CHAPITRE XV
La morale. — Avents de 1676 et de 1682 prècliés à la cour. — Erreur commise sur ces deux avents. — Fléchier n'a pas emprunté à Bourdaloue le caractère moral de sa prédication. — Pénétration de l'orateur. — Son expérience du monde. — Utilité de la confession pour la connaissance du cœur. — Attaques contre les vices des grands.
Ce qui donne du prix à ces discours, panég^Tiques ou sermons, c'est un grand fonds d'observations morales, exploité avec beaucoup d'art, de flnesse et de force, même après Bossuet, et à l'heure des succès les plus éclatants de Bourdaloue. En 1676, le futur évêque de Nîmes prêcha l'Avent à la cour, oîi Bourdaloue avait prêché le Carême. En 1682, eut lieu la même rencontre : le Carême fut prêché par Bourdaloue , et l'Avent par Fléchier. M. l'abbé Hiirel, le premier, a signalé cet Avent de 1676. Je lis dans la Liste des Prédicateurs, à l'année 1676, l'annonce suivante : « Au château royal du Louvre, devant Leurs Majestés, Monsieur Tabbé Fléchier. » La même Liste annonce ainsi l'Avent de l'année 1682 à la cour : a Au château royal du Louvre, devant Leurs Majestés, Monsieur l'abbé Fléchier, aumônier de Madame la Dauphine. » En 1682, cette station ne fut pas prêchée au Louvre; mais, commencée à Fontainebleau, elle s'acheva à Versailles (I).
(1) Vo}'. M. Hurel, les Orateurs sacrés, Introd., p. xxvii et xx\i. — La Liste des Prédicateurs s'étend de 1646 à 1788, et non, comme
A l'occasion des deux avents de 1676 et de 1682, nous allons faire un peu comme ces écrivains ingrats que raille La Bruyère. (( On se nourrit, dit-il, des anciens et des habiles modernes; on les presse, on en tire le plus que l'on peut, on en renfle ses ouvrages; et quand enfin l'on est auteur, et que l'on croit marcher tout seul, on s'élève contre eux, on les maltraite, semblable à ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice (1). » Que M. Hurel, dont nous avons invoqué souvent, et dont nous invoquerons encore plus d'une fois le témoignage, nous permette de relever ici quelques erreurs de son ouvrage : Les orateurs sacrés à la cour de Louis XIV, vrai chef-d'œuvre de savoir, de patience et de courage. L'auteur cite le passage de la Gazette de France du 5 décembre 1676 : « L'abbé Fléchier prêche l'avent devant Leurs Majestés avec une extrême édification de tous ceux qui l'écoutent. » Puis, il ajoute : u Nous ne possédons aucun des sermons de cette station (2). » C'est une erreur; nous avons celui du jour de la Toussaint, avec ce texte : Beati qui esuriunt et sltiuntjustltiam. Les Œuvres complètes de l'évêque de Nîmes, édition Ducreux, 1782, renferment deux sermows pour le jour de la Toussaint, prêches tous deux devant le roi, l'un à Versailles, l'autre à Fontainebleau, el tous deux en 1682 : ce qui est impossible (3). C'est le sermon de Fontainebleau, qui est de 1682. La date est certaine. Elle nous est fournie par l'auteur lui-même, dans le recueil qu'il
dit M. Hurel, de 1640 à 1715; introd., p. xi. — Bibl. nat. LK 7, 6743. Quelques années manquent malheureusement à ce Recueil.
(1) Chapitre : des Ouvrages de l'esprit.
(2) Les Orateurs sacrés, vol. II, p. 98.
(3) Voy. vol. V, p. 38, et vol. VI, p. 15. — Voir la note, p. 241.
publia en 1C96 : Panégyriques et autres sermons (1). Le volume commence par le sermon de la Toussaint, avec ce titre : Prêché devatit le roi, dans sa chapelle de Fontainebleau, Vannée 1682. Cette édition fait autorité. Dès lors, le sermon que Ducreux nous donne (2) comme prononcé le jour de la Toussaint, devant le roi, dans la chapelle de Versailles en 1682, est évidemment d'une autre époque. Or, Fléchier n'a prêché que deux avents à la cour; il faut donc lire ici : 1676, au lieu de 1682.
11 nous reste aussi un autre discours de cet avent de 1676. Je trouve, dans les mômes Œuvres complètes (3), un Second sermon pour le troisième dimanche de l'avent. Il est sans date, sans indication d'année, et placé de suite après le Sermon pour le troisième dimanche de lavent. Quel est ce second sermon, ainsi mêlé à ceux que Fléchier prêcha à la cour en 1682? Pour nous, il nous semble qu'il n'y a aucun doute : ce second sermon est un débris de l'avent de 1676.
M. Hurel commet une erreur plus grave, quand il donne à entendre que nous avons seulement deux sermons de l'avent de 1682. Après quelques mots sur le discours prononcé devant le roi en 1676, le jour de la Cène (4), l'auteur ajoute : « VoiLà quels enseignements inaugurèrent la prédication de Fléchier à la cour. On peut croire que son premier avent, dans cette chaire, n'y dérogea point. On les retrouve en tout cas, avec des variantes nécessaires mais du même ton, dans un sermon du jour de la Pentecôte 1681, prêché dans la
(1) 169(). Paris, Jean Anisson, directeur de l'imprimerie royale. Nous avons cette édition sous les yeux : un bel in-quarto, orné d'un magnifique portrait de Fléchier.
(2) Œuv. compl. de Fléchier, vol. VI, p. 15.
(3) Vol. VI, p. 98.
(4) Voy. plus loin, certains détails sur ce sermon.
chapelle de Versailles (1)... On les retrouve également dans les deux sermons qui nous restent de ce second avent qu'il prêcha en 1682 tant à Fontainebleau qu'à Versailles. L'un de ces sermons est pour le jour de la Toussaint, sur ce texte : Sancti estote quia ego sanctus sum... Le second sermon, pour la fête de la Conception (2). » Nous ne savons ce qui a pu induire ainsi M. Hurel en erreur. Mais cet avent de 1682 nous a été conservé en entier : les sept discours, dont se compose cette station, depuis le jour de la Toussaint jusqu'à la fête de Noël, se trouvent dans le cinquième et le sixième volume des œuvres complètes de l'évêque de Nîmes (3).
Dans tous ces discours, quels qulls soient, sermons suivis ou détachés, prononcés pour une station ou une fête particulière, Fléchier n'a pas la vigueur et la variété presque infinie de Bourdaloue; et si, par impossible, nous n'avions plus ni Retz, ni La Bruyère, ni M""" de Sévigné, ni Saint-Simon, les sermons du prélat ne suffiraient certainement pas à eux seuls, comme on l'a dit de ceux du célèbre jésuite, pour reconstituer le grand siècle, avec ses misères, ses faiblesses, ses passions, ses vices et ses vertus (4). Mais s'il n'a pas fouillé aussi hardiment, et d'une main un peu rude, ce vieux fonds de corruption de la nature humaine; s'il n'a pas parcouru en tous sens le vaste champ ouvert devant lui, il n'en a pas moins défriché certaines parties avec adresse et dextérité.
Entré de bonne heure à la cour, en 1668, à l'époque la plus éblouissante du règne de Louis XIV ; lecteur du
(1) Œuv. compl. de Fléchier, vol. VII, p. il.
(2) Les Orateurs sacrés, vol. II, p. 101.
(3) Edit. Ducreux. Nîmes, 1782; 10 vol. in-8o.
(4) Feugère, Bourdaloue, p. 375.
Dauphin, tandis que Bossuet en était précepteur; devenu plus tard, en compagnie de M. de Condom, aumônier ordinaire de la Dauphine, il eut cette place de coin dont parle Sainte-Beuve, et l'occupa « dans une première loge, au grand spectacle de la vie humaine et de la haute comédie de son temps (i) ». En février 1681, à l'époque du mariage du Dauphin (2), Bossuet devint premier aumônier de la Dauphine, et Fléchier aumônier ordinaire. Celui-ci nous fournit lui-même la date précise de sa nomination. Le 23 février 1681, il écrit à un ami : a Je crois. Monsieur, que ce sont les vœux que vous avez faits pour ma fortune, qui ont déterminé le Roi à me donner depuis deux jours la charge d'aumônier ordinaire de M'"® la Dauphine. C'est une charge très honorable, de très grand prix, qui m'attache à la cour, et qui ne m'éloigne d'aucune autre dignité de notre profession (3). »
M. Hurel commet ici une légère confusion. « Le roi, nous dit-il, avait donné à Fléchier la charge d'aumônier ordinaire de la Dauphine, qu'il partagea avec l'abbé Des Alleurs (4). » Nous avons quelque peine à admettre ce partage. L'abbé Des Alleurs, croyonsnous, était seulement aumônier de quartier. Dans ses lettres à IVr'^ Des Houliôres, Vaumonier ordinaire écrit souvent qu'il attend, pour aller à Paris, qu'un aumônier de quartier vienne le relever de ses fonctions. Et
(1) Sainte-Beuve, Nouveaux lundis; vol. I, p. 123.
(2) Le mariage du Dauphin avec Victoire de Bavière avait eu lieu le 7 mars 1680.
(3) Lettre à M. de Benoît, Œur. compl. de Fléchier, vol. X, p. 26. — a Nommé évoque de Lavaur, il obtint du roi, par exception, de vendre sa charge d"aumônier de .M™e la Dauphine, que l'abbé de la Luzerne acquit au prix de 20,000 écus. » (M. Hurel, les Orateurs sacrés, vol. JI, p. 87.)
(û) Les Orateurs sacrés, introd. p. xxix.
— -Iril —
une assez mauvaise langue du temps, qui a semé ses Mémoires de toutes sortes d'iudiscrélions et de propos médisants, nous apprend, parmi beaucoup d'autres détails, que Des Alleurs était aumônier de quartier. (( C'était un nommé Dubourg, fils d'un élu de Pont- Audemer, petite ville de Normandie (1). Pour se décorer d'un nom qui eût un air de condition, il se faisait appeler Des Alleurs... Il était bien fait, son geste était sage et réglé, sa voix claire et argentine faisait plaisir à entendre; il disait de fort bonnes choses, il les disait d'un air touchant : il ne prêcha que de petits avents, de petits carêmes (2) et quelques sermons détachés; mais il était si fort goûté, que bientôt il fut regardé comme un homme des plus éloquents et des mieux disants de son temps. Un si heureux succès l'ayant annoncé à la cour, il y fut applaudi. Devenu dans la suite aumônier de quartier de M'"*^ la Dauphine, il en demeura là; et après avoir obtenu une abbaye pour subsister, il s'en retourna dans son pays, et y ensevelit ses talents et sa renommée dans une molle oisiveté (3 . x Fléchier fait mention de lui, en passant, dans une de ses lettres à M"^ Des Houlières. « Le roi, écrit-il, a dispensé M. l'abbé Des Alleurs de prêcher aujourd'hui, fi'est une grâce que les personnes de notre profession
[1) Les élus, magistrats qui jugeaient en première instance les procès relatifs îi l'assiette des impôts. (Cliéruel, Dictionnaire historique des instUutions de lu France.)
(2j Les Petits Ca>-<;>7tes, réduits à de simples dominicales, par opposition aux Carêmes complets, qui comprenaient plusieurs prédications par semaine. Xous en trouvons deux célèbres modèles dans Massillon : le Petit Carême, en 1718, et le Grand Carême ; <:arème de 1701 et de 1701 à la cour. (Voy. M. Blampignon, Massillon, p. 180. Paris, Palmé.)
[.. (3) Mémoires de l'abbé Legendre, p. 10. — L'abbaye obtenue, nous dit M. Hurel, fut celle de La Réau, dans le diocèse de Poitiers. Les Orateurs sacrés, vol. II, p. 77.)
obtiennent ici très facilement. » Cette lettre est de 1680. M. Hurel nous apprend que celte année-là, l'abbé Des Alleu vs prêchait l'avent à Saint-Germain (1).
Fléchier, qui était né observateur; qui, dès 4065, tout jeune encore, dans un livre frivole révélait déjà les solides qualités d'un moraliste, vit bien des choses de sa pince de coin; il les vit de près, et n'eut besoin du secours de personne pour l'aider dans ses investigalions, pour lui faire reconnaître les gens sous les masques divers qui passaient et repassaient sans cesse sous ses yeux. A l'exemple de Bourdaloue, il peint les mœurs en général, et celles de son temps en particulier ; il dénonce les misères de la cour, la bassesse des grands, les désordres ou les scandales du clergé, mais il garde son originalité propre, ne procède que de luimême, et n'est pas, comme nous pourrions le croire, le disciple d'un tel maître. Il ne fut pas de ces écoliers ou de ces singfs de Buwda/oup, dont se moque Boileau, qui remplissaient leurs sermons de portraits, dans l'espérance de dérober à l'éloquent orateur le secret de sa vogue :
Nouveau prédicateur aujourd'hui, je l'avoue,
Écolier, ou plutôt singe de Bourdaloue,
Je me plais à remplir mes sermous de portraits (2).
Qu'il ait été au nombre des auditeurs de ce dernier, ce^n'est pas douteux : il assista certainement à ses débuis à la cour, pendant le carême de 1672 et de 1674. Mais, dès l676, il était célèbre lui-même. Depuis trois ans, membre de l'Académie française, auteur de
0) Lps Orateurs sacres, vol. II, p. 77. - Correspondance de Fléchier avec .V"» Des Iloulicres et sa fille, p. 317. 1 vol. Jn-go. Pa^i^, Didier.
(2) Satire X, Des femmes.
plusieurs panégyriques, il avait déjà prononcé l'uTie de ses plus bulles oraisons lunèbres, celle de Turenne; cette même année 1676, il devenait l'émule de Bourdaloue, et prêchait lavent à Saint-Germain (1), où l'austère jésuite avait prêché son troisième carême, quelques mois auparavant. Non, les dates ne permettent pas de croire que Bourdaloue ail exercé une influence réelle sur notre orateur, sur la direction de son esprit ou le genre de sa prédication. Celui-ci, moraliste par goût et par devoir, a suivi sa voie, comme Bourdaloue a suivi la sienne; et, s'il a moins enfoncé dans l'étude du cœur humain, il a montré, dans cette analyse délicate et difficile, des qualités qui ne sont pas à mépriser.- Pourquoi, d'ailleurs, chercher bien loin des raisons quisont tout près? Ces peintures morales, cette étude de-^ l'homme, cette poursuite obstinée des motifs secrets de nos actions, répondaient entièrement à l'esprit du temps, au goût du siècle de Descartes et de Pascal; elles plaisaient surtout à cette cour frivole, oisive, dissipée et corrompue, à ce royal auditoire évangélisé par des hommes tels que Bossuet, Mascaron, Bourdaloue, Fléchier et Massillon, où, parmi les rangs pressés de la plus brillante noblesse de France, on put distinguer, à certains jours, les plus grands peintres du cœur humain : Molière et Racine, Boileau et La Bruyère, La Rochefoucauld et Saint-Simon (2).
(1» La Liste des Prédicateurs dit : au Louvre. Mais la feuille d'annonres ne pouvait guère indiquer à l'avance, et avec sù.-eté, dans quelle résidence royale auraient lieu les prédications. Ajoutons qu'on trouvera des dérails iniéressants sur les chapelles royales où se donna la prédication sous Louis XIV : Les Orateurs sacrés, vol. II, p. 261.Ct-s chiipelles étaient au nombre de sept : Cliap-lle du Palais-Rojal, d;i Louvre, cliapelie neuve du Louvre, de Saint-Germain-en- Laye, des Tuileries, de Versailles et de Fontainebleau.
(2) Voy. A. FeuglTe, Bo o'daloue, p. 32i et suiv. — L'abbé Hurel,
Voilà pourquoi, ;iu dix-septième siècle, la prédication à la cour, ou dans les églises fréquentées par la haute société, fui plus morale que dogmatique : l'auditoire imposa ses préférences, et il fallut les subir, sous peine de déplaire. M'"^ de Sévigné n'était pas la seule qui prît un malin plaisir à voir Bourdaloue dépeindre les gens. « Nous entendîmes, après dîner, écrit-elle à sa fille, le sermon du Bourdaloue, qui frappe toujours comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant contre l'adultère à tort et à travers : sauve qui peut! il va toujours son chemin (Ij. » Cette année-là, nous apprend la Gazette., Bourdaloue prêchait le carême à Saint-Germain, devant Leurs Majestés. Le sermon qu'entendit M""' de Sévigné, le 27 mars, pourrait être celui qui fut prêché en présence de la reine : Sur la parfaite observation de la loi, et le mercredi de la troisième semaine de carême qui, en 1680, tombait en effet le 27 mars. Vers la fin de la première partie, se trouve un passage, où l'allusion est transparente et facile à saisir : « 11 vous plaît d'entretenir encore quelque commerce avec celte personne, de lui écrire, de la voir, de converser avec elle, et vous êtes sûr de vous-même, comme si tout cela était innocent; voilà la vanité : mais ce reste de commerce rallumera bientôt le feu que la grâce de la pénitence avait éteint, et fera revivre toute la passion; voilà l'iniquité (2). »
Lorsque M""" de la Vallière lit ses vœux aux Carmélites, BossueL prononça le sermon, en présence de toute
les Oi-aleius sanés, Iiitrod. p. xlvi; et ce (juc iioiis avons dit plus haut, p. 237.
(1) Lettre du vendredi 29 mars 1080.
(2) Œuv. compl. de Bourdaloue, vol. I, p. 317 ; édit. Didot, in-i". — Sur ce reste de commerce, voy. un peu plus loin, p. 268, ce que nous di'ions dc:^ relations de Louis .\1V avec .M"ic de Montespan.
la cour venue pour admirer une dernière fois la jeune et héroïque pénitente. L'archevêque de Paris, M. de Harlay de Champvallon, présida la cérémonie; et la reine y assista, avec Monsieur, Madame, Mademoiselle, M"<= d'Orléans, M™'^ de Guise, M'"'' de Longueville et beaucoup d'autres hauts personnages.
Or, il est piquant de voir le désappointement de la spirituelle marquise, doublement mécontente, et parce qu'elle n'avait pu assister à cette belle cérémonie, et parce que le sermon de M. de Condom ne fut point « aussi divin qu'on l'avait espéré ». Bourdaloue et ses portraits, ajoute à ce sujet M. Feug-^re, lui semblaient bien plus rfî't'i'ws (I). « La duchesse de la Vallière fit hier profession. M""-' de Yillars m'avait promis de m'y mener, et par un malentendu, nous crûmes n'avoir point de places. Il n'y avait qu'à se présenter, quoique la reine eût dit qu'elle ne voulait pas que la permission fût étendue; tant. y a. Dieu ne le voulut pas : M"^'- de Villars en a été aflligée. Elle fit donc cette action, cette belle et courageuse personne, comme toutes les autres de sa vie, d'une manière noble et charmante. Elle est d'une beauté qui surprit tout le monde; mais ce qui vous surprendra, c'est que le sermon de M. de Condom ne fut point aussi divin qu'on l'espérait (2). »
Enseigner la vertu, sans la pratiquer, dit quelque part Fléchier, c'est une vanité de philosophe (3). Cette vanité, il ne l'eut jamais. Nous avons parlé ailleurs de la beauté de son caractère, delà douceur de ses mœurs, de sa charité et de son désintéressement. Par là, du moins, il ne le cède en rien à ses émules, Bossuet, Bour-
(1; bourdaloue, p. 512.
(2;i LeUre du 5 juin 1673. — Le sermon de Bossuet est du 4 juin. Voy. la notice de M. Brunetière, Sermons choisis de Bossuet, p. 3,V1 . (.3 l'a/iéf/. de saint Augustin, vol. \, p. l/i8.
daloue et Massillon ; s'il leur est inférieur eu génie, il est leur égal en vertus, et eût rougi de laisser entre ses parolos et sa conduite une contradiction dont bon nombre de ses contemporains ne s'accommodaient pas trop mal. Dans ce siècle des bienséances, il comprit que, pour loraleur chrétien, la première et la plus essentielle était de prêcher les vérités dont on s'est d'abord convaincu, et d'annoncer aux autres les devoirs qu'on a dès longtemps pris l'habitude de pratiquer. Le plus grave, sinon le plus grand de ses rivanx, a laissé un commentaire éloquent du précepte ancien : Vir bonus dic^yidi pnntus. Ces belles paroles, si elles tombèrent jamais sous ses yeux, Fléchier dut se les redire Jîèrement à lui-même, heureux de trouver exprimés avec netteté des principes qui étaient les siens, et convenaient à sa loyale nature, incapable de la plus légère dissimulation, toujours sincère avec les autres parce qu'elle le fut toujours avec elle-même. « Audessus de toutes les règles oratoires, disait Bourdaloue, il est d'autres lois plus importantes encore et plus fécondes, car elles s'adressent à l'âme, d'où vient tout ce qui peut éclore, dans l'esprit, de généreux et de grand. Je vous ai dit qu'en tête de tout traité sur l'éloquence, il est une condition pour l'orateur qu'il faut d'abord sous-entendre, un don préalable et particidier de la nature, qu'il faut supposer accordé par elle. Mais après, ou plutôt au-dessus encore, il en est une autre, et c'est parcelle-ci que doit se clore tout livre de rhétorique : la loi morale dont, eu parlant des mœurs, je vous ai dit quelques mots. Il faut que vous naissiez orateur, sans doute, mais vous ne pouvez rester véritablemetit orateur, qu'en étant et demeurant honnête homme. C'est à celte condition seulement que l'éloquence sera un art sérieux, et non pas, comme dit
saint Augustin, un dangereux métier de sophiste, n'ayant d'autre objet que de parler indistinctement pour et contre tous, d'autre loi que l'intérêt, d'autre conviction que le caprice (1). »
La vérité ne dépend pas des œuvres de ceux qui l'enseignent, et, par quelque canal qu'elle coule, elle retient toujours sa pureté {s). Mais il serait étrange de ne pas exiger au moins de l'orateur sacré, ce qu'on exige de l'orateur profane. L'autorité de la parole divine n'estelle donc pas fortifiée de toute l'autorité, de tout le respect dont jouit celui qui l'annonce? et La Bruyère n'avait-il pas raison, quand il écrivait : « Il y a des hommes saints, et dont le seul caractère est efficace pour la persuasion : ils paraissent, et tout un peuple qui doit les écouter est déjà ému et comme persuadé parleur présence ; le discours qu'ils vont prononcer fera le reste (3) »? Avec moins d'austérité que Bourdaloue, qui faisait partie d'un ordre religieux, Fléchier fut de •ces lioinnus saints, irréprochables, désireux d'éclairer les âmes et de les ramener au bien; pour lui, le ministère de la parole sainte fut toujours autre ctiose qu'un métier ■ou une carrière.
En 1681, quand il se trouva attaché à la cour ;5ar état et par ohliyaiitin, il adressa à sa sœur une lettre, dont le ton grave ne surprend pas, mais que nous constatons avec plaisir, a La charge que le roi m'a fait la grâce de me donner, lui disait-il, m'engage à être toujours auprès de M™*' la Dauphine, qui est une jeune princesse très pieuse. Mes fonctions ne regardent que les soins de la servir dans ses exercices de piété. Ainsi, nous ne
(1) Rhétorique de Bourdaloue, traduite par M. Aug. ProfiUet, p. U5. 1 vol in-12. Paris, Belin. 1861.
(2) Panég. de sainl Augustin, vol. V, p. 1/|8.
(3) Chapitre : de ta Chaire.
tenons à la cour que par des occupations toutes spirituelles. Cependant, comme le monde est un pays de malignité et de contagion, et qu'on y est souvent plus attaché qu'on ne pense, il est juste que des âmes qui s'en sont entièrement éloignées (1), prennent le soin de prier pour ceux qui sont engagés à y demeurer, et qui sont en danger de s'y perdre. »
Désigné pour l'avent de 168-2, il écrit h la sœur Agnès à la fin du mois de septembre. Sa lettre révèle ses sentiments intimes, et prouve combien ses vues étaient éloignées de toute considération de vanité ou d'ambition humaine. « Je vous prie, ma très chère sœur, de bien demander à Dieu mon salut, et celui de ceux à qui je dois annoncer la parole cet avent prochain. Je partirai au premier jour avec M""^ la Dauphine, pour aller à Fontainebleau, où le roi sera environ un mois. Ce sera là que je prêcherai le jour de la Toussaint devant Leurs Majestés. Priez le Seigneur que je m'acquitte heureusement pour sa gloire de mon ministère (-2). » Dans de pareilles dispositions, comment n'eût-il pas exercé son apostolat avec zèle et dignité? 11 parla aux magistrats, aux évêques, aux grands, à Louis XIV, avec franchise, avec courage, avec liberté, mais une liberté tempérée par une douceur et une bienveillance naturelles : selon sa belle expression, il put se rendre cette justice qu'il avait toujours distribué à ses nobles auditeurs le pur froment de la parole divine (3).
(1) La sœur de Flécliier était religieuse de Sainte-Claire, à Béziers, sous le nom de sœur Agnès. — Lettre datée de Fontainebleau, le 27 mai 1G81. Œiiv. rompt, de Flcchicr, vol. X, p. 27.
(2) Lettre datée de Paris, le 30 septembre 1682. OEuc. compl. ifr Fléchi ci\ vol. X, p. 31.
(3) Sermon pm/r le jour de la Conccrsion de saint Paul, vol. V. p. 113.
Fléchier possédait la pénétration, ce don de la nature, nécessaire pour distinguer, sous les motifs avoués, les mobiles secrets des actions, la réalité sous les apparences, sous les masques les vrais visages. Dans son aimable portrait, il avoue sans façon ce don de nature. « Il ne s'amuse pas à deviner les secrets d'autrui ; mais pour peu d'ouverture qu'on lui donne, il va de conjecture en conjecture, et quand il veut, il n'y a guère de mystère qu'il ne découvre. Il voit tout d'un coup le ridicule des hommes, et jamais personne ne remarqua plus promptement une sottise (1). » Toutefois, ces heureuses dispositions ne suffisent pas; il faut les cultiver, les développer par la pratique du monde et le commerce avec les hommes. Or, Fléchier put exercer de bonne heure son talent d'observateur : dans l'opulente maison de M. de Caumartin, aux Grands-Jours d'Auvergne, à la cour, dans toute la force de l'âge et la plénitude de ses facultés, il trouva devant lui un champ immense ouvert à ses investigations.
Et, comme si de telles ressources ne suffisaient pas encore, comme si le théâtre du monde n'était pas assez vaste pour lui, il a eu la confession, pour pénétrer plus avant dans les mille replis du cœur; la confession, ce moyen que, seul, le prêtre possède de sonder les plaies les plus hideuses et les misères les plus cachées ; u ce tlambeau, qui fait du plus obscur curé de campagne, pour peu qu'il ait de sens, un moraliste consommé ». Dans des pages d'une rare élévation, et empreintes d'un remarquable caractère de gravité, M. Nisard nous montre quelles lumières Bossuet a
(l) Nous avons parlé ailleurs de ce portrait : Correspondance de ricdiier avec M^^ Des llouUères, p. 2kk et suiv.
tirées du lril)un;il de la pénilonce, pour la connaissance dn cœur humain, a La confession, nous dit-il, a livré l'homme au moraliste chrétien. A son tribunal mystérieux, les pensées viennent démentir les actions; l'hypocrite se déclare; le caractère se laisse voir sous le rôle; les vices se dépouillent de cette robe splendide qui les fait prendre par les ignorants pour des qualités ou des privilèges du rang; la contrition, comme une llamme qu'on approche de la cire, fait fondre tout le cœur, et y produit ce trouble plein de douceur que Bossuet a préféré à l'innocence, et qui fait trouver au pécheur un profond soulagement à se trahir (I). »
Fléchier s'est assis sur ce trUiunnl mysiéy-ienx ; à la manière dont il parle de la conduite des âmes, (( l'art le plus difficile, et le gouvernement qui demande le plus de science et de travail (2) », on sent qu'il n'en parle pas seulement par oui-dire, et qu'il a connu par expérience les tristesses, les amerlumes, les luttes, les périls de ce ministère sacré. « Rien, nous dit-il admirablement, n'est si laborieux et si divin, que de gagner des âmes à Dieu et de les ramener à la foi de son évangile. » Oui, rien n'est si divin; mais de pareilles victoires, quand les obtient-on, et à quel prix? En demeurant exposé, malgré ses efi'orts, malgré sa prudence et sa douceur, à la haine de ceux-mèmes qu'on veut sauver. « Quelle entreprise, quand il faut renverser tous les préjugés de l'esprit et toute la discipline du cœur! lui persuader ce qu'il ne peut et ne veut pas croire, lui ôler les biens dont il jouit, pour des espérances éloignées! lui faire trouver sa joie dans la croix de Jésus-Christ, et sa croix dans les joies du monde! Il
(1) Hisl. de la litlémt. franc, vol. III, p. 282.
(2) Pancfj. de saint François-Xavier, vol. V, p. 348.
faut s'accommoder au besoin et à l'humeui* de chacun, bôi,^1yer avec les enfants, raisonner avec les sages, se réjouir avec ceux qui se réjouissent, pleurer avec ceux qui pleurent, être infirme avec les infirmes; et, ce qui rend encore ce ministère difficile, c'est qu'on est exposé à la haine de ceux-raènies qu'on veut sauver (1). »
Noire orateur ne parle jamais aux grands avec rudesse, et ne leur dit pas, comme Bourdaloue, des vérités à bride ahmtue: Mais s'il les traite avec respect, avec les égards dus à leur rang, il ne manque pas cependant d'attaquer leurs vices franchement, avec toute la liberté qu'il tenait de sa haute mission. A tous ces gens enlètés de leurs titres, enflés de leur grandeur, éblouis de l'éclat de leur naissance, Fléchier rapfjelle leur origine, leur misérable condition et leur première bassesse. « Vantez, tant qu'il vous plaira, dit-il en 1H82, dans son sermon sur la ('onoptlin^ ■cette prétendue pureté de sang qui coule dans vos maisons de père en fils depuis tant de siècles; remontez jusqu'à sa source, vous la trouverez empoisonnée. Comptez de génération en génération les titres les plus nobles de vos familles; le premier titre de vous et de vos ancêtres, est celui de pécheur. Quand vous réuniriez en vous toute la gloire et toutes les fortunes de vos pères, le premier père dont vous sortez, ne vous a laissé que la mort et le péché pour héritage (2). » ^ Ce sermon de la ('unceptvin, prononcé le 8 décembre 1682, fait partie de VAvent que Fléchier prêcha cette année-là à la cour. Cette station commençait à la Toussaint pour finir à Noël. Quant à la station de
l) Panég. de saint François-Xacier, vol. V, p. 3i9. ij2) Sermon /jour le jour de la Conception de la Saifite Vierye, à Versailles, 1682, vol. V, p. Ci.
Carême, elle s'ouvrait à la cour, le 2 février, jour de la Purificalion. Elle reslaiL ensuite suspendue jusqu'au premier dimanche de carême. A partir de ce moment, la prédication avait lieu trois fois par semaine : le dimariclte invariablement; le mercredi et le vendredi d'ordinaire. M. Hurt'l, à qui nous empruntons ces renseignements, nous apprend quels étaient les honoraires offerts pour chacune de ces stations : trois mille livres pour le carême, et quinze cents pour l'avent (1).
Dans ce même sermon, et au moment des plus grands scandales de la cour, avec un courage digne de Bossuet et de Bourdaloue, l'orateur ne s'effrayait nullement de la témérité de certaines allusions. Louis XIV avait essayé de rompre sa criminelle liaison avec M"^ de Montespan. Au mois d'avril 1675, la favorite reçut l'ordre de se retirer à Clagny, près de Versailles. Vers cette époque, dit-on, Bourdaloue alla voir Louis XIV. (( Mon père, lui dit le roi, vous serez content de moi; j'ai renvoyé M""' de Montespan à Clagny. » — « Sire, aurait répondu Bourdaloue, Dieu serait bien plus content si Clagny était à quarante lieues de Versailles (2). »
Bourdaloue n'avait pas tort. Après quelques semaines de séparation, la réconciliation eut lieu, à la fin de juillet, et M"" de Montespan fut plus puissante que jamais. Cela dura ainsi pendant plusieurs années, jus-
(i) Vo}'. les Orateurs sacrés, Introd., pp. xi. et i.\x. — Voy. aussi, sur les jours de prédication à la cour, le tableau du (iarôme nue Massillon prêcha devant Louis XIV, en 1701 et ITOi; M. Blampignon, Massillon, p. 193 et suiv. Paris, Palmé.
(2) « Le cliâteau de Clagny, bâti par les ordres dp Louis XIV pour la favorite, était situé dans un faubourg de Versailles, i l'endroit aujourd'hui occupé par la station du chemin de fer, rive droite. » (Note du P. Lauras, Bourdaloue, vol. I, p. U5, 2 vol in-S". Paris, Palmé, 1881.)
qu'à la mort de Marie-Thérèse, arrivée le 30 juillet 1683. Dès les premiers mois de 1684, avait lieu le mariage de M'"*' de Maintenon avec Louis XIV. M'"^ de Montespan fut alors délaissée entièrement, sinon oubliée. De cette année, date ce qu'on a appelé la conversion du roi (1). A ce moment-là, en 1682, à l'iieure où M""= de Montespan était encore en faveur, et oîi Louis XIY affligeait les gens de hien par le scandale d'un double adultère, il y avait quelque mérite à donner de sévères avis, et cela en présence du roi, de l'altière favorite, de tous ces courtisans enclins à l'indulgence, afin d'excuser leurs propres faiblesses par les iaiblesses du maître ; il y avait quelque hardiesse à avertir le royal auditeur que la corruption présente annonçait la dépravation de l'avenir, et que les grands, par leurs mauvais exemples, leurs vices, les désordres de leur vie, préparaient d'une manière inévitable la ruine des mœurs publiques. « Les péchés des particuliers sont bornés à eux-mêmes, et ne causent tout au plus que la ruine de ceux qui les commettent; mais ceux qui sont établis pour être les chefs et la règle des autres, ne sauraient tomber, que leur chute ne cause de grandes ruines. D'où pensez-vous que viennent tant de dérèglements parmi les peuples, sinon des péchés de ceux qui les gouvernent? Ils servent de spectacle au monde : on les regarde ; ils font la fortune des autres : on les imite. Leur vie, quand elle est désordonnée, est comme une excuse publique, dont chacun se sert pour justifier ses
^1) Voy. l'ouvrage de M. P. Clément : Madame dr Montespan et Louis XIV, p. 35 cl suiv., 1 vol. iii-12. Paris, Didier. — D'après M. Clément, p. 89, Bourdaloue aurait fait à Louis XIV la réponse citée plus haut, à la lin du Carèuie de 1675, en allant, selon l'usage, prendre congé du roi. Ce n'est pas possible : en 1675. Bourdaloue ne prèclia pas le Carême à la cour, mais à Saint-Germain l'Auxerrois. Voy. A. Feugère, Bourdaloue, p. 35.
mauvaises inclinations. Plusieurs croient qu'il est utile, quelques-uns qu'il est honorable, et presque tous qu'il est permis de leur ressembler dans leurs défauts mêmes; et, comme il y a une flatterie de parole qui les porte à les louer du bien qu'ils ne font pas, il y a une flatterie d'action, par laquelle on prétend se faire un mérite auprès d'eux, non seulement d'approuver, mais encore d'imiter tout le mal qu'ils font (1). » Le discours de Fléchier est du 8 décembre 1682. Quelques mois auparavant, au cours du carême de la même année, Bourdaloue avait prononcé son célèbre Si'rmon sur rinifjuret4 {-2). En 1718, Massillon reprendra ces mêmes idées, dans son Pe'it Carèmf, et montrera éloquemment combien sont funestes les mauvais exemples des grands.
Dès 1676, tandis qu'il était seulement lecteur du Dauphin, prêchant le jeudi saint devant la cour, Fléchier parlait avec fermeté à ses illustres auditeurs exposés, par leur élévation, à toutes les tentations de l'orgueil. « Ils naissent, disait-il, dans le luxe et dans l'opulence. Il semble que, par un sévère jugement de Dieu, ils ne sont tirés du néant que pour être livrés à l'orgueil Leurs premiers regards tombent sur de grands objets. A peine commencent-ils à vivre parmi les hommes, qu'ils sentent déjà qu'ils sont nés pour commander. Les soumissions de ceux qui les servent, l'éclat de la fortune qui les environne, l'instinct de la nature qui les corrompt, tout leur inspire la vanité, avant même qu'ils soient en âge de la connaître. A mesure qu'ils croissent, les respects et la complaisance croissent pour eux. On déguise leurs vices, on grossit leurs
(1) Sei-mon pour le jour de la Conception, vol. V, p. 66.
(2) Le 1er mars 1682; Sermon jiour le climnnclie de la troisième semaine de Carême, vol. I, p. 290, ûjit. Didot.
vertus, on fait gloire d'imiter jusqu'à leurs défauts; on ne s'étudie qu'à leur plaire, on ne les écoute que pour les applaudir, on ne leur parle que pour faire leur panégyrique (1). »
Sur ce sermon de la Cène, M. Hurel donne quelques renseignements utiles à connaître, quand on s'occupe de la prédication sous l'ancienne monarchie, (t Durant la semaine sainte, avait lieu la cérémonie de la Cène, où le roi et la reine lavaient séparément les pieds à treize pauvres ; mais le discours y était prononcé dans une salle particulière, celle des gardes ou des suisses, et par un prédicateur spécial. Le stntiortnaire ne prêchait que la Passion, le Vendredi mint ; et cette solennité mettait fin à ses discours (2). »
Le jour de Pâques, quand la cour était à Paris, le roi et la reine entendaient le sermon à leur paroisse, à Saint-Germain l'Auxerrois, ou à Saint-Euslache, selon qu'ils habitaient le Louvre, les Tuileries ou le Palais- Royal. En cette année, 1676, Bourdaloue prêchait le carême; et le prédicateur spécial, pour le jour de la Cène, fut Fléchier. Nous ajouterons que ce discours était le sermon de début de tout prédicateur à la cour, et l'épreuve décisive qu'il devait subir avant d'être admis à y prêcher une station. Le coup d'essai de Fléchier ne dut pas être trop malheureux, puisque cette même année 1676, il fut engagé pour prêcher ri4i;e?3/ (3). « Le roi, nous dit l'abbé Hurel, ne laissait ce soin à personne, et il consultait lui-même la liste entière des
(Ij Sermon pour le jour de la Cène, devant le roi, à Saint- Germain, f-n 1676, vol. VII, p. 12.
(2) Les Orateurs sacrés, Introd., p. \li.
(3) L'oraison funèbre de Ture'ine, prononcée avec tant d'éclat à Saiiit-Eustaclie, le 10 janvier 1676, ne fut pas étrangère non plus à ce cliois de Louis XIV.
prédicateurs que lui présentait chaque année, au sortit' du carême, son grand aumônier. Les orateurs des deux stations suivantes étaient invités alors par son ordre exprès, et cela six mois pour l'une, un an pour Tautre à l'avance, afin qu'ils eussent le loisir de se préparer (1). » Cette intervention directe de Louis XIV, dans le choix des prédicateurs, nous est confirmée par Fléchier. En 1682, il écrit à sa sœur, religieuse de Sainte-Claire, à Béziers : « J'ai eu ordre du roi de prêcher l'aven l prochain devant lui et devant toute sa cour. Je vous prie de bien recommander à Dieu cette affaire, et de le prier qu'il donne efficace à sa sainte parole, et qu'il daigne se servir utilement d'un ministère aussi faible et aussi indigne que le mien pour le salut des âmes (2 . »
Terminons par une petite anecdote, plaisamment racontée par M""^ de Sévigné. Elle va nous montrer jusqu'où allaient « les soumissions de ceux qui servent les grands » ; et à quel point les jeunes courtisans euxmêmes, sans maître, presque d'instinct, connaissaient l'art de flatter et de plaire. « L'autre jour, écrit à sa fille M""' de Sévigné, Monsieur le Dauphin tirait au blanc; comme votre fils, il lira fort loin du but. M. de Montausier se moqua de lui, et dit tout de suite au marquis de Créquy, qui est fort adroit, de tirer; et à Monsieur le Dauphin : Voyez comme celui-ci tire droit! Le petit pendard tire un pied plus loin que Monsieur le Dauphin. Ah 1 petit corrompu, s'écria M. de Montausier. il faudrait vous étrangler (3). »
(1) Les Orateurs sacres, Introd., p. i.\ .
(2) Œuv. compl. de Fléchier, vol. X, p. 2'J.
(3) Lettre à M™" de Grignan, du 7 août 1075. — Le Dauplùn. né le 1er novembre 1661, avait alors près de quatorze ans, et le petit marquis de Créquy, treize ans. En 1677, à quinze ans, il fut colonel du régiment de la Fùre, et du régiment d'Anjou, en 1680; puis, lieutenant général. Il fut tué à Luzzai-a, le 15 août 1702. (Note de l'éditeur.)