CHAPITRE XXIV
La famille. — Mariages malheureux. — Les faux ménages. — Devoirs de la maternité. — Les mères doivent nourrir ellesmêmes leurs enfants. — Parents faibles. — Parents cruels. — Education mondaine. — Vocations forcées. — Vocations vraies.
A quoi pouvaient aboutir ces violences et ces mariages forcés, si ce n'est à faire de mauvais pères et de mauvais maris, de mauvais fils et de mauvaises filles ? à jeter dans les familles des divisions déplorables, et, entre les pères et les enfants, des ferments de haine que rien ne pouvait plus apaiser à l'avenir? « Ma maison m'est eifroyable maintenant, s'écrie douloureusement George Dandin, et je n'y rentre point sans y trouver quelque chagrin (1). » Dans ces conditions, on s'arrêtait au logis le moins possible; plutôt que de souffrir dans cet enfer perpéiwd, on se hâtait de sortir, d'aller chercher ailleurs des distractions et des plaisirs, et, comme dit La Bruyère, « avec des enfants et un ménage complet, on avait les apparences et les déUces du célibat (2) ». Fléchier plaint a ces maris malheureux, qui ne pouvant supporter les tristes humeurs d'une femme grondeuse et bizarre, et ne trouvant ni douceur, ni repos chez eux, ennuyés de leurs chagrins domestiques, s'arrêtent le moins qu'ils peuvent dans
(1) Molière, Georije Dandin, act. I, se. i.
(2) Chapitre : De quelques usages.
leurs maisons, et vont chercher des consolations étrangères (1) » . Voilà un ahus qui n'est pas de date récente, et qui s'est singulièrement propagé de notre temps, surtout au sein de nos grandes villes, où il est plus facile de cacher ses désordres. Au dix-septième siècle, les faux ménages n'étaient pas rares ; mais les coupables avaient du moins l'excuse de se dérober par Là à un mariage auquel ils n'avaient pas consenti, pour lequel ils n'avaient pas même été consultés; tandis qu'aujourd'hui, l'époux infidèle trahit presque toujours la femme de son choix, la femme qu'il aime encore, dont il n'a pas à se plaindre, et cela, pour lui préférer le plus souvent une femme sans éducation, sans esprit et sans cœur, ou une courtisane en renom.
On est ravi de voir Fléchier, en ce qui concerne l'éducation du premier âge, devancer son temps, toucher hardiment certaines idées que Bourdaloue semble avoir évitées. Les moralistes du dix-huitième siècle, J.-J. Rousseau surtout, ont développé ces mômes idées ; ils l'ont fait avec un accent sincère, mais non sans quelque fracas, et un peu d'ostentation sentimentale. Il est intéressant de noter que bien avant Rousseau, d'Alembert, Voltaire et Diderot; avant tous les chefs du philosophisme, d'un ton autrement grave, et avec une tout autre sévérité, Fléchier gourmande ces femmes qui se marient, et ne voudraient pas avoir d'enfants; qui, « par un vil intérêt », repoussent « ces fruits si légitimes d'un amour chaste et conjugal », et que les douleurs d'un accouchement épouvantent ; ces mères « qui regardent l'enfant qu'elles portent dans leur sein, comme un poids inutile; maudissent leur enfant, avant même qu'il soit né, et supportent les incommo-
(1) Sermon sur la Samaritaine, vol. VI, p. 21i.