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dites de leur grossesse avec murmure et avec chagrin (1) ». 11 ajoute ces fortes paroles, qui tombent comme une sentence de condamnation : « C'est une espèce d'homicide, de souhaiter la mort d'un enfant que Dieu destine à voir le jour (2). »
Fléchier veut aussi, comme le demandera plus tard Rousseau, que les mères se fassent a un devoir sacré (3) » de nourrir elles-mêmes leurs enfants. Le langage du philosophe n'est ni plus pressant, ni plus énergique que celui de l'évêque, quand il parle de cette « obligation essentielle et indispensable »; seulement, l'un invoque les prescriptions de la loi naturelle; l'autre ajoute à ses arguments l'autorité de la loi divine. La Providence de Dieu le commande, nous dit Fléchier : « Elle a fait couler deux sources de lait du sein de nos mères, pour nous conserver dans les premiers jours de notre vie »; et la nature crie ce devoir à toutes les mères, elle « qui a appris à tous les animaux à allaiter ceux qui sont sortis de leurs entrailles, préférablement aux autres ». Aussi, ne peut-il assez s'étonner de voir des femmes étouffer en elles des sentiments que la nature a imprimés dans leur cœur, « et que la raison et la piélé devraient y fortifier encore davantage ». « Les mères qui semblent avoir honte d'être les nourrices de leurs enfants, renoncent à une partie de leur amour maternel. Cette délicatesse affectée, qui porte une mère à éloigner d'elle le fruit de ses entrailles, sitôt qu'il a reçu le jour, est un véritable attentat contre les lois de la nature (4). »
(1) Pensées diverses sur plusieurs sujets de morale, vol. VIII, p. 270.
{2\ Ibid., p. 271.
(3) Ibid., p. 26i.
(4) Ibid., p. 263.
Les motifs pour lesquels tant de jeunes femmes manquaient à ce devoir, comme tant d'autres y manquent encore maintenant, sont bien indiqués : la vanité, la paresse, l'orgueil, ou le soin excessif de leur beauté. <c Toutes les mères aujourd'hui, ne pensent pas être obligées d'avoir cette affection pour la vie de leurs enfants. L'amour aveugle qu'elles ont pour leur propre conservation, fait qu'elles ne craignent pas de s'opposer à l'ordre de Dieu. Elles les livrent à des nourrices étrangères, choisies au hasard, de mauvaises mœurs. C'est paresse, c'est orgueil de leur part; c'est quelquefois désir de conserver leur beauté : Dieu veuille que ce ne soit pas pour un motif encore plus condamnable qu'elles agissent de la sorte (1)! »
Ces principes sur les droits des enfants et le respect dû à leur liberté; sur l'enfance, et les soins délicats que réclame le premier âge, tout cela a je ne sais quoi de nouveau, de doux, de sage et d'humain, qui contraste avec la rudesse générale des habitudes de famille. On continua, peut-être, de livrer les enfants « à des nourrices étrangères » ; mais Fléchier n'en a pas moins le mérite d'avoir rappelé fortement des devoirs trop oubliés de son temps, et, préparé ainsi, dans les idées, la révolution que Rousseau allait bientôt faire passer dans les mœurs, u V Emile de Rousseau, nous dit M. Yillemain, mit tout à coup cette tendresse à la mode parmi les grandes dames. Buffon, par des motifs d'hygiène, avait conseillé aux mères de nourrir leurs enfants; Rousseau le prescrivit au nom de la nature et du devoir. Ses réflexions sur la nécessité d'être mère tout à fait, de nourrir de son lait celui qu'on a formé
(1) Pensées diverses sur plusieurs sujets de morale, vo). VIII, p. 263.
de son sang, ses considérations morales sur l'influence «l'un lait étranger (1), sur l'influence plus grave encore d'une habitude, d'une tendresse étrangère qui se substitue à la tendresse maternelle, tout cela était dit, il y a bien des siècles, par le bon Plutarque et par le philosophe Favorin, que cite longuement Aulu-Gelle. Mais tout cela était oublié; et Rousseau le renouvelait avec sa mordante parole, et cet art de dire des injures qui plaisent, et qu'on écoute. Il réussit, et fit un changement salutaire, en rapprochant davantage de la nature les soins qu'on donne à la première enfance (2). » Cette espèce d'indifférence et de dureté envers les petits enfants, le mince souci qu'on avait pour les mille soins qu'exige la faiblesse de leur âge, le peu de prix même qu'on attachait à la vie du nouveau-né, tout cela était un reste de la rudesse des âges précédents. Montaigne n'était certainement pas d'humeur farouche : ce qui ne l'empêchait pas de se consoler, sans trop de peine, de la perte de ses jeunes enfants. « J'en ai perdu deux ou trois en nourrice, nous dit-il, sinon sans regret, au moins sans fâcherie (3). » Cette rudesse, fruit de la coutume et des vieilles
(1) Ces considérations morales, Flécliier les a indiquées. •> Cette nourriture, dit-il, est plus convenable à leurs enfants; elle leur appartient par le plus naturel et le plus légitime droii du monde. Les mères nourrissent avec plus de vigilance et d'affection que des étrangères, qui n'ont qu'un amour passager et un soin mercenaire pour les faibles créatures qui leur sont confiées II est à craindre que par là l'esprit et le corps des enfants ne reçoivent de grandes altérations, et quelquefois des inclinations préjudiciables à leur innocence. Les nourrir, les allaiter soi même, c'est contribuer beaucoup à entretenir, et l'amour des mères pour leurs enfants, et la reconnaissance des enfants pour leurs mères, n (Vol. VIII, p. 2Gi.)
(2) M. Villemain, Tableau de la litlérat. franc, au dix-huitième siècle, vol. II, p. 293; édit. in-S». Paris, Didier, 1840.
(3) /6ù/., cité par M. Villemain.
traditions, n'excluait pas, quand l'enfant avait grandi, « ces vaines tendresses » et « ces frivoles admiralions », « dont les pères se font des amusements, dans les premières espérances qu'ils conçoivent de leurs enfants ». Mais les aimer ainsi, les abandonner à leurs humeurs et à leurs caprices, sans les corriger et les reprendre, c'est avoir pour eux un amour faux, (( comme sont la plupart des affections des pères envers leurs enfants : espèce d'idolâtrie qui se pratique impunément dans le christianisme (1) ». Cet amour aveugle conduit à tout louer, à tout admirer en eux, à ménager leurs passions naissantes, à excuser et à louer même leurs mauvaises qualités. « On les flatte, on les caresse, on a toujours les yeux sur eux, non pas pour observer leurs défauts ou leurs mauvaises inclinations, mais pour louer et admirer tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils disent, jusqu'à certaines indiscrétions qui leur échappent (2) . »
D'autres pères, au contraire, et c'était le plus grand nombre, se conduisaient à l'égard de leurs enfants avec une rigueur excessive, « avec une cruauté de tyran ». Au lieu de « proportionner le châtiment à la faute », ils prodiguaient également « les paroles dures et les traitements sévères » : sévérité outrée, aussi déraisonnable et aussi dangereuse que « l'autre tendresse » qui porte à tout pardonner, a Le grand art, dit avec raison Fléchier, est de connaître l'humeur des enfants. Celui-ci veut être humilié, celui-là veut être encouragé par des louanges. Traitez-les tous les deux de la manière qui convient à leur caractère ; sans
(1) Panég. de saint Joseph, vol. V, p. 95.
(2) Pensées diverses sur plusieurs sujets de morale,, vol. VIII, p. 267.
cela, vous manquez le but (1. » Aussi, notre orateur condamne-t-il ces pères inhumains « qui traitent leurs enfants comme des esclaves, qui jettent toujours sur eux des regards terribles, et qui n'ont à prononcer contre eux que des paroles pleines de fureur (2) ». Ces expressions de tyran, de regards terribles, de fureur, qui paraissent si exagérées, sont tristement vraies. Combien alors à qui on pouvait les appliquer, et sans aucune réserve! Qu'on se rappelle ce que nous avons dit ailleurs (3) du caractère effroyable de M. le Prince, ce fils du grand Condé, fils dénaturé, cruel père, mari terrible, maître détestable; dont la femme fut « la continuelle victime; » qui tenait tout chez lui dans le tremblement, et faisait peser un joug si lourd sur ses filles, qu'elles « regrettaient la condition des esclaves ».
Et cet autre personnage, que nous avons déjà rencontré, qui, avec de l'esprit, du savoir, beaucoup de belles-lettres et un talent incomparable de gouvernement, n'en fut pas moins le tyran de sa famille, u la terreur, et presque toujours le fiéau de tout ce qui avait affaire à lui ». Il faut voir, dans Saint-Simon, l'étrange manière dont le premier président de Harlay, vivait avec son fils. Quand on lit de pareils détails, l'esprit et le cœur demeurent confondus; et on se demande ce qu'étaient donc les mœurs privées de cette époque, et ce que devenaient, dans de telles conditions, les affections domestiques. « Il traitait son fils, nous dit Saint-Simon, comme un nègre. C'était entre eux une comédie perpétuelle. Ils logeaient et mangeaient
(1) Pensées diverses sur plusieurs sujets de morale, vol. VIII, p. 270
(2j Ibid., p. 269.
(3) Ibid., p. 385.
ensemble, et jamais ne se parlaient que de la pluie et du beau temps. S'il s'agissait d'affaires domestiques ou autres, ce qui arrivait continuellement, ils s'écrivaient, et les billets, cachetés avec le dessus, mouchaient (1) d'une chambre à l'autre. Ceux du père étaient impitoyables; ceux du fils, qui se rebéquait volontiers, très piquants. Jamais n'allait chez son père, qu'il ne lui envoyât demander s'il ne l'incommoderait point. Le père répondait, comme il eût fait à un étranger. Dès que le fils paraissait, le père se levait, le chapeau à la main, disait qu'on apportât une chaise à monsieur, et ne se rasseyait qu'en même temps que lui. Au départ, il se levait, et faisait la révérence (2). »
Les enfants des grandes familles faisaient de bonne heure leur entrée dans le monde ; et, pour leur procurer de brillantes alliances, il était important de les montrer à la cour dans tout l'éclat de la jeunesse. Aussi, les parents s'occupaient-ils de leur donner une éducation mondaine, de les rendre ce polis et civils », bien plus que de les former à une vie vertueuse et chrétienne. Il n'est pas surprenant, après cela, que le dix-septième siècle ait été le siècle de l'élégance et de la politesse, du bel air et des grandes manières. En vérité, on en prenait la peine, et on y mettait le temps. Dès le berceau, en quelque sorte, l'enfant était façonné à l'air de la cour, et, sous la direction de pères intéressés ou de mères ambitieuses, il était dressé à devenir ce parfait courtisan, qui, par le bon goût de sa toilette, sa bonne tenue, l'atticisme de son langage, devait un jour donner le ton à l'Europe entière et
(1) Moucher, voltiger comme des mouches.
(2) Mémoires de Saint-Simon, vol. lil, p. 404; édit. Cliérue!. — Sur Achille de Harlay, voy. plus plus haut, p. 429.
embellir de sa présence les fêles de Versailles, du Louvre ou de Saint-Germain. Mais cette « éducation mondaine », donnée à des enfants, était pleine de périls, et devait amener les plus funestes résultats. « A peine les a-t-on consacrés à Jésus-Christ par le baptême, qu'on les lui ravit pour les rendre de nouveau esclaves du monde, auquel ils viennent de renoncer. A peine se sentent-ils, à peine savent-ils parler, qu'on leur apprend à flatter, qu'on les accoutume à être flattés. On allume par des caresses et des approbations indiscrètes les premiers feux de leurs cupidités naissantes. On jette dans leurs cœurs encore tendres des semences d'ambition qui ne croissent que trop avec l'âge. On se met en peine de les rendre polis et civils... . on les produit dans les compagnies, pour leur faire perdre cette pudeur et cette innocence qui ne revient plus, et pour les familiariser avec la vanité, la volupté et le mensonge (1). »
Déjà, en 1681, Fléchier déplorait l'aveuglement de « ces mères ambitieuses », de ces « pères passionnés de la fortune de leurs enfants », et prenait ses auditeurs à témoin de la vérité de ses paroles. « Vous le savez, Messieurs, à peine sont-ils nés, ces enfants, qu'on les accoutume à l'orgueil et à la mollesse. On les élève sans aucun principe pratique de religion; au lieu de maintenir en eux l'esprit de Dieu, on leur souhaite ou on leur inspire l'esprit du monde; à peine viennentils de renoncer aux pompes du siècle, qu'on les leur montre, et qu'on leur enseigne à les aimer... Ainsi, la vanité se saisissant de ces âmes encore tendres, elles cessent d'être fidèles à mesure qu'elles deviennent raisonnables, et perdent l'innocence de leur
(1) Panéij. de saint Antoine, prononcé en 1684, vol. V, p. ISj.
baptême presque aussitôt qu'elles l'ont reçue (1). » Que résulte-t-il d'une éducation aussi frivole? Où aboutissent les parents avec ces complaisances coupables, cette ambition effrénée et cette manie de piller toutes les charges pour leurs enfants, sans s'inquiéter de les en rendre dignes? Fléchier va nous le dire, et avec une rare vigueur de langage. Au lieu de former des chrétiens et des gens d'honneur, ils forment des incapables, des prodigues, des libertins, ou même des scélérats, qui deviennent enfin incorrigibles; « que l'on voit dissiper en peu de jours de grands biens; traîner le poids accablant d'une jeunesse que les débauches ont usée avant le temps, et porter sur leur corps même la corruption et l'opprobre, qui est la juste peine du péché ; s'engager dans les dangers ou dans les embarras où jettent les mauvais conseils et les mauvaises compagnies; s'exposer souvent aux recherches d'une justice sévère, et fuir à la face du glaive, vengeur des iniquités du citoyen coupable (2). » Ce dernier trait semble rappeler les exécutions qu'il vit à Clermont en 1665; ou, peut-être, est-ce \h une allusion à tant de grands personnages compromis dans le procès de La Voisin ou de la Brinvilliers, et obligés, en effet, de quitter la France et de fuir à la face du glaive, vengeur de leurs iniquités (3).
On connaît le sort des cadets dans l'ancienne société française, privés de tout, n'ayant aucun droit ni aux charges, ni aux dignités, ni aux biens, ni même au
(1) Panég. de saint François de Paule, vol. V, p. 243.
(2) Pensées diverses, vol. VIII, p. 268.
(3) La marquise de Brinvilliers fut exécutée le 16 juillet 1676; et La Voisin fut brûlée vive en février 1680, — Sur ces deux procès mémorables, voy. M. P. Clément : la Police sous Louis AVI', p. 167 et suiv.
nom de leur père, avantages uniquement réservés à l'aîné de la famille. Qu'ils eussent ou non le goût des armes ou de la vie religieuse, de gré ou de force, ils devenaient hommes d'Église, hommes d'épée, sans autre vocation pour ces carrières, que la tyrannie de la coutume, la volonié de leurs parents et le retard de leur naissance. De là, un ordre de choses dont nous n'avons pas d'idée aujourd'hui; de là, tous ces bénéficiers, ces ahbés commendataires, ces abhesses de vingt ans et au-dessous, pourvus de riches abbayes, jouissant de revenus immenses, n'ayant rien de l'esprit de leur état, mêlés au monde, à ses vanités, à ses intrigues, et souvent même à ses galanteries.
Quand on voulait être d'Église, sans toutefois s'engager beaucoup, il n'y avait qu'à prendre le petit collet. Tels étaient ces abbés de Conti, de la Trémoille, de Choisy, de La Rochefoucauld, grassement rentes, riches, spirituels, railleurs, plus sceptiques et plus corrompus que les gens du monde, et dont la vie douce et facile s'écoulait sans devoirs. Pour ceux qui aspiraient aux dignités de l'Église, qui se poussaient, ou que leurs parents poussaient à de hautes fonctions, sans avoir plus de vocation que les premiers, sans savoir « ce que c'est que le sacerdoce », ils allaient (( aveuglément à l'ordination », à laquelle les portaient des intérêts de famille. On avait ainsi ces prélats nombreux, dont nous parlons plus loin (1), mondains, fastueux, et plus exacts à leurs frivoles devoirs de courtisan, qu'à leurs obligations d'évêque. Le cardinal de Guise, archevêque de Reims, ne fut jamais que sousdiacre; en 1643, Retz, à l'âge de vingt-neuf ans, devenait coadjuteur de l'archevêque de Paris, sans autre
motif que de succéder à son oncle, et de conserver à la famille un archevêché, « qui était dans sa maison » depuis longtemps; enfin, le frère de Louvois, Maurice Le Tellier, en 1668, à peine âgé de vingt-sept ans, était coadjuteur de Reims, dont il devenait archevêque trois ans après, en 1671, Aussi, en voyant les étranges dispositions de ces jeunes gentilshommes à recevoir le sacerdoce, on ne s'étonne plus des plaintes de Fléchier; on avoue avec lui « qu'une vie de retraite et consacrée au service divin, un vœu de chasteté », ne pouvaient guère convenir à des clercs si légèrement préparés, ou si peu libres dans leur choix.
Que de fois, dans le cours de sa carrière oratoire, Bossuet éleva-t-il la voix en faveur de ces victimes « immolées à des intérêts de famille ! » Que de fois, il condamna l'odieuse tyrannie qui jetait violemment dans les monastères des femmes faites pour le monde, et non pour la solitude du cloître, où elles apportaient des goûts dissipés, peu conformes à la gravité de leur état! Fléchier, lui aussi, ne put voir, sans s'indigner, de telles prévarications; et dès 1676, le jour de la Toussaint, prêchant à la cour, il accusait ces cadets de grande maison, qui, sans discernement, sans vocation, envahissent l'Église, et osent a mêler à des richesses d'iniquité le patrimoine de Jésus-Christ (1) ».
Quelques années après, en présence de Louis XIV, l'orateur faisait entendre les mêmes plaintes; il poursuivait des mêmes invectives « ces parents inhumains », qui, pour élever un de leurs enfants, deviennent les tyrans des autres, et les forcent, « par des dégoûts continuels et des persuasions violentes, à se
(1) Sermon pour le jour de la Toussaint, prêché en J676 devant ]e roi; vol. VI, p. 28. Voy. plus haut, p. 253, ce que nous avons dit sur la date réelle de ce discours.
jeter dans des religions, non pas pour se consacrer à Dieu par une oblation volontaire, mais pour se sacrifier par désespoir à la passion de leurs parents, à l'élévation d'un frère plus chéri, à l'ambition d'un père injuste ou d'une mère dénaturée ». Puis, il ajoutait : « Et peut-être, après tous ces soins, à la veille de ce mariage qui fait le comble de vos souhaits ; à la vue de ces enfants que vous avez enrichis par votre avarice, que vous avez rendus ambitieux par vos exemples, vous manquerez tout d'un coup à vous, à eux; et de tous ces projets de fortune, il ne vous restera que la douleur des biens que vous aurez perdus pour vous, et les châtiments des péchés que vous aurez commis pour eux (1). »
Dans son sermon du dimanche précédent, Fléchier avait dit plus simplement, mais avec la même vérité : <( Cette fille se fait religieuse, parce qu'elle ne trouve pas de parti selon sa condition ou son caprice, et souvent, hélas! parce qu'elle déplaît à ses parents, ou qu'elle n'est pas assez belle pour le monde, ou qu'elle a le malheur de n'être pas l'aînée de sa famille : on la force tantôt par douceur et tantôt par crainte, d'aller dans un cloître, sans piété et sans vocation, pleurer toute sa vie la perte involontaire de sa liberté, et porter la peine de l'âge ou de la beauté d'une sœur, de l'ambition ou de l'avarice d'une mère (2). » Tous ces détails ne sont pas de pure invention, et, dans ces peintures morales, l'orateur est aussi exact, aussi véridique qu'un historien. Voici un spirituel et plaisant commentaire de ces différents passages de Flé-
(1) Sermon pour le quatrième dimanche de l'Avent, en 1682, vol. VI, p. 118.
(2) Sermon pour le troisième dimanche de l'Avent, vol. VI, p. 93.
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cbier. u L'Église était souvent le refuge des enfants trop disgraciés de corps et d'esprit, pour faire dans le monde une honnête figure. Comme on disait une vocation de cadet, on aurait presque pu dire une vocation de nain, de bossu, d'imbécile. Pour ne parler que des infirmes de corps, l'abbé de Vaubrun, fils du lieutenant général, tué à Altenheim, « était tout à fait nain, en avait la laideur et la grosse tête, et il s'en fallait pour le moins un pied que ses jambes tortues ne fussent égales. » Quel moyen de se faire d'épée, étant ainsi bâti? Il prit le petit collet, et ce ne fut pas faute d'ambition et d'intrigues s'il ne se bissa pas jusqu'à un évêché. L'abbé de Glérembault, l'abbé de la Trémoille, tous deux bossus, meurent chargés d'abbayes, et le dernier revêtu de la pourpre dont il était parfaitement indigne : sa sœur, la princesse des Ursins, lui avait tenu lieu de vertus et de mérite, l'avait fait cardinal, non pour lui qu'elle haïssait, mais pour elle-même et pour l'honneur de leur maison (1) ».
Longtemps avant de prêcher à la cour, dès I660, Fléchier avait constaté ces violences, et les avait condamnées. « On nous parla ensuite, dit-il dans ses Mémoires des Grands-Jours, de plusieurs religieuses qui réclamaient, ou qui avaient quitté l'habit, depuis quelque temps, en Auvergne. Je ne m'en étonnai pas : on les contraint pour des intérêts domestiques; on leur ôte, par des menaces, la liberté de refuser, et les mères les sacrifient avec tant d'autorité, qu'elles sont contraintes de souffrir le coup sans se plaindre (2). »
Toutes les filles, cependant, n'étaient pas d'humeur à souffrir « sans se plaindre » : les plus hardies, comme
(1) M. E. Bertin : les Mariages dans l'ancienne société française, p. 141.
(2) Mémoires des Grands-Jours, p. 59.
M"'' de Mazarin, la future duchesse de Richelieu, escaladaient les murs du couvent, et se sauvaient avec leur jeune séducteur; les autres, celles qui ne voulaient point faire de scandale, attendaient une occasion favorable pour reconquérir leur liberté. Fléchier nous conte l'étrange déconvenue de M. Chéron, « qui a été grand vicaire dans l'archevêché de Bourges ». On l'avait prié, à Clermont, de recevoir les vœux d'une jeune novice. Tout était prêt pour la cérémonie : le grand vicaire s'était rendu au monastère, avait instruit la religieuse en particulier, et s'était revêtu des habits d'église. « Il fit les premières invocations, et lui demanda, à la manière accoutumée, ce qu'elle demandait. Cette fille lui répondit d'un ton assez ferme : Je demande les clefs du monastère, Monsieur, pour en sortir... Si les filles qu'on sacrifie tous les jours, ajoute Fléchier, avaient cette résolution, les couvents seraient moins peuplés, mais les sacrifices y seraient plus saints et plus volontaires (I). »
Marie- Blanche de Grignan était aimable, jolie, les délices de son illustre grand'mère par ses « gentillesses )) et ses (( petites perfections » ; mais ni son peu de goût pour la vie religieuse, ni l'agrément de toute sa personne, ni la tendresse de M'"^ de Sévigné ne purent la sauver de la prison. Dès l'âge de dix ans, « victime sacrifiée à des intérêts de famille », elle était destinée au couvent, et, à seize ans, elle prenait l'habit à la Visitation d'Aix (2). Quelles sollicitations, quelles instances, quels efforts ne fit pas M"'* de Sévigné, pour
(1) Mémoires des Grands- Jours, p. 59.
(2) Marie-Blanche de Grignan naquit le 1(5 novembre 1670, et prit riiabit à la Visitation d'Aix en 1686, à Tàgc de seize ans. Elle y mourut en 1735, à l'âge de soixante-cinq ans. l'auline de Grignan naquit en 1674.
sauver au moins sa chère Pauline, qui fut plus tard M'"" de Simiane, et faillit aussi aller rejoindre sa sœur à la Visitation! Heureusement pour elle, on eut l'espérance de la marier avec une dot médiocre, dont l'esprit de l'enfant ferait les frais : ce qui, joint aux avis répétés de la sage grand'mère, la tira d'embarras (1). M™*^ de Sévigné n'a pas de goût pour ces vocations précoces et « un peu équivoques (2) » ; elle ne cesse de supplier sa fille de garder Pauline, de ne pas l'enfermer, « dùt-elle la marier en Béarn ». Enfin, après bien des requêtes et des soucis, le généreux avocat finit par avoir gain de cause. En 1C95, « la belle Pauline » épousa le marquis de Simiane, qu'on n'eut pas besoin d'aller chercher en Béarn. Comme l'avait prévu la grand'mère, l'esprit fut la dot de l'enfant : le marquis de Simiane avait 25,000 livres de rente, et se contenta des 20.000 écus que lui apporta la fille de M'"^ de Grignan (3).
Si la discipline monastique était imposée à beaucoup de jeunes filles, et si plusieurs d'entre elles courbaient à regret la tête sous le joug, il s'en trouvait aussi un grand nombre d'autres qui embrassaient librement et avec ardeur la vie religieuse. Telles étaient ces héroïques filles de Port-Royal, dont Pascal prit énergiqueraent la défense, et qui supportèrent avec un courage invincible l'orage qui finit par disperser leur maison ; ces Carmélites de la rue Saint-Jacques, que M. Cousin nous a fait connaître, et qui, sorties de familles illustres, ornées elles-mêmes de toutes les grâces de la
(1} « Son esprit est sa dot »; écrivait M""^ de Sévigné à sa fille. Lettre du 15 juin 1680.
(2) Leit. du 9 juin 1680.
(3) Voy. Notice hioi/raphique sur M°ic de Sévigné, par M. Mesnard; vol. I, p. 299. Hachette.
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jeunesse et de la beauté, consacrèrent à Dieu une vie qu'elles auraient pu passer au milieu de toutes les délicatesses et les élégances d'une brillante existence. Ce fut dans cet asile sacre que vinrent tour à tour pleurer leurs égarements ou abriter leur innocence, M""" de Bellefonds, M"^ du Vigean, M"»* de Longueville, M'"^ de la Vallière, et bien d'autres encore, qui comprirent de bonne heure le vide des choses humaines, et voulurent offrir à Dieu autre chose que les restes d'un corps brisé par les années et usé par le plaisir (1). C'est là une des supériorités de ce grand siècle; malgré ses faiblesses et ses misères, il sera toujours regardé comme l'un des plus beaux de notre histoire. Alors, du moins, il y avait quelque chose au-dessus de ces intérêts mercantiles qui nous absorbent et nous tuent; au-dessus de cette fièvre du bien-être qui nous énerve et ruine nos plus belles facultés; il y avait de nobles âmes, que ne pouvaient satisfaire les jouissances du présent, et qui, au milieu de toutes les douceurs de la vie, saisies d'un irrésistible dégoût du monde, allaient chercher dans la solitude un repos que le monde n'avait pu leur donner.
(1) Sur les Carmélites de la rue Saint-Jacques, [voy. M. Cousin; la Jeunesse de J/mc de Loiujueville, p. 78 et suiv. 1 vol in-8". Didier.