CHAPITRE XXIII
La famille. — Les mariages. — Mariages d'argent. — Inégalité des conditions. — Désordres de pareils mariages. — Autorité du père de famille dans l'ancienne société. — Mariages forcés. — Résistance des enfants à leurs parents. — Cette résistance excusée par Fléchier. — Mariages clandestins.
Après avoir étudié la condition des personnes au dix-septième siècle, il n'est pas sans intérêt de pénétrer, dans les diverses famUles, de voir ce que pense Fléchier du naariage, de la manière dont on élevait les enfants, et dont on les préparait à la vie du monde, aux finesses et aux périls de la vie de cour. Et ici encore, comme nous l'avons remarqué plus haut, nous allons trouver des défauts, des vices, des abus, les uns particuliers au dix-septième siècle, amenés par les mœurs, les habitudes et les institutions de l'époque; les autres, hélas! éternels comme les passions humaines, la vanité, l'ambition, l'avarice et la cupidité.
Au dix-septième siècle, comme aujourd'hui, les mariages étaient souvent affaire de trafic; les alliances étaient plus déterminées par la fortune des personnes, « que par les qualités de l'esprit et du cœur » , que par un attachement sincère et une inclination déjà ancienne, uniques garanties du bonheur domestique et de la durée de l'affection, a Faire une folie et se marier ■par amourette, écrivait La Bruyère, en 1687, c'est
épouser Mélite, qui est jeune, belle, sage, économe, qui plaît, qui vous aime, qui a moins de bien qu'^gine qu'on vous propose, et qui, avec une riche dot, apporte de riches dispositions à la consumer, et tout votre fonds avec sa dot (i). » Mais, à celle époque, tout comme de notre temps, peu de prétendants et de parents étaient disposés à l'aire, ou à laisser faire cette folie.
Bien avant La Bruyère, Fléchier se plaignait qu'on s'inquiétât peu, dans la conclusion des mariages, « de la ressemblance d'humeurs et de vertus », ressemblance cependant si nécessaire, et la première condition de la paix et de la bénédiction des familles, a On ne demande pas quelle éducation on a eue, quelle est la probité et la sagesse; mais quelle est la charge, quel est le bien qu'on a. On pèse à loisir tout ce qui regarde la fortune, et l'on passe légèrement sur les qualités de l'esprit et du cœur, et sur la crainte de Dieu, qui est la source des unes et des autres. Le mariage n'est plus traité comme un sacrement en Jésus-Christ et en son Eglise; mais comme un trafic qui se fait de personne à personne, non pas selon le mérite qu'elles ont, mais selon le bien qu'elles possèdent. On ne songe qu'à se rendre riche... et, pourvu qu'on ait pris toutes ses précautions sur l'intérêt, on laisse au hasard les mœurs, les inclinations, la conscience, qui doivent adoucir ou aigrir à l'un ou à l'autre tous les moments de cette vie mortelle (2). »
Que de fois on convoitait « la riche dot », tout en gardant son dédain et son mépris pour celui ou celle qu'on avait épousé! Le pauvre George Dandin, con-
(1) Chapitre : De quelgue.t usages.
(2) Panég. de saint Joseph, prêché en 1682, vol. V, p. 02.
damné h souffrir les hauteurs de sa femme, reconnaîl, mais trop tard, qu'il a fait une sottise, a la plus grande du monde », celle de s'allier à la maison d'un gentilhomme. « Je suis devenu, là-dessus, savant à mes dépens, se dit-il tristement, et connais le style des nobles, lorsqu'ils nous font, nous autres, entrer dans leurs familles. L'alliance qu'ils font est petite avec nos personnes : c'est notre bien seul qu'ils épousent; et j'aurais bien mieux fait, tout riche que je suis, de m'allier en bonne et franche paysannerie, que de prendre une femme qui se tient au-dessus de moi, s'offense de porter mon nom, et pense qu'avec tout mon bien, je n'ai pas acheté la qualité de son mari (1). » Ce n'est pas là une exagération de notre poète. Molière s'est contenté de mettre sur la scène ce qui se passait tous les jours dans les grandes familles. Le mariage n'effaçait pas la différence des rangs entre les époux, et ceux-ci n'éprouvaient nul scrupule de rappeler leur qualité ou leur haute origine. En 1667, l'unique descendant des Guises, jeune, beau, bien fait, épousait une des filles de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, M"*" d'Alençon, plus âgée que lui, « bossue et contrefaite à l'excès ». M™'' de Guise n'en resta pas moins pour son mari petite-fîlle de France, et sut le lui l'aire sentir. « M. de Guise n'eut qu'un ployant devant M""' sa femme. Tous les jours à dîner, il lui donnait la serviette, et, quand elle était dans son fauteuil et qu'elle avait déployé sa serviette, M. de Guise debout, elle ordonnait qu'on lui apportât un couvert, qui était toujours prêt au buffet. Ce couvert se mettait en retour au bout delà table; puis elle disait à M. de Guise de s'y mettre.
(1) George Dandin^ act. I, se. i. Se rappeler que la pièce de Molière est de 1668.
et il s'y mettait. Tout le reste était observé avec la môme exactitude, et cela se recommençait tous les jours, sans que le rang de la femme baissât en rien, ni que par ce grand mariage, celui de M. de Guise en ait augmenté de quoi que ce soit (1). »
Le maréchal de Lorges, neveu de Tnrenne, et beaupère de Saint-Simon, épousa, en 1676, la fille de M. Frémont, garde du trésor royal. Bussy écrivait dédaigneusement h M"»« de Sévigné : « C'est un pauvre diable de (malité à qui le roi a donné des honneurs ; mais qui n'a de solide que le bien que lui rapportera la fille du laquats ou'il a épousée (2). » Le laquais « passait pour l'homme le plus riche du royaume ». En 1689, il put acheter sa charge de garde du trésor, qu'il paya 800,000 livres. ^ers la môme époque, La Bruyère disait avec une ironie que justifiait cette perpétuelle inégalité dans les ■mariages : « Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : C'est un bourgeois, un homme de den, un malotru; s'il réussit, ils lui demandent sa fille (3). » On connaît le mot assez impertinent de M'"= de Grignan. En 1694, quand elle maria son fils à la fille du fermier général Saint-Amant, l'altière comtesse se consola avec ses amis de cette mésalliance, en leur disant que de temps en temps il faUait fumer •ses terres. Il est vrai que le fumier était orne de 400 000 francs d'argent comptant, de 50,000 francs d'habits, de linge et de pierreries, sans compter des espérances encore plus brillantes, car M"« de Samt- Amant n'avait qu'une sœur (4) .
(1) Mémoires de Saint-Simon, vol. I, p. 196, édit Chéruel.
(2) Correspondance de Bussu. lett. du 20 fév. 1G87, vol. VI, p. H, ■ i'dit. Lud. Lalanne.
f3^ Chapitre : Des biens de fortune.
0) Sur CCS deux mariages, du maréchal de Lorges, et du jeune
Que pouvaient être des mariages conclus dans de pareilles conditions, contractés précipitamment, souvent sans s'être jamais vu? où on avait pesé à loisir la tortune, sans nul souci a des qualités de l'esprit et du cœur? .) Fléchier nous parle de ces familles, dont le père et la mère sont également infidèles à tous leurs devoirs, et de ces maisons qui deviennent comme un enfer perpétuel. « C'est de là que viennent, disait-H tous les désordres qu'on voit régner dans la plupart des mariages, ces inégalités, ces rudesses, ces chagrins qu'on se donne, qui font d'une maison destinée à la paix et à la société, comme un enfer perpétuel de désordre, d'inquiétude et de jalousie. De là, ces aversions quon a du seul objet légitime qu'on doit aimer, qui éclatent peu à peu par des refroidissements, par des infidélités, et enfin par des ruptures manifestes. De là la rmne des fortunes les mieux établies, par la mauvaise .intelligence de deux personnes qui se disputent l'empire de la famiUe, qui veulent avoir leurs plaisirs et leurs biens à part, et qui trouvent souvent la consolation du tort qu'elles se font, dans celui qu'elles font aux autres. De là, la perte des enfants, par la mauvaise humeur d'un père, qui court après ses divertissements •et qm, par ses discours et par ses exemples, leur inspire le mal, avant même qu'ils le connaissent; parla négligence d'une mère, que la passion du jeu, le désir de voir ou d'être vue, et l'amour d'elle-même occupent tout entière, et qui croit au-dessous d'elle d'avoir le moindre soin de sa famille (1). »
On sait combien était grande, pour ne pas dire ab-
marquis de Grignan, voyez de piquants détails dans l'ouvrage de U E. Beitin, p. 538 et 5.',2. (M. E. Bertin, les Mariaqes°do7s i anr: te nne société française.) ^^' luges aans
(J) Panéfj. de saint Joseph, vol. V, p. 92.
solue, dans notre ancienne société, l'autorité du père de famille. L'étrange utopie du père ami et presque camarade de son fils n'était pas encore connue. Héritier des vieilles traditions romaines et gauloises, qui ne permettaient pas au fils de parler en présence du père, celui-ci exerçait sur les siens, sur sa femme, ses enfants, ses serviteurs, un empire redouté, et que personne n'osait discuter. Aujourd'hui même, il y a telle ou telle province de France, la Bretagne, par exemple, le Languedoc et la Provence, où, malgré tous les bouleversements survenus, malgré les révolutions successives qui ont emporté ensemble dynasties, mœurs, coutumes, institutions, par la seule force des antiques traditions, l'autorité du père de famille est considérable, et le respect dû à sa volonté est demeuré debout. Sans doute, l'autorité paternelle n'y est plus ce qu elle fut jadis ; mais, malgré certains adoucissements, elle y conserve un singulier caractère de gravité, de force et
de fermeté.
Au dix-septième siècle, les parents disposaient de leurs enfants au gré de leurs fantaisies, ou plutôt de leurs intérêts {\) : abandonnaient celui-ci à l'Eghse, réservaient celui-là pour le monde, mariaient celle-ci contrairement à toutes ses inclinations, jetaient cette
(1) Vieille coutume, reste d<'s mœurs féodales. « Rarement, nous dit M'ie C. Bader. rhériiière d'un lief était libre d'épouser 1 homme de son choix. La jeune fi.le, dont le père ou le frère v.vait encore, subissait fréquemment la môme contrainte. Fréquemment aussi les jeu es gens étaient fiancés, mariés même dès leur âge l'^f tendre Le sire de Joinville avait sept ans, lorsqu'il fut hancé à Alais de Gran.l-Pré. On vit des époux de cinq ans! « (li^vue du Monde caîLlirjne. 15 avril 1885) - L'ouvrage de AL Bert.n, les Mariaaes dans tanciennc sorictc françarse, abot.de en exemples de ce eenr.=. Ainsi, à sept ans, le duc de Fronsac, fils du duc de Richelieu, était marié à M'ie de Noailles, qui en avait onze. (\oy. les Mariarjes, p. 158.)
autre dans le cloître, après l'avoir pourvue, malgré elle, d'une bonne et riche abbaye. Fléchier est admirable, quand il attaque ces abus de l'autorité paternelle; quand il défend la liberté de ceux que l'on sacrifie à des vues intéressées, à qui l'on impose des mariages dont ils ne veulent pas, ou une vocation religieuse pour laquelle ils ne sont pas faits. « On n'a que trop souvent à gémir des déplorables effets des mariages forcés. De là, les mécontentements continuels entre des personnes violemment assorties, et liées indispensablement l'une à l'autre par une cruelle nécessité. Et si l'inclination des jeunes mariés était décidée pour quelque autre objet, quelles flammes secrètes ne nourrissent-ils pas dans leur sein? De quels artifices n'usent-ils pas, pour entretenir et fomenter des feux adultères (1)? »
Fléchier n'approuve pas qu'un fils ou une fille ait « la témérité de s'opposer à la volonté de ses parents » ; mais il n'admet pas davantage que les parents osent <( violenter les inclinations de l'enfant (2). » Plus net que Bourdaloue, sur ce point, et aussi plus humain, il se rapproche de Molière; comme le poète, il justifiera Elise et Cléante qui résistent à leur père, et ne veulent pas d'un mariage nullement en rapport avec leur âge et leur condition. Ces vaines remontrances, « ces malédictions dont on s'accable réciproquement », sont-elles une réminiscence de r Avare? Je ne sais; ce qui est certain, c'est que cette modération fait le plus grand honneur à Fléchier, qui maintient également et l'autorité des parents et les droits des enfants (3). On
(1) Pensées diverses sur plusieurs sujets de morale, vol. VIII, p. 27/,.
(2) nid., VIII, p. 275.
(3) L'Avare est de 1667.
dirait que le généreux prt'dicateur se range du côté des faibles. Plein d'indulgence pour de pardonnables erreurs, pour des fautes de jeunesse, et des entraînements excusables après tout, il plaide les circonstances atténuantes, en faveur d'une résistance qu'il n'est pas loin d'approuver. « Que les enfants apprennent donc, dit-il dans un langage hardi pour le temps, que l'autorité des pères ne doit pas être sans bornes... Si quelque chose peut mettre à bout la patience d'un enfant, c'est quand on s'efforce d'étouffer en lui l'affection qu'il a nourrie pour certaines personnes, dont il lui est comme impossible de se détacher, et, si quelque chose demande de la discrétion et de l'indulgence, c'est le malheureux état d'une jeune personne, prévenue d'une passion que les bons conseils et les remontrances d'un père ne peuvent éteindre, et qui portent l'un à l'extrémité de désobéir, l'autre à celle de s'irriter contre son propre sang. De là, viennent les vaines remontrances, les inutiles représentations, les malédictions dont on s'accable réciproquement; de là, viennent encore ces haines d'autant plus vraies, qu'elles soulèvent la raison contre la nature; ces châtiments où le père, à titre de justice, venge son autorité violée; ces divisions dans les familles, qui attirent la colère de Dieu et sur la désobéissance des enfants et, quelquefois, sur la dureté des pères (1). »
Malgré l'usage, Fléchier ne peut admettre qu'on dispose d'un enfant sans lui, contrairement à ses goûts, à ses inclinations et à sa vocation. Il blâme sévèrement ces conciliabules, où le sort de chacun était réglé d'avance, et sans que personne eût été consulté.
(1) Pensées diverses sur plusieurs sujets de morale, vol. VIII, p. 27i.
« Il se tient dans les familles comme un conseil domestique, où le père et la mère se dressent un tribunal; et, prenant en main tous les droits de la Providence, ils disposent souverainement du sort de leurs enfants. On leur entend dire : Nous marierons celui-ci, nous donnerons celui-là à l'Église ; cette fille est propre pour le monde; celle-là n'est bonne que pour être religieuse. Pères et mères, qui est-ce qui vous a établis juges de la vocation de vos enfants? Qui vous a donné cette autorité sur leur volonté? Si ce fils, que vous destinez à l'Église, se jette, avec le temps, dans les vanités et dans les intrigues du monde ; s'il nourrit son esprit de galanteries, d'études profanes, d'embarras, d'alfaires séculières, une vie de retraite et consacrée au service divin, un vœu de chasteté lui conviendront-ils? EL si cette fille, que vous avez dessein de renfermer dans un cloître, se trouve éprise de quelque passion, honnêteou non, si elle recherche sous main un mari, riche ou pauvre, croyez-vous qu'elle s'accommodera d'un voile, d'une clôture (i)? »
Fléchier entre ensuite dans des détails précis; il aborde certaines questions délicates avec une netteté, une douceur naturelles aujourd'hui, et fort rares à une époque où l'opinion publique, les mœurs, la religion, tout tendait à exagérer l'autorité des parents. « Les enfants feraient mieux, dit-il, de déférer aux conseils de leurs parents qui ont de la tendresse pour eux » ; et ils se rendent vraiment coupables, quand ils rejettent sans raison le choix de leurs pères et mères. Mais en même temps il ajoute ces paroles, qui durent étonner
(1) Pensées diverses sur plusieurs sujets de morale, vol. VIII, p. 273. — Ces interrogations directes, dont la forme oratoire est sensible, confirment ce que nous avons dit ailleurs : ces Pensées diverses sont évidemment des fragments de discours.
plus d'un contemporain : « 11 n'est pas permis d'user de prières si pressantes, qu'elles puissent tenir lieu d'une violence réelle, comme il arrive envers les filles, qui sont naturellement plus timides que les hommes; et, comme il n'est pas permis de lui faire accepter un époux qu'elle ne veut pas, il n'est pas juste de lui refuser un homme qu'elle veut, quand son inclination est formée (1) ».
Il va plus loin : il veut que les parents accueillent avec compassion un fils ou une fille coupables; qu'ils traitent sans rigueur les étourdis, nombreux alors, qui avaient contracté un mariage clandestin, et leur demande de sanctionner une alliance faite sans leur aveu. « Lorsque, dans la chaleur de la passion, il s'est fait un contrat illégitime, qu'il n'est pas possible de révoquer, il faut que l'amour et la compassion intercèdent si tendrement pour les coupables, qu'en leur faisant ressentir un cuisant regret de leur témérité et de leur mépris, ils puissent en être touchés et aftligés, mais non pas accablés (2). » Cette indulgence est d'autant plus juste, que si une fille « s'est oubliée », si « elle a prêté l'oreille à quelque jeune séducteur, et franchi les lois de l'honneur et des bienséances », la faute ne doit pas toujours retomber sur elle seule, et que la mère y est souvent pour quelque chose. Le jeune sé'lucteor aurait eu moins de chances de succès, et la jeune fille n'aurait pas manqué à ses devoirs, (( si, au lieu de la mener dans des assemblées de plaisir et de vanité, presque toujours fatales à l'innocence; si au lieu de lui apprendre l'art de plaire et de se parer comme une divinité; si au lieu d'ouvrir la porte à des
(1) Pensées diverses sur plusieurs sujets de morale, vol. VIII, p. 275.
(2) lôid., p. 275.
jeunes gens, qui, sous prétexte d'amitié et même de parenté, n'ont que trop bien réussi à souffler dans son cœur les premières étincelles de l'amour profane, elle lui avait inspiré l'horreur du péché; si elle lui avait enseigné les règles de la pudeur, de la crainte de Dieu, l'amour de la dévotion et de la retraite (1) ».
(1) Pensées diierses sur plusieurs sujets de morale, vol. VIII, p, 272.