CHAPITRE XVIII
Peinture générale du cœur humain. — Médisance. — Progrès du vice. — Causes de nos passions : Amour-propre. Respect immain. Ambition. Orgueil. Vaine gloire. — Fausse paix de la conscience. — Libertinage des mœurs et libertinage de créance.
Il y a deux sortes de peinture morale : la peinture générale du cœur humain, toujours le môme avec ses qualités ou ses défauts, ses grandeurs ou ses misères, dans tous les siècles et tous les pays, à Athènes, comme à Rome et à Paris, sous le gouvernement de Périclès, comme sous le règne d'Auguste ou de Louis XIV. Il y a aussi la peinture particulière des mœurs d'une époque, c'est-à-dire, à côté de ce qui est ûxe, permanent, éternel dans la nature humaine, ce qui est mobile, changeant dans les mœurs, les ridicules, les vices et les vertus d'un pays, d'une nation ou d'un siècle (1).
Cette double peinture, nous la trouvons dans la plupart de nos moralistes, La Bruyère surtout, qui, avec un art parfait, mêle et fond ensemble la peinture de l'homme de son temps et celle de l'homme de tous les temps. Nous la retrouvons aussi dans nos prédicateurs du dix-septième siècle, qui n'ont pu signaler les défauts de leurs contemporains et les peindre, sans étudier et
(1) Voy. à ce sujet les remarques excellentes de M. A. Feuçére : Bourdalour, p. 335 et suiv.
peindre du même coup les passions, les désirs, les convoitises qui agitent et troublent le cœur humain en général. « Tout prédicateur digne de ce nom, a-t-on dit avec raison, est plus ou moins moraliste (1). » Et cela est si vrai, que nos grands sermonnaires ont été des moralistes hors de pair, différents de Pascal, de La Rochefoucauld, de La Bruyère, mais fins, exacts, pénétrants, et souvent profonds.
Nous rencontrons dans Fléchier bon nombre d'observations morales, soit générales, soit particulières, qui indiquent une grande connaissance des hommes. Ainsi, rien de plus piquant et de mieux observé que le portrait du médisant. On voit ses habiletés et ses détours pour médire avec art; on entend celte préface flatteuse qui prépare un discours sanglant, où le traître dit d'al>ord du bien, « pour mieux faire valoir le mal qu'il va dire », et pour enfoncer plus sûrement le poignard dans le cœur du prochain. « A quoi aboutissent tous les entretiens d'aujourd'hui, sinon à s'amuser aux dépens d'autrui, et à se jouer de la réputation les uns des autres? C'est l'agrément de ceux qui parlent, c'est le plaisir de ceux qui écoutent; sans cela, les conversations tarissent, le monde n'a plus d'esprit; avec cela chacun plaît, chacun s'insinue, chacun s'exprime heureusement; ce vice est devenu si commun, qu'on est parvenu à ne s'en apercevoir presque plus : on s'est fait un point de sincérité et de bonne foi de ne se rien dissimuler de ce qui est désavantageux à ceux dont on parle. Les oreilles se sont accoutumées à cette espèce de langage si peu charitable et si peu chrétien : tout consiste aux manières, car encore veut-on, dans les péchés même les plus cruels, garder quelque appa-
(1) M. A. Feugère : Bourdaloue, p. 336.
rencc de politesse. Une médisance grossière est insupportable : c'est déchirer sans pitié la réputation du prochain, c'est assassiner son frère inhumainement. Un honnête homme sait mieux vivre : il empoisonne avec art tous les traits de sa médisance ; il commence un discours sanglant par une préface flatteuse, et, disant d'abord du bien pour mieux faire valoir le mal qu'il va dire, il pare la victime qu'il veut égorger, et croit qu'il est plus innocent, quand il jette quelques Heurs sur l'autel qu'il veut ensanglanter de son sacrifice (1). »
L'élégante peinture de Fléchier a son prix, môme placée à côté de celle où Bourdaloue décrit îi son tour la médisance avec son air innocent et radouci, devenue l'assaisonnement ordinaire des conversations, et encouragée par les applaudissements discrets qui la provoquent. Mais comme le tableau de Bourdaloue est autrement fait de verve, avec une simplicité, une vérité et une vie, dont n'approche pas tout l'art de l'évêque de Nîmes ! Vous croyez vous trouver au milieu de l'une de ces assemblées où les Célimène et les Arsinoé n'épargnent guère le prochain; vous entendez les ris et les éclats des assistants ; vous voyez enfin les gestes et les coups de tête qui approuvent et excitent les malins propos. Après la peinture de Fléchier, il n'est pas sans
(1) Sermon pour le premier dimanche de l'Avent, sur le Jugement dernier, prôclié devant le roi en 1G82, vol. VI, p. ji. — « La médisance, lisons-nous dans un opuscule attribué à Fléchier, est le plus infâme de tous les vices; il est d'autant plus à craindre, que quiconque tombe dans ce défaut, donne souvent un coup mortel à un homme qui ne connaît pas la main qui le tue; et Ton peut assurer que tous les médisants sont des lâches, des traîtres et des assassins. » {Œuvr. compl. de Fléchier, vol. IX, p. 281; Réflexions sur les caractères des hommes.) Nous avons parlé de cet ouvrage, La jeunesse de Fléchier, vol. 1, p. 2i7.
intérêt de voir celle de Bourdaloiie, de les comparer ensemble, afin de mieux saisir la manière dos deux peintres. « Do tout temps la médisance a été, et est encore plus que jamais l'assaisonnement des conversations. Tout languit sans elle, et rien ne pique. Les discours les plus raisonnables ennuient, et les sujets les plus solides causent bientôt du dégoût. Que faut-il donc pour réveiller les esprits, et pour y répandre une gaieté qui leur rende le commerce de la vie agréable? Il faut que, dans les assemblées, le prochain soit joué et donné en spectacle par des langues médisantes ; il faut que, par des narrations entrelacées des traits les plus vifs et les plus pénétrants, tout ce qui se passe de plus secret dans une ville, dans un quartier, soit représenté au naturel et avec toute sa difformité ; il faut que toutes les nouvelles du jour viennent en leur rang, et soient étalées successivement et par ordre. C'est alors que chacun sort de l'assoupissement où il était, que les cœurs s'épanouissent, que l'attention redouble, et que les plus distraits ne perdent pas une circonstance de tout ce qui se raconte. Les yeux se fixent sur celui qui parle; et, quoiqu'on ne lui marque pas expressément le plaisir qu'on a de l'entendre, il le voit assez par la joie qui paraît sur les visages, par les ris et les éclats qu'excitent ses bons mots, par les signes, les gestes, les coups de tête... On ne se retire point qu'il n'ait cessé, et l'on s'en revient enfin d'autant plus content de soi, que, sans blesser, à ce qu'on prétend, sa conscience, on a eu tout le divertissement de la conversation la plus spirituelle et la plus réjouissante (1). »
(1) Bourdaloue, Exhortation sur les faux témoignages rendus contre Jésus-Christ, vol. III, p. 205, édit. Didot, in-40, — M. Feugère, qui cite ce passage, l'a étudié avec soin et analysé d'une manière fort piquante. (Voy. Bourdaloue, p. 3/|0 et suiv.)
A''oilà une connaissance des hommes et de leurs petites perfidies que la pratique du monde seule ne peut donner; qui ne s'acquiert pas, ne se développe pas, si, avant tout, l'observateur ne possède le don précieux de la pénétration. Sans cette faculté, nous sommes condamnés à voir seulement les apparences, et jamais ce qui est caché dans certains replis du cœur. C'est le sort commun des hommes de ne rie^ comprendre, de ne rien démêler au jeu si compliqué et si délicat des passions humaines ; d'ignorer ce qui se passe autour d'eux, et de jouer leur rôle ici-bas d'une manière inconsciente, comme des personnages de théâtre dont on a réglé à l'avance et les situations diverses et les mouvements. Il est très petit le nombre des savants doués d'assez de patience et de sagacité pour surprendre les secrets du monde physique ; plus rare encore est le nombre de ceux qui savent pénétrer les mystères du monde moral, décrire les maladies de l'âme, les analyser avec exactitude, en découvrir les "vraies causes et en indiquer les remèdes.
Fléchier nous montre, avec une grande sûreté d'observation, comment le vice se développe peu à peu dans le cœur; comment, par l'effet « de la faiblesse et de la corruption de la nature », nous sommes enclins à nous fortifier dans le mal, et à nous relâcher dans le bien. « Le vice croît et se multiplie, la vertu s'affaiblit et diminue; et, comme ceu\ qui sont bons cessent aisément de l'être, ceux qui sont méchants sont portés à l'être toujours davantage, si Dieu les abandonne à eux-mêmes, parce que le péché monte dans l'âme par des degrés imperceptibles, et qu'il prend toujours de nouvelles forces quand on le néglige. Ces conversations inutiles et vagues, où vous vous mêlez de parler de tout, de juger de tout indifféremment, seront bientôt
non seulement vaines et indiscrètes, mais encore scandaleuses et funestes au prochain; et, si Dieu ne pose sur vos lèvres cette garde de circonspection, que lui demandait le roi-prophète, il en sortira bientôt des traits sanglants d'une médisance empoisonnée. Vous désirez de vous enrichir par des voies même légitimes ; si vous entretenez cette passion, bientôt vous ne craindrez point d'être injuste, quand il s'agira de vos intérêts : vous n'épargnerez ni le sacré, ni le profane, vous jouirez de votre bien avec avarice, vous regarderez celui des autres avec envie, et peut-être enfin le lui prendrez-vous avec violence... Vous avez quelque peine sur quelque point de religion; si vous ne recourez au principe, il vous prendra une curiosité dangereuse, votre esprit se perdra dans les mystères que vous voudrez approfondir : votre foi deviendra faible et chancelante, vous douterez, et peut-être enfin malheureusement vous ne douterez plus fl). »
Cette disposition malheureuse est d'autant plus à craindre, que l'amour-propre et le respect humain semblent s'unir ensemble afin de nous séduire ou de nous égarer. D'un côté, l'amour-propre nous cache notre triste état, et, plus encore que l'intérêt, « il est un merseilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement (2) » ; de l'autre, le respect humain nous ôte la force de reconnaître nos fautes et de nous en corriger. Combien les hommes sont ingénieux h. se tromper eux-mêmes, à inventer des raisons pour excuser leurs torts ou en diminuer la gravité I Ils ont une apologie toujours prête, et sont toujours
(1) Sermon pour le jour de la Conception, prêché devant le roi en 1682, vol. V, p. 75.
(2) Pascal, Pensées, p. 37. Edit. Havet. 1 vol. in-8", Dézobi-y.
disposés à s'aveugler eux-mêmes ou à corrompre leur propre conscience. « S'ils sont puissants, ils croient qu'ils sont au-dessus des lois, et qu'on doit respecter leur autorité, aux dépens môme de la religion. S'ils sont obscurs, ils croient qu'il importe peu quelle vie ils mènent. S'ils commencent à pécher, ils prétendent que les premières fautes sont pardonnobles; s'ils continuent depuis longtemps, ils accusent la force de leurs mauvaises habitudes, dont ils n'ont pas voulu se rendre maîtres. S'ils sont délicats, ils veulent qu'on les épargne et qu'on les ménage ; ainsi, affaiblissant dans leurs esprits leurs péchés, ils les regardent au dehors, ils les commettent sans crainte, et s'en accusent sans repentir : ils vont tête levée aux pieds d'un prêtre. La moindre sévérité les offense. Il faut qu'un confesseur choisisse ses termes de peur de blesser leur délicatesse; et, dans un tribunal aussi sévère et aussi absolu qu'est celui de la pénitence, on dirait que le juge tremble devant le criminel, et qu'il lui demande comme une grâce de vouloir prendre quelque soin de son salut : telle est l'indulgence des pécheurs pour eux-mêmes. On se flatte, on se déguise; qui est-ce qui n'a pas une apologie toujours prête pour son péché dominant? et qui est-ce qui ne se fait pas une espèce d'innocence, par la comparaison de ceux qu'il veut croire plus méchants que lui? Qui est-ce qui ne tâche pas de s'aveugler soi-même, et de corrompre sa propre conscience (1)? n
Soit délicatesse excessive, soit ignorance volontaire de sa misère, chacun entre en composition avec Dieu, débat, stipule les clauses de sa conversion, et prétend
(l) Sermon pour le premier dimanche de TAvent, sur le Jugement ■dernier^ prononcé à la cour en 1682, vol. VI, p. il.
fixer lui-même « les lois et les conditions de sa pénitence )). « On vent èlre ménagé, selon les faibles dispositions qu'on a de se convertir. On se réserve le droit d'clre toujours son premier juge, et l'on penche toujours du côté de la grâce et de la faveur. On n'aime ; pas qu'un directeur veuille entrer trop avant dans le ' fond d'une conscience, et l'on est d'avis qu'il se contente de certaines bonnes volontés qu'on lui montre. i On lui abandonne certains défauts, pourvu qu'il ne : touche pas à d'autres, auxquels on est plus attaché, et , qu'on trouve bien le moyen de mettre à couvert de ses remontrances. On se sert de lui pour faire le bien qu'on veut faire, et pour autoriser les faiblesses qu'on veut conserver; et, s'il n'a de la fermeté, on se relâche de part et d'autre, et le directeur est enfin dirigé luimême, tant on a de peine à se soumettre à la pénitence, si Dieu ne fait en nous, comme en saint Paul, une conversion véritable, entière et parfaite (1). »
Fléchier énumère tous les motifs, tous les prétextes que nous suggère l'amour-propre, si habile à justifier nos faiblesses, à nous dispenser d'une pénitence, nécessaire à tout le monde, excepté à nous, bien entendu. « L'amour-propre est si ingénieux, qu'encore que nous soyons persuadés de la nécessité de la pénitence, il trouve toujours le moyen de nous exempter en particulier. Chacun se justifie à soi-même; chacun renvoie l'austérité de la vie, ou aux grands pécheurs, ou aux grands saints, et ne croit être ni l'un ni l'autre. » La pénitence est bonne, ou pour les vieux criminels, ou pour ceux qui ont embrassé une profession de vie parfaite. Un rehgieux vit-il dans les ténèbres de sa cel-
(l) Sermon pour le jour de la Conversion de saint Paul, prêché •en 1G82, vol. V, p. 106.
Iule? il fait ce que sa vocation lui impose, et doit, par état, « pleurer ses péchés et ceux du peuple » ; un ecclésiastique est-il « recueilli et mortifié? » qu'y a-t-il donc là de si étonnant? c'est son devoir : « il consacre tous les jours le corps et le sang de Jésus-Cbrist; il doit apprendre, en offrant ce redoutable sacrilice, à se sacrifier soi-même (1). »
Et si, par hasard, le pécheur se juge sévèrement luimême et tel qu'il est; s'il échappe aux illusions de l'amour- propre, s'il ne se laisse pas crecer les yeux agréablement^ c'est pour tomber dans un autre péril, celui qui vient du respect humain, d'une îd,\x?>'s>& pudeur, de la crainte des jugements et des railleries du monde. Le respect humain! voilà, en tout temps, le grand obstacle à la conversion des chrétiens; l'obstacle que Fléchier signalait à une époque oii, malgré l'exemple du roi et sa récente conversion, la dévotion était si décriée, qu'on n'osait braver l'opinion des hommes, renoncer à ses passions et. reprendre un meilleur genre de vie, dans la crainte de passer pour faux dévot, a On ne l'éprouva jamais mieux qu'en ce temps, disait-il hardiment; car, d'un côté, la dévotion est si décriée par l'abus qu'on en fait, qu'on ne sait presque plus ce qu'il faut blâmer, ou ce qu'il faut approuver. L'ambition et l'intérêt se cachent souvent sous des apparences de religion. D'ailleurs, la malignité est devenue si grande, qu'on empoisonne tout, qu'on médit de tout. Un voit le mal où il n'est point, et l'on ne veut pas reconnaître le bien là où il est; et sous prétexte qu'il se trouve, en général, une fausse dévotion, on a peine à vouloir croire, en particulier, qu'il y en ait de véritable. »
(1) Panéy. de saint Sulpice, prononcé en 1681, vol. V. p. ITj.
Puis, l'orateur entrait dans le détail; il montrait comment la malignit^ humaine dénature les actions les plus louables; comment le respect humain cause des ravages dans les âmes encore mal afTermies, et qui, désireuses de revenir à Dieu, se sentent arrêtées tout à coup et comme paralysées, « par une appréhension lùche des jugements et des railleries du monde ». (( Qu'un homme, après de longues réflexions sur sa vie passée, vienne à s'éloigner du jeu, des compagnies, des emplois même, où il sait, par sa propre expérience, qu'il expose son salut; qu'il distribue ses biens aux pauvres, et qu'il assiste plus souvent et plus décemment aux sacrés mystères; qu'une dame, encore à la fleur de son âge, renonce au luxe et à la vanité, et se réduise aux règles de la modestie chrétienne ; qu'elle visite les hôpitaux et les églises : on cherche les raisons de ce changement, et l'on prend toujours les moins charitables. On donne, autant qu'on peut, un tour ridicule à ces conversions : c'est qu'on aime à se distinguer, c'est qu'on donne dans les nouveautés, c'est qu'on suit son humeur et son caprice, c'est le mauvais état de ses afTaires, c'est la légèreté de l'esprit humain. Combien d'actions de piété sont demeurées sans efTet dans l'esprit de ceux qui les avaient résolues! Combien de pénitences naissantes ont été étouffées! Combien d'àmes ont été comme arrachées à Jésus- Christ par ces dégoûts qu'on leur a donnés, qui tombant sur des conversions mal assurées, à peu près comme ces froids et ces gelées hors de saison, qui surprennent des fruits encore tendres et naissants, leur ôtent toute espérance d'accroissement et de maturité (1). »
{!) Pancy. de la Madeleine, prononcé en 1683, vol. V, p. 124. —
Mais l'une des plus belles peintures morales, des plus complètes et des plus vigoureuses, est sans contredit celle de l'ambition. Nulle part, j'ose le dire, Fléchier n'est aussi ferme, aussi éloquent, et j'ajoute, aussi profond : c'est la force de Bossuet unie à l'exactitude de Bourdaloue. Cette àme généreuse est indignée des fortunes dont la cour ollrit si souvent le scandale; indignée des intrigues, des bassesses, des lâchetés, des trahisons de ces courtisans décidés à parvenir par tous les moyens, « à s'élever sur les ruines des autres ». L'orateur ne décrit leurs attentats avec tant de véhémence, que pour les rendre méprisables et odieux à Louis XIV. La dureté de l'ambitieux, sa sécheresse de cœur, ses viles complaisances pour ceux qui peuvent servir ou qui peuvent nuire, le but qu'il poursuit réellement, tout cela est étudié, analysé, avec un soin, une vérité et une sûreté remarquables. « Toujours occupé du monde et de sa fortune, il est prêt à essuyer des périls, à susciter des scandales, à soutenir des haines, à dissimuler des affronts, à négliger des mépris, pourvu qu'il s'avance; il laisse ce qui est bon, pour courir après ce qui lui est utile, et ne distingue ni vice, ni vertu que par rapport à ses intérêts» S'il ne peut s'élever par son mérite, il s'élève par ses intrigues, et sacrifie tout au désir qu'il a de s'agrandir, sans avoir égard ni aux lois humaines, ni aux divines, ni à l'honneur, ni à l'amitié, ni aux bienséances (I) ».
L'ambitieux usurpe les deux sortes d'empire que Dieu exerce : l'un, « intérieur et éternel )>, par lequel il
Ce morceau se trouve reproduit, sauf quelques variantes, dans le .•iermon pour le second dimanche de l'Aient, prêché en 1682 devant la reine, à Saint-Germain, vol. VI, p. 66.
(1) Sermon pour le troisième dimanche de l'Avent, sur l'Ambition, prononcé devant le roi en 1682, vol. VI, p. 81.
se possMe comme son unique et souverain bien ; l'autre,. <( extérieur et temporel », par lequel il gouverne les créatures et les dirige, selon l'ordre de son infinie sagesse et de sa providence. « L'homme ambitieux, autant qu'il est en son pouvoir, usurpe ces deux sortes de dominations et de souverainetés. Il veut se rendre indépendant, et faire dépendre de lui tout ce qu'il peut, et devenir maître de lui-môme en devenant celui des autres. L'expérience ne nous apprend que trop ce que je dis. Combien voit-on de grands du monde, qui vivent comme s'il n'y avait point de juge à qui ils dussent rendre compte de leurs actions! Ils croient que l'autorité ne leur est donnée, que pour en jouir et pour s'y plaire ; que les hommes ne sont faits que pour contribuer à leurs plaisirs et à leur puissance ; que tout doit servir à leur gloire et à leur grandeur; ils se regardent comme les maîtres de leurs volontés, et non pas comme les ministres et les interprètes de celle de Dieu. Ils exigent l'obéissance comme une justice qu'on doit à leurs personnes, et non pas à Dieu qu'ils représentent, et se font eux-mêmes la règle, le centre et la fin des autres hommes qu'ils tiennent dans une triste dépendance (1). »
Il est vrai, les hommes ont toujours quelque « raison honnête » pour justifier à leurs propres yeux leur ambition et leur poursuite des grandeurs humaines; mais, à côté du motif apparent, et qu'ils publient partout, se trouve le motif caché qu'ils n'avouent pas; ceux qui courent après les charges et les honneurs, à coté du but qu'ils déclarent, en ont un autre tout différent qu'ils ne déclarent pas. On brigue une charge, on solli-
(1) Sermon pour le troisième dimanche de l'A vent, sur l'Ambition^ vol. VI, p. 82.
cile un emploi, on veut avoir du crédit et de la faveur, pour se donner une occupation, (( se rendre la vie moins ennuyeuse », sortir d'un état de médiocrité, ou encore pour servir le public, « et faire valoir les talents qu'on a, ou qu'on croit avoir » : chacun enfin, a sa raison honnête pour acquérir et pour s'avancer. « Mais il y a une raison commune pour tous, qu'aucun ne dit, et que chacun a dans son cœur : c'est qu'on veut se donner plus de ]i])erté et plus de moyens de satisfaire ses passions... Vos passions sont trop resserrées dans votre cœur, vous voulez les élargir au dehors; avoir de quoi fournir amplement à votre luxe et à vos délicatesses; attirer les yeux du public par le nombre de vos valets et par la magnificence de vos équipages; avoir autour de vous quelques flatteurs de plus qui rendent hommage à votre fortune; appuyer de votre crédit les passions de vos amis, comme si ce n'était pas assez des vôtres, et faire sentir, quand il vous plaira, le poids d^e votre colère, lorsque vous vous croirez offensé (i). »
Fléchier montre les progrès insensibles de l'ambition, il en décrit les effets, et réfute éloquemment cette prétention étrange, que les ambitions particulières sont permises, et que seuls les grands ambitieux sont à redouter. « C'est de là que naissent les médisances atroces, les cruelles jalousies, les infidélités secrètes, les haines mortelles, les guerres sanglantes; c'est de là que viennent l'envie contre les puissants, la défiance de ses égaux, l'abandonnement des pauvres, et souvent l'oppression des faibles. » Le moraliste pousse plus loin encore cette analyse. L'ambition, dil-il, est du
(1) Sermon pour le troisième dimanche de l'Avent, sur l'Ainhition, vol. IV, p. 8i.
nombre Je ces péchés, qui h traînent avec eux une longue suite de vices ». Cette cruelle passion n'est pas seulement la source des médisantes atroces et de tous les autres désordres; elle trouve le moyen de corrompre toutes les vertus, a Elle se sert d'une patience intéressée, qui souffre tout de ceux de qui elle espère; d'une humilité contrefaite, qui s'abaisse pour s'élever plus sûrement; d'une honnêteté contrainte qui veut plaire à tous, pour avoir moins d'opposition ta sa forlune; d'une modestie simulée, pour exciter moins d'envie et donner moins d'ombrage à ses concurrents; et d'une charité affectée, pour gagner les uns par des services recherchés, les autres par des complaisances étudiées. La religion même, je dis cette religion dont toutes les maximes tendent h l'humilité, à la soumission, à l'obéissance, par une profanation sacrilège, est souvent employée pour donner du crédit à l'imposture, et pour servir à l'ambition qu'elle condamne. Qui ne sait qu'il y a un art de s'approcher des dignités, en faisant semblant de s'en éloigner; de couvrir l'esprit du monde sous des apparences trompeuses de piété et sous un air extérieur de réforme, afin d'arriver plus sûrement au but qu'on s'est proposé, et de surprendre l'approbation des hommes, en leur faisant accroire qu'on a déjà celle de Dieu (I) ? »
Vous avez beau vous faire illusion à vous-même; vous avez beau trouver votre ambition raisonnable et réglée, vous prescrire à l'avance des bornes que vous ne franchirez pas, vous serez entraîné malgré vous : « car, l'ambition est la source de tous les crimes; et l'homme qui en est possédé, se trouve dans
(1) Sermon pour le troisiùrae dimanche de TAvent, siu' V Ambition, vol. IV, p. 87.
une préparation de cœur à les commettre tous, s'il les juge utiles à l'accomplissement de ses desseins (I). » — Mais je ne veux que « monter de quelques degrés » ; je ne veux que sortir « de l'ennuyeuse médiocrité où je suis » ; je saurai bien donner de justes bornes à mes désirs : paroles en l'air que tout cela! vaines promesses, dont les faits montreront vite toute la fragilité! — « Je n'ai pas de ces grandes ambitions, direzvous; il me suffit de monter de quelques degrés; je ne suis pas encore au rang où je puis raisonnablement prétendre, et j'y veux arriver sans faire tous ces grands crimes : tirez-moi de celte ennuyeuse médiocrité où je suis, et je vous quitte de tous les empires du monde. Vous ne connaissez donc pour ambitieux
• que ces faiseurs de grand dessein, qui n'imaginent
• rien que de vaste, qui voudraient forcer la nature et les éléments, et qui, chargés de couronnes usurpées et portés par l'ardeur de vaincre jusqu'aux extrémités de la terre, demandent s'il n'y a point d'autres mondes à conquérir : vous pardonnez l'ambition, si elle n'allume des guerres civiles ou étrangères, si elle ne fait couler des rivières de sang, et si elle ne porte le fer et le feu ■partout où elle passe. Vous vous trompez : il n'y a pas de petit orgueil; il est égal partout, quoique les objets soient différents, et que la fortune des orgueilleux ne soit pas égale. Vous ne voulez monter qu'un degré, vous en voudrez monter un autre, et la cupidité croissant à mesure que vous croirez l'avoir satisfaite, vous voudrez vous pousser aussi loin que l'on peut aller; croyez-moi, chacun, prévenu de l'amour et de l'estime qu'il a pour lui-même, sy croit toujours digne d'un
(1) Sermon pour le troisième dimanche do l'Avent, sur V Ambition^ *0l. IV, p. 8(5.
plus haut rang à mesure qu'il eu approche; et donnezmoi le plus petit orgueilleux du monde, s'il n'a soin de se modérer, il se fera souverain, s'il peut (1). »
Ne dites pas que la recherche des grandeurs humaines, avec son cortège de bassesses, de perfidies et de folles espérances, est la passion des âmes généreuses. Rien, au contraire, n'est plus indigne de la générosité d'un chrétien, que de s'attacher « à des biens ■passagers et périssables », poursuivis avec ardeur, possédés avec inquiétude, et qu'il faudra quitter avec regret. « Que le monde tienne tant qu'il voudra, pour maxime, que l'ambition est le caractère d'une belle àme; que c'est la passion des grands hommes; que c'est le principe de toutes les actions héroïques : la religion chrétienne m'apprend que c'est la marque d'une âme basse, et le principe de toutes les mauvaises actions qui se commettent. Car, y a-t-il rien de plus bas pour l'homme, que d'aimer ce qui est au-dessous de lui, et de renoncer à son héritage qui est céleste? Or, toutes les dignités du monde sont des biens créés, et par conséquent au-dessous du bien incréé, pour la possession duquel il est destiné : quand donc il renonce à celui-là, pour s'attacher à ceux-ci, il se dégrade lui-même, et témoigne la même bassesse de cœur, qu'un capitaine, qui pouvant être empereur, ne voudrait être qu'un misérable soldat {2). »
On résiste aisément à l'orgueil, « quand on est réduit aux ténèbres d'une vie obscure » ; mais il est plus ■difficile de le maîtriser, quand on se voit recherché, comme saint François de Paule, des princes et des grands, attiré dans les cours des souverains, consulté
(1) Sermon pour le troisième dimanche de l'Avent, sur V Ambition^ vol. IV. p. 88.
(2) Ihid., p. 8i.
par le pape « comme un oracle, » et honoré par un roi de France, comme l'ai'bitre de sa vie ou de sa mort. C'est là, en effet, pour l'humilité, « une tentation délicate », un écueil dangereux, même pour la plus haute et la plus solide vertu. « On résiste aisément à l'orgueil, quand il n'est pas soutenu par une grande réputation, ou fortifié par un grand mériie. On a quelque honte de se croire, quelque bonne opinion qu'on ait de soi, quand on est seul à s'estimer et à. s'applaudir, et quand on n'a pour soi d'autre approbateur ni d'autre flatteur que soi-même. Mais lorsqu'on se voit honoré, et qu'on fait du bruit dans le monde; lorsqu'on s'attire la louange et l'admiration par des talents ou par des vertus extraordinaires, qu'il est dangereux qu'on ne soit de l'avis du public! qu'on ne vienne à se louer et à s'admirer un peu soi-même, malgré toute sa modération, et qu'on ne mêle quelque grain de son propre encens à celui qu'on reçoit des autres (1) ! )>
En vrai moraliste, à qui n'échappent guère les secrets du cœur, Fléchier découvre le fond de nos actions, dévoile leur mobile caché, et suit avec pénétration tous les détours de la dissimulation et de la fraude. Ces calomnies conduites avec art pour opprimer un innocent, <( ces finesses de la prudence de la chair », ces coups sourdement donnés pour ruiner la réputation ou la fortune d'un honnête homme, tout cela sera mis enfin dans son vrai jour au jugement dernier. Alors, ces vices « dont les flatteurs faisaient des vertus », dépouillés de leur éclat extérieur et de leur brillante enveloppe, paraîtront ce qu'ils sont en effet, des vices d'autant plus odieux, qu'ils auront été
(1) Panég. de saint François de Pau/r, vol. V, p. 2i8.
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plus adroitement dissimulés. « Ces richesses acquises si finement, l'industrie à part, ne seront plus qu'un amas de larcins et d'injustices; ces amitiés qu'on croit si pures, quand on leur ôtera cette apparence d'honnêteté qui les couvre, paraîtront telles qu'elles sont, un vil commerce d'intérêt ou d'impureté; ces aumônes, quand on effacera cette couleur de la charité qu'on leur donne, ne seront plus que de vaines ostentations, ou des compassions naturelles; ces humilités qu'on admire, quand on aura levé le masque qui les couvre, ne seront peut-être que des vanités déguisées ; ces confessions et ces communions dénuées des formes extérieures de la pénitence et de la piété, ne seront plus que ce qu'elles ont été, des coutumes sans réflexion et des bienséances sacrilèges (1). »
Voici une vive peinture, ou plutôt une satire des inquiétudes qui agitent le cœur de l'homme, de ses désirs, de ses espérances, de ses ambitions, de ses elforts, des mille soins dont il se fatigue pour acquérir des biens périssables, tandis qu'il dédaigne « le souverain bien », et ne fait rien pour le posséder. (( Cependant, Messieurs, que font la plupart des hommes? Quel est leur désir, et quelle est leur fin? L'un brigue une charge, et ne songe qu'à y parvenir; il cherche tout ce qui peut servir; il écarte tout ce qui peut nuire; il étudie tous les prétendants, diminue le mérite des uns, et grossit les défauts des autres; tantôt il craint, tantôt il espère, et n'a pour toute fin que sa prétention. L'autre poursuit un procès, et ne pense qu'à obtenir un tribunal favorable, à prévenir des juges, ou par des raisons apparentes, s'il n'en a pas
(l'i Sermon pour le premier dimanche de l'Avent, sur le Jitf/emcnt ih-rniei\ prêché à la cour en 1682, vol. VI, p. 39.
des solides, ou par des sollicitations puissantes, ou par des invectives contre ses parties. Il suppute ce qu'il peut gagner; il suppute ce qu'il peut perdre. Il se fatigue lui-même de mille chagrins et de mille soins inutiles; il fatigue tout ce qu'il rencontre d'un long et ennuyeux récit des circonstances ennuyeuses d'une affaire qui ne le touche que lui seul, et s'imagine quil n'y a rien d'important, ni rien au delà de son procès. Celui-ci et celle-là n'ont pour but que l'établissement de leurs familles; leur vue ne va pas plus loin qu'à la fortune et au mariage d'un de leurs enfants; ils examinent pour cela l'ancienneté de la noblesse, et plus encore la quantité de bien, et le degré de faveur de chaque maison, afm de faire une alliance considérable : destinant les uns à l'Église, sans discernement et sans vocation, afin de mêler à des richesses d'iniquités le patrimoine de Jésus-Christ; forçant les autres, par des dégoûts continuels et par des persuasions violentes, à se jeter par désespoir dans des monastères, non pas pour s'y consacrer à Dieu, mais pour se sacrifier à l'ambition de leurs parents et à l'élévation de leurs frères (1). »
Fléchier nous représente saint François Xavier, dans son vaisseau, comme un général d'armée, « la carte des Indes orientales devant les yeux, pour y dresser le plan de ses conquêtes spirituelles ». Ce ne fut pas une humeur inquiète qui lui fit entreprendre de si longs et de si pénibles voyages. Puis, il ajoute finement, et non sans quelque malice : « Il arrive bien quelquefois que l'esprit du monde se mêle dans l'œuvre de Dieu. On veut se signaler par quelque dessein extraordinaire.
(1) Sermon pour le jour de la Toussaint, prononcé devant le roi en 1682, vol. VI, p. 28.
Ennuyé des devoirs et des dépendances d'une communauté, peut-être trop austère et trop régulière, sous prétexte d'aller exercer la charité, on secoue le joug de l'obéissanco. On quitte sans peine, pays, parents, amis, pour acquérir un peu plus de liberté, et pour faire en repos, même parmi les peines et les fatigues de la prédication, sa volonté propre. On ne refuse pas de travailler à la vigne du Seigneur et de faire même le métier d'apôtre; mais on veut être maître de son zèle, se faire un apostolat à part, et vivre dans Findépendance (1). »
L'orateur nous retrace avec vérité a cette guerre continuelle » que nous devons faire à nos passions; guerre rude, incessante, dans laquelle nous sommes trop souvent vaincus. Les uns luttent avec courage, gémissent ou souffrent de leurs faiblesses et de l'insuccès de leurs efforts; les autres, jouissent d'un tranquille repos dont il donne la raison véritable. C'est là un état moral décrit par les philosophes et les moralistes : comme l'habitude du bien rend la pratique de la vertu plus facile, l'habitude du vice finit par nous dissimuler la laideur du mal, et nous le fait paraître presque légitime. « Cette perversité acquise, a-t-on dit, plus terrible que la perversité de nature, le dernier châtiment du vice, est aussi le plus grand malheur, parce qu'il est sans remède (2). » Un malheur « sans remède » : voilà où conduit cette perversité acquise, que Fléchier analyse avec sagacité et déplore en termes éloquents : « Je sais que plusieurs ne ressentent pas ces troubles intérieurs. Ils vivent tranquillement au gré de leurs
(1) Puncg. de saint François-Xavier, vol. V, p. 3-i2.
(2) Précis (le philosophie, par M. Ch. Bénard, 1 vol. in-8o. Paris, Delagrave, p. 197.
désirs, sans remords, sans inquiétude. Ils ne sont pas tentés, parce qu'ils donnent d'eux-mêmes dans tous les objets des tentations. Ils n'ont point d'ennemis, parce qu'ils ne savent pas résister; ce sont des vaincus qu'on a accoutumés à la servitude, et qui sont volontairement sous le joug de leurs passions. Qu'ils sachent qu'ils sont d'autant plus à plaindre, qu'ils ne se plaignent pas d'eux-mêmes; qu'ils jouissent d'une fausse paix, qui vient de l'endurcissement de leur cœur, et non pas de la sûreté de leur conscience; qu'il y a dans la religion, comme dans la navigation, certains calmes plus dangereux que les tempêtes; et que le comble de toutes les tentations, c'est de ne pas s'apercevoir et de ne pas sentir qu'on est tenté (I). »
Dans un autre endroit, avec plus de force encore, il développe les mêmes idées, et déclare à ses auditeurs que « le malheureux repos » dont ils jouissent, ne vient pas de la paix, mais de la dureté de leurs consciences : « Si vous êtes à couvert des tentations du démon, c'est que vous faites ses volontés et ses œuvres. Sachez que ce malheureux repos où vous êtes ne vient pas de la paix, mais de la dureté de vos consciences; que vos chaînes ne vous pèsent pas, parce que votre esclavage est volontaire; que l'esprit, en vous, ne contredit point à la chair, parce que la chair en est la maîtresse; que la tentation la plus redoutable de toutes est celle qui damne, et qui ne se laisse pas sentir (2). »
Comme Bossuet, comme Bourdaloue, Fléchier attaque « le libertinage des mœurs », surtout « le libertinage de créance », avec une persistance qui indique
(1) Sermon pour le jour de la Concption de la sainte Vierge, vol. V, p. 74.
(2) Pancg. de saint Antoine, vol. V, p. IVi.
la grandt'ur du péril. Le regard de Toraleur ne s'arrête pas seulement à la surface ; il pénètre jusqu'au fond de la société de son temps. Ainsi, à travers la soumission générale des esprits, Fléchier a senti le travail secret de cette incrédulité qui, au siècle suivant, allait attaquer les vérités religieuses avec tant de légèreté et de hardiesse. Dès les premières années du règne de Louis XIV, « les impies et les libertins » étaient fort répandus. Bossuet ne cesse de les poursuivre de ses invectives, comme bien avant lui, Pascal employait toutes les ressources de l'éloquence la plus ardente et la plus passionnée, pour troubler, du moins, et humilier ces esprits superbes qu'il n'avait pas l'espoir de convaincre. « Je ne me sentirais pas assez fort, disaitil, pour trouver dans la nature de quoi convaincre les athées endurcis (l). »
Tant que vécut Louis XIV, les libe)tin$, comme on les appelait alors, gênés par la sévérité des lois, n'osèrent battre ouvertement en brèche l'Église, son autorité et son enseignement. Ils réservaient prudemment leurs doutes et leurs moqueries pour les réunions du monde, oii leurs railleries étaient souvent reçues avec applaudissement. C'est là un trait qui a son importance : au moment où Fléchier prêchait à la cour, en 1682, on ne se gênait plus guère; on affectait certains airs d'incrédulité, que le bon ton permettait d'étaler, et
(1) Pensées de Pascal, édit. de M. Havet, 1 vol. in-6". Paris, p. 158. — Le P. Mersenno, condisciple de Descartes au collège de la Flèche, et son ami tant qu'il vécut, nous a fait connaître bon nombre de ces athées. En 1638, il publiait son livre : La vérité des sciences contre les sceptiques et les pyrrhoniens. — Voy. aussi Talleinant des Réaux : Historiette de Des Barreaux, vol. III, p. 182; 6 vol. in- 12. Paris, Téchener, 1862. — Nous avons parlj des libertins^ Correspondance de Fléchier avec M^<^ Des Houlièrcs, p. 30 et suiv.
que le bon goût défendait de blâmer. Pascal trouvait déjà, de son temps, des gens fiers de faire les braves contre Dieu (1). « Il faut qu'il y ait un étrange renversement dans la nature de l'bomme, pour faire gloire d'être dans cet état, dans lequel il semble incroyable qu'une seule personne puisse être. Cependant, l'expérience m'en fait voir en si grand nombre, que cela serait surprenant, si nous ne savions que la plupart de ceux qui s'en mêlent, se contrefont et ne sont pas tels en effet, ce sont des gens qui ont ouï dire que les belles manières du monde consistent à faire ainsi l'emporté (2). »
Combien avaient alors ces belles manières, ou aspiraient à les avoir! Le passage suivant va nous faire connaître les esprits forts, leur tactique et leurs procédés de discussion. « Les impies et les libertins, disait Flécbier en 1682, ne s'offensent pas moins de Jésus-Christ et de sa doctrine : je parle de ces hommes sans foi et sans discipline, dont un apùtre dit qu'ils ne croient pas en Jésus-Christ, et qui regardent Dieu comme un menteur. Ils ne veulent ni lois qui les retiennent, ni juge qui les condamne, ni vérité qui les convainque, ni remords qui les inquiète. S'ils disent un bon mot, c'est aux dépens de la religion; s'ils ont de l'esprit, ce n'est que pour donner aux choses, môme les plus saintes, un tour ridicule. Ils ne reconnaissent de Providence, que lorsqu'ils en murmurent dans leur adversité ; ils ne parlent de Dieu, que lorsqu'ils le blasphèment dans leur colère. Dites-leur que vous croyez ce que croit l'Eglise, ils s'imaginent que c'est ou par simplicité, ou par bienséance; prouvez-leur la religion, ils attribuent ce qu'il
(1) Pascal mourut à trente-neuf ans, le 19 août 166:î.
(2) Prnsces de Pascal, édlt. E. llavet, p. 138.
y a de fort à votre raison et à votre esprit; ce qu'il y a de faible, ils l'imputent à la cause que vous soutenez; s'ils remarquent quelque impureté dans les pratiques du christianisme, ils se font du relâchement qu'ils voient dans la discipline, un sujet de douter de la doctrine. Tantôt, ils pensent qu'on ne croit pas ce qu'on enseigne, quand on ne fait pas ce qu'on dit; tantôt, qu'on est bien aise d'enseigner aux autres ce qu'on est résolu de ne pas faire soi-même : et toujours Jésus- Christ est méprisé et sa religion offensée.
« Vous croyez peut-être qu'ils allèguent de fortes raisons? Quelle raison peut-il y avoir contre Jésus- Christ et contre sa foi? Tout leur savoir ne consiste qu'à donner de mauvais noms à de bonnes choses. Ils croient être plaisants et habiles, quand ils ont appelé la foi, crédulité; les lois de Dieu, politique humaine: l'humilité, bassesse; la patience, lâcheté; la révélation. artiOce; la morliûcation, mélancolie. Y a-t-il rien de si faible? Cependant on se sait bon gré d'avoir dit de pareilles choses : on est applaudi dans les compagnies; ceux mêmes qui ont encore de la foi et de la religion dans le cœur se contrefont, et croient que, pour avoir l'air du monde, il faut paraître aussi profanes que d'autres (1). »
L'orateur termine éloquemment ce morceau, où il trace le portrait des libertins. Reprenant la célèbre apostrophe de Pascal, il s'écrie avec le môme accent de douleur, et presque dans les mêmes termes que l'illustre solitaire de Port-Royal : « Si j'avais à les convaincre, je leur dirais avec saint Augustin (2) :
(1) Ces dernières expressions ressemblent à celles de Pascal, citées un peu plus haut, p. 3/46.
(2^ Ici saint Augustin, c'est Pascal.
Ames extravagantes, non moins qu'incrédules, croyezvous nous avoir bien rejouis, quand vous avez dit que aotre àme n'est que du vent et de la fumée? Ce serait un malheur qu'il faudrait pleurer durant tout le cours de la vie. Pourquoi préférez-vous votre propre sens à l'autorité de Dieu morne? pourquoi mettez-vous au hasard, ce qui vous est d'une si grande conséquence, je veux dire votre salut? Il viendra ce temps fatal, où le charme étant dissipé, vous verrez de près les portes de l'éternité malheureuse qui vous attend. Peut-être alors connaissant, mais trop tard, le véritable état de l'avenir et du passé, vous demanderez vainement cette foi que vous avez éteinte, ces sacrements que vous avez méprisés, cette grâce dont vous vous êtes rendus indignes; peut-être, remplis des funestes idées de votre incrédulité, vous en serez touchés, mais vous n'en serez pas convertis; peut-être, prendrez-vous entre vos mains ce Jésus-Christ crucifié, qui vous a si longtemps servi de scandale. Endurcissez-vous tant qu'il vous plaira; formez-vous un cœur de fer et d'airain, ce cœur s'amollira malgré vous, et vous reprochera le mépris que vous aurez fait de la religion, lorsque vous ne serez plus en état de la pratiquer. »
Voilà un nouvel exemple, et bien curieux, des imitations de Fléchier. Personne n'avait encore sigoalé ce îarein : il est à ajouter à ceux que nous avons rapportés plus haut (1). M. Hurel reproche rudement à Fléchier d'avoir dérobé à Mascaron, d avec une rare audace, ou un singulier oubli des convenances littéraires », la division de son oraison funèbre de Turenne, c'est-àdire « l'idée fondamentale et toute la trame de son discours ». Qu'aurait dit le spirituel écrivain, s'il avait
(1) Voy. p. iO et sui^-.
connu ce nouveau méfait, demeuré ignoré jusqu'ici ? C'est pour le coup, qu'il aurait trouvé a le plagiat flagrant », la réputation littéraire de Fléchier assez compromise; et n'aurait pas craint de lui contester la propriété de ses autres ouvrages. « Pour un homme de ce mérite, ce sont là véritablement des surprises étranges, et l'on se demande jusqu'à quel point il est possible de lui imputer l'absolue propriété du reste de ses œuvres oratoires i l). » Notre justice sera moins sommaire et moins terrible. Nous nous contenterons de placer sous les yeux du lecteur le corps du délit, Pascal avait dit dans un passage demeuré célèbre : (c Prétendent-ils nous avoir bien réjouis, de nous dire que notre âme n'est qu'un peu de vent et de fumée, ei encore, de nous le dire d'un ton de voix fier et content? Est-ce donc une chose à dire gaiement? et n'est-ce pas une chose à dire tristement, au contraire, comme la chose du monde la plus triste? »
Fléchier termine ce morceau, à l'aide d'un autre emprunt fait à Pascal, dont il copie bravement une phrase entière : a Puissent-ils se persuader cette vérité, que c'est une folie de ne point penser à sa fin dernière ; qu'il n'y a entre eux et l'enfer, qu'un petit espace de vie, et qu'il n'y a que deux sortes de personnes en ce monde, qui puissent être raisonnables : ou ceux qui servent Dieu de tout leur cœur, parce qu'ils le connaissent; ou ceux, qui le cherchent de tout leur cœur, parce qu'ils ne le connaissent pas encore (2). » Si saint
(1) Les Orateurs saercs, vol. II, p. 93. — Nous ferons remarquer que Massillon a eu aussi la rare audace de dérober à Bossuet la, division de son oraison funèbre du Daupliin. (Voy. plus haut, p. 180.) Il est vrai que le larcin de l'un, ne justifie pas le larcin de l'autre»
(2) Sermon pour le second dimanche de l'Avent, devant la reine, en 1682, vol. VI, p. 62.
Augustin a parlé ainsi, il faut avouer que son langage ressemble singulièrement à celui de Pascal : u Qu'Wh laissent donc ces impiétés, nous dit ce dernier, à ceux qui sont assez mal nés pour en être véritablement capables; qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent être chrétiens, et qu'ils reconnaissent enfin qu'il n'y a que deux sortes de personnes qu'on puisse appeler raisonnables : ou ceux qui servent Dieu de lont leur cœur, parce qu'ils le connaissent; ou ceux qui le cherchent de tout leur cœur, parce qu'ils ne le connaissent pas (1). »
Fléchier n'avait pas attendu l'année 1G82 pour déplorer/es impiétés et les blasphèmes qu'on entendait de son temps. Dès 1675, il désignait les esprits forts, contre qui La Bruyère écrira bientôt l'un de ses plus beaux chapitres ; il se plaignait que, par indiiïérence ou lâcheté, on souffrit froidement les bons mots contre la religion, et qu'on abandonnât ainsi la vérité « à l'indiscrétion des étourdis, à la censure des esprits forts, à l'erreur des hérétiques, à l'irréligion des mondains, aux illusions des hypocrites (:2) ». Avec quelle ironie superbe, et vraiment digne de Bossuet, en cette même année 1673, raillait-il les esprits forts, ceux que nous appelons aujourd'hui les libres- penseurs (3) ! Alors,
(1) Pensées de Pascal, E. Havet, p. 141. — La première édition, ûiiQ édition de Port-Royal, parut vers la tin de 1G60; c'est celle-là que Flécliier eut entre les mains.
(2) Paner/, de saint Thomas de Canlor/jcri/, vol. V, p. 301. — Fléchier parla des libertins dans l'oraison funèbre de Le Teliier. en 1G86, dans celle de la Dauphine et de Montausier, en 1690, (Voy. plus liaut, p. 98.)
(S) Une note de M. Havet nous avertit de la haute portée de tous ces incrédules. « Les hommes à qui Pascal s'adresse, nous dit-il, n'étaient pas en général de grands philosophes, mais des esprits vifs et légers, entraînés par la passion, par l'humeur, par la mode.
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comme aujourd'hui, c'était le même a?V et la même gravité de philosophes, la même assurance dans les affirmations et la même audace dans les négations, la môme estime de leur opinion, le même dédain pour l'opinion des autres, pour les plus saintes et les plus anciennes croyances de l'humanité : « Que j'ai pitié de ces impies, qui, faisant gloire de douter de tout, croient avoir bien raisonné, quand ils disent avec un air et une gravité de philosophes : « Nous naissons tous pour mourir; qui sait si nous mourons pour ressusciter? Nos pères ont passé, et nous passerons comme eux, sans espérance de retour. On parle de l'enfer et du paradis depuis tant de siècles : en est-il revenu quelqu'un, depuis qu'on en parle? Si l'on veut nous persuader la résurrection, qu'on ouvre les tombeaux, et qu'on nous la fasse prêcher par des hommes ressuscites. » Là-dessus ils raisonnent, ils doutent; ils déterminent de leur propre autorité, qu'il ne reste rien de nous après notre mort; que le tombeau renferme les dépouilles de l'homme entier, et que le dernier soupir d'un mourant, qui épuise les forces du corps, exhale les restes de l'àme (1). »
A ces chrétiens tièdes, à ces esprits sceptiques ou incrédules, il faudrait des miracles pour les ramener à la foi. C'est précisément ce que demandent aussi, et ce qu'attendent avec une curiosité hautaine et dédaigneuse tous ceux qui, de nos jours, se contentent « de porter à crédit le titre de chrétiens (2) ». Fléchier
par tons ces motifs frivoles qui, suivant Pascal, disposent des hommes. » (Pensées de Pascal, édit. Havet, p. 139. in-8o.)
(1) Panéfj. de saint Thomas^ apôtre, prononcé en 1675, vol. V, p. 267.
(2) Bossuet, Second panég. de saint Gorfjon, vol. XII, p. 323,
répond aux uns et aux autres, à ceux de son temps ei. à ceux du nôtre, avec une grande autorité et un grand bon sens ; il déclare que de tels signes seraient inutile^ pour leur conversion. « Les mystères sont trop sombres, et ne les touchent pas assez : ils voudraient des miracles. S'ils voyaient le ciel s'entr'ouvrir, et descendre du sein de la gloire un de ces esprits bienheureux que Dieu envoie pour l'exécution de ses ordres et pour le salut des fidèles, que leur espérance serait animée ! S'il sortait du fond du sanctuaire une lumière qui perçât les tabernacles, et que Jésus-Christ parût rayonnant dans une hostie, avec quels respects seraient-ils prosternés aux pieds des autels! Quel zèle n'auraient-ils pas contre ceux qui profanent les lieux saints! On entend souvent des gens du monde qui disent : Il ne me faudrait qu'un miracle, et je serais converti pour toute ma vie. Ils se trompent, et ne savent ce que c'est que conversion. Ils s'imaginent qu'il suffit de connaître qu'il y a un Dieu, et de lui rendre certains hommages que les païens rendaient à leurs idoles. Leur imagination serait frappée de ce spectacle, mais cette légère impression ne passerait pas jusqu'au cœur. Ils admireraient la puissance de Dieu, mais ils n'avanceraient pas davantage dans sa charité ; ils seraient plus convaincus, mais ils ne seraient pas plus convertis ; et, puisque ni l'autorité des Ecritures, ni l'instinct, ou les sentiments intérieurs de la conscience, ni la prédication de l'Évangile, ni les inspirations du ciel ne les réduisent pas à croire, l'impression d'un miracle serait bientôt effacée. Il faudrait le renouveler à chaque action qu'ils feraient, et le désir d'en voir
édit. Lâchât. — Voy., sur ce panégVTique, M. Gandar, liossucl orateur, p. 30 et suiv.
est un prétexte ou uu soulagement qu'ils cherchent à leur dureté, et non pas un remède et un secours qu'ils désirent pour la perfection de leur foi (I"!. »
11 resterait à signaler d'autres peintures morales crayonnées d'une main ferme et délicate. Ce que nous avons dit doit suffire, pour mettre en relief les qualités d'observation que le prélat se vantait de posséder, et qu'on n'avait pas encore, il nous semble, examinées d'assez près. Notre étude aura peut-être révélé, en Fléchier, un vrai peintre de la nature humaine : moins élevé que Bossuet, moins énergique que Bourdaloue, et moins varié que Massillon; mais habile cependant, qui a ses qualités propres, le don si rare de la pénétration, la justesse du coup d'œil, une finesse qui n'ôte rien à la force; dont les tableaux, inférieurs à ceux des grands maîtres, et malgré quelques couleurs empruntées, ne sont pas sans prix aux yeux d'un homme de goût.
(Ij Pancf/. de saint Tltomas, apôtre, vol. V, p. 205.