CHAPITRE XIX
Peinture particulière des mœurs du temps. — Observations préliminaires. — Flécliier peint les grands. — Sa prédication ne s'adresse pas au peuple. — Los prédicateurs peignent les mauvais côtés d'une société. — Liberté de la prédication au dix-septième siècle. — Difficulté de faire entendre la vérité à la cour. — Esprit de foi attesté par de nombreuses conversions. — Goût des discussions religieuses.
A côté de la peinture générale du cœur humain, se place la peinture des mœurs du temps, avec les traits propres à chacun, la livrée particulière au courtisan, au financier, au magistrat, en un mot, ce qui dislingue l'homme de tel siècle plutôt que de tel autre. Les sermons des orateurs du dix-septième siècle renferment une galerie de portraits, la plus riche et la plus variée qu'on puisse imaginer. Les vices, les travers, les défauts des contemporains sont dévoilés, décrits, analysés avec une véhémence, une pénétration, une exactitude et une finesse que La Bruyère n'a pas dépassées. Plus nous étudions les discours de Bossuel, de Bourdaloue. de Fléchier, plus il nous semble retrouver dan.s le langage tour à tour railleur ou amer du célèbre moraliste, comme un écho des plaintes et des sévères avertissements de nos scrmonnnires.
Précepteur de M. le Duc, petit-fds du grand Condé, et, en celte qualité, admis à la cour en 1G84. La Bruyère a certainement entendu nos illustres prédicateurs dans
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les chapelles du Louvre, de Versailles ou do Saint-Germain; il a assisté à ce glorieux épanouissement delà prédication en France, époque unique dans l'histoire de l'éloquence religieuse. Commencée en 16G2, avec le premier carême de Bossuet, elle se continue par les nombreuses stations de Mascaron à la cour, depuis l'Avent de 1666 jusqu'à celui de 169i. En 1672, paraît Bourdaloue, qui occupe la chaire royale pendant un quart de siècle, jusqu'en 1697, laissant de temps en temps la place à Fléchier, dont le premier Avent est de 4676, et le dernier, de 1682. Que La Bruyère ait profité des remarques faites avant lui par Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld, Molière, cela n'est pas douteux, et n'ôte rien à la gloire de ce noble esprit, si observateur et si original. Mais l'auteur des Caractères a certainement appris beaucoup k l'école de moralistes tels que Bossuet ou Bourdaloue; et, quand il décrit les contradictions de Y Homme, les misères de la Cour, la hauteur des Grands, les audaces ou les témérités des Esprits-forts, vous pensez, malgré vous, à d'autres peintures semblables dues au talent ou au génie d'un Fléchier, d'un Mascaron, d'un Bourdaloue, d'un Bossuet.
Quoi qu'on ait pu dire, la description des mœurs du temps, chez les prédicateurs, n'a aucun caractère personnel. Comme ses devanciers ou ses émules dans la chaire, Fléchier décrit ce qu'il voit, s'élève contre les vices dont il est témoin ; au nom de la religion et du bon sens, il proteste contre tant de dérèglements, de misères, d'indignités, mais sans que personne puisse jamais mettre un nom sous ses divers portraits. Qu'il fasse une allusion discrète à tel ou tel personnage décrié par ses désordres, c'est possible; mais il avait trop le sentiment des bienséances, et savait trop ce
qu'il devait à la dignité de son ministère, pour se jeter dans la satire personnelle, et blesser par des attaques directes, des accusations transparentes ceux qu'il avait mission de guérir.
Peut-être, remarquera- t-on avec une certaine surprise, que ce curieux tableau des mœurs, au dix-septième siècle, ne renferme rien sur le menu peuple, ses habitudes bonnes ou mauvaises, ses goûts, ses qualités, ses défauts. 11 en est de Fléchier, comme de Bossuet et de Bourdaloue, comme il en sera plus tard de Massillcn. Les uns et les autres s'adressent à la cour, ou à cette société brillante et raffinée qui vivait à la cour. Dès lors, n'est-il pas naturel que l'orateur étudie les maladies de ses auditeurs, qu'il décrive leurs passions, les dangers et les maux que traînent après eux les scandales de leur vie? Ce ne sont point les mœurs des bourgeois et des petites gens dont Bourdaloue nous offre le tableau, a dit M. Feugère. La même remarque s'applique à Fléchier. Chez les deux orateurs, ce n'est ni dédain, ni mince souci des pauvres et des malheureux : leurs sermons ne pouvaient pas avoir un caractère populaire, puisqu'ils devaient être prononcés à la cour, ou devant les personnes les plus considérables de la ville (1).
Ces divers portraits des gens de cour et des gens d'église, princes, seigneurs, magistrats, abbés, prélats, religieux, religieuses, seront sévères, comme les peintures morales de tout prédicateur. Celui-ci, « chargé de reprendre et non de louer (2) », note les vices des mœurs contemporaines, signale les travers de son temps, sans tenir aucun compte des vertus; en un
(1) Voy. A. Feugère, Bourdaloue, p. 370.
(2) Ihid , p. 502.
mot, par la nature môme de sa mission, il met en relief les défauts, et laisse dans Tombre les qualités, dont il n'a rien à dire. Ce serait se faire une idée fausse et incomplète du dix-septième siècle, que d'en chercher seulement l'image dans les sombres et tristes descriptions de nos orateurs. A aucune époque, et au dixseptième siècle moins que jamais, le mal n'a régné parmi nous sans partage : à côté des plus graves désordres, de débauches inouïes, de rivalités ardentes, de haines implacables, on vit d'admirables modèles de pénitence, de désintéressement et de charité, et le scandale des plus grands vices fut réparé par les exemples de la plus haute vertu. Yoilà ce qu'il ne faut jamais oublier en lisant les sermons de Bossuet, de Bourdaloue, de Fléchier ou de Massillon : c'est le tableau des mœurs contemporaines, mais vu par les mauvais côtés, et non par les beaux endroits que l'orateur néglige à dessein. « Le prédicateur présente infailliblement quelques traits du tableau de la société à laquelle il s'adresse, et qu'il veut améliorer. Mais il retrace surtout les défauts et les abus de son temps, s'attachant plus h blâmer le mal qu'cà louer le bien. Ce n'est pas en effet un pur observateur : son but est de réformer et, par conséquent, considérer uniquement un état social par les paroles des sermonnaires, ce ne serait guère que voir les endroits à corriger et à reprendre (II. »
L'étude des mœurs publiques au dix-septième siècle, dans les rangs les plus élevés de la société, donne un vif intérêt aux sermons, que les Mémoires du temps,
(1) Massi/loii, d'après des documents inédits, par l'abbé Blampignon, p. il9, 1 vol. in-12. Paris, Palmé, 1879. — Voy. aussi les remarques de M. Feugère, Bourdaloue, p. 378.
les lettres de M'""-' de Sévif^né viennent expliquer de la manière la plus piquante et la plus inattendue. Bon nombre de passages de Bossuet, de Bourdaloue, de Massillon, n'ont pour nous leur signification vraie, que commentés à la lumière des documents contemporains. Il est facile, à cette clarté nouvelle, conduit par la voix éloquente de tels guides, de sonder les plaies profondes que le grand siècle cachait sous ses brillants dehors. Comme alors, à la vue de tant d'inégalités et d'iniquités criantes, de tant de luxe, disons le mot, de tant de débauches en haut, de tant de privations et de misères en bas, nous regrettons peu le passé! Malgré ses imperfections et ses fautes, comme nous aimons avec passion notre siècle et notre temps, ce temps dont on dit trop de mal, dont on méconnaît les inestimables bienfaits, achetés au prix de tant de souffrances et de douleurs, où la dignité humaine a été assurée; où le bien-être s'est répandu dans toutes les classes, dans les rangs les plus humbles de la société, jusque dans l'atelier de l'ouvrier et la demeure du paysan; où enfin, il ne suffit pas de se donner la peine de naître, pour avoir droit aux plus hautes dignités de l'État, de l'Église, de la magistrature et de l'armée !
Est-ce à dire que nous voulions décrier l'ancien régime, et devenir aujourd'hui le détracteur d'un siècle, dont nous avons montré ailleurs les splendeurs (1)? Nullement; nous avons admiré, nous admirons encore l'éclat incomparable de ce règne dans les armes, les lettres, les sciences et les arts; mais notre admiration, si grande qu'elle soit, ne nous rend pas aveugle, et ne peut nous faire regretter un état
^1) La Jeunesse de Flcrhier, vol. If, p. 332.
•social auquel nous préférons le nôtre. Nous dirons volontiers, avec un jeune écrivain, hélas! mort trop tût, et prématurément enlevé à sa famille et aux lettres : « Nous ne sommes pas de ceux qui dénigrent tout dans le gouvernement de Louis XIV. Le territoire agrandi, la sûreté de nos frontières garantie autant qu'elle peut l'être, la supériorité de l'esprit français reconnue par toute l'Europe; la France universellement respectée, admirée, imitée, quoiqu'elle portât ■déjà ce triste fardeau des haines étrangères, fatal héritage que le despotisme nous a toujours légué; la nation affermie dans son unité et dans sa foi en ellemême, l'immense développement de l'industrie et du commerce; une organisation administrative dont les excès ont été blâmés avec raison, mais dont nous oublions trop la nécessité et les bienfaits : certes, il ne faut ni méconnaître, ni mépriser ces résultats précieux. Mais, s'il est vrai que les mœurs d'un peuple exercent sur ses destinées une influence plus décisive -que tout le reste, alors on doit être sévère pour un règne qui laissa la noblesse à la fois dégradée et ruinée par la courtisanerie, le clergé habitué à tout attendre de la faveur, et plus occupé de ses privilèges, de ses richesses et de ses plaisirs que de ses devoirs; le peuple misérable et déjà envieux, la corruption sourdement grossie et prête à rompre toutes les digues, l'autorité avilie malgré son absolutisme, le respect affaibli dans les âmes, la religion secrètement méprisée, enfm toutes les forces morales compromises et les i:randes catastrophes préparées (l). »
Ce qui plaît dans la prédication au dix-septième siècle, c'est la liberté entière dont elle jouit sous le
(^l) A. Feugère, Bourdalouc, p. 501.
plus absolu el le plus despotique de nos rois. M. Nisard l'a dit avec raison : L'éloquence religieuse doit tout à l'influence personnelle de Louis XIV. Il ne suscita pas Bossuet et Bourdaloue, il est vrai; mais s'il ne créa pas les talents, il leur ouvrit la carrière el il les régla (1). C'est lui qui réunit autour de la chaire chrétienne le plus brillant auditoire; lui, qui accorda à la prédication évangélique le plus efficace des encouragements, celui de sa présence assidue; lui enfin, qui assura aux prédicateurs l'indépendance de leur parole et l'honneur de leur ministère. <( Son influence s'est marquée plus particulièrement sur deux genres, le poème dramatique et l'éloquence religieuse, le théâtre et la chaire : le théâtre pendant la plus glorieuse époque de son règne; la chaire presque constamment, depuis la fin de son âge mûr jusqu'à sa mort, après avoir été un goût sérieux dans ses plus belles années (2). »
On cite partout les paroles obligeantes, les mots flatteurs de Louis XIV à tel ou tel prédicateur. Le roi fait écrire au père de Bossuet, pour le féliciter d'avoir un tel fils; il défend Mascaron contre les murmures des courtisans : « Le prédicateur a fait son devoir, réplique le prince aux mécontents ; c'est à nous de faire le nôtre ». Plus tard, vers le déclin du règne, lorsque Massillon remplaça tant de gloires éteintes ou obscurcies, Bossuet, Bourdaloue, Mascaron, Fléchier, Louis XIV lui adressa cette belle parole : (( Mon Père, j'ai entendu plusieurs grands orateurs dans ma chapelle, j'en ai été fort content; pour vous, toutes les
(1) M. D. Xisard, Histoire de la littéral, fram'aise, vol. III, p. Wa-
(2) Ihid., vol. II, p. :,29.
l'ois que je vous ai entendu, j'ai été très mécontent de moi-môme (1). »
Soyez-en sûrs, Pléchier, tel que nous le connaissons, usera noblement, chrétiennement de la liberté évangélique; et si, en parlant au roi, aux princes, aux grands, il garde toujours à leur égard les plus sévères bienséances, vous ne le verrez pas pour cela faillir à son devoir, ou, comme il le dit lui-même, déguiser les passions du Maître, moins encore « les flatter » ; vous ne le verrez pas, « par de lâches complaisances, et faisant un trafic et un commerce de la piété, lui vendre, peut-être, pour un peu de faveur et de crédit, l'honneur de son ministère (2) ».
11 ne faut pas s'y tromper : la liberté laissée au prédicateur de conseiller, de reprendre, de blâmer, de dire de dures vérités au monarque ou aux courtisans, était chose fort délicate. Sans doute, à l'exemple de son irascible aïeul, Louis XI, le grand roi n'aurait pas menacé de faire jeter à la Seine un prédicateur téméraire ou impertinent; mais il n'aimait pas les injures tombées du haut de la chaire. « S'il est permis de s'élever contre le mal et contre Terreur, on doit toujours avoir des égards pour les personnes et les sentiments; et l'autorité même dont jouit le ministre sacré l'invite à respecter les hommes qui l'écoutent, ou auxquels peut parvenir l'écho de sa parole (3). » Maillart, raconte l'abbé Blampignon, n'avait pas épargné Louis XI lui-même, et le monarque irrité lui fit dire que, s'il continuait ainsi, il le ferait jeter à la Seine, a Bon,
(1) Louis XIV adressa ces paroles à Massillon cri 1700, après son premier Aventà Versailles. (Voy. Massi//on, par l'abbé Blampignon, p. 155.)
(2) Panég. de saint Sulpice, vol. V, p. 178.
(3) Massillon, par l'abbé Blampignon. p. ^20.
répondit le spirituel et insolent prédicateur, le roi est le maître; mais dites-lui bien que je ^erai plus tôt en paradis par eau, que Sa Majesté avec ses chevaux de poste. »
Le difficile est d'éviter, sous ombre de liberté de r Evangile, « de faire des invectives et des censures, au lieu d'avis et de remontrances » ; de louer sans bassesse, de reprendre avec respect; de garder enfin, dit très bien Fléchier, un juste tempérament entre une hardiesse téméraire et une lâche complaisance. « Quand on parle aux rois du monde de leurs devoirs, on s'observe, on craint d'être ou trop hardi, ou trop complaisant; l'audace les irrite, la llatterie les corrompt : il faut leur montrer la vérité sans rudesse, trouver un milieu pour les instruire sans les offenser, ce qui n'est pas d'une prudence vulgaire (1), »
Fléchier veut un prédicateur « digne de son emploi », irréprochable dans sa vie, ferme sans dureté, courageux sans audace, désintéressé, plus désireux de convaincre et de toucher les pécheurs, que de se prêcher lui-même, tel en un mot qu'il nous représente saint Bernard sortant de son cloître, paraissant au milieu d'un immense concours d'auditeurs, pour leur annoncer la vérité et leur prêcher la pénitence. « Il ne s'était pas ingéré dans les ministères évangéliques, nous dit l'orateur avec une allusion manifeste aux prédicateurs mondains et ambitieux, avant que de s'être purifié dans la retraite, et il n'osait parler de Dieu, qu'après l'avoir longtemps écouté dans le secret et dans le silence. Quelques talents qu'il eût pour se faire estimer, il prêcha Jésus-Christ, et ne se prêcha pas lui-
(1) Pancfj. de saint Bernard, proiioncû le 20 août 1683, vol. V, p. 239.
même. Il ne se proposa pcas la prédication comme un moyen de se distinguer, ou comme un chemin pour arriver aux dignités de TÉglise. On ne le vit pas briunier des auditeurs pour lui applaudir, ni se mettre en peine d'appuyer une douteuse réputation par Tintrigue •et par la cabale. Il ne démentit pas par ses mœurs la sainteté de ses paroles, et il fut toujours prêt d'aller pratiquer dans les ténèbres de sa cellule ce qu'il venait ■d'enseigner dans la lumière et dans les chaires de l'Église (1). »
Fléchier a connu cette difficulté <( de parler aux ■rois avec liberté » , sans manquer ou aux égards envers le prince, ou aux devoirs envers Dieu. Prêcher la vérité avec franchise et dignité, avec les ménagements convenables et le respect dû à chacun; dénoncer publiquement et flétrir les vices des grands, sans blesser leur vanité et irriter leur orgueil, c'était une mission •délicate et périlleuse, qui exigeait, outre les bonnes dispositions des auditeurs, la plus rare prudence dans le prédicateur, beaucoup de tact et de mesure, l'art difficile de tout dire, sans laisser dégénérer ses reproches en invectives ou en outrages. Le P. Bordes, l'ami et l'éditeur de Mascaron, félicitait l'évêque d'Agen d'avoir uni la liberté du ministère évangélique à la dignité de la chaire, et, sans jamais trahir les droits de la vérité, d'avoir laissé deviner quelquefois ce qu'il était forcé de taire. « Il ne dissimulait point les vérités, mais il les annonçait avec toutes les mesures de respect et de circonspection que doivent garder ceux qui parlent devant des têtes couronnées. 11 avait appris des Pères de l'Église que les oreilles des grands
(1) Pancy. de saint Bernard, vol. V, p. 230.
sont délicates, et qu'elles entendent à demi-mot ce que l'on n'ose ouvertement leur dire (1). »
Dans un temps où, insulter les grands n'était pas encore un moyen facile d'arriver rapidement à la gloire ou à la fortune, il y avait quelque mérite à parler avec courage, du haut de la chaire, à faire entendre, môme à derni-r/iol, des plaintes, des reproches, des conseils, que personne n'eût osé exprimer ailleurs. « Il se répand autour des trônes, nous dit Fléchier, certaines terreurs qui empêchent de parler aux rois avec liberté. Le respect qu'imprime leur majesté, ferme la bouche à ceux qui en approchent; et la délicatesse qu'ils témoignent en tant de rencontres, est une barrière invincible qu'ils mettent entre eux et la vérité (2). »
Indépendamment des dispositions personnelles du souverain, la liberté de la parole évangélique était assurée par l'esprit de foi répandu dans tous les rangs de la société. Le dix-septième siècle, en France, est un siècle éminemment religieux, époque d'ordre, de règle, de discipline en politique et en religion. On n'était pas toujours très conséquent avec ses principes, et alors, comme aujourd'hui, on avait quelque embarras à mettre sa vie d'accord avec ses croyances. Les grands traitaient les affaires de Dieu à peu près comme celles du roi : dans leur jeunesse, ils faisaient la guerre au roi, ils la faisaient un peu à Dieu; puis, après quelques années de rébellion ou d'égarements, comme M" de Montpensier, M""-' de Longueville, Retz, La Rochefoucauld, Condé, cliacun sollicitait sa grâce, venait faire sa soumission au roi du ciel et au roi de la
(1) Recueil des oraisons funèbres de Mascaron, Paris, Dupuis, 1 vol. in-12, 170i.
(2) Pancij. de saint François de Paule, prononcé le U avril IGSl, vol. V, p. 259.
terre, et, après tle longues années d'une fidélité exemplaire ou d'une rude pénitence, on avait la consolation de mourir tranquillement dans l'amitié de l'un, et dans la paix de l'autre.
Rien n'atteste davantage cet esprit de foi, que les conversions, les pénitences austères, les retraites fréquentes, enfin la mort chrétienne de tous ces hauts personnages qui, après l'existence la plus agitée, après avoir rempli le royaume et le monde du bruit de leurs désordres et du scandale de leur \ie, allaient expier leurs fautes dans le silence et la solitude d'un cloître, et mourir, comme Rancé, sous la bure de la Trappe, ou comme M""' de la Vallière, sous le cilice du Garmel. Prisonnier depuis dix ans, renfermé à Pignerol où il devait mourir, Fouquet, écrivant en 1675 à sa femme, se plaignait de la ruine de sa santé, et semblait parler comme à regret de ses souffrances physiques. « Le plus sûr, ajoutait l'infortuné surintendant, est de quitter le soin de ce corps entièrement et de songer à l'àme ; et cependant le corps nous touche le plus (1). » M""*^ de Longueville, « l'altière héroïne qui, pour faire la guerre à Mazarin, avait \endu ses pierreries, bravé l'Océan, tour à tour soulevé le Nord et le Midi, et tenu en échec la puissance royale (2) », jeune encore, à trente-cinq ans, et dans tout l'éclat de son éblouissante beauté, se
(1) Cité par M. Clément, la Police sous Louis XtV, p. 222; 1 vol. in-12. Paris, Didier. — Fouquet avait été arrêté à Nantes, le 5 septembre J661. Après un interminable procès, il fut condamné, le 20 décembre 166i, au bannissement, que Louis XIV remplaça arbitrairement par la détention perpétuelle. Fouquet fut interné à Pignerol, où il ne mourut que le 6 avril 1680, après seize ans de captivité. Pignerol, alors à la France, est une ville de 15,000 habitants, située à 15 lieues de Turin. C'est aussi à Pignerol que furent enfermés THomme au masque de fer et Lauzun.
(2; V. Cousin, Madame àe Longueville^ p. 32, édit. in-S".
voue à une longue et austère pénitence, qu'elle termine en 1679 par une sainte mort. Saint-Simon, Pontcbartrain. Pomponne, Lamoignon, d'Aguesseau avaient l'habitude de réciter l'orOce canonial, ou aimaient à faire des retraites, soit à la Trappe, soit dans quelque autre solitude, en attendant le jour où ils renonçaient à leurs charges, et quittaient les soucis de ce corps entièrement, pour songer à leur âme. « Ainsi, l'on s'abandonnait au mal, remarque fort bien M. Feugère; on s'y jetait souvent avec fureur, mais on ne s'y livrait ni sans combat, ni sans retour. Pour ôtre juste envers le dix-septième siècle, il ne faut l'appeler absolument ni le siècle de la vertu, ni le siècle de la corruption; il faut l'appeler le siècle des grands repentirs : ce qui suppose tout à la fois et de graves désordres, et de puissantes énergies morales pour les réparer. C'est là le trait dominant des mœurs de cette époque, et ce qui les distingue profondément Je celles des temps qui suivirent (1). »
Vienne le dix-huitième siècle, avec sa verve railleuse et son esprit léger : la corruption sera la même, seulement plus raffinée et plus générale; suivie encore de repentir, mais d'un repentir différé jusqu'cà l'heure de la mort. Nous n'osons parler de notre temps, de notre époque sceptique et désolée, qui a hérité de la corrup- • tion de l'âge précédent, sans conserver ni l'énergie de sa foi, ni ces scrupules salutaires qui préparaient une lente et tardive conversion. Au dix-septième siècle, on expiait par un repentir héroïque, pendant le reste de ses jours, les égarements de sa jeunesse; au dix-
(1) A. Feugère, Bourdaloue, p. 509. — Pour connaître les solides vertus et les forces vitales de l'ancienne société française, il faut lire louvrage de M. Cb. de Ribbe : Les famit/es et la sociclr en France avant la Révolution, 2 vol. in-12. Ma::ie, 1879.
huitième siècle, c'était assez d'attendre à ses derniers moments, et de donner à Dieu tes débris d'une vie dont le monde ne voulait plus; aujourd'hui, que nous avons dépeuplé le ciel, que nous sommes lassés de tout, niême de respéiance (1), il ne reste plus à l'homme désabusé et meurtri qu'cà se consumer, comme Musset, dans tous les excès du vice et de la débauche; qu'à faire entendre, comme Jouffroy, le cri poignant de sa détresse, ou, comme tant d'autres désespérés, à se dérober par le suicide aux amertumes et aux déceptions de la vie.
Un célèbre économiste a pu dire sans trop d'invraisemblance, que lorsqu'on cherche la cause de la dépravation présente, il faut remonter jusqu'au grand roi, (( qui inaugura en 1661 l'ère actuelle de la corruption (2) ». Celle-ci, au dix-septième siècle, passa de la cour à la noblesse; de la noblesse à la bourgeoisie, au dix-huitième siècle, et, dans le nôtre, de la bourgeoisie à la masse du peuple. Cette fdiation est-elle bien établie? Je ne sais; mais il est certain qu'au lieu de la corruption élégante de la haute bourgeoisie du dix-huitième siècle, nous avons aujourd'hui, avec la dépravation du peuple, le spectacle de l'immoralité presque inconsciente, tant elle est profonde, de la petite bourgeoisie. Connaissez-vous rien de plus sec, de plus froid, que ce petit bourgeois de nos jours, égoïste, hautain, satisfait, repu, dont le bonheur suprême consiste dans une digestion bien faite et une place commode au Vaudeville ou au Palais-Royal? poltron par nature, frondeur par vanité, toujours prêt à renverser quelque ministère, ou à applaudir à la
(1 Lamartine, le Vallon, Premières méditations poétiques. (2) M. Le Play, l'Organisation du travail, p. 172.
chute d'un gouvernement; qui ne croit à personne et à rien, ni à Dieu, ni à l'amitié, ni à la vertu, ni à l'honneur : pourquoi? Parce qu'il ne sait rien, qu'il n'aime rien, et n'a besoin de rien; parce que rien de tout cela, amitié, honneur, vertu, ni ne se pèse, ni ne se cote à la Bourse; qui parle sans cesse, et avec emphase, de dévouement, de patriotisme, de liberté, et n'a jamais rien de plus pressé que d'offrir sa tête au joug du premier despote venu; qui, au moindre bruit de guerre ou d'épidémie, cache son fils, se sauve éperdu avec sa femme et sa fille, s'en va bien loin, dans une contrée riante et paisible, au milieu de l'abondance de toutes choses, se consoler de l'ennui d'avoir quitté sa maison; qui, enfin, pense que l'argent lient lieu de tout, de science, de bon sens, de modestie, et dont les pâles et maigres rejetons nous préparent une génération énervée et fiétrie, épuisée de bonne heure par d'autres veilles que celles du travail, une génération qui a déjà pour devise ces quelques mots : Vivre sans devoirs, vieillir sans remords, mourir sans espérance. De ce triste produit de notre civilisation contemporaine, La Bruyère dirait avec moins d'indignation que de dédain : « De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peutêtre des hommes; ils ont de l'argent {i). »
Le goût même des discussions religieuses, au dixseptième siècle, est une preuve de l'esprit de foi qui existait alors. La plupart dos contemporains n'avaient pas seulement une connaissance superficielle de la religion; ils abordaient les sujets les plus difficiles, et. dans les salons du grand monde, certaines ques-
(1) La Bruyère, chapitre : Des biens de forluni'. — Voy. le portrait (Il hounjeois dans M. Tainc, La Fontaine et ses faOles. p. 123.
lions de théologie étaient souvent la matière des conversalions. En 1648, quand Bossuet présenta sa thèse de bachelier, le grand Condé vint assister à la soutenance, « accompagné d'un nombreux cortège de courtisans et de militaires de tout rang (1) ». Le vainqueur de Rocroi faillit prendre part au débat. « Il fut tenté, à ce qu'il a dit lui-même plus d'une fois, d'attaquer un répondant si habile, et de lui disputer les lauriers mômes de la théologie (2). » Turenne discuta souvent sur différents points de controverse avec sa femme et sa sœur, protestantes comme lui (3). Ses lettres, écrites avant sa conversion, nous prouvent a qu'il s'était livré à une étude approfondie des ouvrages les plus célèbres des partisans des deux communions (4) ».
Tant que durèrent les combats soutenus ou livrés par les jansénistes, le public ne cessa de s'y intéresser vivement; de considérer les attaques des uns, les infatigables résistances des autres; de lire avec avidité les vigoureuses répliques du grand Arnauld, et les lettres éloquentes dans lesquelles Pascal défendait vaillamment ses amis. Les femmes elles-mêmes se mêlèrent à ces grandes discussions : on les vit, selon leurs préférences, encourager ceux-ci, repousser ceuxlà, et faire les vœux les plus ardents pour leur victoire, ou leur défaite. Ainsi, tandis que M™^ de Sablé, M""' de Sévigné admiraient l'intrépidité des solitaires
(1) De Bausset, Histoire de Bossuet, 1. I, xiii.
(2) Ibid., 1. I, XIV.
(3) Charlotte de Caumont de la Force, fille du maréchal de la Force, épousa Turenne en 1633; elle mourut sans enfants, le 13 avril 16fi6, à l'âge de quarante-trois ans.
(1) De Bausset, Pièces Justificatives du licre premier, n° 2. — Turenne fit son abjuration à rarchevéché de Paris, dans l'automne de 16(38, (Voy. de Bausset, 1. I, xi.)
de Porl-Royal ; tandis qu'elles en goûtaient les austères maximes, M'"*' de Longueville prenait ces hardis lutteurs sous sa protection, les couvrait de l'éclat de son nom et de la puissance de son autorité. Après la dispersion de Port-Royal, en 1661, la sœur de Coudé « ouvrit toutes ses maisons aux fugitifs, établit à Paris, dans son hôtel même, les plus menacés et les deux chefs du parti, Nicole et Arnauld (1) ». Plus tard, lorsque deux rivaux célèbres en vinrent aux mains, la France attentive contempla avec une curiosité passionnée ce long et mémorable débat, oii l'évèque de Meaux épuisa, avec les ressources de sa vaste érudition, la force de son puissant génie, et où Fénelon déploya une vigueur inattendue.
Les plaintes mêmes des prédicateurs sont une preuve 'du goût général pour les discussions religieuses. Ceuxci ne pouvaient souffrir les prétentions doctrinales de • ces mères de V Eglise; ils s'élevaient contre ces mondains et ces mondaines assez téméraires pour raisonner sur des questions difficiles, que les plus solides esprits, les plus versés dans l'étude de la religion traitaient avec réserve, et après de mûres réilexions. « Épaississez-moi un peu la religion qui s'évapore toute, à force d'être subtilisée », disait M"'^ de Sévigné impatientée de ces mémoires, brochures, répliques, avertissements, au milieu desquels, loin de découvrir la vérité, elle avait peine à se reconnaître. Fléchier semble avoir éprouvé la même impatience ; à son tour, il essaye de réprimer ces désirs inquiets et cette curiosité imprudente. « L'on n'a pu voir sans indigna-
(1) Sur l'intervention de M™« de Longueville, dans les affaires de Port-Royal, voy. M. Cousin, Madame de Sablé, 190 et suiv., édit. in-80. Paris, Didier.
lion clans ces derniers temps, dit-il, la licence avec laquelle chacun se mêle de raisonner et de disputer sur la religion : de quelque profession et de quelque sexe qu'on soit, on veut discourir à titre de bel esprit; on se fait honneur d'être de l'opinion de celui-ci ou de celui-là, sans savoir le plus souvent ce qu'ont pensé ni l'un ni l'autre. On parle indiscrètement et sans retenue de ces matières dont les papes et les conciles, quoique assistés du Saint-Esprit, n'ont jamais parlé qu'en tremblant; on perd la simplicité de sa foi, et l'on tombe souvent dans les absurdités qui sont inévitables à un esprit qui n'est soutenu ni par la piété, ni par la science, et qui joint l'ignorance à la vanité (l -. »
(1) Second sermon pour le troisième dimanche de l'Aient. vol. VI, p. 101. — Ce second sermon, inséré dans l'Avent de 1682, semble appartenir, nous l'avons dit plus haut, p. 2ô!i, à l'Avent que Fléchier prôlia à la cour en 1676. Il doit être question ici du jansénisme, qui fit tant de bruit en France, et la partagea en plusieurs camps : jansénistes, molinistes et thomistes. En 1656, parurent les Provinciales. Un siècle après, en 1756, sous Benoit XIV, la lutte n'était pas encore terminée. Fléchier ne peut faire allusion au quiétisiiie, qui s'introduisit en France seulement vers 1687.