‹ Flechier orateur, 1672-1690Chapitre 26 sur 49 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Les grands. — Ambition. — Nobles appauvris. — Intrigues pour parvenir. — Orgueil. — Folles dépenses. — Les dettes. — Le jeu.

— Créanciers non payés. — La galanterie. — Le théâtre.

— Les romans. — La toilette.

Nous sommes entrés à la cour, celte terre fatale^ comme Fléchier l'appelle, et, après ce que nous y avons vu, on ne peut guère s'attendre à trouver beaucoup de vertus dans ce pays, théâtre de toutes les mauvaises passions : l'envie, l'ambition, les haines, les désespoirs, les trahisons et les cabales les plus indignes pour renverser un rival, ou faire parvenir un ami. Dans une cour, et sous un régime où tout dépendait de la faveur, la faveur du bon plaisir du souverain, chacun donnait libre carrière à son ambition; et, si pour arriver, il n'y avait d'autre voie ouverte que le mensonge, l'hypocrisie, la bassesse, la servilité, tout chemin était bon, fùt-cc celui du déshonneur et de l'infamie.

Ces compétitions ardentes, ces convoitises, ces intrigues criminelles pour porter celui-ci, écarter celui-là. expliquent seules les fréquentes sorties de nos orateurs contre l'ambition des grands, leur passion d'accroître et de consolider leur crédit, pour relevei leur fortune chancelante ou menacée. Lorsque Fléchier parle de ces gens, a sortis d'une maison illustre

el opulente », qui murmurent de se voir dans une condition misérable, ce ne sont pas là des mots en l'air. Il a sous les yeux l'exemple de ces profondes déchéances, de ces nobles appauvris par leur faute, réduits par leurs dépenses et leurs excès à se faire les mendiants du roi, h se jeter dans toutes les intrigues, pourvu qu'elles soient payées; en un mot, prêts à se vendre, et à vendre au plus offrant, avec l'honneur de leur famille, la liberté de leurs enfants. « On sent doublement son malheur, quand on connaît qu'on devrait être heureux. Rien ne gêne tant l'esprit de ceux qui sont sortis d'une maison illustre et opulente, que de se voir dans une condition misérable. On regarde tavec chagrin la place qu'on occupe, et celle qu'on voudrait et qu'on devrait môme occuper. Il reste dans le [cœur un certain fonds de courage que la nature soutient, et que la fortune ne peut entièrement abattre par ses disgrâces; et il y a dans le sang je ne sais quoi, qui rappelle chacun à son origine (1). »

A côté de Vambition grossière, qui achète les dignités par des bassesses, ou les usurpe par des calomnies, il y en a une autre, « délicate et cachée », l'art, dit Fléchier, de s'approcher des honneurs, en faisant semblant de les fuir. « Je ne parle pas de cette ambition grossière, qui usurpe les dignités par violence, qui s'y introduit par adresse, qui les achète par des bassesses, qui les obtient par des surprises, qui les gagne par des services, qui prévient les uns par des recommandations mendiées, qui supplante les autres par de mauvais offices et par des calomnies ; qui n'apaise pas ses désirs par l'acquisition, qui s'élève aux dépens d'autrui, et qui fonde sa fortune comme elle peut, sur les

(l) Pancg. do saint Joseph, vol. V, p. 8i.

débris de la vertu même. Je parle dune ambition délicate et cachée, qui convient mieux à des âmes qui, sous un désintéressement apparent, ne laissent pas d'avoir des désirs et des espérances mondaines : car, il y a un art de s'approcher des honneurs, en faisant semblant de s'en éloigner; de couvrir l'esprit du siècle, sous les dehors trompeurs de la piété et sous un air ■extérieur de réforme, afin d'arriver plus facilement au but qu'on s'est proposé, et de surprendre l'approbation des hommes, en leur faisant accroire qu'on a déjà •celle de Dieu (1). »

Ces vices, que l'ambition des grands traînait après elle : convoitises, calomnies, « médisances atroces », iassesses indignes, tout cela n'était pas rare, même chez les plus hauts et les plus illustres personnages de la cour. Ainsi, on souffre de voir un Colbert, un Louvois, comme de vulgaires entremetteurs, favorisant les amours du maître, avec M"' de la Vallière d'abord, avec M"* de Montespan ensuite; un homme, comme 3îontausier, connu à la cour par l'austérité de ses «nœurs et l'intégrité de son caractère, « rivalisant avec sa femme pour servir les plaisirs du roi (2) » ; enfin, un duc de Marsillac, le fils de La Rochefoucauld, plus enclin à suivre les exemples que les maximes de son père, fait grand veneur, dit-on, pour ses faciles complaisances envers Louis XIV et M"^ de Fontanges (3).

Le maréchal de Yillars redoutait bien plus ses enne- ---nis de la cour, que ceux des champs de bataille. Col-

(1) Pamg. de saint Sulpice, vol. V, p. 180. — Voy. le même passage, p. 337.

(2) Cousin, ia Société franc, au XVII'' .uccle, vol. II, p. 53, «dit. in-80.

(3) Voy. la Police sous Louis XIV, par P. Clément, p. 213, 1 vol. in-12. Paris, Didier.

bert n'eut point de repos, qu'il n'eût consommé la ruine de Fouquet; comme de son coté, Louvois ne négligea rien pour perdre Colbert et ses amis. Pendant que se nouaient et se dénouaient ces intrigues politiques, qui faisaient ou défaisaient les ministères, donnaient ou enlevaient brusquement les hautes charges, les grands commandements, les riches ambassades, les intrigues de palais se poursuivaient avec une égale ardeur et un égal acharnement. M"'^ de Fontanges, M""^ de Montespan, M'"" de Maintenon, ne songeaient qu'à garder, à reprendre, ou à gagner doucement les bonnes grâces du roi. Plus tard, vers 1680, la lutte fut circonscrite entre M'"" de Montespan et 'M"" de Maintenon; et Louis XIY avouait « qu'il lui était plus aisé de donner la paix à l'Europe, qu'à deux femmes qui prenaient feu pour des bagatelles ». Enfin, en 1696, quand fut formée la maison de la duchesse de Bourgogne, a toutes les dames d'une certaine portée d'état ou de faveur s'empressèrent et briguèrent, et beaucoup aux dépens les unes des autres; les lettres anonymes mouchèrent (1), les délations, les faux rapports ». Les duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers n'eurent pas la place de dame d'honneur, (( que l'une ou l'autre aurait si dignement et si utilement remplie » : elles avaient cessé de plaire à M™"^ de Maintenon, qui chercha, a pour environner la princesse, des personnes ou entièrement et sûrement à elle, ou dont l'esprit fût assez court, pour n'avoir rien à appréhender ».

A ces haines, à ces rivalités, à ces trahisons, ajoutez des bassesses sans nom, et vous comprendrez alors

(1) Moucher, c'est-à-dire voler en bourdonnant comme les mouches. (Saint-Simon, p, 217, vol. I, édit. Hachette, 13 vol. in- 12.^

ce que signifient certaines descriptions, certains passages que nous serions disposés à regarder comme sévères ou exagérés. Sur la place des Victoires, un maréchal de France, le maréchal de La Feuillade, élevait la statue de Louis XIV, et, u à la face de Dieu et des hommes », en célébrait la consécration, a avec toutes les prosternations que les païens faisaient autrefois devant les statues de leurs empereurs il) d. Un autre maréchal de France, le maréchal d'Huxelles, pour plaire à M"" Ghoin, maîtresse du Dauphin, préparait tous les malins le déjeuner de la chienne de la favorite. « Elle avait une chienne dont elle était folle, à qui tous les jours le maréchal d'Huxelles, de la porte Gaillon (2) où il logeait, envoyait des têtes de lapins rôties, attenant le Petit-Saint-Antoine où elle logeait, et où le maréchal allait souvent, et était reçu et regardé comme un oracle. Le lendemain de la mort de Monseigneur, l'envoi des tètes de lapins cessa, et oncques depuis M'"" Ghoin ne le revit et n'en ouït parler i3). » Que dire encore? le grand Condé sollicitait la honte de marier les membres de sa famille, son petit-fils et son neveu, aux bâtardes du roi i;4). Au témoignage de M'"' de Gaylus, M'"^ de Monlespan sentant diminuer

[\)Mé)noires ilr fuhhc d>; Chuisj/, I. V. p. 2i0. Edit. d'Utrecht, 1 vol. in-12, 1727.

(2) Située rue Gaillon, à l'eirJroit où la rue de la Micliodière donne sut- le boulevard des Italiens.

(3) Saint-Simon, vol. V, p. 4'iO. —Le Prtit-Saint-Antolin- était une maison de chanoines, située au Marais, dans la partie de la rue Vieille-du-Teinple, qui va aujourd'hui de la rue de Rivoli à celle du Roi-de-Sici!e.

(i) Le neveu du grand Condé, Louis-. innand de Conti, épousa, le IG janvier 1680, M'io de Blois, fille de Louis \IV et de M'"' de la Valliore. — En 168a, le 2i juillet, M. le Duc, petit-fils du grand Condé, l'élève de La Bruyère, épousait .V": (/'• yanlea, fille de Louis XIV et de M°" de Montespan.

son crédit, pour conserver au moins une ombre de faveur, n'iiésitait pas à livrer sa propre parente, et essayait de faire de la jolie duchesse de Nevers, sa nièce, la maîtresse du roi (I). Enfin, en attendant qu'elle devînt marquise de Maintenon et reine de France, la veuve de Scarron se résig'nait à son rôle quelque peu équivoque de gouvernante des enfants légitimés.

Et, chose étrange! ces mêmes hommes, « bas et timides devant les princes et les ministres (2) », étaient d'une hauteur insupportable envers leurs inférieurs. Le fils du grand Condé, « le plus vil et le plus prostitué des courtisans », cet homme d'un raffinement abject de servilité auprès du roi, d'une attention obséquieuse aux ministres, rampant avec les gens de robe et de finances, les commis et les valets principaux, tenait tout chez lui dans le tremblement, faisait regretter à ses filles (c la condition des esclaves », et, malgré de brillantes qualités et des grâces charmantes, beaucoup d'esprit « et de toutes sortes d'esprit » , de la gentillesse, de la politesse, une éloquence naturelle, ne fut jamais propre qu'à être son bourraau et le fléau des autres : « Fils dénaturé, cruel père, mari terrible, maître détestable, pernicieux voisin, sans amitié, sans amis, incapable d'en avoir (3). » Yilleroi, « glorieux à l'excès », était aussi « bas à l'excès », et « valet à tout faire » ; LauzQn, le beau-frère de Saint-Simon, dont la vie fut un roman, qui faillit épouser la grande Mademoiselle, se recommandait par les mêmes mérites : « Courtisan également insolent, moqueur et bas jusqu'au valetage, et

(1) P. Clément, la Police sous Louis XIV, p. 217.

(2) La Bruyère, ch. ix, Des grands.

(3) Saint-Simon, vol. IV, p. 3'i2. Edit. in-12, Hachette.

plein de recherches d'industrie, d'intrigues, de bassesse pour arriver à ses fins, avec cela dangereux aux ministres, à la cour redouté de tous, et plein de traits cruels et pleins de sel qui n'épargnaient personne [\). » Plus d'une fois, Fléchier lui-même eut à souffrir de (c ces traits cruels » ; et, quand du haut de la chaire, il reprochait aux grands leurs bassesses envers les uns, leurs airs méprisants envers les autres, peutêtre qu'aux observations du moraliste, se mêlait le souvenir des épreuves personnelles du prédicateur. « Quelle complaisance n'a-t-on pas pour ceux qui peuvent servir, ou qui peuvent nuire? quels égards pour ceux qu'on veut engager dans les mêmes intérêts? que ne souffre-t-on pas de ceux de qui Ton dépend? et, quelque grand qu'on soit, combien devient-on petit devant une grandeur supérieure! » Fléchier les connaissait à fond tous ces courtisans de haut et bas étage : un M. le Prince, malgré tout son orgueil, privé des grandes entrées, et, pour saluer Louis XIV à son coucher, obligé d'attendre avec les autres courtisans que le roi sortît de son cabinet, où le fils du grand Coudé (( dormait le plus souvent sur un tabouret, au coin de la porte (2) » ; un duc de La Feuillade, un maréchal d'Huxelles, dont on connaît les nobles exploits; un Langlée, un Dangeau, rivalisant entre eux de bassesse et de servilité pour plaire à M'"'' de Montespan; enfin, un maréchal de Noailles, au dire de Saint-Simon, « ni méchant homme, ni malhonnête homme », qui faisait sa cour « jusqu'aux basses maîtresses du Dauphin », et recherchait surtout les bonnes grâces d'une comédienne, u II n'était pas honteux de l'aller voir, et de

(1) Saint-Simon, vol. Xlll, p. 68.

(2) ILid, vol. IV, p. Z!i3 .

lui fournir, à Fonlainebleau, de sa table, tout ce qu'il y avait de meilleur (1). »

Fléchier, comme La Bruyère, peint tous ces gens en homme qui les a vus de près, et sait, lui aussi, à quels méprisables ministères sont capables de s'abaisser u ces ambitieux, terribles à ceux à qui ils commandent, rampants devant ceux de qui ils espèrent; maîtreS' impérieux des uns, et vils esclaves des autres; Ilattés, et flatteurs à leur tour; recevant l'encens d'une main, pour le rendre de l'autre à leurs idoles (2) ».

Louis XIV recevait ces adulations avec plaisir; avec plaisir il voyait à ses pieds cette noblesse jadis turbulente et hautaine, qui troubla si souvent le royaume et causa de cruels soucis à ses ancêtres. Pour la soumettre, le roi avait eu l'adresse de l'attirer à la cour, de la séduire, de l'éblouir par la splendeur inouïe de ses fêtes. Puis, afin de la rendre impuissante, il l'appauvrit; lui imposa un luxe ruineux, dont il donnait l'exemple; l'habitua à tout attendre de la munificenceroyale, et peu à peu l'assouplit à un joug qu'elle portait d'autant mieux, qu'elle ne le sentait pas.

Les courtisans, pour flatter les goûts du prince, peut-être aussi pour se conformer à ses secrets desseins, se jetaient dans les plus folles prodigalités, dépensaient des sommes énormes « pendant que leurs créanciers mouraient de faim (^3) »; et, comme dit La

(1) Voy. Saint-Simon, vol. IV, p. 2^3, et vol. V, p. /i/i5. — Il s'agit de La Raisin, « fameuse comédienne et fort belle ». — Pour tous ces détails, voy. le curieux chapitre de M. Feugère : Peinture des mœurs du temps, dans son ouvrage de Bourda/uue, p. 338.

(2) Sermon pour le III"! dimanche de l'avent, sur l'Ambition, devant le roi, 1682, vol. VI, p. 85.

(3) Fléchier, sermon sur l'Obligation de l'aumône^ vol. VII, p. 176.

Bruyère, ils trouvaient de prompts moyens de consumer de grandes sommes en habits, en meubles et en équipages (1). « Il s'est glissé dans le monde un malheureux esprit d'émulation, qui porte à se distinguer des égaux, à s'égaler aux plus élevés, et à ne céder à personne. Quand on n'est pas né grand, on s'agrandit de sa propre autorité; on grossit l'équipage, on multiplie la dépense, on se mesure par sa cupidité, non pas par sa raison. Les grands et les petits s'habillent presque de même; le luxe et la vanité n'ont plus de bornes, et, par un dérèglement que les lois humaines et divines n'ont pu corriger jusqu'ici, chacun se fait, de ses propres vices, des vertus de sa condition. (2; »

Les folies de Vaux et de Chantilly, le carrousel de 1662, la série des fêtes données au Louvre, à Versailles ou à Saint-Germain, mettaient en mouvement tout un monde de courtisans avides de se ruiner, et de déployer dans ces glorieuses occasions des mngnifcences extravagantes (3). « Le 17 août 1661, raconte M. P. Clément, des milliers de carrosses armoriés encombraient la route de Paris à Melun. Situé à une faible distance de cette ville, Vaux-le-Vicomte appartenait depuis quelques années au surintendant, qui y avait dépensé, disait-on, neuf millions. Six mille invitations avaient été distribuées, non seulement dans la France entière, mais en Europe, et l'on s'y était rendu avec un empressement qu'expliquaient et justifiaient la magnificence bien connue de Fouquet, les merveilles de Vaux, et le bruit parlout répandu que le roi devait assister à cette fête, honneur insigne où l'on voyait le gage de la nomination

(1) Chapitre : De la Cour.

(2) Sermon sur l'Obligalion de l'aumône, vol. VIII, p. 175.

(3) Ibid., p. 176.

du surintendant au poste de premier ministre... Trois villages démolis et rasés pour arrondir le domaine et le rendre digne des bâtiments de Le Vau, des jardins de Le Nôtre, des peintures de Le Brun, disent assez quelle devait être son importance... Le surintendant étala, outre cent merveilles en bronze, en marbre, en tableaux, sans parler de la beauté des jardins et des bâtiments, trente-six douzaines d'assiettes d'or massif, et un service également en or (1). »

En 1671 , le grand Condé renouvela les merveilles de Taux, quand il reçut le roi à Chantilly. « Le roi y doit aller le 25^ de ce mois, écrit M'"" de Sévigné; il y sera un jour entier. Jamais il ne s'est fait tant de dépense au triomphe des empereurs, qu'il y en aura là : rien ne coûte; on reçoit toutes les belles imaginations, sans regarder à l'argent. On croit que M. le Prince n'en sera pas quitte pour quarante mille écus. Il faut quatre repas; il y aura vingt-cinq tables servies à cinq services, sans compter une infinité d'autres qui surviendront. Il nourrit tout, c'est-à-dire nourrit la France et la loge. Tout est meublé; de petits endroits, qui ne servaient qu'à mettre des arrosoirs, deviennent des chambres de courtisans. Il y aura pour mille écus de jonquilles : jugez à proportion (2). » En 1688, le fils du grand Condé donnait au Dauphin a cette fête si superbe », dont La Bruyère n'a pas dédaigné de parler, qui durait huit jours, et dans laquelle on admira la chasse sur l'eau, l'enchantement de la table, et la merveille du labyrinthe (3).

On se ruinait en fêtes, on se ruinait en toilettes. M"* de Sévigné parle de « ces habits entiers des plus

(1) P. Clément, la Police sous Louis XIV, p. 23.

(2) Lettre du 17 avril 1671, vol. II, p. 172, édit. Hachette. (.3) Cliapitre : Des ourraqi's fie l'esprit.

beaux brocarts d'or et d'azur qu'on puisse voir, et par-dessus, des robes noires transparentes, ou de belle dentelle d'Angleterre, ou de chenilles veloutées sur un tissu », que les dames de la cour portaient au bal, le jour de Saint-Hubert; et au milieu de cet éblouissement et de ces splendeurs, la reine de la l'èle, M"''' de Montespan, avec cette robe, merveilleux présent d'un fastueux courtisan, si admirée de Louis XIV, •et si plaisamment décrite par M""' de Se vigne, « cette robe d'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, et pardessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un oertain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée (i) ».

En 1697, quand Louis XIV, qui a aimait passionnément toute sorte de somptuosités à sa cour », célébra le mariage du duc de Bourgogne, les folies n'eurent plus de mesure. Le roi avait exprimé le désir que « la cour y fût magnifique » ; et, afin d'entraîner par son exemple, lui, qui depuis longtemps ne portait plus que des habits fort simples, en voulut des plus superbes. « C'en fut «issez, continue Saint-Simon, pour qu'il ne fût plus question de consulter sa bourse, ni presque son état, pour tout ce qui n'était ni ecclésiastique, ni de robe. Ce fut à qui se surpasserait en richesse et en invention. L'or et l'argent suffirent à peine. Les boutiques des marchands se vidèrent en très peu de jours : en un mot, le luxe le plus effréné domina la cour et la ville, car la fête eut une grande foule de spectateurs. Les choses allèrent à un point, que le roi se repentit d'y avoir donné lieu, et dit qu'il ne comprenait pas comment il y avait des maris assez fous, pour se laisser ruiner par les habits de leurs femmes : il pouvait

(1) Lettre du 5 nov. 1676, vol. V, p. 133.

ïijoiiter et par les leurs; mais la bride était lâchée, il n'était plus temps d'y remédier, et au fond, je ne sais si le roi en eût été fort aise, car il se plut fort pendant les fêtes à considérer tous les habits... Il n'y avait donc pas moyen d'être sage parmi tant de folie. Il fallut plusieurs habits : entre M'""^ de Saint-Simon et moi, il nous en coûta vingt mille livres (1). » Gomme ce luxe, ces dépenses, ces folies faites par pure vanité, ou « dans les occasions marquées », nous expliquent l'appauvrissement inévitable des nobles, et leur rapacité pour réparer les brèches de leur fortune! et comme La Bruyère était dans le vrai, quand il disait : « La cause la plus immédiate de la ruine et de la déroute des personnes des deux conditions, de la robe et de l'épée, est que l'état seul, et non le bien, règle la dépense (2). »

Bossuet s'éleva plus d'une fois contre l'iniquité criante de ces hauts personnages qui dépensaient des sommes énormes, sans s'inquiéter de payer des créanciers condamnés à mourir de faim et de misère. Le seul exemple du cardinal de Retz peut donner une idée <lu chiffre elTroyable auquel s'élevaient ces dettes. « Il a plus emprunté de ses amis, nous dit La Rochefou- <;auld, qu'un particulier ne pouvait espérer de leur pouvoir rendre; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, et à entreprendre de s'acquitter (3). » Au témoignage du président Hénault, Retz avait fait pour plus de quatre millions de dettes, qui furent payées, soit de son vivant, soit après sa mort. Mais de tels exemples

(1) Saint-Simon, vol. I, p. 309. — Il faut quadrupler cette somme, pour en avoir l'évaluation exacte.

(2) La Bruyère : Des biens de fortune.

(3) Portrait du Cardinal, dans les Mémoires de Retz, édit. Charpentier, i vol. in-J2.

avaient peu d'imitateurs, et les emprunts étaient plus fréquents que les restitutions. Quand M- de Sév.gne annonçait à Bussy-Rabutin que le célèbre cardmal avait déjà payé onze cent mille écus, elle pouvait ajouter, sans crainte d'un démenti : « Il n'a reçu cet exemple de personne, et personne ne le suivra (1). »

Les lettres de la spirituelle marquise sont plemes des doléances que lui arrachent les prodigalités toujours croissantes de son gendre. « U est venu ici, écritelle à sa fille, un P. Morel, de l'Oratoire, qui est un homme admirable; il a amené Saint- Aubm {;2), qui nous est demeuré. Je ne voudrais pas que M. de Grignan ail entendu ce père; il ne croit pas qu'on puisse, sans péché, donner à ses plaisirs, quand on a des créanciers; les dépenses lui paraissent des vols, qui nous Ôtent le moyen de faire justice. Vraiment, c est un homme bien salé ; il ne fait aucune composition (3) . )> Bien des années après, en 1685, elle exprime les mêmes plaintes et les mêmes regrets : « Je blâme malernellement et en bonne amitié, écrit-elle, l'envie qu a M. de Grignan de vous donner un autre miroir. » Elle engage sa fille à se contenter de celui qu'elle a déjà, et appuie ses conseils de son propre exemple. « Pour votre chambre, ma bonne, je comprends qu'elle est fort bien avec tout ce que vous me mandez; si la sagesse ne faisait point fermer les yeux sur tout ce qui convient à la magnificence des autres et à la qualité, on ne se laisserait pas tomber en pauvreté. Je sais le plaisir d'orner une chambre; j'y aurais succombe sans le scrupule que j'ai toujours fait d'avoir des choses qui ne sont pas nécessaires, quand on n'a pas les néces-

(l) LeUre du 27 juin 1678. vol. V, p. .'iû9.

(•>) L'onclo de M"« de Sévigné.

(3j Lettre du 0 oct. 1670, datée de Livry, vol. M, p. •■"'

saires : j'ai préféré de payer des dettes, et je crois que la conscience oblige, non seulement à cette préférence, mais à la justice de n'en pas faire de nouvelles (1). »

Dans un passage sur l'opposition entre l'esprit chrétien et l'esprit du monde, Fléchier condamne avec force l'habitude des honnêtes gens eux-mêmes do contracter des dettes, sans le moindre souci de les acquitter. « Dites à l'un, vous menez une vie molle et sensuelle, divertissement sur divertissement, joie sur joie; souvenez- vous que pour être disciple de Jésus-Christ, il faut porter sa croix et le suivre : ce langage lui paraîtra dur; il vous répondra qu'il faut vivre dans le monde, comme dans le monde, et vous renvoyera prêcher la croix dans les monastères. Dites à l'autre, vous vous ruinez en folles dépenses ; retranchez une partie de ce luxe, de cette table, de ce train, de ces équipages, pour payer vos créanciers, pour assister les pauvres qui meurent de faim; Jésus-Christ vous défend d'être injuste, et vous commande expressément de faire des aumônes de tout ce qui vous est superflu : Quod superest date eleemosynam ; il se moquera de ces préceptes; il croira pouvoir abuser de son bien, pourvu qu'il ne vole pas celui d'autrui ; il se fera un nécessaire de condition, ou pour mieux dire d'orgueil, auquel tous ses revenus ne suffiront pas; il remettra à ses liéritiers le soin de payer ce qu'il doit, du débris de ses terres et de ses charges, et ni la charité, ni la justice, ne lui arracheront pas un sou de ces fonds immenses qu'il aura destinés à sa vanité ou à ses débauches (2). »

Fléchier revient fréquemment sur ce luxe excessif et

[\) Lettre du 13 juin 1685, vol. VII, p. 399,

li! Sermon pour h; II" dimanclie de l'Aveut *•»/• le Scandait-. prononcû devant la leine, à SaiiU-Gorniain, en 1682, vol. VI, p. Ci.

ruineux des riches qui, non seulement ne leur laisse pas de superflu, mais leur oie jusqu'au nécessaire. <( Noire revenu nous suffit à peine. Quand on est d'une certaine condition, on n'a jamais de bien de reste : les dépenses sont excessives, la qualité et la naissance nous sont à charge, et la fortune nous consume tout le bien qu'elle nous a fait (1). » Vains prétextes, mauvaises raisons qu'on allègue pour se dispenser d'être charitable. On peut être dans les dignités et dans les charges, vivre honorablement, selon son rang et cette «. splendeur de condition » que donnent la naissance ou les emplois, sans suivre cependant ses fantaisies et ses caprices; sans céder, par vanité ou par orgueil, <( au désir de paraître puissant et magnifique, de soutenir une qualité imaginaire, de dépenser en habits, en meubles, en bâtiments, en équipages et en autres superfluilés (2) ».

Le jeu, mais un jeu effréné, « qui devenait fureur et supplice par l'inquiétude, l'impatience et le jurement (3) », achevait la déroute de ceux dont un luxe inouï avait déjà compromis la fortune. On jouait par passion, par cupidité, pour rétablir ses affaires; on jouait aussi pour plaire au roi; pour se mettre en réputation auprès de lui, et avoir, comme Langlée, Lauzun ou Dangeau, le renom de brillant joueur, a II n'y a rien qui mette plus subitement un homme à la mode, et qui le soulève davantage, que le grand jeu. Cela va de pair avec la crapule. Je voudrais bien voir un homme poli, enjoué, spirituel, fût-il un Catulle ou

(1) Sermon sur l'Oblif/ation de l'aumône, vol. VII, p. 17'i.

(2) Sermon pour le jour de la Toussaint, prèc'iû dev.mt le roi, vol. VI, p. 22. — Voy. encore le passage de Flécliinr, cité un peu plus haut : « Il s'est glissé dans le monde... » p. 388.

(3) Sermon sur la Samaritaine^ vol. VI, p. 21 4.

son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de perdre 8U0 pistoles en une séance (1). » On jouait partout, et des sommes exorbitantes : en carrosse en voyage, et jusque dans les camps. Pendant une campagne, Monsieur, frh'e du roi, perdit 100,000 écus contre Dangeau et certain officier du nom de Langlée, ce qui le força de mettre toutes ses pierreries en gage. Le jour de Noël 1678, M'V'^ de Montespan perdit 700,000 écus; elle risqua sur trois cartes 130,000 pistoles, c'est-à-dire plus de 6 millions (2). L'année suivante, M'"*" de Montespan continuait de s'abandonner sans mesure à sa folle passion. A la date du 6 mars 1679, le marquis de Trichâteau écrit à Bussy-Rabutin : '( La nuit du lundi au mardi, M"'*' de Montespan perdit i00,000 pistoles (4 millions du temps) contre la banque, qu'elle regagna à la fin. Sur les buit heures du matin, étant quitte, Boujti, qui tenait la banque, voulut se retirer: mais la dame lui déclara qu'elle voulait encore •s'acquitter d'autres cent mille pistoles qu'elle devait de vieux : ce qu'elle fit avant que de se coucber (3). »

Le roi « trouvait fort mauvais » les excès de la prodigue favorite; mais le mécontentement était de courte durée. Comme M'"'' de Montespan, il se fâchait, quand on ne tenait pas les coups audacieux de l'intrépide joueuse. (( La faveur de M'"*" de Montespan augmente tous les jours, écrit M'"^ de Montmorency à Bussy-Rabutin; elle fait des coups à la bassette qui peuvent aller à un million; elle gronde, et le roi aussi, quand on ne les tient

(0 La Bruyère : De la mode.

(2) La pistole valait 10 livres, c'est-à-dire de 40 à 50 francs de nos jours.

(3) Lettre de Bussy-Rabutin, vol. IV, p. 320. — Voy. l'ouvrage de M. Clément, la Police sous Louis XIV, p. 83 et suiv., ch. m, le Jeu, le ihcûire, les églises.

pas (1). » Au fond, Louis XIV aimait le jeu; il l'aimait pour lui, et aussi pour les courtisans que cela amusait et retenait près de sa personne. « Sa Majesté résolut, nous dit le marquis de Sourches, pour donner quelque amusement à sa cour, de faire recommencer les appartenienis (2), aussitôt qu'Elle serait de retour à Versailles, et môme d'y jouer Elle-même un très gros jeu au reversi, pour lequel chaque joueur ferait un fonds de 5,000 pistoles. Les joueurs devaient être le roi, Monseigneur, Monsieur, le marquis de Dangeau, et Langlée, maréchal des logis des camps et armées du roi (3). »

On jouait longtemps et avec fureur, à Marly, à Versailles, à Saint-Germain, chez le roi, la reine, le Dauphin et M"'** de Montespan; on jouait ce jeu effroyable, dont parle La Bruyère, « continuel, sans retenue, sans bornes, où l'on n'a en vue que la ruine totale de son adversaire, où l'on est transporté du désir du gain, désespéré sur la perte, consumé par l'avarice, où l'on expose sur une carte ou à la fortune du dé, la sienne propre, celle de sa femme et de ses enfants (4) ». On jouait le jour, on jouait des nuits entières à tous ces jeux de hasard, le hoca, le brelan, le lansquenet, l'hombre et le reversi, moyens infaillibles pour arriver, selon le mot de La Bruyère, à une déroute universelle.

Quand un courtisan était bien ruiné, et réduit, après

(1) Corresp. de Bussy-Eabutin, lettre du 9 déc. 1G78, vol IV, p. 258, t^dit. Lud. Lalanne.

(2) « Nom donné aux jours "où le roi invitait à quelques divertissements dans son grand appartement de Versailles. » (\ote de M. Clément, la Polie: sous Louis XI V^ p. 84.)

(3) Mctnoires du marquis de Sourclies, à la date du 1*' novembre 1686, vol. I, p. 454. Paris, Hachette.

(4) La Bruyère : Des biens de fortune.

avoir vécu jusque-là dans l'opulence, « à se passer d'habits et de nourriture, et de les fournir à sa famille (1) », il n'avait d'autre ressource que de quitter la cour et d'aller cacher sa misère au fond de sa province, d'implorer une pension de la muniGcence royale, ou, s'il était de grande naissance, de faire payer ses dettes par le roi. Madame, mère du Régent, témoin de ces fureurs, de ces catastrophes et de ces renversements de fortune, écrivait : « On joue ici des sommes effrayantes, et les joueurs sont comme des insensés. L'un hurle, l'autre frappe si fort la table du poing que toute la salle en retentit; le troisième blasphème d'une façon qui fait dresser les cheveux; tous paraissent hors d'eux-mêmes et sont effrayants à voir (2). »

De tels excès et de tels débordements, cette passion d'un jeu où tant de gens « hasardent souvent leur fortune, et confient à un coup de dés les espérances de leurs enfants (3) d, expliquent les plaintes de nos grands prédicateurs. Ce qu'ils condamnent, ce n'est pas un jeu ordinaire, un délassement convenable; ils condamnent « un jeu sans mesure et sans règle, un jeu qui n'est plus un divertissement, mais une occupation, mais une profession, mais un trafic, mais une attache et une passion, mais, si j'ose ainsi parler, une rage et une fureur (4) ».

Témoin des mêmes désordres, Fléchier fait entendre à son tour les mêmes remontrances. Il déplore cette passion pour le jeu, où l'on expose au hasard et à la

(1) La Bruyère : Des biens de la fortune.

(ii) Correspondance^ vol. I, p. 15

(3) Fléchier, Pensées diverses sur plusieurs sujets de morale, vol. VIII, p. 266.

(.'i) Bourdaloue, second avent; sermon pour le IV* dimanche sur la Pénitence, pe partie; Œuv. de Bourdaloue, vol. I, p. 121, édit. Didot, in- 4°.

Ibi'lune les biens qu'on a reçus de la Providence divine (1)'; il parle de ces ténèbres « qui servent de voile à tant d'iniquités secrètes; do ces nuits qu'on passe dans les assemblées, où le luxe, la vanité, l'intempérance triomphent, et oil la malheureuse vertu ne fait que trop souvent naufrage; ces nuits qu'on passe dans un jeu également ruineux pour la conscience de ceux qui perdent, et de ceux qui gagnent; ces nuits faites pour le repos et le silence, qu'on fait servir au bruit et au tumulte des passions (2) ».

Un luxe insensé d'une part, un jeu effroyable de l'autre, devaient amener nécessairement ces dettes énormes, causes de la déchéance de tant de familles nobles, qui préparèrent, pour le siècle suivant, l'avènement de ces classes laborieuses et intelligentes dont La Bruyère prévoyait déjà la prochaine élévation. « Pendant que les grands négligent de rien connaître, je ne dis pas seulement aux intérêts des princes et aux

affaires publiques, mais à leurs propres affaires ;

qu'ils se contentent d'être gourmets ou coteaux; d'aller chez Thaïs ou chez Phryné; de parler de la meute et de la vieille meute; de dire combien il y a de postes de Paris à Besançon ou à Philisbourg, des citoyens s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume, étudient le gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible de tout un État, songent à se mieux placer, se placent, s'élèvent, deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins publics. Les grands, qui les dédaignaient, les révèrent : heureux s'ils deviennent leurs gendres (3). »

Cet état de gène était augmenté encore par la néces-

(1) Sermon sw la Samaritaine, vol. VI, p. 21i|.

(2) Panég. de saint Sulpice, vol. V, p. 173. (3; La Bruyère : Des grands.

site de tenir son rang, de paraître à la cour avec un train convenable. De là, quand le roi ne payait pas les anciennes dettes, l'obligation d'en contracler de nouvelles. Ne s'acquitter jamais, ou le plus tard possible^ se jouer de ses créanciers, les leurrer de promesses; au besoin, les congédier avec hauteur et dédain, faisait partie du bel air et des belles manières d'un homme de cour. Aussi, quand La Bruyère, Molière, Bossuet, Bourdaloue, a\ec amertume, d'un ton plaisant, ou avec la plus vive éloquence, retraçaient les déboires d'un créancier, et déploraient la misère « d'un pauvre artisan », leur triste peinture n'était que trop conforme à la vérité. « Le Dun Juan de Molière, a fort bien dit M. Feugère, cette peinture saisissante et impérissable, à la fois comique et terrible, du gentilhomme corrompu, n'eût pas été d'une ressemblance achevée, sans la scène plaisante oii M. Dimanche, venu pour se faire payer, se laisse éconduire, tout étourdi des politesses qu'on lui prodigue, et sans avoir reçu que des compliments (1). »

Non seulement ces grands seigneurs ne payaient pas leurs dettes, tout en continuant leurs folles dépenses, tout en gardant leur luxe, leur table, leur train et leurs équipages (:2) ; ils ne payaient pas même leurs serviteurs, et faisaient languir de simples ouvriers des années entières. Dans un temps où les affairesde beaucoup de familles étaient (c dans la confusion et dans le désordre », chacun, pour ne pas paraître déchoir, soutenait son rang comme il pouvait, et s'imposait une dépense qui excédait ses forces, a De là, disait Bourdaloue, les injustices, de là les duretés-

vl) A. Feugère : Bourdaloue, p. 413.

(2) Voy. plus haut le passage de Fléchier, p. 393.

criantes envers de pauvres créanciers que vous désolez, envers de pauvres marchands aux dépens de qui vous vivez, envers de pauvres artisans que vous faites languir, envers de pauvres domestiques dont vous retenez le salaire. De là, ces frivoles et trompeuses promesses de vous acquitter, ces abus de votre crédit, et ces chicanes infinies pour éloigner un payement ou pour l'éluder. De là, ces dettes éternelles qui, en ruinant les autres, vous damnent vous-même (1). »

Fléchier aussi, et avec une véhémence qui ne lui fait jamais défaut, quand il prend en main la cause des pauvres et des faibles, flétrit éloquemment « l'injustice de la plupart des riches du siècle, d'exiger ce qu'on leur doit avec rigueur, et de ne payer ce qu'ils doivent qu'à leur fantaisie. Avec quelle exactitude pressent-ils leurs débiteurs, eux qui se nourrissent de la graisse de la terre, et qui recueillent le fruit des travaux et des peines des autres hommes ! avec quelle dureté font-ils attendre le salaire à ces misérables artisans, à qui la providence de Dieu n'a donné que leur industrie pour patrimoine ; qui vivent du travail de leurs mains, et qui portent à la lettre la peine du premier péché, en gagnant leur pain à la sueur de leur visage! » Puis, il termine cette sortie vigoureuse par des paroles dont la douceur forme le plus heureux contraste avec ce qui précède. Fléchier rappelle l'exemple de Tobie et de son fils, « ces deux hommes de la plus charitable, de la plus pacifique et de la plus sainte famille que l'Écriture sainte nous ait représentée »; il nous montre « ce bon vieillard, prêt à rendre les derniers soupirs, chargé du mérite de ses bonnes œuvres.

(1) Bourdaloue, second avent ; sermon pour le IV* dimanche, sur la Pciiitencp, vol. T, p. 121, édit. in-i», Didot.

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levant déjà sa main tremblante pour bénir son fils », et lui donnant pour derniers conseils de faire l'aumône, do ne rebuter jamais un pauvre, et de « payer largement et promptement le salaire de ceux qui travaillent pour lui (1) ».

Les auditeurs de Fléchier ne se piquaient pas de tant d'exactitude : ils ne payaient ni promptement, ni largement ce qu'ils devaient. Ils n'étaient pas en retard pour recouvrer, pendant leur vie, ce qui leur était dû; en revanche (c ils attendaient à la mort » pour payer ce qu'ils devaient aux autres, en se disant : « Il sera toujours assez temps dépensera mes obligations; mes créanciers ne perdront rien; je laisserai à mes héritiers de quoi les satisfaire du débris de mes terres, et des biens dont j'aurai joui pendant ma vie (2). »

A la cour et dans le grand monde, la galanterie, le théâtre, la lecture des romans, cette ressource éternelle des femmes mondaines et désœuvrées, occupaient le reste du temps que le jeu ne prenait pas. Sans parler des exemples du roi et des plus hauts personnages, la galanterie, déjà si naturelle au français, et si bien dans les mœurs de l'époque, était singulièrement favorisée par « l'oisiveté, le soin de plaire, la passion de paraître, le mauvais emploi du temps, et tous les autres désordres qui sont presque inévitables, quand la vanité n'est pas modérée par la crainte de Dieu, ni la beauté réglée par la modestie (3). » Aussi, lorsque Fléchier parlait de sainte Madeleine, « occupée du désir de voir et d'être vue, et nédi^eant son honneur et sa

(1) Sermon pour le premier vendredi du carême, sur l'amour des ennemis, prêché dans l'église des Nouvelles catholiques, vol. VI, p. 180.

(2) Ibid., p. 181, vol. \I.

(3) Panég. de sainte Madeleine, vol. V, p. 117.

coMoieiiee », il n'y a pas à s'y tromper : il pensait certainement à d'autres Madeleines, à une duchesse de Longueville, de Cbevreuse, ou de Montespan, dont la vie n'avait pas été, où n'était guère plus édifiante que ^elle de la pécheresse de Jérusalem ; « à une de ces âmes mondaines que Dieu, par un secret jugement, abandonne à l'esprit du monde; qu'une jeunesse inconsidérée et une vaine beauté font produire et font recevoir dans les compagnies avec une espèce d'adoration; qu'une flatterie continuelle du siècle, et plus encore leur amour-propre, le plus dangereux de tous les flatteurs, rendent idolâtres d'elles-mêmes; qui n'ont d'autre étude que celle de parer leur corps par des ajustements souvent indécents, et d'employer les secrets de l'art pour réparer les défauts, ou pour perfectionner les grâces de la nature ; qui songeant à gagner ..des cœurs, et ne songeant pas à garder les leurs, .cherchent des occasions de recevoir dans leur esprit, ou d'introduire en celui des autres des afl'ections dangereuses, et comptent malheureusement leurs journées par les passions qu'elles ont causées, ou par celles qu'elles ont prises (1) ».

A Paris, à Glermont, à Versailles, h Saint-Germain, Fléchier se trouva mêlé à la société la plus polie et la plus distinguée du temps; il en prit, avec décence et mesure, le ton, le goût, les habitudes : le ton aimable et galant, le goût de la conversation, l'habitude de la promenade en carrosse, avec quelques dames spirituelles de la cour ou de la ville (2). Ouvrez les Mémoires sur les Grands- Jours d'Auvergne, vous rencontrerez presque toujours l'auteur en conversation

fn Panéq. (le sainte Madeleine, vol. V, p. 116. Cl) Voy. là- dessus, V. Cousin : Direrttssements de la société française au XVII' siècle, vol. II, p. 306.

quelque part, a en bonne et belle compagnie ». Il avait été invité parla sœur du duc de la Feuillade, Elisabeth d'Aubusson, à prêcher à Riom, le jour de la Toussaint. Après avoir remarqué qu'on lui avait recueilli un petit auditoire choisi : « Je prêchai donc, ajoute-t-il; je passai quelque temps en conversation avec les dames religieuses et quelques autres dames, qui étaient venues goûter des fruits du sermon; et, après avoir encore fait un tour de promenade, j'allai passer quelques bons moments chez M-"*-' de Brion, dont la conversation est si agréable, si pleine d'esprit et si judicieuse, qu'on ne la quitte jamais qu'avec regret (1). »

Mais, quand il a passé quelques heures dans un salon, et, pour parler comme lui, quand il a goûté des fruits de la conversation, il n'est pas fâché de faire un tour de promenade, et de prendre l'air de la campagne. « C'est une chose agréable que la conversation; mais il faut un peu de promenade au bout; et je ne trouve rien de plus doux que de prendre un peu l'air de la campagne, après avoir passé quelques heures d'entretien dans la chambre. Nous montâmes donc en carrosse avec quelques dames, et allâmes à la source des fontaines de Clermont, qui est une des curiosités du pays 2) . »

Fléchier n'en avait que plus d'autorité pour signaler le péril de certaines fréquentations : à la pénétration du moraliste se joignaient, avec les souvenirs du bel esprit, les leçons d'une expérience personnelle. « On se trouve sans cesse dans les compagnies, dit-il quelque part, et l'on se familiarise sans précaution avec un sexe qui cherche à plaire, qui est presque éga-

(1) Mémoires sur les Grands-Jours d'Aicvergne, p. 103.

[2) Mémoires, p. 6l\.

lement dangereux par ses vices et ses vertus, et qui blesse par sa beauté, et même par sa modestie (1). » Au luxe, au jeu, à la galanterie, à la promenade, ajoutez aussi Fun des divertissements les plus recherchés de cette société élégante et inoccupée du dix- septième siècle, divertissement pour lequel Louis XIV eut toujours un goût prononcé, le théâtre qui, avec des hommes tels que Corneille, Racine, Molière, Quinault et Lulli, peut bien s'appeler, en vérité, « le plus noble plaisir des hommes assemblés (2) ». Dans ses Mémoires écrits en 16G5, n'étant encore que poète et bel esprit, assez jeune et un peu mondain, Fléchier a inséré une dissertation curieuse, que Bossuet n'eût certes pas approuvée. 11 défend discrètement la cause de la comédie, pourvu qu'elle soit dans la bienséance. « Je ne suis point de ceux qui sont ennemis jurés de la comédie et qui s'emportent contre un divertissement qui peut être indifférent, lorsqu'il est dans la bienséance. .. Les comédiens eux-mêmes trouvent grâce devant 1 indulgent chroniqueur. Il ne croit pas qu'on doive les mépriser, les priver « de toutes sortes d'honneurs », comme on faisait de son temps, ou les séparer du rang des tribus (3) . « Je leur pardonne même, ajoute-t-il avec une petite pointe de malice, de n'être pas trop bons acteurs, pourvu qu'ils ne jouent pas indifféremment tou ce qui leur tombe entre les mains, et qu'ils n offensent ni l'honnêteté, ni l'ordre de la société civile (4). »

,1) Fléchier. cité par M. de Tréverret, les Panégyriques au XV%sfdlv m. - Nous avons indiqué ailleurs (la Jeunesse df mL-.rvoi. I. p. 245 et suiv.),co, que l'aimable écrna.n pensait de la compagnie des femmes, en général.

12) Villemlin, Tableau de la httcmt. franc, du XUII^ siècle, vol II p. 280, édit. in-80. Paris, Didier, IS^iO.

(3) C'esi -à-dire, les traiter comme des excommuniés.

{l^) Mémoires sur les Grands-Jours, p. 134.

Plus tard, devenu évêque de Nîmes, il dut publier un mandement sur les spectacles, « contraires à l'esprit du Christianisme, pernicieux aux bonnes mœurs, et féconds en mauvais exemples; où, sous prétexte de représentations et de musiques innocentes par ellesmêmes, on excite les passions les plus dangereuses; et, par des récits profanes et des manières indécentes, on offense la vertu des uns et l'on corrompt celle des autres (1). » En attendant, prédicateur ordinaire du roi, grave aumônier de la Dauphine, moins indulgent que ne fut d'abord le bel esprit de 1665 et le protégé de M. Chapflain, Fléchier parle en chaire comme Bossuet et Bourdaloue, et réprouve ces spectacles, « où l'on va réveiller ses passions, nourrir son âme de folles tendresses et de musiques efféminées, et égayer, comme on peut, une ennuyeuse et pesante oisiveté (2) ».

Il est curieux aussi, et quelque peu piquant, d'entendre Fléchier, auteur lui-même d'un agréable roman, blâmer comme prédicateur un genre jadis cultivé par lui avec succès; condamner ces fictions qui charmaient les loisirs de la société oisive du dix-septième siècle, « ces lectures engageantes, qui amusent le cœur par un enchaînement de passions agréablement exprimées, et qui nourrissent dans l'esprit une vaine et frivole curiosité (3] ». On sait avec quelle impatience étaient attendues ces œuvres légères, toujours favorablement accueillies. A cette époque, les esprits les plus graves ne dédaignaient pas de suspendre leurs travaux, pour se distraire un instant, dans ces énormes compositions, du souci des affaires ou des fatigues de l'étude.

(1) Ce mandement est du 8 sept. 1708, Œiw. conpl. dp Flr<hier vol. VIII, p. 127.

(2) Sermon sur la Samaritaine, vol. VI, p. 21'|. (a) Vol. V, p. 303, Paner/, d- sainte T icrèse.

Mascaron se laissait charmer par les ouvrages de- M"^ de Sciidéry, et écrivait à cette illustre personne (1) : (( La lecture à'Jbrahim fait l'occupation de mon automne » ; et, si nous en croyons La Calprenède, on vit plus d'une fois le grand Condé passer des heures dans la tranchée avec un volume de Gassandre (2). M"'" de Longueville, découragée par les revers de son parti, attristée par la perte de sa dernière fille et la mort de sa mère, assiégée dans Stenay par l'armée victorieuse de l'habile maréchal Duplessis-Praslin, remerciait Sapho « d'adoucir agréablement par ses ouvrages les ennuis de sa vie présente (3) ». Enfin, une femme d'infiniment d'esprit, que blessaient les méchants styles, et qui avait quelques lumières pour les bons, M™^ de Sévigné, « se laissait divertir » par les éternelles longueurs de la Cléopâtre de La Calprenède; et, comme elle ne haïssait pas les grands coups d'épée, elle trouvait « quelques amusements n dans ces aventures incroyables, oii les héros n'ont de romain que le nom, et possèdent une grandeur gigantesque qui les met « 100 lieues au-dessus des autres hommes (4) ». Le 12 juillet 1671, elle écrit à sa fille une lettre adorable, maudit La Calprenède et ses sottises, et, cela fait, continue de le lire. « Je songe quelquefois d'où vient la folie que j'ai pour ces sottises-là : j'ai peine à le comprendre. Vous vous souvenez peut-être assez de moi,.

(1) Fléchier, Mémoires, p. 61.

(2) Cité par M. Ch. Livet, Dictionn. des précieuses, vol. II, p. 187. Paris, Jeannet, 1856.

(3; M"" de Scudéry venait d'envoyer à la princesse le 40 volume du Cynis^ qui parut en mars 1650. En ce moment, les affaires des Frondeurs thaient dans la situatio:i la plus critique. (Voy. M. Cousin, la Société franraise, vol. I, p. 45.)

(4) ïalleiiiant de-s Réaux, Ilistorietles, vol. V, p. 229, 6dit. in-12. Paris, Techener, 1862.

pour savoir que je suis assez blessée des méchants styles; j'ai quelques lumières pour les bons, et personne n'est plus touchée que moi des charmes de l'éloquence. Le siyle de La Calpreuède est maudit en mille endroits : de graniles périodes de roman, de méchants mots, je sens tout cela. J'écrivis l'autre jour uni- lettre à mon fils de ce style, qui était fort plaisante. Je trouve donc qu'il est détestable, et je ne laisse pas de m'y prendre comme à de la glu. La beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements et le succès miraculeux de leur redoutable épée, tout cela m'entraîne comme une petite fille : j'entre dans leurs afTaires, et si je n'avais M. de La Rochefoucauld et M. d'Hacqueville pour me consoler, je me pendrais de trouver encore en moi cette faiblesse. Vous m'apparaissez pour me faire honte; mais je me dis de méchantes raisons, et je continue (1). »

Fiée hier ne pouvait laisser passer cette faiblesse^ si commune alors, et que M""^ de Sévigné se reprochait avec une plaisante vivacité. A son tour, il blâme a ces lectures engageantes », fait une critique ingénieuse des romans, et se plaint que des chrétiens soient plusavides de lire ces frivolités, que de méditer la loi de Dieu. « Sait-on, et veut-on savoir par soi-même les vérités que la parole de Dieu renferme dans ses Écritures? Voudrait-on avoir donné à une lecture si sainte et si nécessaire quelques moments de ce temps qu'on passe si tristement dans une molle et ennuyeuse oisiveté? N'aime-t-on pas mieux lire ces curiosités inutiles, qu'un homme revenu des pays éloignés aura peut-être débitées pour se moquer de la simplicité du

(1) Lettre de M^e de Sévigné, vol. II, p. 277. — M^e de Sévigné avoue sa faiblesse dans bien d'autres lettres. Voy. celles du 28 juin, du 5 juillet et du 15 juillet 1G7].

sien, et pour se délasser des travaux de ses voyages par le plaisir qu'il a de faire croire qu'il a vu ce qu'il n'a fait qu'imaginer? N'a-t-on pas plutôt entre les mains ces fables amoureuses que les passions ont produites, et qui produisent les passions, dont la composition et la lecture sont souvent la corruption de l'esprit et du cœur, et toujours l'occupation des personnes qui n'en ont point (1)? »

(c Je me plains, disait Montaigne, de la particulière indiscrétion de notre peuple de se laisser si fort piper et aveugler à l'autorité de l'usage présent, qu'il soit capable de changer d'opinion et d'avis tous les mois, s'il plaît à la coutume, et qu'il juge si diversement de soi-même... La façon de se vêtir présente lui fait incontinent condamner l'ancienne, d'une résolution si grande et d'un consentement si universel, que vous diriez que c'est quelque espèce de manie qui lui tourneboule ainsi l'entendement (2). n Cette coquetterie, « ces désirs vagues de plaire, de voir, d'être vue, ces complaisances que le monde pardonne aisément aux •eunes personnes, quand elles ont de quoi soutenir leur vanité {3), » voilà un travers qui n'est pas nouveau, et qui est de tous les temps, du temps de Montaigne, comme de celui de Louis \IV ou du nôtre. Mais cette « particulière indiscrétion », cette mobilité dans les modes, ce souci de la toilette chez les femmes, et même chez les hommes, tout cela est un trait particulier des mœurs au dix-septième siècle, époque de

(1) Second sermon pour le ///c dimanche de l'avent, vol. VI, p. 107. — Les dates ne sont pas ici sans importance. Nous avons dit que ce second xennon devait être de 1676.

(2) Essais. 1. I, 49, vol. I, p. 362, édit. Jos. Vict. Le Clerc. Paris, Lefèvre, 1836.

(3) Fiéchier, Panéij. de sainte Thérèse, vol. V, p. .'î03.

luxe, de fasle, d'ambition, où cliacQii avait intérêt à se distinguer et à relever sa beauté par la magnificence de sa parure.

En fait de modes, nous avons vu des choses bien extraordinaires; mais qu'étaient nos mesquines excentricités bourgeoises, à côté des magnificences des grandes dames du temps passé? à côté « des vanités et des folies » décrites par La Bruyère, dans un chapitre spécial? Fléchier se plaint de ces femmes, qui passent leur jeunesse « à examiner des modes et des ajustements, et à se faire une étude des vanités et des extravagances du siècle (l) ». Comment une jeune fille aurait-elle résisté aux attraits de la coquetterie, cette faiblesse naturelle à son âge et à son sexe, quand elle voyait cette dangereuse passion, non pas contrariée, non pas blâmée, mais encouragée par les exemples de sa famille, et les conseils mêmes de sa mère? Nous sommes loin aujourd'hui de pareilles mœurs. Alors, des femmes comme M""" de Soubise, M'"^ de Chevreuse, M'"^ de Guémené ou M'"* de Montbazon, toutes ces beautés éclatantes et faciles, également fameuses par leurs galanteries et leurs désordres, ne se faisaient nul scrupule d'apprendre à leurs filles les secrets de cet art de plaire, qu'elles avaient si bien pratiqué, et qui les avait conduites elles, leurs maris et leurs enfants à « ces grands établissemenLs », dont parle M™*^ de Sévigné, objets de tant de convoitises et causes de si étranges compromis.

Quand M"^ de Soubise eut gagné le cœur de Louis XIV fatigué des hauteurs de M™^ de Montespan, « elle le garda longtemps, et retint de cette tendre liaison une faveur qui ne connut pas d'éclipsé. » Le mari fut

(1) Pnnéfj. rie saintp Thérèsf, vol. V, p. 303.

accomniodaiiL : on le fil prince, pour prix de sa patience. Dans la suite, il se consolait, en riant, de ses infortunes conjugales, et disait que « né gentilhomme avec 4000 livres de rentes, il était devenu prince à la fin avec 400,000 livres de rentes (1). » Ceci explique bien l'ambition secrète, les complaisances coupables de tant de mères pour leurs filles, complaisances qui n'ont pas échappé à Fléchier, et qu'il nous révèle en termes dignes du plus fin et du plus pénétrant des moralistes. « Une mère, après avoir passé ses meilleures années dans les vanités et dans les plaisirs, se plaît à composer, de ses propres mœurs, les mœurs d'une fille qu'elle idolâtre. C'est assez pour elle de lui avoir fait donner par bienséance une légère teinture de religion ; elle s'applique à lui donner l'esprit du monde, ravie de se remettre devant les yeux l'image de sa jeunesse mondaine, d'attirer sur une partie d'elle-même l'encens qu'on commence à lui refuser, et de voir rajeunir, pour ainsi dire, sa vanité, dans celle qu'elle inspire à celte âme sans expérience (2). »

Ailleurs Fléchier s'élève avec véhémence contre ces mères de famille coquettes, joueuses et prodigues, (t qui, pour enchérir sur l'orgueil de leurs semblables, se ruinent en modes, en ajustements, en parures; qui portent sur elles le revenu entier de leur maison, et font porter à leurs enfants, toute leur vie, la peine de leur vanité; qui, dès le premier jour de leurs noces, font des brèches irréparables à leur fortune, et semblent vouloir, jiar une ostentation et des magnificences indiscrètes, condamner d'avance à la pauvreté ceux à

(1) Lns Mariages dans l'ancienne socinlé française, par M. E. Berlin, p. 112, 1 vol. in-S». Paris, Hacliettf, 1879.

(2) Sermon pour le jour de la Conception de la Sainte Vierge^ prCclié devant lo roi, eu 1G82, vol. V, p. 6".

•qui elles doivent donner le jour; ou qui, abandonnant la famille dont Dieu les a charp^ées à des mains empruntées, passent les jours et les nuits mêmes à des divertissements profanes et ruineux, oii se contractent des dettes secrètes, qu'il faut souvent payer par des larcins, ou par des épargnes toujours onéreuses à une famille (I) ». Ce n'est pas là un tableau tracé en l'air. Nous pourrions citer mille exemples, à cette époque, de femmes « faisant des brèches irréparables à leur fortune », et réduites à contracter des dettes pour payer leurs extravagances. Ainsi, M"^ de Puysieux, la belle-fîlle du chancelier Sillery, en une seule année, dépensait pour 100,000 écus de points de Gènes pour ses manchettes et ses collets. Elle n'alla pas loin de ce train-là, et finit par se ruiner elle et ses enfants. Son fils aîné avait été marié à une fille des La Rochefoucauld. Tentée par cette brillante alliance, M'"'' de Puysieux avait accepté la fille, môme sans dot. Mais plus tard, il fallut rabattre beaucoup de ces airs glorieux. « Sillery, ruiné par le faste inouï de sa mère, fut bientôt aussi pauvre que sa femme, et ce couple dut se réfugier à Liancourt, et y vivre aux frais des La Rochefoucauld (2). »

A la ruine de la fortune succédait souvent la ruine de rhonneur. Fléchier va nous révéler des désordres autrement graves que ces dettes secrètes et ces nuits passées dans des divertissements profanes : des mères devenues les complices « des basses intrigues » de leurs fils; de jeunes filles perdues de mœurs, n'ayant

(1) Pensées diverses sur plusieurs sujets de morale, vol. VIII, p. 266.

(2) M. E. Berlin, les Mariages dans l'ancienne société française, p. 13. - Voir aussi Saint-Simon, vol. III, p. 130. Edit. in-12! Paris, Hachette.

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nul besoin des exemples ou des conseils pernicieux de leurs parents, pour s'abandonner elles-mêmes « à des passions infâmes », et courir sans vergogne après de lucratives amours. Fléchier se plaint de ces mères qui se ruinent en parure, et ne laissent que la pauvreté à leurs enfants. « Delà qu'arrive-t-il? ajoute l'orateur. C'est qu'on voit des jeunes gens manquer de tout; qui, par de basses intrigues qu'une mère ingénieuse leur dicte, cherchent à soutenir leur qualité, en pillant oii ils peuvent, prenant sur autrui ce qu'ils ne trouvent pas chez eux; c'est que des jeunes filles, qu'une malheureuse indigence réduit à des manèges contraires à l'honneur et à la bienséance de leur sexe, ne trouvant pas chez elles de quoi fournir à leur nécessaire, trouvent bientôt le moyen de se procurer du superflu, et de satisfaire leur vanité aux dépens même de leur pudeur. 11 s'est trouvé des pères mômes assez barbares pour immoler, selon le prophète, leurs enfants aux démons; permettre à une jeune fille des libertés et des commerces indignes de son rang; l'abandonner à des passions infâmes pour enrichir sa maison, et déshonorer une famille, pour avoir lieu de la sustenter (i). »

Ces exemples domestiques, ces leçons, ces conseils, donnés par des mères indignes ou des « pères barbares », expliquent de tels dérèglements, et il faut dire le mot, de telles débauches. Ce sont là ces péchés dont parle Fléchier, a qui passent de père en fds; qui sont comme originels, et qui se perpétuent dans les familles, ou par une corruption secrète qui se môle

(1) Pensées diverses sur plusieurs sujets de morale, vol. Vlll, p. 267. — Ces Pensées direrses sont évidemment des fragments de sermons. Le ton de ce mnceau et de celui qui précède, le soin avec lequel il est écrit, ne permettent pas d'en douter.

avec le sang', ou par un juste jugement de Dieu qui punit les pères par les enfants et les enfants par les pères (1) ». Il y a des races orgueilleuses, disait-il encore, des races avares, des races cruelles. 11 y a des races voluptueuses, aurait-il pu ajouter, « où ces espèces de corruptions s'entretiennent visiblement, et deviennent comme héréditaires (2.) » Elles étaient issues de ces races, toutes ces femmes de haut parage dont Saint-Simon nous dévoile les hontes et les infamies : une duchesse de Berry, fille du futur régent, mariée au second fils du grand Dauphin, passant sa courte existence dans la débauche et de cyniques amours; devenue l'esclave et le jouet d'un cadet de Gascogne, Brion, qu'elle finit par épouser secrètement, et mourant à vingt-quatre ans, épuisée par ses excès; M"'' de Valois, autre fille du duc d'Orléans, qui se compromettait publiquement « avec le plus fat des jeunes débauchés, le duc de Richelieu »; une princesse de Conti, une demoiselle de Mazarin, dont la vie était aussi eflrontément scandaleuse (3;. M"® de Mazarin, la fille de cette spirituelle duchesse de Mazarin qui se sauva à Londres pour ne plus voir son mari, suivit de bonne heure les exemples de sa mère. Tout enfant, elle se laissait enlever de Sainte-Marie de Ghaillot, par le marquis de Richelieu, et passait par-dessus les murs du couvent

(1) Sermon pour le jour de la Conception de la Sainte Vierge, p. 67, vol. V.

(2) IbicL, vol. V, p. 67.

(,■$) La (lucliesse de Berry était la fille aînée du duc d'Orléans et de iV/1'6 de Blois, fille légitimée de Louis XIV et de M"ie (je Montespan. Née le 20 août 1693, elle mourut le 21 juillet 1719. Lr duc de Berry, fils du grand Dauphin, mourut à Marly, le 7 mai 171i. — Charloite-Aglaé, duchesse de Valois, second'^ fille de Philippe d'Orléans, née lu 22 octobre 1700, épousa François Marie d'Esté, duc de Modène, le 21 juin 1720. Celui-ci, né le 2 juillet 1698. mourut le 23 février 1780. — La princesse de Conti était fille dt-

pour épouser son séducteur. « Celte marquise de Richelieu, que nous venons de voir si prompte à sortir de tutelle, promettait de marcher sur les traces de sa mère; elle alla plus loin encore, sans parer ses désordres des mêmes grâces d'esprit. Ce fut une éhontée, avide autant que libertine, et cherchant les hontes qui rapportaient le plus. Madame nous la montre se jetant à la tête de Monseigneur, et s' obstinant, sans succès, à se donner à lui. Elle fut plus heureuse avec M. le Prince, qui ne put se défendre de l'aimer avec passion, se sentant encore plus attiré que repoussé par ses vices. Amoureux et jaloux, il dépensa pour elle des sommes énormes, car il dépensait à la fois pour lui plaire et pour s'instruire de ses débordements.. Elle finit par se faire enfermer aux Anglaises du faubourg Saint- Antoine, mais elle en sortit par-dessus les murs, en femme déjà familière avec ce genre d'évasion, et •depuis elle courut le monde jusqu'à sa mort (1). »

jyime la Duchesse, dite Mademoiselle de Nantes, tille de Louis XIV et de Mi"'^ de Montespan. Elle épousa, en 1713, le prince de Conii, Louis-Armand de Bourbon. Le prince était né en 1695 et mourut ■en 1727. — Cette duchesse de Mazarin est llortense Mancini, la nièce préférée du cardinal, ^é en 1646, elle mourut près de Londres en 1699. En 1661, elle épousa le marquis .\rmand de la Meilleraye; celui-ci prit le nom de duc, et elle le nom de duchesse d<' Mazarin. Sa fille, Maris-Charlotte,- m^iTlda d'une façon si romanesque au marquis de Richelieu, était née en 16C2; elle mourut en 1729.

(1) Les mariaijes dans rancienne société frun^-aise. — Pour tous ces détails, voy. le curieux ouvrage de M. Berlin, p. 31, 40 et 165.

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