‹ Flechier orateur, 1672-1690Chapitre 27 sur 49 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

La magistrature. — Sa puissance. — Vénalité des charges. Oisiveté des magistrats. — Magistrats à p^ine adolescents. Corruption des juges. — Sollicitations effrénées.

A côté de la noblesse de race, s'en trouvait une autre, celle qu'on pourrait appeler la noblesse d'état ou de profession. Dédaignée de la première, qui avait les titres et les grands noms, les tabourets à la cour et les places dans les carrosses du roi; qui seule, dans les résidences royales ou dans les camps, partageait les plaisirs ou les périls du monarque; qui, avec les généraux sortis de ses rangs, Gondé, Turenne, Luxembourg, Vendôme, donnait à la France ce qu'elle a toujours aimé, la gloire militaire, et une gloire incomparable ; dépouillée de toute influence politique, et réduite à un rôle administratif, celte seconde noblesse jouissait cependant d'une autorité immense, que n'avait pas la noblesse d'épée, malgré l'éclat de ses services et de ses brillantes victoires.

Pendant que les courtisans se ruinaient à la cour, et mieux encore à l'armée, où ils devaient pourvoir à leur propre entretien, à celui de leurs soldats, et suppléer à l'insuffisance de la solde de leurs troupes ; les magistrats vivaient largement du revenu de leur charge, augmentaient leurs biens, et procuraient à leurs fils et à leurs filles des établissements considé-

rables. Ainsi s'étaient élevées ces puissantes familles de noire vieille magistrature française, dont les noms ne sont pas oubliés aujourd'hui, les Seguier, les Lamoignon, les Mole, les d'Aguesseau, les d'Argenson et les Caumarlin. Ce sont là ces citoyens, dont parle La Bruyère, qui s'avancent peu à peu, et, « pendant que les grands négligent de rien connaître, s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume ». Infiniment supérieurs aux nobles de race en lumières, en savoir et en vertu, ils remplissent les fonctions les plus hautes et les plus difficiles. Sans parler de la charge de chancelier, de celle de premier président du parlement, ils sont ministres, secrétaires d'État, intendants des provinces ou intendants des finances, c'està-dire que tout dépend d'eux, et qu'ils ont en main la direction unique et absolue des aifaires de leur pays. L'organisation de la magistrature, au dix-septième siècle, était-elle parfaite? et ces magistrats, qui siégeaient dans les difi'érentes chambres du parlement, à la Cour des aides, à la chambre des Enquêtes, ou à la Cour des comptes, étaient-ils tous des modèles de science, d'application au travail, de désintéressement et de modestie? Fléchier va nous le dire hardiment, et, dans son langage, il va nous donner une preuve nouvelle de la liberté de la chaire sous Louis XIV. En 1686, dans l'oraison funèbre de Michel Le Tellier, Fléchier attaquait avec une singulière vivacité la vénalité des offices de judicature, l'un des abus les plus criants de l'ancienne monarchie, (c Une téméraire jeunesse se jetait sans étude et sans connaissance dans les charges de la robe : on entrait dans le sanctuaire des lois, en violant la première loi, qui veut que l'on soit instruit de sa profession. Pour obtenir les privilèges des jurisconsultes, il suffisait d'avoir de quoi les acheter;

réqiiité s'éteignait avec la science, et les fortunes des particuliers tombaient entre les mains de ces ignorants volontaires, à qui le pouvoir de les défendre était un titre pour les ruiner (1), »

Déjà, en Hu9, dans l'oraison funèbre de Lamoignon, il avait dénoncé la légèreté de certains juges, et peint, non sans énergie et sans malice, l'indolence de ces magistrats qui vivent dans une oisiveté languissante, et qui, de temps en temps, « viennent s'asseoir sur les fleurs de lis, où ils vont rêver à leurs divertissements passés, dont ils ont l'imagination encore remplie, ou réparer par un mortel assoupissement les veilles qu'ils ont données à leurs plaisirs (2) ».

Dans le panégyrique de saint Louis, prononcé en 1681 à Saint-Louis-en-l'Ile, il est plus hardi encore, et semble prendre directement à partie ces magistrats prévaricateurs, qui sacrifient sans remords leurs devoirs à leurs plaisirs. Il ne pensait peut-être pas à ces hardiesses, a-t-on dit ; et le public n'y vit, ainsi que l'orateur, que des lieux communs. Non, ce ton ferme, ces accusations publiques, ces griefs nettement formulés, ce ne sont pas là simples heux communs de rhétorique, hardiesses, en un mot, auxquelles ne pensait pas Fléchier (3). « Quel magistrat, aujourd'hui, veut interrompre ses divertissements, quand il s'agirait, je ne dis pas du repos, mais de l'honneur, et peut-être même de la vie d'un misérable? Les temps des plaisirs absorbent ceux des devoirs. La magistrature n'est que trop souvent un titre d'oisiveté qu'on n'achète que par honneur, et qu'on n'exerce que

(1) Or. fun. du chancelier Le Tellier, vol. IV, p. 135.

(2) Or. fun. de Guillaume de Lamoignon., vol. JV, p 83 — Voy. plus haut, p. 92,

(3) A. Didier, édit. class. des Or. fun. de Fléchier, p. 230.

par bienséance. Ceux mômes qui paraissent les plus sages, veulent bien être un peu occupés de leurs charges, mais ils ne veulent pas en être incommodés. C'est ne savoir pas vivre et leur faire injure, que de leur demander justice, quand ils ont résolu de se divertir. Leurs cabinets sont impénétrables; ils ont leurs temps eux-mêmes où ils se rendent inaccessibles, et où le seul nom d'alTaire les scandalise. Leurs amusements sont comme la partie sacrée de leur vie, à laquelle on n'ose toucher; et ils aiment mieux lasser la patience d'un malheureux, et mettre au hasard une bonne cause, que de retrancher quelques moments de leur sommeil, de rompre une partie de jeu, ou une conversation inutile, pour ne rien dire de plus criminel (l). »

Fléchier avait vu de près cette téméraire jeunesse, qui se jetait, sans étude et sans connaissance, « dans les charges de la robe » ; il avait connu plus d'un de ces magistrats qui aimaient mieux « mettre au hasard une bonne cause, que de retrancher quelques moments de leur sommeil ». M. de Novion, en 1665 président des Grands-Jours d'Auvergne, était « un jeune adolescent », quand, à dix-neuf ans, il fut reçu conseiller au parlement de Paris. A Clermont, on le vit courir les bals avec ses filles, leur disant des fleurettes, u plus propres pour un amant ou pour un mari, que pour un père (-2) ». Premier président du parlement en 1678, à la place de Guillaume de Lamoignon, il dut donner sa démission en 1689. Ce 3L de Novion, nous dit Saint-Simon, « fut surpris en quantité d'iniquités criantes, et souvent à prononcer à l'audience, à l'éton-

(1) Panég. de saint Louis, vol. V, p. 209.

(2) Mémoires sur les Grands-Jours d'Auvergne, p. 31 i.

nement des deux côtés. Chacun croyait que l'autre avait fait l'arrêt, et ne le pouvait comprendre; tant qu'à la On, ils se parlèrent au sortir de l'audience, et découvrirent que ces arrêts étaient du seul premier président. Il en fît tant, que le roi résolut enfin de le chasser. Novion tint ferme, en homme qui a toute honte bue et qui se prend à la forme, qui rendrait son expulsion difficile ; mais on le menaça enfin de tout ce qu'il méritait ; on lui montra une charge de président à mortier pour son petit-fils, car son fils était mort de bonne heure, et il prit enfin son parti de se retirer (1). » Un autre, conseiller aux Grands-Jours d'Auvergne, M. Nau, d'humeur brusque et justicière, dont les airs sévères épouvantaient tout le monde à Glermont; a qui chantait avec plus d'emphase les chansons bachiques, qui dansait la bourrée avec plus d'impétuosité, qui portait plus haut l'autorité de la justice », dressa tous les grands arrêts, réforma les poids et mesures sousl'autorité de M-^^ Talon : « il ne parla doucement qu'à son maître à danser, et eut l'industrie de manger beaucoup de perdrix à très bon marché (2). » Celui-ci n'aime nullement son métier, ni la peine; celui-là est grand chasseur, sans goût pour sa charge; un autre est galant, fastueux, « peu appliqué au palais, donne tout à la cour, précieux ami des comtesses, et encore ne visitant que les grandes (3) ».

De tels exemples n'étaient pas rares à cette époque; ils avaient pour cause un vieil abus qui remontait fort

(1) Mémoires de Saint-Simon, vol. I, p. 88, édit. Hachette, in-12.

(2) Mémoires sur les Grands- Jours, p. 318.

(3. Dans notre ouvrage, la Jeunesse de Flédder, nous avon«

inséré des Notes fort curieuses sur MM. des Grands-Jours, tirées

delà Correspondance administratice sous Louis XIV; vov vol II p. 388. ■ '

loin, jusqu'à Louis XII et François P% abus qui, grâce à Dieu, a disparu aujourd'hui. Comme s'acheta d'abord un office de finances, ou un grade dans l'armée; comme s'achète maintenant une étude d'huissier, de notaire ou d'avoué, sous l'ancienne monarchie, un siège de conseiller, ou même de président, s'obtenait à beaux deniers comptants. Les garanties de savoir, d'intégrité, de moralité, si nécessaires dans ces hautes et délicates fonctions, d'où dépendent, avec la vie des particuliers, l'honneur et la paix des familles, étaient tenues pour peu de chose ; et le meilleur titre à posséder une charge au parlement, c'était de pouvoir la payer. Boileau le disait de son temps, et bien d'autres avaient pu le dire avant lui :

L'argent seul, au palais, peut faire un magistrat (1).

Mais les réclamations des poètes, des jurisconsultes, des moralistes, des prédicateurs, n'avaient pu déraciner un abus que la pénurie du trésor avait introduit, et que défendit, dans la suite, la force de la coutume. (( Il y a l'école de la guerre; où est l'école du magistrat? demandait avec humeur La Bruyère. Il y a un usage, des lois, des coutumes : où est le temps, et le temps assez long, que l'on emploie à les digérer et à s'en instruire? L'essai et l'apprentissage d'un jeune adolescent qui passe de la férule à la pourpre, et dont la consignation a fait un juge, est de décider souverainement des vies et des fortunes des hommes (2). » Tant que dura l'ancien régime, il n'y eut pas crécole du magistrat, et, comme on avait alors des abbesses de dix ans, des colonels de quinze, et des évoques de vingt-cinq, on put voir des enfants, des juges de dix-neuf ans,

(1) Boileau, Epitre V, à M. de Guilleragues, 1674.

(2) Chapitre : De quelques usayes.

comme Potier de Novion, par exemple, « décider souverainement des vies et des fortunes des hommes ».

Mais il y avait mieux que des conseillers de dixneuf ans; il y avait des présidents à mortier de quinze. Potier de Novion, dont nous venons de parler, celui qui fut premier président du parlement en 1678, à la place de Gnillaame de Lamoi^non, mourut en 1693. Son petit-flis, comme lui, premier président en 1723, mourut en 1731, à l'âge de soixante et onze ans, « regretté de personne ». Voici ce qu'ajoute Saint- Simon : « Il avait perdu son fils unique dès 1720, qui avait laissé un fils. M. le Duc fit la grâce entière, et donna à cet enfant de quinze ans la charge de président à mortier de son grand-père, en faisant celui-ci premier président, et la donna à exercer à Lamoignon de Blancménil, lors avocat général, jusqu'à ce que ce petit Novion fût en âge de le faire (1). »

Yollaire ne pouvait manquer d'être blessé de toutes ces énormités, et, avec sa vivacité ordinaire, il a protesté contre le vice de cette organisation sociale, contre la vénalité et l'hérédité des fonctions judiciaires, celte gangrène, disait énergiquement Saint-Simon, qui ronge depuis longtemps toutes les parties de l'État. « Quoi! il n'y a que deux ans que vous étiez au collège, et vous voilà déjà conseiller de la cour de Naples! — Oui; c'es un arrangement de famille : il m'en a peu coûté. — Vous êtes donc bien savant, depuis que je ne vous ai vu? — Je me suis fait quelquefois inscrire dans l'école de droit; je ne sais presque rien des lois de Naples, et me voilà juge (2). »

Il m'en a peu coûté : le jeune magistrat de Naples

(1) Mémoires de Saint-Simon, vol. XIII, p. 98.

(2) Cité par M. Hémardinquer, étlit. class. de La Bruyère, p. 383, Paris, Deiagrave.

en parle à son aise. 11 lui en a coûté peu de travail, c'est possible; mais, en revanche, que de sacs de mille francs a-t-il dû délier pour son office! En effet, ces charges au parlement se payaient très cher, et les prix qu'atteignent aujourd'hui à Paris les études de notaires, d'avoués, ou d'avocats à la Cour de cassation, ne sont réellement rien en comparaison de ce que valait jadis un office de judicature. En 1661, Fouquet vendit sa charge de procureur général au parlement à Achille de Harlay, et en tira la somme raisonnable de 1 ,400,000 livres. En 1665, le prix d'une charge de président à mortier était de«3o0,000 livres, et fut porté plus lard à 500,000 livres. Bien des années après, ce chiffre n'était nullement diminué : en 1707, M. de Maupeou achetait à M. de Ménars sa charge de président à mortier, dont il lui donnait 750,000 francs, plus un pot-de-vin de 20,000 francs (1).

Le Journal de Barbier nous donne en détail le tarif des offices de judicature en 1751, et nous apprend ce que pouvaient valoir et rapporter, à cette époque, les différentes charges du parlement, à la grand'chambre, au Chàtelet, à la Cour des aides ou à la Cour des comptes. « Il fallait, il y a cinquante ans, écrit Barbier, consigner 100.000 livres au trésor royal, dix ans avant, pour avoir une charge à son tour. Il y avait des anciens conseillers de grand'chambre qui avaient acheté leurs charges plus de 150,000 livres, il y a environ quatrevingts ans... Une charge de maître des comptes est de 150,000 livres; celle d'auditeur des comptes que j'ai vue autrefois à 40,000 livres, est de 70,000 et 80,000 livres, encore n'y entre pas qui veut... Les charges des maîtres des requêtes ne valent pas, au plus 80,000 li-

(1) Journal de Dangeau^ 19 avril 1707 et 8 avril 1717.

vres. Je les ai vues à 120,000, 140,000 livres (1).» On devine, sans peine, de quels désordres pareille vénalité devait être la source : d'un côté, oisiveté des magistrats qui ne se croyaient nullement redevables envers le public pour des dignités si chèrement acquises; et de l'autre, cupidité du juge moins désireux de s'enquérir du droit des parties, que de rattraper les sommes énormes qu'il avait déboursées. Un magistrat cherchait cà tirer de sa charge le plus qu'il pouvait; à recouvrer de son mieux le prix qu'il en avait donné. Plus d'un, sans vendre la justice, comme M. de Novion, ne défendait pas qu'on la lui payât; et un bon procès était souvent, comme un illustre malade, qu'on garde le plus longtemps possible, a Orante plaide depuis dix ans entiers en règlement de juges, pour une affaire juste, capitale, et oii il y va de toute sa fortune; elle saura peut-être, dans cinq années, quels seront ses juges, et dans quel tribunal elle doit plaider le reste de sa vie (2). »

A cette époque, et toute proportion gardée, les magistrats ressemblaient un peu aux notaires et aux avoués d'aujourd'hui : ils tenaient bureau officieux de consultations; l'ouvraient ou le fermaient à leur gré, pour aller à la campagne, à la chasse, à leurs affaires ou à leurs plaisirs, sans autre inconvénient que celui de voir, selon leur négligence ou leur activité, augmenter ou diminuer leur clientèle, et par conséquent leurs revenus. On venait leur conter ses embarras, faire valoir ses droits auprès d'eux, solliciter leur appui et leur bienveillance : sollicitations effrénées,

(1) Cité par M. Cliéruel, Dictionnaire des institutions de ta France, article : Vénalité. — Le décret du mois d'août 1789 supprima la vénalité, des offices.

(2) La Bruyère; Chapitre : De quelques usages.

universelles, autorisées par la coutume, qui mettaient en branle toute une armée de plaideurs, d'avocats, de procureurs, courant du juge chez le rapporteur, du rapporteur chez le président ou l'avocat du roi, moins pour recommander la justice d'une cause, que le rang, la puissance ou le crédit des parties; sollicitations tellement à la mode et tellement passées dans les mœurs, que Racine, en 1G68, pouvait en tirer le sujet de sa comédie des Plaideurs, et qu'en 1666^ Molière prêtait à Alceste un ridicule de plus, celui de s'obstiner à faire autrement que tout le monde, en ne visitant aucun juge, et en attendant le gain de son procès, de la raison, de son bon droit et de l'équité (1). En 1694, les ducs et pairs ont à plaider contre M. de Luxembourg. Les voilà partis tous ensemble, « couplés dans un carrosse », pour aller faire leurs sollicitations. Au cours du procès, les opposants ont-ils besoin de faire retarder le jugement : ils vont en commun solliciter le délai ; arrivent avec grand « fracas » chez le premier président, qui, gagné à la cause de Luxembourg, les laisse à la porte, (c Le lendemain malin donc, raconte Saint-Simon, nous nous trouvâmes chez Riparfonds (2), rue de la Harpe : MM. de Guémené ou Montbazon. La ïrémoille, Chaulnes, Richelieu, La Rochefoucauld, La Force, Monaco, Rohan et moi, d'oii nous allâmes tous, et avec tous nos carrosses, chez le premier président à l'heure de l'audience, qu'il donnait toujours chez lui en revenant du palais. Nous entrâmes dans sa cour : le portier dit qu'il y était, et ouvrit la porte. Ce fracas de carrosses fit apparemment regarder des fenêtres ce que c'était; et, comme nous nous atten-

(1) Le Mhanthrope, act. I, se. i.

(2) L'avocat chargé de l'affaire.

dions les uns les autres à être tous entrés, pour descendre de nos carrosses, et monter ensemble le degré, arriva un valet de chambre du premier président, aussi composé que son maître, qui nous vint dire qu'il n'était pas chez lui, et à qui nous ne pûmes jamais faire dire où il était, ni à quelle heure de la journée il serait visible. Nous n'eûmes d'autre parti à prendre que de retourner chez notre avocat, et de délibérer là de ce qui était à faire. Chacun y exhala sa bile sur le parti pris de nous étrangler et sur l'espèce d'injure d'une part,- et de déni de justice de l'autre; de nous avoir renvoyés, comme le premier président, constamment chez lui, venait de faire (1). »

Les Grands-Jours d'Auvergne, les lettres de M""' de Sévigné, certains passages de La Bruyère ou de La Fontaine, nous donnent une juste idée de ces sollicitations, qui n'étaient pas toujours gratuites, et dont l'effet était presque infaillible. « Il n'est pas absolument impossible, dira La Bruyère, qu'une personne qui se trouve dans une grande faveur perde un procès (2) » ; et La Fontaine écrira hardiment ces vers, qui ont pu nous étonner jadis, si nous les avons appliqués à tous les temps, mais parfaitement vrais à l'époque du fabuliste :

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

En 1676, le receveur général du clergé fut accusé d'avoir empoisonné son beau-père, et empoisonné aussi son prédécesseur, dont il avait eu la charge. Ce procès

(1) Mémoires de Saint-Simon, vol. I, p. 96. — Le premier président en question ici, est Acliille de Harlay, dont nous parlons un peu plus loin.

(2) Cliapitre : De quelques usages.

eut un grand retentissement; il se termina par l'acquiltement de l'accusé. Dix ans après, La Bruyère écrivait : (( Tels arrêts nous déchargent et nous renvoient absous, qui sont infirmés par la voix du peuple (1). » Le 22 juillet 1676, M'"^ de Sévigné prévoit que Penautier, grâce à s^s amis et à ses largesses, sortira do là « un peu plus blanc que de la neige ». Deux jours après, elle écrit : « Penaulier est heureux, jamais il n'y eut un homme si bien protégé ; vous le verrez sortir, mais sans être justifié dans l'esprit de tout le monde. 1' y a eu des choses extraordinaires dans ce procès; maion ne peut les dire. » Enfin, le 29 juillet, M""*^ de Sévigné rapporte à sa fille les petites épigrammes décochées contre l'accusé : Penautier sera ruiné de cette affaire, disait l'un ; il faudra qu'il supprime sa table, disait un autre; puis, elle ajoute : « Je suppose que vous savez qu'on croit qu'il y a 100,000 écus répandus, pour faciliter toutes choses : l'innocence ne fait guère de telles profusions. »

Penautier ne fut pas ruiné de cette affaire ; il n'eut pa> besoin de supprimer sa table, et l'arrêt qui l'acquitta ne fut pas infirmé par la voix publique. Aussitôt après son acquittement, il reprit tous ses emplois ; et, dans la

(1) Chapitre : Dea .hifjcmcnts. « Toutes les clefs donnent ici 1'^ nom de : M. Penaulier, ainsi annoté dans celles du dix-liuilièui siècle : « Penautier, receveur général du clergé de France, accu> « d'avoir empoisonné M... {Matharel), trésorier des états de Bour- « gogne, son beau-père, de laquelle accusation il a été décliargé par « un arrêt qui fut très fort sollicité par M. Le Boutz, conseiller de la « grand'Cliambre, son beau-frère, aussi conseiller au Parlement, qui « était très habile et en grand ci-édit. L'on veut qu'on ait encore dis- <i tribué beaucoup d'argent à cit elTet. » (La Bruyère, Coll. des gr. écriv., vol. II, p. 349.) — Ce Le Boutz fut au nombre des commissaires des Grands-Jours d' Auvergne. Les Notes secrètes sur le pi ,sonnel de tous les parlements renferment sur lui les renseignements les plus flatteurs. (Voy. Jeunesse de Fléc/iier, vol. II, p. 30:~>.)

même année, il alla aux états du Languedoc, traita magnifiquement les plus grands seigneurs et les reçut à sa table (1). Il mourut en 1711, à Montpellier, où Fléchier le connut certainement, et dut avoir avec lui des rapports obligés. « Penautier, dit Saint-Simon, mourut fort vieux en Languedoc. De petit caissier, il était devenu trésorier du clergé et trésorier des états du Languedoc, et prodigieusement riche. C'était un grand homme, très bien fait, fort galant et fort magnifique, respectueux et très obligeant ; il avait beaucoup d'esprit, et il était fort mêlé dans le monde ; il le fut aussi dans l'affaire de la Brinvilliers et des poisons, qui a fait tant de bruit, et mis en prison avec grand danger de sa vie. Il est incroyable combien de gens, et des plus considérables, se remuèrent pour lui, le cardinal de Bonzi à la tête, fort en faveur alors, qui le tirèrent d'affaire. Il conserva longtemps depuis ses emplois et ses amis, et quoique sa réputation eût fort souffert de son affaire, il demeura dans le monde comme s'il n'en avait point eu (2). »

Personne ne se faisait scrupule de corrompre un juge, et même plusieurs, pour peu que cela convînt « cà sa fortune et à ses affaires (3) ». Sous prétexte de ne pas « laisser la robe à celui qui nous enlève le manteau (4) », on entamait des procès interminables où, à la fin, il ne restait plus au pauvre plaideur que le sac et les quilles (5). « Cependant aujourd'hui, pour un

(1) Lett. de .1/me cle Scvignd. Coll. des gr. écrivains, vol. IV, p. 552, en noie.

(2) Mémoires de Saint-Simon, vol. VI, p. 16Zi.

(3) FlécLier, Sermon pour le ///e dimanche de l'avent, en 1682, vol. VI, p. 88.

(i) Fléchier, Sermon pour le premier vendredi de carême, vol. VI, p. 180.

(5) La Fontaine, l'Huître et les Plaideurs, ix, 9.

droit incertain, pour une prétention douteuse, on se trouble, on s'alarme, on se cite devant les tribunaux, on lasse la patience des juges par des poursuites opiniâtres, on couvre la vérité par des adresses artificieuses, on passe de la discussion de la cause à la désolation des personnes, on se plaint, on se hait, on se venge, on s'accuse, on allume toutes ses passions, souvent pour un petit intérêt, et l'on blesse mille fois la justice en faisant semblant de la demander. » Mais faudra-t-il donc abandonner ses intérêts? Céder à des prétentions injustes, et se laisser dépouiller sans résistance? Non, assurément; Fléchier n est jamais excessif. « Je sais, ajoute-t-il, que la nécessité oblige quelquefois à recourir aux juges que Dieu a établis pour maintenir la paix entre les hommes, et pour rendre à chacun ce qui lui appartient. Je sais que la justice est comme une digue que Dieu a opposée à l'insolence des grands et des riches du siècle, qui oppriment les pauvres et les faibles; qu'il est permis de défendre par des voies justes les biens qu"on nous a ravis injustement, et qu'il y a même quelquefois une espèce de charité de réprimer les cupidités, et de ne pas tout permettre à l'injustice. Mais je sais aussi que de là naissent mille passions, les faux soupçons, les paroles outrageuses, les noires médisances, les injures atroces et les inimitiés irréconciliables (1). »

En 1676, prêchant à la cour, devant Louis XIV, il peignait les misères, les soucis, la vie inquiète d'ui plaideur qui « poursuit un procès, et ne pense qu'à obtenir un tribunal favorable, à prévenir ses juges, ob par des raisons apparentes, s'il n'en a pas de solides, ou par des sollicitations puissantes, ou par des invee-

(1) Sermon pour le premier vendredi de carême, vol. VI. p. 180

tives contre ses parties. Il suppute ce qu'il peut gagner, il suppute ce qu'il peut perdre. Il se fatigue lui-même de mille chagrins et de mille soins inutiles ; il fatigue tout ce qu'il rencontre d'un long et ennuyeux récit des circonstances ennuyeuses d'une affaire qui ne le touche que lui seul, et s'imagine qu'il n'y a rien d'important, ni rien au delà de son procès (I), »

Ces « poursuites opiniâtres », ces adresses, ces artifices pour circonvenir un magistrat, n'étaient pas, on le pense bien, siins déboires de part et d'autre, sans ennuis, sans fatigues, et quelquefois aussi sans humiliations. Rien de plus amusant que certaines anecdotes plaisamment racontées par Saint-Simon ; que certaines mésaventures désagréables, celles, par exemple, survenues aux nombreux solliciteurs qui avaient affaire au premier président, Achille de Harlay, si redouté de tous, même des magistrats, pour ses traits piquants et satiriques. « La duchesse de La Ferté alla lui demander l'audience, et, comme tout le mondé, essuya son humeur. En s'en allant, elle s'en plaignait à son homme d'affaires, et traita le premier président de vieux singe. Il la suivait, et ne dit mot. A la fin, elle s'en aperçut; mais elle espéra qu'il ne l'avait pas entendue ; et lui, sans en faire aucun semblant, il la mit dans son carrosse. A peu de temps de là, sa cause fut appelée, et tout de suite gagnée. Elle accourut chez le premier président, et lui fait toutes sortes de remerciements. Lui, humble et modeste, se plonge en révérence, puis, la regardant entre deux yeux : « Madame, lui réponditil tout haut, devant tout le monde, je suis bien aise qu'un vieux singe ait pu faire quelque plaisir à une

1) Sermon pour lu jour de la Toussaint, prononcé probablement en 1676, vol. VI, p. 28. — Voy. sur la date de ce sermon, p. 253.

— 4;io —

vieille guenon. » Et de là, tout humblement, sans plus dire un mot, se met à la conduire, car c'était sa façon de se défaire des gens, d'aller toujours, et de les laisser là d'une porte à l'autre. La duchesse de La Ferlé eût voulu le tuer, ou être morte. Elle ne sut plus ce qu'elle lui disait, et ne put jamais s'en défaire; lui toujours en profond silence, en respect, et les yeux baissés, jusqu'à ce qu'elle fût montée en carrosse (1). »

(1) Mémoires de Saint-Simrjn, vol, III, p., 403. — Achille de Harlay fut nommé premier président du Parlement en 1689, quand JVI. de JN'ovion dut donner sa démission. Il mourut le 7 juillet 1712, dans son beau château de Grosbois, situé près de Boissy-Saint- Léger, aujourd'hui propriété du prince de Wagram.

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