CHAPITRE XVI
La morale étroite et la morale relih-licc. — Attitude de Fléchier dans les querelles religieuses de son temps. — DifTéread entre l'abbé de Rancé et M. Le Roi. — Quiétisrae. — Cérémonies chinoises. — Jansénisme. — Fléchier demeure éloigné de tout excès. — Ce qu'il exige des conversions véritables. — Caractère pratique de son enseignement. — Il n'aime pas les nouveautés. — Du ton de Fléchier dans la controverse religieuse.
« Êtes-vous de la morale étroite, ou êtes-vous de la morale relâchée? Bizarre question, dit Bourdaloue, (jii'on fait quelquefois à un directeur avant que de s'eni^agersous sa conduite... A de pareilles demandes, que piiis-je répondre? sinon, que je ne suis par état ni de Tune ni de l'autre morale, ainsi qu'on les conçoit, mais que je suis de la morale de Jésus-Christ... Voilà ma morale : qu'on m'en enseigne une meilleure, et je la suivrai (1). »
Dès 1663, Bossuet constatait l'existence du même mal: il le dénonçait hautement dans loraison funèbre de son ancien maître au collège de Navarre. « Deux maladies dangereuses, disait-il, ont affligé en nos jours le corps de l'Église : il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance, une pitié mieurtrière, qui leur a fait porter des coussins sous les
(r. Pensées diverses sur la dévotion, vol. III. p. ',03, édit. Didot,
in-V.
condes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions, pour condescendre à leur vanité et flatter leur ignorance affectée. Quelques autres, non moins extrêmes, ont tenu les consciences captives sous des rigueurs très injustes; ils ne peuvent supporter aucune faiblesse, ils traînent toujours l'enfer après eux, et ne fulminent que des analhèmes (1). »
Quel sera le caractère de la morale de Fléchier? Entre les deux partis, qui se "disputaient la direction des consciences, quel choix va-l-il faire? Il ne sera, lui aussi, ni de l'une, ni de l'autre morale : pas plus de la morale étraite que de la morale relàrhée; il ne sera pas de ces prédicateurs mondains et amollis, empressés « à porter des coussins sous les coudes des pécheurs », et qui, volontiers, auraient demandé pardon à leurs auditeurs de leur prêcher la morale de l'Évangile. Tel, entre autres, cet abbé de Monlmor, .que M"* de Sévigné raille si finement, qu'on ne sait où commence et où finit l'ironie, a Nous entendîmes l'autre jour, écrit-elle à sa fille, l'abbé de Montmor; je n'ai jamais ouï un si beau jeune sermon; je vous en souhaiterais autant à la place de votre minime. Il fit le signe de la croix, il dit son texte, il ne nous gronda point, il ne nous dit point d'injures ; il nous pria de ne point craindre la mort, puisqu'elle était le seul passage que nous eussions pour ressusciter avec Jésus-Christ. Nous le lui accordâmes: nous fûmes tous contents. Il n'a rien qui choque : il imite M. d'Agen (2) sans le copier; il est hardi, il est modeste, il
(1) Or. fun. de Nicolas Cornet, prononcée le 21 juin 1663. iJEuvr. compl. de Bossuel, vol. XII, p. 669, édit. Lacliai.
(2) Claude Joly, prédicateur célèbre de son temps, et à qui Mas- ■caron succéda en 1679.
i^3t savant, il est dévot; enfin j'en fus contente au dernier point (1). »
A une époque d'exagérations violentes, au milieu des ardentes querelles suscitées par l'éternel problème du libre arbitre et de la grâce, tandis qu'il était de mode de se jeter dans les rigueurs jansénistes, Flécbier montra une grande sagesse et un grand bon sens, le bon sens « qui n'est que l'habitude de voir juste et de se conduire en conséquence (2) ». Naturellement enclin à la modération, il se tint toujours, dans les diverses circonstances de sa vie, éloigné de lout excès.
En Itj77, Tabbé de Rancé eut, au sujet des rigueurs de la Trappe, une discussion fort vive, avec M. Le Roi, abbé de Hautefontaine (3), et l'accusa « d'attaquer, sans y penser, la vie monastique, dans ses fondements ». Le pauvre abbé, malmené par son austère contradicteur, publia, pour sa défense, un Eclaircissement, qui renfermait le récit de l'affaire, et fut communiqué aux amis, c La plupart des personnes qui le lurent, raconte M. Sainte-Beuve, firent dire à l'honnête homme mortifié combien elles en étaient satisfaites. Ce fut tout un chapelet de condoléances : M. Arnauld,
(1) Lettre à M™" de Grignan, du l^r avril 1671. — « Louis Habert de Montmor avait alors vingt-sept ans. 11 fut nomniH évoque de Perpignan en I08O, mourut à Montpellier, à l'âg'^ de cin uante et un ans, le 23 janvier 1695. M™'= de Sévigné était liée avec son père et avec sa mèie, belle-sœur de M"i« de Frontenac. » (Note de l'éditeur.)
(2) M. Xisard, Hist. de la littér. franc., vol. 111, p. 259. — Sur le caractère modéré de Flécliier, ami des opinions moyennes, voyez ce que nous avons dit dans la Jeunesse de Flechier, vol. il. p. 282 et 318.
(3) Hautefontaine, ancienne abbaye de Cîteaux, entre Saint- Dizier et Larzicourt (Marne). Je lis dans le Dictionnaire géographique de La Martinière. Paris, 1768 : « Feu l'abbé Le Roi a fait bâtir à neuf la maison abbatiale, réparer le couvent des religieux, et orner l'église. »
M. Nicole, M""' de Longueville, M"^ de Vertus, le duc de Montausier, Jacques Boileau, doyen de Sens et frère du poète..., on n'en finirait pas, si l'on voulait énuinérer tous les témoignages. Fléchier, qui n'était pas encore évêque, écrivant à M. Le Roi, lui parle ainsi : c Je penche fort de votre coté, avant que de vous avoir (! entendu; mais je vous avoue que je n'ai pas été trop « édifié de la manière dont il (M. de La Trappe) sou- « tient sa cause. Son zèle a quelque degré de chaleur (( plus qu'il ne faudrait; et j'aurais désiré, si je l'ose c dire, plus de douceur dans un solitaire de sa vertu « et de sa réputation. » Sainte-Beuve ajoute : (( On ne pouvait guère attendre un autre jugement de l'esprit modéré, tolérant, poli {amœnus), un peu précieux de Fléchier, aussi opposé à celui de Rancé qu'il était possible, et qui nous a laissé un si fin portrait de luimême, tracé dans les nuances de l'hôtel de Ram- Itouillet, avec une pointe de pinceau à la Fontenelle, et .idressé à une femme poète (\). »
Fléchier pencha toujours du côté de la modération. Plus lard, quand une opinion nouvelle commença à se u'pandre, il ne partit pas en guerre aussitôt, et n'atl.iqua point avec fracas la doctrine du pur amour. 11 se c intenta de sourire doucement des illusions quiétistes; cl quand enfin il fut obligé de condamner ces brillantes spintualiiés, il tempéra la rigueur de la sentence par \]{\ bel hommage à Fénelon. « Ses sentiments, dira-t-il en 1699, n'ont pas toujours été peut-être bien justes,
'I) Sainte-Beuve met en not^î : « Lettre du 18 juin 1677. — Je I c. trouvfi point cette lettre dans les Œiirr. dr FIcrhier, où il s'en rencontre d'autres adressées à M. Le Roi. J'ai pour guide sûr, dans tout le détail do ce récit, Dom Cléinencct ; Histoire littéraire oia- 1 iiscrite de Port-Iioyal, article de .1/. I,e Roi. n (Voy. Sainto- Eeuvo, Port-Royal, vol. III, p. 574 Paris, Hachette, 1860.)
mais ses intentions n'ont jamais été mauvaises. On peut voir par son exemple jusqu'où va la prévention de l'esprit humain, quand il s'arrête à son propre sen?, quand il passe au delà des bornes raisonnables de la vertu. Mais on peut dire aussi qu'il n'a manqué que par un trop grand désir de perfection, et que sa piété même a été la cause et l'origine de son erreur (1). »
Plus tard encore, en 1702, dans le débat survenu entre Jésuites et Dominicains, au sujet des cérémonies chinoises, il garda la plus sage réserve. Le P. de la Chaise, malgré son autorité et son crédit, ne put l'attirer dans la mêlée tumultueuse des deux partis qui se faisaient la guerre. En vain, celui-ci lui avait révélé la grandeur du péril; en vain, il lui avait déclaré « que toute l'Église gallicane se soulevait contre le Saint- Siège, sur la lenteur à condamner les opinions des missionnaires de la Chine, et que si le décret du pape Alexandre VII (2) n'était promptement cassé, ce serait un obstacle perpétuel à la conversion des hérétiques de France ». Le prélat ne se laisse pas effrayer à l'annonce de pareils dangers ; il ne croit pas que cette lointaini.' querelle soit si grosse de menaces; s'excuse poliment d'intervenir dans le conflit, se dérobe comme il peut, et se tire d'embarras en ne donnant raison ni aux uns, ni aux autres.
Sa réponse au tout puissant confesseur du roi est un modèle de convenance, d'adresse et d'ironie. Il le reconnaît : les écrivains des Jésuites ont eu, dans leurs répliques, le mérite et l'avantage de la modération.
(1) Discours à l'Asseniblce provinciale de Narbonne. Œuvrent compL,vo\. VII, p. 3i0. — Ce discours sans date, est certainement de la fin de 1699. Le livre des Maximes des Saints fut condamné par Innocent XII, le 12 mai 1699.
(2) Alexandre VII régna du 7 avril 1655 au 22 mai 1667.
« Mais je suis d'avis, mon très révérend Père, ajoutet-il, d'attendre cette décision avec patience. Ces manières peu respectueuses de solliciter le Saint-Siège, ces menaces du soulèvement du c ergé de France, également frivoles et indiscrètes, ces conditions qu'on veut imposer à son juge, ne S(ironl pas facilement approuvées... Le Saint-Père (I) craint que le décret qu'il va faire, n'ait le même sort que celui de deux de ses prédécesseurs, qui ont décidé la question qu'on dispute encore devant lui. Il voit des gens de bien accusés et des gens de bien qui accusent (i), et ne peut croii^e que ni les uns, ni les autres soient allés aux extrt^milés du monde, pour y rompre la charité, ou pour y favoriser l'idolâtrie, et qu'ils y deviennent les prévaricateurs d'une religion dont ils sont prêts d'être les martyrs. » Quant aux protestants fran(;ais, il ne comprend pas trop ce qu'ils viennent faire dans le débat. « Que ce retardement à décider sur ces différends des missionnaires, dit-il avec un mélange de bonhomie et de malice, soit un obstacle à la conversion des hérétiques de France, je ne m'en suis point aperçu dans mon diocèse, quoiqu'il y en ait un très grand nombre : ce qui se passe à la Chine n'étant d'aucune conséquence pour le rétablissement de leur religion, ou ils l'ignorent, ou ils le regardent comme étranger et indiffèrent. Il se peut faire que quelques-uns d'entre eux aient raisonné sur les honneurs qu'on rend à Confucius et aux ancêtres de cet empire, et qu'ils aient ajouté cette nouvelle accusation d'idolâtrie à tant d'autres qu'ils ont faites
(1) C'était Clément XI, en 1702. Il régna du 30 novembre 1700 au 19 mars 1721.
(2) Les l'ominicains elles prêtres des Missions étrangères accusaient les Jé!>uites « de permettre ridolàtrie en prêchant le christianisme 0. (Voltaire, Siècle de Louis XI V, cliap. xwin.)
depuis longtemps contre l'Église. D'ailleurs, dans les préventions qui leur restent contre le Saint-Siège, ils se plaii^nent de sa lenteur, comme ils se plain iraient de sa précipitation, et comme ils blâment même som jugement, quel qu'il puisse être (!). »
Aux directeurs du séminaire des Missions étrangères^j. MM. Brisacier et Tiberge, qui lui avaient écrit de, leur côté, il répond qu'il voit avec peine, « comme tous les autres prélats >;, /ps maumns effets d'un différend « poursuivi avec tant de chaleur »; et regrette que ces disputes aient t'ait tant d'éclat et n'aieut pas été étouffées « dans le pays où elles sont nées ». Puis il continue, mais en homme tenu à de moindres ménagements envers de simples prêtres, qu'envers le dispensateur des henfi'es ruu'iux et l'intime confident de Louis XIV. La différence de ton est sensible; le lecteur n'aura pas beaucoup de peine à s'en apercevoir. Le langage, légèrement ironique dans la lettre au P. de la Chaise, est devenu ouvertement moqueur et dédaigneux, avec une nuance de reproche, dans la réponse à MM . des MisÙDns é/rwigétes. « Pour ce qui regarde les noureavx conrfvfis, Messieurs, je ne réponds que de ceux de mon diocèse, qui sont pourtant en assez grand nombre. Je n'ai pas remarqué qu'ils aient Fait attenlioa à ce qtii se passe à la Chine ou à Rome, sur ce sujet^ pour s'en prévaloir, et en tirer quelque avantage contre l'Église catholique : ils ne sont guère touchés de ces affaires éloignées, qui ne les flattent d'aucune espérance de rétablir celle de b'ur secte. En tout cas, lorsqu'on a parlé devant eux, ou qu'ils ont parlé devant moi de ces contestations et de la décision qu'on en
(1) Lettre au P. de la Chaise, datée de Aîmes. le 29 septembre 1702. Œun: compl. de Flcc/tier, vol. X, p. 121.
attendait, on s'est bien aperçu qu'ils étaient plus ujal édifiés de la discorde des missionnaires, que des lenteurs de la cour de Rome {\). »
La congrégation des Missions étrangères était directement engagée dans ce conflit : elle en était même la cause. Un de ses membres, nommé Maigrot, avait été envoyé en Chine en qualité de vicaire apostolique, avec le titre d'évêque de Conon. Tandis que les Jésuites soutenaient les Chinois et leurs pratiques, le nouvel évoque « déclara non seulement les rites observés pour les morts, superstitieux et idolâtres, mais il déclara les lettrés athées (2) ». De là, cette querelle que Voltaire juge en quelques mots railleurs et caustiques, aussi vrais aujourd'hui qu'au siècle dernier. « Cette dispute, dit-il, ne produisit pas de grands mouvements; mais elle caractérisa plus qu'aucune autre cet esprit actif, contentieux et querelleur, qui règne dans nos climats. »
Grâce à cette juste mesure qu'il garda en toutes choses, à ce bon sens qui fut toujours pour lui un guide sûr et fidèle, Fléchier ne franchit jamais les bornes raisonnables de la vertu. Il veut « applanir les voies de Dieu, sans les élargir », et condamne ces confesseurs, « qui rendent leur tribunal redoutable par leurs rudesses indiscrètes; qui éloignent les fidèles de l'usage des sacrements, et qui, par une humeur austère, leur faisant plus sentir la rigueur de leurs corrections, que le repentir de leurs fautes, doivent faire pénitence euxmêmes de la peine qu'ils ont faite h leurs pénitents (3). »
(1) Lett. à MM. Brisacier et Tiherge, en date du 1 octobro 1702. Œuv. compl. de Fléchier, vol. X, p. 12i.
(2) Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. xxxix.
(3) Panrg. de saint Franrois de Sales, en 1684, vol. V, p. 'i08.
Dans le même discours, il loue celte morale àe Juste milieu: se lient, comme Bossuet, à égale dislance de la « facilité qui rend le vice aimable », et de « la sévérité qui rend la vertu odieuse (i) » ; et termine ce morceau d'une façon charmante, qui rappelle avec un heureux à-propos les grâces affables de celui dont il célébrait la mémoire, du doux auteur de Vlntrorluction à la vie dévote : « Rien n'a été si sujet à llUusion que la dévotion. Chacun se la figurait conformément à son humeur ou à ses désirs. Les uns la resserraient dans les solitudes et dans les cloîtres ; l'enveloppaient dans des imaginations vaines et dans des expressions mystiques; la chargeaient de devoirs superstitieux et peu praticables, et, pour vouloir la rendre sublime, la rendaient impossible et par conséquent inutile. Les autres la repiésentaient au contraire avec des adoucissements pernicieux, la réduisaient à des cérémonies et à des bienséances, en faisaient un mélange du monde et de l'Évangile, et la rendaient mondaine pour vouloir la rendre familière. Notre saint a fait voir qu elle n'était ni susceptible des relâchements du siècle, ni incompatible avec les ofOces de la vie civile. Il a appris à vivre dans le monde, sans participer à l'esprit du monde; à s'élever au-dessus de la nature, sans détruire la nature; à voler peu à peu vers le ciel comme des colombes, quand on ne peut pas s'y élever comme des aigles, et à suivre les lois d'une condition commune, quand en n'est pas appelé à une charilé plus parfaite (2). »
Dans le panégyrique de saint Ignace, il insiste sur cette grave question, d'où dépendait la bonne ou la
(1) Bossuet, Or. fan. de Nicolas Cornet.
(2) Vol. V, p. 408.
mauvaise direction d'un grand nombre d'ùmes. 11 semble prendre plaisir à nous monlrer le soldat converti unissant le zi^lc à la prudence, « inexorable au péché, mais humain an pécheur », et compatissant à ses faiblesses, de peur de le décourager, u II n'était pas de ces directeurs impitoyables, qui ne pardoiment rien à la fragilité des hommes, qui se dressent un redoutable tribunal, d'oti ils ne font que condamner; et qui, par un zèle inconsidéré, ou par une dureté naturelle, lient des fardeaux pesants et insupportables, qu'ils mettent sur les épaules des hommes; et qui, rendant leur ministère inutile, de peur de le rendre mcùns honorable, rebutent par leur rudesse les pécheurs que Dieu attire à lui par sa grâce. Il n'était pas non plus de ces directeurs relâchés, qui excusent tout, qui consentent à tout, qui disent toujours : f^nix, fifiix, encore qu'il n'y ait point de paix, et qui épargnant le pécheur et le péché tout ensemble, affaiblissent les vérités, et attirent la colère de Dieu pour gagner la bienveillance des hommes, par une douceur et par une indulgence populaire (1). »
Fléchier r. vient souvent sur ce sujet; il recommande aux ministres de Jésus-Christ, que Dieu appelle à la conduite des âmes, « dii ne pas rebuter, par une indiscrète sévérité, ceux qui ont recours au tribunal de sa grâce, d'avoir pour eux des entrailles de pères, quand, par une humble et sincère confessiun, ils vont chercher à leurs pieds le véritable remède à leurs plaies, et d'exercer leur charité, en exerçant ses miséri-
(1) Panég. de saint Ignare de Loyola, prêclié en 1679, vol. V, p 28i — Voy. dans l'ouvrage de M. Gaiular, p. 195 etsuiv.. Bosquet orateur, les efforts que le grand évèque fit bien des années après., en 1700, pour faire condamner la morale t^elnchèe par rassemblée générale du clergé.
cordes (I) ".Déjà, en 1675, il s'était élevé avec force contre les dnpc'eurs imfnimj'ibli's^ et leur avait rappelé que ce n'était pas « par des plaintes aigres ou des reproches amers », que l'on réveillait In fm tt la charité dans le cœur des fidèles. « Pasteurs indiscrets, disaitil dans une véhémente apostrophe, qui donnez moins à votre jugemt^nt qu'à votre humeur et à votre zèle; qui. pour faire valoir votre autorité, rendez vos réprimandes rudes et publiques; qui vous répandiez en paroles, pour grossir les défauts d'autrui; et qui, vous emportant contre les pécheurs, blessez souvent non seulement la charité, mais encore la justice, et méritez la correction, alors même que vous la faites, apprenez de Jésus-Christ à être doux et humbles de cœur (2). »
La morale étroite avait ses docteurs; elle avait aussi ses disciples, ou plutôt ses partisans. Ceux-ci, chose curieuse, se partageaient- en df-ux catégories fort différentes : les uns, rigides, empurtés, intraitables, passant leur vie dans la solitude, la prière et le jeûne, sévères pour les autres, plus sévères encore pour euxmêmes : c'étaient les vrais jansénistes, Saint-Cyran, Arnauld, Nicole, Pascal, de Sacy ; les autres, durs au prochain, doux pour eux-mêmes, ennemis de toute concession et de tout tempérament, livrés à l'esprit de vanité, de médisance et d'orgueil, avaient un souverain mépris pour ceux qui ne professaient pas la rigueur de leurs principes : c'étaient les jansénistes mondains, ou, comme on les a appelés, les fonsénts/es desalun. 0 race de vif. ères! pouvons-nous nous écrier; race maudite, toujours la même dans tous les temps, race qui n'est pas éteinte aujourd'hui, et qui, fidèle aux
(1) Panég. de sainte Magdeleine, en 1683, vol. V, p. 127. (21 Panég. de saint TJiomas, apôti^e, vol. V, p. 270.
observances extérieures de la loi, le jeûne, la prière, l'aumône, le respect du Sabbat, se croit dispensée d'être humble, charitable, compatissante, et n'a pas assez de dédains et d'anathèmes pour les faiblesses des pécheurs! « Ces jansénistes de salon, parmi lesquels on comptait beaucoup de femmes, se piquaient de théologie, s'érigeaient volontiers en oracles, tranchaient de haut toutes les questions en litige dans l'Église, blâmaient beaucoup et louaient peu, voyaient aisément la paille dans l'œil du prochain, et ne paraissaient pas soupçonner que la médisance et le jugement téméraire fussent au nombre des péchés (1). »
Fléchier poursuit de ses éloquentes invectives ces jansénistes de salon, mondains et mondaines, ces pharisiens de la Loi nouvelle, qui ne savent pas avoir pitié des pécheurs, s'en éloignent par mépris et par orgueil, se donnent « des attestations de bonne conscience (2) », et insultent à la faiblesse d'aulrui. « Combien voit-on de gens austères pour les autres, doux pour eux-mêmes, couvrir à l'ombre d'une orgueilleuse et fausse vertu, des vices intérieurs et spirituels, qu'on se pardonne aisément, parce qu'ils ne se fout presque pas sentir, et qu'on ne corrige presque jamais, parce qu'ils ne font point de confusion au dehors ; critiquer cependant la conduite de tout le monde, et tenir un tribunal toujours dressé pour juger souverainement sur les moindres apparences, les actions les plus innocentes! Combien voit-on de femmes, parce qu'elles ne tombent pas dans des péchés grossiers, insulter sans compassion à la fragilité et à la faiblesse, faire des crimes de tous les soupçons qu'elles ont, décrier même
(1) A. Feugère, Bowdaloue, p. 2l\!\.
(2) Pancg. de saint Thomas, vol. V, p. 268.
la verla quand elle ne garde pas à leur gré toutes leure scrupuleuses bienséances, médire de toutes les autres, parce quelles sont à couvert d'une espèce de médisance : comme s'il leur élait permis d'être colères, irapatientes, vaines, par la raison qu'elles sont chastes. et comme si elles avaient toutes les vertus, parce qu'il y a un vice qu'elles n'ont pas (1 ! »
Voici, à côté de l'élégante et ferme peinture de Flécbier, le portrait complet des pharisiens de tous les temps, tracé par la main d'un maître. Cette peinture est admirable de relief et de vie; c'est un portrait en pied, l'un des plus beaux qui aient jamais été faits. La Bruyère n'a rien de plus saisissant, de plus hardi et de plus fort. Tous voyez les personnages, vous les entendez; ils sont là, à côté de vous, u ces gens remplis d'eux-mêmes et de leur prétendu mérite, qui seuls croyaient être avec leurs disciples, les élus du Seigneur: qui parlaient, qui décidaient, qui agissaient, comm'e s'ils eussent été les seuls dépositaires de la loi et ses interprètes, les maîtres de la doctrine, les modèles vivants de la sainteté ; qui se disaient suscités de Dieu pour la réformation des mœurs, pour le rétablissement de la discipline, pour la défense de la plus pure morale; qui. sous un masque de piété et de sévérité, cachaient leurs intrigues, leurs cabales, leurs médisances atroces et leurs calomnies, leurs envies, leurs haines, leurs vengeances, surtout une hauteur d'esprit que rien ne pouvait fléchir, et un orgueil insupportable; qui, par cette vaine apparence d'une vie régulière et austère, éblouissaient les yeux d'une troupe de femmes, dont ils parcouraient les maisons, et dont ils recevaient de puissants secours pour soutenir leur secte et pour
(1) Panég. de la Magdeleinr^ vol. \, p. 110.
accréditer leur parti; qui n'estimaient personne, ne faisaient grâce à personne, damnant tout le monde, et traitant avec un dédain extrême quiconque ne se déclarait pas en leur faveur, et n'entrait pas dans leurs sentiments. Car il y avait des hommes de ce caractère dès la naissance de l'Eglise, et dès le temps même que Jésus-Christ parut sur la terre; il y en a eu dans toute la suite des siècles, et il n'y en a que trop encore dans le nôtre. De sorte que cette parabole n'est pas seulement nue figure, mais qu'on peut la prendre pour une histoire commencée dans le judaïsme, continuée dans le christianisme, et, par une malheureuse succession, perpétuée d'âge enàgejusquesà ces derniers jours (1). »
A propos de cet esprit d'intolérance et de hauteur <le certains sectaires de tous les temps et de tous les pays, je ne résiste pas au plaisir de citer une remarque de M. Feugère. Parfaitement vraie, il y a une dizaine d'années, elle est, peut-être, plus vraie encore aujourd'hui : « Les sectes, en religion, séparent le bon grain, comme les partis, en politique, n'admettent que les pu's : le langage diffère, mais c'est le même esprit et le même travers (-2) ».
Fléchier ne veut pas « appesantir le joug du Seigneur » ; il veut moins encore « élargir la voie étroite que Jésus-Christ nous a marquée dans son Evangile (3) ». Malgré toute son indulgence, il s'accommode peu de ces demi-vertus, également indifférentes pour le bien et le mal ; de ces pénitents indéterminés, qui ont toujours peur d'en trop laire, comme il dit quelque part;
(1) Bourdaloue, Parabole du pharisien et du publicain ; Pensées sur divers sujets de religion et de morale, vol. III, p. &34. *dit. Didot, in-40.
(2) Bourdaloue, p. 2i7.
(3) Sermon pour le jour de la Toussaint, en 1682, vol. V, p. .'i5.
« qui s'essaient, qui se ménagent, qui se demandent sans cesse, s'ils peuvent, s'ils ne peuvent pas; s'il est temps, ou s'il ne l'est pas (1) ». Le beau litre d'homme de bien ne s'obtient pas aisément; il est de haut prix, et, pour le mériter, ce n'est vraiment pas assez de n'être pas tout à l'ait méchant, ou de l'être moins que les autres. « Disons-le à notre honte. Messieurs, ajoutet-il, nous n'avons que des basses idées du christianisme. On croit que c'est assez pour être homme de bien, que de n'avoir point de vice et de ne faire que peu de mal (2). »
A une cour délicate, aux grands du monde, qui Tarent ses auditeurs accoutumés, Fléchier prêche l'Évangile hautement, généreusement, sans l'outrer ou l'affadir; il marche avec courage sur les traces de Bossuet et de Bourdaloue; il continue leur œuvre, résolu, comme eux, à parler en digne prédicateur de Jésus- Christ, a en interprète fidèle qui n'altère, ni ne détourne, ni ne mêle, ni n'affaiblisse sa sainte parole (3) ». Comme eux, il descend dans le détail et les pratiques de la vie chrétienne; comme eux, il ajoute peu de foi à toutes les excuses et à tous les prétextes qu'on invoque pour s'affranchir des règles de l'Église, et échapper aux jeûnes qu'elle prescrit; comme eux enfin, il reproche à tous ces chrétiens leur mollesse et leur lâcheté; leur rappelle les rigueurs de l'ancienne discipline, et leur fait honte de ne pouvoir passer « une des moindres portions de l'année », comme tant d'autres
(1) Paiiêg. de saint If/nace, vol. V, p. 270.
(2) Panég. de saint Philippe de jYe>/, vol. V, p. 3O4.
(3) Bossut^t. Sirmon sur la parole de Dieu, pour le deuxième dinianclie de carême, prûclié en 1663, pendant le carême du Valdc-Gràce, en présence d'Anne d'Autriche, vol. IX, p. 121, édit. Lâchât.
passent toute leur vie. « Trois ans passés dans cette austérité, nous dit-il dans le panég-yriiiue de saint Benoît, ne lui semblent rien ; et quelques jours de jeune que l'Église nous a ordonnés, nous paraissent une mortification excessive. Combien d'excuses et de prétextes d'infirmités, qui sont bien souvent affectées ou imaginaires! Combien de dispenses injustement demandées, légèrement accordées 1 Quelle répugnance n'a-t-on pas à faire pour son salut ce qu'on ferait pouiï-a santé, et à observer par religion des abstinences qu'on observerait par régime : quelle plainte ne fait-on pas de la sévérité de l'Église, quoiqu'elle ait relâché h^ur ce point de ses anciennes disciplines, par une condescendance de piété, dont elle permet qu'on se serve, mais dont elle ne veut pas qu'on abuse! Quels adoucissements n'a-t-on pas trouvés pour satisfaire, non seulement ses besoins, mais encore sa délicatesse, et pour mêler, contre toutes les règles de la loi de Dieu, l'intempérance avec le jeune! Dans quel abattement ne tombe-t-on pas, dès qu'on veut s'attacher à la régularité du précepte, faute d'avoir exercé à la pénitence ce corps qu'on amollit tous les jours par le luxe et la bonne chère (1). »
Ce n'est pas là le langage de ces casuistes indulgents dont se plaignait Bossuet, qui avaient une pitié meurtrière pour les pécheurs, et des excuses toujours prêtes pour leurs faiblesses. Fléchier, au contraire, exige de tels caractères des conversions, qu'il passerait certainement pour rigoriste aujourd'hui. Sur ce point important de la vie chrétienne, il ne veut pas d'illusion, et déclare nettement que de vagues désirs de retour à la vertu, quelques signes extérieurs et équivoques de
(1 Pancij. lie sriint Benoit, vol. V, p. 101.
repentir, ne sont nullement la marque d'une conversion sincère. « Dieu parle, dit-il, on se sent ému, mais on n'est pas pour cela converti. A chaque pas qu'on fait dans la piété, on s'arrête pour écouter ce que dit le monde. Pour peu que les hommes se choquent de notre dévotion, nous nous effrayons, comme s'ils étaient nos souverains juges. Une secrète vanité nous fait croire que chacun a les yeux sur nous, sans que personne nous regarde. C'est que nous ne sommes pas recueillis en nous-mêmes; que notre pénitence n'a ni amour, ni douleur sincère. Nous ne pouvons souffrir d'être méprisés, parce que nous sommes remplis de bonne opinion de nous-mêmes; et nous n'avançons pas dans la vertu, parce que nous sommes plus en peine de notre réputation que de notre innocence, et que nous avons plus d'attention à ce que les hommes jugent ou pensent de nous, qu'à ce que Dieu demande, ou à ce que nous lui devons, pour satisfaire à sa justice (1). » « J'appelle ici eu jugement, dit-il ailleurs, ces chrétiens lâches, qui, après une longue et funeste licence qu'ils se sont donnée d'offenser Dieu, croient avoir assez fait pour lui, quand ils ont ajouté à une froide confession quelques prières commandées; qui, sur la moindre mortification que Dieu leur envoie, ou qu'on leur impose en son nom, croient qu'on ne les épargne pas assez, et se font pitié sans cesse à eux-mêmes; qui vivent en repos, après avoir affligé leurs frères, sans vouloir toucher du bout du doigt les fardeaux qu'ils ont fait cruellement porter aux autres, et, qui n'ayant point eu de bornes dans le mal qu'ils ont fait, veulent toujours en donner à tout le bien qu'ils doivent faire (2). ->
(1) Panég. de la Magdeleine, vol. V, p. 126.
(2) Sermon pour la Conversion de saint Paul, vol. V, p. 109.
Puis, avec la même autorité, avec la môme fermeté (le langage, il indique à quelle marque se reconnaît une conversion véritable. 11 ne suftlt pas d'avoir pleuré ses fautes; il ne suffit même pas de les avoir réparées : il faut encore qu'il y ait proportion entre la réparation et l'offense; il faut supporter avec courage et patience les épreuves et les humiliations qui nous arrivent; il faut enfin, à l'exemple de saint Paul, que ce qu'un chrétien « a fait souffrir, soit la mesure de ses souffrances, et que ce qu'il a fait pour ruiner le christianisme, soit la règle de ce qu'il doit faire pour l'établir (1) ». Voilà une morale qui n'est pas relâchée; qui est loin d'énerver les saintes sévérités de l'Évangile {2}, et montre aux chrétiens de notre temps, si vite contents d'eux-mêmes, et autrement lâches que ceux dont Fléchier se plaignait jadis, à quelles conditions on fait réellement pénitence. « Vous avez travaillé à établir votre fortune sur la ruine des petits : un plus puissant que vous, avec raison, ou sans raison, profitera du débris de la vôtre; si vous n'adorez la providence de Dieu, ou si vous murmurez contre elle, dans la perte de votre bien, vous ne vous repentez pas sincèrement d'avoir volé le bien des autres. Vous déchirez la réputation de votre prochain, tantôt par des médisances grossières, tantôt par des tours délicats et ingénieux, assaisonnant un discours sanglant de quelques préfaces fiatteuses, semant des ffeurs sur ce que vous voulez empoisonner : il s'élèvera contre vous des langues médisantes, dont les traits envenimés vous blesseront dans la partie la plus sensible de votre âme; on n'épargnera ni votre honneur, ni votre sagesse ; on noircira votre innocence par des
(1) Sermo7i pour la Conversion de saint Paul, vol. V, p. 109.
(2) lôid., p. 121.
bruits scandaleux, vrais ou faux; une maligne crédulité les approuvera : la patience que vous aurez dans l'injustice qu'on vous fait, me fera juger si vous vous repentez de celles que vous avez faites (1). »
Et ne craignez pas que ce sage esprit penche vers aucun excès. Dans la pratique de la vie, il n'ira pas au delà des limites fixées : il répète à ses auditeurs que le salut est possible à tous, et dans toutes les conditions ; et tandis qu'il leur recommande peu les austérités extérieures, il insiste beaucoup sur l'exactitude et la fidélité aux devoirs de la vie commune. Il raille « ces pratiques éclatantes d'une piété singulière » ; en passant, il décoche un trait contre les jansénistes, avec qui les Jésuites étaient en guerre, et leur rappelle que pour faire embrasser la croix de Jésus-Christ, il n'est pas nécessaire de la rendre si pesante. « Qu'il est dif-^ ficiie. Messieurs, quand on a pris l'essor, et qu'on s'est élevé au-dessus des forces de la nature, par une profession publique de mortification et de pénitence, de descendre dans une condition de vie ordinaire! Certains goûts spirituels qui font qu'on trouve du plaisir à souffrir, ou à faire pour Dieu de grandes choses; et souvent, certains désirs imperceptibles de se distinguer par les pratiques éclatantes d'une piété singulière, font qu'on s'attache, par amour-propre, à ces humiliations sensibles (2) . »
Avec beaucoup de bons sens et de verve, avec une grande sûreté de principes, il attaque les dévotions prises de travers. Il n'aime ni les singularités de conduite, ni les singularités de doctrine; les unes et les autres blessent également sa raison, et il n'hésite pas
(1) Sermon pour le jour de la Conversion de saint Paul, vol- V, p. 111.
(2) Pancg. de saint Ignace de Loyola, vol. V^, p. 285.
à les condamner, quels que soient, d'ailleurs, les dehors honorables qui les couvrent. Cette inquiétude qui agite l'esprit humain était fréquente alors, et n'est pas rare aujourd'hui : on veut marcher à sa guise, suivre sa fantaisie ou son caprice; on court après une perfection idéale, et on oublie, « que la perfection de chacun de nous consiste à remplir les devoirs de sa vocation (1) ». 11 admire ces âmes « qui ne tiennent presque plus à la terre par aucun endroit, et s'élèvent sans peine à la plus sublime vertu » ; mais il est loin de dédaigner celles dont la destinée est plus modeste, les âmes engagées dans le commerce du monde, semblables, dit-il avec quelque grâce, « à des colombes, qui gémissent de leurs imperfections, qui ne volent que terre à terre, et qui ne laissent pas d'arriver, par cette médiocrité de vertu, à la perfection qui leur est propre ».
La perfection de l'état consiste dans la pratique des vertus nécessaires à chacun dans sa profession : souverain ou sujet, riche ou pauvre, pasteur ou fidèle, qu'on vive dans le cloître ou dans le monde, peu importe : les plus parfaits sont ceux qui accomplissent le mieux leurs devoirs. « Il n'y a point de tentation plus dangereuse, que celle de sortir des bornes de son état, sous l'apparence d'un plus grand bien qu'on croit pouvoir faire : car il prend à l'esprit humain je ne sais quelle inquiétude, môme dans les alfaires du salut, qui fait qu'il a bien de la peine à se tenir dans la place oii il doit être, et où Dieu l'a mis. Ceux qui sont destinés à la retraite veulent, sous des prétextes de charité, renouer commerce avec le monde... Ceux qui sont appelés à l'action et au service du prochain, veulent à
;1) Sermon ^toin' le jour de la Toussaint, 1682, vol. V, p. 52.
contre-temps faire les contemplatifs. C'est ainsi qu'un magistrat, sous prétexte d'oraison et de piété, devient souvent chagrin et inaccessible à ceux qui ont besoin de son secours, et qu'occupé inutilement à des prières que Dieu ne lui demande pas, il lasse la patience des malheureux, que Dieu lui ordonne d'écouter favorablement, lorsqu'il traîne en longueur la justice qu'il doit leur rendre. C'est ainsi qu'une femme, dont la vocation est de se renfermer dans les soins et dans les devoirs de sa famille, va souvent d'église en église, de directeur en directeur; et qu'entrant dans toutes les parties de dévotion qui se présentent, elle ne néglige que celle qui lui est propre, qui est d'élever ses enfants et de régler son domestique. Rien n'est si commun que ces dévotions prises de travers. On cherche, non pas ce qui convient, mais ce qui plaît et ce qui paraît davantage. Chacun veut être saint, non pas selon sa vocation, mais selon son humeur. On néglige ses véritables devoirs, pour s'en faire d'autres à sa fantaisie. De là vient qu'on s'empresse, qu'on se consume vainement, qu'on n'a ni le mérite de son état, ni celui des autres, et qu'on ressemble à ces arbres, qui, ayant été transplantés mal à propos, jettent tout au plus quelques feuilles, et ne prennent plus racine, ni dans la terre où l'on les met, ni dans la terre d'où l'on les tire (1). » La môme année, dans le panégyrique de saint Joseph, Fléchier avait relevé cette inconstance, qui n'est pas près de disparaître, parce qu'elle tient au fond même de la nature humaine, à notre humeur changeante que rien ne peut fixer, et qui semble prendre plaisir à abandonner le lendemain les résolu-
(1) Sermon pour le jour de la Toussaint, en 1682, à Fontainebleau, vol. V, p. 53.
lions (le la veille : « Ceux qui font profession d'être retirés, ou font venir le monde chez eux, ou vont euxmêmes trouver le monde, sous des prétextes spécieux; ceux qui sont appelés à travailler, veulent faire les contemplatifs, et se font une dévotion de leur paresse (4). ))
En 1679, chez les Carmélites, dont la chapelle fut, au dix-septième siècle, le rendez-vous accoutumé de la plus haute société (2), Fléchier montrait déjà ce même esprit de mesure, ce môme éloignement pour toute espèce d'excès, même les excès de dévotion. Dans un passage, modèle de fine ironie, où le ton est fort spirituel, sans cesser d'être grave et digne de la chaire, il raille ces chrétiens frivoles dont la dévotion cherche l'agréable bien plus que l'utile, et choisit les chemins qui plaisent, et non ceux que Dieu a tracés. « C'est le défaut de la plupart des hommes, et plus encore de ceux qui se piquent d'être spirituels, d'abonder en leur sens, et de trop s'arrêter à leurs propres lumières. On veut être dévot selon son humeur; on veut marcher dans les voies qu'on s'est faites soi-même : tel qui se plaît à l'oraison, se contente de lever ses mains oisives au ciel, et regarde comme une distraction toutes les œuvres d'une charité qui lui paraît tumultueuse; tel qui s'est destiné à l'action, regarde l'oraison comme un amusement d'esprit, et une oisiveté pieuse de gens qui ne savent être bons que pour eux-mêmes. Ainsi, chacun demeure satisfait de soi ; et dans le dessein où il est de faire le bien, se réserve au moins la liberté de choisir le bien qu'il veut faire (3). »
(1) Sermon pour le jour de la Toussaint, vol. V, p. 90.
(2) Les Carmélites du Faubourg Saint-Jacques.
(3) Paiii'(j. de sainte Thérèse, vol. V, p. 310.
Enfin, ce solide bon sens, dont nous avons parlé plus îiaut, cette rectitude de jugement l'empêchent de s'éprendre des nouveautés des siècles passés ou de celles de son temps, des témérités sacrilèges des réformateurs, des illusions des mystiques, ou des rêves de perfection absolue des jansénistes, en un mot, des chimères de ces esprits vains et subtils, qui, à toutes les époques, veulent remplacer l'antique simplicité chrétienne par des méthodes inusitées et l'incohérence de leurs propres inventions. Et, chose remarquable, quand il prend ainsi en main la défense de la raison et de la foi, menacées l'une et l'autre par quelques novateurs remuants et indociles, son style a un tel caractère d'élévation, de force et de gravité, qu'on croirait parfois lire une page détachée de Y Histoire des Variations. Ainsi, Fléchier nous trace avec netteté le tableau des erreurs d'Abélard, la lutte de saint Bernard avec le célèbre dialecticien, au concile de Sens; et, dans un portrait séduisant, il replace sous nos yeux et fait revivre l'image du philosophe théologien. « Ce fut en ce temps qu'il s'éleva dans l'Eglise certains esprits vains et subtils qui, voulant accommoder la raison humaine avec l'Evangile, et les mystères de Jésus-Christ avec les règles de Platon et d'Aristote, rompirent ces bornes sacrées qui avaient été plantées par nos pères, et confondirent la philosophie et la religion. De là, vinrent ces raisonnements humains en des matières toutes divines, ces enflures de la science si contraires à la simplicité chrétienne, ces profanes nouveautés de termes et de sentiments, que l'Apôtre ordonne à son disciple d'éviter. Par ces méthodes inusitées, ils profanaient les mystères au lieu de les expliquer ; ils établissaient pour la créance un autre fondement que celui qui a été établi. La lumière naturelle, qui doit être sujette à la
foi, en allait devenir l'arbitre; et déjà se formaient des sectes et des hérésies dans la France, si saint Bernard n eût arrêté la licence et la témérité de ces philosophes théologiens par son esprit et par son zèle. »
Saint Bernard se rend au concile de Sens pour démontrer à Abélard les erreurs de sa doctrine ; pour opposer à la nouveauté la foi de ses pères, à l'esprit de l'homme la science de Dieu. « Tout cède à ses lumières; et cet homme, nourri dans les écoles, accoutumé aux spéculations et à la dispute, consommé dans les sciences humaines, qu'il avait acquises par la force de son esprit et par une étude infatigable; cet homme, qui se croyait à l'épreuve de toutes les difficultés qu'on pouvait lui faire; qui se vantait de ne rien ignorer, que ce que l'esprit de l'homme ne peut savoir, et de n'avoir jamais prononcé cette honteuse parole : Je ne sais; cet homme, dis-je, est confondu, perd la raison et la mémoire, confesse qu'il ne peut résister à l'esprit de saint Bernard, ou, pour mieux dire, à l'esprit de Dieu, qui, quand il veut, éclaire les saints, et aveugle les savants du monde (1). »
Sur les points de controverse religieuse, dans ces polémiques ardentes, où, de part et d'autre, on se laisse entraîner trop souvent jusqu'à des violences regrettables, Fléchier garda toujours beaucoup de modération, et ne dépassa jamais les bornes d'une discussion honnête, loyale et chrétienne. Maintes fois il attaque l'hérésie de Luther et de Calvin, qui causa tant de troubles en Europe, et amena en France de longues et sanglantes discordes. Inflexible sur la doctrine, il est plein d'indulgence pour les personnes, et ne dit rien qui puisse aigrir les protestants ou blesser la cha-
(1) Panéfj. du sabd Bernard, vol. V, p. 231.
rilé évangélique. Le tableau des ravages du proleslantisme est tracé d'une main énergique, mais avec dignité, de ce ton grave qui convient à l'éloquence de la chaire. (( Jamais temps ne fut plus fatal au monde chrétien, que le dernier siècle, et le royaume de Jésus- Christ ne fut jamais plus divisé. Vous le savez, Messieurs, et vous en gémissez encore aujourd'hui. Il s'éleva des esprits vains et factieux qui, semant de nouvelles erreurs et renouvelant les anciennes ; voulant détruire l'Eglise, sous prétexte de la réformer: se divisant dans leurs opinions, et se réunissant dans leurs intérêts; rompant tous les liens de la charité, et secouant le joug de l'obéissance, firent voir de quoi les hommes sont capables, quand Dieu les frappe d'aveuglement, et quand ils joignent la malice à l'erreur, et la rébellion à l'apostasie. La tradition de l'Église, la sainteté des sacrements, l'autorité des souverains pontifes, furent les sujets de leur division. Il n'y eut point de vérité si sainte, qui ne fût attaquée par quelque secte; point de secte si impie, qui ne trouvât des sectateurs. Les royaumes entiers furent entraînés. Les ténèbres se répandirent presque partout en peu de temps, et l'expérience ne fît que trop voir combien il est facile de corrompre dans l'esprit ceux qui sont déjà corrompus dans le cœur, et de faire passer de la dépravation des mœurs à celle de la créance et de la doctrine (1). »
Dans un autre discours, Fléchier nous raconte d'un style brillant et animé les combats et les victoires de saint François Xavier. Il nous montre l'apôtre des Indes consolant l'Église par ses conquêtes, et comblant ainsi les vides laissés dans ses rangs par la désertion d'un grand nombre de ses propres enfants. « On
(1 Pancg. de saint Ignace, en 1679, vol. V, p. 289.
voyait celte nouvelle Église naître à peu près comme l'ancienne, et le christianisme vieilli dans l'Europe, refleurir et se renouveler au milieu de la barbarie. C'est ainsi que Dieu, selon les termes du roi-prophète, jugeait les nations, remplissait les ruines de sa maison ; qu'au même temps qu'un hérésiarque combattait parmi nous la doctrine et les traditions apostoliques, un apùlre les prêchait et les établissait dans le fond des Indes. Sa Providence, qui veille toujours au bien de son Église, la consolait des pertes si sensibles qu'elle souffrait en Europe, par les acquisitions qu'elle faisait dans ces terres étrangères, et réparait ainsi avantageusement dans le nouveau monde, les brèches que l'hérésie faisait à ses vérités dans l'ancien (1), »
Je retrouve le même ton grave et élevé, quand Fléchier décrit les courses de saint François de Sales « au travers des neiges et des rochers inaccessibles du Chablais », les difficultés presque insurmontables de sa mission, ses efforts persévérants pour rétablir le service de Dieu, relever les autels, et « faire refleurir l'ancienne religion » au milieu de ces peuples « éblouis par la nouveauté ». « Il s'offrit avec joie, nous dit-il, pour l'emploi le plus rude, le plus difficile et le plus périlleux qui fût peut-être alors dans l'Église : ce fut de faire replanter la croix dans les vallées voisines de Genève, et d'aller briser à la pierre, qui est Jésus-Christ, les enfants de ces misérables filles de Babylone, qui, recevant de plus près les secours et les influences de leur mère, ne souffraient pas même qu'on leur parlât impunément de la religion qu'ils avaient abandonnée (2) . »
L'orateur nous représente François de Sales errant
(1) Pané;/, de saint François-Xavie); vol. V, p. 355.
(2) Pancij. de saint François de Haies, en 1684, vol. V, p. 397.
dans les moiilagnes; allant « de masure en masure, dans les débris des temples ruinés, recueillir les restes du christianisme », et jetant la semence évangélique « dans ces terres autrefois catholiques, dans ce champ désert et négligé ». Il est pathétique et tendre, quand il nous montre le saint évoque s'avançant jusqu'aux portes de Genève, cette cité malheureuse ; pleurant, à l'exemple de Jésus-Christ, « sur les ruines spirituelles de la Jérusalem profane », a sollicité par l'ardeur de sa charité et par la délicatesse de sa conscience, d'aller redemander, non pas les revenus qu'on lui avait usurpés, mais les âmes de son peuple qu'on lui retenait, et qu'on lui avait comme volées (1) ».
Saint François de Sales aurait voulu ramener à la vraie foi l'un des personnages les plus considérables de la Réforme, Théodore de Bèze. Dans ce but, il eut avec lui une conférence mémorable. Fléchier raconte cette entrevue. Il parle de cet homme célèbre avec beaucoup de convenance, avec un vrai mélange d'admiration et de douleur, comme Bossuet parlera plus tard de Mélanchton, le jeune professeur de la langue grecque^ « qui joignait à l'érudition, à la politesse et à l'élégance du style une singulière modération (2) ». <c Avec quelle résolution alla-t-il presser et convaincre Théodore de Bèze, dont l'esprit, le savoir et l'éloquence auraient mérité des louanges immortelles, s'il y eût joint les bonnes mœurs, et s'il s'en fût servi pour défendre la bonne cause ! 11 l'ébranla, et il l'aurait sans doute entraîné, si l'intérêt, l'orgueil, la faiblesse de l'âge ne l'eussent retenu, ou, pour mieux dire, si
(1) Panég. de saint François de Sales, en 1684, vol. V, p. /iOO.
(2) Histoire des variations, p. 175. Œur. compl. de Bossuet, vol. XIV, édit. Lacliat. — Le panég. de saint François de Sales €St de 1684; ÏHistoire des vaiHations ne parut qu'en 1688.
Dieu, doril les jugemenls sont terribles, mais toujours adorables, n'eût permis qu'il fût mort dans l'abîme où il était tombé depuis lon;,4emps (1). »
Enfin, la description de Genève, la Rome protestante, comme il l'appelle, va nous fournir un dernier exemple du mode de polémique de Fléchier, et nous montrer qu'un orateur peut tout dire, môme les vérités les plus dures, quand il sait garder, avec le respect qu'il se doit à lui-même, celui qui est toujours dû à des adversaires. Le tableau n'est sûrement pas flatté ; mais, dans cette sévère peinture, il n'y a rien de plus que ce qui est permis dans toute loyale discussion. Fléchier relève l'esprit de jalousie, d'intolérance et d'orgueil de Genève, « ville riche, dit-il, des dépouilles qu'elle avait arrachées aux prêtres et aux églises; jalouse d'une indépendance que sa rébellion lui avait acquise ; puissante par les alliances qu'une conformité de passions avait formées ; ville où le vice était impuni, où rien n'était défendu que la véritable religion, et où se forgeaient les conspirations et les entreprises contre les souverains pontifes; ville, qui, par sa situation et par sa haine irréconciliable, semblait menacer le royaume de Jésus-Christ, et le premier trône de son Église ; ville, dont les principaux citoyens étaient, ou les ministres de l'erreur, ou les déserteurs de la vérité; qui ne voulait avoir de commerce avec les catholiques, que pour en faire ou des apostats, ou des martyrs, et qui était devenue le refuge de l'impiété et le siège de l'hérésie (2) ».
(1) Paner/. (Ii; saint François de Sa/es, vol. V, p. ûOl.
(2) Iljid., p. t^00. — Nous n'avons pas besoin d'insister sur le caractère de ces divers morceaux. Ils justifient ce que nous avons dit plus haut, p. 222 et suiv. sur la place importante que Ks déiails historiques occupent dans les panégyriques de Fléchier.