermes invectives. Nous voyons ici ce qu'était jadis un auditoire sous Louis XIV, et présidé par Louis XIV. Ces grands seigneurs, au moins, comprenaient la liberté de l'orateur sacré ; ils soutenaient le feu de l'éloquence de Bossuet ou de Bourdaloue, sans sourciller, et aussi bravement que le feu de l'ennemi. Aujourd'hui, on ne peut parler en général de la cupidité, de l'ambition, de la vanité ou de l'orgueil, devant le plus obscur des notaires et la plus petite des bourgeoises, que chacun ne se récrie aussitôt, ne se croie personnellement désigné, ne se plaigne de la témérité

(1) Sermon sur l'ambition, pour le ///« dim. de l'Avcnl, en 1682, devant le roi. Vol. VI, p. 85. — Nous rappellerons ici le sermon de Bossuet sur l'Ambition (1662), « classique entre tous les sermons de Bossuet, l'un des plus justement admirés et l'un des plus célèbres ». {Sermons choisis de Bossuet, par F. Brunetière. Paris, Didot. 1882; p. 172 et si;iv.)

et des imprudences de l'orateur, qui, dans ses paroles, oublie le respect dû aux personnes que leur rang, leur situation, ou leur fortune, placent au-dessus du vulgaire. Voilà où nous en sommes ! Et si les prédicateurs ne savent pas résister à ces fausses délicatesses, s'ils ne dédaignent pas des susceptibilités ridicules, c'en est fait de l'indépendance et de la dignité du ministère évangélique.

Ailleurs, Fléchier rappelle le miracle qui renversa saint Paul sur le chemin de Damas, et fit du plus ardent des persécuteurs le plus infatigable des apôtres. Puis, s'adressant tout à coup à ses auditeurs, il les presse de ses interrogations, les apostrophe, les réprimande, et leur reproche de ne pas écouter les avertissements d'en haut : « Combien de fois, sur le chemin de Damas, je veux dire sur la route du monde et de vos passions, un rayon de la vérité, perçant jusqu'au fond de vos consciences, vous a-t-il découvert l'iniquité de vos plaisirs, la vanité de votre ambition, l'injustice de vos vengeances! Vous avez éteint cette lumière. Combien de fois la main de Dieu s'appesantissant sur vous, vous a-t-elle fait sentir le poids de vos péchés, par la ruine de vos fortunes, par la perte de vos amis et de vos proches, et par les afflictions de la vie ! Vous en avez été abattus, mais vous n'en avez pas été convertis. Combien de fois, lorsque vous alliez troubler le repos de vos frères, une voix intérieure vous a-t-elle dit : Pourquoi me pei'sécutes-tu? Combien de fois Jésus- Christ, venant comme à la rencontre de chacun de vous, vous a-t-il dit, comme à Saul : Pourquoi tant de profusion ou tant d'épargne, pendant que mes pauvres meurent de faim? Fermeras-tu toujours tes entrailles à la pitié? Je les avais mis à ma place pour recevoir tes bienfaits ; et tu les laisses sans secours : Pourquoi

me persécufes-tu? Pourquoi fais-tu craindre le monde à cet liomme que je veux attirer à moi, en traitant sa conversion d'inconstance ou d'hypocrisie? Pourquoi tentes-tu, par tes conseils pernicieux, ou par tes railleries piquantes, une faible et timide vertu, et pourquoi viens-tu m'étouiïer dans un cœur où je commence d'être formé? Pourquoi me persécutes-tu? Pourquoi parles-tu si indiscrètement des prêtres qui servent à mes autels? Oii est l'honneur que tu dois à mon sacerdoce? Qui est-ce qui t'a établi juge et censeur de mon Église? Ne sais-tu pas que c'est s'en prendre à la prunelle de mes yeux, que de déshonorer mes ministres? Pourquoi me persécutes-tu? Vous avez entendu ces voix, et vous n'en avez été ni plus fidèles, ni plus charitables (1). » Quel dommage que de tels développements ne soient pas plus fréquents ! Car c'est bien là cette éloquence apostolique qui, « armée d'un mot de l'Écriture, foudroie successivement tous les vices, et ne permet à personne d'échapper aux terreurs salutaires (2) ». Dans un autre passage, le prédicateur compare la rude discipline des premiers siècles de l'Église avec les adoucissements apportés aux anciennes lois; et, appuyé sur l'autorité de saint Cyprien, il montre quelles garanties offrent les conversions de la dernière heure. « L'Église a toujours fait si peu de cas de

(1) Sermon pour le jour de la Conversion de saint Paul, prêché à Paris, à l'église Saint-Paul, le 25 janvier 16<2. Œuv. compl., vol. V, p. 10^. — Ducreux donne la date du 25 février; mais ne faut-il pas lire de préférence le 25 janvier, jour où l'Eglise célèbre la conversion de saint Paul?

(2) M. deTréverret, Du panégyrique des saints au dix-septième siècle^ p. H6. — Voy. aussi un beau développement sur la conversion de sainte Madeleine ; « Jésus-Christ ne dit-il pas à cliacun de nous, comme au pharisien : Voyez-vous cette femmr?,..n {Pancg. de la Magdeleine, Œuv. compl.^ vol. V, p. 129.)

ces conversions différées jusqu'à la fin de la vie, que, dans les premiers siècles, elle les a rejetées, ou comme fausses, ou tout du moins comme suspectes. Saint Cyprien déclare indignes de la paix et de la communion des fidèles, ceux qui ne la demandent qu'à l'extrémité d'une maladie. Ont-ils donné, dit-il, des marques visibles de leur pénitence? Ont-ils expié leurs péchés par un ressentiment véritable? Qui sait si c'est la mort qui les effraye, ou la grâce qui les attire? Si c'est une compassion naturelle qu'ils ont d'eux-mêmes, ou une componction solide et une douleur sincère de leurs fautes? Quoi qu'il en soit, on peut juger que c'est la crainte du péril qui les étonne, et non pas la charité de Jésus- Christ qui les presse ; et ils ne méritent pas les consolations qu'on donne aux mourants, puisqu'ils ont vécu comme s'ils ne devaient jamais mourir : Nec dignus est in morte accipere solatium, qui se non cogitavit esse moriturum. L'Église a, depuis, usé d'une conduite plus indulgente, mais elle n'a pas perdu cette inquiétude qu'elle avait dans les premiers temps; elle ne refuse pas la réconciliation aux pécheurs mourants, mais elle craint qu'elle ne soit vaine ; elle ne leur ôte pas l'espérance du pardon, mais elle n'oserait leur donner aucune assurance du salut ; elle fait ce qu'elle peut, mais elle laisse à la miséricorde de Dieu d'en ordonner comme il lui plaît (1). »

(1) Sermon pour le /]'•-' dim. de l'Avent, 1682, sur la Pénitence^ vol. VI, p. 122.

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