‹ Flechier orateur, 1672-1690Chapitre 25 sur 49 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La cour. — Ses mistres. — Brigues. — Corruption, — Faste. Intrigues. — Disgrâces.

Parlons d'abord de la cour et des courtisans, que nous connaissons si bien par les Mémoires du temps, par La Bruyère, par les adorables caquelages de M""" de Sévigné, et les tableaux merveilleux de La Fontaine, qui, avec sa bonhomie à la surface, nous a peint à fond toute cette société du dix-septième siècle, depuis le roi, le prince du sang, le courtisan, le hobereau, le magistrat, jusqu'au bourgeois, à l'artisan, au marchand et au paysan (1).

Je définis la cour un pays où les gens,

Tristes, gais, prêts ;i tout, à tout indifTcrents,

Sont ce qu'il plaît au prince, ou, s'ils ne peuvent l'être,

TàcJient au moins de le paraître.

Peuple caméléon, peuple singe du maître; On dirait qu'un esprit anime mille corps : C'est bien là que les gens sont de simples ressorts (2;.

Les prédicateurs confirment les observations du moraliste et du poète, avec celte dilTérence, toutefois,

U) Les six premiers livres dos fables de La Fontaine parurent en 1668, et les six derniers en 1678. — Voy. tout le curieux chapitre de M. Taine : la Sociétc française au tlLr-sept tente siècle et dans Lu Fontaine, La Fontaine et ses fables, p. 73.

(2) La Fontaine, les Obsèques de la Lionne, 1. VllI, xiv.

que Fléchiov. Bourdaloue, Bossuet, quand ils parlent de cette région d'inquiétudes et de désirs, où l'on vit « au milieu du mensonge et de la flatterie (1) », ne sont pas railleurs comme La Fontaine, ou amers comme La Bruyère; que, de plus, ils ont l'embarras de parler en face des gens, en pleine cour, en présence même des courtisans; de leur dire des vérités fort désagréables, que d'autres cachent prudemment dans des mémoires secrets, des correspondances particulières, ou le demi-jour d'un malicieux apologue. Aussi, quand on lit les sermons du temps, les reproches que l'orateur sacré adresse librement aux grands, au clergé, à la cour, au roi lui-même, on est tout surpris et ravi qu'il se soit rencontré de pareils prédicateurs pour les dire, et un pareil auditoire pour les entendre (2). « La cour, dit-on, est une région de ténèbres, oii la foi est étouftee par l'ambition ; oii les images du monde remplissant l'esprit, ne lui laissent pas la liberté de réfléchir sur lui-même, et où, quelque envie qu'on ait de suivre la vérité, on est presque malgré soi, ou occupé par la vanité, ou prévenu par le mensonge. C'est cette terre fatale dont il est parlé dans l'Écriture, qui dévore ses habitants, où les désirs, les craintes, les amours, les espérances consument le cœur et y dessèchent la piété jusque dans sa source; où le vice règne par coutume, les passions par nécessité, Tinfidélilé par contagion, et où la vertu ne se sauve que par miracle (3). » Les misères, les vices de la cour, où tout s'achète et tout se vend; où les brigues, les intrigues, mille

(1) Fléchier, Panég. de saint Sulpice, prononcé en 1681, vol. V, p. 178.

(2) A. Feugère, Bourdaloue., p. 510.

(3) Fléchier, sermon pour le jour de la Toicssaint, prêché devant l; roi en 1682, vol. V, p. .'lO.

compétitions mettent en mouvement un peuple de courtisans; où chacun attend sa récompense de celui qui est le distributeur souverain des grâces ; la description de cet étrange pays, « où l'on ne veut rien perdre du bien qu'on fait, et où Ton fait valoir les services mêmes qu'on n'a pas rendus (1), » tout cela est vrai, piquant, hardi, jusqu'à ce dernier trait du courtisan qui veut se faire payer les services qu'il n'a pas rendus. C'est ainsi que le neveu de Turenne, le jeune abbé duc d'Albret devint cardinal, et se fit payer la conversion de son oncle, où il ne fut absolument pour rien. « Toutes les personnes instruites, dit Maury, savent que le cardinal de Bouillon, se plaisait à jouir, dans sa petite cour, de l'honneur d'avoir converti ce grand homme (2). » Mascaron, Fléchier, et plus tard le P. de La Rue, dans l'oraison funèbre de Turenne ou de Bossuet, n'eurent pas la permission de parler du rôle si connu de l'évoque de Meaux dans cette grave affaire. « C'était retrancher saint Ambroise de la conversion de saint Augustin (3). » M. Hurel, qui ne dédaigne pas de dire des vérités à bride abattue, et frappe d'estoc et de taille un peu sur tout le monde, sur Bourdaloue, Mascaron, Fléchier et tant d'autres, a beau jeu ici pour relever la sotte vanité du jeune cardinal. « On n'imagine pas, dit M. Hurel, jusqu'où il poussa la fiction de son apostolat auprès de Turenne, et de sa part dans l'abjuration de ce grand homme. Ce fut au point qu'il força

(1) Fléchier, Pandg. de saint Sulpire, vol. V, p. 181.

(2) Essai sur Vcloquence dr la chaire, édit. Didot, iii-12, p. i5i.

— Turenne fit son abjuration à la fin de 1668; et, en 1669, Louis XIV faisait nommer le neyeu cardinal : celui-ci avait à peine vingt-six ans.

(3) Maury, ibid., p. 455. — Voy. de Baussct. Histoire de Bossuet.

— Ce fut à la prière de Turenne, que Bossuet se décida à publier son livre de l'Exposition de la foi. L'ouvrage parut au mois de décembre 1671.

presque le P. de La Rue, dans son oraison funèbre de Bossuet même, prononcée à Meaux, le 1-2 avril 1704, de s'en faire l'organe; et l'on verra que Mascaron et Fléchier n'avaient pu se dérober sur ce point à ses prétentions. La vérité est que s'il ne procura pas la conversion de son oncle, il en toucba du moins le prix, et quel prix I la pourpre romaine sur des épaules de vingt-six ans (1). »

En 1681, au moment des scandaleuses amours de Louis XIV et de M'"^ de Montespan; à l'heure où le propre frère du roi s'inquiétait peu de cacher ses infamies ; tandis que les liaisons criminelles étaient le moindre vice des gens de cour; que le fils du grand Condé. Lauzun, le maréchal de Luxembourg, Villars, avaient des mœurs détestables, quand elles n'étaient pas ordurières, comme celles de Vendôme (2), Fléchier faisait un triste tableau de la cour, l'appelait le séjour du luxe et de la mollesse, et lui reprochait de s'abandonner aux charmes des voluptés défendues : (( La cour, disait-il, est une terre fertile en amusements frivoles, en amours profanes, en mauvais désirs. C'est la partie la plus décriée de ce monde, que l'Évangile a tant de fois condamnée, où les passions s'excitent, s'entretiennent, se communiquent et conspirent toutes contre l'innocence. C'est une région de ténèbres, où la vérité est étouffée par le mensonge, et la raison obscurcie par la vanité, et où la lumière de la foi disparaît, comme l'étoile qui guidait les mages s'éclipsa sur la cour d'Hérode (3). »

(1) Les Orateurs sacrés, Introduction, p. lxvi.

(2) Voy. Saint-Simon. Mémoires, vol. III, p. 2i9, édit in-12. Paris, Hachette. — M. Feugère, Bourdaloue, p. 432 et suiv.

(3) Flécliier, Panég. de saint Louis, prononcé en 1681, vol. V,

On peut faire bien des reproches à Louis XIV : personne ne peut, du moins, lui reprocher d'avoir été un roi fainéant, et de s'être dérobé à la multiplicité de ses devoirs. Pendant toute la durée de son règne, il ne cessa de travailler huit heures par jour avec ses ministres, et de veiller lui-même à la sécurité ou à la grandeur de l'Etat. L'un de ses principaux défauts fut cet amour effréné du luxe, qui lui fit entreprendre des constructions fastueuses et le jeta dans des dépenses excessives. Fléchier reproche discrètement au monarque l'appareil éblouissant dont il s'environne, la haie des gardes qui le protègent, le cortège des princes, des grands qui le suivent, et écartent tous ceux qui ont besoin de son appui. L'oraleur oppose le facile accès que les malheureux trouvaient auprès de saint Louis, l'affabilité du prince, son empressement à rendre la justice, la simplicité de sa cour, à celte majesté qui ne se laissait pas manier (1), qu'on ne pouvait contempler que de loin, et qu'il n'était jamais permis d'approcher. (( L'entrée du Louvre, dit Fléchier dans une allusion facile à saisir, et comme s'il exprimait un regret, était libre à tous ceux qui recouraient à sa protection. On ne voyait pas autour de lui des rangs affreux de gardes en haie pour effrayer les timides, ou pour rebuter les importuns; il ne fallait pas gagner par présents, ou fléchir par prières, des huissiers intéressés ou inexorables. 11 n'y avait point de barrière entre le roi et ses sujets, que le moindre ne put francbir. On n'attendait pas quel serait son sort auprès de ces portes superbes qu'on entr'ouvre de temps en temps, pour exclure, non pas pour recevoir ceux qui se présentent. On n'avait besoin d'autre recommandation, ni

(1) La Bruyère, T>u mérite person/irl.

d'autre crédit que celui de la justice, et c'était un titre suffisant auprès du prince qne d'avoir besoin de sa protection (1). »

Puis, avec une grâce qui rappelle l'aimable simplicité de Fénelon décrivant l'heureuse tranquillité de son idéale Salente, Fléchier ajoutait : a Que j'aime à me le représenter, ce bon roi, comme l'histoire le représente, dans le bois de Yincennes, sous ces arbres que le temps a respectés, s'arrêtant au milieu de ses divertissements innocents pour écouter les plaintes, et pour recevoir les requêtes de ses sujets. Grands et petits, riches et pauvres, tout pénétrait jusqu'à lui indifféremment, dans le temps le plus agréable de sa promenade. 11 n'y avait point de différence entre ses heures de loisir et ses heures d'occupation. Son tribunal le suivait partout où il allait ; sous un dais de feuillage et sur un trône de gazon, comme sous le lambris doré de son palais et sur son lit de justice, sans brigue, sans faveur, sans acception de qualité ni de fortune, il rendait sans délai ses jugements et ses oracles avec autorité, avec équité, avec tendresse : roi, juge et père tout ensemble. »

Une belle ressource pour celui qui est tombé dans la disgrâce du prince, a dit La Bruyère, c'est la retraite. Il lui est avantageux de disparaître, plutôt que de traîner dans le monde le débris d une faveur qu'il a perdue, et d'y faire un nouveau personnage si différent du premier qu'il a soutenu (2). Oui, mais combien peu étaient gens à suivre le conseil du moraliste! Et ce bon pays, comme l'appelle M'"'^ de Sévigné, que de peine pour le quitter, quand, à la suite de l'une de ces disgrâces que connurent tant de hauts et fiers person-

(1) Panci/. de saint Louis, vol. V, p. 208.

{•2j Cliapiire : du Soui.erain ou de la République.

nages, Lauzun, Retz, Bussy-Rabutin, M'"*" de Montespan elle-même et tant d'autres, le courtisan devait partir pour ses terres, se résigner à aller vivre dans la solitude, loin de ces magnificences auxquelles il s'était habitué! On avait beau se dire à soi-même, comme M""" de Maintenon : « Ce pays-ci est effroyable ; il n'y a pas de tête qui n'y tourne (1) » ; on avait beau, comme Madame, mère du régent, chercher un lieu (( où la fausseté ne régnât pas, oîi le mensonge ne fût pas favorisé et approuvé, comme dans cette cour (2) » ; on avait beau entendre des prédicateurs qui parlaient éloquemment de Tillusion et de l'amertume du monde, n'importe : chacun se disait tout cela, écoutait ces avis, et n'en faisait pas moins des efforts désespérés, comme M'"^ de Montespan, pour rester dans ce pays détesté; comme Lauzun et Biissy-Rabulin, pour y revenir après en avoir été chassé (3). Qui ne connaît les folles adulations de Bussy, impatient de rentrer en grâce auprès de Louis XIY? Et quel spectacle, que celui de M'"" de Montespan, délaissée, dévorée par l'envie, ne pouvant se décider à quitter la cour; après avoir été longtemps la plus impérieuse et la plus triomphante des favorites, se résignant tristement à sortir dans les carrosses du roi avec la reine et M'"* de Maintenon : l'une, l'épouse qu'elle avait offensée tant de fois; l'autre, la rivale heureuse qui l'avait remplacée! Fléchier connut certainement les agitations et les orages de ce pays-là; et, lorsqu'en 1682, il parlait h ses illustres auditeurs de a l'amertume » du monde, « des révolutions et des traverses de la vie », peut-

(1) Lettre à l'Archevêque de Paris, du 15 iiov. 1595, vol. IV,. p. 35. Edit. Tli. Lavallée, Paris, Charpentier.

(2) Lrlircs nourcl/cs, 19 fév. 1682.

(3) Voy. plus haut, p. 96 et suiv.

être, faisait-il allusion à des événements connus de tous, qui annonçaient la chute prochaine et définitive de l'altière favorite. La date du sermon, le lieu oi^i il fut prononcé, les expressions mêmes dont se sert l'orateur, tout semble confirmer notre opinion, indiquer qu'il s'agit ici de cicatriser une blessure récente et de consoler une grande douleur. « Où trouvez-vous plus de sujet de vous désabuser du monde, que dans ce lieu, oii le voyant de si près, malgré vos attachements, vous en éprouvez l'illusion, et bien souvent vous en ressentez l'amertume? Oii seriez-vous plus utiles qu'en ce rang élevé, où servant comme de spectacle et de frein au public, vous pouvez arrêter le vice par votre autorité, et conduire à la vertu par votre exemple? Où y a-t-il plus de matière d'expier vos fautes, et de profiter plus facilement des révolutions et des traverses de la vie, que dans cette condition où l'on porte sa croix sans mérite, où l'on use inutilement sa patience^ où Ton achète l'honneur par l'humiliation, où les passions des uns sont mortifiées par celles des autres, et où les péchés qu'on y fait portent presque toujours avec eux leur pénitence (1)? »

(Il Sermon pour le jour de la Toussaint, prêché devant le roi, en 1682, vol. V, p. 50. — Sur M^ de Montespan, voy. plus haut» p. 26S.

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