‹ Flechier orateur, 1672-1690Chapitre 21 sur 49 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Opinion de Fléchier en politique. — Il est partisan du pouvoir absolu. — Graves devoirs de la royauté. — Devoirs des grands. — De l'aumône. — Son caractère obligatoire. — Admirable doctrine de l'aumône.

Soit en morale, soit en religion, Fléchier a peu de goût pour ce qui est nouveau ou hasardé : les chimères quiétistes le tiennent en défiance, autant que les rigueurs des disciples de Jansénius. On devine aisément quelle sera sa doctrine en politique. Sur cette grave question, il sera du côté de la tradition, de l'opinion généralement reçue. Vivant sous un gouvernement absolu, il sera partisan du pouvoir absolu, comme ses contemporains; et, si nous ne parlons que des prédicateurs, comme Bossuet, Mascaron et Bourdaloue. « Tous les bons esprits de ce temps-là, dit M. Nisard, n'imaginaient rien de meilleur que la monarchie absolue, tempérée par les qualités personnelles du souverain. Depuis Balzac, qui en avait adoré en Louis XIII, confisqué par Richelieu, la première image, jusqu'à Bossuet, qui la voyait dans toute sa grandeur, et qui mourut avant d'en voir les dernières fautes, aucun esprit de marque ne s'était avisé là-dessus d'avoir un autre sentiment que la France, réunie enfin et serrée autourd'unroidigned'ètrelatête de ce grand corps (4). »

(1) Hist. de la liUcrat. franc., vol. III, p. 328.

Fléchicr louche la politique moins souvent que les deux grands orateurs du dix-septième siècle; mais il en parle comme eux, et dans les mêmes termes; il affirme les mêmes principes, et, avec eux, reconnaît que les rois, dans leur royaume, sont maîtres de tout et de tous; qu'ils ne relèvent de personne, que de leur conscience et de Dieu. Telle était l'opinion commune, et en particulier celle de Louis XIV. « Les rois, dit-il dans ses Mémoires, sont seigneurs absolus, et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés, aussi bien par les gens d'église, que par les séculiers, pour en user en tout temps comme de sages économes, c'est-à-dire suivant le besoin général de leur Etat (1). »

Mais La Bruyère qui, sur tant de points, est en avant de son siècle, écrit hardiment en 1687 : « Dire qu'un prince est arbitre de la vie des hommes, c'est dire seulement que les hommes, par leurs crimes, deviennent naturellement soumis aux lois et à la justice dont le prince est le dépositaire : ajouter qu'il est maître absolu de tous les biens de ses sujets, sans égards, sans compte, ni discussion, c'est le langage de la flatterie, c'est l'opinion d'un favori qui se dédira à l'agonie (2). »

Le souverain jouit d'une indépendance absolue visà-vis de son peuple, mais il est dans la plus étroite dépendance devant Dieu, qui lui demandera un compte terrible de son administration. A l'exemple de Bossuet et de Bourdaloue, Fléchier parle fortement au roi de l'étendue de ses devoirs et des dangers qui le menacent. « Hélas ! s'écrie l'orateur, enivrés de leur propre gran-

(1) Mémoires de Louis XIV, vol. II, p. 121. 4 vol. in-8". Paris, 1806. — (Voy. co que dit M. Feugîjrc, sur les droits et ies devoirs des rois; Bourdaloue, p. 306 et suiv.)

(2) Cliapitre : Du souverain ou de la république.

deur, les rois oublient Celui qui les a faits grands. Ils n'ont d'autre loi ni d'autre règle de leurs volontés, que leur volonté môme. Tout ce qui Halte leurs désirs leur paraît permis; l'orgueil de la vie, les pompes du monde, les plaisirs des sens occupent toutes leurs pensées; et il est difficile qu'ils ne tombent dans les dérèglements ordinaires et inévitables à une condition éclatante, mais dangereuse, oii les passions sont continuellement excitées par les objets, et entretenues par les occasions, et oii le penchant au péché est fortifié par la facilité de le commettre, et par l'impunité, quand on l'a commis (Ij. »

Puis, en présence d'un brillant auditoire, devant bon nombre de courtisans venus du Louvre ou de Versailles pour entendre l'éloge de saint Louis, Fléchier ajoutait ces fières paroles, bien faites pour étonner des gens habitués à adorer le maître, et à voir en lui l'arbitre suprême de leur fortune : « S'il y a des rois dans le monde, ce n'est pas pour donner aux peuples le vain spectacle d'une grandeur et d'une magnificence mondaines; ce n'est pas pour recevoir, comme des idoles, l'encens et les vœux de leurs sujets dans une oisiveté superbe; ce n'est pas pour entretenir leur orgueil ou leurs inquiétudes, par l'ambition de tout avoir, ou par la licence de tout faire (:2), »

Les grands ont en partage toutes les douceurs et toutes les joies de la vie : gloire, honneurs, richesses, plaisirs, tout ce qui peut flaltef la vanité ou favoriser les passions. Mais ils ne sont comblés de biens refusés à tant d'autres, qu'à la condition d'en user pour le bonheur du monde; ils ne sont élevés si haut, que

(1) Panég. de saint Louis, prononcé en 1681.

(2) Ibid,, p. 205.

pour servir de modèles à la multitude ; et leur responsabilité sera d'autant plus grande devant Dieu, que leur indépendance sur la terre aura été plus entière. Admirable doctrine, qui tempérait l'ivresse du pouvoir absolu par la sévérité des remontrances; qui ne plaçait le souverain si haut, que pour le jeter tout tremblant devant le tribunal de Dieu, et lui demander un compte redoutable de sa conduite! Et ici, Flécbier n'affaiblit rien, n'exagère rien ; en présence mùme de Louis XIV, il parle comme Bourdaloue, comme Bossuet, avec respect pour la majesté royale ou la dignité des grands, mais aussi avec l^eaucoup de courage et une entière liberté. M. Nisard l'a remarqué avec raison : la morale de Massillon est souvent d'une sévérité outrée, et l'orateur ôte ainsi le désir de poursuivre une perfection déclarée impossible à la cour ou dans le grand monde. Flécbier est d'une meilleure époque : il n'est pas de ce temps où l'on croira relever la morale religieuse en l'exagérant; il demeure le disciple, ou plutôt l'émule de ses deux illustres devanciers; comme eux, il fait la leçon au roi, aux princes et aux grands; il rappelle leurs obligations, plus rigoureuses que celles des chrétiens ordinaires, et déclare que si leur salut n'est pas impossible, il est très difficile. « La nature leur apprend que pour être élevés au-dessus du reste des hommes, ils ne font pas devant Dieu un rang séparé d'avec eux; que, quelque différent que soit leur sort, ils ont la môme origine et la même fin ; qu'Us sont sujets aux mômes altérations et aux mêmes changements; que le torrent du monde arrache les cèdres et les entraîne comme les moindres arbrisseaux... La religion leur enseigne qu'ils sont pécheurs, et qu'ils doivent répondre de leurs actions devant un juge souverain, qui ne fait nulle acception de personne; qui ne les dislingue pas

par leurs dignités, mais par leurs vertu?, et qui les jugera plus sévèrement, si, comme ils ont été les images visibles de sa puissance, ils ne sont les imitateurs de sa sainteté (1). »

Mais, quoi donc! faut-il que les grands se dépouillent des marques de leurs dignités; qu'ils descendent du trône, et aillent « vivre obscurément dans quelque sombre retraite? » Non : il y a des grâces proportionnées à tous les états; mais il faut « qu'ils s'efforcent d'être humbles dans les honneurs, tempérants dans les plaisirs, simples dans la sagesse, modestes dans la gloire; et que la cupidité soit d'autant plus retranchée au dedans, qu'elle s'étend et se multiplie au dehors (-2) » .

Ce que Fléchier demande du roi et des nobles, il l'exige des -riches avec une force égale et une égale autorité. Comme les rois sont établis pour le bonheur des peuples, les riches le sont pour le soulagement des malheureux. Ces deux théories sur la souveraineté et sur l'aumône se tiennent étroitement ou, plutôt, c'est la même théorie : les princes et les riches ne sont ni princes, ni riches pour leur propre gloire ou leur propre satisfaction ; ils le sont pour le profit de ceux auxquels ils commandent, ou qu'ils doi\ent secourir. Dès 1676, prêchant devant le roi, Fléchier ne tenait pas d'autre langage que Bossuet et Bourdaloue; comme eux, il déclarait « que les riches sont faits pour les pauvres; que les rois, selon saint Paul, sont les ministres de Dieu pour faire du bien de sa part aux peuples, et que leur grandeur ne consiste pas

(1} Sermon pour le jour de la Cène, devant le roi, en 1676, vol. VU, p. 13.

(2) Ibid., p. 14.

tant au pouvoir de leur commander, qu'au pouvoir de leur être utiles (1) ».

Ailleurs, dans une éloquente apostrophe, il s'adresse directement à ses auditeurs; et, sans crainte de troubler la joie et le repos de ces heureux du monde, il leur reproche la faim et la misère de tant d'infortunés qu'ils laissent dans l'abandon : « Vois tant de pauvres qui gémissent dans la vdle et dans la campagne; retranche un peu des superfluités de cette table que tu entreliens, peut-être, des violences ou des injustices que tu leur as faites. Tu bâtis des maisons superbes, où tout l'art des ouvriers s'épuise à chercher tes commodités, tandis que des hôpitaux, fondés par la piété de tes pères, chancellent ou tombent par ton avarice et ta dureté. Tu te ruines en habits, en propretés, en ajustements; contente-toi d'une honnête et décente simplicité, et tu nourriras plusieurs familles misérables, de ces dépenses excessives que ton ingénieuse vanité t'engage de faire. Tu cours aux jeux et aux spectacles que les saints Pères et les conciles avaient autrefois interdits, surtout en ce saint temps de carême (2); emploie plutôt ta curiosité à découvrir tant de misères que la honte cache, et fais-toi un spectacle charitable et chrétien de la vue des nécessités humaines que tu peux soulager par tes aumônes (3j. »

Cette forte théorie, plus utile et plus vraie que tant de déclamations contemporaines sur la richesse et la pauvreté, se trouve exposée éloquemment dans le

(1) Sermon pour le jour do la Crue, dcvaut le roi, en 1676, vol. VII, p. 17.

(2) La fùte de saint Benoît se célùbre le 21 mars, en temps de carême.

(3) Pancg. de saint Benoit, en 1680, vol. V, p. 192.

sermon sur l' Obligation de l'aumône (1). C'est un sermon de charité^ prononcé à Paris, en 1681, dans l'église des Nouveaux convertis, au faubourg Saint- Victor. En passant, Fléchier nous apprend qu'il fallait alors, comme aujourd'hui, stimuler la pitié des personnes opulentes, et user de pieux artifices pour les attirer dans ces réunions, oii elles ne venaient pas toujours sans quelque peine. « La plupart se tiennent sur leurs gardes au moindre récit qu'on leur fait des misères publiques ou particulières. Le refus qu'ils font précède les demandes qu'on leur veut faire. Ils regardent la charité qu'on leur propose comme un impôt que l'importunité des pauvres, ou le zèle indiscret des dévots, vont établir sur leurs richesses. Il faut se servir de pieux artifices pour composer ces assemblées; il faut inviter les uns, attirer les autres, faire valoir les prédicateurs, afin que la réputation du sermon favorise la quête qu'on y doit faire, et que la curiosité détermine ceux que la charité n'aurait peutêtre pas ébranlés (2). »

Les socialistes de nos jours n'ont su résoudre ce grave problème de la misère que par la violence : ils n'ont réussi qu'à exciter le pauvre contre le riche, à allumer dans son cœur des sentiments de convoitise et de haine. Delà, un état de choses que nous ne saurions assez déplorer : hostilités odieuses entre les classes d'un même peuple, revendications injustes qui, en définitive, n'ont d'autre résultat que de rendre les riches moins secourables, et les malheureux plus abandonnés. C'est la morale païenne, étroite et sans entrailles, bornée à l'heure présente, et résignée aux

(1) Sermon sur l'Oblujation de l'aumône, vol. VII, p. 16i.

(2) lOid., p. 179.

brusques surprises du lendemain. Chacun demeure dans la situation qu'il doit au bonbeur de la naissance, au hasard des événements ou à la dureté de la nature : le riche jouit sans remords de son opulence précaire, en attendant que sonne l'heure où il sera dépouillé ; et le pauvre, lui, vit tristement dans sa misère, en attendant qu'il puisse dépouiller les autres.

Comme à ces utopies chimériques, à ces rêves menteurs toujours formés et toujours déçus, nous préférons la doctrine autrement humaine et sociale du dix-septième siècle sur la richesse! Je vois bien qu'aux époques troublées de notre histoire, les fermes de nos campagnes ont été ravagées; les maisons livrées au pillage, et les propriétaires récalcitrants traînés à la mort, comme des malfaiteurs; je vois bien que, dans ces dernières années, Paris a été la proie des tlammes ; que de magnifiques quartiers ont été anéantis par le feu ; que le désespoir, la folie ou la misère ont tué bon nombre de ceux qui avaient survécu à ces désastres; mais je vois moins ce que l'incendie des Tuileries, de l'Hôtel de ViUe ou de la rue de Lille, tant de ruines et tant de forfaits ont apporté de soulagement aux misères des pauvres.

Au dix-septième siècle, d'après les idées du temps, idées qui n'étaient pas plus celles de Bossuet que de Bourdaloue, parce qu'elles étaient celles de tout le monde, les richesses n'appartiennent eu propre à personne qu'à Dieu. Que vous les ayez acquises par votre habileté, votre industrie, on par voie d'héritage, vous n'en avez pas la libre disposition; il ne vous est pas permis d'en abuser à votre gré, sans aucun souci des privations, des souffrances ou du dénuement du prochain. Le mauvais usage des richesses est inévitable, quand on les considère seulement comme des effets

du hasard, ou des présents de la nature. « La plupart les regardent comme des biens qu'une aveugle fortune pousse de main en main, et qui, par une incertaine ou fatale révolution, s'arrètant ou changeant de maîtres, échappent aux uns et tombent en partage aux autres, selon la conjoncture des temps et la rencontre des affaires. Ceux qui ont acquis ces biens par leur habileté, ou par leurs soins, croient les avoir assez achetés par la peine qu'ils ont eue à les acquérir, et les retenant comme l'ouvrage de leurs propres mains, jouissent des bienfaits de Dieu, comme de la récompense de leur travail et du fruit de leur industrie. Ceux qui les ont reçus par succession, en usent comme d'une possession, qui, d'étrangère qu'elle était, leur est enfin devenue propre; et, sans remonter à Dieu, qui en est la source, s'arrêtent à la prévoyance de leurs pères, et ne croient être riches, que parce qu'ils sont nés ou qu'ils ont hérité d'un homme qui l'avait été (1). »

L'égoïsme et l'orgueil ont beau crier à l'homme qu'il est l'auteur de sa fortune : ce n'est pas vrai. Elle vient de Dieu: il la distribue comme il lui plaît, pour une fin déterminée; et c'est pour quelque raison importante qu'il l'accorde aux uns, et la refuse aux autres. (( Quelle est donc cette raison et cette fin? demande hardiment Fléchier. Soyez-en vous-mêmes les juges. Est-ce pour satisfaire les passions de l'homme, et non pas les devoirs de l'humanité? Est-ce pour entretenir l'orgueil et l'avarice des uns, et pour lasser l'humilité et la patience des autres? Est-ce pour fournir de matière à votre luxe et à vos intempérances, au détriment de ceux qui souffrent la faim, la soif et la nudité? Est-ce

(1) Sermon sur l'O/jUgalion de /'aumône, vol. VII, p. 165.

pour dissiper vos biens en dépenses superiluos, par une profusion indiscrète, et non pas pour en faire part à ceux qui en manquent, par une dispensation charitable ? Est-ce pour aflliger les malheureux, et pour leur faire mieux sentir le poids de leurs nécessités, par la comparaison de votre abondance? Est-ce pour repaître les yeux du peuple de l'éclat de ces richesses que vous lui avez peut-être volées, et pour lui faire voir jusqu'où peut aller la dissolution d'un prodigue, ou l'insensibilité d'un avare (1)? »

Non, assurément; une telle fin serait contraire « à l'ordre et à la raison naturelle », à la justice et à la bonté de la providence de Dieu qui aime également toutes ses créatures, et ne peut tout accorder à ceuxci, pendant qu'il refuse tout à ceux-là. Cette iniquité apparente est réparée par l'obligation formelle imposée aux riches de veiller sur les pauvres, de les soulager selon leurs forces, « au delà même de leurs forces ». Et il ne suffit pas d'assister le prochain par hamrd on par caprice, « lorsque, par quelque accident imprévu, il attire sur lui nos regards, ou que, par de longues importunités, il nous arrache quelque aumône ;> ; nous devons nous informer de ses besoins, prévenir ses demandes et le secourir généreusement. « Il est de la Providence de les assister, et il est de votre religion de vous charger, à leur égard, des soins de su Providence. Autrement, c'est faire injure à leur Créateur et au vôtre, et lui reprocher qu'il abandonne ses créatures au hasard, au caprice et à la discrétion des hommes; qu'il, les traite comme des enfants exposés à la pitié des passants par un père impitoyable, comme des malheureux à qui l'on interdit le feu et

(1) Soimoii sur l'Obligation de l'aumônr, vol. VII. p. 1G7.

l'eau; pour qui le ciel est d'airain, la terre stérile et toute la nature inutile. Y a-t-il rien qui répugne davantage à la bonté et à la justice de Dieu? Il faut donc nécessairement reconnaître que, dans ces biens,, que vous croyez qui vous appartiennent entièrement,, il y a une portion de réserve pour les œuvres de miséricorde et de charité, qu'il ne vous est pas permis de détourner, ni d'employer à d'autres usages; que ce qu'il y a de superflu pour vous, est dû à l'entretien des pauvres, et ne dépend ni de votre disposition, ni de votre liberté ; et que, comme il y a un fond de la providence particulière, qui vous a comblés de ses grâces, il y a aussi un fond de la providence commune, qui vous a donné en garde la part des pauvres (1). »

L'aumône n'est donc pas un conseil : a c'est un précepte indispensable de la loi de Dieu », et un moyen nécessaire pour le salut; c'est un dépôt qui nous a été confié et qu'il faut rendre; un ùibut que nous devons payer; une dette enfin, que nous avons contractée, et que nous avons l'obligation absolue d'acquitter. « Les pauvres que vous assistez sont donc des créanciers que vous satisfaites. Or, souffrez-vous que vos débiteurs vous paient à leur fantaisie? Leur donnez-vous la liberté d'oublier ce qu'ils vous doivent? Supportezvous patiemment que tandis qu'ils vous retiennent le nécessaire, ils s'épuisent en folles dépenses? Est-ce par forme de conseil que vous leur proposez de s'acquitter en votre endroit? Ne les citez-vous pas devant • les tribunaux? Ne leur faites-vous pas expier, dans l'horreur des prisons, la peine de la lenteur ou de l'impuissance où ils se sont mis de vous contenter? Pouvez-vous croire que Dieu demande moins de fîdé-

(1) Sermon sw l'Obligation de l'aumône, vol. VIF, p. 170.

lité et d'exactitude de vous, que vous n'en demandez des autres (1)? »

Admirable doctrine, en vérité, qui, sans tomber dans les excès ou la barbarie du communisme moderne, prescrit aux riches des devoirs rigoureux, et relève la dignité des pauvres, dont les heureux de ce monde ne sont plus que les débiteur.^, ou les économes! a Les pauvres, disait Fléchier à ses auditeurs, appartiennent à Dieu aussi bien que vous, et plus que vous, parce qu'ils sont, non seulement les créatures de Dieu, comme vous l'êtes, mais encore ses nouvelles créatures, formées sur l'image de Jésus-Christ, et rendues conformes à sa vie humiliée et pénitente. » Ainsi, soulager la misère de nos frères, ce n'est ni une iihéralilé^ ni une gratification, dont il nous soit permis de nous glorifier ou de tirer vanité. « A proprement parler, ce n'est pas donner aux pauvres ce qui est à nous : c'est leur rendre ce qui est à eux; autrement, ce serait entreprendre sur leurs droits, et les frauder de ce qui leur appartient (2i. »

Comme Bourdaloue. Fléchier, lui aussi, remonte sans crainte « à l'origine de ce droit ». Avec une mesure et une netteté, étonnantes dans une question si difficile, il le fonde sur la cjiamunauté des biens, telle qu'elle existait dans le plan primitif de la création. « Selon la première loi de la nature, avait dit Bourdaloue, tous les biens devaient être communs. Comme tous les hommes sont également hommes, l'un, par luimême et de son fonds, n'a pas de droits mieux établis que ceux de l'autre, ni plus étendus. Ainsi, il paraissait naturel que Dieu les ayant créés, et voulant, après le

(1) Sermon sur robligalion de Vaumône, vol. VII, p. 107.

(2) Ibid., p. 167.

bienfait de la création, leurfourair à tous, par celui de la conservation, l'entretien et la subsistance nécessaires, leur abandonnât les biens de la terre pour en recueillir les fruits chacun selon ses nécessités présentes, et selon que les différentes conjonctures le demanderaient (1). »

Fléchier développe, avec une fermeté égale, les mêmes idées, et expose absolument la même doctrine. Cette communauté de biens, a si conforme à la nature et à la droite raison (2) », a été détruite par la chute : le péché a introduit la diversité des conditions parmi les hommes; il a bouleversé l'ordre primitivement établi, et amené un partage inégal, devenu désormais nécessaire. « Il est certain que Dieu créa le monde, avec cet ordre, que toutes choses fussent communes; et que cette police se serait maintenue dans la nature, si les hommes se fussent conservés dans leur innocence. Comme ils seraient nés dans une même condition, ils auraient tous eu la même fortune. La terre leur aurait servi de patrimoine universel, où tous avaient droit, et où chacun aurait eu part également (3) . »

Cette police a été renversée par le péché. Mais Dieu, (( par une admirable disposition de sa sagesse, qui, des désordres apparents, sait tirer l'ordre, quand il lui plaît », a établi ceux-ci « ministres de sa miséricorde », ceux-là « sujets de sa providence ». Sans cela, dans

(1) Bourdaloue, sermon stv l'Aumône; Dominicales, VIIIo Dim. ap. la Pentecôte, vol. II, p. 79, édit. Didot, m-k"-

(2) Bourdaloue, ibid., p. 79.

(3) Fléchier, sermon 5!<y l'Aumône, vol. VII, p. 170. — Fléchier suit-il ici Bourdaloue? ou expose-t-il ses vues personnelles? Nous ne savons. En tout cas, ce n'est pas une copie, car le P. Bretoiineau ne commença qu'en 1707 la publication des sermons de Bourdaloue. *,Voy. A. Feugère, Bourdaloue, p. 53.)

cette répartition inégale des. biens-, il serait absolument impossible de ne pas accuser la Providence, qui prive les uns du nécessaire et comble, au contraire, les autres de trésors. « Il y aurait de l'injustice en ce partage inégal; il serait contraire à l'ordre et à la raison naturelle, et au dessein de Dieu môme, si les uns possédant tout, les autres ne possédaient rien. Ce serait une espèce de tyrannie, d'avoir ainsi dépouillé les pauvres de cette possession qu'ils avaient commune avec le reste des bommes. Si cette division s'est faite pour la justice et pour l'utilité commune, il est aisé de conclure que tous les biens superflus, encore que, par le droit des gens, ils soient à ceux qui les possèdent, quant à l'administration et à la propriété, ils appartiennent de droit naturel, quant à l'usage, aux pauvres qui sont dans la nécessité, afin, dit saint Paul, que l'égalité se rétablisse, ou que, du moins, il n'y ait pas entre eux une si prodigieuse différence (1). »

Troublé par u une si prodigieuse différence », Flécbier ne peut contenir ses plaintes et ses murmures ; il cède au mouvement généreux qui l'emporte, et laisse éclater d'éloquentes invectives, dont la véhémence et l'amertume rappellent les audacieuses revendications de Gatilina, ou les pages les plus émouvantes du Contrat social. C'est le problème éternel de la richesse et de la pauvreté; problème étudié souvent avec passion et colère, qui n'a jamais été résolu équitablement, et ne le sera jamais en dehors des principes de la charité chrélienne. A notre avis, ni Salluste, ni J.-J. Rousseau, ni aucun socialiste moderne, n'ont posé questions plus redoutables, dans un langage plus hardi et plus fort. <t Car, Messieurs, pourquoi faut-il que dans vos vastes

(l) Flécbier, sermon sur l'Aumône, vol. VII, p. 171.

et superbes maisons, sous des lambris'd'or et d'azur, entre votre orgueil et votre mollesse, vous vous fassiez comme un printemps perpétuel dans les saisons les plus rigoureuses, pendant qu'un pauvre cherche en vain une misérable retraite, pour se défendre des injures de l'air? Pourquoi faut-il que vos bulfets gémissent sous le poids de tant de vases précieux, que vous étalez, et qui ne servent qu'à montrer votre vanité et à irriter celle des autres, pendant qu'un pauvre n'a pas un vaisseau de terre pour l'usage nécessaire de sa vie? Pourquoi, faut-il que vous reposiez dans ces lits, plus richement parés que des autels, oii vous sacrifiez à la volupté et à la paresse, pendant qu'un pauvre, couché sur la dure, peut à peine trouver dans quelques moments de la nuit à se délasser des fatigues et se consoler des peines de la journée? Rapprochez-les de vous, rapprochez-vous d'eux; et, si vous ne pouvez vous défaire de tant de choses inutiles et superflues, qui contribuent à votre félicité imaginaire, au moins fournissez-leur ce qui peut adoucir leur malheur et soulager leur pauvreté. Autrement, vous violez les lois de la Providence, qui vous avait choisis pour être les dispensateurs de ses richesses (1). »

L'orateur, nous allions dire le tribun, va plus loin encore. Au nom de la justice divine, il réclame pour les pauvres des richesses « presque toujours corrompues dans leur source », acquises par l'intrigue, la fraude ou la violence, (c Qui ne sait que d'ordinaire elles sont le fruit de l'iniquité de ceux qui les ont amassées?... Qui peut s'assurer qu'elles sont venues jusqu'à lui par des voies toutes justes, et qu'elles n'ont passé que par des mains toujours pures et innocentes? Qu'il

(1) Fléchicr, sermon sur l'Aumime, vol. VII, p. 170.

est à craindre qu'on ne puisse dire à tous les riclies, ce que le prophète leur disait de son temps : Vous avez dans voire maison du bien des pauvres (1) ! Que les libéralités qu'ils croient faire ne soient pas même des restitutions entières! et, que quelques pauvres qu'ils assistent, ils n'en nourissent pas encore autant que leurs pères en auront faits (2) ! »

Après de telles pages, extraordinaires pour le temps, nous ne comprenons pas comment certains écrivains répètent sans cesse que les prédicateurs du siècle de Louis XIV ne furent guère que d'aimables courtisans, éblouis par les magnificences de Versailles, dont leur superbe éloquence refléta les splendeurs; mais, au fond, assez indifférents aux misères du peuple, qu'ils voyaient de loin et ne désiraient pas connaître. Nous ne voulons citer aucun nom : qu'il nous suffise de dire que de si étranges affirmations blessent dans des ouvrages récents, destinés à la jeunesse studieuse, composés par des auteurs d'ailleurs estimables, mais qui, par malheur, recherchent certaine popularité facile, bien plus que la vérité historique. Comment des écrivains instruits, laborieux, parfaitement au courant de la littérature du dix-septième siècle, qui ont lu, ou auraient dû lire le sermon de Bossuet, sur r Eminente dignité des pauvres dans l'Eglise^ celui de Bourdaloue sur i' Aumône, ou celui que nous étudions ici; comment ces écrivains, dans des articles spéciaux, sur Bossuet et Bourdaloue, viennent-ils nous dire que les orateurs sacrés, au dix-septième siècle, eurent mince souci des petites gens, et plaidèrent mollement la cause des pauvres et des malheureux (3)? Telles sont

(1) Rapina pauperis ici domo vestra. (Isaîe, III, 1^.)

(2) Flécliicr, vol. VII, p. 183.

(3) Voy. Bossuet, sermon sur l'Eminentc dignité des pauvres

les limidités de ces orateurs, qu'aujourd'hui même, au milieu de la licence générale, après les théories les plus hasardées sur l'économie sociale, parmi tant d'écrits dont nous sommes inondés, un prédicateur ne pourrait répéter les mêmes choses et exprimer les mômes idées, sans passer pour imprudent, sans soulever contre son enseignement et contre lui la plus affreuse des tempêtes. Vous figurez-vous l'effet produit h Sainte-Clotilde ou à Saint-Augustin par les paroles citées plus haut? par ces inveictives venant à éclater, comme un coup de foudre, au milieu de ces auditoires élégants et délicats, qui n'aiment pas que la voix un peu rude d'un prédicateur vienne troubler leur douce quiétude? Mais tout le monde sortirait de l'église, scandalisé de ce sermon incendiaire; chacun s'en irait en gémissant, que le prédicateur ait eu la témérité de transporter dans la chaire les théories et les violences des plus mauvais clubs de Paris. Et, à son tour, qu'aurait pensé un de ces mômes critiques à la mode, si, par hasard, il eût entendu pareille pinlippique? Est-il bien sûr qu'il n'aurait pas été tout le premier à crier au scandale? et, après avoir trouvé Bossuet et Bourdaloue trop tièdes dans la défense des intérêts sacrés des pauvres, n'eût-il pas trouvé celui-ci trop ardent?

Quant aux prétextes inventés pour éluder le précepte de l'aumône, comme ce ne sont que des prétextes, ils ne peuvent prévaloir contre les commandements de la loi divine. Eu vain, alléguez-vous la nécessité de tenir

dans l'Efjlisc, prèclié en 1659, aux Filles delà Providence, vol. VIII, p. ^25, édit. Lacliat. Voy. aussi le beau sermon sur la Justice, prêché en 1666, à Saint-Germain, devant le roi, le dimanche des Rameaux, vol. IX, p. 635. — Bourdaloue, Dominicales, sermon pour le Ville dimanche après la Pentecôte, sur l'Aumône, vol. II, p. 77; édit. Didot, in-40.

■votre rang et de pourvoir à l'établissement de vos familles; en vain, prclcndez-vous user légitimement d'une fortune acquise par votre industrie, vos fatigues et vos veilles; si « vous n'ouvrez pas vos entrailles (le compassion sur les misères de vos frères », vous n'êtes qu'un mauvais riche, qui va attirer sur sa tète ■et celle de ses enfants les malédictions célestes (1). Car enfin, nous ne sommes pas libres d'user de nos biens pour satisfaire notre vanité, notre ambition ou notre orgueil; « l'aumône de notre superflu n'est pas un conseil, mais un précepte », et c'est folie, pour un chrétien, de se conduire d'après « le dérèglement du siècle » et les froides maximes du monde. « La règle et la mesure de nos actions se doit prendre de l'Évangile, non pas de ces traditions humaines dont on se sert contre les commandements de Dieu, depuis qu'on a entrepris d'altérer sa sainte parole par des subtilités étudiées, et de réduire en art le relâchement des mœurs et l'airaiblissement de la discipline (2). » Le superflu du riche, a dit admirablement Bourdaloue, est le nécessaire du pauvre. Ce superflu lui appartient, c'est sa part; et celui-là commet une injustice, détient le bien d'autrui, qui, « par des profusions et des dépenses excessives, par des magnificences extravagantes, pour des bâtiments, ou pour des meubles précieux au delà de toute mesure », se met dans l'impossibilité de secourir ses frères et de soulager leur misère. Cette belle doctrine de l'aumône, si favorable au pauvre, ne fléchit môme pas devant les considérations de famille, en apparence cependant si légitimes et si

(1) La parabole dci Mauvait riche est éloqucniment développée dans ce sermon, p. 18!|.

(2) lOid., p. 175.

sacrées. « Plusieurs vous diront qu'ils gardent leur tendresse pour leur famille; qu'il faut songer au plus pressé; qu'ils ont des enfants dont ils sont chargés, et qu'il faut pourvoir. C'est là le prétexte de la plupart des pères qui s'imaginent qu'ils peuvent être avares pour eux-mêmes, impitoyables pour les pauvres, afin de laisser des enfants successeurs des grands biens qu'ils auront amassés, sans se mettre en peine s'ils en useront bien ou mal. Ne voyons-nous pas tous les jours, par expérience, que rien ne porte tant la jeunesse au dérèglement des mœurs que cette abondance, qui joint, au penchant qu'on a de pécher, la facilité de le faire? Ne savent-ils pas, en leur conscience, que ces richesses, qui ont été le fruit de leurs crimes, seront la matière des débauches de leurs enfants? Ne vaudrait-il pas mieux qu'au lieu de leur laisser pour héritage la colère du ciel, le mépris des hommes, la haine de leurs injustices, ils leur eussent laissé l'exemple d'une conduite charitable et chrétienne (l) ? »

Il n'est pas davantage permis de n'user que pour soi et pour les siens d'une fortune honorablement acquise. Le devoir de l'aumône « est une loi établie, inviolable, générale », à laquelle nul n'a le droit de se dérober. « Dites après cela que vous avez du bien et que ce n'est que pour en user; que vous ne voulez pas celui des autres, mais que vous vous réservez le droit d'employer celui que vous avez amassé; et, sur ce prétexte, croyez-vous innocents tant qu'il vous plaira : la vérité vous enseigne que vous vous amassez un trésor de colère et de vengeance pour le jour du jugement, et peutêtre même pour ce monde. Ne voyons-nous pas tous les jours ces richesses amassées à la hâte se dissiper

(1) lOid., p, 182.

suns qu'on s'en aperçoive ? fai im, dit le prophète, des impies élevés; j'ai repassé, et ils n étaient plus (I). Après avoir servi de spectacle de vanité à la vanité des hommes, ils deviennent les spectacles publics des révolutions humaines, La vie est pleine de ces exemples. Ils se sont élevés sur les ruines des autres; d'autres s'élèveront sur le débris des leurs. Comme ils avaient opprimé les faibles, ils deviennent la proie de ceux qui sont plus puissants qu'eux ; et, par un jugement terrible mais équitable, après avoir eu l'orgueil des richesses, ils attirent sur leurs seconds ou troisièmes héritiers la honte d'être déchus de leur bonheur et d'être tombés dans la pauvreté (2). »

Il n'y a pas d'enseignement moral, sérieux, efficace, véritablement pratique, sans une sanction. Toute morale qui ne parvient pas à maîtriser le cœur de l'homme, à briser les barrières derrière lesquelles se retranche son égoïsme, est une morale frappée de stérilité : semblable à ces terres sèches, dont parle Fléchier, et qui attendent en vain le secours des célestes rosées, elle ne produira rien [3). Une fois les principes étabhs, il faut sortir du domaine de la théorie et entrer dans la voie, autrement difficile et épineuse, de l'application et de la pratique; il faut enfin obtenir, ce qui est si rare, que les passions se taisent et que le cœur suive, à la lumière du vrai et du bien, la route que lui montre la raison (4). Or, c'est là le triomphe de la morale chrétienne. Elle ne se contente pas d'exposer de belles théories, qu'il est loisible à

(1) Vidi impium supercxaltatuni .. transivi, et ccce non erat.

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